APERÇU HISTORIQUE DE
L'HISTOIRE DES
TECHNIQUES EN FRANCE
Gérard EMPTOZ
L'histoire des techniques en tant que discipline scientifique a mis très longtemps à être reconnue, et elle est la plus jeune des disciplines historiques, pour reprendre l'expression de l'historien Bertand Gille.
Un tel constat, dressé par l'un de ceux qui ont cherché à promouvoir ce domaine de la recherche historique, dans la lignée des initiatives prises à partir des années 1930 comme on le verra plus loin, peut être relié à un problème français plus général.
On constate en effet dans de nombreuses circonstances qu'une vision assez particulière des rapports qui existent entre la science et la technique ainsi que l'industrie est couramment affichée. Il y apparaît que la science semble primer sur la technique, et la technique est souvent considérée comme une application de la science. Résultat de notre éducation, de l'organisation de l'enseignement, des structures de formation intervenantes, ou d'autres facteurs, l'enseignement technique est l'objet de perpétuelles remises en cause depuis plus d'un siècle. Cette conception positiviste de la science vis à vis de la technique a donc marqué notre culture.
Or ce schéma, qui semble perdurer encore à l'époque actuelle, est en fait très simplifié et réducteur. Il induit en tout cas une perception inexacte de la réalité, même si les relations entre science et technique ont énormément évolué avec la pénétration massive de la recherche scientifique dans les industries. Cette différence de perception est sensible lorsqu'on fait des comparaisons avec des pays étrangers. Dans beaucoup d'entre eux, et en particulier ceux ayant des productions scientifiques de premier rang (États-Unis, Allemagne, etc), les productions techniques ont une place tout à fait reconnue, et elles sont souvent placées sur un plan d'égalité avec les productions scientifiques.
Ces remarques préliminaires serviront ici à signaler d'entrée de jeu que le développement en France de la culture technique, domaine où l'histoire doit naturellement tenir une place de choix, est incontournable pour comprendre
le présent et imaginer le futur, se trouve placé dans un contexte très particulier que des travaux récents ont cherché à analyser en vue de proposer des solutions adaptées à sa promotion.
Lorsqu'on examine sur des périodes historiques étendues le développement de l'histoire des techniques en France on peut distinguer plusieurs étapes. Bien que très schématisée, la description qui va en être donnée permet de fournir quelques repères sur le sujet et d'en saisir l'évolution au cours du temps.
De manière générale, nous identifierons trois grandes périodes qui seront évoquées maintenant.
I. PREMIÈRE PÉRIODE
Une première période pour l'histoire des techniques est celle que nous ferons partir du Moyen-Age pour aller jusqu'au début du 19e siècle. Elle correspond à ce qui pourrait être appelé une "pré-histoire" de la discipline.
Au préalable, précisons qu'on pourrait remonter plus loin dans le temps pour étudier les modalités de mémorisation des savoirs techniques. Cependant pour nous limiter à l'histoire de notre territoire national, nous avons ici choisi de ne pas considérer ces périodes anciennes, qu'on rattache à l'Antiquité et la période gallo-romaine en particulier.
La période ainsi définie, qui correspond à une longue histoire, depuis l'an mil jusqu'au 18e siècle, connaît un développement technique aux multiples facettes, sur lequel nous ne nous étendrons pas ici, et qui voit notre pays s'organiser politiquement et se doter de moyens de production de plus en plus diversifiés.
Lorsqu'on examine de plus près cette longue période, il apparaît que l'histoire des techniques n'existe ni en tant que préoccupation intellectuelle ni en tant que discipline. Cependant elle existe par nécessité, car elle constitue un instrument de transmission des savoirs pour les différents métiers qui permettent à la société de fonctionner et de produire.
