NATACHA GODBOUT
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RELATIONS ENTRE L’ABUS SEXUEL ET L’AJUSTEMENT DYADIQUE CHEZ L’HOMME
Mémoire présenté à
La Faculté des études supérieures de !’Université Laval pour l’obtention
du grade de maître en psychologie (M.Ps.)
École de psychologie
FACULTÉ DES SCIENCES SOCIALES UNIVERSITÉ LAVAL
DÉCEMBRE 2003
RÉSUMÉ
L’objectif de la présente étude est d’évaluer la relation entre l’abus sexuel chez l’homme et l’ajustement dyadique, à l’aide de modèles théoriques intégrant l’attachement (échelles d’anxiété et d’évitement) et la détresse psychologique. Les participants sont 316 hommes qui forment un échantillon représentatif des Québécois francophones en relation de couple. Des analyses d’équations structurales indiquent un bon ajustement entre les modèles théoriques et les données, tant pour l’échelle d’anxiété que pour l’échelle d’évitement. D’une part, il appert que l’abus sexuel influence indirectement l’ajustement dyadique par le biais de l’échelle d’anxiété face à l’abandon et de la détresse
psychologique. D’autre part, les résultats n’indiquent aucun lien entre l’abus sexuel et l’évitement de l’intimité, bien que cette dernière variable influence directement et indirectement l’ajustement dyadique.
STÉPHA# SABOURÏN, PH.D. NATACHA GODBOUT
AVANT-PROPOS
Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans cette aventure. Merci de m’avoir suivi et stimulé dans mon avidité de connaissances nouvelles !
Il m’importe d’abord de remercier mon superviseur, Stéphane Sabourin, qui a su me contaminer de son énergie débordante, de sa curiosité scientifique insatiable et de sa rigueur professionnelle. Chaque rencontre m’a apporté un élan motivationnel. Autant par tes commentaires judicieux que par ta confiance en mes aptitudes, tu as su m’insuffler le désir de foncer et de persévérer dans le monde de la recherche. Merci également pour les belles opportunités offertes. Je dois avouer qu’une certaine nostalgie se mêle à mon plaisir de terminer ma maîtrise...
Merci ensuite à Catherine Bégin, dont le dynamisme donne des ailes! Merci pour le temps consacré en tant que « co-superviseure bénévole » et les riches apprentissages cliniques.
Merci à Danielle Lefebvre qui m’impressionne par son imaginaire débordant qui lui permet d’amener l’Image, qui vaut mille mots pour décrire les dynamiques
conjugales. Merci de m’avoir généreusement donné au plan clinique.
Ce mémoire n’aurait pas été possible sans Y van Lussier qui m’a fourni une importante banque de données et des commentaires judicieux. Merci aussi à Marie- France Lafontaine, Carmen Lemelin et les filles du «lab» pour vos précieuses
informations et vos conseils. Véronique, tes expressions uniques resteront gravées dans ma mémoire ! Mélanie, merci pour tous nos fous rires « thérapeutiques » !
Un gros merci à Hélène Paradis. En plus de m’avoir grandement aidée et d’avoir généreusement contribué à ma formation statistique avec rigueur, savoir et
accoutumance!
Merci à Sébastien, qui a navigué avec moi tout au long de ce périple, dans des eaux parfois déchaînées ! Ton support et ta certitude inébranlable en mes aptitudes sont
des phares qui m’éclairent dans mes jours sombres et qui m’exhortent à me dépasser inlassablement. Merci Isabelle pour ta présence vibrante et ta sensibilité, merci pour la noblesse et la profondeur de ton amitié, nos discussions sans fin me stimulent et ravivent continuellement mon désir d’approfondir « T ADN métaphysique » !
Mes parents, merci pour tout ce que vous êtes et ce que vous faites pour moi. Christiane, qui est si psychologue, merci pour ta compréhension et tes encouragements. Yvon, merci pour la solide confiance que tu as en moi. Vous avez su m’insuffler la force et la ténacité qui vous caractérisent. Karine, petite sœur, tu es revigorante tel un intrépide vent frais...
Bref, merci à tous ceux qui ont contribué à ce projet, chacun de leur façon particulière.
Natacha Godbout Sainte-Foy, le 5 décembre 2003
Résumé... ii
Avant-propos... ni Liste des tableaux... vii
Liste des figures... viii
Introduction générale... 1
Article : Associations entre l’abus sexuel et l’ajustement dyadique chez l’homme Cadre théorique...4
Définition de l’abus sexuel... 7
Corrélais à long terme...8
Relations entre l’abus sexuel et l’adaptation à la vie de couple... 13
Principales limites des études sur l’abus sexuel...14
Traumatisme sexuel et antécédents familiaux... 14
La théorie de l’attachement...15 Consommation d’alcool...18 Hypothèses...19 Méthode...21 Participants... 21 Procédure... 22 Instruments de mesure... 22 ,27 Résultats
Analyses préliminaires... 28
Modèles d’équations structurales... 30
Discussion... 34
Corrélais de l’abus sexuel... 34
Modèles théoriques intégrateurs de l’attachement et de la détresse psychologique...36
Références... 41
Tableaux... 56
Figures... 58
LISTE DES TABLEAUX Tableaux
1 Résumé des analyses corrélationnelles entre l’abus sexuel en enfance et les variables
à l’étude...56
LISTE DES FIGURES Figures
1 Modèles théoriques reflétant les relations entre l’abus sexuel, les antécédents de violence familiale, la consommation d’alcool, l’attachement, la détresse psychologique et l’ajustement dyadique ... 58
2 Schéma du Modèle 1 d’équation structurale qui comprend l’échelle d’anxiété face à l’abandon de l’attachement, afín d’examiner les liens entre l’abus sexuel, l’attachement, la détresse psychologique et l’ajustement dyadique... 59
3 Schéma du Modèle 2 d’équation structurale qui comprend l’échelle d’évitement de l’intimité de l’attachement, afin d’examiner les liens entre l’abus sexuel, l’attachement, la détresse psychologique et l’ajustement dyadique... 60
4 Schéma du Modèle 3 d’équation structurale qui comprend les deux échelles de l’attachement, afin d’examiner les liens entre l’abus sexuel, l’attachement, la détresse psychologique et l’ajustement dyadique... 61
INTRODUCTION GÉNÉRALE
L’intérêt de la communauté scientifique pour Tabus sexuel au cours des dernières décennies ainsi que la plus grande ouverture manifestée aux victimes de ces crimes font de ce phénomène Tun des principaux enjeux sociaux contemporains (Beckett, 1996). De plus, avec le haut taux de victimes d’agression sexuelle, les recherches qui examinent les répercussions à long terme de Tabus sexuel ont des implications considérables sur le plan de l’intervention clinique et des politiques sociales (Briere, 1992).
L’agression sexuelle est généralement perçue comme un acte commis sur une victime féminine et les victimes masculines sont parfois négligées tant par les chercheurs que par les responsables des services d’aide aux victimes (e.g., Budín & Johnson, 1989). En conséquences, la majorité des études sur les séquelles à long terme de Tabus porte sur les victimes féminines. Plusieurs croient qu’il existe un parallélisme étroit entre les répercussions notées chez les femmes et celles rapportées par les hommes. Il semble par contre que les victimes masculines tendent parfois à présenter des symptômes différents (e.g., White, Halpin, Strom, & Santilli, 1988). Ainsi, des études portant spécifiquement sur les hommes sont nécessaires pour identifier les constellations spécifiques de séquelles observées chez ceux-ci.
De même, peu d’études portent sur la relation entre le trauma sexuel vécu durant l’enfance et la relation de couple formée à l’âge adulte. Toutefois, les connaissances actuelles laissent croire que ce trauma tend à affecter négativement la satisfaction conjugale. La documentation scientifique fait notamment état d’un lien entre l’abus sexuel et un risque accru de problèmes conjugaux et de désunions (Bifulco, Brown, & Adler, 1991), une baisse de satisfaction conjugale (Hunter, 1991), des difficultés à
maintenir les relations intimes (Courtois, 1988) et de la méfiance envers autrui (Briere & Runtz, 1987).
