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Manuel Durand-Barthez. La féminité dans l’ombre de la pensée autrichienne au début du siècle. Andrée Mansau. Des femmes : images et écritures, Presses universitaires du Mirail, pp.171-180, 2004, Interlangues Littératures, 2-85816-697-8. �hal-01472552�
La féminité dans l'ombre de la pensée autrichienne au début du siècle. Manuel Durand-Barthez - Université Paul Sabatier (Toulouse III) SCD
Avec la publication de sa thèse intitulée Sexe et Caractère à Vienne en 1903, rééditée 28 fois en allemand jusqu'en 1947, Otto Weininger s'inscrit dans la mouvance misogyne qui entraîne une part non négligeable de l'intelligentsia européenne au tournant du siècle. Comparer les caractéristiques principales de cette thèse avec l'analyse des personnages de l'Homme sans qualités équivaut à s'interroger sur les répercussions d'une erreur fascinante. On peut passer, écarter le propos, juger le temps précieux, voire figer le sujet dans une alvéole marginale de l'histoire des idées. La lourdeur de ce jeune épigone de Schopenhauer qui exacerbe des clichés si répandus tant en littérature qu'en art à cette époque, mérite-t-elle encore la faveur d'une réflexion ? Contentons-nous, pour l'heure, de celle dont Rilke fit part à Lou, citant ce "livre de Weininger que j'ouvre de loin en loin. Juste quelques instants, dont chacun me donne le sentiment de voir une trouvaille subtile tombée entre des mains indignes et rageuses, dans une vie mal préparée pour l'accueillir"1. Satisfaction coupable ? Comment peut-on savoir gré à un intellectuel d'avoir pressenti une idée neuve tout en l'ayant pervertie sans toutefois la déformer vraiment ? Où est l'erreur ? Wittgenstein renchérit en écrivant au philosophe analytique George Edward Moore : "Je peux tout à fait imaginer que vous n'admiriez pas beaucoup Weininger. La traduction laisse à désirer ; il doit, de plus, vous sembler totalement étranger. Il est vrai qu'il est fantastique, j'irais même jusqu'à dire qu'il est génial et fantastique. Il n'est pas nécessaire - je dirais même plus : il n'est pas possible - d'être d'accord avec lui, mais sa grandeur réside en ce qui suscite chez lui notre désaccord. C'est cette énorme erreur qu'on peut qualifier de géniale. Grosso modo, si vous le faites précéder du signe " ≅ " ce livre énonce quelque chose de très important !"2 En quoi une erreur est-elle admirable ? Devient-on un allié objectif de son auteur en révélant une contre-valeur positive de ses idées ? Une telle question semblera probablement déplacée dans le contexte de la seconde partie de l'Homme sans qualités.
L'ironie musilienne paraîtra d'une limpide évidence et sans concession vis-à-vis du modèle que nous nous attacherons à synthétiser maintenant.
1 Rilke, Rainer Maria : Rainer Maria Rilke, Lou Andreas-Salomé : Correspondance,
Paris: Gallimard, 1980, p. 180.
2 Wittgenstein, Ludwig : Letters to Russell, Keynes and Moore, Ithaca (N.Y.) : Cornell
La thèse de Weininger repose, semble-t-il, sur un problème identitaire. L'axe qui guide la pensée de Sexe et Caractère est le retour à l'idioplasme après la séparation originelle. Pour résoudre le problème du mal-être identitaire, il faut combler la fissure qui nous déchire, il faut retrouver l'unité androgyne. Weininger s'appuie sur le constat de l'absence d'une délimitation nette entre les sexes : "Mais où est la limite ? Le sexe est-il manifesté seulement par les caractères sexuels primaires et secondaires ?"3 (29). Il s'inscrit par là dans un mouvement d'idées qui gravite autour de Freud, Fliess et Swoboda4. Il existe au sujet de la notion de bisexualité un différend de revendication d'antériorité qui semble se partager plus vraisemblablement en faveur, d'une part, du fondateur de la psychanalyse et, d'autre part, de Wilhelm Fliess, auteur des Relations entre le
nez et les organes génitaux féminins et leur signification biologique (1897).
Révélé à Weininger par Hermann Swoboda, élève et patient de Freud, ce problème de la bisexualité empreint fondamentalement Sexe et Caractère.
