Administrer les forêts du roi au Moyen Âge : le negotium forestarum en Normandie capétienne (1204-1328)

655 

Texte intégral

(1)

HAL Id: tel-03152164

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03152164

Submitted on 25 Feb 2021

HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci-entific research documents, whether they are pub-lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.

Administrer les forêts du roi au Moyen Âge : le negotium

forestarum en Normandie capétienne (1204-1328)

Danny Lake-Giguère

To cite this version:

Danny Lake-Giguère. Administrer les forêts du roi au Moyen Âge : le negotium forestarum en Normandie capétienne (1204-1328). Histoire. Normandie Université; Université de Montréal, 2020. Français. �NNT : 2020NORMR067�. �tel-03152164�

(2)

THESE

Pour obtenir le diplôme de doctorat Spécialité Histoire

Préparée au sein de l’Université de Rouen Normandie

En partenariat international avec l’Université de Montréal (Canada)

Administrer les forêts du roi au Moyen Âge.

Le negocium forestarum en Normandie capétienne (1204-1328). Présentée et soutenue par

Danny LAKE-GIGUÈRE

Thèse dirigée par Élisabeth LALOU (GRHis / Université de Rouen Normandie) et Philippe GENEQUAND (département d’histoire de l’Université de Montréal)

Thèse soutenue publiquement le (date de soutenance) devant le jury composé de

Mme Elisabeth LALOU PR émérite Université de Rouen Codirectrice de la thèse M. Philippe GENEQUAND PR Université de Montréal Codirecteur de la thèse

Mme Joyce BORO PR Université de Montréal Présidente du jury

M. Mathieu ARNOUX PR Université de Paris et EHESS Rapporteur

(3)

1

Table des matières

Table des matières... 1

Liste des tableaux ... 4

Liste des figures ... 5

Liste des abréviations ... 6

Remerciements ... 8

Introduction ... 9

La forêt en Normandie médiévale : état de la question ... 14

Cadre théorique et conceptuel : l’histoire de l’environnement médiéval ... 20

Problématique ... 27

Sources ... 29

Les actes royaux ... 29

Les archives administratives et juridiques ... 30

Les archives fiscales ... 34

Présentation du plan ... 47

Chapitre 1. Les forêts et le domaine royal en Normandie ... 49

La composition du patrimoine forestier des rois de France en Normandie ... 65

Vernon, Pacy et Évreux, premières forêts capétiennes en Normandie. ... 71

Les forêts et la conquête de la Normandie (1202-1204)... 75

Les aliénations, donations et confirmations en Normandie après la conquête. ... 83

Les apanages. ... 84

Forêts, alliances, récompenses et pouvoir politique en Normandie ... 98

Les forêts et le salut de l’âme royale ... 121

Chapitre 2. « Les gens des forêts ». Les acteurs de l’administration forestière de la fin du XIIe siècle au début du XIVe siècle ... 137

L’administration forestière des Plantagenêts en Normandie ... 140

(4)

2

Le personnel de l’administration forestière sous les ducs de Normandie ... 149

Alexandre de Calloel, forestier principal du roi en Normandie ... 166

La première administration forestière des Capétiens en Normandie ... 173

Les forestiers royaux au XIIIe siècle ... 177

Les baillis et les forêts royales ... 217

L’Échiquier de Normandie ... 229

Les enquêteurs royaux après 1204 ... 239

La transformation de l’administration forestière normande sous saint Louis et Philippe III ... 245

Les verdiers ... 246

Le Parlement de Paris ... 258

Les forêts normandes à l’aube de l’administration des eaux et forêts ... 270

Les maîtres des eaux et forêts en Normandie au début du XIVe siècle ... 273

Les maîtres des eaux et forêts sous les derniers Capétiens directs ... 304

Chapitre 3. Exploitation, aliénation et conservation des forêts en Normandie capétienne ... 329

L’exploitation des forêts royales en Normandie ... 331

La conquête du désert : défrichement et colonisation des forêts normandes ... 333

Le produit des forêts du roi : rentes, exploits de justice et exploitation matérielle ... 338

L’exploitation forestière en Normandie aux XIIIe et XIVe siècles ... 382

Les premiers éléments de la politique de conservation des forêts royales en Normandie .. 400

Le contrôle des droits d’usage ... 404

Les premières règlementations forestières en Normandie... 456

Chapitre 4. La justice, le pouvoir royal et les usagers des forêts en Normandie capétienne. . 495

La forêt sous haute surveillance : Police et contrôle des forêts royales en Normandie capétienne. ... 498

Des administrateurs méfiants et suspicieux. ... 499

Les forestiers surveillent, les maîtres corrigent. ... 518

Séparer le bon grain de l’ivraie. Les « mauvais » forestiers en Normandie. ... 535

La délinquance forestière en Normandie capétienne : petites offenses et grandes infractions. ... 555

(5)

3

La typologie de la délinquance forestière. ... 557

Délinquance occasionnelle et récidive. ... 574

La spoliation des forêts du roi par les grands offensants : les marchands de bois et les abbayes. ... 588

La forêt normande à l’aube des temps modernes ... 600

L’administration forestière médiévale, une question d’équilibre ... 601

Des baillis aux maîtres des eaux et forêts ... 605

Une première politique forestière pour la France médiévale ... 607

La justice forestière en Normandie médiévale... 609

Quelques regrets et conclusions ... 612

La guerre, nouveau paradigme de l’histoire de l’environnement médiéval. ... 614

Bibliographie... 616

Résumé ... 652

(6)

4

Liste des tableaux

Tableau I. Recettes des forêts dans le compte de la Toussaint de 1221 ... 344 Tableau II. Droits reconnus et non-reconnus par le Parlement durant le règne de saint Louisl ... 508 Tableau III. Nature des délits dans le compte de Robert II Le Veneur de 1326 ... 566

Tableau IV. Fréquence des offenses dans le compte des exploits de la forêt de Breteuil (1320) ... 577

(7)

5

Liste des figures

Figure 1. La forêt de Lyons au XVIIIe siècle, d’après la carte de Cassini ... 54

Figure 2. La forêt de Gouffern au XVIIIe siècle, d’après la carte de Cassini ... 56

Figure 3. La forêt de Breteuil au XVIIIe siècle, d’après la carte de Cassini ... 57

Figure 4. Les forêts de Haute-Normandie sous le règne de François Ier ... 63

Figure 5. Les forêts de Basse-Normandie au Moyen Âge ... 64

Figure 6. Le graël de Vateville (Paris, BnF, ms. Lat. 4653, fol. 96 vo à 97 ro) ... 196

Figure 7. Les coutumes de la forêt de Roumare (Rouen, BM, Y 052, fol. 42 ro) ... 199

(8)

6

Liste des abréviations

Cart. norm. Cartulaire normand de Philippe Auguste, Louis VIII, Saint Louis

et Philippe le Hardi

L., s., d. t. ; L., s., d. p. Livres, sous et deniers tournois et parisis

QN Querimoniae Normannorum

RGALF Recueil général des anciennes lois françaises depuis l’an 420

jusqu’à la révolution de 1789

(9)

7

(10)

8

Remerciements

Avant toute chose, j’aimerais remercier ma conjointe, Marie-Blanche Jalette, qui m’a infatiguablement supporté durant toutes ces années, et avec qui j’ai partagé mes joies et mes peines doctorales. Il me faut aussi bien sûr remercier de tout cœur mes directeurs, Philippe Genequand et Élisabeth Lalou, qui m’ont lu et relu, et dont les conseils s’avérèrent toujours judicieux. À Philippe, pour les précieux conseils et l’oreille attentive qu’il me prête depuis 2011 ; à Élisabeth, pour son assistance inestimable, dans mes recherches en archive comme lors de mon séjour en France. À vous deux, merci d’avoir accepté de me diriger durant ce long parcours. Et surtout, merci d’avoir bien voulu lire cette très longue thèse qui se voulait initialement être beaucoup plus courte!

