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Vertiges ovidiens de la liste
Hélène Vial
To cite this version:
Hélène Vial. Vertiges ovidiens de la liste. Hélène Vial. La Variatio. L’Aventure d’un principe d’écriture, de l’Antiquité au XXIe siècle, Classiques Garnier, 2014, 978-2-8124-1779-5. �hal-01817396�
Vertiges ovidiens de la liste1
La poétique de la liste, à laquelle plusieurs manifestations et volumes collectifs ont été récemment consacrés2, est l’une des formes les plus brutes, les plus ostensibles et, de ce fait, les plus trompeuses, par leur apparente simplicité, de l’art de la variation. Dans l’essai De la variation3 de Massin, plusieurs pages sont consacrées à cette forme qui, plus que toute autre, explore les « limites du possible » et la tentation d’« épuiser toutes les combinaisons »4 et montre la différence entre variation et répétition, variation et redondance5 ; et le récent Vertige de la liste d’U. Eco6 est aussi, par définition, un livre sur le vertige de la variation.
L’on ne saurait s’étonner de l’importante présence de l’Antiquité dans ce dernier ouvrage. Un vaste panorama y est offert de l’immense terrain d’exploration qu’est la pratique de la liste dans la littérature antique, depuis le chant II de l’Iliade, où Homère déploie sur 350 vers le recensement des vaisseaux grecs, ou le chant XVIII, où il décrit les éléments représentés sur le bouclier d’Achille, jusqu’à la forme énumérative prise, au VIIe siècle de notre ère, par les Étymologies d’Isidore de Séville, en passant par la
multitude des créatures divines de la Théogonie d’Hésiode, les 178 prodiges mentionnés par Aristote dans son De mirabilibus, les catalogues des Hymnes de Callimaque, l’extraordinaire inventaire des œuvres du philosophe Théophraste proposé par Diogène Laërce dans l’opuscule qu’il lui consacre, la foule des habitants des Enfers au chant VI de l’Énéide de Virgile, les litanies que Sénèque, dans sa Médée, tisse tel un réseau mortifère autour de la figure de la magicienne, l’écriture euphoriquement accumulative du Satiricon de Pétrone – pensons en particulier à l’épisode de Trimalcion, qui est aussi un festin de listes –, la phénoménale collection représentée par les 37 volumes de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, la série des poissons de la Moselle dans l’idylle d’Ausone qui chante cette rivière ou encore le détail des beautés de Narbonne dans le poème 23 de Sidoine Apollinaire.
1 Cet article reprend – en les développant, en les transformant et en les complétant par d’autres – certaines des réflexions présentées dans ma communication « Pauca quidem, fateor : le “vertige de la liste” dans le Contre Ibis d’Ovide » au sein du colloque « “L’effet-liste”. Enjeux et fonctionnements de l’accumulation verbale en littérature », organisé les 24, 25 et 26 février 2011 par M. Lecolle, R. Michel et S. Milcent-Lawson à l’Université Paul Verlaine de Metz. Il ne m’a pas semblé pertinent de proposer une version remaniée de cette communication pour les actes de ce colloque (à paraître sous le titre Liste et Effet liste en littérature, Paris, Classiques Garnier, « Rencontres », 2013), où mon article, seul à évoquer l’Antiquité – et, qui plus est, un texte mineur dans l’histoire littéraire antique –, ne me semblait pas avoir sa place ; je m’en suis expliquée auprès des organisateurs, que je remercie à nouveau d’avoir compris et accepté mes arguments.
2 Je pense, bien sûr, au colloque mentionné dans la note précédente, qui a eu, entre autres, le mérite de faire un état très vaste de la question, même s’il a, pour l’essentiel, laissé de côté l’Antiquité. Je ne mentionnerai donc ici que quelques titres, consultés pour la plupart à l’occasion de ce colloque et, pour certains, découverts grâce à la bibliographie donnée par ses organisateurs : M. Frédéric, La Répétition. Étude linguistique et rhétorique, Tübingen, Max Niemeywer Verlag, 1985 ; B. Damamme, La Série énumérative. Étude linguistique et stylistique s’appuyant sur
dix romans français publiés entre 1945 et 1975, Genève - Paris, Droz, 1989 ; L’Art de la liste, dir. F. Jullien, Extrême-Orient, Extrême-Occident, 12, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 1990 ; B. Rougé, Suites et séries,
Pau, Publications de l’Université de Pau, 1994 ; A. Brochu, Roman et Énumération : de Flaubert à Perec, Montréal, Université de Montréal, 1996 ; J. Roubaud, L’Art de la liste, Eggingen, Isele, « Conférences du divan », 1998 ; S. Perceau, La Parole vive. Communiquer en catalogue dans l’épopée homérique, Leuven - Paris, Peeters, « Bibliothèque d’Études Classiques », 2002 ; R. E. Belknap, The List. The Uses and Pleasures of Cataloguing, New Haven, Yale University Press, 2004 ; M. Jeay, Le Commerce des mots. L’usage des listes dans la littérature
médiévale, Genève, Droz, 2006 ; L’Énonciation en catalogue, dir. É. Valette, Paris, Université Paris Diderot-Paris 7,
« Textuel », 56, 2008 ; Poétiques de la liste (1460-1520) : entre clôture et ouverture, dir. A. Paschoud et J.-C. Mühlethaler, Genève, Slatkine, revue Versants, 56 (1), 2009 ; U. Eco, Vertige de la liste, Paris, Flammarion, 2009 ; B. Sève, De haut en bas : philosophie des listes, Paris, Seuil, 2010.
3 Paris, Le Promeneur, 2000. 4 Ibid., p. 49.
5 Ibid., p. 50. Cf. également les p. 51 (sur l’allitération) et 55-57 (sur Queneau). 6 Op. cit.
Des auteurs dont je viens de dresser moi-même la liste, et de tous ceux, au moins aussi longs à dénombrer que les navires grecs ou les habitants des eaux mosellanes, qui seraient susceptibles venir la compléter, on pourrait dire, en schématisant à peine, que les uns ont été lus par Ovide et que les autres ont lu Ovide : sa poésie s’inscrit dans une chaîne vivante d’influences littéraires, d’une part parce que l’écriture est toujours, dans l’Antiquité, réécriture, c’est-à-dire reprise créatrice, des œuvres d’autrui et que cette dynamique se manifeste chez Ovide d’une manière particulièrement sensible, d’autre part parce que l’édifice poétique ovidien, s’il constitue un creuset où se trouve incorporé, mêlé et transformé tout un monde de lectures, a à son tour été pour la postérité une lecture infiniment féconde ou, comme l’a écrit P. Fornaro, un « classico da riscrivere sempre »7 – comme le montrera d’ailleurs, juste après cet article, celui de R.
Galvagno. Variation sur mille sources et source de mille variations, la poésie ovidienne pratique aussi la variatio avec elle-même, tant d’une œuvre à l’autre qu’au sein de tel ou tel recueil ou même poème ; et l’une des manifestations les plus remarquables de cette inclination8 est le goût des listes. Comment se fait-il, alors, qu’aucun passage d’Ovide ne figure dans Vertige de la liste d’U. Eco ? La question peut sembler naïve – chacun voit midi à sa porte9 – ; l’auteur l’écarte d’ailleurs, avec son habileté coutumière, en concluant ainsi sa préface : « la chasse aux listes a été une expérience très excitante, moins pour ce que l’on a réussi à citer dans le volume, que pour tout ce à quoi on a dû renoncer. Autrement dit, voici un livre qui ne peut se conclure que sur un “et cætera”. »10. Ne nous laissons pas impressionner et maintenons notre interrogation, en
la modifiant légèrement : comment se fait-il qu’« on a[it] dû renoncer » à Ovide ? Car, face à un poète aussi important dans l’histoire littéraire, les deux explications invoquées par U. Eco – « je ne suis pas omniscient » et « si j’avais voulu insérer dans l’anthologie toutes les listes que je rencontrais au fur et à mesure de mon exploration, cet ouvrage aurait dû faire mille pages au moins, voire plus (sic) »11 – ne tiennent pas. Soyons optimiste : prenons au pied de la lettre la conclusion de la préface, interprétons l’absence d’une œuvre qui aurait pu remplir à elle seule tout le livre comme la désignation d’un « blanc » signifiant et désirable, et endossons le rôle du lector in fabula – car c’est bien une passionnante fabula que nous raconte Vertige de la liste – chargé de combler ce « blanc » et, refusant de s’en tenir à l’« et cætera », de démontrer, par un bref parcours chronologique dans la poésie ovidienne12, que celle-ci aurait vraiment dû figurer dans le livre.