Il en résulte une bipolarité homme/femme diamétralement opposée à l'idioplasme. Celui-ci correspond à une représentation mythique, céleste, utopique et atemporelle dont l'homme ne connaît que le reflet terrestre caractérisé par une tension bipolaire permanente, assortie d'un échec constant (puisque l'écart à combler, qui suscite la tension, est constant). La description de cette bipolarité par Weininger est envisagée à l'avantage exclusif de l'homme qui doit prendre l'initiative du retour à l'idioplasme par le biais d'une action coercitive de "sauvetage" de la femme. Il en résulte une série d'assertions dont il faut bien assumer la citation pour mieux comprendre, dans un second temps, la psychologie des personnages de l'Homme sans qualités. Ainsi qu'on l'a dit en introduction, le caractère assez cru de ces assertions se situe dans un contexte relativement banal de misogynie caractérisée à l'époque. Le seul intérêt des points cités dans la suite réside dans leur détermination ultérieure par rapport aux relations qu'entretient Ulrich avec sa sœur Agathe dans l'œuvre de Musil.
Fondamentalement, pour Weininger, la femme est ancrée dans la nature. Elle est matière sans forme, recèle la matrice qui change le formé en non-formé. Sans forme, elle est inapte à saisir l'informé, le pensé, l'abstrait. Elle personnifie
3 Weininger, Otto : Sexe et Caractère, Trad. Daniel Renaud, Lausanne : L'Age d'homme,
1975.
4 Scheidhauer, Marcel (dir.) : Une question incontournable, la bisexualité : W.Fliess, S.Freud, O.Weininger, Paris : Association de la Lysimaque. Suppl. au n°20 des Cahiers
de lectures freudiennes, 1994. Cf. en particulier in fine : Luc Richier. La notion de
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l'ignorance. Au contraire, l'homme est la Forme en puissance, forme sans matière, esprit générateur d'abstraction. Il personnifie la science. Mais "ce n'est qu'au moment où le quelque chose se change en rien que le rien peut devenir quelque chose." (243) C'est la tension bipolaire dans laquelle la femme cherche à phagocyter l'homme qui cède au leurre du "rien" ; l'Etwas sombre perpétuellement dans la séduction du Nichts et retarde indéfiniment le retour à l'idioplasme. L'homme perpétue la présence de la faille, du manque, et ce qui manque fait faute.
Pour l'homme, la femme est en soi le péché, "elle ne pèche pas, car elle est elle-même le péché, comme possibilité en l'homme." (242). Comme elle est incapable d'assumer la faute, il revient à l'homme le privilège de pécher. Il trouve son autre dans l'enfant : "l'enfant est issu d'un amour impur, i.e. qui s'est détourné de l'idée pour s'incarner dans le sensible." (232), d'où "l'imbrication de l'instinct sexuel, de la naissance et du péché originel." (ibid.) L'homme faute en perpétuant l'espèce et donc la tension bipolaire.
Expier la faute, combler ce qui fait faute, combler en réglant la dette, c'est se rédimer. Or, poursuit Weininger, "tout amour n'est lui-même que besoin de rédemption et tout besoin de rédemption est encore immoral...il est le plus dangereux de tous les mensonges qu'on se fait à soi-même en ce qu'il est celui qui semble susciter le plus de zèle pour le bien." (201)
La rédemption équivaudrait en quelque sorte au blanchiment de l'argent de la faute. La faute fait tellement horreur à l'homme que pour éviter de la voir en face, il la commet périodiquement, de sorte qu'il reste en elle sans jamais l'objectiver. L'amour commun est donc une lâcheté qui incombe à l'homme ; car la femme est amorale. Weininger énonce un certain nombre de qualités de la femme qui rejoignent la problématique identitaire avancée au début. "La continuité de la mémoire [constatée chez l'homme et surtout chez le génie, masculin par nature] est l'expression psychologique de ce qu'est le principe d'identité au plan de la logique. Pour la femme absolue, chez qui cette mémoire continue est absente, le principe d'identité ne peut ainsi pas davantage être un axiome de la pensée. Il n'y a, pour la femme absolue, pas de principe d'identité (ni de non-contradiction, ni de tiers exclu)." (129). De fait, la vérité lui est étrangère : "le mensonge est chez elle profond, organique. J'irais même jusqu'à dire qu'il est ontologique." (216) et plus loin : "Il est faux de dire que les femmes mentent car cela supposerait qu'elles puissent dire la vérité." (223)
