LA RECONNAISSANCE « D’OBJETS RISQUE »
ET LE RAISONNEMENT ADOLESCENT
Carole MARCOUX, Rodolphe TOUSSAINT
Laboratoire d’études et de recherches sur la transdisciplinarité et l’interdisciplinarité en éducation, Université du Québec à Trois-Rivières
MOTS-CLÉS : ADOLESCENCE - PRISE DE RISQUE - ÉVALUATION DES RISQUES
RÉSUMÉ : L’adolescence est un moment marqué par le changement et où s’amorcent de nouvelles
expériences. Les adolescents affirment prendre des risques. L’explication et la compréhension du risque sont en lien avec le raisonnement adolescent. Dans cette recherche, nous accordons une importance au vécu des adolescents, à leurs rapports au risque et à leur propre compréhension de l’action humaine.
SUMMARY : Teenagers time is a time marked by changes and when new experiences occur.
Teenager say they will take risk. The explanation and understanding of the risk problem have to do with teenager reasoning. In this research, we’ll dedicate a great importance to the teen’s living, their perception of the risks and their own understanding of human acts.
1. INTRODUCTION
Les adolescents affirment prendre des risques. Certains identifient des actions prises par eux comme porteuses de risques et d’autres peuvent reconnaître et identifier des « objets risque » sans pour autant y participer. Ils perçoivent ces risques comme étant pris par d’autres qu’eux et généralement, ils ont déjà réfléchi à ces situations. Cette communication présente certaines des « actions à risque » et des « objets risque» identifiés par les adolescents interrogés dans notre étude. Nous tenterons aussi d’établir des liens avec le raisonnement adolescent.
2. CONTEXTE DE L’ÉTUDE
Cette étude a été entreprise dans le cadre des soins de santé offerts à un Centre Local de Services Communautaires (CLSC). Nous nous sommes intéressés à l’aspect éducatif et moins à l’aspect médical de la relation entre le risque et l’adolescent.
2.1 Objectifs de la recherche
Les objectifs principaux de la recherche en cours sont (1) l’identification des actions à risque et des objets risque, (2) l’établissement d’une relation entre ces types de risque et le raisonnement adolescent.
2.2 L’adolescence
L’adolescence est un moment marqué par le changement où s’amorcent de nouvelles expériences. Ces expériences variées influencent le rapport de l’adolescent avec l’environnement autant dans le domaine de la construction des connaissances que dans les interactions dans le milieu familial ou scolaire. Pendant cette période de maturation du développement cognitif et social, l’adolescent développe une vision propre du monde et également son identité personnelle en lien avec ses expériences. L’adolescence apparaît comme un moment par excellence pour les apprentissages de toutes sortes.
L’adolescence est également un âge important en raison des activités quotidiennes des jeunes. Celles-ci laissent présager une confrontation au risque. L’adolescent s’impose des défis, prend des risques et il est capable d’abandonner le confort pour pousser son corps au bout de ses limites. Cette période est marquée par un désir d’autonomie, de découverte et par un goût de risque qui peut prendre des formes dangereuses.
2.3 La population à l’étude
Nous avons choisi de mener notre étude auprès de jeunes de 13-14-15 ans, du deuxième secondaire. La méthode d’échantillonnage est volontaire, chaque adolescent sollicité est libre d’accepter ou de refuser de participer à la recherche. Nous avons interrogé vingt et un adolescents d’une même école secondaire dans une petite ville de 10 000 habitants.
3. MÉTHODOLOGIE
3.1 Collecte des données
La non directivité de l’entretien permet à un individu la libre expression, sans influence et sans que la chercheure privilégie un mode particulier d’approche tout en proposant un thème particulier. L’entretien fait appel au point de vue de l’acteur, ici à l’adolescent, à son expérience, sa logique et sa rationalité (Boutin, 1997 ; Blanchet et Gotman, 1992). L’analyse de contenu représente un «ensemble de techniques d’analyse des communications utilisant des procédures systématiques et objectives de description du contenu des messages » (Bardin, 1993, p. 42). Toutes les données ont été codifiées et condensées à l’aide du logiciel Nud*Ist.
3.2 Analyse qualitative et interprétative
L’accès aux renseignements suppose une organisation des données tout à fait rigoureuse. Notre analyse interprétative est basée sur la démarche d’analyse de contenu qui permet :
- de traiter de manière méthodique les données recueillies qui présentent un certain degré de profondeur et de complexité (Quivy et Van de Campenhoudt, 1995 ; Bardin, 1993),
- de rejoindre la diversité des actions et des objets risque chez l’adolescent, tout en tenant compte de l’émergence.
Les données ont été analysées pour tenter d’établir le rapport au réel et de situer le risque dans une situation de changement et d’évolution. Il ne s’agit ni de déterminer la cause de chaque geste de l’adolescent, ni d’utiliser ses propres références idéologiques ou normatives, mais plutôt de comprendre le sens accordé par l’adolescent. L’analyse est réalisée à partir de critères qui portent sur l’organisation du discours. Notre grille d’analyse est « ouverte », aucune catégorie analytique n’ayant été prévue au départ ; les catégories sont induites à partir des propos émis par l’adolescent. Deux groupements conceptuels « actions à risque » et « objets risque » sont indiqués. Le premier groupement conceptuel « actions à risque » reflète les actions prises par les adolescents, identifiés par eux comme étant porteuses de risque. Le deuxième groupement conceptuel mentionne les
risques identifiés par les adolescents interviewés mais non pris par eux-mêmes. Ils identifient des risques pris par leurs amis, leurs parents ou encore leurs frères ou sœurs.
