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L'expérience de l'être et la conscience de soi

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Academic year: 2021

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YAM IK SIMARD 66

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L'EXPÉRIENCE DE L'ÊTRE ET LA CONSCIENCE DE SOI

Thèse présentée

à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval

pour l'obtention

du grade de Philosophiae Doctor (Ph.D.)

FACULTÉ DE PHILOSOPHIE UNIVERSITÉ LAVAL

QUÉBEC

AVRIL 2003

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Nous tenons à remercier très sincèrement Monsieur le Professeur Thomas De Koninck, professeur à l'université Laval, pour les échanges enrichissants et ses encouragements. Son aide soutenue et ses précieux conseils furent indispensables à la réalisation de cette thèse. Il a toute ma gratitude.

Nous tenons également à exprimer toute notre reconnaissance à Monsieur le Professeur Jean-Louis Vieillard-Baron, professeur à l'université de Poitiers (France), pour l'intérêt soutenu qu'il a manifesté tout au long de cette thèse et pour l'aide inestimable qu'il m’a apporté. Il a été un guide très éclairé dans le choix des ouvrages à analyser et des lectures à approfondir, ainsi que pour la conception de la thèse tout entière.

Je me considère très privilégié d'avoir pu travailler sous la direction franco- québécoise de deux spécialistes de renommée internationale qui ont marqué la philosophie par leur apport à la fois très original et imposant. Cette expérience marquante sera certainement un atout majeur tout au long de ma vie professionnelle.

Nous remercions également vivement Monsieur Lionel Ponton pour sa très précieuse collaboration.

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AVANT-PROPOS...

TABLE DES MATIÈRES

RÉSUMÉ... :... iv

INTRODUCTION... 1

CHAPITRE I: L'EXPÉRIENCE DE L'ÊTRE... 7

CHAPITRE II: LA PRÉSENCE DE L'ÊTRE... 23

La saisie de la présence de l’Être... 23

La saisie de la présence de l’Être et la métaphysique... 37

Les conditions de la saisie de la présence de l’Être... 47

La notion de l’Être et la saisie de la présence de l’Être... 57

La notion du temps et la saisie de la présence de l’Être... 64

La notion de liberté et la saisie de la présence de l’Être... 77

CHAPITRE III : NOTRE PRÉSENCE À L’ÊTRE ET LA CONSCIENCE DE SOI... 91

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Les conditions de la saisie de notre présence à l’Être... 118

La notion de l'Être et la saisie de notre présence à l’Être... 126

La notion du temps et la saisie de notre présence de l’Être... 137

La notion de liberté et la saisie de notre présence à l’Être... 143

CHAPITRE IV : NOTRE PARTICIPATION À L’ÊTRE ET LA CONSTITUTION DE SOI... 148

La saisie de notre participation à l’Être... 148

La saisie de notre participation à l’Être et la métaphysique... 166

Les conditions de la saisie de notre participation à l’Être... 173

La notion d’Être et la saisie de notre participation à l’Être... 179

La notion de temps et la saisie de notre participation à l’Être... 184

La notion de liberté et la saisie de notre participation à l’Être... 195

La vocation et la saisie de notre participation à l’Être... 204

CONCLUSION... 212

Contributions théoriques... 220

Contributions d'ordre expérientiel... 223

Contributions secondaires... 228

236 BIBLIOGRAPHIE

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La philosophie lavellienne s'appuie sur l'intuition métaphysique de l'expérience de l'Être. Dans son oeuvre, cependant, Lavelle ne s'est pas attardé à la distinction des trois saisies indissociables qui en font partie. La présente cette thèse tente de mettre en lumière le caractère particulier de chacune des trois saisies de l'expérience de l'Être. La première saisie, soit celle de la présence de l'être, est celle d'une unité indifférenciée. Il n'y a encore aucune distinction entre l'affirmant et l'affirmé. La seconde saisie, soit celle de notre présence à l'être permet de dire

je. C'est l'apparition de la conscience de soi, la naissance du moi. La troisième

saisie est celle du lien de participation à l'être ou des propriétés de l'être : l'antériorité, l'universalité et l'univocité.

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La philosophie de l'être de Louis Lavelle est surtout connue pour sa notion de l’expérience de la participation à l'être1. La conclusion d'un colloque international sur la philosophie de Louis Lavelle allait en ce sens 2 « La méthode lavellienne réside tout entière dans la description de l'expérience intérieure de la participation... cet acte... de la poursuite de ce dialogue avec soi, avec autrui et avec l'Être où se résume toute notre humaine vocation » 3.

De nombreux auteurs se sont intéressés aux travaux de Louis Lavelle 4. Plusieurs expliquent l'ensemble des notions essentielles de la philosophie lavellienne 5.

1 J.-L. Vieillard-Baron, « Création et participation », Bulletin de l’Association

Louis Lavelle, 11,2000, 1-3 ; J. École, Louis Lavelle et le renouveau de la métaphysique de l’être auXxe siècle, NewYork, Georg Olms Verlag, 1997.

2 Société académique d’Agen, Louis Lavelle : actes du colloque international

d’Agen, Agen, S AA, 1987.

3 G. Brelet, «Préface à Louis Lavelle», dans Manuel de méthodologie

dialectique, Paris, Aubier, 1962, p. xiii.

4 J. École, «Préface», dans Louis Lavelle : actes du colloque international

d’Agen, Agen, S AA, 1987, p.25-29.

5 A. Chabot, L’identification de l’être et de l’acte dans la dialectique de l’éternel

présent, Rome, S.N., 1950 ; C. D’Ainval, La philosophie de Louis Lavelle, Paris,

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Certains s’intéressent à des questions particulières comme les valeurs 1, Dans les

Actes du colloque international d’Agen, par exemple, Tarcisio Meirelles Padilha 2 a

traité de l’existence et de l’expérience de la participation à l’être. Par ailleurs, Jean- Louis Vieillard Baron, président actuel de !'Association Louis Lavelle, a notamment traité des notions lavelliennes de l’avenir et de l’espérance 3, du secret de l'être et de l'intimité spirituelle 4, de la personnalité vraie ou du génie propre 5, de la métaphysique 6 7, de l'expérience philosophique fondamentale et de la mystique 1,

métaphysique de l’être, New York, Georg Olms Verlag, 1997 ; B. Sargi, La participation à l’être dans la philosophie de Louis Lavelle, Paris, Beauchesne,

1957.

1 G. Bretonneau, L’exigence des valeurs chez Louis Lavelle, Paris, Sedes, 1987 ; G.G. Hardy, La vocation de la liberté chez Louis Lavelle, Louvain,

Nauwelaerts, 1968 ; W. Piersol, La valeur dans la philosophie de Louis Lavelle, Paris, Vitte, 1959.

2 T.M. Padilha, «Existence et participation», dans Louis Lavelle : actes du

colloque international d’Agen, Agen, Société Louis Lavelle, 1987, p.233-241.

3 J.-L. Vieillard-Baron, «L’avenir et l’espérance chez Lavelle et Gabriel Marcel», dans Philosophie de l’esprit (éd. J.-L. Vieillard-Baron), New York : Georg Olms Verlag, 1999, p.99-109.

4 J.-L. Vieillard-Baron, «Du secret de l’être à l’intimité spirituelle selon Louis Lavelle», dans De Christian Wolf à Louis Lavelle : métaphysique et histoire de la

philosophie (éds. R. Theis et C. Weber), New York, Zürich, Georg Olms Verlag

Hildeshiem, 1995, p.263-272.

5 J.-L. Vieillard-Baron, Qu’est-ce que l’éducation ? Montaigne, Fichte et Lavelle, Paris, J. Vrin, 1994.

6 J.-L. Vieillard-Baron, «L’expérience métaphysique et le transcendantal», Kant-

Studien, 84, 1, 1993, 25-38.

7 J.-L. Vieillard-Baron, «L’expérience philosophie fondamentale et la mystique chez Bergson et Lavelle», dans Probleme philosophischer mystik (éd. E.J. von Herausgegeben et M. Reingard), Sankt Augustin: Academia Verlag, 1991,

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du problème de l'existence et de l'interprétation du mythe lavellien de Narcisse 1; dans ce dernier cas, il met en relief le “paradoxe de la condition humaine » qui se retrouve dans « la structure même de la conscience de soi » 2. Michel Adam a, quant à lui, traité des notions lavelliennes de l’être et de l’idéal 3. Le modèle lavellien tout-partie a été analysé par Bouchard 4. Et Gérard Fontana a traité principalement, comme Meirelles Padilha, de l’expérience de la participation à l’être 5.