Je dois aussi remercier du fond du cœur Denise Angers, à qui je dois cette passion pour la Normandie médiévale. C’est elle qui m’a lancé sur la piste des forêts, piste qui, aujourd’hui, aboutit dans la rédaction de cette thèse. C’est aussi à elle que je dois ce rapport de près avec les sources médiévales. Il faut aussi mentionner l’appui de Joseph-Claude Poulin, toujours à l’affût de nouvelles études susceptibles de m’intéresser. Les présents remerciements ne sauraient être complets sans mentionner l’aide précieuse et tout à fait volontaire de Claude Fagnen, ancien directeur des archives départementales du Finistère. Ces deux rencontres que j’ai eues avec lui dans un café de la rue Notre-Dame, lors de récents passages à Montréal, furent aussi riches qu’inspirantes. Encore une fois, j’aimerais aussi remercier mes professeurs de cégep, Jean Lachapelle, Robert Lemay et Philippe Beauchamps

Je désire souligner l’aide précieuse apportée en France par Xavier Hélary, Jean-François Moufflet et tout le personnel des archives départementales de l’Eure, du Calvados et, bien sûr, de la Seine-Maritime, dont la gentillesse fut grandement appréciée lors de ce solitaire séjour rouennais.

Enfin, j’aimerais remercier mes amis et collègues, qui m’ont relu, conseillé, critiqué et supporté au courant des dernières années : David Cormier, Marc-Antoine Vigneau, David Brodeur, Vincent Nicolini, Philippe Le Page et de Magali Lachapelle.

(11)

9

Introduction

Item. Les Mestres des Forez dessusdiz, selon ce qu’il sont ordenez, enquerront et visiteront toutes les Forez et Bois qui y sont, et seront les ventes, qui y sont a faire, eu regart a ce que

lesdittes Forez et Bois se puissent perpetuellement soustenir en bon estat1.

On a souvent considéré ces quelques lignes, qu’on retrouve dans l’ordonnance de Brunoy de 13462, comme l’une des premières expressions claires de la politique forestière des rois de

France. L’idée, séduisante, s’inscrit dans l’une des lignes directrices de la foresterie moderne : la gestion durable. Philippe VI aurait renforcé l’institution des eaux et forêts, créée par son oncle

Philippe IV dans les dernières années du XIIIe siècle, et ainsi formulé les premiers éléments d’une

politique forestière cohérente : « Philippe VI de Valois fut le premier dans le monde à édicter un

acte officiel de protection de la nature : l’ordonnance de Brunoy de 1346 »3, écrivit M. Despax

en 1980. De ce fait, l’historiographie du Moyen Âge s’est surtout intéressée aux grands développements de l’administration forestière de la fin du Moyen Âge, faisant de Philippe VI,

de Charles V et de François Ier ses premiers véritables instigateurs. Cependant, faire des premiers

Valois les instigateurs du « premier code forestier français », c’est en quelque sorte ignorer l’apport plus ancien des derniers Capétiens à l’organisation des forêts royales. Loin d’être une création ex nihilo du milieu du XIVe siècle, époque où il est vrai que les souverains français

faisaient face à un besoin croissant et urgent en bois de construction4, la politique forestière du

royaume de France est plutôt le produit d’un lent processus commencé au début du XIIIe siècle.

C’est une idée que l’on retrouve déjà dans les recherches d’Édouard Decq5. Ce constat,

1 François-André Isambert et alii (éd.), Recueil général des anciennes lois françaises depuis l’an 420 jusqu’à la

révolution de 1789, Paris, Belin-le-Prieur, 1821, vol. 4, p. 523 [cité désormais : RGALF].

2 L’ordonnance fut promulguée par Philippe VI le 29 mai 1346.

3 Michel Despax, Droit de l’environnement, Paris, 1980, Librairies techniques, p. 543.

4 Pour un apercu, voir Danny Lake-Giguère, « The Impacts of Warfare on Woodland Exploitation in Late Medieval Normandy (1364-1380): Royal Forests as Military Assets during the Hundred Years’ War », Journal of Medieval

Military History, 16, 2018, p. 77 à 95.

5 « Au XIIIe siècle, l’administration des eaux et forêts, comme celle des autres parties du domaine royal, appartenait aux baillis et sénéchaux. Les dépenses d’exploitation, d’entretien ou de garde, et les revenus figuraient dans leurs

(12)

10 rapidement oublié par l’auteur en faveur des développements plus tardifs qui eurent lieu à partir du règne de Philippe VI, exprime bien cet ensemble de nécessités pratiques et fiscales qui poussa

les Capétiens à consolider leur contrôle sur les forêts du domaine royal. C’est précisément pendant cette période, celle d’un long XIIIe siècle coïncidant avec le renforcement du pouvoir du

souverain et des institutions royales, que les premiers jalons d’une véritable administration forestière française furent mis en place6. En légiférant sur la gestion des forêts domaniales,

Philippe VI et les Valois innovèrent ainsi moins en la matière qu’ils ne parachevèrent l’œuvre

de leurs prédécesseurs, parvenant à consolider la somme de plusieurs siècles de règlementations, de méthodes et d’expertises visant à rationaliser la gestion des ressources forestières. Ce sont sur ces développements que porte la présente thèse, enquête dont la Normandie capétienne constitue le point focal.

On pourrait dire qu’il a existé au Moyen Âge deux forêts distinctes. L’une était cette forêt riche et habitée, élément qui dominait le paysage rural; la seconde, lieu commun de l’imaginaire médiéval, « l’horizon inquiétant du monde médiéval »7 et le « domaine de

l’étrange »8, pour reprendre deux expressions respectivement employées par J. Le Goff et J.

Fournée. Intimement liée à la spiritualité médiévale, elle était un espace du sacré, un nouveau désert (eremus ou desertus) qui, quasi altera Aegyptus, devint le lieu par excellence de la

comptes ; le personnel était placé sous leur autorité. Mais les besoins de l’administration et du trésor royaux devenant plus grands, l’exploitation se fit plus méthodique et la surveillance des usagers plus étroite. En même temps, le domaine devenait plus étendu. L’importance du personnel des eaux et forêts ne cessa donc de croître. En fin de compte, une administration distincte, indépendante des baillis, se constitua. Cela se fit peu à peu, les éléments venant s’en superposer les uns aux autres, durant les dernières années du XIIIe siècle et les premières du XIVe siècle ». Voir Édouard Decq, « L’administration des eaux et forêts dans le domaine royal en France aux XIVe et XVe siècles », Bibliothèque de l’École des Chartes, 83, 1922, p. 67.

6 John W. Baldwin, « Qu’est-ce que les Capétiens ont appris des Plantagenêts ? », Cahiers de Civilisation

Médiévale, 113-114, 29e année, 1986, p. 7 à 8 ; voir aussi id., The Government of Philip Augustus. Foundations of

French Royal Power in the Middle Ages, Berkeley, University of California Press, 1986, p. 251.

7 Jacques Le Goff, La civilisation de l’Occident médiéval, Paris, Arthaud, 1964, p. 171.

8 Jean Fournée, L’arbre et la forêt en Normandie. Mythes, légendes et traditions, Paris, Société parisienne d’histoire et d’archéologie normande, 1985, p. 9.

(13)

11 solitude chrétienne, où s’établirent d’innombrables saints et ermites9. Les premiers ermites de

l’Occident médiéval, en l’absence de véritables déserts, fondèrent leurs ermitages dans ces régions alors inhospitalières et sauvages. C’est dans l’ancienne forêt d’Ouche10, à la fin du VIIe

siècle, que saint Évroult fonda son abbaye :

Deinde silvam ingressi sunt amatores eremi, quam Uticum protestantur incolea. Quae silva densitate arborum horribilis, crebris latronum frequentata discursibus, habitationem praestabat immanibus feris. Cumque intrepidis gressibus vastissima loca solitudinis peragrarent, non invenientes ubi conveniens suae deuotioni hospitium, beatus Ebrulfus, purae conscientiae spiritu inardescens, orauit ad Dominum : « Domine Jesu Christe, qui populo tuo Israel gradienti per desertum, te ductorem fidelissimum in columna nubis et ignis exhibuisti, dignare propitius nobis volentibus Aegyptiacae servitutis damnationem effugere, locum libertatis et nostrae fragilitati opportunum clementer ostendere! »11.