Ovide aime les listes. Ses principaux recueils peuvent d’ailleurs tous être eux-mêmes lus comme des listes : il est concevable de voir dans les Amours un catalogue de
7 Metamorfosi con Ovidio. Il Classico da riscrivere sempre, Firenze, Saggi di Lettere Italiane, 1994.
8 Qui n’est pas le sujet de cet article, mais est largement abordée dans mon livre La Métamorphose dans les Métamorphoses d’Ovide (Paris, Les Belles Lettres, « Études anciennes », 2010).
9 « […] je sais déjà que beaucoup de gens vont m’écrire pour me demander pourquoi, dans cet ouvrage, je n’ai pas fait figurer tel ou tel auteur. » (Vertige de la liste, op. cit., p. 7).
10 Ibid.
11 Ibid. U. Eco pratique donc le topos de l’indicibilité auquel il consacre un chapitre (p. 49-65), celui même, d’ailleurs, où il évoque Ovide en quelques mots.
12 Rappelons les dates, au moins approximatives, de rédaction et/ou de publication de ces œuvres : les Héroïdes, qu’Ovide commença à écrire vers 25 avant J-C., furent publiées, pour les lettres I à XV, entre 20 et 16 avant J.-C., et, pour les lettres XVI à XXI, en 8 après J.-C. ; la première édition des Amours, dont Ovide avait entrepris la composition à peu près en même temps que celle des Héroïdes, parut vers 15 avant J.-C., la seconde (celle, en trois livres, dont nous disposons), vers 4 avant C. ; l’Art d’aimer fut publié en deux fois, les livres I et II un peu avant J.-C. et le livre III en 1 après J.-J.-C. ; les Remèdes à l’amour parurent en 2 après J.-J.-C. ; la rédaction des Fastes et des
Métamorphoses fut entreprise parallèlement en 3 après J.-C. (la relegatio du poète en 8 l’empêcha d’apporter aux Métamorphoses les finitions qu’il souhaitait ; quant aux six derniers livres des Fastes, il semble qu’ils aient été
perdus) ; les lettres composant les Tristes et les Pontiques furent composées respectivement entre 8 et 12 et entre 13 et 16 après J.-C. ; le Contre Ibis fut écrit entre 10 et 12 après J.-C.
situations amoureuses et poétiques, dans les Héroïdes une série de vingt-et-une variations sur la forme de la lettre d’amour fictive, dans l’Art d’aimer et les Remèdes à l’amour le déroulement point par point d’une double leçon amoureuse, dans les Fastes un inventaire des dates du calendrier romain et des événements religieux, historiques et mythologiques qu’elles recèlent, dans les Métamorphoses une immense collection de récits de métamorphoses liés par une vraie-fausse trame chronologique vouée à accueillir la grande histoire des passions humaines, enfin dans les Tristes et les Pontiques la nomenclature croisée des grandeurs et errements passés du poète-narrateur, de ses souffrances présentes et des espoirs ou désespoirs qu’il conçoit pour l’avenir. Une telle lecture est non seulement possible, mais séduisante, au point que la critique ovidienne des dernières décennies, volontiers formaliste et parfois emportée par l’ivresse narratologique, a eu tendance à voir dans l’œuvre d’Ovide un laboratoire poétique qu’il était tentant de résoudre en tableaux, en graphiques, en relevés aux items sagement rangés. Les limites de cette approche sont patentes : le texte ovidien déborde constamment des cases où l’on tente de l’installer, car il contient, dans sa « poétique du “tout est là” », une « poétique de l’“et cætera” »13 qui résiste à toute entreprise d’enfermement. Parler d’« œuvres-listes » n’a d’intérêt que s’il s’agit de dire que « reprendre [un] sujet, mieux ou plutôt autrement, afin d’en faire briller les différentes facettes successivement »14, est la grande constante de l’écriture d’Ovide, la polarisation dominante d’un ingenium qui fait de la pratique de liste l’un des instruments de l’art de la variation. Cette pratique est, dans les recueils ovidiens eux-mêmes, omniprésente : qu’elles se veuillent – rarement – morceaux d’érudition, plus souvent ludiques feux d’artifice onomastiques ou encore, parfois, transcriptions par le cumul de mots qui se bousculent d’états intérieurs paroxystiques et obsessionnels, les listes sont partout chez Ovide et ne sont jamais gratuites, même quand semble y régner sans partage le jeu rhétorique et poétique. Une liste des listes ovidiennes formerait la matière d’un livre ; aussi n’en mentionnerai-je que quelques-unes, les plus significatives et/ou les plus belles, avant de m’arrêter plus longuement sur l’une des dernières, qui est en même temps la plus spectaculaire.
Le plaisir de l’énumération se manifeste dès les œuvres de jeunesse d’Ovide. Ainsi rencontrons-nous, dans l’élégie II, 1 des Amours (v. 23-28), la liste des pouvoirs merveilleux des carmina, c’est-à-dire des incantations magiques, mais aussi des poèmes15 ; en II, 6, celle, éparpillée du début à la fin du poème, des « oiseaux pieux » qui accueillent aux Enfers le perroquet de Corinne ; et surtout, en III, 12 (v. 21-44), celle des métamorphoses mythologiques contées par les poètes, étonnante anticipation des Métamorphoses16. Le recueil des Héroïdes n’est pas non plus dépourvu de listes ; la
13 Les deux expressions sont employées par U. Eco à propos d’Homère (Vertige de la liste, op. cit., p. 7). La première poétique serait celle du catalogue des vaisseaux au chant II de l’Iliade, avec son ouverture virtuelle à l’infini, la seconde celle du bouclier d’Achille au chant XVIII, avec sa « clôture harmonieuse et limitée » (ibid.).
14 P. Laurens définit ainsi l’art de l’épigrammatiste composant par paires ou par cycles (L’Abeille dans l’ambre.
Célébration de l’épigramme de l’époque alexandrine à la fin de la Renaissance, Paris, Les Belles Lettres, 1989,
p. 79).
15 « Des incantations font descendre vers nous le disque de la lune ensanglantée et retourner dans leur course les blancs coursiers du Soleil. Des incantations font sauter en morceaux les serpents, la gueule fendue, et remonter l’eau vers sa source. Les incantations des vers ont fait céder les battants, et triomphé du verrou enfoncé dans la porte, tout de chêne qu’elle fût ! ». Tous les textes cités dans cet article (essentiellement en traduction, avec parfois, entre crochets, les expressions latines importantes pour mon propos) le sont dans la « CUF » (Paris, Les Belles Lettres). Ici, il s’agit de l’édition des Amours par H. Bornecque, 2003 [1930, revue et corrigée par H. Le Bonniec en 1995]. 16 Je ne citerai ici que les v. 21-26, qui donnent une idée de cette liste (je ferai d’ailleurs de même pour la plupart des textes, souvent longs, évoqués dans cet article) : « C’est nous qui avons montré Scylla dérobant à son père le précieux cheveu, et, pour ce crime, condamnée à porter autour de son aine et de ses flancs une ceinture de chiens dévorants. C’est nous qui avons donné des ailes à des pieds et des serpents à une chevelure ; vainqueur, le petit-fils d’Abas est
lettre IX, adressée par Déjanire à son époux Hercule, en entrecroise même deux, avec un mélange de rage désespérée et d’ironie cinglante : celle des exploits du grand homme17 et celle de ses conquêtes féminines18. Cette poétique de l’accumulation s’étend dans les œuvres suivantes : L’Art d’aimer et les Remèdes à l’amour, ces deux inventaires complémentaires de conseils destinés l’un à aider le lecteur à susciter l’amour, l’autre à lui permettre de s’en libérer, sont eux-mêmes parsemés d’autres inventaires : lieux de Rome les plus propices à la chasse amoureuse19 ; ruses infiniment variées de la séduction ; comportements susceptibles d’entretenir la flamme ; défauts de l’autre, que gomme l’aveuglement amoureux et dont il faut reprendre conscience pour pouvoir rompre ; enchantements magiques auquel il est tentant d’avoir recours ; positions sexuelles les plus avantageuses20 ou qui, au contraire, enlaidissent
opportunément un corps qu’on veut cesser de désirer ; et, bien sûr, artifices vestimentaires et cosmétiques (Ovide écrit d’ailleurs, à la même époque, les Produits de beauté pour l’usage de la femme, poème-liste où il donne à ses lectrices quantité de conseils et même de recettes pour se rendre plus séduisantes). Dans ces textes, il s’agit toujours aussi de poésie ; ainsi les v. 373-386 des Remèdes à l’amour dénombrent-ils les principaux types de vers en les rapportant aux sujets qui leur sont le plus appropriés, pour mieux affirmer que le mètre élégiaque convient naturellement à la veine érotique21. La propension d’Ovide à l’énumération se déploie, à la maturité, dans les Fastes, dont le parcours à travers les fêtes religieuses et les mouvements astraux de l’année romaine comporte un certain nombre de séries de divinités, d’étiologies souvent accompagnées d’étymologies, de lieux aussi, comme l’empire de Flore, condensé des transformations en fleurs des Métamorphoses et de la poétique ovidienne du même et de l’autre22. Mais c’est surtout dans les Métamorphoses que se déploie l’amour d’Ovide
emporté par un cheval ailé. C’est encore nous qui avons étendu Tityos sur un espace immense et imaginé le chien aux couleuvres hérissées sur son triple cou. » Tous les textes cités dans cet article le sont dans la « CUF » (Paris, Les Belles Lettres). Ici, il s’agit de l’édition des Amours par H. Bornecque, 2003 [1930, revue et corrigée par H. Le Bonniec en 1995].