Défaut d'identité, défaut de mémoire, défaut de vérité : à ces trois caractéristiques s'ajoute celle que Weininger nomme hénotisme, vocable de son
invention. La femme conjugue toujours "penser" et "sentir", par opposition à l'homme qui "pense immédiatement en représentations claires et distinctes, auxquelles se rattachent des sentiments exprimés et permettant toujours l'abstraction par rapport aux choses." (97)
Du multiple, suggéré par la bipolarité, il faut retourner à l'un ; mais pour y parvenir, il faut casser le cycle. La rédemption est une idée petite et sale, mais que faire sinon se sauver ? Pour se sauver, l'homme doit refuser le plaisir qu'il se donne avec la femme et que la femme attend de lui. L'homme doit se sauver en sauvant la femme du même coup, de l'esclavage qui nuit à elle-même et que pourtant elle exige de l'homme. Mais il faudrait aussi que la femme "renonce de son plein gré par un mouvement venant de l'intérieur d'elle-même au coït... Or cela veut dire que la femme doit disparaître comme femme et qu'il n'y a pas de chance pour que le Royaume de Dieu s'installe tant que cela ne s'est pas produit." (277) On notera au passage l'expression biblique relative au Royaume avant d'insister sur le caractère auto-émancipateur que le philosophe exige de la femme. Car ce n'est pas de l'homme qu'elle doit s'émanciper, mais d'elle-même. Notre penseur juge qu'elle n'en est pas capable seule ; il estime que l'homme doit l'aider dans cette mission : "la femme elle-même n'est destinée à vivre que tant que l'homme n'aura pas racheté sa propre faute, tant qu'il n'aura pas réellement surmonté sa sexualité.." (278) : retour à la faute de l'homme. Celui-ci a la faculté d'objectiver la faute, il peut donc l'assumer et l'expier, encore faut-il qu'il le veuille : "La chasteté de l'homme est la condition du salut de la femme." (ibid.)
Dans cette mise au ban du genre humain, on verrait justement l'instabilité d'un post-adolescent timoré qui se donne la mort à 23 ans en louant pour l'occasion la maison dans laquelle Beethoven vécut ses derniers instants. On peut envisager aussi la justification intellectuelle, cautionnée par un jury viennois, de ce qui peut conduire à l'idée d'une sorte de "purification génétique". Le bon sens et la raison militeraient-ils en faveur de la distance, d'une appréciation hautement pondérée des faits et de leur relativisation, en situant Weininger dans un segment plutôt marginal de l'histoire des idées ?
Le motif de ce rappel des principaux aspects de la thèse de Weininger (nous omettons l'analyse de l'antisémitisme qui empreint aussi fortement ce texte) réside dans une citation qui servira avantageusement de transition avec l'Homme sans qualités : "La mort régnera tant que les femmes engendreront et la vérité ne sera pas vue tant que du deux ne sortira pas l'un et de l'homme et de la femme, un troisième soi, ni homme ni femme." (278) C'est le couple impossible, le singulier pluriel, Ulrich frère a(i)mant d'Agathe, qui veut se distinguer d'un
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autre couple, caricatural en regard des idées de Weininger, celui de Meingast et Clarisse. Celle-ci lui déclare : "Je suis l'Hermaphrodite ! Je partirai avec toi. Tu verras. Je te le montrerai dès la première nuit. Nous ne serons pas un, c'est toi qui sera deux. Je puis sortir de moi. Tu auras deux corps."5 (799). Nous
reviendrons en conclusion sur le personnage de Clarisse.
La relation amoureuse d'Agathe avec son frère repose sur l'échec qu'il a essuyé au terme de la première partie du roman. Ulrich, en effet, ne peut mener à bien sa tentative de trouver la rationalité dans le tissu social du monde de l'Action parallèle ; il échoue dans son projet de "Secrétariat général de l'âme et de la précision". Militaires, hauts fonctionnaires et industriels, tous sont inaptes à lui ouvrir la voie tant recherchée : celle de l'"autre état". Un état où les qualités s'effacent.
L'opportunité d'y parvenir lui est offerte lorsqu'il rencontre sa sœur aux obsèques de leur père, après de nombreuses années de séparation, un peu comme s'il la redécouvrait, comme si elle était devenue pour lui une étrangère, une femme qui n'est ni tout à fait sa sœur ni tout à fait une autre. Lui, a souffert de nombreuses déceptions amoureuses ; elle, veuve, se prépare à dissoudre son second mariage. Plus rien ne s'oppose à leur union.