Il s’agit d’ailleurs d’un topos de la littérature hagiographique alto-médiévale. Saint Melaine, évêque de Rennes au début du VIe siècle, aurait fondé dans cette même forêt d’Ouche l’ermitage

du Désert12. C’est aussi profondément dans les forêts du Yorkshire que saint Cedde,

évangélisateur des Saxons de l’est, fonda son abbaye de Lastingham, en un lieu que Bède le Vénérable décrivit comme plus apte à abriter des bêtes sauvages et des criminels que des gens honnêtes13. Le motif de la forêt-désert devint si important dans l’imaginaire chrétien qu’il

remplaça même le désert dans les récits bibliques du Moyen Âge, en faisant le lieu de l’exil

9 Id., L’imaginaire médiéval : essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 59-69; voir aussi Corinne J. Saunders, The Forests

of Medieval Romance : Avernus, Broceliande, Arden, Cambridge, D. S. Brewer, 1993, p. 10.

10 La vaste forêt d’Ouche (Uticensis sylva) avait déjà disparu au Moyen Âge. Elle était alors divisée en plusieurs forêts plus petites dont celles de Beaumont-le-Roger et de Breteuil. Voir Louis-Ferdinand-Alfred Maury, Les forêts

de la Gaule et de l’ancienne France, Paris, Librairie philosophique de Ladrange, 1867, p. 294.

11 Orderic Vital, Histoire ecclésiastique, Auguste Le Prévost (éd.), Paris, Société de l’Histoire de France, 1845, vol. 3, p. 56.

12 Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme, Dictionnaire historique de toutes les communes du département

de l’Eure, Les Andelys, Delcroix, 1868, vol. 1, p. 222.

13 Della Hooke, « Christianity and the ‘Sacred Tree’ », Michael D. J. Bintley et Michael G. Shapland (éd.), Trees

(14)

12 imposé à Jean le Baptiste14. Cette forêt imaginée, construction de l’esprit médiéval, pourrait à

elle-seule faire l’objet d’une thèse entière.

Elle était aussi l’un des paysages archétypaux du roman de chevalerie: « the forest of the

hunt for the white stag in Chrétien de Troyes’ Eric et Enide, the forest of the Morois in which Tristan and Iseult are exiled, the Waste Forest surrounding the Grail Castle: these are among the most evocative landscapes of medieval romance » écrit C. J. Saunders15. Au Moyen Âge,

l’arbre lui-même était porteur d’une forte symbolique : figure sacrée au sein des tribus celtiques et germaniques, son culte fut étouffé par les chrétiens qui, dès le début du Moyen Âge, transformèrent sa représentation16. Le bois, parce qu’il était symboliquement chargé, qu’il était

considéré vivant et par sa proximité matérielle avec la croix, fut aussi le matériau privilégié des artistes médiévaux17. Or, malgré sa disponibilité, il s’agit d’un matériau difficile à travailler,

prompt à craquer ou à se déformer18. Les artistes et artisans médiévaux voyaient toutefois son

utilisation comme une façon de renforcer la signification de leurs créations19.

14 Saunders, The Forests of Medieval Romance…, p. 10. 15 Ibid., p. IX.

16 À ce sujet, voir Hooke, « Christianity and the ‘Sacred Tree’ », p. 228-250; Ronald G. Murphy, Tree of Salvation:

Yggdrasil and the Cross in the North, Oxford, Oxford University Press, 2013; Michael D. J. Bintley, Trees in the Religion of Early Medieval England, Suffolk, Boydell Press, 2015; Carole M. Cusack, The Sacred Tree: Ancient and Medieval Manifestations, Newcastle-upon-Tyne, Cambridge Scholars, 2011.

17 Christina Neilson, « Carving Life : The Meaning of Wood in Early Modern European Sculpture », Christy Anderson, Anne Dunlop et Pamela H. Smith (éd.), The Matter of Art. Materials, Practices, Cultural Logics, c. 1250

– 1750, Manchester, University of Manchester Press, 2014, p. 225-226; Ilene Forsyth, The Throne of Wisdom: Wood Sculptures of the Madonna in Romanesque France, Princeton University Press, 1972, p. 16; Anne Harris,

« Hewn », Jeffrey Cohen et Lowell Duckert (éd.), Ecologies of the Inhuman, Washington D.C., Oliphaunt Books, 2014, p. 30; id., « Water and Wood: Ecomateriality and Sacred Objects at the Chapel of Saint-Fiacre, Le Faoüet (Britanny) », Journal of Medieval and Early Modern Studies, 44, 2013, p. 587 et 595-596. Pour un aperçu général de la charge symbolique du bois au Moyen Âge, voir Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge

occidental, Paris, Éditions du Seuil, 2004, p. 91-109.

18 Forsyth, The Throne of Wisdom…, p. 16.

19 Caroline Walker Bynum, Christian Materiality: An Essay on Religion in Late Medieval Europe, New York, Zone Books, 2001, p. 28.

(15)

13 Par opposition à cette forêt imaginée, se trouvait une forêt règlementée, cadencée par l’exploitation et les usages forestiers, habitée par des bûcherons et des charbonniers, surveillée par des agents du roi. Comme le rappelle M. Arnoux, « il ne faut pourtant pas nous laisser aller à la fiction d’un espace sans forme et sans principes, no man’s land où le héros de Dieu s’affronte seul aux forces de la nature et du mal : dès la fin du XIIe siècle, la forêt apparaît aussi comme un

lieu surinvesti de fonctions juridiques […] »20. Elle était autant frontière politico-militaire21 que

lieu de pouvoir où les princes affirmaient leur puissance en chassant et en entretenant leurs fidèles22. Au-delà de toutes ces considérations, la forêt historique était riche, voire généreuse.

Elle fournissait les communautés riveraines en bois de chauffage et de construction, accueillait les troupeaux qui y pâturaient et alimentait industries et métiers divers23. C’est un rôle complexe

et multiple, autant symbolique que matériel, qu’incarnait alors la sylve médiévale. Cette complexité définit la forêt, ancienne comme moderne :

Bois sacrés, silva du « sauvage » opposée à la civilisation, « solitudes et déserts boisés », forestae réservées à la chasse, réservoirs de nourriture et de terres agricoles ou de produits ligneux nécessaires au quotidien de l’exploitation agri-sylvo-pastorale, potentiel économique et stratégique, vert manteau d’une beauté sombre et mystérieuse, « usine à bois » ou parc de loisirs et de randonnées, patrimoine naturel, réserve biologique, espace menacé par les incendies et les pluies acides, les usages et les conceptions des sylves, des bois et de la forêt en Occident ont été multiples et parfois contradictoires selon les différents groupes sociaux et les époques24.

20 Mathieu Arnoux, « Perception et exploitation d’un espace forestier : la forêt de Breteuil (XIe – XVe siècles) »,

Médiévales, 18, 1990, p. 22.

21 Le rôle frontalier d’une des plus importantes forêts de la Normandie médiévale, celle de Lyons, a fait l’objet de nombreux commentaires dans la récente thèse de Bruno Nardeux. Voir Bruno Nardeux, « Une « forêt » au Moyen Âge. Le Pays de Lyons, en Normandie (vers 1100 – vers 1500) », thèse de Ph.D., Université de Rouen-Normandie, 2017, p. 123-148. Voir aussi, plus généralement, Jean-Jacques Dubois et Jean-Pierre Renard, « Forêts et frontières : Quelques réflexions pour une étude causale et évolutive », Espace, populations, sociétés, 1, 1984, p. 25-42. 22 Martine Chalvet, Une histoire de la forêt, Paris, Éditions du Seuil, 2011, p. 100 et 156.

23 André Plaisse, « Les forêts de la Haute-Normandie à la fin du Moyen Âge », Études normandes, 61, 1966, p. 21. Au sujet des métiers, voir Fournée, L’arbre et la forêt en Normandie…, p. 59 à 72.

(16)

14 Pour les Normands, les paysans et les bourgeois comme les seigneurs et les ecclésiastiques, la forêt était une source inépuisable de bois et de pâturages. Pour le pouvoir royal, elle était une richesse à protéger dont la gestion devait désormais être rationnelle et organisée.