Outre Jean École 6 et Christiane D’Ainval 7 7 qui lui ont dédié une partie de leurs travaux, peu d’auteurs, selon nos relevés d’écrits, semblent avoir approfondi le caractère particulier de chacune des trois saisies de l’expérience de l’Être. C’est là l’originalité de cette thèse : proposer une étude entièrement consacrée au «sentiment de la présence de l’Être»8 par l’analyse de chacune des trois saisies de

p.285-292.

1 J.-L. Vieillard-Baron, «Narcisse et le problème de l’existence selon Louis Lavelle», dans Louis Lavelle : actes du colloque international d’Agen, Agen, Société Louis Lavelle, 1987, p.241-247.

2 Ibid., p.246.

3 M. Adam, «Du mode d’être de l’idéal selon Louis Lavelle», dans Louis Lavelle :

actes du colloque international d’Agen, Agen, S AA, 1987, p.247-261.

4 Y. Bouchard, «Le modèle tout-partie dans l’ontologie de Louis Lavelle», Revue

de métaphysique et de morale, 3, 1999, p.351-378.

5 G. Fontana, «Participation et spiritualité dans la philosophie de Louis Lavelle», dans Louis Lavelle : actes du colloque international d’Agen, Agen, S AA, p.287- 313 ;T.M. Padilha, p.233-241.

6 École, Louis Lavelle et le renouveau métaphysique de l’être au XXe siècle, pp.97-113.

7 D’Ainval, La philosophie de Louis Lavelle, pp.61-112.

8 L. Lavelle, La présence totale, Paris, Aubier, 1934, p.201 («sentiment de la présence») ; L. Lavelle, De l’être, Paris, Aubier, 1947, p.51 («sentiment de la

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l’expérience de l’Être. D’ailleurs Vieillard-Baron souligne que la philosophie ne s’est pas suffisamment intéressée à cette question. « L’interaction de la sensibilité et de !’intelligence se fait selon des modalités variées qu’on n’a pas toujours pris la peine d’étudier de près... de même que la sensibilité peut animer !’intelligence, cette dernière peut transfigurer et équilibrer la première » 1. Et cette mise en relief du caractère original de chacune des trois saisies se fait à l’aide de concepts clés de la philosophie lavellienne. Ces derniers sont notamment les notions de l’Être, de métaphysique, de liberté et de temps.

Louis Lavelle distingue trois saisies qui constituent cette expérience métaphysique de la participation à l’être: la présence de l’Être, notre présence à l’Être et notre participation à l’Être. Il est à noter que « chez Lavelle, l'expérience métaphysique est loin d'être une expérience purement théorique: elle est une expérience de pure pensée, mais qui est une expérience de vie » 2 II s’agit d’une expérience que chacun peut vivre, une expérience qui nous rejoint tous, peu importe notre bagage culturel. Cette expérience repose sur un sentiment de l’Être que chacun peu reconnaître. Cette expérience métaphysique, pour Lavelle, « n’est pas le fruit d’une difficile recherche. Elle consiste essentiellement à porter son attention sur la chose la plus simple et la plus mystérieuse : le sentiment d’exister ou l’expérience de la présence de l’être » 3.

La première saisie de l'expérience de l’Être est la découverte de sa présence. Et cette découverte « relève du sentiment plutôt que de l'intellect » 4.

présence constante») ; L. Lavelle, De l’intimité spirituelle, 1955, p.239 («sentiment de cette omniprésence»),

1 J.-L. Vieillard-Baron, «Le mot du Président», Bulletin de l’Association Louis

Lavelle, 10, 1999, p.2.

2 Vieillard-Baron, Kant-Studien, p.33.

3 Vieillard-Baron, Probleme philosophischer mystic, p.288. 4 L. Lavelle, De l’intimité spirituelle, Paris, Aubier, 1955, p.255.

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La seconde saisie est la découverte de notre présence à l’Être. Cette découverte est "impliquée dans la précédente, mais elle n'en est pas encore distinguée » 1. En fait les trois saisies de cette philosophie se confondent en une seule saisie instantanée, soit notre participation à l’Être. Mais la découverte de notre présence à l’Être correspond à la conscience de soi. C’est-à-dire à l'apparition de la conscience qui saisit sa présence à l'Être dans sa propre présence à elle-même. La seconde saisie est « inséparable de cet acte par lequel je suis capable de dire moi. Elle en est la prise de possession, une sorte de réflexion sur lui qui s'immédiatise et par laquelle la totalité de l'être devient tout à coup actuelle pour nous » 2.

La troisième saisie est la « découverte de la présence du moi dans l’être et que nous définissons comme une expérience de participation» 3. Ainsi je découvre que je suis à l’intérieur de l’Être et que je participe à cet acte universel. Mon intériorité par rapport à l’Être "ne peut être qu'une participation" 4. Cette troisième saisie, comme les deux précédentes, nécessitent la foi. Lavelle le rappelle à plusieurs reprises. “Le mot même de participation implique... la nécessité de la foi; car l’être auquel nous participons ne peut être pour nous qu’un objet de foi” 5. Cette foi en l'Être est une démarche de confiance. Pour Lavelle, « il faut que chaque être agisse dans le monde comme s'il avait conscience d'avoir été choisi pour une tâche qu'il est le seul à pouvoir remplir... Dès qu'il l'a découverte et qu'il commence à s'y consacrer... il est plein de confiance et de joie" 6.

1 Lavelle, La présence totale, 1934, p.44. 2 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p.216. 3 Lavelle, De l’être, p.19.

4 L. Lavelle, De l’acte, 2e éd., Pais, Aubier, 01946, 1992, p.165. 5 Ibid., p.156.

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Nous procédons, dans cette thèse, à l’analyse de cinq ouvrages : De l’être, La

présence totale, La conscience de soi, De l’acte, De l’intimité spirituelle. L’intérêt

de cette thèse est aussi de mettre en lumière des chemins qui mènent à la saisie de la présence de l’Être ou Dieu. Cette saisie est nécessaire pour la réalisation de notre essence. La présence de l’Être, également appelée la présence du moi à lui- même, permet de confirmer ou d’infirmer les objets et les idées. Nos convictions sont basées sur cette sensibilité intellectuelle que Louis Lavelle nomme la saisie de la présence de l’Être. Il faut toutefois noter que plusieurs termes peuvent convenir à celui de la présence de l’Être. Elle est ce vers quoi on aspire tous, par différents chemins. Elle est la vérité que nous cherchons. En cela, la saisie de la présence de l’Être est nécessaire. C’est notamment ce que l’ensemble de la philosophie lavellienne s’applique à démontrer et à faire saisir. Et, en réponse aux critiques qui prétendent que cette philosophie s’associe à la poésie, Vieillard-Baron répond ainsi : « Ceux qui ont fait à Lavelle le reproche d’être un poète, présupposaient sans doute par là que sa philosophie, purement spirituelle, n’avait pas plus de nécessité que la poésie. Mais c’était oublier que la poésie est plus nécessaire que la connaissance objective, qu’elle est elle-même connaissance, et que par là, elle est en profonde harmonie » 1.

1 Vieillard-Baron, De Christian Wolff à Louis Lavelle : métaphysique et histoire

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L’EXPÉRIENCE DE L’ÊTRE : CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Selon Lavelle, nous tentons par divers moyens de mieux connaître notre moi ou notre âme. Nous pouvons tous saisir la présence de l’Être. Cette perception est également le sentiment de notre propre existence. Et lorsqu’on pressent pleinement la présence de l’Être, on cherche toujours à la retrouver. Ainsi notre être est en mouvement, en quête continue de son développement spirituel. En fait, pour Louis Lavelle, il s’agit de la poursuite de notre vocation. Cette dernière est le sens de la vie, elle est notre cheminement personnel fondé sur le sentiment de la présence de l’Être.

Consciemment ou non, nous tentons toujours de sentir la présence de l’Être. Cela se produit d’innombrables manières. Toutes nos activités sont le reflet de notre saisie de la présence de l’Être. C’est en cette présence que nos vies prennent tout leur sens et puisent toute leur énergie. La présence de l’Être est présente avant tout langage. Mais elle n’est pas quelque chose d’extérieur à nous, comme le rappelle souvent Lavelle. Lorsqu’on vit ce sentiment de la présence de l’Être, nous ressentons une sorte de paix intérieure. Mais cela ne dure qu’un moment. Les événements de la vie nous étourdissent ou nous en distraient. Ainsi, même si on vit périodiquement ce sentiment de la présence, on a tendance à s’en détacher

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presque aussitôt. C’est notamment pourquoi Lavelle explique la nécessité des retours à l’expérience de la présence de l’Être tout au long de nos vies. En effet lorsqu’on oublie ce sentiment de la présence constante, nous n’avons plus rien pour nous guider. Et lorsqu’on le retrouve, on sait à quoi s’en tenir jusqu’à ce qu’on le perde à nouveau. L’être serait notre point de référence absolu et immuable.