4. RÉSULTATS
Le tableau suivant résume les « actions à risque » et les « objets risque » relevés lors de l’analyse des entrevues. 4.1 Actions à risque Aux activités sportives Se déplacer en vélo Sauter en vélo Aller travailler en vélo Pratiquer le hockey Pratiquer la gymnastique Jouer au soccer Faire de l’escalade Aux substances toxiques Fumer la cigarette Prendre de l’alcool Consommer de la drogue À la parole Dénoncer S’affirmer À la sexualité Sortir avec un garçon inconnu Aux Interdictions Voler Se promener en quatre roues (VTT) sur un terrain privé Espionner Mentir Se battre Aux travaux scolaires Décider de ne pas étudier un examen 4.2 Objets à risque Au danger
Le risque est lié au danger Le risque est lié à la fois au danger et au plaisir Aux substances toxiques Fumer est un risque Prendre de l’alcool À la sexualité Faire l’amour sans protection Sortir avec quelqu’un d’inconnu Aux activités sportives Sauter en parachute Sauter dans une rivière
Faire du bunjee Faire un feu de camp Autres Conduire en état d’ébriété Convaincre un ami Le risque est en lien avec le changement Le risque c’est faire un choix Tout est risque
5. CONSTATS DES « ACTIONS À RISQUE » ET DES « OBJETS RISQUE »
Nous avons regroupé les actions à risque selon certaines catégories qui nous apparaissaient évidentes.
- Certaines actions sont à risque lorsqu’elles sont en lien avec une interdiction. Dans les exemples mentionnés (passer sur un feu rouge en vélo, voler, espionner, mentir) les gestes sont décrits par l’adolescent comme étant des actions à risque car ils sont tous reliés au fait d’être interdits soit par les parents, les professeurs ou par les autorités légales. Ici, le risque est lié à l’interdiction et non au geste lui-même.
- Certaines actions sont à risque mais lorsqu’elles sont choisies par l’adolescent. Ces actions contribuent à une meilleure connaissance de soi, par exemple faire de l’escalade permet de vaincre la peur ou boire de l’alcool permet de connaître ses limites.
- Certaines actions sont à risque lorsqu’elles entraînent une conséquence physique. - Certaines actions sont à risque mais l’expérience du risque porte à réflexion. - Certaines actions à risque procurent des sensations fortes.
- Certaines actions à risque sont prises sous l’influence des autres comme boire de l’alcool et consommer de la drogue.
Parmi les « objets risque » identifiés par les adolescents, nous remarquons que les adolescents font un lien non pas qu’avec l’action elle-même mais avec un concept plus large que l’action. Par exemple, ils reconnaissent et identifient le danger d’une action, ce qui entraîne le refus de faire l’action. Certains sont capables d’établir un réseau conceptuel, ils s’expriment en mentionnant que le risque est lié au « danger » et que par la prévention il est possible de réduire ce risque. D’autres mentionnent que le risque est lié à une situation qui amène des changements, des interrogations et des choix à faire. Le risque devient un choix, alors il impliquerait une décision.
Pour d’autres, le fait de connaître et de comprendre les conséquences d’un risque peut empêcher la prise de risque. Ils disent connaître les conséquences néfastes de la consommation de narcotiques, de « faire l’amour sans protection » ; alors, ils disent ne pas prendre ces risques. Les adolescents qui identifient des « objets risque » sans prendre le risque sont généralement capables d’exprimer une position claire et précise, et capables de s’affirmer face à certaines situations. Selon eux, ils sont capables de refuser une offre de drogue et seraient capables de convaincre un ami de cesser de fumer. Une autre caractéristique serait liée aux projections d’avenir que l’adolescent fait en lien avec le fait de prendre ou de ne pas prendre un risque. Par exemple, une adolescente mentionne ne pas vouloir sauter dans d’un pont dans une rivière inconnue car elle ne veut pas rester handicapée toute sa vie.
6. CONCLUSION
Le raisonnement adolescent observé consiste à enchaîner des idées en lien avec la réalité pour aboutir à une décision, à une prise de position ou à une conclusion. Quatre grands thèmes reviennent et des liens multiples se créent entre l’action, l’expérimentation, la découverte et la réflexion.
La réflexion amenée par des jeunes qui disent ne prendre aucun «risque dangereux » mais qui mentionnent réfléchir au risque nous intéresse au plus haut point. Dans leur discours, nous retrouvons très souvent une critique des gestes de leurs amis et de ceux du monde adulte. Leurs constructions intellectuelles reflètent un ensemble conceptuel qui tient compte autant du système cognitif que des influences de l’environnement social. Ils font appel à la mémorisation et se souviennent des événements entre amis, des gens de leur entourage qui ont assumé de grands risques. Ces adolescents commencent aussi à penser à l’avenir et ils élaborent des programmes de vie. Ces projections d’avenir sont importantes dans la décision face à la prise de risque.
BIBLIOGRAPHIE
BARDIN L., L’Analyse de contenu, Paris : Presses Universitaires de France, 1993.
BOUTIN G., L’entretien de recherche qualitatif, Sainte-Foy : Presses de l’Université du Québec, 1997.
CLAES, M., L’expérience adolescente, Bruxelles : Pierre Mardaga, 1991.
DAUNAIS J.-P., L’entretien non directif, in Gauthier (sous la dir.), Recherche Sociale. De la
problématique à la collecte des données, Sainte-Foy : Presses de l’Université du Québec, 1992, pp.
273-310.
LE BRETON D., Passions du risque, Paris : Éditions Métaillé, 1991.