Jusqu'à l'invention de l'imprimerie, c'est à dire jusque vers 1450, la transmission de savoirs techniques s'est surtout faite oralement. L'histoire des différentes techniques se raconte mais ne s'écrit que très rarement. Il reste néanmoins un nombre important de témoignages pour les périodes les plus anciennes (Moyen-Age et Renaissance) sous forme de manuscrits et surtout de représentations iconographiques. Ils permettent de connaître les niveaux techniques atteints, en particulier en ce qui concerne les innovations du Moyen-Age. Il reste aussi des représentations (vitraux, peintures, enluminures, statues) et des objets qui permettent de connaître l'ancienneté de certaines techniques transmises de génération en génération.
Mais on ne peut pas dire qu'on y trouve une histoire des techniques écrite qui cherche à décrire et à interpréter les événements. Par la suite, avec
l'apparition de l'imprimerie, la transmission des savoirs peut profiter du livre comme moyen de diffusion de l'information technique. Ainsi dans les premiers ouvrages techniques imprimés portant sur différents domaines, on peut trouver des descriptions des techniques de périodes antérieures.
Progressivement, on assiste à un accroissement progressif de l'intérêt porté par les milieux intellectuels pour la technique.
Au cours des 16e, 17e et 18e siècles, on observe plusieurs formes d'intérêt, qui se traduisent par des publications, par la création de collections d'objets techniques (cabinets de curiosités), le tout inséré dans un environnement intellectuel et politique favorable à la technique, en particulier lors la création de l'Académie des Sciences (en 1666) avec l'appui des pouvoirs publics, sous l'impulsion de Colbert en particulier.
Parmi les publications significatives de cette période, on peut d'abord signaler les "Théatrum Machinarum" de la Renaissance, même s'ils sont plutôt rares en France par rapport à l'Allemagne et à l'Italie. Viennent ensuite des ouvrages de savants du 17e siècle, puis les grands traités et encyclopédies du 18e siècle, tels que :
-Machines approuvées par MM. de l'Académie des Sciences (à partir de 1666) ;
-Description (et perfection) des arts et métiers par Messieurs de l'Académie des sciences (1760-1792) ;
-Encyclopédie, de Diderot et d'Alembert (1751-1780).
Il convient aussi de signaler l'apparition d'une littérature technique sur des sujets spécialisés, qui constituent des sommes où les techniques du passé sont décrites par des ingénieurs.
Enfin il faut noter la parution des premiers périodiques techniques de la fin du 18e siècle. Remarquons que, si en France la littérature technique est déjà abondante, il n'existe pas, et ceci jusqu'au milieu du siècle suivant, d'intérêt spécifique pour l'histoire des techniques, tel qu'on le trouve en Allemagne par exemple. C'est en effet dans ce dernier pays que les premières publications en histoire des techniques apparaissent la fin du 18e siècle, comme on le verra plus loin.
II. DEUXIÈME PÉRIODE
La deuxième période que nous pouvons identifier, s'étend du début du 19e siècle aux années 1930. Elle voit naître un intérêt certain pour l'histoire des techniques. Si elle existe, comme on le verra, il s'agit d'une première ébauche de la discipline. De plus elle se présente non pas sous une forme indépendante, mais sous un forme intégrée dans les modes de transmission des connaissances sans avoir de statut particulier.
Sur le plan général, cette période correspond à l'entrée du monde occidental dans le mouvement de la Révolution industrielle. Ce mouvement
complexe, touchant des secteurs différents de l'économie (textile, extraction houillère, sidérurgie, construction mécanique, puis d'autres domaines) dans des zones géographiques différentes (Grande-Bretagne, puis France et l'Europe continentale, les États-Unis), provoquent leur mécanisation et leur industrialisation. Les environnements vont être complètement changés, avec des répercussions économiques et sociales bien connues. Ces événements font entrer la technique comme facteur décisif de l'évolution des sociétés.