La forêt en Normandie médiévale : état de la question

La place de la forêt dans la recherche en histoire médiévale, malgré des avancées récentes, demeure encore quelque peu limitée. « Depuis le XIXe siècle, résume C. Beck, la forêt

a généré une bibliographie foisonnante, qu’il s’agisse de monographies ou de synthèses générales […]. Mais le mouvement est surtout le fait d’historiens modernistes et contemporanéistes »25. Elle fait pourtant partie du paysage de l’historiographie médiévale,

occupant un espace en arrière-plan, décoratif et omniprésent. C’est certes un lieu d’aventure de l’imaginaire médiéval26, mais aussi un « décor » du militaire, du politique et du religieux. C’est

en traversant la forêt du Mans en 1392, alors qu’il mène l’armée royale en Bretagne pour venger la tentative d’assassinat contre son connétable Olivier V de Clisson, que Charles VI eut sa

première crise de folie. Pendant la guerre de Cent Ans, c’est dans les forêts du nord de la France et de la Normandie que les brigands, routiers et ceux qui résistèrent aux Anglais se cachèrent27,

25 Corinne Beck, Les eaux et forêts en Bourgogne ducale (vers 1350 – vers 1480) : Société et biodiversité, Paris, Harmattan, 2008, p. 21.

26 « While love, however alienating, may or may not play itself out within the confines of the community as a whole,

adventure tends to be a solitary experience occurring outside of any social context. Its privileged locus, the forest, represents a moral space in which normal social relations – the contractual basis of life at court – remain permanently suspended. Thus the lack of regularity in human exchange, the requisite quality of chance happening. One of the several meanings of the Old French aventure transmits the idea of accident, chance or surprise ». Voir

R. Howard Bloch, Medieval French Literature and Law, Berkeley, University of California Press, 1977, p. 141-142.

27 Pour reprendre J. Fournée, la forêt normande « était, et elle est toujours à l’occasion, le refuge ou le repaire des hors-la-loi. Les uns s’y sont cachés pour défendre plus sûrement leur cause. On pense aux compagnons d’Olivier Basselin, harcelant les Anglais, les « Godons », au temps de l’occupation du XVe siècle. […] La forêt de Lyons […] servit de refuge aux partisans français contre les Anglais. On connaît particulièrement le « petit boiteux » Tabary, qui tint le maquis autour de 1427 et fit un coup de main avec ses compagnons sur un sergent de la chatellenie

(17)

15 et c’est aussi depuis sa cachette dans les bois environnants que Bertrand du Guesclin se lança à l’assaut du château de Feugeray, approchant celui-ci sous le prétexte d’une livraison de bois28.

C’est dans leurs profondeurs que les souverains français s’adonnèrent inlassablement à la chasse, passe-temps favoris de la noblesse médiévale. Toujours présente, mais rarement adéquarement représentée, la forêt, surtout à la fin du Moyen Âge, était pourtant un espace administré, sillonné de « mesureurs » et de « vendeurs », peuplé de bûcherons et de charbonniers, policé par des forestiers et leurs sergents. Des travaux récents, comme ceux de P. Gresser29 et de C. Beck30 pour la Bourgogne, ont levé le voile sur cette autre réalité, révélant

une forêt dont les ressources étaient exploitées et contrôlées selon des règles strictes. Pour la Normandie, région qui avait une densité boisée exceptionnelle au Moyen Âge, il n’existe toujours aucun ouvrage similaire.

Dès son annexion au domaine royal des Capétiens en 1204, la Normandie devint un « laboratoire sylvicole »31 pour les souverains français. Encore aujourd’hui, la Normandie est

un pays de forêts, et près de 17% de son territoire (environ 507 000 hectares) est couvert de de bois privés ou publics, de haies ou de peupleraies32. Elle est aujourd’hui moins présente dans

les départements de la Manche et du Calvados, pays bocagers. Dans le nord du Cotentin, près

nommé Robinet Le Doyen. […] Les forêts de l’autre extrémité de la Normandie furent également favorables aux résistants, qui s’y réfugièrent et s’y organisèrent. Ainsi, en août 1423, ceux que les occupants appellaient « brigands » allèrent jusqu’à réunir leurs prisonniers dans le bois de Courbefosse (La Lucerne, Manche), et c’est là qu’ils préparaient leurs expéditions punitives, non seulement sur les garnisons militaires de l’Avranchin, mais sur les « collaborateurs » de l’époque ». Au sujet de la résistance en forêt en Normandie, du Moyen Âge à notre époque, voir Fournée, L’arbre et la forêt en Normandie…, p. 9 à 12.

28 Jean-Claude Castex, Répertoire des combats franco-anglais de la guerre de Cent Ans (1337-1453), Vancouver, Éditions du Phare-Ouest, p. 185

29 Pierre Gresser, La gruerie du comté de Bourgogne aux XIVe et XVe siècles, Turnhout, Brepols, 2004.

30 Beck, Les eaux et forêts en Bourgogne.

31 J’emprunte la très juste expression de l’historien du climat Emmanuel Garnier. Voir Emmanuel Garnier, « Orientations de recherches et bibliographie », Bernard Bodinier (éd.), Des bois dont on fait la Normandie. Actes

du 43e congrès de la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, Sées (Orne), 15-19 octobre 2008, Louviers, Fédération des Société historiques et archéologiques de Normandie, 2009, p. 7.

32 Conseil régional de Normandie, Les actions régionales : agriculture, forêt, pêche, ressources marines, [en ligne],

(18)

16 de Cherbourg, l’ancienne forêt de Brix n’est par exemple aujourd’hui qu’un lambeau épars de bois modestes entrecoupé de terres agricoles et de villages. Ailleurs, la forêt domine toujours le paysage haut-normand et ornais. On peut ainsi penser aux forêts qui s’étendent encore de nos jours le long de la Seine, dans le Roumois et le pays de Caux, ou encore au pays de Lyons, où les bois forment depuis toujours une part intégrale du paysage. L’exploitation forestière y joue encore, comme aux siècles passés, un important rôle économique. Après plusieurs siècles de coupes et de déboisement, la forêt moderne n’est toutefois que l’ombre de ce qu’elle était aux premiers siècles du Moyen Âge, quand « presque partout, avant d’être défriché, le sol se dérobait aux regards sous un épais manteau de feuillage »33. C’était particulièrement vrai en Normandie,

où le couvert forestier demeura très dense jusqu’à la fin du Moyen Âge.

Pendant longtemps, l’histoire de ces forêts n’a néanmoins suscité qu’un faible intérêt chez les historiens de la France médiévale. Souvent l’apanage des érudits locaux, elle a généré une littérature importante quoique limitée dans sa portée. C’est un constat connu des médiévistes depuis déjà près de trente ans34. L. Delisle, avec qui tout historien de la Normandie du Moyen

Âge est assurément familier, fut l’un des premiers à s’intéresser réellement aux forêts de sa chère province. Il fut le plus infatigable éditeur des sources médiévales de la Normandie, publiant notablement au cours de sa vie les Querimoniae Normannorum, les registres de l’Échiquier de Normandie ainsi que le fameux Cartulaire normand, recueil d’actes royaux concernant la Normandie du XIIe siècle au XIVe siècle. Il réserva aux forêts une part importante

de sa thèse de l’École des chartes35, où il souligna leur importance économique pour les ducs de

Normandie. Or, écrivit-il, « il sortirait de notre cadre d’examiner les forêts sous tous les points de vue. Ici nous devons nous borner à les considérer comme source de revenu pour nos anciens ducs »36. C’est dans son grand ouvrage, Études sur la condition de la classe agricole et de l’agriculture en Normandie au Moyen Âge, qu’il s’intéressa plus en profondeur aux autres

33 Maury, Les forêts de la Gaule et de l’ancienne France, p. 1.

34 Arnoux, « Perception et exploitation d’un espace forestier… », p. 17-18.

35 Léopold Delisle, « Des revenus publics en Normandie au douzième siècle », Bibliothèque de l’École des chartes, 10, 1849, p. 173 à 210 et 257 à 289 ; 11, 1850, p. 400 à 451.