Il ne faut jamais oublier ce sentiment, croit Louis Lavelle. Toutes nos pensées et actions reposent sur la présence de l’Être ou Dieu, qu’on en ait conscience ou non. C’est en basant nos actions et nos pensées sur la présence de l’Être, sur la présence du moi à lui-même, que les questions s’arrêtent.

Peu importe ce qu’on fait dans la vie, peu importent notre métier, notre religion, notre sexe, notre culture, etc, il est nécessaire de saisir cette harmonie avec notre être. Mais, rappelons-le, divers aspects extérieurs nous en détachent.

Le sentiment de la présence de l’Être est l’Être. C’est aussi la sensibilité du moi à lui-même et la reconnaissance de notre propre présence dans le monde. Le sentiment de la présence de l’Être existe simplement parce que je le saisis. Concrètement c’est lorsque je sens cette présence que tout argument devient inutile. En effet, comme l’affirme souvent Lavelle, la connaissance la plus importante est celle qu’on obtient avant de pouvoir l’exprimer. On peut se perdre indéfiniment dans les discussions. Mais il faut en venir à quelque chose. Ce quelque chose est le sentiment de la présence de l’Être. C’est là qu’on trouve toutes les réponses car c’est en ce lieu qu’on connaît réellement les choses. Pour Lavelle la vérité est personnelle, elle est là lorsque je saisis la présence de l’Être.

Le but de cette thèse est aussi, comme on l’a dit, de pointer des voies d’accès pour sentir la présence de l’Être. À l’aide de la philosophie de Louis Lavelle, cette présence pourra davantage être reconnue comme étant une perception réelle. Chacun a en lui la possibilité de connaître cette saisie de la présence de l’Être. Elle peut se présenter sous plusieurs formes mais il s’agit toujours du même acte de

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saisie de la présence. Est-elle réellement universelle? Pour Lavelle, le sentiment de l’Être est universel. Mais peut-être est-il une réalité uniquement terrestre? Il faudrait avoir la possibilité de vérifier le caractère universel du sentiment de la présence de l’Être avec des civilisations provenant d’une autre planète, s’il y en a. Néanmoins, pour les humains, cet acte de présence est commun à tous, selon Lavelle. C’est-à-dire, il peut être ressenti par tous.

À l’aide des propos de Lavelle, nous voulons montrer un aspect réel de la vie qui semble abstrait mais qui se concrétise dès qu’on le sent. Toutes les vérités (qui varient en fonction de l’âge, de la culture, de la religion, du sexe, des événements vécues) sont en fait une seule et même vérité qui s’unifie en l’Être, qui est le commencement et la fin. La présence de l’Être est la certitude, c’est la base sur laquelle repose notre manière même de fonder la vérité. Par exemple même cette vérité que 1+1=2 nécessite la foi. Il faut croire en cette suite logique de raisonnements qui mène à cette vérité mathématique. Cette croyance s’est traduite ensuite en une convention entre les différentes civilisations survenue dans les siècles derniers. C’est un peu aussi la base des vérités financières. Si personne n’a confiance en la monnaie d’un pays, le principe même des transactions financières s’écroule. Il faut collectivement avoir confiance en une monnaie pour qu’elle survive.

La présence de l’Être ou Dieu est un aspect réel de la vie. Cet aspect ne nie aucune autre théorie. C’est un ajout à toutes nos connaissances apprises. Surtout c’est ce qui sous-tend toutes nos recherches de vérité. C’est quelque chose qui est toujours présent en chacun de nous. Et c’est un aspect qui est trop souvent négligé au profit des actions quotidiennes. Car la présence de l’Être donne un sens à toute nos questions existentielles. Cette présence existe, il faut en tenir compte pour voir où cela peut mener. Il faut inclure cette manière de voir les choses dans nos activités courantes. L’histoire de l’humanité nous enseigne que la question de Dieu sous toutes ses formes, de même que sa négation, feront toujours partie de

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la pensée humaine. Elle impose un questionnement qui revient sans cesse, parfois même, au moment où on s’y attend le moins.

La présence de l’Être nous projette dans un aspect de la vie encore inconnue. À l’heure actuelle, il importe d’insérer cette saisie de la présence dans nos activités courantes et non pas de l’isoler comme une question à part, ou futile. L’idée de la présence de l’Être ou Dieu est quelque chose qui nous rejoint tous. À nous de s’en servir comme un point d’ancrage de nos représentations du sens à la vie.

Ainsi Louis Lavelle laisse transparaître dans sa philosophie que nous sommes tous liés à l’Être par le sentiment de sa présence. Cependant la logique ne peut expliquer la saisie de la présence de l’Être autrement qu’en analysant diverses méthodes montrant le plus de voies possibles cherchant à reconnaître la présence de l’Être. Par exemple, une étude qui regrouperait divers chemins empruntés par de nombreux individus pour atteindre cette présence de l’Être pourrait s’avérer intéressante et révélatrice à bien des égards. En effet plus on parlerait des manières personnelles afin de saisir la présence de l’Être, plus les gens auraient la chance de vivre cette expérience. Ceci provoquerait probablement un lien d’appartenance entre les gens, un point d’ancrage commun palpable fondée sur l’expérience de l’Être. C’est un sentiment de présence vécu de manière personnelle mais qui est reconnaissable chez l’autre, ce qui le rend, en un certain sens, universel.

Tout d’abord, rappelons-le, ce sentiment « nous donne la présence de l'être, d'un être sans doute indéterminé encore pour la connaissance » 1. Lorsque je regarde autour de moi avec une pensée la plus naïve possible, la première chose qui me vient à l’esprit, je le constate, c’est qu’il y a quelque chose ou qu’il se passe quelque chose. Ensuite je saisis qu’il y a moi, des phénomènes autour de moi et à l’intérieur de moi. Car, pour Lavelle, il y a un être du phénomène ; « il est juste

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d’accorder l’être au phénomène » 1. Ce quelque chose de fondamental est ce que Louis Lavelle a désigné par la présence de l’Être. De plus, la saisie de cette présence devient mon propre sentiment d’exister. Et dans ce sentiment de la présence de l’Être on peut ensuite trouver, selon Lavelle, toutes les réponses. Avec ce sentiment on pourra plus tard, affirmer ou infirmer les pensées et les objets. Comme Lavelle nous invite à le croire, n’est-ce pas là une définition de la vérité? La vérité ne serait-elle pas simplement lorsqu’on sent que c’est vrai? Lorsqu’on en a la conviction? Lorsqu’on est en accord avec tout notre être, avec tout ce qui nous entoure, et ainsi avec l’Être? Dans ces conditions peut-on croire que la vérité relève de notre propre sentiment de la présence? Pourquoi pas?

Une des grandes difficultés de la philosophie de la participation est que chacune des trois saisies est vécue comme étant une seule. Ainsi je vis cette expérience de l’Être et ensuite je peux l’analyser. Et dans l’analyse même je peux revivre cette expérience. En fait je peux revivre à tout instant l’expérience de l’Être. Suite à la prise de conscience de la présence de l’Être, on constate nécessairement qu’il y a, rappelons-le, quelque chose qui constate cette même présence de l’Être. Ce quelque chose qui constate est le moi. Pour Louis Lavelle, c’est le moi qui sent la présence de l’Être et saisit sa présence à l’Être. Le moi aura ensuite à constituer son essence. « Être présent à l'être, c'est seulement poser un repère, sans lequel la présence de l'être ne serait pas reconnue. Avec notre présence à l'être, la notion du moi apparaît, mais nous ne savons pas encore ce qu'il est" 2.

La présence de l’Être se reconnaît toujours dans l’instant. Lavelle rappelle régulièrement que cette présence est « toujours actuelle, [mais] c'est le plus souvent d'une manière confuse et implicite» 3. En effet, on peut pressentir la présence de l’Être mais on ne peut pas encore la définir entièrement avec la

1 Ibid., p.138.

2 Lavelle, La présence totale, p.44. 3 Ibid., p.58.

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logique. D’ailleurs on ne le pourra jamais. Car la présence de l’Être nécessite la sensibilité intellectuelle, c’est-à-dire à la fois la sensation et la logique. La saisie de la présence de l’Être tendra à s’échapper si on essaie de la comprendre uniquement d’une manière rationnelle. Dans ce cas, elle nous échappe car il s’agit d’un sentiment trop puissant que nous ne pouvons pas contenir par la logique seule. Peu importe comment on aborde ce sujet, il y a quelque chose qui rationnellement nous échappe. Et ce quelque chose s’atteint par le sentiment de la présence constante. Comment alors comprendre la présence de l’Être autrement qu’en analysant ce sentiment? Jean-Louis Vieillard-Baron précise, rappelons-le, qu’il s’agit de la sensibilité intellectuelle, et non pas de la sensibilité ou de !’intelligence seules.