17 Cf. par exemple les v. 89-94 : « Tu ne tais pas ces bêtes clouées aux pénates de Thrace, ni ces juments engraissées du carnage des hommes ; ni ce triple monstre, riche d’un troupeau ibérien, Géryon, unique, bien qu’en trois personnes ; ni Cerbère, qui, d’un seul tronc, se partage en autant de chiens, dont les têtes menaçantes sont entrelacées de couleuvres » (édition d’H. Bornecque avec la traduction de M. Prévost, 2005 [1928, revue et corrigée par D. Porte en 1991]).
18 Cf. les v. 49-52 : « Je ne rappellerai pas le viol d’Augé dans les vallons Parthéniens, ni tes enfantements, nymphe, fille d’Orménus. Je ne te ferai pas grief de cette troupe de sœurs, descendantes de Teuthras, peuple de femmes, dont aucune ne fut dédaignée par toi. »
19 Art d’aimer, I, 67-80. Je ne cite ici que les v. 67-74 : « Tu n’as qu’à faire lentement les cent pas soit à l’ombre du Portique de Pompée, quand le soleil vient toucher le dos du Lion d’Hercule, soit à l’endroit où la mère a ajouté ses présents à ceux de son fils, ouvrage magnifique par ses marbres étrangers ; n’évite pas non plus le Portique garni de tableaux anciens qui porte le nom de Livie, sous lequel il a été dédié, ni celui où l’on voit les petites-filles de Bélus qui ont osé tramer la mort de leurs malheureux cousins, et leur père cruel debout, une épée à la main. » (édition d’H. Bornecque, 2010 [1924, revue et corrigée par P. Heuzé en 1994]).
20 Ibid., III, 773-788. Je ne cite ici que les v. 773-776 : « La femme dont la figure est particulièrement jolie s’étendra sur le dos. C’est de dos que devront se montrer celles qui sont satisfaites de leur dos. Lucine a-t-elle laissé des rides sur ton ventre ? Fais, toi aussi, comme le Parthe, qui combat en tournant le dos. Milanion portait sur ses épaules les jambes d’Atalante ; si les vôtres sont belles, il faut les faire voir de la même façon. La femme petite prendra la posture du cavalier ; comme elle était fort longue, jamais la Thébaine, l’épouse d’Hector, ne se mit sur son mari comme sur un cheval. ».
21 Je ne cite ici que les v. 373-380 : « Les guerres et leurs hauts faits veulent être racontés dans le mètre méonien ; quelle place peuvent y trouver les choses de l’amour ? Noble doit être le ton de la tragédie ; au cothurne tragique sied la fureur ; le brodequin ne doit pas s’écarter de la vie courante. L’iambe, qui peut tout dire, doit être dégainé bien en face contre des ennemis, qu’il ait son allure rapide, ou qu’il boite du dernier pied. Qua la caressante élégie chante les Amours armés d’un carquois et qu’une amie changeante y folâtre suivant son caprice [Blanda pharetratos elegeia
cantet Amores / et leuis arbitrio ludat amica suo, v. 379-380]. » (édition d’H. Bornecque, 2003 [1930]).
22 V, 209-229. Je ne cite ici que les v. 223-228 : « La première, j’ai fait une fleur du sang du héros de Thérapné ; ses pétales portent encore la marque de sa plainte. Toi aussi, Narcisse, tu as ton nom parmi les plantes du jardin, toi qui te désolais de n’être pas à la fois ton image et toi-même [quod non alter et alter eras, v. 226 ; le traducteur commet un contresens sur cette expression, que l’on pourrait traduire ainsi : « parce que tu étais et n’étais pas l’autre »]. À quoi
pour les listes. Quoi qu’en dise U. Eco dans les neuf lignes où il expédie la question ovidienne, l’épopée des formes entraînées dans la tourmente infinie des changements d’apparence ne se résume pas à une énumération, et encore moins à une énumération qui se voudrait exhaustive23 : sa nature est celle d’une trajectoire très nette dans son tracé global et complexe et foisonnante dans sa matière poétique, qui, du chaos originel à l’époque d’Ovide, dessine à la lumière des métamorphose et des passions qui les suscitent et qu’elles suscitent l’histoire et la géographie inédites d’un monde versatile et effervescent, en proie à ce qu’I. Calvino appelle la « contiguïté universelle »24. Les Métamorphoses ne sauraient dont être ramenées à une liste ; en revanche, elles regorgent de listes. Voici, présentée de manière brute, la matière de la merveilleuse anthologie qui pourrait être constituée à partir de ce seul poème25 :
Livre I : les éléments qui se mettent en ordre ; les âges de l’humanité ; les éléments bouleversés par le déluge. Livre II : ce qui est représenté sur les portes du palais du Soleil ; les divinités qui entourent le soleil ; les éléments
bouleversés par la course aérienne de Phaéthon (notamment montagnes et cours d’eau).
Livre III : les chiens d’Actéon.
Livre IV : les noms, attributs et compagnons de Bacchus ; les métamorphoses que l’une des filles de Minyas ne
raconte pas ; les zones et les habitants des Enfers ; les ingrédients utilisés par Tisiphone pour rendre fous Athamas et Ino.
Livre V : les ennemis combattus par Persée, puis ceux qu’il pétrifie grâce à la tête de Méduse.
Livre VI : les scènes représentées par Minerve et Arachné sur leurs toiles respectives ; les enfants de Niobé tués un à
un par Apollon et Diane ; les amis de Marsyas pleurant sa mort.
Livre VII : plusieurs listes liées à Médée (ses invocations, ses pouvoirs, les lieux où elle cueille ses plantes, les
opérations magiques qu’elle accomplit pour rajeunir Éson, les ingrédients du philtre qu’elle fabrique, les lieux qu’elle traverse lors de sa fuite) ; les cités qui accordent ou refusent leur alliance à Minos ; les ravages de la peste d’Égine.
Livre VIII : les participants de la chasse au sanglier de Calydon ; les épisodes successifs de la chasse. Livre IX : les lieux traversés par Byblis lors de sa fuite.
Livre X : les habitants des Enfers bouleversés par le chant d’Orphée ; les arbres qui viennent l’écouter ; les marques
d’amour (cadeaux notamment) de Pygmalion envers sa statue.
Livre XI : les êtres et les choses pleurant la mort d’Orphée ; ce qu’on ne trouve pas et ce qu’on trouve dans le palais
du Sommeil.
Livre XII : les propriétés sonores et les habitants de la demeure de la Renommée ; Grecs contre Troyens (double
liste : combattants et phases du combat) ; Lapithes contre Centaures (double liste : noms et horreurs physiques).
Livre XIII : Ajax contre Ulysse (arguments d’Ajax présentés en liste brute vs. argumentation construite, retorse et
pleine de pathos d’Ulysse) ; ce qui est représenté sur le cratère d’Alcon ; les lieux traversés par les Troyens ; les qualités et les défauts nommés par le Cyclope Polyphème dans sa tentative de séduction de Galatée (éloge paradoxal de Galatée, éloge de lui-même).
Livre XIV : les rois d’Albe ; les apparences successives prises par Vertumne amoureux de Pomone.
Livre XV : les lieux traversés par Myscélos ; plusieurs listes dans le discours de Pythagore (notamment arguments et
exempla concernant le végétarisme, la transformation universelle, le passage irrémédiable du temps) ; les lieux
traversés par Esculape.