(19)

17 aspects de la forêt normande, réservant à ce sujet un chapitre entier37. Rééditée à plusieurs

occasions sans modifications, l’étude de L. Delisle est encore incontestablement la principale somme de connaissances sur les forêts normandes au Moyen Âge. L’érudit fut le premier à brosser un aperçu complet des myriades de droits d’usage forestiers en vigueur en Normandie médiévale, se basant principalement pour ce faire sur le coutumier des forêts, un registre du XVe

siècle. Il s’agit toutefois d’une étude descriptive, sans réelle conclusion, où l’auteur dépeint méthodiquement la réalité de la forêt médiévale en n’offrant qu’un bref résumé de la création d’une administration forestière royale. Ceux qui lui succédèrent, comme L.-L. Borelli de Serres, M. Prévost et É. Decq, oeuvrèrent à combler les lacunes de ce premier ouvrage, sans toutefois jamais offrir d’aperçu général ou d’analyse allant au-delà de la description de ce que les sources administratives de l’époque révèlent. En étudiant l’administration des eaux et forêts au XIVe

siècle, en quelque sorte l’âge d’or de cette institution, É. Decq n’octroya que quelques lignes à ses origines et à ses objectifs, préférant établir avec une remarquable précision les attributions juridiques et fiscales des divers agents forestiers (verdiers, sergents, maîtres des eaux et forêts, etc.)38. L’ouvrage, qui ne fut jamais terminé car son auteur fut tué lors de l’offensive de

Champagne en 1916, demeure toutefois notable pour avoir été l’un des premiers à tenter d’offrir un portrait complet de l’administration forestière des rois de France.

L’un des problèmes majeurs de l’historiographie actuelle est que l’histoire de la forêt normande a longtemps été prise entre une histoire locale et une histoire des droits d’usage. À la suite des recherches de L. Delisle, plusieurs auteurs n’ont pu que répéter que la forêt était alors une ressource importante autant pour les communautés rurales ou les établissements religieux que pour les souverains médiévaux39. Au cours du XXe siècle, c’est cette approche, axée sur la

37 Id., Études sur la condition de la classe agricole et de l’agriculture en Normandie au Moyen Âge, Évreux, Imprimerie de A. Hérissey, 1851, p. 334 à 417.

38 Decq, « L’administration des eaux et forêts… », 83, 1922, p. 65 à 110 et 331 à 361; 84, 1923, p. 92 à 115. 39 Pour n’en citer que quelques exemples, on peut se référer à Auguste Le Prévost, Notes pour servir à l’histoire et

la topographie des communes du département de l’Eure, Évreux, Imprimerie de A. Hérissey, 1862-1869, 3 vol.;

Maury, Les forêts de la Gaule et de l’ancienne France; Gustave Huffel, Économie forestière, Paris, Lucien Laveur, 1904-1907, 3 vol.; Adalbert Maurice, Les coutumes et usages de la forêt de Brotonne, Seine-Inférieure, Caudebec-en-Caux, L. Lemoine, 1934.

(20)

18 riche diversité des usages forestiers, qui a dominé l’étude de la forêt normande. Jusque dans les années 60 et 70, on signale des travaux qui, comme ceux d’A. Plaisse40, portent encore en grande

partie sur cet aspect des forêts médiévales. Dans d’autres cas, comme dans les Recherches sur

divers services publics du XIIIe au XVIIe siècle de L.-L. Borelli de Serres41, elle fut surtout limitée

à la portée économique. Il faut néanmoins concéder que l’étude de M. Prévost, portant spécifiquement sur la grande forêt de Roumare42, se révèle remarquable pour son époque, non

seulement dans son usage large des sources disponibles mais aussi dans sa portée, qui parvint à réunir ces différents thèmes (droits d’usage, administration et revenus). Un article de M. Arnoux sur la forêt de Breteuil, publié en 1990, est un peu plus novateur dans son approche, mais est aussi demeuré sans écho particulier43. Plus récemment, la thèse de B. Nardeux, soutenue en

2017, a néanmoins jeté une lumière différente sur la forêt en Normandie médiévale en montrant qu’il s’agissait d’un espace fortement anthropisé et complexe44.

Le XIIIe siècle et le début du XIVe siècle demeurent dans l’ensemble des territoires encore

en friche dans l’histoire des forêts normandes, les historiens s’étant surtout concentrés sur le règne des Valois. L’explication est simple : cette période est antérieure à la création officielle de l’administration des eaux et forêts. Les travaux de J. W. Baldwin45 dans les années 80 aidèrent

toutefois à soulever le voile pesant sur les forêts du temps de Philippe Auguste. L’auteur s’intéressa non seulement à la question des revenus des forêts normandes dans les premières années du régime capétien, jusqu’alors relativement méconnus, mais aussi à l’administration de celles-ci (à travers les enquêtes et les limites imposées aux ventes, notamment). Avant lui, Ch.

40 André Plaisse, « La forêt de Brix au XVe siècle », Annales de Normandie, 4, 1964, p. 411 à 443; Id., « Les forêts de la Haute-Normandie à la fin du Moyen Âge », Études normandes, 61, 1966, p. 1 à 23; Id., « La forêt normande à la fin du Moyen Âge », p. 17 à 33.

41 Léon-Louis Borelli de Serres, Recherches sur divers services publics du XIIIe au XVIIe siècle, Paris, Picard,

1895-1909, 3 vol.

42 Michel Prévost, Étude sur la forêt de Roumare, Rouen, A. Lestringant, 1904. 43 Arnoux, « Perception et exploitation d’un espace forestier… », p. 17-32. 44 Nardeux, « Une « forêt » au Moyen Âge… ».

45 Baldwin, « Qu’est-ce que les Capétiens ont appris des Plantagenêts? », p. 3 à 8. Voir aussi Id., The Government

(21)

19 H. Haskins46 et J. R. Strayer47 s’étaient déjà intéressé, respectivement, aux forêts des ducs de

Normandie ainsi qu’à leur administration sous Louis IX. Les recherches de l’historien allemand

H. Rubner dans les années 60 offrirent aussi un survol intéressant, quoique court, de l’administration forestière à l’époque des derniers Capétiens directs48. C’est cependant cette

époque, celle de Philippe IV et de ses fils, qui est la moins fournie en ce qui concerne les forêts

royales. Les vastes forêts de son domaine firent l’objet d’un court mémoire dans les années 6049

mais ne furent en général que sporadiquement mentionnées dans les études portant sur son règne. J. R. Strayer, vers la fin de sa vie, réserva aussi un traitement très court à ce sujet dans son étude du règne de Philippe IV50. Quoiqu’ils virent l’intérêt qu’elle présentait pour l’histoire

du Moyen Âge, ces historiens considérèrent toujours la forêt, en Normandie comme dans le reste de la France, à travers le prisme plus général de l’administration royale et des revenus. Ils ne s’intéressèrent jamais en profondeur aux méthodes déployées par les administrateurs royaux pour assurer leur contrôle sur les ressources disponibles (fleuves et rivières, forêts et mines, notamment). De façon plus générale, les ouvrages qui, comme ceux de M. Devèze51 et de R.

Bechmann52, s’intéressèrent à l’histoire des forêts françaises sur une longue durée, évitèrent

aussi cette question et restèrent, pour la période médiévale du moins, dans les grandes lignes déjà bien établies : les forêts étaient riches en ressources et en revenus; on y possédait aussi de nombreux et anciens droits d’usage, ce qui explique les politiques de conservation des souverains français du XIVe siècle.

46 Charles H. Haskins, Norman Institutions, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1918.

47 Joseph R. Strayer, The Administration of Normandy under saint Louis, Cambridge, Mass., Medieval Academy of America, 1932.

48 Heinrich Rubner, Forstverfassung des Mittelalterlichen Frankreichs, Wiesbaden, Franz Steiner Verlag GMBH, 1965.

49Mlle. Hocquart, « Les forêts du domaine royal et leur administration sous Philippe le Bel et ses fils », mémoire de maîtrise, Université de Paris, 1963, 1 vol.

50 Par exemple, sur l’office des maîtres des eaux et forêts et l’administration forestière en général sous Philippe IV, voir Joseph R. Strayer, The Reign of Philip the Fair, Princeton, Princeton University Press, 1980, p. 127-131. 51 Michel Devèze, La vie de la forêt française au XVIe siècle, Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1961, 2 vol.