Nous sommes de l’Être. Nous ne pouvons pas être séparés de nous-mêmes. Nos actions et pensées sont le reflet de l’Être. Car « l'Être n'est jamais un objet séparé que nous puissions opposer, pour le contempler à part, à ce que nous voyons et à ce que nous faisons: il est la révélation de ce que nous avons toujours vu et de ce que nous avons toujours fait » \ Louis Lavelle insiste beaucoup sur l’idée que l'Être n'est pas extérieur à nous. L’Être est à l’intérieur de nous. Nous nous donnons l’Être. Il n’est pas une mystérieuse entité céleste. L’Être nous révèle le monde, car il est ce par quoi chaque individu se représente le monde. D’ailleurs, Hegel va dans le même sens. «Tous les hommes possèdent donc une conscience de Dieu, de la substance absolue...» 1 2.

«Dieu constitue... le plus complexe et le plus exigeant des défis posés à la pensée humaine » 3.

1 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p.19.

2 G. W. F. Hegel, «Leçons sur la philosophie de la religion», trad. P. Garniron, dans La question de Dieu : recueil de textes (PHI-62335), (éd. T. De Koninck), Québec, Université Laval, Faculté de Philosophie, 2000, p.5.

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Nous ne sommes presque rien dans l’univers mais par la pensée nous pouvons le dépasser. Dieu est une réalité qui ne peut pas être dans un concept. Car Dieu ne peut pas être contenu dans un discours particulier. On ne peut pas atteindre directement la vérité. On a toujours recours à des images. La pensée humaine ne peut pas faire sienne celle de Dieu car on ne peut pas le connaître par son concept. Cependant, selon Lavelle, la pensée a certes un rôle à jouer dans sa recherche pour atteindre l’absolu. En cela, Lavelle rejoint plusieurs philosophes qui ont associé de différentes manières, et à des degrés divers, la question de Dieu à celle de la pensée. « ...Euripide : l’intellect est Dieu en chacun de nous. Platon : il n’est rien dans l’âme de plus divin que cette partie où résident la connaissance et la pensée. Aristote abonde dans le même sens : que pourrait-il y avoir de supérieur, et à la science et à l’intellect, sauf Dieu? » 1. De plus, selon cet auteur, dans la Métaphysique d’Aristote, « il est question d’une pensée qui se pense elle-même, de la joie qu’elle éprouve perpétuellement, de sa vie parfaite et éternelle, et [Hegel, en relevant ce passage] conclut par ces mots : c’est cela Dieu » 2.

Comme nous allons le voir, il existe d’innombrables approches pour aborder la question de Dieu : les conceptions religieuses, cosmiques ou relatives à la force créatrice de l’âme, etc. Souvent, « les philosophes non métaphysiciens évitent le problème de Dieu... et en renvoient la solution à la conscience de chacun » 3.

2002, p.162.

1 De Koninck, De la dignité humaine, p.53.

2 T. De Koninck, «La pensée de la pensée chez Aristote», dans La question de

Dieu selon Aristote et Hegel (éds. T. De Koninck et G. Planty-Bonjour), Paris,

PUF, 1991, p.69.

3 J.-L. Vieillard-Baron, «Bergson et l’avenir de la métaphysique», dans La

métaphysique : son histoire, sa critique et ses enjeux réels (éds. J.-M. Narbonne

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Parmi ces approches, il y a une infinité d’accès à Dieu. Par exemple, nous pouvons parler de la question du désir ou celui du manque. Le désir est intérieur à l’existence, il renvoie à notre expérience la plus concrète, il ne s’agit pas d’abstraction. L’aliment existe nécessairement parce que j’ai faim. Et une connaissance existe car son désir existe. Ainsi nous pourrions dire que Dieu (dans toutes ses formes) existe parce qu’il nous est nécessaire.

Alors peut-on demander de quelle sorte d’absolu voulons-nous? De quel dieu sommes-nous les athées? Pour Louis Lavelle, Dieu c’est l’Être. Nous pouvons l’atteindre par le sentiment de sa présence. Cette expérience ne dure qu’un instant. Mais elle peut se répéter à volonté.

L’expérience l’Être est le commencement d’un développement spirituel. Cette expérience est parfois appelée aussi sentiment, notamment à ce qui a trait à la dernière étape. Car « le moi qui pense ne peut être que senti... le sentiment est la marque de sa présence à lui-même » 1. Cette saisie de l’être peut être interprétée d’innombrables façons. Mais cette omniprésence, désignée ici par Louis Lavelle comme étant la présence de l’Être, est, selon lui, universel. En effet « la ligne de démarcation entre le moi et le non-moi est incertaine et variable... il faut toujours la traver à nouveau dans une omniprésence qui la déborde et dont il est impossible pourtant de la détacher » 2. Pour cet auteur, cette saisie est l’essence de toutes nos actions et pensées, d’où son caractère indispensable pour la vie humaine. Il est ainsi nécessaire de renouer régulièrement avec ce sentiment de la présence et de ne pas s’éloigner du chemin spirituel qu’il nous montre sans toutefois oublier que ce sentiment est à l’intérieur de nous. Ce sentiment de la présence de l’Être est celui de notre

p.249).

1 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p.72. 2 Ibid., p.171.

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propre présence dans le monde. Il est commun à tous, car nous avons notamment tous ce sentiment d’être présent dans un monde. « Il faut donc revenir sans cesse à cette expérience de l’être dans laquelle nous puisons à la fois tous nos matériaux et toutes nos preuves. Cependant c’est une expérience purement spirituelle » 1. Cette saisie de la présence de l’Être est spirituelle. La philosophie du senti, telle que décrite par l’intuition métaphysique de Louis Lavelle, vise à nous faire pressentir la présence de l’Être et à découvrir, dans ce sentiment de la présence constante, notre vocation. Cette dernière guidera naturellement le développement spirituel qui est propre à chacun. « Et cette expérience pure est en même temps une création, puisque la contemplation de l’être est indiscernable du mouvement par lequel notre esprit s’engendre lui- même » 2 Lavelle utilise régulièrement l’idée de se créer soi-même. Car le fait de sentir la présence de l’Être engendre le moi. La saisie de la présence de l’Être précède celle du moi et ainsi celle de la création de soi.

L’expérience de la présence de l’Être est l’éveil de la vie spirituelle et la condition primordiale de la réalisation de cette vie. De plus cette expérience de l’Être relève de la sensibilité intellectuelle. Malgré qu’elle ne soit pas physique et encore moins quantifiable, la découverte de cette expérience nous conduit à avoir foi en elle. Cette découverte amène à croire en l’existence de cette mystérieuse force que Louis Lavelle désigne par sa philosophie de la participation et principalement par son expérience de la présence de l’Être. On peut penser que tout être humain a foi en quelque chose selon la définition du terme de la foi de Louis Lavelle. Et même si la définition de la foi religieuse, voire même celle de la foi scientifique, sont différentes de celle de Lavelle, on peut penser qu’il s’agit toujours de la même foi. En effet avoir la foi peut être interprétée de plusieurs manières. Mais, selon Lavelle, cet acte de présence qui nous pousse à croire en telle ou telle chose, est Dieu. Cette omniprésence est à

1 Lavelle, La présence totale, p.34. 2 Ibid., p.34.

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la base de toutes nos pensées, car l’Être ou Dieu guide nos pensées. Même si on croit que la présence de l’Être n’est en fait que notre propre présence dans le monde, la réalité de l’Être reste inchangée. Ce fait est impressionnant, car peu importe l’objet de notre croyance, nous sommes toujours inspirés par ce mystérieux acte de présence qui peut être saisi par tous. On pourrait comparer cet acte de présence avec celui des arts. Par exemple, la musique est universelle, même si on n’en comprend pas toujours le sens. Tout humain reconnaît la musique. Elle fait appel à des émotions que nous pouvons tous ressentir.