Devant un aussi vaste ensemble, il est tentant et, il faut bien le dire, inévitable de recourir, comme U. Eco, au topos de l’indicibilité26 et de passer à autre chose ; avant de le faire, je me permets simplement d’orienter le lecteur vers six de ces textes, qui, me semble-t-il, montrent particulièrement bien non seulement la prédilection d’Ovide pour la liste, mais la richesse et la complexité d’une pratique qui va bien au-delà de l’alternative « poétique de l’“et cætera” » / « poétique du “tout est là” » définie dans la préface de Vertige de la liste27 : la liste des motifs représentés sur les portes du palais du
bon citer Crocus, Attis, le fils de Cinyras ? Grâce à moi, une glorieuse beauté jaillit de leurs blessures. » (édition de R. Schilling, 2003 [1993] pour le t. II).
23 « Dans les Métamorphoses (XV, 419-421), il [Ovide, mais il s’agit en fait de Pythagore] regrette de ne pouvoir évoquer toutes les métamorphoses – mais qu’a-t-il fait d’autre pendant quinze livres et douze mille vers, sinon en énumérer deux cent quarante six ? » (Vertige de la liste, op. cit., p. 50).
24 « Ovide et la contiguïté universelle », in I. Calvino, La Machine littérature. Essais, Paris, Seuil, « Pierres Vives », 1984, p. 119-130.
25 Cette liste n’est pas exhaustive. 26 Cf. supra, p. ###, n. ###. 27 Cf. supra, p. ###, n. ###.
Soleil (II, 8-1828), celle des chiens d’Actéon (III, 206-22529), celle des arbres attirés par
le chant d’Orphée (X, 90-10830), celle, immense, des horreurs du combat opposant les Lapithes et les Centaures (XII, 245-53531), celle, double, des charmes et des cruautés de Galatée puis des qualités de Polyphème dans l’extraordinaire déclaration du Cyclope à la Néréide (XIII, 789-86932) et celle des propriétés transformatrices des eaux (XV, 308-33633). On rencontrera dans la première un condensé du monde des Métamorphoses et une métaphore de l’écriture ovidienne et en particulier, à travers l’image des Néréides, de la variatio ; dans la deuxième, le goût des noms propres, la part fondamentalement ludique de la pratique de la liste et, plus largement, de l’art de la variation, mais aussi la fonction narrative de l’énumération, qui, loin d’être gratuite, investit ici le temps suspendu entre la métamorphose du héros et sa mort ; dans la troisième, l’exceptionnelle capacité du poème ovidien à se mettre en abyme, Orphée étant l’alter ego du poète des Métamorphoses et les arbres étant autant de personnages métamorphosés ; dans la quatrième, l’articulation entre le ludisme de l’outrance – outrance de l’horreur, mais aussi outrance de l’amplificatio verbale – et la profondeur de la réflexion littéraire permise par la variatio ; dans la cinquième, la nature éminemment rhétorique de l’écriture ovidienne, la finesse du travail sur le couple répétition/variation et la richesse des effets d’ironie offerte par ce travail ; dans la sixième, le lien organique entre poétique de la variatio et poétique de la métamorphose.
Dans l’univers des Métamorphoses, toute forme close, y compris textuelle, est constamment susceptible de voir ses frontières s’effacer ; mais inversement, cet
28 « Les eaux ont leur dieux azurés, Triton à la conque retentissante, le changeant Protée, Égéon pressant de ses bras les dos monstrueux des baleines, Doris et ses filles ; on voit les unes nager, les autres, assises sur un rocher, sécher leurs verts cheveux, d’autres voguer sur des poissons ; sans avoir toutes le même visage, elles ne sont pas non plus très différentes ; elles se ressemblent comme il sied à des sœurs [facies non omnibus una, / non diuersa tamen,
qualem decet esse sororum, v. 13-14]. La terre porte à sa surface des hommes, des villes, des forêts, des bêtes
sauvages, des fleuves, des nymphes et d’autres divinités champêtres de toutes sortes. Au-dessus de ces tableaux sont figurés le ciel resplendissant et les signes du zodiaque, six sur le battant de droite, six sur celui de gauche. » (édition de G. Lafaye, 2007 [1925, revue par J. Fabre en 1999], pour le t. I).
29 « Tandis qu’il hésite, ses chiens l’ont aperçu ; les premiers, Mélampus et Ichnobates à l’odorat subtil l’ont signalé par leurs aboiements, Ichnobates, né à Gnose, Mélampus de la race de Sparte. Après eux en accourent d’autres, plus prompts qu’un vent impétueux, Pamphagos, Dorcée et Oribasos, tous Arcadiens, le vigoureux Nébrophonos, le farouche Théron avec Lélaps, Ptérélas, précieux pour sa vitesse, et Agré pour son flair » (v. 206-212), etc. La liste se clôt par quosque referre mora est, « et d’autres encore qu’il serait trop long de nommer » (v. 225).
30 « […] l’arbre de Chaonie n’en fut plus absent, ni le bois des Héliades, ni le chêne au feuillage altier, ni le tilleul mou, ni le hêtre, ni le laurier virginal, ni le coudrier fragile ; on vit là le frêne propre à faire des javelots, le sapin sans nœuds, l’yeuse courbée sous le poids des glands » (v. 90-94), etc. (édition de G. Lafaye, 2008 [1928, revue par H. Le Bonniec en 1995], pour le t. II).
31 Je cite ici les v. 449-454, qui jouent sur l’existence même et la longueur de la liste : « Te dirai-je Périphas vainqueur de Pyraethus à la double forme ? Te dirai-je Ampyx, qui, rencontrant en face de lui Échéclus dressé sur ses quatre pieds, lui enfonça en pleine figure un bâton de cornouiller sans pointe ? Macarée du Péléthronium abattit Érigdupus d’un coup de levier qui lui perça la poitrine ; je me souviens encore que les mains de Nessus plongèrent un épieu dans l’aine de Cymélus. » (édition de G. Lafaye, 2010 [1930, revue et corrigée par H. Le Bonniec en 1991], pour le t. III).
32 Je citerai d’abord les débuts respectifs de la laudatio et de la uituperatio de Galatée : « Tu es plus blanche, Galatée, que les pétales neigeux du troëne, plus fleurie que les prés, plus élancée que l’aune, plus brillante que le cristal, plus folâtre que le chevreau, plus lisse que le coquillage poli sans trêve par les vagues, plus délicieuse que le soleil en hiver et que l’ombre en été » (v. 789-793) ; « mais cette même Galatée est plus farouche que les taureaux indomptés, plus dure que le vieux chêne, plus trompeuse que l’onde, plus tenace que les pousses du saule et de la bryone, plus insensibles que ces rochers, plus emportée que le torrent » (798-801). Puis, dans l’éloge de Polyphème par lui-même, le début du développement concernant son apparence physique : « Regarde comme je suis grand ; Jupiter, dans le ciel, n’a pas une plus haute taille (car vous racontez toujours qu’il y a je ne sais quel Jupiter qui règne sur le monde) ; une abondante chevelure surmonte mon rude visage et ombrage mes épaules comme une forêt. Si mon corps est hérissé de poils raides et touffus, ne crois pas que ce soit laid » (v. 842-847).
33 Voici le début du passage (v. 308-314) : « Ne voyons-nous pas l’eau donner et recevoir des formes nouvelles ? Ta source, ô Ammon, ô dieu armé de cornes, est glacée au milieu du jour, chaude quand il se lève et quand il s’en va. On raconte que les Athamanes allument du bois en le plongeant dans l’eau, lorsque le croissant de la lune déclinante atteint sa plus faible largeur. Les Cicones ont un fleuve dont l’eau pétrifie les entrailles de ceux qui en boivent et dépose une couche de marbre sur les objets qu’elle a touchés. »
effacement potentiel, transformé en principe géographique, symbolique et poétique, est à lui seul une définition, une délimitation, une frontière. De même que le poème ovidien, malgré toutes les forces centrifuges qui semblent s’y exercer, recèle une très forte unité, annoncée dès le prologue34 et réaffirmée quand, dans les derniers vers, le poète-narrateur se métamorphose à son tour et, en s’accordant l’apothéose, rejoint ses propres personnages35, de même la poétique de la liste qui s’y constitue fragment après fragment n’est pas chaotique, mais au contraire très cohérente dans la mesure où elle se définit comme une exploration conjointe de la notion de frontière, sujet même du poème, et de l’art de la variation, principe premier de son écriture.