Cependant, l’examen de la documentation scientifique sur l’abus sexuel ne conduit pas à !’identification d’un ensemble de symptômes définitivement
caractéristiques au trauma sexuel. L’analyse fait plutôt ressortir la présence d’un large éventail de problèmes subséquents qui s’étendent d’une image négative de soi-même à la dépression (Finkelhor, 1990). En outre, la plupart des chercheurs s’intéressent à un groupe de symptômes particuliers, ce qui peut créer l’impression d’un morcellement dans les impacts à long terme. Notons également que des résultats inconsistants sont rapportés par les chercheurs, notamment au sujet de la consommation de substances (Finkelhor, Hotaling, Lewis, & Smith, 1990; Simpson & Miller, 2002; Widom, Ireland, & Glynn,
1995). Enfin, plusieurs chercheurs critiquent l’absence de cadre conceptuel pour étudier les répercussions de l’abus sexuel.
Puisque ce trauma survient dans le contexte d’une relation humaine, la capacité à former des relations sécurisantes et stables des victimes risque d’être affectée (Runtz & Schallow, 1997). Certains chercheurs ont récemment proposé d’examiner les
répercussions des diverses formes de violence subie en bas âge à partir d’un cadre conceptuel commun. Ainsi, la théorie de l’attachement offre un cadre théorique des plus intéressants pour étudier les séquelles à long terme du trauma sexuel vécu en bas âge. En effet, la théorie de l’attachement tend à expliquer le développement et les distorsions possibles du processus intra psychique dans un contexte relationnel. Elle est fréquemment utilisée comme base conceptuelle pour mieux comprendre les antécédents et les
études révèlent que les familles des victimes d’abus sexuel tendent à être conflictuelles et dysfonctionnelles (Harter, Alexander, & Neimeyer, 1988; Nash, Husley, Sexton,
Harralson, & Lambert, 1993). Il serait ainsi intéressant de vérifier si les victimes d’abus sexuel durant l’enfance présentent également des antécédents de violence familiale.
L’objectif de la présente étude est d’étudier les relations entre le trauma sexuel vécu en bas âge et l’ajustement dyadique chez l’homme, à l’aide d’un modèle qui intègre l’attachement et la détresse psychologique, dans un échantillon représentatif des hommes québécois en relation de couple. Il s’agit également d’examiner si la consommation d’alcool et le contexte de violence familiale sont des variables associées à l’abus sexuel. Des analyses d’équations structurales permettront de vérifier si les modèles théoriques envisagés s’ajustent bien aux données.
ASSOCIATIONS ENTRE L’ABUS SEXUEL ET L’AJUSTEMENT DYADIQUE CHEZ L’HOMME
Phénomène d’actualité, l’agression sexuelle survient en deuxième place parmi les crimes violents, selon la fréquence des déclarations (Statistique de la criminalité au Canada, 1992, 1994). Bien qu’il soit davantage répertorié chez les femmes, ce phénomène touche aussi les hommes. En effet, d’après le rapport de Badgley et al.
(1984), environ un homme sur trois (30,6%) affirme avoir été victime d’infraction d’ordre sexuel durant sa vie et 71% de ces incidents se sont produits la première fois durant l’enfance ou l’adolescence de la victime.
Notons d’emblée que l’abus sexuel n’est pas un phénomène nouveau. Il s’agit plutôt d’un problème endémique sur lequel plusieurs études ont été produites. Depuis les années 1970, on observe d’ailleurs une expansion de la recherche sur les conséquences à long terme qui en découlent. Cette expansion ainsi que la plus grande ouverture
manifestée aux victimes de ces crimes font de l’abus sexuel l’un des principaux enjeux sociaux contemporains (Beckett, 1996). Toutefois, la recherche en ce domaine demeure dans une phase de développement précoce.
Les études soutiennent qu’une proportion non négligeable, soit entre 20% et 28% (Badgley et al., 1984; Statistique Canada, 1999) des abus sexuels sont perpétrés sur les garçons. Plus précisément, la documentation scientifique situe entre 3% et 31% la proportion d’hommes ayant été victimes d’abus sexuels durant l’enfance et/ou
l’adolescence1 au Canada et aux États-Unis (e.g., voir Badgley et al., 1984; Finkelhor, Hotaling, Lewis, & Smith, 1990; Fromuth & Burkhart, 1989; Molnar, Buka, & Kessler,
2001; Polusny & Follette, 1995). Pour sa part, la prevalence d’hommes abusés sexuellement dans la population clinique s’étend entre 13% et 23% (e.g., Polusny & Follette, 1995). Enfin, une étude menée par Stevenson et Gajarsky (1992), auprès d’une population étudiante, rapporte des taux d’abus sexuels subis avant l’âge de 16 ans de 49,5% pour les victimes masculines.
Les écarts observés dans la documentation scientifique s’expliquent par plusieurs divergences méthodologiques (définitions, échantillonnage, techniques de collecte des données, populations étudiées). Par exemple, !’utilisation d’une définition « large » (e.g., contact sexuel alors que vous ne le vouliez pas) est associée à un taux d’abus plus élevé, tandis qu’une définition « étroite » (e.g., contact sexuel forcé subi avant l’âge de 16 ans alors que l’agresseur était plus âgé d’au moins cinq ans) résulte en un taux plus bas. En ce qui concerne les méthodes de sélection des sujets, les études qui visent des groupes de participants homogènes (e.g., étudiants, patients d’une clinique) tendent à révéler des taux d’abus plus homogènes à travers les recherches, alors que les études qui s’adressent à des segments plus larges de la population (e.g., sondage national, échantillon probabiliste) indiquent des taux plus variables (Peters, Wyatts, & Finkelhor, 1986). Cependant, en dépit de ces différences, les taux de prévalence demeurent élevés.
Avec le caractère tabou de l’abus, notamment chez l’homme, il est à noter que ces estimations ne reflètent pas totalement l’ampleur du phénomène de l’abus sexuel chez les garçons. Il s’agit plutôt d’un « seuil minimum ». En effet, les abus sexuels sont
généralement perçus comme des actes posés par des hommes aux dépens de victimes féminines; la grande majorité des recherches qui portent sur la prévalence des abus sexuels ont pour sujets des femmes. De plus, le taux de victimisation des enfants de sexe
masculin semble avoir été sous-estimé dans le passé. Par exemple, Abel et Rouleau (1990) ont demandé à des agresseurs sexuels d'identifier le sexe de leurs victimes ainsi que leur nombre approximatif. Les résultats indiquent que les agresseurs extrafamiliaux font plus de victimes chez les garçons que chez les filles. Bref, les victimes de sexe masculin sont souvent, quoique de moins en moins, négligées, tant par la recherche que par les organismes qui offrent de l'aide aux victimes d'abus sexuels (Budin & Johnson,
1989).
De plus, en 1980, une étude rétrospective de Finkelhor confirme que les hommes ne sont nettement pas portés à rapporter les sévices sexuels subis. En effet, la culpabilité associée au plaisir ressenti durant l’abus, à !’acceptation de cadeaux (argent, drogue) suite aux abus peut amener une réticence à dévoiler l’agression sexuelle. En outre, comme la majorité des abuseurs sont des hommes (98% selon Bradgley et al., 1984; 97% selon Kendall-Tackett, 1987), certaines victimes masculines risquent de ne pas dévoiler l’abus par peur d’être étiquetées homosexuelles. Enfin, la stigmatisation associée à la notion de victime contraste avec la conception sociale générale de virilité masculine. D’une part, suite à une déclaration d’agression sexuelle, l’homme se fait apposer l’étiquette
de « victime d’abus sexuel ». Cette image de vulnérabilité (gai, faible, menteur) peut être lourde à porter, étant donné l’image de l’homme fort et capable qui est véhiculée dans nos sociétés occidentales. D’autre part, les victimes masculines d’abus sexuel sont souvent blâmées par leurs pairs et leur famille pour les sévices subis (Whatley & Riggio, 1993). Cette réaction renforce la responsabilité que s’attribuent les victimes face à l’abus sexuel et accentue les sentiments de honte, de culpabilité et de faible estime de soi qui sont ressentis (Green, 1993).
En dépit de l’existence, dans certaines provinces et territoires, de lois qui obligent tout citoyen à signaler aux autorités les cas de mauvais traitements et de négligence à l’endroit des enfants, MacMillan, Fleming, Wong et Offord (1996) rapportent que près de 90% des cas ne sont pas déclarés aux organismes de protection de l’enfance. Selon le « Federal Bureau of Investigation » des abus sexuels durant l’enfance aux États-Unis, quatre cas sur cinq ne sont pas dévoilés (Eve, 1985). Dans le même sens, une étude de Russell (1983) indique que seulement 2% des abus intrafamiliaux et 6% des abus extrafamiliaux sont rapportés à la police ou aux services de protection de la jeunesse. Suite à une étude menée auprès de collégiens américains, Finkelhor (1979) souligne qu’aucun homme n’avait rapporté les contacts sexuels perpétrés par leur père ou beau- père avant de le mentionner lors de leur participation à l’étude. En définitive, il appert que les statistiques, et notamment celles fondées sur les cas signalés aux instances juridiques (police, protection de l’enfance), présentent une image partielle de l’étendue réelle de cette problématique.