(22)

20 Le choix d’étudier les eaux et forêts en France médiévale n’est ainsi pas intrinsèquement novateur : « il a été traité autrefois, et souvent de façon magistrale, par des historiens, des juristes, ou bien entendu par des forestiers, ayant vécu les uns et les autres à différentes époques depuis le XVIe siècle »53. La recherche des dernières décennies a certainement revivifié l’histoire

des forêts normandes. De nouvelles approches, comme l’étude de l’enquête comme outil de gouvernement54, ou encore l’histoire environnementale, permettent d’appréhender le sujet sous

de nouveaux angles, en replaçant le contrôle des forêts dans un processus plus large de contrôle étatique des ressources naturelles. C’est surtout les outils fournis par l’histoire de l’environnement, dont les avancées depuis les années 70 légitiment l’usage du concept de ressources naturelles chez les médiévistes, qui permettent d’appréhender de façon plus complète et tangible les réalités de la forêt médiévale, celle-ci ayant finalement été l’objet d’une interaction entre le pouvoir royal et la nature. La publication récente, dans les derniers mois de la rédaction de la présente thèse, d’un ouvrage collectif sur la forêt médiévale en France, laisse croire qu’on assistera au cours des prochaines années à un nouvel engouement pour cet espace de l’histoire du Moyen Âge55. On ne pourra cependant que se désoler de l’absence, parmi toutes

les recherches qui y sont proposées, de la Normandie, l’un des berceaux de l’administration forestière des rois de France.

Cadre théorique et conceptuel : l’histoire de l’environnement

médiéval

Au cours des dernières décennies, le développement de l’histoire environnementale a fourni aux médiévistes de nouvelles façons d’aborder la forêt médiévale. Il n’est pas nécessaire

53 Raymond Lefebvre et alii, Les eaux et forêts du 12e au 20e siècle, Paris, Éditions du CNRS, 1987, p. 7.

54 À ce sujet, voir Élisabeth Lalou, « L’enquête au Moyen Âge », Revue Historique, 1, 657, 2011, p. 145 à 153 ; Thomas Horler-Underwood, « The Querimonniae Normannorum (1247) : Lands, Politics and Society in Thirteenth-Century Normandy », thèse de Ph.D., Université de Swansea, 2013, 1 vol ; Marie Dejoux, Les enquêtes

de saint Louis : Gouverner et sauver son âme, Paris, Presses universitaires de France, 2014 ; Id., « Gouverner par

l’enquête en France, de Philippe Auguste aux derniers Capétiens », French Historical Studies, 37, 2, 2014, p. 271 à 302.

(23)

21 de retracer minutieusement l’évolution de l’histoire de l’environnement, la tâche ayant déjà été accomplie ailleurs56. Il suffira de rappeler dans ses lancées les plus larges ses objectifs, ou encore

sa raison d’être. L’histoire environnementale, depuis les années 70, est dominée par l’approche globale. Encore aujourd’hui, celle-ci transpire dans les travaux d’historiens comme J. Donald Hughes, l’un de ses principaux apôtres57. En vertu de cette approche, l’objectif de l’histoire

environnementale est d’étudier l’interrelation entre humain et nature dans une optique de longue durée :

The task of environmental history is the study of human relationship through time with the natural communities of which they are part, in order to explain the processes of change that affect that relationship. As a method, environmental history is the use of ecological analysis as a means of understanding human history. It studies the mutual effects that other species, natural forces, and cycles have on humans, and the actions of humans that affect the web of connections with non-human organisms and entities. […] They also evaluate the impacts of changes caused by human agency in the natural environment58.

Son vaste champ d’étude englobe ainsi un ensemble interrelié de thèmes biophysiques, climatiques et historiques, et s’oriente autour de trois axes principaux. Un premier porte sur l’influence de l’environnement sur l’histoire humaine; un deuxième, sur l’influence de l’activité humaine sur l’environnement; enfin, un dernier axe porte sur la façon dont l’attitude et la pensée des sociétés humaines affecte leur environnement naturel59. Cette vision s’avère toutefois trop

globalisante, ne laissant que peu de place aux phénomènes locaux par rapport aux changements climatiques historiques ou encore, aux impacts de la pollution humaine sur la nature ou encore à ceux de l’érosion des sols sur l’agriculture. Malgré un retour en popularité, après avoir été délaissée dans la dernière décennie du XXe siècle, son écho dans l’historiographie francophone

est demeuré limité.

56 J. Donald Hughes, What is Environmental History?, Cambridge, Polity, 2006 ; Fabien Locher et Grégory Quenet, « L’histoire environnementale: origines, enjeux et perspectives d’un nouveau chantier », Revue d’histoire moderne

et contemporaine, 56, 4, 2009, p. 7 à 38.

57 Locher et Quenet, « L’histoire environnementale… », p. 26.

58 J. Donald Hughes, An Environmental History of the World. Humankind’s Changing Role in the Community of

Life, Londres, Routledge, 2009, p. 4.

(24)

22 Une seconde approche, trouvant son origine à la fin des années 50 dans les travaux de l’historien américain S. P. Hays sur les politiques de conservation déployées par le gouvernement américain à partir de la fin du XIXe siècle60, s’avère toutefois beaucoup plus

appropriée à l’étude de la forêt médiévale. Incidemment, c’est cette approche qui semble avoir eu la plus forte résonnance en France, avec les travaux du Groupe d’Histoire des Forêts françaises (GHFF) depuis les années 80. Cette approche portant sur la « conservation et la préservation des ressources et des espaces naturels »61 est naturellement celle qui se prête le

mieux à une étude sur la formation d’une administration forestière princière et sur les politiques déployées par cette dernière afin de contrôler les ressources forestières. L’usage d’une notion de « ressource naturelle » pour la période médiévale se révèle néanmoins problématique. Le terme en soi date du XXe siècle, bien qu’on puisse retracer son émergence à la fin du XVIIIe siècle,

avec la révolution industrielle62. Sa définition, qui désigne « les éléments du monde

bio-physique utilisés par les sociétés humaines et plus étroitement les sociétés occidentales industrialisées », trouve peut-être ses origines dans la philosophie scolastique du Moyen Âge central, selon laquelle la Nature, créée par Dieu, est destinée à l’usage humain63. Dans son

ouvrage sur les mentalités médiévales publié en 2001, H. Martin se questionnait d’ailleurs sur la « carence lexicale » de l’humain médiéval pour décrire son environnement naturel, environnement le plus souvent décrit par des topoï64.

Il est vrai que l’idée d’environnement n’est pas explicitement présente dans les sources du Moyen Âge. Est-ce que cela veut dire, comme se le demande C. Beck, que « les problématiques environnementales ne peuvent être appréhendées par le discours historique? »65.

60 Locher et Quenet, « L’histoire environnementale… », p. 23. 61 Ibid., p. 21.

62 Philippe Bernardi et Didier Boisseuil, « Des « prouffitz champestres » à la gestion des ressources naturelles »,

Médiévales, 53, 2007, p. 5 à 6.

63 Ibid., p. 6 à 7.

64 Hervé Martin, Mentalités médiévales II. Représentations collectives du XIe au XVe siècle, Paris, 2001, p. 22.

65 Joëlle Burnouf, Corinne Beck et alii, « Sociétés, milieux, ressources : un nouveau paradigme pour les médiévistes », Être historien du Moyen Âge au XXIe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2008, p. 105.

(25)

23 Poursuivant sur cette lancée, à l’ouverture d’une réflexion sur la biodiversité des forêts bourguignonnes, l’historienne se questionne :

Quelle est la capacité des sources écrites à aborder la question environnementale : à traduire et à articuler temporalités naturelles et dynamiques sociales, à éclairer les processus économiques, sociaux et juridiques de l’exploitation des ressources naturelles liées au monde animal par les sociétés de la fin du Moyen Âge, à révéler les conséquences, à plus ou moins long terme, de cette exploitation sur la biodiversité? Et à quel degré de connaissance des milieux la documentation écrite permet-elle d’accéder66?