Cette exploration est le travail de toute une vie ; aussi ne s’étonne-t-on pas qu’elle caractérise aussi les dernières œuvres d’Ovide, écrites sur les bords de la mer Noire où Auguste le relégua en 8 après J.-C. Ces textes, qui renouent avec la forme élégiaque après l’hapax épique constitué par les Métamorphoses, multiplient encore les démonstrations éclatantes du plaisir du poète à cataloguer, dénombrer, énumérer. Dans les lettres qui composent les Tristes et les Pontiques, pour se pencher rétrospectivement sur sa vie et sa vocation, dire l’horreur de la relégation et tenter d’obtenir l’annulation ou l’adoucissement de sa peine, Ovide multiplie les inventaires36 : notations géographiques jalonnées de noms propres et d’allusions mythologiques (pays traversés par le navire qui conduit le poète-narrateur de Rome à Tomes, lieux et monuments de Rome, territoires autrefois visités avec un ami37) ; souhaits et prières adressés au Prince ou à Bacchus, protecteur des poètes38 ; horreurs de la contrée inhospitalière où le
poète-narrateur se trouve confiné et où d’innombrables fleuves viennent ajouter au froid une malsaine humidité39 ; visions offertes au peuple romain lors du triomphe encore non advenu de Tibère contre la Germanie40 ; forces que le temps affaiblit et souffrances qu’au contraire il multiplie et accroît41 ; figures mythologiques et historiques invoquées à titre d’exemples ou de contre-exemples42 ; actions qu’accomplirait le poète-narrateur s’il était à Rome pour l’entrée en charge comme consul d’un de ses amis43 ;
34 I, 1-4 : In noua fert animus mutatas dicere formas / corpora ; di, coeptis, nam uos mutastis et illas, / adspirate meis
primaque ab origine mundi / mea perpetuum deducite tempora carmen. « Je me propose de dire les métamorphoses
des corps en des corps nouveaux ; ô dieux (car ces métamorphoses sont aussi votre ouvrage), secondez mon entreprise de votre souffle et conduisez sans interruption ce poème depuis les plus lointaines origines du monde jusqu’à mon temps. » On notera qu’aucune ambition d’exhaustivité n’est énoncée dans ce prooemium.
35 XV, 871-879 : « Et maintenant j’ai achevé un ouvrage que ne pourront détruire ni la colère de Jupiter, ni la flamme, ni le fer, ni le temps vorace [quod nec Iouis ira nec ignis / nec poterit ferrum nec edax abolere uetustas, v. 871-872, et l’on note la présence, ici, d’une liste en miniature qui, avec ses tournures négatives et son allusion à un Jupiter que l’on peut lire comme un symbole du Prince, n’est pas dénuée d’audace]. Que le jour fatal qui n’a de droits que sur mon corps mette, quand il voudra, un terme au cours incertain de ma vie : la plus noble partie de moi-même s’élancera, immortelle, au-dessus de la haute région des astres et mon nom sera impérissable ; aussi loin que la puissance romaine s’étend sur la terre domptée, les peuples me liront et, désormais fameux, pendant toute la durée des siècles, s’il y a quelque vérité dans les pressentiments des poètes, je vivrai. »
36 La liste qui suit est loin d’être exhaustive.
37 Respectivement Tristes, I, 10, 15-42, Pontiques, I, 8, 35-38 et ibid., II, 10, 21-28. 38 Respectivement Tristes, II, 155-178 et V, 3, 35-42.
39 Ibid., III, 10. Je cite ici la fin du poème, énumération de tout ce qui ne se trouve pas dans cette contrée (v. 71-76) : « Le doux raisin ne s’y cache pas sous l’ombre des pampres et le moût bouillonnant n’emplit pas les cuves profondes. Ce pays refuse les fruits, et Acontius n’en trouverait pas pour écrire ici les mots que devait lire son amante. On ne verrait que des campagnes nues sans verdure et sans arbres, lieux, hélas ! où ne doit pas se rendre un homme heureux ! » (édition de J. André, 2008 [1968]).
40 Ibid., IV, 2. 41 Ibid., IV, 6.
42 Pontiques, III, 1, 105-124, IV, 3, 29-58 et IV, 10, 9-30. Dans le premier des trois passages, le poète-narrateur compare à différentes héroïnes mythologiques son épouse, à qui il demande d’intercéder pour lui auprès de Livie, puis écrit à propos de cette dernière (v. 119-124) : « Ce n’est pas l’impie Progné ou la fille d’Aeétès que ta voix doit émouvoir, ni les brus d’Égyptus, ni la cruelle épouse d’Agamemnon, ni Scylla, dont l’aine épouvante les eaux siciliennes, ou la mère de Télégone née pour les métamorphoses, ni Méduse à la chevelure entremêlée de serpents noués » (édition de J. André, 2002 [1977]).
retournements de fortune célèbres et vicissitudes d’Ulysse44 ; êtres malheureux que,
comme lui, seul l’espoir maintient en vie45 ; passions mythologiques représentées en poésie ou dans les arts figurés et poètes qui ont pu chanter impunément ces passions46 ; ou encore brillant cortège des poètes aimés, au sein duquel Ovide se plaît à se rappeler qu’il a eu toute sa place47.
La poétique ovidienne de la liste se trouve accentuée et approfondie par la relegatio, qui fait d’elle à la fois l’expression superlative d’une souffrance exacerbée, l’instrument raffiné – peut-être trop – d’une entreprise de persuasion vouée à rester vaine et l’une des facettes les plus singulières d’une activité poétique désormais vitale. Dans ses dernières années, Ovide écrit de plus en plus pour ne pas mourir ; sa pratique de la variatio et, plus particulièrement, de la liste s’en trouve infléchie, se colorant d’un systématisme et d’une urgence auparavant absents de la poésie ovidienne. Ces deux caractères nouveaux trouvent une forme d’accomplissement dans deux textes, certes mineurs mais importants pour mon propos, qui s’apparentent aux « œuvres-listes » évoquées plus haut : les Halieutiques, dont nous n’avons conservé que 134 vers et qui, s’inscrivant dans une longue tradition littéraire perceptible, des siècles plus tard, dans l’idylle d’Ausone sur la Moselle, nomment et décrivent toutes sortes de poissons et d’animaux, avec notamment 41 vers, véritable prouesse poétique, qui ne contiennent pratiquement que des noms de poissons acrobatiquement insérés dans les hexamètres48 ; et surtout le Contre Ibis, bref poème (644 vers) qui se fonde dans sa plus grande partie sur le principe de l’accumulation.
Violente imprécation contre un mystérieux individu (« Ibis ») coupable de chercher à nuire au poète en disgrâce, le Contre Ibis est d’une extrême singularité au sein de l’œuvre poétique ovidienne. Cette singularité et le défi littéraire dont elle s’accompagne sont d’ailleurs exhibés dès l’ouverture du poème (v. 1-1049), où le poète-narrateur dit n’avoir jamais auparavant fait de la poésie une arme, si ce n’est, involontairement, contre lui-même. L’expérience poétique qui s’annonce est donc absolument nouvelle : pour la première fois, les distiques élégiaques seront employés par Ovide pour chanter non l’amour, mais la haine, ou plutôt la rage : rage d’avoir été trahi par « Ibis », mais surtout, plus profondément, rage d’être relégué – car le lecteur s’aperçoit vite qu’« Ibis » est avant tout le symbole de la violence existentielle représentée par la relegatio. L’identité biographique du destinataire du poème n’a, dans cette perspective,
44 Ibid., respectivement IV, 3, 29-58 et 10, 9-30. Je citerai, pour le premier passage, les v. 37-42 : « Qui n’a entendu parler de l’opulence du riche Crésus ? Et pourtant, prisonnier, il a bien dû la vie à son ennemi. Cet homme si redouté naguère à Syracuse, un humble métier lui épargna avec peine une faim cruelle. Quoi de plus grand que le grand Pompée ? Pourtant, dans sa fuite, il demanda d’une voix humble la protection de son client ».
45 Pontiques, I, 6, 31-44. 46 Tristes, II, 359-538.
47 Ibid., IV, 10, 41-55 : « Je cultivai et je chéris les poètes de cette époque, et dans tous les poètes présents je croyais voir des dieux. Souvent Macer, mon aîné, m’a lu ses Oiseaux, les serpents dangereux et les herbes bienfaisantes. Souvent Properce m’a lu ses poèmes d’amour, poussé par l’amitié qui le liait à moi. Ponticus, célèbre par ses vers héroïques, et Bassus par ses iambes, furent mes chers compagnons ; l’harmonieux Horace charma mes oreilles en chantant des odes savantes sur la lyre ausonienne. Je n’ai fait qu’entrevoir Virgile, et l’avare destin ne donna pas à Tibulle le temps d’être mon ami. Il fut ton successeur, Gallus, Properce fut le sien, et je fus moi-même après eux le quatrième dans la suite du temps. Comme je rendis hommage à mes aînés, ainsi firent pour moi mes cadets, et ma Thalie ne tarda pas à être connue. ».