Virtuellement, grâce à elle, la fusion du Je et du Tu, du Frère et de la Sœur en tant que jumeaux siamois (Siamesische Zwillinge), le retour à l'androgynie, permettent l'abolition du Bien et du Mal en tant qu'entités séparées. Le prénom d'Agathe n'est pas sans évoquer l'"auto to agathon" de Platon, i.e. "Arriver par soi à la Beauté" ; ici à travers l'inceste gémellaire. C'est aussi, à certains égards, l'union de l'Animus et de l'Anima de Jung6. Mais l'inceste
Ulrich/Agathe n'est absolument pas une aberration sexuelle. Il est le terme d'une quête morale de haut vol.
Celle-ci commence par une rupture vis-à-vis du père, de celui qui engendra : rupture avec le cycle reproducteur. Par ailleurs, le père gardait dans ses tiroirs des articles pornographiques, signes de compensation d'une virilité amoindrie ; il exerçait une influence néfaste sur Ulrich et avait encouragé Agathe dans son désastreux remariage.
Tacitement approuvée par son frère, Agathe retire une jarretière "encore chaude" et la glisse dans une poche du veston de son père, avant qu'on ne
5 Musil, Robert : L'Homme sans qualités, Trad. Ph. Jaccottet, Paris : Seuil, "Points.
Romans". Les citations renvoient au vol. 2.
6 Titche, Leon L. Jun. : Into the millenum : on the theme of the hermaphrodite in Robert Musil's Mann ohne Eigenschaften, Oxford german studies, 1973, n°7, p.144.
referme le cercueil. Que la chaleur du bas d'Agathe sur le membre froid du père, signe de la force et de la chaleur humaine de la fille en opposition à la mort du père, - choque Ulrich, montre le caractère vainement rationalisant de ce dernier, perturbé par le conflit entre intellect et instinct. Ôter à l'existence d'Ulrich son caractère fondamentalement rationnel et ordonné : telle est la vocation de la féminité d'Agathe. Elle incarne l'"Ur-Weib Prinzip", le principe féminin originel, la combinaison parfaite des mondes ouranien et chthonien. Tout se passe comme si Ulrich était en situation de vouloir l'inceste gémellaire afin de se réaliser en lui et par là, de conclure sa quête morale et intellectuelle, ce grand œuvre auquel l'échec de l'Action parallèle le prépare. Mais simultanément cet acte sexuel en tant que tel lui semble incompatible avec ses aspirations spirituelles. Il accepte d'y être entraîné, mais pas de le provoquer. Il appartient à la femme de prendre l'initiative de l'acte pour, à certains égards, ne pas souiller l'esprit de l'homme. Lui, récupère à son avantage l'expérience de l'inceste au terme de laquelle elle se sera "brûlée".
Ainsi la laisse-t-il venir pour que s'accomplisse l'acte. Il doit faire des concessions, accepter d'être le complice passif de sa sœur dans ses agissements aussi fantaisistes qu'indélicats : glisser sa jarretière dans la poche de son père défunt, substituer des copies de ses décorations aux originales avant la fermeture du cercueil, falsifier son testament afin d'éviter que son mari en bénéficie. Ulrich assiste impuissant à ces facéties qui le poussent hors du monde trivial en bravant les tabous. Il a beau tétaniser sa sœur en lui infligeant le traitement théorique de l'exactitude, il a besoin d'elle et s'en veut de lui laisser le champ libre jusqu'à ce qu'elle prenne l'initiative de l'entraîner à l'inceste. Sans doute cette contradiction (et cette contrariété) apparemment inévitables contribueront-elles à l'échec de l'expérience.
Celle-ci repose, on l'a vu, sur le constat du caractère flou des limites entre les deux sexes. Ulrich médite ainsi : "Pourtant la Nature donne à l'homme des mamelons et à la femme un rudiment de sexe viril sans qu'on en puisse conclure que nos ancêtres aient été hermaphrodites. Psychiquement non plus, ce n'étaient pas des androgynes. Il faut donc que la double possibilité de la vision "donnante" et de la vision "prenante" ait été reçue du dehors, telle une double-face de la Nature ; de toutes manières, cela est beaucoup plus ancien que la différence des sexes qui en ont tiré plus tard leur vêtement... psychique." (29)
Au terme de l'expérience, rapportée pour l'essentiel dans le chapitre consacré au "Voyage au Paradis", le frère et la sœur admettent qu'ils ont échoué. Ils voulaient trouver la porte du paradis et se tuer en cas d'échec. Lorsqu'Ulrich,
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le premier, demande à sa sœur si elle accepte de mourir sur le champ en sa compagnie, "Agathe aurait pu dire oui, peut-être. Elle ne comprit pas pourquoi il lui parut plus sincère de secouer lentement la tête et de dire non. - Même cette résolution, nous l'avons perdue, constata Ulrich." (852) Il n'est vraisemblablement pas innocent que ce soit lui et non elle qui pose la question de prime abord, sans doute pour obliger l'autre à avouer le premier, ou plus exactement la première, même s'il a l'honnêteté du pluriel : "..nous l'avons perdue." Ce pluriel n'est peut-être d'ailleurs qu'une formule de politesse plutôt ambiguë...