Le cas de la France est particulier sous cet angle. La fin du 18e siècle et le début du 19e siècle correspondent en effet à un tournant important vis à vis des périodes précédentes, avec la création de nouvelle structures de formation vouées aux sciences et aux techniques. Issues de la Révolution française, il s'agit en particulier : de l'École polytechnique (1794), de l'École Normale Supérieure (1794), et du Conservatoire des arts et métiers (créé en 1794) ; puis, liées à l'École polytechnique, des écoles d'application : l'École des Mines de Paris (créée en 1785, réorganisée en 1794), l'École des Ponts et Chaussées (créée en 1747, réorganisée en 1799), et l'École de l'artillerie et du génie de Metz, pour ne citer que les principaux établissements.
L'intérêt pour les savoirs et les inventions et objets techniques du passé est alors lié à la transmission des savoirs. On va incorporer les acquis du passé dans la formation, et l'histoire n'est pas isolée du présent.
Il est intéressant de remarquer avec l'historien B. Gille que le plus ancien ouvrage d'histoire des techniques est dû à l'Allemand Beckmann, qui a publié à Leipzig une contribution à l'histoire des inventions. Cet ouvrage est suivi de peu par celui dû à J.H.M. Poppe qui a publié, à Goettingen, une histoire plus générale en 3 volumes. Ceci souligne non seulement l'émergence d'une nouvelle branche de l'histoire, mais aussi le rôle de premier plan joué par les pays allemands dans ce processus. Il faut sans doute y percevoir une sensibilité culturelle plus marquée vis à vis de la technicité de la société et de ses racines culturelles.
Durant le siècle dernier, il semble que pour les français la préoccupation pour l'histoire des techniques, bien que moins visible car aucun ouvrage comparable ne paraît, est cependant perceptible tant du côté des techniciens que de celui des économistes, des sociologues, des philosophes, ou des historiens. Elle émerge toutefois sous différents aspects et dans plusieurs cadres que nous tenterons d'identifier :
a)- Les cours enseignés dans les différentes écoles techniques citées plus haut, ainsi qu'au Conservatoire des arts et métiers à partir de 1819 avec la création des quatre premières chaires d'enseignement, et à l'École Centrale des Arts et Manufactures, créée en 1829, contiennent souvent des références à l'histoire de la discipline enseignée. Il en sera de même dans les différentes écoles créées au cours du 19e siècle tant à Paris qu'en province. L'histoire est généralement considérée comme une très bon outil
pédagogique, et elle fait partie des enseignements pour la description et la compréhension des techniques.
b)- Les collections d'objets techniques : le Conservatoire des Arts et Métiers est le meilleur exemple : les collections de l'Hôtel de Mortagne, organisés par Vaucanson au 18e siècle, vont servir dès la création de l'établissement, à la démonstration des techniques. Puis, celles-ci ne cesseront d'être enrichies pour les besoins de l'enseignement afin de monter l'état le plus avancé des techniques enseignées. Ainsi, le passé et le présent se côtoient sans rupture. Dans les autres établissement on trouve aussi de nombreuses collections de machines et de modèles réduits, destinés à l'enseignement et dont l'utilisation va perdurer jusqu'au 20e siècle.
c)- Les ouvrages techniques comprennent souvent des descriptions historiques portant sur les sujets traités. Par exemple, on peut ici citer parmi les nombreux traités de référence, comme ceux de E.
Armengaud (Aîné) sur les moteurs hydrauliques ou sur les machines à vapeur, ou ceux de Witz sur les moteurs.
Il faut aussi souligner le fort développement de la littérature technique, surtout à partir du milieu du 19e siècle, qui donne lieu à toutes sortes de publications sur les techniques y compris sur celles du passé.
d)- Les publications de popularisation ou de vulgarisation des différentes techniques, très en vogue au milieu du siècle dernier, ont souvent un caractère historique prononcé. Les Merveilles de l'industrie, et les Merveilles de la science dues à Louis Figuier sont un très bon exemple. Il en existe un grand nombre et ces publications connaissent un grand succès auprès du public, suscitant au passage des vocations chez de jeunes lecteurs. On peut ajouter aussi la présence des techniques dans la littérature. Par exemple, Jules Verne est encouragé par son éditeur Hetzel à faire de la technique-fiction dans ses romans.