48 Ce sont les v. 94-134 : « C’est ainsi que les uns aiment la haute mer comme les maquereaux, les bœufs, les hippures rapides, les milans au dos noir, le précieux hélops inconnu dans nos eaux, l’espadon cruel qui frappe aussi dur qu’une épée, les thons peureux qui fuient en troupe nombreuse, la petite échénéis – capable pourtant, ô merveille, d’imposer aux navires un retard considérable –, et toi, pompile, compagnon des vaisseaux, qui suis toujours le sillage d’écume brillante qu’ils tracent à travers les plaines liquides » (v. 94-101), etc. (édition d’E. de Saint-Denis, 2003 [1975]).
que peu d’importance, et dans le nom « Ibis », qui, certes, rattache le texte à une tradition littéraire, s’entend aussi le verbe ibis, « tu iras »50. Plus qu’une action menée contre un individu, le Contre Ibis est une réponse au scandale de cet adynaton devenu réalité, de cette catastrophe invraisemblable et pourtant advenue, qu’est la relégation. Cette réponse se veut poétiquement inédite et l’est en effet totalement.
Elle l’est d’abord parce que, conformément à la déclaration liminaire, le distique élégiaque s’y transforme en arme de guerre ; ensuite, et surtout, par la forme inédite que construisent ces vers hybrides – distiques par la structure métrique et iambes par la violence –, forme qui est en grande partie celle d’une liste non plus conçue, comme dans les œuvres précédentes, comme un fragment d’un poème, mais, à peu de choses près, comme poème lui-même. Celui-ci est donc, par essence, un objet littéraire doublement paradoxal. Beaucoup plus court que la quasi-totalité des autres œuvres d’Ovide, il est présenté comme l’amorce d’une œuvre à venir plus développée : pauca canam, écrit Ovide au v. 197 avant d’avoir recours, lui aussi, au topos de l’indicibilité (v. 197-20451) ; et il conclura, au v. 641, pauca quidem, fateor52. Mais d’une part, cette œuvre plus longue ne verra pas le jour et n’est certainement pas même censée voir le jour, ce qui donne au Contre Ibis l’instabilité d’un texte suspendu entre son propre avènement et celui d’un autre texte, autrement dit entre le présent – de l’écriture et, pour nous, de la lecture –, seule réalité tangible mais disqualifiée en tant que telle par sa subordination au « vrai » texte non encore écrit, et l’avenir, horizon illusoire dont l’existence n’ira jamais au-delà de sa présence dans un poème qui, virtuellement éclipsé par lui, l’éclipse à son tour au fur et à mesure qu’il se déploie. D’autre part, cet espace matériel étroit, ostensiblement aménagé pour accueillir pauca, devient le théâtre d’un développement phénoménal qui, pour l’essentiel, adopte la forme de la liste.
Le caractère sériel et cumulatif du Contre Ibis est inscrit dans son ascendance : il s’ancre à la fois dans la tradition hellénistique de l’ara, énumération imprécatoire en iambes largement pratiquée par les poètes alexandrins, dans la filiation littéraire de l’un des plus brillants de ces poètes, Callimaque, dont l’œuvre, en très grande partie perdue, était jalonnée d’inventaires érudits et comportait en outre une ara intitulée précisément Ibis explicitement présentée par Ovide comme sa source53, et dans le rituel romain de la deuotio, litanie de malédiction de nature magico-religieuse. Mais la place de la liste dans le Contre Ibis va au-delà de ce triple héritage : le poème54 peut se définir, dans sa quasi-totalité, non pas comme une liste, mais comme une liste de listes – j’en compte
50 Cette forme verbale apparaît, significativement, dans un passage de l’élégie IV, 3 des Pontiques, justement adressée à un traître à qui Ovide énumère des retournements de fortune célèbres avant d’évoquer en ces termes celui qui l’a lui-même frappé (v. 51-54 : « Si on m’avait dit : “Tu iras sur les rives de l’Euxin [Litus ad Euxinum […] ibis, v. 51], et tu redouteras les atteintes d’un arc gète”, j’aurais répondu : “Va, bois les sucs qui purgent l’entendement et tout ce que produit Anticyre entière. ».
51 « Je n’en chanterai qu’un petit nombre [pauca canam, v. 197], comme on cueillerait quelques feuillages de l’Ida et de l’eau à la surface de la mer Libyenne, car je ne saurais dire combien de fleurs naissent sur l’Hybla sicilien ou combien de safrans porte la terre de Cilicie ni, quand l’affreux hiver frissonne sous les ailes de l’Aquilon, combien de grêlons blanchissent l’Athos, et ma voix ne pourra rapporter toutes tes souffrances, quand on me donnerait mille bouches [nec mala uoce mea poterunt tua cuncta referri, / ora licet tribuas multiplicata mihi, v. 203-204]. » (édition de J. André, 2003 [1963]).
52 « C’est bien peu, je l’avoue ».
53 Ce sont les v. 55-62 : « Aujourd’hui, comme le fils de Battos [Callimaque] dévoue son ennemi Ibis, moi, je te dévoue, toi et les tiens, et, comme lui, je draperai mes vers de légendes obscures [historiis inuoluam carmina caecis, v. 57], bien que je n’aie pas coutume moi-même de pratiquer ce genre. On dira que j’ai imité les énigmes [ambages, v. 59] de son Ibis, oubliant ma manière et mes goûts. Puisque je ne révèle pas encore ton nom aux curieux, prends toi aussi pour l’instant celui d’Ibis ». Plus loin, aux v. 449-450, Ovide se livrera à une remarquable mise en abyme décalée puisque, entre autres imprécations qu’il souhaitera voir retomber sur la tête de son ennemi, il citera « celles qui dévouèrent, en un petit livre [l’Ibis de Callimaque], l’oiseau qui se purge d’un lavement d’eau [l’ibis] ».
54 Dont la structure est la suivante : prologue (1-66), deuotio (67-126), développement sur l’éternité des supplices d’« Ibis » (127-208), évocation de son horoscope (209-250), exempla illustrant les tortures qui lui sont souhaitées par le poète-narrateur (251-638), épilogue (639-644).
principalement six — qui contiennent elles-mêmes parfois d’autres listes, qui à leur tour…, etc., l’effet produit par ces enchâssements55 contribuant largement au vertige ressenti par le lecteur, surtout que ces listes secondaires semblent s’engendrer les unes les autres, potentiellement à l’infini. La première (v. 31-40) est celle, classique, des adynata qui précéderont l’impossible réconciliation du poète-narrateur et de son ennemi56. La deuxième (v. 67-83) est celle des dieux que le poète-narrateur invoque pour soutenir son entreprise de malédiction57. La troisième (v. 107-125) est celle des malheurs souhaités à « Ibis »58 ; préfiguration de la sixième, qui en sera l’immense développement, elle reste donc très générale et peut se résumer par l’expression sisque miser semper du v. 11759. La quatrième (v. 131-196), qui consiste à dire et redire en variatio que les tourments infligés par le poète-narrateur à « Ibis » continueront après la mort de l’un et de l’autre, est nettement plus longue et plus frappante, notamment parce qu’elle contient plusieurs sous-listes, dont celle de toutes les morts que le poète-narrateur envisage pour lui-même aux v. 145-15860, ou encore, aux v. 175-182, celle des damnés des Enfers – Sisyphe, les Danaïdes, Tantale, Prométhée – qu’« Ibis » rejoindra après sa mort. La cinquième (v. 209-250) est celle des sinistres présages qui ont entouré la naissance d’« Ibis » : mauvaise configuration astrale et planétaire ; disposition néfaste des dieux ; jour qui est aussi la date anniversaire d’une lourde défaite romaine contre les Gaulois ; naissance en Cinyphie ; intervention malfaisante des Euménides qui nourrissent le nouveau-né d’un lait de chienne dont il gardera la rage, le malmènent de toutes les manières et le vouent à connaître une vie de souffrances et à la voir chantée par un poète. Ce poète n’est autre qu’Ovide : Ille ego sum uates61 ; le Contre Ibis apparaît alors à la fois comme le point d’aboutissement de cet horoscope abominable et comme le premier item ou, si l’on préfère, l’item zéro de la liste qui suit, celle des tortures d’Ibis. Le poème sera donc par son existence même l’alpha et l’oméga des châtiments dont il fait la liste, la torture originelle et ultime, supérieure à toutes les autres parce qu’elle les contient toutes et qu’elle est, contrairement à elles, dotée de l’éternité que seule confère le génie poétique. Notons au passage que si on lit ainsi le Contre Ibis – et Ovide suggère la possibilité de cette lecture quand, parmi les imprécations appelées sur la tête d’Ibis, il mentionne celles de l’Ibis de Callimaque62 –, le poème constitue ce qu’U. Eco appelle « une liste non-normale »63, cette liste qui, au
mieux, donne le vertige et, au pire, fait perdre la tête parce qu’elle figure parmi ses
55 Pratique récurrente dans l’œuvre ovidienne, en particulier dans les Métamorphoses (cf. les annexes 1, 2, 4 et 5 de l’ouvrage de G. Tronchet, La Métamorphose à l’œuvre. Recherches sur la poétique d’Ovide dans les Métamorphoses, Leuven - Paris, Peeters, « Bibliothèque d’Études Classiques », 1998).