Définition de l’abus sexuel
Selon une définition fréquemment utilisée dans la documentation scientifique, l’abus sexuel envers les enfants comprend « tous comportements sexuels imposés par la force ou de façon coercitive et toutes activités sexuelles entre un enfant et une personne plus âgée, avec ou sans usage de force » (Browne & Finkelhor, 1986). Certains critères généraux permettent d’identifier l’agression sexuelle envers les enfants (Crowder, 1993; Finkelhor, 1994). D’abord, il y a l’exposition d’un enfant à une situation sexuelle
inadaptée à son âge, à son niveau de développement et/ou à son rôle dans la famille. Ensuite, il y a l’existence d’une différence d’âge d’au moins cinq ans entre l’instigateur et
l’enfant ou d’un équilibre inégal du pouvoir et de l’autorité entre l’instigateur et l’enfant. Enfin, le recours aux menaces, à la force ou à l’autorité de la part d’un jeune pour
contraindre un pair à avoir des rapports sexuels constitue un dernier critère. Rappelons toutefois que les définitions peuvent changer d’une étude à l’autre.
Corrélais à long terme
Une revue de la documentation scientifique sur les corrélais de l’abus sexuel subi durant l’enfance rapporte que les répercussions à long terme incluent un corpus
impressionnant de symptômes psychologiques et interpersonnels susceptibles d’affecter l’ajustement conjugal à l’âge adulte (e.g., Polunsky & Follette, 1995).
Plan psychosocial
Sur le plan psychosocial, on retrouve généralement la présence de dépression, de détresse psychologique, de comportements auto-destructeurs, de troubles de stress post- traumatique (PTSD), d’anxiété, d’impulsivité, de défenses dissociatives, de sentiments d’isolement et de stigmatisation, d’une faible estime de soi, d’une tendance à la
revictimisation et d’abus de substances (e.g., Browne & Finkelhor, 1986; Green, 1993; Polusky & Follette, 1995).
Notons toutefois que très peu d’études traitent des victimes masculines. En effet, la recension des études sur les impacts de l’abus sexuel subi durant l’enfance de Browne et Finkelhor (1986) se limite aux victimes féminines. À ce sujet, les auteurs stipulent qu’avec les rares données sur les hommes abusés, il leur paraît prématuré de tirer des conclusions sur la victimologie masculine. Remarquant une prolifération des études sur l’abus sexuel, Polusny et Follette produisent en 1995 une nouvelle recension de la documentation sur l’abus sexuel. Cette dernière inclut quelques articles qui traitent des
corrélais à long terme de l’abus sexuel subi durant l’enfance chez l’homme. Plus précisément, six articles de nature empirique (Brown & Anderson, 1991; Fromuth & Burkhart, 1989; Metcalfe, Oppenheimer, Dignon, & Palmer, 1990; Ross, Anderson, Herber, & Norton, 1990; Swett, Surrey, & Cohen, 1990; Zierler, Feingold, Läufer,
Velentgas, Kantrowitz-Gordon, & Mayer, 1991) s’appuient sur des échantillons cliniques, spécifiques (danseurs, prostitués) ou d’étudiants. Puis, une étude (Stein, Golding, Siegel, Bumam, & Sorenson, 1988) se base sur un échantillon tiré de la communauté, afin d’étudier les impacts à long terme associés à l’abus sexuel subi durant l’enfance chez l’homme. Parmi les autres articles, la majorité traite uniquement des victimes féminines, d’autres ne distinguent pas les victimes féminines des victimes masculines ou bien ne traitent pas spécifiquement de l’abus sexuel subi durant l’enfance. Pour sa part, la recension de Green (1993) sur les effets des agressions sexuelles subies durant l’enfance comprend également une majorité d’études sur les femmes victimes d’abus sexuels. Trois études s’intéressent aux antécédents d’agression sexuelle durant l’enfance chez les
hommes abuseurs (Becker & Kaplan, 1988; Groth & Freeman-Longo, 1979; Sehom, Prentky, & Boucher, 1987), alors qu’une étude investigue les corrélais psychologiques à long terme de l’abus sexuel subi en enfance dans deux échantillons d’hommes étudiants (Fromuth & Burkhart, 1989).
Cependant, il appert que certaines constatations similaires aux victimes féminines sont observées pour les hommes. En effet, les études font état d’une faible estime de soi (Briere, Evans, Runtz, & Wall, 1988), de détresse psychologique (Fromuth & Burkhart, 1989), d’anxiété (Hunter, 1991; Krinsley, Young, Weathers, Brief, & Kelley, 1992) et de problèmes d’abus de substances (Krug, 1989) chez les victimes masculines.
Plan interpersonnel
Outre le fait que la majorité des études porte sur les répercussions psychologiques plutôt que sur le fonctionnement interpersonnel et conjugal des victimes, plusieurs
indices laissent croire que le plan interpersonnel risque d’être affecté par l’abus sexuel. En effet, des études menées auprès de collégiennes (Harter, Alexander, & Neimeyer, 1988) et de jeunes femmes (Jackson, Calhoun, Amick, Maddever, & Habif, 1990) révèlent que l’abus sexuel est associé à un pauvre ajustement social. Chez les femmes victimes d’abus sexuel en enfance, on retrouve également des difficultés à former et à maintenir des relations intimes (e.g., Courtois, 1988), de la peur et de la méfiance envers autrui (e.g., Brière & Runtz, 1987, Jehu, Gazan, & Klassen, 1984/1985), de
!’insatisfaction au niveau des relations sexuelles (e.g., Jackson & al., 1990), des difficultés avec l’intimité sexuelle (e.g., Herman, 1981) et des problèmes dans les relations interpersonnelles en général (pour une recension des écrits, voir Brown & Finkelhor, 1986).
Chez les hommes victimes d’abus sexuel durant l’enfance, des considérations similaires sont signalées. En effet, on remarque des difficultés dans les relations
interpersonnelles (Krug, 1989), une instabilité des partenaires sexuels et une tendance à la promiscuité sexuelle (Fromuth & Burkhart, 1989; Zierler & al., 1991). Toutefois, il faut noter que les quelques recherches qui ont étudié le fonctionnement sexuel des victimes masculines révèlent des résultats inconsistants (e.g., Fromuth & Burkhart, 1989; Hunter,
1991; Sarwer, Crawford, & Duria, 1997). Enfin, le survivant de l’abus sexuel peut s’identifier aux deux pôles de la situation, tantôt à la victime, tantôt à l’agresseur. En effet, 80% des abuseurs (pédophiles, violeurs; Groth & Freeman-Logo, 1979) et 57% des
abuseurs d’enfants (Seghom, Prentky, & Boucher, 1987) ont eux-mêmes connu des histoires d’abus sexuel durant leur enfance. On peut ainsi parler d’un certain risque de perpétrer l’agression sexuelle pour les victimes masculines.
En général, les adultes victimes d’abus sexuels durant leur enfance présentent des symptômes plus sévères et plus durables, comparativement à ceux qui traversent une agression sexuelle à l’âge adulte. Selon Goodwin (1985), cette constatation peut
s’expliquer par deux observations. D’une part, les enfants sont habituellement exposés au trauma sur une plus longue période. D’autre part, les assauts sexuels sont généralement plus nombreux en bas âge qu’à l’âge adulte. Par ailleurs, comme l’enfance constitue une période importante de vulnérabilité et de développement, il est plausible qu’un trauma sexuel en enfance soit associé à des impacts délétères très importants.
Face à la vaste majorité d’études sur les sévices sexuels réalisées auprès des femmes, il est possible que les résultats récoltés se généralisent pas parfaitement chez les hommes. En ce sens, la stigmatisation particulièrement présente chez les hommes abusés (Molnar et al., 2001) peut influencer les impacts de l’abus dans cette population. Par exemple, d’après « the Office of Juvenile Justice and Delinquency Prevention » (1995), il appert que les enfants victimes d’agressions sexuelles violentes sont plus souvent des garçons. Ensuite, plusieurs études qui comparent la gravité des abus sexuels chez les garçons et les filles indiquent que les garçons subissent généralement des agressions plus envahissantes, avec une plus grande variété d’actes sexuels, et commises par un plus grand nombre d’agresseurs (e.g., Finkelhor et al., 1990; Gordon, 1990). Cependant, il est probable que ces constats reflètent plutôt le fait que les garçons déclarent rarement les agressions sexuelles et que c’est justement la gravité de l’abus qui suscite les rares
déclarations. En outre, l’étude de Sigmon, Green, Rohan et Nichols (1996) qui comprend 19 hommes qui fréquentent un groupe de support pour les survivants d’abus sexuel en enfance, indique que les hommes abusés affichent moins d’anxiété et de tendances dépressives que les femmes abusées.