Quoiqu'il en soit, au-delà du langage, les faits subsistent : Ulrich a utilisé sa sœur pour éprouver, l'espace d'un instant, la bisexualité. L'instant évanoui, il quitte l'Ile de la Félicité pour retourner affronter le monde extérieur, animé d'une foi et d'une énergie nouvelles. Agathe est "lâchée" : elle sombre dans un "passives Weibchendasein", pour reprendre le terme d'Agata Schwartz7: le Dasein féminin. En effet "survient un employé de banque ou un professeur, et ce petit animal emplit lentement le vide qui était tendu comme un ciel crépusculaire." (ibid.) ; la Ronde de Schnitzler continue...En quelque sorte, Ulrich la chasse et la bannit en tant que moitié féminine de lui-même.
Quant à lui, il reste l'homme de l'esprit, de la forme sans matière. Agathe attendait ce moment : "C'était comme une mélodie sans notes, un tableau sans forme. Je savais que cela viendrait un jour vers moi de l'extérieur, que ce serait ce qui m'anime, ce grâce à quoi il ne m'arriverait plus de mal, ni dans la vie, ni dans la mort..." ; et Ulrich de répliquer : "...en la parodiant, avec une vilenie dont il se tourmentait lui-même : - C'est une nostalgie, un manque : la forme est là, seule manque la matière." (852)
Le côté parodique n'est pas mentionné au hasard, ni la gêne qu'il suscite chez Ulrich ; c'est probablement la distance que l'homme d'esprit veut imprimer à ce trait weiningerien.
Agathe parle le langage du corps. Ulrich fait allusion à "la volonté qui, grâce au développement progressif de l'intelligence et de la raison, se soumet les désirs, c'est-à-dire l'instinct, par le moyen de la réflexion et de la décision qui s'ensuit !" (45) Agathe réplique qu'elle ne comprend pas parce qu'elle est "bête" et conclut : "Je suis donc probablement mauvaise, puisque je n'assimile pas ce que je comprends." (ibid.) Elle persiste à avouer sa différence avec son frère :
7 Schwartz, Agata : Utopie, Utopismus und Dystopie in Der Mann ohne Eigenschaften. Robert Musils utopisches Konzept aus geschlechtsspezifischer Sicht, Frankfurt am M. :
"Tu es fait autrement que moi : en moi les choses demeurent parce que je ne sais qu'en faire, voilà ma bonne mémoire ! J'ai une mémoire terrible parce que je suis idiote !" (46)...où l'on retrouve l'hénotisme.
Autant dire, et le récit s'en charge, "qu'Agathe avait une manière de faire le mal qui excluait la pensée même du mal." (48) L'ironie musilienne précise que lorsqu'Agathe se voit dans l'incapacité d'être bonne de son propre gré, le propos est "aussi augustinien que possible (...) Je ne comprends pas - poursuit-elle - quand je fais le bien, quand je fais le mal, seule sa grâce - celle du Tout-Puissant - peut m'emporter vers le haut." (769) Il est vrai qu'envisagée globalement, la thèse de Weininger rappelle un tant soit peu certains principes des Pères de l'Eglise.
Dans une perspective relativement proche, Lindner, le mentor d'Agathe, estime que "la procréation n'est ennoblie et éveillée au-dessus d'un obscur esclavage que si on la sacrifie par la fidélité et la conscience, que si on la subordonne aux idéaux de l'esprit." (768) Dans l'esprit d'Ulrich, l'union doit être stérile pour porter ses fruits.