56 « L’eau cessera d’être contraire aux flammes, le soleil et la lune uniront leurs clartés, une même région céleste déchaînera les Zéphyrs et les Eurus, le tiède Notus soufflera du pôle glacé, une concorde nouvelle surgira des fumées fraternelles qu’une antique colère divise sur le bûcher, le printemps se confondra avec l’automne, avec l’hiver l’été, Vesper et l’Orient ne formeront plus qu’une même région avant que, déposant les armes, je renoue avec toi, misérable, les relations rompues par tes méfaits. ».
57 Je cite par exemple les v. 71-76 : « Et toi-même, Tellus, toi-même, Mer avec tes flots, toi-même, Éther sublime, écoutez ma prière ; astres, image radieuse du Soleil, Lune qui brilles d’un orbe toujours changeant, Nuit que rend redoutable la vue des ténèbres, et vous qui d’un triple pouce filez la tâche fixée […] ».
58 Je cite ici les v. 107-112 : « Que la terre te refuse ses moissons, le fleuve ses ondes, que te refusent leurs souffles le vent et la brise ; que le soleil soit pour toi sans éclat, la lune sans clarté, que les astres brillants se dérobent à tes yeux ; que Vulcain ni l’air ne s’offrent à toi, que la terre et la mer te refusent tout passage ! ».
59 « […] sois toujours misérable ».
60 Je cite les v. 145-154 : « Soit que, à dieu ne plaise, je meure épuisé par la longueur des ans, soit que je me libère par une mort de ma main, soit qu’un naufrage me ballotte sur l’immensité des mers et qu’un lointain poisson dévore mes entrailles, soit que des oiseaux étrangers déchirent mes membres, soit que les loups teignent leurs gueules de mon sang, soit qu’on daigne me mettre en terre et livrer mon corps sans âme au bûcher plébéien, quel que soit mon sort, je tâcherai de m’arracher aux bords du Styx et je tendrai, pour me venger, mes mains glacées vers ton visage. ». 61 « Ce poète, c’est moi ! » (v. 247).
62 Cf. supra, p. ###, n. ###.
propres items, ce qui est possible quand ces items sont, comme ici, des éléments de nature purement poétique.
De fait, si elle ne fait peut-être pas perdre la tête, la sixième et dernière liste, celle des exempla des supplices imaginés pour Ibis (v. 252-638), qui est aussi la plus longue et dont les précédentes apparaissent comme autant d’épreuves préparatoires, place le lecteur au cœur du « vertige de la liste ». Ironique et éclatante contradiction du pauca canam du v. 197 et du pauca, quidem, fateor du v. 64164, elle combine l’amplification en variatio sur un thème, exercice de prédilection de l’école de rhétorique en Grèce et à Rome, et la pratique de l’allusion savante, héritée des Alexandrins mais très rare chez Ovide (comme il le dit lui-même dans les v. 55-6265) ; et le lecteur abasourdi se trouve entraîné dans une accumulation de références elliptiques qui, parfois, restent impossibles à décrypter malgré le travail de fourmi mené par des exégètes dont les éditions consacrent beaucoup plus de pages aux notes sur le texte qu’au texte lui-même.
Amorcée par l’injonction Neue sine exemplis aeui cruciere prioris66, l’énumération commence :
sint tua Troianis non leuiora malis, quantaque clauigeri Poeantius Herculis heres, tanta uenenato uulnera crure geras.
255 Nec leuius doleas quam qui bibit ubera ceruae armatique tulit uulnus, inermis opem, quique ab equo praeceps in Aleia decidit arua, exitio facies cui sua paene fuit67.
Dans ce début se trouve déjà entièrement la poétique de toute la liste, avec ses trois traits dominants : accumulation virtuellement infinie d’exempla qui seront empruntés essentiellement à la mythologie et, beaucoup plus rarement, à l’Histoire ; présentation de ces exempla selon la tradition alexandrine de l’énigme érudite, conformément au programme annoncé par les expressions historiae caecae et ambages des v. 57 et 5968 et largement réalisé, le lecteur ne cessant de se perdre dans ce ténébreux labyrinthe de références impossibles à décrypter toutes, avec ses personnages désignés par le biais d’un événement, d’une indication généalogique, d’un rébus, d’une origine géographique, de fausses pistes onomastiques, d’épithètes trompeuses ou encore de jeux de mots ; enfin conjonction organique et vitale de la répétition et de la variation, la seconde, omniprésente et toute-puissante, se nourrissant de la première, qui se manifeste, elle, sous la forme de balancements grammaticaux et d’échos verbaux et phoniques incessants, mais aussi d’invariants thématiques. Car des séries se dessinent ici et là, sur des critères variés : type de torture69 ; thématique commune, comme celle
64 Expressions traduites supra, p. ###, notes ### et ###. 65 Cf. supra, p. ###, n. ###.
66 « Que ton supplice renouvelle les exemples des anciens âges » (v. 251).
67 « […] que tes maux ne soient pas inférieurs à ceux des Troyens ! Comme le fils de Péan, l’héritier d’Hercule porteur de massue, garde une énorme blessure en ta jambe empoisonnée. Ne souffre pas moins que celui qui but aux mamelles d’une biche, qu’un guerrier armé blessa et, désarmé, secourut, que celui qui tomba de son cheval dans les champs Aléens et dont la beauté faillit causer la perte. » (v. 252-258).
68 Expressions traduites supra, p. ###, n. ###.
69 Il y a ceux à qui on a ôté la vue, ceux qui ont perdu tout ce qu’ils possédaient, les écartelés, les noyés, les foudroyés (v. 469-476 : « Que Jupiter ennemi te frappe du carreau à triple pointe, comme le fils d’Hipponous et le père de Dexithoé, comme la sœur d’Autonoé, comme celui dont Maia était la tante maternelle, comme le guide inhabile de chevaux souhaités à la légère, comme le farouche Éolide, comme celui du même sang dont naquit Arctos privée de l’onde liquide ! Comme Macélo fut frappée avec son époux par les flammes rapides, ainsi puisses-tu – c’est mon vœu – tomber sous le feu de l’éther vengeur ! »), etc.
du crime féminin dans les v. 349-36470 ; appartenance à une même catégorie de
personnages71 ; lien avec un même personnage72 ; lien de parenté73 ; situation géographique commune74 ; voire, parfois, simple homonymie75.
Nous sommes ici dans l’outrance pure, et dans la jouissance de l’outrance ; cette liste est, bien avant Rabelais et quoi qu’en dise U. Eco, ce que ce dernier appelle une « liste pour la liste, dressée par amour de la liste, de la liste par excès »76. On ne le perçoit vraiment qu’en lisant d’une traite toute la liste : on éprouve alors physiquement le règne, dans ce texte, de la variatio, et ce faisant on comprend mieux la richesse et l’intérêt d’un poème déroutant, peu traduit, peu commenté, mais qui constitue un extraordinaire précipité de l’itinéraire poétique ovidien. On comprend que, si le principe de l’association d’idées exhibé par le texte est effectivement à l’œuvre de manière hyperbolique, rien n’est pour autant improvisé, et que si l’énumération des exempla représente, selon l’expression de J. André, un « fatras d’érudition »77, ce « fatras » que nous voyons s’amonceler sous nos yeux « sans ordre apparent »78 et qui décourage les amateurs de structures claires et rassurantes est avant tout une magistrale démonstration et, par là même, leçon de variation, résultant d’une sélection très précise – c’est alors le sens du pauca des v. 197 et 641. On comprend aussi que, malgré le réseau serré d’éléments étrangers qui le sous-tend (réécriture annoncée de l’Ibis de Callimaque, influence de la tradition hellénistique de l’ara « croisée » avec le rite romain de la deuotio, reprise de traits poétiques alexandrins comme le goût de l’énigme), le poème d’Ovide est extrêmement personnel, non seulement parce qu’Ovide transforme ses sources, choisissant pour tel mythe une variante différente de celle de Callimaque et étirant démesurément la liste des exempla (notamment en y ajoutant des personnages venus de légendes italiennes ou de l’Histoire romaine), mais surtout parce que, au fil de sa prodigieuse amplification, ce texte apparemment voué à l’étrangeté et à l’hétérogénéité se transforme en un ensemble unique et cohérent, bien supérieur à ce qui serait une simple romanisation de l’Ibis de Callimaque.