Dans le même sens, l’Être est, selon Lavelle, le premier point d’ancrage de tout individu, peu importe comment on le désigne ou la manière dont on le perçoit. On peut être en total désaccord avec certaines croyances et certaines méthodes de vivre mais il n’en reste pas moins que nos croyances et nos agirs sont tous guidés par Dieu. Seule !’interprétation qu’on en fait diffère. Dieu, ce point commun à tous, devrait être le point de départ de toutes les discussions, même les plus litigieuses. Il s’agit là d’une réalité unificatrice pour tous. Reconnaître en l’autre l’Être ou Dieu permet d’établir un point d’ancrage dans le monde, une base commune à tout individu, et ce peu importent leurs croyances. « Ce qui est premier, c’est l’intimité spirituelle, c’est l’initiative de la liberté considérée dans son rapport avec l’acte pur qui, en se posant, lui permet de se poser elle-même et de réaliser une vivante communion avec les autres libertés » 1. Cette intimité spirituelle avec l’Être nous est rendue possible grâce à la liberté. Et cette relation que nous posons avec l’Être nous permet d’établir une base commune avec les idées et actions des autres individus qui, eux-aussi, sont en relation avec l’Être. C’est la notion même de participation, selon Lavelle.

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L’auteur Jean-Louis Vieillard-Baron 1 montre bien que l’expérience lavellienne de l’Être réfère à une présence totale qui doit être saisie. Pour cet auteur, la philosophie de Louis Lavelle est une démarche de développement spirituel qui fait appel à la sensibilité intellectuelle, qui est la base de toute intuition métaphysique. Vieillard-Baron souligne également que cette sensibilité intellectuelle peut animer !’intelligence et même être son essence.

Cette philosophie de l’expérience spirituelle de l’Être comprend, rappelons-le, trois étapes : l’expérience de la présence de l’Être, l’expérience de notre présence à l’Être et l’expérience de notre participation à l’Être. « L’expérience fondamentale [lavellienne] de la présence est une expérience à trois degrés : d’abord, l’expérience de la présence de l’être comme donnée; ensuite l’expérience de notre présence à l’être; enfin l’expérience de notre intériorité par rapport à l’être » 2.

Parfois on lit les mots degré, aspect ou face, qui sont entendus dans le même sens que le mot étape. Cette expérience comporte « trois degrés » 3. Dès qu’on l’analyse, elle « manifeste un triple aspect » 4 et fait « apparaître ses trois faces associées » 5. De même les trois noms (la perception, la saisie, le senti) et les cinq verbes (percevoir, saisir, sentir, pressentir et apercevoir) sont également utilisés comme synonymes par Lavelle, du moins dans les ouvrages consultés. Ces mots correspondent à l’acte réalisé par la sensibilité intellectuelle dans l’expérience de l’Être. Ils ne signifient donc pas !’intervention de la sensibilité

1 Vieillard-Baron, De Christian Wolff à Louis Lavelle : métaphysique et histoire

de la philosophie.

2 Ibid., p.266. 3 Ibid., p.266.

4 Lavelle, La présence totale, p.42. 5 Ibid., p.42.

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seule, ou de l’intelligence seule 1. Mais rappelons que ces précisions ne sont nécessaires que dans le cadre d’une thèse de doctorat. En fait, hors de ce contexte universitaire, qui est très limité comparativement au milieu social élargi englobant toute la population, cette précision du vocabulaire est relativement inutile. Car en fait, pour faire vivre l’expérience de l’Être, il faut utiliser n’importe quel mot ou langage. L’objectif est de suivre l’autre et de l’amener à saisir cet acte de présence selon sa propre manière. Car l’expérience de l’Être est personnelle. Personne d’autre que soi peut nous dire exactement comment percevoir cette réalité présente et encore moins de le vivre à notre place.

Ces trois étapes de l’expérience de l’Être sont indissociables. Cependant une analyse de cette expérience permet de les séparer de manière virtuelle. « Tel

1 Nous rapportons ici des extraits illustrant le sens relativement synonyme de ces mots (soulignés), nous permettant ainsi de les utiliser de la même manière dans cette thèse. La « perception au moment où elle l’appréhende [la chose] la dématérialise pour en faire déjà la première victoire de l’esprit » (Lavelle, De

l’intimité spirituelle, p.43). « ...la réflexion se trouve déjà impliquée dans

l’expérience la plus élémentaire qui... est... celle du donné... nous ne pouvons percevoir ce donné sans prendre conscience d’une activité qui se le donne, ce qui est le commencement même de toute réflexion et de toute explication » (Lavelle, De l’acte p.401). « La solitude n’est d’abord qu’un retranchement en nous-même sans lequel notre existence individuelle et subjective ne pourrait pas se constituer... pressentir autour de soi d’autres consciences solitaires, c’est redoubler sa propre solitude ; mais c’Est déjà pourtant la surmonter » (Lavelle,

Le mal et la souffrance, Paris, Plon, 1960, p.149). « Et c’est, si l’on peut dire, la

plus grande découverte métaphysique dont toutes les autres dépendent que d’apercevoir que cette subjectivité, qui n’était que mienne et par laquelle je croyais me séparer du monde, est l’essence même du monde, sa réalité vraie, commune à tous, dès que les apparences qui nous la cachaient ont pu être traversées » (Lavelle, De l’acte, p.529).

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est déjà le caractère de toute action particulière; elle est simple et l’analyse la divise pour la reconstruire » 1. Pour expliquer cette séparation virtuelle, Lavelle fait la comparaison avec « le moindre geste de la main [qui] peut être décomposé en mouvements séparés, mais chacun d’eux est purement virtuel et détaché seulement du mouvement total par !’attention qui s’y applique » 2. En effet lorsque je lève un doigt, à premier abord on ne perçoit qu’un seul phénomène. Mais en l’analysant on peut le décomposer. Il en va de même pour chacune des trois étapes de l’expérience de l’Être. L’expérience de Dieu est une saisie de la présence qui ne se vit que dans l’instant. Seule une analyse de cette expérience permet de mieux comprendre la vision de Louis Lavelle sur l’Être. La philosophie de Lavelle est la représentation de sa relation avec Dieu.

Même si les trois étapes de l’expérience de l’Être ne peuvent être distinguées que par l’analyse, et qu’elles sont étroitement interreliées, il est important, selon Lavelle, de garder à chacune d’elles leur caractère particulier. Car, comme il le souligne, « sans doute les trois étapes que l’on vient de distinguer sont solidaires : l’être se découvre d’abord au moi qui, en se découvrant lui-même, doit nécessairement s’inscrire dans l’être. Mais il est nécessaire de garder à chacune d’elles son caractère original » 3.

Louis Lavelle précise sa notion de la présence de l’Être de multiples manières.

De l’être la caractérise comme étant « pure » 4. La présence totale la décrit

comme étant « élémentaire » 5 et « métaphysique » 6. Cette expérience est « de

1 L. Lavelle, «La pensée religieuse de H. Bergson», Revue philosophique de la

France et de l’étranger, CXXXI, 1941, p.169.

2 Ibid., p. 169.

3 Lavelle, La présence totale, p.46. 4 Lavelle, De l’être, p.45.

5 Lavelle, La présence totale, p.25. 6 Ibid., p.56.

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nature exclusivement spirituelle» 1. ou « purement spirituelle» 2. Elle est « fondamentale » 3 et « initiale » 4. L’expérience de la présence de l’Être est une intuition, car « la présence de l’être doit être l’objet d’une intuition » 5. Elle est « primitive... constante » 6. Elle est aussi « la première expérience intellectuelle de l’être » 7 8, ou encore une « expérience immédiate » s.

L’expérience de l’Être peut se revivre constamment et à tout instant. Sans cette vision de l’Être que nous présente Lavelle, nous ne pourrions pas comprendre comment on saisit un devenir ou une certaine évolution de notre être spirituel. En effet, pour Lavelle, je saisis que je suis « dans cet acte par lequel je m’arrache moi-même au devenir pour recommencer sans cesse à être, et sans lequel je ne percevrais pas le devenir lui-même » 9. Dans cette philosophie, notre moi peut renaître à chaque instant. Et chaque renaissance est une évolution. Nous avons ainsi la possibilité de modifier notre devenir. Et cela est possible à chaque instant, car comme nous le verrons plus loin, c’est dans l’instant que tout acte se réalise. Cet exercice de la renaissance constante du moi a pour objectif l’atteinte graduelle de notre vocation qui s’effectue par un cheminement spirituel personnel. De plus nous pouvons même dire que pour Lavelle, la poursuite de notre vocation est notre vocation elle-même, et ainsi un sens que nous pouvons donner à notre vie.

1 Ibid., p.48. 2 Ibid., p.34. 3 Ibid., p.42. 4 Ibid., p.44. 5 Ibid., p.31. 6Ibid., p.25. 7 Ibid., p.100. 8 Ibid., p. 143. 9 Lavelle, De l’acte, p. 10-11.