D’autres études indiquent des différences de genre pouvant affecter les conséquences de l’abus sexuel chez l’homme. Par exemple, les femmes tendent à internaliser leur détresse (comportements autodestructeurs, dépression), alors que les hommes tendent plutôt à extemaliser leur détresse (agression tournée vers autrui) (Elliott & Briere, 1992). En outre, l’homme utilise plutôt des stratégies d’acceptation
(acceptance) alors que les femmes utilisent plutôt des stratégies centrées sur l’émotion (emotion-focused) pour composer avec les événements stressants de leur vie (Sigmon et al., 1996). Toutefois, ces derniers résultats ont pu être altérés par la moyenne d’âge plus élevée (de 7 ans) des hommes de !’échantillon; ceux-ci ont pu évoluer vers !’acceptation avec le temps (changer le sens de l’événement traumatisant).
En bref, bien que peu d’études aient spécifiquement évalué cette variable chez les hommes, l’abus sexuel subi durant l’enfance paraît lié à une importante diversité de symptômes, plus ou moins sévères, qui risquent d’affecter la relation de couple. La détresse psychologique appert ainsi être un médiateur incontournable dans l’étude de l’influence à long terme de l’abus sexuel subi durant l’enfance sur l’ajustement dyadique. On remarque, par contre, que les multiples séquelles de l’abus sexuel, ainsi que leur sévérité, varient beaucoup selon les individus, sans qu’aucun diagnostic spécifique ou constellation unique de symptômes n’y soit rattaché (Finkelhor, 1990). De la sorte, il appert que d’autres facteurs agissent comme médiateurs sur le niveau de fonctionnement
relationnel à l’âge adulte, suite à l’abus subi (e.g., stratégie de résolution de problèmes, style d’attachement, attribution).
Relations entre l ’abus sexuel et l ,adaptation à la vie de couple
Malgré le fait que peu d’études portent sur l’abus sexuel et la relation de couple, les connaissances actuelles laissent croire que l’abus sexuel affecte négativement la satisfaction conjugale, du moins chez les femmes. En effet, suite à une étude réalisée auprès de mères sur le marché du travail, Bifulco, Brown et Adler (1991) indiquent que l’abus sexuel en enfance est lié à une augmentation du nombre de désunions et à un risque accru de problèmes dans le mariage. Les chercheurs observent également une baisse de satisfaction sexuelle accompagnée d’un besoin de contrôler le désir sexuel chez les survivantes à l’abus sexuel durant l’enfance (e.g., Wyatt, Newcomb, & Riederle,
1993). L’évaluation de ces variables auprès d’un échantillon d’hommes abusés pourrait indiquer si le même phénomène s’observe chez ceux-ci. En effet, selon une étude de Hunter (1991), les hommes et les femmes victimes d’abus sexuels rapportent
significativement moins de satisfaction conjugale que leurs pairs non abusés sur l’échelle d’ajustement dyadique. De la sorte, l’abus sexuel en enfance semble également associé à la satisfaction conjugale chez les victimes masculines. Toutefois, étant donné l’absence relative d’études auprès de la population masculine, il est important d’évaluer si le profil relationnel qui se dessine chez les femmes se retrouve aussi chez les hommes. Il faut également noter que des données colligées par d’autres auteurs auprès des victimes féminines (e.g., Paden Geister & Leinauer, 1988) indiquent qu’il n’y a pas de relation entre l’abus sexuel et la satisfaction conjugale, notamment auprès des échantillons cliniques. Des études s’avèrent nécessaires pour clarifier l’impact de l’abus sexuel en
enfance sur la satisfaction conjugale chez les hommes. En bref, peu d’études empiriques ont examiné l’impact de l’abus sexuel subi durant l’enfance sur la relation de couple des hommes. Notons également que de telles recherches pourraient mener à une amélioration des protocoles d’intervention s’adressant aux hommes et aux couples.
Principales limites des études sur l’abus sexuel
Une revue de la documentation scientifique permet de formuler plusieurs critiques envers les recherches sur l’abus sexuel, soit l’absence relative de modèle théorique
permettant de conceptualiser les effets à long terme des sévices, le manque d’instruments de mesure standardisés, le manque d’étude sur les hommes victimes de traumatismes sexuels en bas âge, !’utilisation d’étudiants ou de populations cliniques dont les caractéristiques spécifiques empêchent de généraliser les résultats à la population générale et l’absence de groupe contrôle qui permet d’évaluer si les résultats sont bien dus à l’abus sexuel.
La présente étude comble certaines de ces lacunes. Elle examine les conséquences de l’abus sexuel subi lors de l’enfance sur la relation de couple chez les hommes, à travers un cadre conceptuel, soit la théorie de l’attachement. Des instruments de mesure, dont les caractéristiques métrologiques ont été démontrées, sont utilisés. De plus, les hommes abusés sont comparés à des pairs non abusés, envisagés comme groupe contrôle. Enfin, !’échantillon est représentatif des hommes du Québec vivant en couple.
Traumatisme sexuel et antécédents familiaux
Le degré de sévérité de l’abus semble influencer l’ampleur des conséquences délétères chez la victime. En ce sens, Briere et Elliott (1997) rapportent que les abus sexuels plus graves subis durant l’enfance sont associés à des troubles psychologiques
plus importants dans la vie adulte.
Les familles des enfants victimes d’abus sexuels semblent plus conflictuelles, moins cohésives et plus autoritaires que celles des enfants non abusés (Nash, Hulsey, Sexton, Harralson, & Lambert, 1993). Ces familles pathogènes contribuent à l’émergence de diverses difficultés et dysfonctions chez les victimes à l’âge adulte. Par conséquent, les répercussions de l’abus sexuel sont parfois difficiles à distinguer de celles des agressions émotionnelles ou physiques vécues au sein de la famille (e.g., Briere & Runtz, 1990, Harter et al., 1988). Toutefois, même en contrôlant certaines caractéristiques de 1 ’environnement familial, l’abus sexuel demeure associé à diverses psychopathologies (Molnar et al., 2001). Il est ainsi probable d’observer davantage de violence envers l’enfant dans les families des victimes d’abus sexuel. Il serait intéressant de vérifier si les hommes abusés durant l’enfance ont grandi dans un contexte de violence,
comparativement à ceux qui n’ont pas vécu d’abus. Il faudrait également vérifier si ces antécédents familiaux affectent les conséquences à long terme de l’abus sexuel.
Certains chercheurs ont récemment proposé que les répercussions des diverses formes de violence familiale soient étudiées à partir d’un cadre conceptuel commun. A cet égard, la théorie de l’attachement représente un cadre des plus intéressants.
La théorie de l’attachement
La théorie de l’attachement (Bowlby, 1969/1982, 1973) stipule que la qualité des premières relations vécues durant l’enfance influence les relations subséquentes de l’individu. En fait, la répétition des expériences d’interaction comportementale avec des figures d’attachement mène à la formation de représentations cognitives (modèles mentaux internes) de soi, des autres et des relations. L’enfant développe ainsi sa
conception de son rôle et du rôle d’autrui dans les relations interpersonnelles. Ces représentations guident les attentes, les émotions, les défenses et les comportements relationnels de l’individu à l’intérieur de ses relations. En général, elles restent assez stables dans le temps. Toutefois, elles peuvent être modifiées par la qualité des expériences relationnelles (comme l’abus physique ou sexuel) vécues par l’individu (Kirkpatrick & Hazan, 1994).