Ainsi s’aperçoit-on que le Contre Ibis contient des éléments des autres œuvres d’Ovide. On pense évidemment aux poèmes écrits pendant la relegatio, et notamment aux Tristes et aux Pontiques, qui, en tant qu’expression du déchirement, se trouvent ici
70 Je cite les v. 349-356 : « Puisses-tu ne pas trouver de femme plus chaste que la bru dont Tydée eut à rougir et la Locrienne qui s’unit d’amour au frère de son mari, dissimulant sa faute sous le meurtre d’une servante ! Que les dieux t’accordent aussi le bonheur d’avoir une épouse aussi fidèle que celle des gendres de Talaüs et de Tyndare, que les Bélides qui osèrent tramer la mort de leurs cousins et dont le cou ploie sans répit sous leur charge d’eau ! ». 71 Cf. la liste, hautement symbolique, de ces écrivains que leurs œuvres ont perdus ou n’ont pas sauvés (v. 519-526) : « attends la mort enfermé dans une cage comme cet écrivain que son histoire ne devait pas sauver ! Comme en fut victime l’inventeur de l’iambe belliqueux, qu’ainsi l’impudence de ta langue cause ta perte ; comme celui dont le vers boiteux a blessé Athènes, meurs haï, privé de nourriture, et, comme périt, dit-on, le poète à la lyre sévère, puisse une offense armer un bras pour ta mort ».
72 Thésée, par exemple, dans les v. 405-412 : « comme ton arrière-petit-fils, Saturne, que le fils de Coronis lui-même vit mourir <des murs> de sa ville ; comme Sinis et Sciron et Polypémon avec son fils, et celui qui était mi-homme, mi-taureau, et celui qui courbant les arbres, les relâchait du sol jusque dans les airs, en vue des eaux de l’une et l’autre mer, et Cercyon que Cérès, le visage joyeux, vit périr de la main de Thésée ».
73 Comme entre Damasichthon, Amphion et Niobé dans les v. 581-585 : « et, comme, dit-on, fut massacré Damasichthon avec ses six frères, qu’ainsi périsse avec toi toute ta race ! Comme un joueur de lyre ne voulut pas survivre à ses malheureux enfants, ainsi sois justement dégoûté de la vie ; sois durci en un roc soudainement dressé, comme la sœur de Pélops ».
74 Ainsi Rome dans les v. 279-282 : « Pour que ce genre de supplice n’ait pas été réservé à un seul coupable, que tes chairs déchirées soient écartelées par des chevaux, ou bien que les tourments infligés par le général cinyphien à celui qui jugea honteux le rachat d’un Romain, tu les souffres toi-même ».
75 Cf. par exemple les v. 555-558 sur les trois Glaucus : « sois mordu, comme Glaucus par les cavales de Potnie, jette-toi dans les flots de la mer, comme un autre Glaucus, et, comme leur homonyme, que t’étouffe le miel de Cnossos ».
76 Vertige de la liste, op. cit, p. 250 (dans le chapitre « L’excès, à partir de Rabelais », p. 245-277). 77 Je cite ici la p.
X de son introduction au Contre Ibis dans la « CUF ».
78 Ibid., p.
condensés (v. 11-2279), et où l’on trouvait par ailleurs déjà une veine poétique offensive.
Mais le matériau de la liste des exempla, lui, est celui de toutes les œuvres d’Ovide et tout particulièrement celui des Métamorphoses, puisqu’il est tiré, pour l’essentiel, de cette mythologie qui, utilisée ici comme une immense réserve de supplices atroces et de morts violentes, a été pour Ovide, pendant toute sa vie, un univers à part entière, animé dans toutes ses parties par la puissance – et notamment la puissance transformatrice – des passions humaines, grand sujet des Métamorphoses. Le Contre Ibis apparaît ainsi comme une variation particulièrement spectaculaire non pas sur l’une des œuvres antérieures, même si la référence aux Métamorphoses domine, mais sur toutes. Cette variation prend la forme d’une condensation extrême : les centaines de vers autrefois consacrés à tel ou tel personnage deviennent ici de minuscules fragments qui valent moins isolément que par leur masse.
Cette masse qui s’abat sur le lecteur peut évidemment l’accabler, surtout s’il s’efforce d’en éclairer chaque élément : la lassitude voire le rejet guettent celui qui tente de déceler les individualités formant ce « défilé de figurants mythiques et historiques »80, et, de là à déclarer que le poème aurait dû s’arrêter au v. 250, il n’y a qu’un pas81. Lourd contresens : la liste des exempla est précisément nécessaire au poème parce qu’elle est ce qu’elle est : la manifestation brute, frontale, totale d’un art de la variation qui constitue l’ambition et le travail d’une vie ; une manifestation appliquée, qui plus est, à la mythologie, premier et dernier amour d’Ovide, terrain privilégié de son inlassable exploration des passions. Par cette liste, texte « difficile »82 qui contient dans
sa substance déroutante tout un cheminement poétique, le Contre Ibis se dote d’un statut testamentaire qui, sans faire du poème un chef-d’œuvre, lui donne un grand intérêt en faisant apparaître sa place et sa fonction dans l’ensemble de la poésie ovidienne.
Au v. 639, Ovide parle du subito […] libello (J. André traduit par « un petit livre impromptu ») qu’il est sur le point de conclure. Deux interprétations complémentaires peuvent être données du terme subito. J’y lis d’abord la volonté de conférer au poème l’apparence de l’improvisation, de le présenter comme le produit brut, l’instantané non retouché d’une explosion de colère ; ce texte étant par ailleurs, de toute évidence et de manière ostensible, extrêmement construit, jusque dans l’association d’idées apparemment libre de ses listes, on peut parler d’une rhétorique de la rage, où l’ordre le plus précisément calibré, la plus précise recherche formelle servent à donner l’impression du désordre et où ce dernier finit par dessiner à son tour un ordre, une forme. Mais subito désigne aussi et surtout le Contre Ibis comme un livre de la vitesse, autrement dit un livre écrit vite peut-être mais qui surtout doit, pour être efficace, être lu vite, sans se laisser hypnotiser et arrêter par les détails. Les v. 247-250 disent clairement que la parole – et nous retrouvons ici, transformé de l’intérieur, l’ancrage religieux du texte – se veut ici action : Ex me tua uulnera disces, / dent modo di uires in mea uerba suas / carminibusque meis accedant pondera rerum, / quae rata per luctus experiere
79 « Il ne souffre pas que, relégué aux lieux glacés où se lève l’Aquilon, je demeure oublié dans mon exil ; le cruel irrite des blessures qui demandent le repos et profère notre nom dans tout le Forum ; à celle qu’un pacte éternel associe à ma couche il ne permet pas de pleurer la mort d’un époux vivant et, tandis que j’embrasse les débris de mon navire, il me dispute les planches de mon naufrage ; au lieu d’éteindre les flammes jaillissantes, ce pillard cherche sa proie au cœur de l’incendie. Il s’efforce d’affamer ma vieillesse exilée. Ah ! qu’il mérite lui-même bien mieux nos maux ! ».
80 J. André, introduction de son édition, p.
XXXVII.
81 Que franchit J. André (ibid.).
82 Cf. infra, p. ###, n. ###, dans l’article de S. Geonget, la définition par R. Chambers de ce type de texte (R. Chambers, « Le texte “difficile” et son lecteur », in Problèmes actuels de la lecture, dir. L. Dällenbach et J. Ricardou, Paris, Clancier-Guénaud, « Bibliothèque des signes », 1982, p. 81-93, p. 82).