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Notre moi a la liberté de retourner, à chaque instant, puiser parmi les essences- possibilités dans l’Être. Le moi n’est pas prisonnier du passé. « La véritable dignité du moi, c’est donc de pouvoir toujours rompre le contact avec son être réel pour redevenir à chaque instant un être possible qui transforme précisément son être réel » 1. Ces retours incessants à l’Être constituent, à chaque fois, une sorte de séparation du moi actuel. Car le moi quitte son état présent pour se ressourcer dans l’Être. Mais d’une fois à l’autre, le moi n’est jamais le même. Et tous ces retours incessants s’effectuent toujours dans l’instant. Car lorsqu’il se ressource, le moi le fait dans l’instant. Ainsi, grâce à ses retours constants à l’Être, la moi constitue graduellement son essence.

Le moi cherche à atteindre sa vocation, qu’il en ait conscience ou non. Mais il a la possibilité de refuser l’Être. Cette quête de sa propre vocation dure une vie entière et donne ainsi un sens à nos vies. Ce cheminement spirituel du moi est fondé sur chaque retour à l’Être, sur chaque moment où le moi reprend contact avec ce sentiment de la présence de l’Être. Ainsi le moi évolue dans la vie en renouant contact avec l’Être à des intervalles qui varient selon chaque personne. Par exemple, on peut penser à un individu qui décide de vouer sa vie à Dieu. Ce dernier s’engage à toujours chercher à renouer le contact avec cette présence. Pour d’autres, le contact avec la présence de l’Être s’effectue selon différentes fréquences et diverses modalités. Il s’agit d’un cheminement spirituel qui est propre à chacun. En ce sens chaqué individu vit en suivant le chemin de Dieu, ou plus précisément le chemin de l’Être. Il est important, selon Lavelle, de ne pas oublier que l’Être est à l’intérieur de nous. Il n’est pas une entité céleste. Il n’est pas une entité quelque part dans l’univers. Il est notre moi le plus intime.

Rappelons-le, la description lavellienne de l’expérience de l’Être est propre à l’auteur et elle provient directement de son intuition métaphysique personnelle. Cependant cette description n’est pas seulement spéculative. Car la perception

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de l’Être qu’il décrit est une expérience que toute personne peut saisir et vivre à sa manière. « Les étapes de cette recherche [de l’Être] n’ont pas un intérêt purement spéculatif, puisque le moi lui-même constitue sa propre nature au cours de ce débat permanent que la conscience, pour naître et pour se développer, soutient avec l’être absolu » 1. Cette expérience de l’Être réfère au processus même par lequel notre moi se constitue. Cette saisie de la présence peut être décrite de diverses façons mais elle est universelle puisqu’il s’agit de l’Être.

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LA PRÉSENCE DE L’ÊTRE

La saisie de la présence de l’Être

Comment se décrit la saisie de la présence de l’Être?

Le premier aspect de l’expérience de l’Être est, rappelons-le, la saisie de la présence de l’Être. Pour réaliser cette saisie, il faut tout d’abord désirer porter son attention sur le «il y a ». Il ne s’agit pas de réaliser une démarche seulement logique mais plutôt de sentir la présence de l’Être. Cette saisie peut s’effectuer à n’importe quel moment de notre vie et à des fréquences variables. La philosophie de Louis Lavelle est une démarche visant à faire saisir et reconnaître la présence de l’Être. L’expérience de l’Être concerne, rappelons-le, tous les humains mais les voies pour sentir sa présence sont infinies. Car chacun l’atteint de manière personnelle. Ainsi les mots utilisés pour faire saisir ce sentiment de la présence sont, eux-aussi, incalculables.

Pour Louis Lavelle il s’agit de l’expérience de l’Être. Pour d’autres, cette saisie de la présence de l’Être peut s’atteindre à travers une religion, un domaine d’étude ou de travail, un sport, un art, etc. ; on peut sentir cette présence à tout moment, peu importe l’activité qui nous occupe. Mais, pour Lavelle, cette saisie

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est toujours « l’union de la sensibilité et de !’intelligence, qui se réalise d’abord dans !’attention. L’attention comme sensibilité intellectuelle au « il y a » est la démarche d’une pensée qui reconnaît la présence » 1. Cet auteur rappelle que c’est le rôle de la philosophie d’unir la sensibilité et !’intelligence. Et c’est précisément ce que fait Louis Lavelle en analysant la saisie de la présence de l’Être afin de nous la faire comprendre, mais surtout sentir.

« Être touché est la première attitude de la sensibilité intellectuelle; sentir la présence, et aller au-delà du seuil corporel est la seconde attitude» 2.

Tel est ainsi le but de cette thèse; l’étude de la présence de l’Être, l’union de la sensibilité et de !’intelligence. Un exercice principal de cette thèse est notamment de faire sentir cette présence. Ainsi à chaque phrase ou à chaque citation de Louis Lavelle, il y a la possibilité que le lecteur établisse un lien entre sa propre définition de Dieu et celle de Louis Lavelle. Une fois cette connexion établie, on réalisera que cette thèse se doit, en même temps, de répondre aux critères d’une recherche rationnelle tout en faisant sentir la présence de l’Être qui relève de notre moi le plus intime. La logique est utilisée ici afin de répondre aux critères de rigueur relatifs à la réalisation d’une thèse de doctorat. Mais le véritable objectif, comme celui de Louis Lavelle, est de nous faire prendre contact avec cette réalité de la présence de l’Être. Pour illustrer davantage les différents vocabulaires qu’on peut utiliser pour faire sentir la présence de l’Être, Lavelle utilise les mots pensée et sentiment. La citation suivante exprime en des mots différents la saisie de la présence de l’Être. « Nulle pensée ne peut surpasser en force, nul sentiment atteindre en profondeur cette expérience parfaite où la pensée, le sentiment et l’être cessent de se distinguer parce qu’on est en face d’une présence réelle » 3. On pourrait croire que l’union de

1 Vieillard-Baron, Bulletin de l’Association Louis Lavelle, 10, p.2. 2 Ibid., p.2.

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!'intelligence et de la sensibilité est une caractéristique de la saisie de la présence de l’Être mais il s’agit aussi, comme on le verra plus loin, d’une caractéristique de notre participation à l’Être.

La saisie de la présence de l’Être est en fait la perception d’une unité indifférenciée. Lorsque je réfléchis sur ma propre présence dans ce monde, la première chose que je constate est que je sens quelque chose. Je pense à ma propre existence et je constate qu’il se passe quelque chose. Il s’agit de la saisie d’une unité confuse. Pour l’instant, rien ne peut être précisé sur cette unité, car le moi n’a pas encore accordé son attention sur lui-même. Il n’y a pas de différence entre l’affirmant (le moi) et l’affirmé (l’unité confuse). « Nous sommes donc ici en un point antérieur à la distinction de l’affirmant et de l’affirmé et qui est tel qu’au lieu d’être l’effet de leur synthèse, il est l’origine de leur distinction » 1. La saisie de la présence de l’Être est ainsi la perception d’une totalité indifférenciée. Mais il s’agit d’un tout qu’on ne peut pas encore distinguer comme étant un tout. Aucune de ses parties n’est encore distinguée, d’où l’idée d’une unité confuse. « En réalité, le tout est un, avant d’être tout; il ne mérite le nom de tout qu’à l’égard des parties que l’on pourra distinguer en lui...» 1 2. Lors de cette saisie il n’y a d’ailleurs aucune propriété de l’Être qui peut être identifiée. Car, comme on l’a vu, l’affirmant (le moi) n’a même pas encore saisi sa distinction vis-à-vis l’affirmé (l’unité confuse).

Dès que j’accorde mon attention à cette présence totale, à cette unité confuse, l’expérience de l’Être est commencée. Et on ne peut plus oublier cette expérience. Même si elle n’est plus présente à notre esprit, elle finit toujours par refaire surface. Car, pour Lavelle, c’est l’unité même du tout « qui fait que, dès que l’analyse commence, elle ne peut plus s’achever » 3. L’Être est un. On ne

1 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p. 169. 2 Lavelle, De l’être, p. 166.

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peut le désigner comme un tout que par une analyse parallèle à son expérience. Cette analyse nous permettra de distinguer des parties qui définiront ensuite l’Être comme un tout. Mais dans l’instant, lorsqu’on vit concrètement cette expérience, l’Être est un. Une des grandes difficultés de la philosophie de Louis Lave Ile est que nous sommes toujours dans l’Être et qu’il n’existe que le présent. Ainsi il faut faire de la gymnastique intellectuelle pour arriver à dire que, d’un point de vue extérieur l’Être est Tout, alors qu’en fait, dans la vie de tous les jours, nous ne pouvons pas sortir de l’Être. Même en analysant l’Être, nous sommes dans l’Être. Ainsi peu importe la manière dont on tente de décrire l’Être, cette omniprésence elle-même reste inchangée. Car l’Être ne peut être senti, et ce de manière personnelle.