e)- La sauvegarde de savoir-faire médiévaux pour la restauration des monuments historiques est aussi un thème important qui contribue à développer des recherches. Par exemple : Viollet le Duc qui sauve d'importants monuments romains et gothiques en reconstituant des éléments manquants, ou à remplacer après un travail de recherche très approfondi sur les techniques qui avaient été utilisées plusieurs siècles auparavant. De même les travaux de restauration de peintures et de fresques suscitent des recherches de la part des chimistes comme L.-J. Thénard ou M.-E. Chevreul, qui vont se poser en conséquence la question des savoirs et des produits utilisés au cours de périodes anciennes.
f)- Les monographies historiques concernant différentes techniques dont le début semble se situer en Allemagne et en Grande-Bretagne.
En France nous pouvons citer les ouvrages de : A. Blanchet sur l'histoire du papier (1900), de C. Frémont pour des monographies d'outils (années
1920), du Cdt Lefebvre des Nouettes sur l'attelage du cheval à travers les âges (1931), etc...
Le premier livre sur l'histoire des inventions, dû à A. Espinas, paraît dans les dernières années du 19e siècle. On ne peut que constater que cette parution intervient longtemps après les ouvrages de Beckmann et de Poppe.
Toutefois, il serait injuste de simplifier ainsi le décalage qui vient d'être noté. La vulgarisation citée plus haut a été un instrument de sensibilisation et de réhabilitation des faits techniques. D'ailleurs l'industrialisation qui transforme progressivement le pays ne cesse de poser des questions sur le passé. Dans ce cadre, une autre forme de sensibilisation se manifeste à l'occasion des grandes Expositions internationales qui ponctuent la deuxième moitié du XIXe siècle. Ces manifestations tendent à valoriser les techniques et les industries de chaque pays représenté, tout en insistant sur le poids des sciences dans le développement technique et industriel. Ces événements semblent relever en France d'une idéologie qui affiche ses certitudes quant au pouvoir, apparemment illimité, des sciences au service de la société.
g)- Enfin, au tournant du 20e siècle, paraissent les premières études qui utilisent le fait technique dans des explications globales. L'histoire des techniques entre ainsi dans l'histoire.
Soulignons à ce propos le rôle joué par le marxisme et le positivisme au siècle dernier. Les livres de Paul Mantoux et celui de Charles Ballot sont des illustrations de ces courants dans les premières années du 20e siècle.
III. TROISIÈME PÉRIODE
La troisième période est celle de l'établissement de l'histoire des techniques en tant que domaine de recherche indépendant. C'est la période au cours de laquelle en France l'histoire des techniques acquiert son identité intellectuelle.
Elle s'étend des années 1930 à nos jours. Plus précisément, on peut y distinguer trois étapes : a) la période initiale, qui va des années 1930 au début des années 1960 ; b) l'étape dite des "pères fondateurs", qui recouvre les décennies 1960-1970 ; c) l'étape contemporaine enfin.
Au cours de cette soixantaine d'années, on va observer la reconnaissance par les historiens de l'existence d'un nouveau champ scientifique avec une légitime autonomie. Après la période de gestation observée plus haut, l'histoire des techniques peut définir son champ propre par rapport aux autres histoires : histoire des sciences, histoire économique, histoire sociale, histoire politique, etc.