Plus récemment, Bartholomew (1990), puis Bartholomew et Horowitz (1991) ont défini l’attachement selon deux dimensions. D’une part, l’évaluation de soi (ou modèle de soi) est reliée au degré avec lequel l’individu a intériorisé une image positive ou négative de sa valeur personnelle, indépendamment de validation externe. Ce continuum est lié au niveau d’anxiété face à l’abandon et de dépendance dans les relations intimes. La personne anxieuse face à l’abandon (modèle de soi négatif) risque d’être instable au niveau des émotions, de se sentir dépendante face au partenaire, d’être préoccupée par l’idée que son partenaire ne l’aime pas, d’avoir une faible estime de soi et d’être très jalouse (Bartholomew & Horowitz, 1991). D’autre part, l’évaluation d’autrui (ou modèle
des autres) est liée à l’évaluation positive ou négative de la représentation cognitive d’autrui comme étant disponible et supportant (Bartholomew, 1997). L’individu se situe sur un continuum associé à sa tendance à éviter ou à rechercher la proximité dans ses relations. L’individu qui tend à éviter l’intimité se caractérise par le déni de son désir d’amour et de support. D’autres auteurs ont identifié deux dimensions majeures
d’attachement, soit l’anxiété d’abandon et le confort avec l’intimité (e.g., Feeney, Noller, & Callan, 1994). Ces dernières sont similaires à celles de Bartolomew et Horowitz.
une typologie quadrifide des styles d’attachement : on y retrouve les styles sécurisant, préoccupé, craintif et détaché.
L’individu qui s’identifie au style d’attachement sécurisant se caractérise par !’intériorisation d’une image positive de soi et d’autrui. Il croit en sa valeur personnelle, pense qu’il mérite de !’attention et de l’amour, puis tend à être confortable avec l’intimité et le rapprochement dans les relations intimes. Les personnes de style préoccupé ont une image négative de soi, mais positive d’autrui. Elles désirent !’attention des autres, puis recherchent anxieusement la validation et !’acceptation d’autrui en croyant trouver la sécurité de cette façon. Le style craintif se caractérise par une image négative de soi, comme des autres. L’individu de ce style tend à prendre une distance émotionnelle et à ne pas s’impliquer dans les relations interpersonnelles afin de se protéger de la douleur ressentie face à la perte ou au rejet. Enfin, les personnes de style détaché ont une image positive de soi, mais négative d’autrui, d’où l’évitement de l’intimité, car celle-ci est teintée d’attentes négatives. Ces gens tendent à conserver leur sens de valeur personnelle par une négation défensive de celle des relations intimes.
Les études récentes soutiennent l’hypothèse que l’attachement peut jouer un rôle médiationnel entre l’abus sexuel vécu durant l’enfance et l’étendue de la
symptomatologie psychologique et interpersonnelle vécue à l’âge adulte (e.g., voir Alexander, 1992). Cette variable médiatrice pourrait expliquer la grande variabilité des répercussions notées chez les personnes qui ont été victimes d’abus sexuels durant l’enfance.
En effet, Rosenstein et Horowitz (1996) soulignent que la qualité de l’attachement joue un rôle crucial dans le développement de l’individu et influence son degré
d’adaptation. Ainsi, l’expérience de mauvais traitements durant l’enfance peut interférer avec la formation d’un style d’attachement sécurisant. En ce sens, en s’appuyant sur un échantillon de femmes, Briere et Runtz (1987) indiquent que les victimes d’abus sexuels en enfance rapportent plus de peur et de méfiance envers autrui que la population non abusée. Il serait intéressant de vérifier si les mêmes résultats s’observent chez les hommes. De même, plusieurs études indiquent que les femmes abusées sexuellement durant l’enfance ont plus de difficultés à former et à soutenir les relations intimes (e.g., Courtois, 1988; Jehu, 1989) et qu’elles rapportent plus de problèmes avec l’intimité sexuelle (e.g., Briere & Runtz, 1993). Ces variables seraient aussi intéressantes à étudier auprès des hommes abusés.
Il n’est donc pas surprenant d’apprendre que les chercheurs observent la présence de formes d’attachement non sécurisant chez les enfants victimes d’abus ou de
négligence (Alexander, 1992; Rosenstein, & Horowitz, 1996; Shapiro, & Levendosky, 1999). Suite à une étude auprès d’adolescentes victimes d’abus sexuels en enfance, Shapiro et Levendosky (1999) ajoutent que l’abus sexuel subi durant l’enfance serait négativement lié à l’attachement sécurisant. Étant donné que ces études sont basées sur des échantillons de femmes, il s’avère pertinent de vérifier si les mêmes patrons de résultats s’observent chez les hommes.
Consommation d’alcool
Plusieurs études ont amené les chercheurs à postuler que le trauma sexuel subi durant l’enfance constitue un facteur étiologique de risque pour le développement de problèmes de consommation de substances à l’âge adulte, chez les victimes féminines (e.g., Miller & Downs, 1995; Root, 1989). En 1997, une revue de la documentation
scientifique (Langeland & Hartgers) révèle une association entre l’abus et le
développement de problèmes d’alcool chez les femmes. Toutefois, le très petit nombre d’études adéquates menées auprès des hommes ne permet pas de formuler des
conclusions pour ceux-ci. En 2002, une revue de la documentation scientifique sur la consommation de substances et l’abus sexuel de Simpson et Miller (2002) indique, d’une part, un taux de victimes d’abus sexuel peu élevé dans les populations d’hommes aux prises avec des problèmes d’abus de substances, contrairement aux femmes où les taux de victimes sont élevés. D’autre part, elle rapporte que les hommes abusés ont plus de
risques d’avoir des problèmes de consommation que les hommes de la population générale (Simpson & Miller, 2002). Quant à elle, l’étude de Finkelhor et al. (1990) indique que le taux d’hommes victimes d’abus sexuels durant l’enfance en traitement pour abus de substances est semblable à celui de la population générale. Dans le même sens, et contrairement aux femmes, les résultats de Widom, Ireland et Glynn (1995) démontrent que les hommes victimes d’abus sexuel durant l’enfance n’ont pas plus de chance que ceux de la population générale de rencontrer les critères d’alcoolisme. Malgré ces résultats inconsistants et à cause du peu d’études sur cette problématique, il s’avère intéressant d’examiner la consommation d’alcool chez les hommes victimes d’abus sexuels durant leur enfance.
Hypothèses
L’objectif du présent travail est d’étudier, auprès d’un échantillon représentatif d’hommes québécois en relation de couple, les relations à long terme entre l’abus sexuel et l’ajustement dyadique, à l’aide de modèles théoriques intégrateurs qui tiennent compte du style d’attachement et de la détresse psychologique. Cette étude novatrice permeQxOj^o
d’explorer les conséquences de l’abus chez l’homme, souvent mis de côté dans les études sur l’abus sexuel, et de cerner le rôle de l’attachement dans cette dynamique particulière. Précisément, les hypothèses sont :
Corrélais de l’abus sexuel
1. Les hommes victimes d’abus sexuels durant l’enfance devraient rapporter plus d’antécédents de violence durant l’enfance, comparativement aux hommes non abusés.
2. Les hommes victimes d’abus sexuels durant l’enfance devraient présenter une consommation d’alcool plus importante, comparativement aux hommes non abusés. Modèles théoriques envisagés
Modèle A. L’abus sexuel et ses corrélais devraient prédire le style
d’attachement à l’âge adulte. Pour sa part, l’attachement devrait influencer indirectement la satisfaction conjugale par le biais médiateur de la détresse psychologique (voir la Figure 1).
Insérer la Figure 1 ici
En regard de la documentation scientifique sur les victimes féminines (e.g., Roche, Runtz, & Hunter, 1999), l’abus sexuel subi durant l’enfance devrait influencer directement le style d’attachement. Précisément, l’abus sexuel peut s’associer à une dévalorisation de sa valeur personnelle. Par conséquent, l’homme abusé risque de douter de sa relation et de s’appuyer excessivement sur son partenaire pour établir son sentiment de valorisation ou encore, d’éviter l’intimité pour se protéger de la douleur associée aux
pertes éventuelles des relations intimes. Le style d’attachement quant à lui influence le degré de détresse psychologique (e.g., Boisvert, Lussier, Sabourin, & Valois, 1996). L’attachement agit donc comme médiateur de la relation entre l’abus sexuel et la détresse psychologique (Roche et al., 1999). Enfin, d’étroites relations sont observées entre la détresse psychologique et l’ajustement conjugal (Gélinas, Lussier, & Sabourin, 1995). De cette façon, la détresse psychologique constitue un facteur médiateur de la relation entre l’attachement et la satisfaction conjugale.
Modèle B. Le modèle B complexifie le premier modèle en ajoutant deux liens
directs (voir Figure 1). D’abord, un lien entre l’abus sexuel et la détresse psychologique. Ensuite, un lien entre le style d’attachement et l’ajustement dyadique.
Plusieurs études rapportent une association entre des antécédents d’abus sexuel et un degré de détresse psychologique plus élevé (pour une recension des écrits, voir
Polusny & Folette, 1995). Il appert ainsi préférable d’ajouter un lien afin de vérifier la relation entre l’abus sexuel et la détresse psychologique.