En fait, le discours moralisateur de Lindner apparaît un peu comme l'ombre terrestre de la pensée d'Ulrich, déformée ou plutôt altérée dans sa projection, comme si elle était toujours plus pâle ou moins aboutie. C'est auprès de lui qu'Agathe se réfugie ou se confie lorsque son contact avec son frère l'a quelque peu tétanisée. Lindner pastiche alors Weininger sur le thème de la libération de la femme : "Eveiller en vous la femme, en quelque sorte, le contrepoids de la femme, fortifier Marie contre Eve." (768)
Clarisse représente une variation chaotique de l'"Autre état". Elle a, comme le tout jeune Ulrich autrefois, de grandes ambitions. Le monde masculin l'empêchant de les satisfaire elle-même, elle se met dans le rôle de la femme qui soutient un génie, celui qu'elle prend pour un génie musical : son homme, Walter. Lorsqu'elle comprend qu'il est à la vérité très médiocre et qu'il veut la ravaler à son état de femme ordinaire, épouse et servante, elle résiste par un cri. Elle va se focaliser sur la libération d'un tueur de femmes : Moosbrugger, dont Musil avait suivi la chronique judiciaire en 1912.
Son attitude est reliée aux différents aspects de la bisexualité précédemment décrits à plus d'un titre. Face à une femme qu'il tue, Moosbrugger veut en fait se purifier de cette tendance qu'il éprouve en lui, comme une partie de son être, qui est la tentation offerte du crime sexuel (i.e. de l'acte sexuel librement offert) au moment de la rencontre avec une prostituée. En réalité, il ne
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la perçoit pas comme un être humain, il la sent comme une part de lui-même qu'il doit extirper.
Interné, Moosbrugger devient asocial, ou plus précisément exclu de la société. De ce fait, il devient un être pur dont l'attitude, selon Clarisse, n'est pas condamnable, car la condamnation doit se situer dans un contexte social défini. Les expériences de Moosbrugger ne sont pas communicables en raison de son isolement. De ce fait, elles n'ont aucune implication morale, car il n'y a de morale qu'au sein d'une collectivité8. Tout se passe comme si l'asile était une autre Ile de la Félicité, reflet de celle qu'habitèrent un moment Ulrich et Agathe. Mais justement un reflet chaotique, pâle, caricatural. Pour rejoindre Moosbrugger, Clarisse doit se départir de sa féminité de sorte que la polarité soit inversée au moment de sa rencontre avec le tueur.
Lors de sa visite à l'asile, elle revêt une blouse blanche : "Clarisse, en se glissant dans la sienne, sentit sa force étrangement grandir. Elle était là comme un petit médecin. Elle se sentit virile et très blanche." (353) Le personnel (358) et les patients (362) l'appellent "Monsieur". Il s'agit par là de nier la sexualité imposée par l'homme : son hermaphrodisme et sa "frigidité" permettent à Clarisse de prendre ses distances.
Ulrich voit de l'hystérie dans cette volonté dont fait preuve Clarisse, en vue de libérer son propre corps du schéma masculin. Or l'hystérie constitue une menace pour l'ordre patriarcal.
Clarisse, on l'a vu plus haut, avait déjà tenté pareille entreprise dans le tissu social normal avec Meingast qu'elle a séduit. Affirmant son hermaphrodisme elle envisageait de sortir d'elle-même pour habiter le double de son partenaire. Mais, pour Ulrich comme pour Clarisse, le tissu social est hostile à cette tentative. Néanmoins, tant à la porte du Paradis (Ulrich/Agathe) qu'à celle de l'asile (Clarisse/Moosbrugger), les protagonistes échouent dans leur aventure.
Tandis que l'échec de Weininger l'avait conduit au suicide, l'inachèvement de l'Homme sans qualités laisse planer le doute sur le destin du couple mythique. Musil a conféré à cette seconde partie du roman une grande importance, tant en volume que sur le fond des idées. Ironie et distance sont caractéristiques, dira-t-on, de l'esprit de l'auteur qui fustige aussi bien la société médiocre et corrompue dans la première partie, qu'un nihilisme angéliste, rétrograde et infantile, voire dangereux, dans la seconde. Un tel jugement relève, selon toute vraisemblance, de la sagesse la plus élémentaire. Qu'il nous soit
8 Beard, Philip H., Clarisse und Moosbrugger vs. Ulrich/Agathe ; der "andere Zustand" aus neuer Sicht, Modern austrian literature, vol.9, 1976, n°3/4, p. 119.
permis, cependant, d'exprimer notre perplexité vis-à-vis du sort peu avantageux réservé au personnage d'Agathe. Ulrich n'a peut-être pas tout perdu ; elle, si...