Après une impulsion initiale donnée dans les années 1930, suivie l'interruption de la deuxième guerre mondiale, l'autonomie de l'histoire des techniques sera confirmée par la génération suivante. Cependant, le
véritable démarrage ne semble véritablement apparaître que, dans les années 1980, encore plus tard qu'on aurait pu le penser. Ceci indique l'ampleur des difficultés rencontrées par les protagonistes, l'étendue des réticences à surmonter, et la nature des hésitations des institutions et des membres de la communauté scientifique. Nous essayons d'en évoquer ici les grandes lignes.
a) - De l'avis général des spécialistes qui ont étudié cette période, l'étape initiale se caractérise par une nette prise de conscience dans les années 1930 par les historiens de la nécessité de donner place à une nouvelle discipline qui soit entièrement consacrée à l'histoire des techniques. Dans la réalité elle devra se positionner par rapport à l'histoire des sciences qui est une discipline reconnue. Elle se développera dans son sillage, soutenue par des milieux scientifiques assez marqués sur le plan idéologique.
Le fait le plus marquant est le manifeste publié par Lucien Febvre et Marc Bloch en 1935 dans les Annales, publication de l'École historique qui porte ce même nom. Un numéro entier a été consacré à l'histoire des techniques, dans lequel sont analysés l'intérêt et les difficultés rencontrées par cette nouvelle branche de l'histoire. L. Febvre voit l'établissement progressif d'une véritable histoire des techniques avec trois niveaux : une œuvre de techniciens, avec la construction d'une histoire purement technique, puis une analyse historique des rapports entre la science et la technique, et enfin une intégration de cette histoire dans le cadre des autres disciplines (histoires de l'économique, sociale, politique, etc). Toutes ensemble elles doivent faire l'Histoire (avec une lettre majuscule). L. Febvre recommandait l'organisation d'une "coopérative de travail" qui associerait les historiens de chaque élément du système technique étudié.
Cependant ce manifeste, qui marque en France l'apparition d'un nouveau domaine de recherche, n'est pas suivi immédiatement de nouveaux travaux faute d'appuis et de moyens suffisants.
Les publications qui paraissent sont généralement calquées sur les modèles des monographies techniques apparues au cours de la période antérieure. On peut citer par exemple : (Quennedy - l'histoire de la construction en bois à Rouen, les monographies de Dollfus et Geoffray sur la locomotion terrestre, Haudricourt et Delamarre : l'homme et la charrue, etc....).
Interrompue par la guerre, cette étape aux résultats encore modestes est cependant importante. Elle donne une base à la recherche future, et à ses orientation scientifiques.
b) - La seconde étape est celle des années 1960-70 au cours desquelles l'histoire des techniques est reconnue comme domaine scientifique de recherche avec une identité propre. Parmi les intervenants, deux personnalités dominent : Maurice Daumas et Bertrand Gille. Ces années
sont marquées par la parution en 1978 de leurs deux grands ouvrages, par la suite devenus des références pour les historiens des techniques, étant donné l'importance des événements étudiés, les thématiques abordées et les idées avancées.
Précisons que si l'œuvre de M. Daumas représente essentiellement une histoire "technique" des techniques, dont les évolutions sont suivies, par grandes branches (à l'intérieur évidemment d'une large périodisation), de son côté celle de B. Gille tente de porter un regard très analytique sur l'évolution technique, depuis le néolithique jusqu'à l'époque contemporaine. Il y intègre les évolutions économiques, sociales et politiques. Comme modèle d'analyse il propose le structuralisme, avec en particulier la notion de système technique. Et dans son ouvrage il étudie en particulier les relations des techniques avec les sciences, le langage, la société, le droit et la politique, qu'il complète avec un très intéressant "essai sur la connaissance techniques".
Comme c'est aussi le cas dans de nombreux pays étrangers, les années 1960 et 1970 sont une période de renaissance des musées des sciences et des techniques. Dans ce contexte, favorable à la présentation au public des objets du passé, l'histoire des techniques trouve une place consolidée et elle (re)commence à s'organiser institutionnellement en France. Parmi les musées des techniques créés durant ces années figurent le Musée du fer à Jarville, près de Nancy, en 1966, le Musée français du chemin de fer à Mulhouse, en 1969, le Musée des transports urbains créée en 1955, s'installe à Saint-Mandé en 1971 ; la même année, est lancé le projet du Musée minier de Lewarde, près de Douai.