Les ouvrages encyclopédiques et agronomiques du Moyen Âge central, comme le Liber

ruralium commodorum de Piero de’ Crescenzi, décrivent certainement de façon pragmatique et

utilitaire l’environnement et traduisent clairement cette notion de « ressources naturelles »67. Il

en va de même pour les sources administratives, témoins privilégiés de la relation entre la nature et l’humain médiéval : « De la dynamique des milieux, de celle plus particulière des espaces forestiers, les hommes de la fin du Moyen Âge ont eu conscience. […] elle n’est pas immédiatement explicite dans les textes; elle s’exprime de manière sous-jacente, et il faut aller la traquer sous les mots, surtout sous les actions que les documents relatent »68. La position

trouve écho chez N. Schroeder, qui s’est intéressé à cette question dans la littérature médiévale et qui en est venu à des conclusions similaires :

Les espaces « sauvages » sont, au Moyen Âge, un enjeu social majeur. Les groupes dominants – aristocratie et Église – cherchent à maintenir des zones libres de toute anthropisation mais l’économie sylvo-pastorale pratiquée par les paysans fait pénétrer l’homme au cœur des forêts les plus rebutantes. Ces circonstances menèrent les puissants à user de leur autorité afin de se réserver des espaces plus ou moins sauvages et plus ou moins étendus (breuils, forestae). Ces rapports de production et de domination sociale peuvent entretenir le discours ambigu sur la nature dans la littérature médiévale. Les aristocrates exprimeraient dans les sources un idéal de l’environnement sauvage, tout en taisant la domination exercée sur le monde paysan afin d’actualiser et de reproduire des espaces sauvages « artificiels »69.

66 Ibid., p. 106.

67 Bernardi et Boisseuil, « Des « prouffitz champestres » à la gestion des ressources naturelles », p. 7. 68 Burnouf, Beck et alii., « Sociétés, milieux, ressources… », p. 106.

69 Nicolas Schroeder, « Pour une histoire des représentations de l’environnement dans les sources écrites médiévales (6e – 13e siècle). Entre culture, économie et société », Isabelle Parmentier (éd.), La recherche en histoire

de l’environnement : Belgique – Luxembourg – Congo – Rwanda – Burundi, Namur, Presses Universitaires de

(26)

24 Il apparaît donc évident que les sources écrites, littéraires ou administratives, traduisent des enjeux environnementaux auxquels la société médiévale faisait face. Dans les sources de l’administration des rois de France aux XIIIe et XIVe siècles, si les méthodes déployées par le

gouvernement pour protéger les forêts royales (limites de vente, enquêtes générales et police quotidienne, par exemple) deviennent de plus en plus explicites, les inquiétudes des administrateurs capétiens concernant les ressources forestières ainsi que la complexe relation entre pouvoir, nature et société s’y étant opérée demeurent effectivement sous-jacentes, ne laissant que quelques indices qu’il appartient à l’historien d’analyser.

De façon générale, les ressources naturelles demeurent un concept relativement peu utilisé en histoire médiévale, sauf par les chercheurs en histoire de l’environnement. La définition finale retenue par P. Bernardi et D. Boisseuil, en introduction à La nature en partage, celle d’un « ensemble des éléments de la nature (au sens de monde bio-physique) qui entrent dans un processus de production artisanale ou industrielle, et qui ne sont pas cultivés ou élevés par l’homme; ce qui exclu toutes les productions agricoles et les ressources alimentaires »70 est

intéressante mais nécessite toutefois un addendum. En effet, pour ce qui concerne la forêt médiévale, on sait maintenant qu’il s’agissait le plus souvent d’un espace « cultivé ». Le soin réservé aux méthodes de coupes et à la régénération des arbres ainsi que la rationalisation de la gestion et de l’utilisation du couvert forestier laissent sous-entendre une approche similaire à l’agriculture pour la foresterie médiévale71. Bien que les plantations d’arbres soient rares avant

la fin du Moyen Âge72, les pratiques de taillis répandues en Europe médiévale illustrent en effet

70 Cet ensemble inclue les minerais, les pierres, les terres, l’eau, le bois, les plantes, les animaux ainsi que les ressources maritimes. Voir Bernardi et Boisseuil, « Des « prouffitz champestres » à la gestion des ressources naturelles », p. 8 à 9.

71 Richard C. Hoffmann, An Environmental History of Medieval Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2014, p. 183 à 188.

72 « Not common in medieval woodmanship was the planting of trees, whether as seed or seedlings. This contrasts

with modern ideas of ‘forestry’. In all likelihood early medieval Italian country people helped spread chestnuts as a semi-wild food source. Otherwise plantation forestry was little used during the Middle Ages, being first introduced for wood production in the late fourteenth century simultaneously in both France and Germany ». Voir ibid., p. 187.

(27)

25 que la forêt était un espace qui était entretenu dans la même logique que l’aurait été une culture agricole:

Management of woods as coppice gained importance in the course of the Middle Ages as land under tree cover shrank and demand for wood proliferated with the population and its material culture. Coppice offers the possibility of sustained production of a regular annual yield of raw materials and of fuel, for coppice wood makes good faggots and charcoal. Rather than coppicing, some tree genera [sic] ‘suckers’: elms, aspens and cherries need no stump but can be cut to the ground and will sprout from the surrounding roots to the same effect. Ten-year coppice cycles are documented in twelfth-century Champagne and northeastern Italy73.

Cette notion contraste toutefois avec la définition précédemment citée, celle d’une ressource naturelle comme n’ayant pas été élevée ou cultivée par l’humain. Une définition plus large, comprenant, pour reprendre des concepts utilisés par R. C. Hoffmann, les ressources provenant de l’environnement non-vivant (non-living environment), comme l’eau et la terre, et des écosystèmes vivants (primary biological production sectors), comme le poisson ou l’eau74,

semble plus fonctionnelle et cohérente avec les réalités de la forêt médiévale. C’est celle-ci que j’ai décidé d’adopter afin de mieux comprendre l’interrelation entre le pouvoir, la forêt et la société au sein de l’écosystème de la Normandie royale.

Celle-ci retient depuis quelques années l’attention des historiens, mais ne constitue toujours pas l’une des avenues majeures de recherche en histoire de l’environnement75. F.

Duceppe-Lamarre et J. I. Engels définirent plus clairement cette approche : « Mettant en relation les deux termes d’environnement et depouvoir, nous proposons ici d’aborder les rapports entre

73 Ibid., p. 186; voir aussi Peter Szabó, Jana Müllerová, Silvie Suchánková et Martin Kotačka, « Intensive Woodland Management in the Middle Ages: Spatial Modelling Based on Archival Data », Journal of Historical

Geography, 48, 2015, p. 1 à 10.

74 Hoffmann, An Environmental History of Medieval Europe, p. 155 et 196.

75 L’auteur note néanmoins que le sujet a implicitement été abordé par plusieurs chercheurs. Voir François Duceppe-Lamarre et Jens Ivo Engels, « Introduction », ibid. (éd.), Unwelt und Herrschaft in der Geschichte.

Environnement et pouvoir : une approche historique, Munich, R. Oldenburg Verlag, 2008, p. 7. Voir aussi,

récemment publié, Laurent Coumel, Raphaël Morena et Alexis Vrignon (éd.), Pouvoirs et environnements. Entre

(28)

26 les deux facteurs fondamentaux structurant chaque société »76. Pour eux, il est aussi essentiel

de :

mettre en relief la dimension matérielle de tout exercice du pouvoir – la matérialité du pouvoir n’étant bien entendu pas définie par la présence d’argent ou de facteurs économiques, mais étant définie par les faits physiques, chimiques, biologiques, géographiques dont il faut tenir compte pour bien comprendre les enjeux du pouvoir des hommes sur les hommes. Il faut mettre en évidence que les échanges au sein de la société sont très souvent, sinon toujours, appuyés sur ou accompagnés par des échanges de matières avec le milieu, au moins dès qu’il y a une certaine complexité des sociétés77.

Il ne s’agit pas de l’unique façon de comprendre le pouvoir comme phénomène, précisent-ils78.

Néanmoins, cette approche permet de mieux remettre en contexte et de comprendre l’exploitation des ressources forestières au Moyen Âge dans une perspective de domination de l’environnement. De celle-ci découlent de nombreux questionnements sur les relations entre humains :

Est-ce que la domination de l’environnement et l’accès aux ressources naturelles changent la nature du pouvoir, est-ce qu’ils renforcent le pouvoir de certains groupes ou est-ce qu’ils causent des conflits? Quelles techniques ou pratiques permettent à la société de dominer ou de manipuler des processus naturels – et dans quelle mesure la stabilité (plus ou moins assurée) des relations entre société et environnement stabilise ou met en danger les rapports de force entre les hommes79?