Il s’avère également pertinent de tester le lien direct entre l’attachement et l’ajustement dyadique à l’intérieur de ce modèle. En effet, des études montrent que le style d’attachement est relié au degré d’ajustement dyadique (e.g., Lapointe, Lussier, Sabourin, & Wright, 1994).
Méthode Participants
Les participants sont 316 hommes canadiens-français tirés d’un échantillon probabiliste de 316 couples hétérosexuels. Ils forment un échantillon représentatif des Québécois francophones en relation de couple. Les hommes victimes d’abus sexuel
durant l’enfance représentent 8% (n = 26) de l’échantillon. Pour participer à cette étude, tous les sujets devaient être majeurs (18 ans ou plus), puis être mariés (50% des hommes abusés; 65% des hommes non abusés) ou cohabiter (50% des hommes abusés et 35% des hommes non abusés) avec leurs conjointes depuis au moins six mois. Pour les hommes abusés, 61% ont un ou plusieurs enfants de leur union actuelle, comparativement à 75% pour les hommes non abusés. La majorité (93%) des hommes abusés et non abusés ont entre 25 et 54 ans, et 65% des hommes abusés ont plus de 13 années d’éducation
comparativement à 59% des hommes non abusés. En majorité, les hommes abusés (77%) et non abusés (78%) ont un salaire annuel de $25 000 et plus (dollars canadiens).
Procédure
À l’aide du progiciel CONTACT, un échantillon aléatoire a été généré à partir de tous les échanges téléphoniques de la province de Québec. Le recrutement téléphonique a identifié 500 couples, dont 200 dans la région métropolitaine de Montréal et 300 dans les reste de la province de Québec. Les questionnaires ont été envoyés par la poste à ces 500 couples. Deux enveloppes distinctes ont été envoyées afin d’assurer la confidentialité des données. Au total, 63.2% des couples ont retourné leur questionnaire. La marge d’erreur pour cette étude est de 5.5, avec un niveau de confiance de 95%.
Instruments de mesure
Attachement. Le questionnaire sur les expériences dans les relations intimes
(Experiences in Close Relationships; ECR; Brennan, Clark, & Shaver, 1998, traduit en français et validé par Lafontaine & Lussier, 2003) comporte 36 items auto-rapportés qui mesurent l’attachement romantique. Les choix de réponses sont basés sur une échelle de Likert en 7 points allant de fortement en désaccord (1), neutre/partagé (4), à fortement en
accord (7). Des analyses factorielles exploratoires et confirmatoires identifient deux dimensions d’attachement, reliées entre elles, soit l’anxiété face à l’abandon et
l’évitement de l’intimité (Lafontaine & Lussier, 2003). Un score moyen plus élevé reflète de l’anxiété ou de l’évitement plus intense. Cet instrument permet aussi de classifier les individus en fonction des quatre styles d’attachement de Bartholomew (1990). Les qualités métrologiques de cet instrument, pour la version anglaise (Fraley, Waller, & Brennan, 2000) et française (Lafontaine & Lussier, 2001), sont adéquates. Le coefficient alpha pour la présente étude est de .88 pour l’échelle d’évitement pour les hommes abusés et .87 pour les hommes non abusés. Pour l’échelle d’anxiété, le coefficient alpha est de .85 pour les hommes abusés et de .86 pour les hommes non abusés.
Ajustement dyadique. Afin d’évaluer le degré de satisfaction conjugale des
hommes, une version abrégée de l’Échelle d’ajustement dyadique (EAD; Spanier, 1976, traduit par Baillargeon, Dubois, & Marineau, 1986) a été utilisée. L’Échelle d’ajustement dyadique est une mesure auto-administrée qui évalue la perception du répondant par rapport à la qualité de sa relation de couple. Ce questionnaire indique un score global de satisfaction conjugale qui varie entre 0 et 151, ainsi qu’un score spécifique à quatre sous- échelles évaluant différents aspects du fonctionnement conjugal : le consensus,
l’expression affective, la satisfaction et la cohésion. En examinant les items de la version originale, Lussier, Valois, Sabourin et Dupont (1998) ont sélectionné 8 items qui
permettent de discriminer les couples présentant certains problèmes dyadiques de ceux qui sont bien ajustés. Les items retenus sont associés à deux sous-échelles de la version originale, soit la satisfaction et la cohésion. La version abrégée ainsi produite (Sabourin, Valois, & Lussier, soumis) est utilisée dans la présente étude. Les 8 items sont quantifiés
sur des échelles de type Likert dont l’étendue varie entre 0 et 6. La somme de ces items permet d’obtenir un score global d’ajustement dyadique pouvant varier entre 0 à 41; plus un score est élevé et plus l’individu est considéré satisfait de sa relation. Au plan
métrologique, cette version est similaire à l’originale (Sabourin et al., soumis), mais sa brièveté offre l’avantage d’être insérée plus aisément dans les batteries de questionnaires. En effet, la fidélité du EAD (coefficient alpha variant entre .91 et .96), ainsi que sa validité convergente et discriminante des versions françaises (Baillargeon, Dubois, & Marineau, 1986 ; Sabourin, Lussier, Laplante, & Wright, 1990) maintes fois démontrées dans diverses recherches, s’appliquent aussi à la version abrégée. La valeur des alpha de Cronbach’s pour l’ajustement dyadique dans la présente recherche est de .83 pour les hommes abusés et .82 pour les hommes non abusés.
Abus sexuel. Une question qui permet de discriminer les hommes qui ont subi de
l’abus sexuel durant leur enfance de ceux qui n’en ont jamais vécu est insérée dans la batterie de questionnaires : Avez-vous déjà été abusé sexuellement pendant votre enfance et/ou adolescence? Les réponses sont évaluées sur une échelle dichotomique.
Détresse psychologique. Le degré de détresse psychologique est mesuré à l’aide
d’une version française, abrégée en 14 items, du Psychiatrie Symptom Inventory (PSI; Ilfeld, 1976, 1978). Une première version de cette échelle a été traduite en français et validée lors de l’enquête pilote de Santé Québec (Kovess, 1985). La version originale du PSI est un questionnaire auto-administé, constitué de 29 items qui mesurent quatre dimensions reliées entre elles : l’anxiété, la dépression, l’irritabilité et les problèmes cognitifs (Kovess, Murphy, Toussignant, & Fournier, 1985; Martin, Sabourin, &
auprès de la population québécoise adulte (Boyer, Préville, Légaré, & Valois, 1993; Kovess et al., 1985; Martin, Sabourin, & Gendreau, 1989). En 1992, une nouvelle validation a permis d’abréger le questionnaire à 14 items, de façon à conserver les items qui mesurent le mieux la détresse psychologique (Préville, 1995; Préville, Boyer, Potvin, Perreault, & Légaré, 1992; Préville, Potvin, & Boyer, 1995). Les qualités métrologiques de cette version abrégée ont été testées. Notamment, les résultats indiquent une validité de construit convenable pour les hommes de différents groupes d’âge, une consistance interne appréciable (a= .92) et une bonne validité de critère (Préville, 1995; Préville et al., 1992; Préville et al., 1995). Les scores varient entre 0 et 42, ils sont utilisés sur une base comparative inter-groupe (hommes abusés versus hommes non abusés) et un score élevé reflète une détresse psychologique élevée. Les coefficients de consistance interne sont de .90 pour les hommes abusés et de .88 pour les hommes non abusés.
Antécédents familiaux. Quatre questions permettent de discriminer les hommes
qui proviennent de familles plus pathologiques. Deux questions portent sur la violence des parents entre eux, sur les plans physique (Y avait-il de la violence physique entre vos parents (se taper, se frapper avec les mains, les pieds et/ou des objets, se battre, etc.)?) et psychologique (Y avait-il de la violence verbale entre vos parents (se dire des bêtises, se crier par la tête, se rabaisser, etc.)?). Deux questions portent sur la violence des parents envers le participant durant son enfance, sur les plans physique (Au cours de votre enfance, avez-vous reçu des coups ou avez-vous été frappé ou battu par vos parents (ou l’un des deux)?) et psychologique (Au cours de votre enfance, est-ce que vos parents vous ont rabaissé, engueulé ou crié des bêtises?). Les choix de réponses sont regroupés sur une échelle dichotomique (oui = de temps en temps, assez souvent, très souvent; non =
jamais, pas à ma connaissance).