C'est à la même époque que sont créés au CNAM deux pôles essentiels de formation et de diffusion des connaissances. En 1960, la fondation du Centre de Documentation en Histoire des Techniques (CDHT), et en 1969 la création de la première chaire d'Histoire des techniques modernes et contemporaines. M. Daumas qui depuis plusieurs années dirige le musée de cette institution, y met en place un cursus qui attire de nombreux auditeurs.
Au niveau international, la création de l'ICOHTEC (Comité international pour la coopération en histoire des techniques) revêt une grande importance, avec l'apparition d'un lieu de rencontres et d'échanges international qui contribue à renforcer les acquis de la discipline dans plusieurs pays. M. Daumas y joue un rôle de premier plan
Enfin la Société française d'histoire des sciences et des techniques est créée en 1978, prenant la suite du Groupe Français des Historiens des Sciences, existant déjà depuis une vingtaine d'années. Le terme "des techniques" figure désormais à égalité avec celui "des sciences".
Ainsi, progressivement, se met en place une institutionnalisation de la discipline en France. Cependant, ces différentes créations ne sont pas encore suffisantes pour qu'une reconnaissance réelle de son autonomie soit
obtenue. C'est par une autre voie, celle de la recherche sur le terrain par laquelle la discipline va être sollicitée plus fortement.
En effet, vers la fin des années 1970, se précise un intérêt grandissant pour ce qu'on a l'habitude d'appeler l'archéologie industrielle. Née en Grande-Bretagne, cette activité se développe dans tous les pays industrialisé qui voient à l'époque s'effondrer des pans entiers de leurs industries et apparaître des restructurations en profondeur des tissus économiques. Le mouvement ne prend d'importance en France qu'au début des années 1980 lorsque les pouvoirs publics (en particulier ceux de la Culture) viennent soutenir les actions engagées par le mouvement associatif.
Parallèlement, des publications nouvelles voient le jour comme : L'Archéologie industrielle en France, Culture Technique, Milieux, ou Technologie, idéologie et pratiques. Par ailleurs, on observe un renouveau de la muséologie des techniques, avec l'apparition de musées de sites, le plus souvent sur des lieux importants de l'histoire industrielle française. Ainsi, le lieu phare est certainement celui du Creusot, avec la fondation en 1974 de l'Écomusée du même nom. Il sera suivi par d'autres musées techniques, tels celui de Fourmies-Trelon ou celui des Forges de Buffon. Dans la poursuite des actions en faveur du développement de la culture scientifique et technique viendra plus tard, en 1984, le grand projet qui aboutira à la création de la Cité des Sciences et de l'Industrie de La Villette. On notera que le mot industrie y a été mis sur le même rang que celui de la science.
En 1981, le mouvement d'intérêt pour le patrimoine industriel devient structuré, à l'occasion d'un congrès international tenu à Lyon et Grenoble, avec la création du Comité de liaison et d'information pour l'étude et la mise en valeur du patrimoine industriel (CILAC). Ces événements vont contribuer à accentuer la "demande" pour le développement de l'histoire des techniques, qui est apparue comme nécessaire pour l'étude et la mise en valeur du patrimoine industriel. Celui-ci ne cesse de questionner les chercheurs qui mènent sur le terrain des études de sites, de machines et d'autres témoins du passé des industries. Et comme cela a été signalé plus haut, les réflexions sur le développement de la culture technique rejoignent ces mouvements. Ajoutons toutefois que malgré les efforts réalisés l'histoire des techniques "reste isolée" pour reprendre ce qu'en dit B. Gille en 1978 dans l'introduction de son livre.
c) - C'est dans les années 1980 qu'émerge une reconnaissance scientifique décisive. Suite à tous les événements qui viennent d'être évoqués, la question se pose de mettre en œuvre des formations. Au niveau universitaire, on voit la création de formations de DEA en histoire des sciences, mais un d'entre eux prend en compte, de manière limitée, l'histoire des techniques. C'est alors que des historiens qui s'intéressent au patrimoine
industriel souhaitent qu'une réflexion soit engagée au niveau national. C'est ainsi qu'après une enquête réalisée auprès de tous les spécialistes, est publié en 1986 un rapport, réalisé à la demande de la DBMIST (Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Direction des Bibliothèques, Musées et de l'Information Scientifique et Technique), qui dresse un état des lieux.