Sous cet angle d’approche, le contrôle des ressources forestières en Normandie médiévale, qui s’articule autour de la création d’une administration spécialisée, de règlementations de plus en plus restrictives mais aussi de généreuses donations et concessions souvent politiquement ou religieusement motivées, constitue un excellent champ d’étude pour analyser l’interrelation du pouvoir et de l’environnement naturel.

Comme l’ont judicieusement souligné F. Locher et G. Quenet, l’histoire de l’environnement est moins une sous-discipline autonome, pratiquée en vase clos, qu’une approche complémentaire et pluridisciplinaire80. C’est d’ailleurs cette philosophie que des

76 Ibid., p. 9. 77 Ibid., p. 10. 78 Ibid., p. 10. 79 Ibid., p. 13.

(29)

27 groupes de recherche comme le GHFF prône81. Ces « regards croisés », unissant l’histoire

environnementale à l’histoire juridique, sociale, technique et économique, permettent effectivement de porter un regard plus complet sur la forêt normande, où s’est créé un complexe équilibre entre exploitation, contrôle, préservation, destruction et prédation des ressources forestières. L’étude « complète » de la forêt médiévale, une histoire d’interrelations entre milieux et sociétés, nécessite une approche pluridisciplinaire et ouverte82. À défaut de maîtriser

un tel ensemble de compétences, j’ai limité mon étude à l’administration des forêt ou, plus précisément, aux impacts juridiques, sociaux et économiques de cette gestion et à son articulation autour du contrôle des ressources forestières. Une telle étude ne peut en réalité qu’être incomplète. Il n’est en effet pas réellement possible d’offrir une analyse entière de l’administration forestière des Capétiens en se penchant seulement sur la Normandie, d’autres régions du domaine royal (la Picardie et le Languedoc, notamment) ayant aussi fait l’objet d’importantes règlementations. C’est une faiblesse que je reconnais a priori. L’objectif n’est toutefois pas de dépeindre un portrait entier de l’administration forestière aux XIIIe et XIVe

siècles : plutôt, il s’agit d’étudier ses caractéristiques, sa formation et ses méthodes à travers un champ d’étude précis, la Normandie médiévale, qui s’avère particulièrement riche, autant en couvert forestier qu’en sources.

Problématique

Le but de la présente recherche est de démontrer que la formation d’une administration forestière royale en Normandie a constitué, durant le Moyen Âge central, un phénomène complexe aux multiples facettes. Il est à cet effet nécessaire de mettre en lumière les origines de cette formation, la façon dont elle s’est opérée, ses modalités ainsi que ses finalités. Au début du XIIIe siècle, le roi de France disposait déjà d’une administration forestière embryonnaire,

œuvrant à son profit dans les massifs de l’Île-de-France et de l’Orléanais. La conquête de la Normandie en 1204 constitue toutefois un tournant important dans la genèse des eaux et forêts françaises. En s’inspirant fortement des pratiques administratives des ducs de Normandie, les

81 « Le GHFF », site web du Groupe d’Histoire des Forêts françaises, [en ligne], https://ghff.hypotheses.org/le-ghff (consulté le 13 juillet 2018).

(30)

28 Capétiens coalisèrent et renforcèrent progressivement leur contrôle sur les ressources forestières dans le domaine normand en un ensemble de pratiques et de règlements de bonne administration forestière que j’appelle le negocium forestarum83, ou affaire des forêts. En réponse aux

impératifs de la gestion forestière, d’importants changements institutionnels se sont opérés, desquels découlèrent la création d’une administration spécialisée et d’une règlementation « étatique », soucieuse des intérêts du souverain et du domaine mais veillant aussi collatéralement au bien commun. Ces affaires des forêts, aux confluents du bien public et du droit royal, permettent de saisir les subtilités de la gestion des forêts au Moyen Âge en identifiant ses éléments constituants, ses principales caractéristiques ainsi que ses impacts. Ce complexe processus sert en fin de compte à mettre en lumière les éléments du programme de gestion et de contrôle des ressources naturelles déployé sous les derniers Capétiens, programme dont les principes sont le fondement de la politique forestière formulée par les Valois au milieu du XIVe

siècle.

Un caveat est toutefois nécessaire. Les lecteurs attentifs auront remarqué jusqu’à maintenant le peu de place laissé à l’eau dans le cadre de cette thèse. Après tout, cette administration dont je m’efforcerai de rendre clairement les caractéristiques constituantes et d’illustrer l’évolution n’administrait-elle pas autant les eaux que les forêts? L’état des archives laissant une plus grande place aux bois qu’à l’eau, ce qui s’explique probablement par la plus grande rentabilité des ressources ligneuses, j’ai choisi de concentrer mes efforts sur les forêts. On pourra néanmoins, à travers les arbres, entrevoir la rivière souvent voisine, elle-même espace anthropisé et réglementé selon des directives strictes. Toutefois, une étude sur l’eau en Normandie médiévale, autant sur les rivières que sur la mer, serait à mener. On ne peut qu’espérer que quelqu’un d’autre reprendra ce flambeau dont l’étude jeterait elle aussi une nouvelle lumière sur les mécanismes de contrôle des ressources naturelles par les États du Moyen Âge central.

83 J’emprunte ce terme à un compte de 1304-1305 de Philippe le Convers et Guillaume de Saint-Marcel, maîtres des forêts du roi. Voir Robert Fawtier (éd.), Comptes royaux (1285-1314), Paris, Imprimerie nationale, 1953, vol. 1, p. 321.

(31)

29

Sources

Mon travail de recherche repose sur un vaste corpus de sources documentaires, la plupart de nature administrative, émanant des officiers royaux en Normandie (baillis, vicomtes, châtelains, forestiers et verdiers, maîtres des forêts, enquêteurs royaux, etc.) et, parfois, directement du pouvoir royal (actes royaux, registres du Parlement et de l’Échiquier de Normandie). Il m’a paru nécessaire d’en brosser une large esquisse, divisée entre actes royaux, archives administratives et juridiques et archives fiscales. Il s’agit néanmoins d’un corpus incomplet, ce qui s’explique par des pertes documentaires mais aussi par un manque de temps de ma part. Toutefois, les sources dont je fais état s’avèrent amplement suffisantes pour la présente thèse.

Les actes royaux

Les actes des rois de France demeurent parmi les témoins les plus privilégiés de l’administration des forêts domaniales en Normandie. On y observe d’abord comment le roi a constitué son patrimoine puis, au cours du siècle qui suivit l’annexion de la Normandie au domaine royal, comment les Capétiens administrèrent cette importante ressource qui apportait richesse, prestige et pouvoir à ceux qui la possédaient. Les chartes de Philippe Auguste, publiés en plusieurs imposants volumes au courant du XXe siècle84, constituent un solide point de départ

pour toute étude de l’administration forestière des Capétiens. Ceux du règne de Louis VIII,

beaucoup moins nombreux, se trouvent inventoriés en annexe de l’étude de Ch. Petit-Dutaillis85

et plus complètement transcrits dans le Cartulaire normand de L. Delisle86. C’est aussi le cas

pour les actes de Louis IX et de Philippe III,règnes antérieurs à l’enregistrement systématique

des actes dans les registres royaux.Ceux-ci furent aussi en partie publiés par le grand érudit

84 Henri-François Delaborde et alii (éd.), Recueil des actes de Philippe Auguste, roi de France, Paris, Imprimerie nationale, 1916-2005, 6 vol. [cité désormais : Actes de Philippe Auguste]

85 Charles Petit-Dutaillis, Étude sur la vie et le règne de Louis VIII (1187-1226), Paris, É. Bouillon, 1894, p. 449-508.

86 Léopold Delisle (éd.), Cartulaire normand de Philippe Auguste, Louis VIII Saint Louis et Philippe le Hardi, Caen, A. Hardel, 1852, 1 vol. [cité désormais : Cart. norm.]

Figure

Updating...

Sujets connexes :