La saisie de la présence de l’Être est l’expérience d’une unité confuse. Mais, rappelons-le, c’est l’analyse qui permettra de mieux distinguer ses degrés. Ainsi après la saisie de la présence de l’Être, nous prendrons conscience de notre présence à l’Être (troisième chapitre) et de notre participation à l’Être (quatrième chapitre). « Car c’est de la présence de l’être que nous partons : mais elle n’est encore qu’une expérience confuse et que nous devons analyser... » 1. Pour Lavelle, cette analyse est un cheminement spirituel. Comme nous le verrons dans les chapitres suivants, la vocation Javellienne, se définit à travers sa recherche de l’Être. Ainsi « cette analyse comporte une série d’opérations au cours desquelles notre personnalité va se constituer; et lorsque celle-ci aura découvert sa véritable essence, elle s’unira encore à l’être, mais cette fois dans un acte intelligible où l’expérience initiale trouvera son explication et son achèvement » 2. Il est important de rappeler que tout ce processus est personnel. Mais celui que propose Louis Lavelle a comme objectif notre développement spirituel. Il désire nous faire prendre conscience qu’il se passe autre chose dans nos cerveaux que des circuits électriques fermés ou ouverts.

1 Lavelle, La présence totale, p.33. 2 Ibid., p.33.

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Dieu ne se réduit pas à un circuit électrique. Louis Lavelle espère aussi que nous saisissions que la spiritualité est essentiellement Dieu, qu’il joue une rôle déterminant dans toute nos vies. Il est même la source de toutes nos actions et pensées.

La saisie de la présence de l’Être met beaucoup en relief l’importance de la présence sensible ou l’éveil à la présence spirituelle. Pour Lavelle, la présence sensible, un arbre par exemple, est un moyen de saisir la présence spirituelle. Car elle « alimente la présence spirituelle » 1. En effet être touché ou ressentir une émotion est le signe de la présence du réel. Car « l’émotion n’est rien de plus qu’un signe.,Je_signe que le réel est là...» 2.

En décrivant l’expérience lavellienne de l’Être, Vieillard-Baron met également en relief l’importance de la présence sensible. Il note, rappelons-le, que la philosophie devrait étudier davantage cette notion de sensibilité intellectuelle. « L’interaction de la sensibilité et de !’intelligence se fait selon des modalités variées qu’on n’a pas toujours pris la peine d’étudier de près... de même que la sensibilité peut animer !’intelligence, cette dernière peut transfigurer et équilibrer la première » 3,

La saisie de la présence de l’Être peut se résumer à la perception du «il y a ». Sous sa forme la plus primitive, selon Lavelle, l’expérience de l’Être « se réduit à une expérience à la fois totale et indéterminée qui peut s’exprimer par une proposition comme celle-ci : « il y a quelque chose » » 4 Mais cette première étape, correspondant au « il y a quelque chose » ne signifie pas qu’il y a la

1 Ibid., p.186.

2 L. Lavelle, «Émotion et intelligence», Bulletin de l’Association Louis Lavelle, 10, 1999, p.4.

3 Vieillard-Baron, Bulletin de l’Assciation Louis Lavelle, 10, p.2. 4 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p.169.

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saisie d’une distinction entre le sujet, le verbe et le complément. Car lors de cette première étape, rien n’est encore distingué. En effet, « les deux parties de l’affirmation ne sont-elles distinguées l’une de l’autre que par les nécessité du langage, car on ne saurait établir aucune différence entre l’affirmation « il y a », et ce qu’elle affirme, à savoir « il y a quelque chose » 1.

Louis Lavelle apporte une nuance importante concernant la saisie du « il y a ». Comme nous le verrons plus loin, nous avons la liberté d’accorder, ou non, notre attention au «il y a ». Et sans cet acte d’attention, la saisie de la présence de l’Être est vaine. Ainsi lorsque nous accordons notre attention au « il y a », nous ne nous détachons pas du donné. Plutôt nous détachons le donné de nous. En fait lors de cette saisie, il n’y a qu’une unité confuse qui est le donné. Lavelle précise que je distingue le « il y a » ou cette unité. Ce n’est pas moi qui se détache du donné afin de saisir la présence du « il y a ». C’est le « il y a » qui se détache de moi car, lors de la saisie de la présence de l’Être, le moi n’est pas encore distingué de l’unité confuse. Je perçois l’unité confuse mais je ne reconnais pas encore que je la perçois. La saisie de la présence de l’Être est la saisie du « il y a » quelque chose, rien d’autre. « En ce sens, on pourrait dire peut-être que je le [« il y a »] détache de moi, plutôt que je ne me détache de lui » 2. La saisie de la présence de l’Être consiste, entre autre, en l’acte de se donner la donnée, en l’acte de saisir le « il y a ». Je me donne le « il y a » mais je ne le comprends pas encore. Je ne peux comprendre qu’une fois les trois étapes de la philosophie de Lavelle complétées. Ainsi je me donne le donné du « il y a » même si le moi n’est pas encore né, c’est-à-dire pas encore distingué de cette unité confuse.

Lavelle précise que c’est l’Être qui m’a donné le pouvoir de me donner sa présence car, comme on l’a vu, la présence du « il y a » est la présence de

1 Ibid., p.169 2 Ibid., p.37.

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l’Être. Si j’accorde mon attention au « il y a », j’accepte ce pouvoir et je peux me donner le donné. Car, comme nous le verrons plus loin, j’ai la liberté d’accepter ou non la présence de l’Être. Rappelons ici que l’Être est présent partout tout entier. Lavelle espère sans cesse nous faire sentir la présence de l’Être, peu importent les termes utilisés. Mais cela peut provoquer des situations apparemment étranges, comme l’idée que le moi détache le « il y a » de l’unité confuse avant même que le moi existe. Ainsi la saisie de la présence de l’Être implique notamment un acte de réflexion sur le « il y a ». Cette première perception de l’expérience de l’Être devance la naissance du moi et va amener, dans une deuxième saisie, la conscience de soi. En effet, « étant le témoignage même de mon initiative, il [l’acte réflexif] est toujours premier par rapport à moi : c’est lui qui nous révèle... le donné qu’il détache de lui » 1. La notion du moi est utilisée, lors de la saisie du « il y a », pour mieux nous faire comprendre l’acte de détacher le donné du moi. Mais dans la philosophie de Lavelle, cette notion du moi n’apparaît véritablement qu’à la saisie de notre présence à l’Être. Et comme nous le verrons dans le deuxième chapitre, lors de cette deuxième saisie, le moi ne peut être pressenti que subjectivement. Par ailleurs, comme nous le verrons aussi plus loin, pour bien comprendre la saisie du « il y a », il faut garder en tête les trois propriétés de l’Être : l’Être est partout présent tout entier (univocité), l’Être est universel (universalité) et l’Être est antérieur à tout (antériorité).

L’Être et le monde ne sont pas des données pour nous tant que nous ne les avons pas saisies. « Le monde, avant que nous le pensions, nous apparaît comme une immense donnée, mais une donnée éventuelle et qui n’est point encore donnée à quelqu’un » 2. D’ailleurs la pensée de l’Être ne crée par l’Être. Et la saisie de la présence de l’Être n’est pas la création de l’Être. Chez Lavelle, l’Être « n’est pas le produit de !’intelligence humaine... l’expérience pure de l’être est pour l’individu l’acte d’acquérir l’être... Produire l’être est une impossibilité

1 Ibid., p. 47.

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logique, car il n’y a pas de naissance de l’être, selon les toutes premières lignes... de la première édition de De l’être » 1.

La saisie du «il y a » est le premier pas de notre exercice spirituel. Car, rappelons-le, cette saisie du « il y a » est la perception de la présence de l’Être. Pour Lavelle la saisie du « il y a » est aussi le premier obstacle à la réflexion spirituelle. Car, comme nous le verrons plus loin, on peut la refuser même si on la saisit. Ou encore on peut décider d’y accorder notre attention et poursuivre ainsi un certain développement spirituel. « On décrit souvent l’apparition du donné comme le premier obstacle qui se dresse devant l’activité spirituelle, comme son premier échec : il nous semble plutôt que c’est son premier succès. C’est la première récompense qu’elle [l’activité spirituelle] reçoit quand elle commence à s’exercer » 2.