Cette étude fait apparaître la nécessité d'un soutien des instances officielles (universités, CNRS en particulier) qui devrait être très précis en vue de réaliser la consolidation d'un ensemble apparu très hétérogène et très dispersé. Parmi les propositions avancées, on trouve l'idée de créer des lieux de formation spécialisés, et au plus haut niveau universitaire (de DEA), pour assurer des cursus de formation à la recherche. Certaine propositions furent bien accueillies par les instances officielles, et furent concrétisées peu après. En particulier, la Mission scientifique du Ministère décida de créer en 1987 le DEA d'histoire des techniques à Paris, avec la participation conjointe de trois établissements d'enseignement supérieur : le CNAM, l'EHESS et l'Université de Paris IV Sorbonne. C'était une reconnaissance essentielle pour le développement de la discipline.
La suite nous indique que le choix fait d'investir dans une filière de formation à la recherche en histoire des techniques aussi ouverte que possible sur les aspects techniques, économiques et sociaux, a été certainement un bon choix. Il est manifeste que dans les promotions d'étudiants on trouve d'excellents chercheurs et des spécialistes déjà appréciés en différentes institutions (de recherche, de formation) et des musées techniques.
Cette création de ce DEA, la consolidation de l'histoire des techniques dans d'autres DEA, les travaux et les thèses qui en ont résulté, les publications et toutes les activités scientifiques induites ont alors contribué à faire surgir une nouvelle génération d'historiens, qui n'a pas manqué d'être remarquée à l'étranger.
Un simple regard sur la montée progressive des publications consacrées à l'histoire des techniques constitue d'ailleurs un élément significatif.
Dans la liste annexée, sont regroupés quelques uns des ouvrages offrant des perspectives générales, qui ont été publiés en langue française depuis le milieu des années 1980*. Il faudrait aussi ajouter à cette liste celle des ouvrages, études et articles traitant de sujets particuliers qui deviennent toujours plus nombreux. Des thèmes comme l'électricité, l'aluminium, la sidérurgie, la formation des ingénieurs et des techniciens, ou d'autres sujets spécialisés ont donné lieu à des publications qui attestent une fois de plus du développement marqué de l'histoire des techniques en France.
RÉFÉRENCES
Quelques titres d'ouvrages généraux récents
COMBARNOUS, M. (1984). Les techniques et la technicité. Paris : Ed. Sociales
CARON,F. (1985). Le résistible déclin des sociétés industrielles. Paris : Lib. académique Perrin.
RUSSO, F. (1986). Introduction à l'histoire des techniques. Paris : Librairie A.Blanchard.
HAUDRICOURT, G.-A. (1987). La Technologie science humaine. Recherches d'histoire et d'ethnologie des techniques. Préface de François SIGAUT. Paris : Ed. Maisons des Sciences de l'Homme. PERRIN, J. (1988). Comment naissent les techniques. Paris : Publisud. JACOMY, B. (1990). Une histoire des techniques. Paris : Seuil.
BELTRAN, A. & GRISET, P. (1990). Histoire des techniques aux XIXe et XXe siècles. Paris : Armand Colin.
AMOURETTI, M. C. & COMET, G. (éd.) (1994). L'évolution des techniques est-elle autonome ? Cahiers d'histoire des techniques, Université de Provence.
- Pour penser la technique, Alliage, n° 21, N° spécial automne-hiver 1994 FLICHY, P. (1995). L'innovation technique. Paris : La Découverte.