Consommation d’alcool. La consommation d’alcool est mesurée à l’aide du
Alcohol Use Disorders Identification Test (AUDIT; Saunders, Aasland, Babor, de la Fuente, & Grant, 1993, traduit en français par !’Organisation mondiale de la Santé, 1999). Ce questionnaire comporte 10 items auto-rapportés qui mesurent le niveau de
consommation d’alcool au cours des douze derniers mois. Les choix de réponses sont basés sur une échelle de Likert dont l’étendue varie entre 0 et 4. Les scores totaux varient entre 0 et 40 et un score élevé reflète une consommation d’alcool élevé. Un point de rupture (8) permet de discriminer entre une consommation normale (score entre 0 et 8) et une consommation nocive (score de 9 et plus). Les qualités métrologiques de !’AUDIT ont été maintes fois démontrées. Notamment, les résultats indiquent une bonne validité convergente (e.g., Bohn, Babor, & Kranzier, 1995; Sëppa, Mäkelä, & Sillanaukee, 1995), une validité de construit appréciable (e.g., Bonh, Babor, & Kranzier, 1995; Lapham et al.), une excellente validité discriminante (e.g., Cherpitel, 1997) et une bonne consistante interne (e.g., Schmidt, Barry, & Fleming, 1995). La valeur des alpha de Cronbach’s pour !’AUDIT dans la présente étude est de .62 pour les hommes abusés et .77 pour les
hommes non abusés.
La valeur scientifique des modèles théoriques est examinée à l’aide d’analyses acheminatoires (logiciel EQS ; Bentler, 1995). Les modèles sont estimés par la méthode du maximum de vraisemblance. L’ajustement de chaque modèle est vérifié à l’aide de multiples critères : le chi-carré, l’indice de la qualité de l’ajustement (goodness-of-fit index, GFI), l’indice d’ajustement comparé (CFI), !’approximation de l’erreur par la méthode des carrés moyens (root-mean-square-erreur-approximation, RMSEA), l’indice
d’ajustement normalisé (NFI), l’indice d’ajustement non-normalisé (NNFI) et les résidus de la racines du carré moyen (RMR), tel que recommandé par Raykov, Tomer et
Nesselroade (1991). Toutefois, Hayduck (1987) indique que le test du chi-carré devient moins valide lorsque !’échantillon est grand. La valeur tend à être plus élevée et le test du chi-carré devient significatif. Dans ce cas, le ratio χ2/ dl est utilisé, une valeur qui se situe entre 1 et 5 (Jöreskog & Sörbom, 1993) est interprétée comme le signe d’un bon ajustement entre le modèle théorique et les données. Pour leur part, les coefficients GFI, CFI, NFI et NNF varient entre 0 et 1. Une valeur excédant .90 implique généralement que le modèle rend très bien compte de la variabilité observée dans les données (Rentier, 1992). Le RMR représente les résidus moyens de la variance. Il s’interprète en fonction de la magnitude de la covariance et doit être bas. Enfin, plus la valeur du RMSEA est petite et plus l’ajustement au modèle théorique est bon, une valeur de .05 ou moins indique un bon ajustement.
Résultats
Pour répondre aux hypothèses de départ, les résultats sont présentés en trois étapes. D’abord, des analyses préliminaires permettent de mettre en relation et d’observer les associations entre l’abus sexuel, la consommation d’alcool, la détresse psychologique, le style d’attachement, les antécédents de violence familiale et l’ajustement dyadique. Pour ce faire, des analyses corrélationnelles sont utilisées. Ces analyses permettent
également de préciser les variables envisagées dans modèles théoriques qui seront testés à l’aide d’analyses structurales. Dans un deuxième temps, des analyses de régression
simple et de régression multiple permettent de préciser les liens à tester à l’aide des modèles d’équations structurales. Enfin, pour vérifier la validité des modèles théoriques,
les analyses d’équations structurales sont effectuées. Analyses préliminaires
Analyses corrélationnelles
La matrice corrélationnelle des variables à l’étude (l’abus sexuel, la
consommation d’alcool, la détresse psychologique, l’ajustement dyadique, l’attachement composé des échelles d’évitement et d’anxiété, les antécédents de violence familiale composés de la violence entre les parents et la violence envers l’enfant) est présentée au Tableau 2.2 Notons que la corrélation de Spearman est employée lorsque au moins une variable s’exprime sur une échelle continue, il s’agit d’analyses unidirectionnelles. Pour sa part, le Phi est utilisé lorsque les deux variables sont catégorielles.
Les résultats révèlent des associations positives entre l’abus sexuel et le niveau de détresse psychologique (rs = .14,p < .05), l’échelle d’anxiété de l’attachement (rs = .12, p < .05). Les résultats indiquent également une association négative entre la détresse psychologique et l’ajustement dyadique (rs = -.25,p < .01) et une association positive entre la détresse psychologique et les deux échelles d’attachement (évitement, rs = .25,p < .01 et anxiété, rs = .34,p < .01). Notons également que des relations négatives sont observées entre les deux échelles d’attachement (évitement, rs = -.57,p < .01, anxiété, rs = -.16,/» < .01) et l’ajustement dyadique. Aucun lien direct n’est observé entre l’abus sexuel et l’ajustement dyadique, ni entre l’abus sexuel et l’échelle d’évitement, ni entre l’abus sexuel et le contexte familial (violence entre les parents et violence des parents envers l’enfant, durant l’enfance du participant). Enfin, aucune association
2 Étant donné la différence d’individus dans chaque groupe (26 versus 290), des tests non paramétriques sont aussi effectués (analyses de comparaison de distribution Mann-Whitney, analyses de régression, tests d’indépendance du Chi-carré) pour l’ensemble des variables à l’étude. Les résultats vont dans le même sens que ceux des analyses corrélationnelles.
significative n’est observée entre l’abus sexuel et la consommation d’alcool, de sorte que cette variable n’est pas retenue dans les modèles finaux. Par conséquent, les deux
premières hypothèses sont rejetées. Il appert que l’abus sexuel subi durant l’enfance n’est pas corrélé aux antécédents de violence durant l’enfance ni à la consommation d’alcool à l’âge adulte.
Insérer le Tableau 1 ici
Analyses de régression
Abus sexuel et Ajustement dyadique. Afin d’évaluer la valeur prévisionnelle de
l’abus sexuel sur l’ajustement dyadique, une analyse de régression simple est effectuée. La variable indépendante est l’abus sexuel, alors que la variable dépendante est
l’ajustement dyadique. Avec un seuil alpha de .05, le facteur Abus n’est pas significatif pour prédire l’ajustement dyadique. La présence de variables médiatrices entre l’abus sexuel et l’ajustement dyadique est conséquemment réfutée.
Antécédents de violence familiale. Des analyses de régression sont effectuées afin
de vérifier si le contexte familial (violence entre les parents et violence des parents envers l’enfant, durant l’enfance du participant), l’abus sexuel et les interactions possibles
(contexte familial et abus sexuel) influencent l’attachement. Les résultats indiquent que la violence entre les parents et la violence des parents envers l’enfant ne sont pas
significatives pour prédire ni les scores d’anxiété ni les scores d’évitement de
l’attachement. De la sorte, les interactions ne sont pas significatives. Seul l’abus sexuel est significatif pour prédire l’anxiété (ß = .12 ,p< .05). En conséquence, les antécédents
de violence ne sont pas retenus dans les modèles d’équation structurale. Modèles d’équations structurales
Les modèles théoriques sont testés séparément pour chacune des dimensions de l’attachement, soit l’échelle d’anxiété face à l’abandon (modèle 1) et l’échelle
d’évitement de l’intimité (modèle 2). Ensuite, un modèle général qui comprend les deux échelles de l’attachement est testé (modèle 3). Deux variables (antécédents de violence et consommation d’alcool) ne sont pas retenues en regard des résultats non significatifs obtenus dans les analyses précédentes. L’ensemble des liens postulés à l’intérieur des modèles théoriques A et B sont d’abord testés. Les liens non significatifs sont ensuite retranchés et les modèles sont réévalués. Les trois modèles finaux comprennent donc uniquement les liens significatifs. Le Tableau 2 présente les indices d’ajustement des modèles finaux.
Insérer le Tableau 2 ici
Description de facteurs et des variables qui les mesurent
Échelle d’anxiété. Le facteur latent Anxiété est mesuré à l’aide de trois variables.