La saisie de la présence de l’Être nous met en contact avec une certaine représentation de l’Être. Lors de cette saisie, rappelons-le, l’Être est une unité confuse. Il n’est pas encore perçu comme un tout. Il n’y a pas encore de distinctions qui sont pressenties par le moi. Comme nous le verrons aux deuxième et troisième chapitre, lors de la saisie de notre présence à l’Être et de notre participation à l’Être, nous percevrons alors que toutes les autres notions, y compris la pensée elle-même, sont incluses dans l’Être. C’est alors que l’Être sera pressenti comme un tout. Car l’analyse aura permis de saisir certaines distinctions de l’Être. En effet « le tout n’est un Tout que lorsqu’il a été reconstruit grâce à une synthèse d’éléments que l’analyse nous a livrés; jusque là il était seulement une unité... » 3. De plus, il s’agit d’un « tout qui n’est encore rien et qu’on ne peut appeler un tout que d’une manière potentiellement pour

1 Vieillard-Baron, Kant-Studien, p.33. 2 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p.37 3 Lavelle, De l’acte, p.44.

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évoquer par avance toutes les possibilités qu’il inclut et que l’analyse seule sera capable d’en faire surgir » 1.

Par ailleurs, rappelons-le, lors de la saisie du « il y a », la distinction entre le sentiment et le concept n’est pas encore réalisée. Cette indétermination rend encore plus complexe la manière de décrire cette saisie. « On dira que cette expérience est elle-même confuse, qu’elle relève du sentiment plutôt que de l’intellect. Mais nous ne savons pas encore quelle est la différence entre l’intellect et le sentiment » 2.

La saisie de la présence de l’Être ou du « il y a » est la perception d’une donnée qui est tout d’abord passive. Mais cette donnée devient aussitôt un acte de présence dès que je me donne l’Être en y accordant mon attention. La saisie de la présence de l’Être consiste, rappelons-le, en l’acte de se donner la donnée ou de se donner le «il y a ». Cet aspect est important à préciser. Car, selon Vieillard-Baron, « c’est l’acte qui saisit la donnée » 3. En effet, on ne peut pas dire que le moi se donne la donnée car il n’est pas encore né, d’où la nécessité d’une notion relative à un acte réflexif initial. Surtout, selon Lavelle, « il n’y a de donnée que pour une activité qui se la donne » 4, et il n’y a pas « de donnée sans un acte qui se la donne » 5. En ce sens, selon Lavelle, « nous pouvons dire que le donné, c’est nous qui nous le donnons, et c’est pour cela qu’il s’évanouirait si nous cessions un seul moment de le soutenir par un acte qui le pose » 6. La notion d’acte est une des plus importantes dans la philosophie

1 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p.169. 2 Ibid., p.170,

3 Vieillard-Baron, De Christian Wolff à Louis Lavelle : métaphysique et histoire

de la philosophie, p.267.

4 Lavelle, De l’acte, p.305.

5 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p.98. 6 Lavelle, De l’acte, p.295.

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lavellienne. Comme nous l’avons déjà dit, lors de la saisie du « il y a », le moi n’est pas encore né. C’est mon acte de réflexion initiale qui pressent la présence. De même l’Être, ou Dieu, est un acte. Nous avons tous en nous le pouvoir d’accorder notre attention à l’Être. Nous ne le créons pas mais nous nous le donnons. Ainsi l’Être est un acte et non pas un être céleste quelque part dans l’univers. Il peut-être plus facile de comprendre émotionnellement le phénomène de cette manière. Car c’est une conception monothéiste, il n’y a qu’un seul Dieu. Et cet Être, c’est nous-même, grâce à notre liberté, qui nous nous le donnons. Ce que Dieu nous a donné, c’est le pouvoir de lui accorder notre attention. Pour Lavelle, la liberté est le pouvoir d’accepter ou non Dieu. Mais nous y reviendrons plus loin. Ainsi, dans la philosophie de Lavelle, rappelons-le, si je n’accorde pas mon attention au « il y a », je ne peux pas saisir la présence de l’Être. « Que l’être se présente d’abord à nous avec un caractère de passivité, c’est un fait que nul ne peut mettre en doute » 1. Car, selon Lavelle, « on est même obligé de reconnaître que, si l’être est présent, c’est l’opération qui nous le présente, de telle sorte que, si l’acte paraît tenir de l’être son contenu, l’être tient assurément de l’acte son actualité » 2.

Même si la saisie de la présence de l’Être est la perception d’une donnée tout d’abord passive, et qu’aussitôt cette donnée se transforme en la saisie d’un acte de présence, il n’en reste pas moins que le caractère primitif de l’Être est de nous apparaître comme une donnée. « Nous comprendrons maintenant pourquoi le caractère primitif de l’être est de nous apparaître comme une donnée. Nous le subissons au lieu de le créer. Il semble qu’il s’impose à nous du dehors et que nous n’avons qu’à le constater et à le décrire » 3. Pour Lavelle, c’est le cas aussi de notre naissance biologique. « Notre propre existence n’échappe pas à cette loi. Elle aussi, nous l’avons reçue. Nous ne disposons

1 Lavelle, De l’intimité spirituelle, p. 120. 2Ibid., p.123-124.

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que de son maga—Nous pouvons même la détruire une fois que nous la possédons. C’est seulement sur notre naissance que nous sommes dépourvus d’action » 1.

Pour Louis Lavelle, l’événement qui peut provoquer notre attention à « il y a » est souvent très simple, par exemple lever le petit doigt. Ce phénomène de lever le petit doigt s’opère dans une « spontanéité initiale » 2 Mais si on s’attarde à ce phénomène, en mettant de côté l’aspect bio-mécanique, que reste-il? Qu’est-ce qui fait que je suis en mesure de décider de lever mon petit doigt? Ce genre de question, à partir d’un fait apparemment simple, nous amène à accorder notre attention à « il y a ». La première chose qui nous vient à l’esprit, selon Lavelle, lorsque je me demande pourquoi mon petit doigt se lève, est qu’ « il y a » quelque chose qui provoque ce phénomène. Il s’agit de la réflexion initiale au « il y a » qui est précédée de la spontanéité initiale qui est celle d’avoir levé le petit doigt. « Remarquons aussi que c’est l’obstacle le plus petit qui est le plus favorable à la naissance de la réflexion, un obstacle juste suffisant pour nous obliger, sans capter lui-même notre attention, à obtenir de notre activité elle- même une prise de possession spirituelle » 3.

Vieillard-Baron reprend la notion lavellienne de !’attention pour mieux préciser cette toute première attitude de la sensibilité intellectuelle. Pour cet auteur, !’attention lavellienne est l’éveil même de la conscience. Elle est « antérieure à la division entre intelligence et volonté; elle n’est pas la visée d’un objet, et en ce sens, est plus fondamentale que l’intentionnalité de la conscience; elle est disponibilité à soi-même et à tout ce qui est... » 4.

1 Ibid., p.132.

2 Lavelle, De l’acte, p.29. 3 Ibid., p.32.

4 Vieillard-Baron, Qu’est-ce que l’éducation ? Montaigne, Fichte et Lavelle, p.110.

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Lors de la saisie de la présence de l’Être, je n’ai pas encore posé l’acte de me détacher de l’unité confuse. Rappelons-le, on ne peut pas encore parler de l’existence du moi. Pour Lavelle, aussi longtemps que je n’exerce pas l’acte par lequel je me détache de l’Être pour me donner l’Être, « je reste dans le monde comme une pure puissance (avant la naissance, dans le sommeil ou la paresse), je reste dans le sein de Dieu, à proprement parler je n’existe pas. Mais alors exister, c’est se détacher de l’être total pour prétendre à l’indépendance (et par suite à la liberté)» 1. Pour Lavelle, notre existence spirituelle commence lorsque je me détache de l’unité confuse. Ce qui s’effectuera lors de la saisie de notre présence à l’Être.

L’expérience lavellienne de l’Être n’est pas l’objet d’une démonstration. Il s’agit d’une saisie et d’une expérience vécue. Une analyse identifiera les différents aspects de l’expérience de l’Être et en fera une description. « Il y a entre l’être et l’acte un caractère commun, c’est que ni l’un ni l’autre ne se démontre : on ne peut les saisir que par une expérience » 2.׳Aussi, « ni la connaissance de ce qui remplit le monde dans le présent, ni la connaissance de moi-même ou de Dieu, ne sont des connaissances par des raisons » 3.

La notion d’expérience de la présence de l’Être réfère à la saisie d’un terme premier. La notion de démonstration implique, au contraire, !’utilisation de preuves. La différence entre l’expérience et la démonstration réside dans la différence entre les mots éprouver et prouver. Le mot éprouver signifie globalement saisir quelque chose par le moyen d’une expérience personnelle, par exemple éprouver la beauté d’un paysage. Le mot prouver signifie globalement connaître au moyen de preuves, par exemple, prouver que le

1 Lavelle, De l’acte, p. 101. 2 Ibid., p.72.

Références

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