Ces variables sont créées à partir d’une analyse de consistance interne. La variable 1 comprend les items du questionnaire sur les expériences dans les relations intimes (ECR) les moins corrélés au score global de l’échelle d’anxiété. La variable 2 regroupe les items du ECR qui sont moyennement corrélés au score total de l’échelle d’anxiété. Enfin, la variable 3 est composée des items les plus fortement corrélés à l’échelle d’anxiété. Cette démarche vise à réduire au maximum le nombre d’indicateurs pour
chaque variable latente. Cette réduction s’avère nécessaire pour préserver la puissance statistique des tests. Le groupe d’hommes abusés ne comprend en effet que 26
participants. Rappelons que tous les items présentent une bonne corrélation avec l’échelle globale d’anxiété (a = .86).
Echelle d’évitement. De façon similaire au facteur Anxiété, trois variables
mesurées expliquent le facteur latent Évitement. Les variables sont calculées à l’aide d’une analyse de consistance interne. Ainsi, la variable 1 comprend les items du ECR les moins corrélés au score global de l’échelle d’évitement. La variable 2 regroupe les items du ECR qui sont moyennement corrélés à l’échelle d’évitement. Enfin, la variable 3 se compose des items les plus fortement corrélés à l’échelle d’évitement. Rappelons que le alpha global de l’échelle se situe à .88.
Détresse psychologique. Le facteur latent Détresse psychologique est mesuré par
quatre variables qui représentent les scores obtenus aux quatre sous-échelles du PSI, soit l’anxiété, la dépression, l’agressivité et les problèmes cognitifs. Une analyse factorielle exploratoire avec 4 facteurs imposés confirme la présence des 4 sous-échelles au sein de nos données. L’examen des résultats indique qu’un item (le 4e item), théoriquement associé à la dépression, s’associe plus fortement au sous-ensemble d’anxiété. Les modèles d’équations structurales sont donc effectués de deux façons, mais le
déplacement de l’item dans le sous-ensemble dépression ou anxiété n’affecte en rien les résultats finaux.
Ajustement dyadique. Le facteur latent Ajustement dyadique est mesuré à partir de
deux variables qui représentent les scores obtenus aux deux sous-échelles présentes dans le DAS-8, soit les sous-échelles de satisfaction et de cohésion. Une analyse factorielle
exploratoire avec 2 facteurs imposés est employée afin de vérifier si nos variables sont conformes aux sous-échelles. Les résultats confirment la présence des 2 sous-échelles au sein de nos données.
Modèle 1 : Anxiété
En considérant Eéchelle d’anxiété, le modèle théorique A s’ajuste bien aux données. En effet, les indices d’ajustement sont élevés et les résidus sont bas (voir
2
Tableau 3). Bien que la valeur Chi-carré soit significative, le ratio X : dl est nettement inférieur à 5. Les résultats révèlent que l’abus sexuel est relié à l’ajustement dyadique par le biais de l’anxiété et de la détresse psychologique (voir Figure 1). Toutefois, le
pourcentage de variances expliquées qui est associé aux variables endogènes (anxiété = .026, détresse psychologique = .185, ajustement dyadique = .128) reste faible. De la sorte, d’autres facteurs contribuent à expliquer les variables à l’étude. Plus précisément, Tabus sexuel constitue un prédicteur significatif des scores d’anxiété face à l’abandon (ß = .162). L’anxiété prédit la détresse psychologique avec un coefficient structural qui atteint .430. Puis, la détresse psychologique appert un bon prédicteur de l’ajustement dyadique
(ß = -.357).
Insérer la Figure 2 ici Modèle 2 : Évitement
En ce qui concerne l’échelle d’évitement, le modèle théorique B s’ajuste bien aux données. Toutefois, contrairement au modèle théorique envisagé, les résultats n’indiquent aucun lien entre Tabus sexuel et l’évitement. Ce lien est donc retranché et le modèle est réestimé. Les indices d’ajustement sont élevés et, bien que le Chi-carré soit significatif, le
ratio X : dl est nettement inférieur à 5. L’examen des résultats révèle que l’abus sexuel influence indirectement l’ajustement dyadique via la détresse psychologique (Figure 3). Ainsi, l’abus sexuel (ß = .149) est positivement et significativement lié à la détresse psychologique qui pour sa part est négativement reliée à l’ajustement dyadique avec un coefficient structural de -.128.
Plus précisément, les résultats révèlent une influence positive significative de l’évitement de l’intimité (ß = .345) sur la détresse psychologique. L’évitement s’ajoute donc à l’abus sexuel pour expliquer la détresse psychologique (R2 = .141). De la même façon, l’évitement (-.600) est directement et négativement lié à l’ajustement dyadique. Donc, l’évitement de l’intimité et la détresse psychologique contribuent à expliquer l’ajustement dyadique (R2 = .429).
Insérer la Figure 3 ici
Modèle 3 : Anxiété et évitement
Le modèle 3 regroupe les deux premiers modèles, afin d’avoir un modèle qui tient compte simultanément des deux dimensions de l’attachement. Les indices
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d’ajustement sont élevés et le ratio X : dl est bien inférieur à 5. On remarque que l’abus sexuel influence la satisfaction conjugale de façon indirecte. Conformément aux
hypothèses postulées dans les modèles théoriques A et B, l’abus sexuel influence positivement et significativement l’anxiété face à l’abandon (ß = .160). Pour sa part, l’anxiété face à l’abandon influence positivement la détresse psychologique (ß = .356), alors que la détresse psychologique affecte négativement les scores d’ajustement
dyadique (ß = -.135). Quant à l’évitement de l’intimité, un lien significatif mène à la détresse psychologique (ß = .255), ainsi qu’à l’ajustement dyadique (ß= -.606 ). En somme, avec un pourcentage de variance expliquée de .427, l’ajustement dyadique est assez bien expliqué par les variables étudiées.
Insérer la Figure 4 ici
Discussion
La présente étude a permis d’étudier les relations à long terme entre l’abus sexuel et l’ajustement dyadique. Parmi les avantages de cette étude, notons d’abord !’utilisation de modèles théoriques intégrateurs qui tiennent compte du style d’attachement et de la détresse psychologique, ensuite !’utilisation d’un échantillon représentatif des hommes québécois en relation de couple et, enfin, l’exploration des conséquences à long terme d’un trauma sexuel chez l’homme, souvent mis de côté dans les études sur l’abus sexuel.
Corrélais de l’abus sexuel
D’abord, l’hypothèse stipulant que les hommes victimes d’abus sexuels durant l’enfance rapportent plus d’antécédents de violence durant l’enfance, comparativement aux hommes non abusés, est rejetée. En effet, les résultats indiquent que ni la présence de violence physique et/ou psychologique envers l’enfant ni celle de violence entre les parents durant l’enfance ne sont associées à l’abus. De même, ces indices de violence familiale vécue dans le passé n’expliquent pas la relation entre le trauma sexuel et le style d’attachement à l’âge adulte. Cette contradiction entre ces résultats et ceux des études précédentes (Harter & al., 1988; Nash & al., 1993) mérite d’être discutée. Ainsi,
premièrement, puisque les recherches passées ont été menées auprès de populations féminines, la disparité pourrait être attribuable à une différence entre les victimes masculines et féminines. Deuxièmement, il est également possible que les hommes manifestent une propension à minimiser la violence familiale subie durant leur enfance. Troisièmement, la relation entre l’abus et la violence familiale n’est peut être significative qu’au sein des échantillons cliniques, alors que cette étude s’appuie sur un échantillon représentatif des Québécois en relation de couple. Notons enfin que plusieurs facteurs autres que la violence, et qui n’ont pas été mesurés ici, contribuent à un environnement familial pathogène et dysfonctionnel (e.g., inconsistance parentale, absence prolongée, manque d’encadrement). De cette façon, bien que la violence familiale ne soit pas reliée à l’abus sexuel, il reste possible que les victimes masculines proviennent de milieux
pathogènes, caractérisés par d’autres aspects délétères.
Les résultats révèlent aussi, contrairement à l’hypothèse de départ, que les hommes victimes d’abus sexuel ont une consommation d’alcool similaire à celle des hommes de la population générale. Il semble donc que, chez les hommes, l’abus sexuel subi durant l’enfance n’est pas un facteur étiologique majeur dans le développement de problèmes de consommation de substances. D’autres auteurs (e.g., Simpson & Miller, 2002) ont par ailleurs noté chez les femmes un patron de résultats inverse. Rappelons toutefois que la documentation scientifique rapporte des résultats inconsistants sur cette problématique. Ainsi, d’une part, nos résultats confirment les données de Finkelhor et al. (1990), puis de Widom et al. (1995) stipulant que les hommes survivant à l’abus sexuel n’ont pas plus de chance de bénéficier d’un traitement pour abus de substances, ni de rencontrer les critères d’alcoolisme que ceux de la population générale. Mais, d’autre