Jean-Paul DELEAGE
UFR de Didactique, Université Paris 7
MOTS-CLES : mSTOIRE - NATURE - SOCIETE· EDUCATION - VALEURS.
RESUME:Laréflexion sur la longue durée de 1'histoire des rapports entre les sociétés et la nature éclaire la portée des transfonnations actuelles de notre environnement. Elle implique une révolution dans nos modes de pensée. L'éducation à l'environnement dépasse les cloisonnements disciplinaires et contribueàconstituer l'horiwn nécessaireàtoute société dans la réflexion sur son propre avenir.
SUMMARY : The research on the long terrn history of the relations between societies and nature throws new light on the effects oftoday's environment changes. They entail a revolution in our way of thinking. Environmental education plays an important part in the global reflexion conceming its own future that each society has to make.
Aujourd'hui, dans le monde, plus de 20%des ressources énergétiques sont mobilisées pour la production alimentaire. Le prodigieux essor des "trente glorieuses" avait créé l'illusion: la richesse ne pouvait être qu'industrielle et marchande. La mondialisation de la crise écologique oblige, en celle fin de vingtième siècle,àredécouvrir le rôle irremplaçable de l'agriculture dans toutes les sociétés, ainsi que les liens complexes qu'entretiennent exploitation des écosystèmes et structures sociales; elle obligeàréfléchir aux enchaînements contradictoires de causes et d'effets qui ont transformé les rapports entre les plantes, les animaux et les hommes au point de les rendre totalement dépendants d'apports massifs de combustibles fossiles. La présente contribution n'a d'autre ambition que d'apporter quelques élémentsàcette réflexion, tirés pour l'essentiel de l'histoire de l'agriculture française depuis deux siècles et de la crise présente de l'économie paysanne dans le monde.
1. DES PLANTES, DES ANIMAUX ET DES HOMMES DUREE DE L'HISTOIRE
LA TRES LONGUE
Les vestiges les plus anciens d'activité agricole sont localisés dans les grandes vallées des régions tropicales, où l'abondance du rayonnement solaire et de l'eau combinée au renouvellement annuel de la fertilité des sols permit très tôt dans l'histoire des productivités élevées sur de faibles surfaces cultivées à la main. L'extension des cultures aux rivages méditerranéens ne fut possible qu'au prix d'innovations politiques sociales et techniques considérables - renforcement de l'Etat, institution de l'esclavage, généralisation du transport maritimeàl'échelle du bassin méditerranéen -dont 1'extension maximale coïncida avec celle de l'Empire romain.
Sous des latitudes élevées, l'agriculture était inconcevable sans de nouveaux itinéraires techniques, sans de nouveaux rapports des sociétésàla nature. Dans l'Occident médiéval, ces mutations concernèrent essentiellement l'Europe humide du Nord et de l'Ouest, celles des cours d'eau abondants, des forêts et des prairies. Animaux et machines vinrent, àune échelle jusqu'alors inconnue dans l'histoire, démultiplier la force humaine. En rone tempérée, la culture manuelle aurait exigé, par individu, un territoire 100 à 150 fois plus grand que dans les vallées tropicales pour satisfaireàses besoins d'entretien, de reproduction et de travail (Vissac 8., 1982, Traction animale et systèmes agraires, Paris, Ronéo., pp. 1-48 ; LangdonJ., 1986, Horses, Oxen and Technological Innovation, Cambridge). Ainsi, en moins de deux siècles (XIe-XIIIe), la mise au travail du cheval et du boeuf permit d'arracher aux forêts et aux marais les millions d'hectares qui forment encore une grande part des paysages ruraux d'Europe occidentale.
La nouvelle configuration technique et sociale libéra une forte croissance démographique scandée par des crises récurrentes du rapport population/ressources. En France, les paysages ruraux contemporains commencèrentàêtre modelés (champs ouverts, bocages) en liaison étroite avec les divers types de traction animale: " la différenciation entre la traction chevaline adaptée aux zones limoneuses... et la traction bovine convenant aux zones pauvres du Centre et du Sudàlongue jachère
devint plus marquée .. (Ibid. et Bloch M., 1956, Caractères originaux de l 'histoire rurale française, A. Colon, Paris). Les rendements céréaliers, fondements biologiques de tout l'édifice social, progressèrent en moyenne, mais aussi en variabilité. Mais les développements restaient enfermés dans des cadres régionaux cloisonnés par l'insuffisance des transports. lis atteignirent leurs limites au milieu du XIVe siècle: ce fut l'effondrement historique du système.
A partir du XVe siècle, l'adoption de plantes et de techniques nouvelles, l'alternance céréales/plantes fourragères permirent d'augmenter la disponibilité d'énergie: énergie alimentaire et énergie animale dérivée. Selon l'adage populaire: "Veux-tu du blé, fais des prés! " ; plus de blé et plus de bétail, car la production de calories alimentaires ne se posait pas en terme d'alternative bléou bétail comme pour la riziculture traditionnelle ou l'agriculture contemporaine; l'augmentation de la production agricole passait alors par l'augmentation de la puissance de traction animale disponible. Mais les anciens régimes agraires formaient des ensembles bien structurés et il n'était pas possible de toucher àun élément sans tout détruire (Braudel P., 1980, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Flammarion, Paris). Jusqu'au XVIIIe siècle, à des rythmes différents suivant les régions, les percées agricoles se développèrent en liaison avec l'amélioration des convertisseurs énergétiques, l'effacement de certaines servitudes collectives, l'accroissement démographique, les transformations socialesàla campagne dominées par l'essor de la classe des paysans aisés. Ceux-ci, qu'ils soient propriétaires de vastes parcelles ou qu'ils soient fermiers sur de grosses exploitations formées de tenures récemment regroupées, avaient toutefois ceci de commun : ils possédaient les sources d'énergie que constituaient des étables bien gamies.
Le XVIIIe siècle vit le véritable début de la croissance agricole, dont le produit augmenta en France de 30 à 40 % entre 1700 et 1789. Avec la proto-industrialisation de certaines régions européennes, le développement urbain favorisant les débouchés extérieurs, le début des spécialisations régionales et des courants d'échanges stimulés par l'amélioration des grandes voies de communication, l'amplitude des effets catastrophiques des oscillations de la production agricole s'amortit peuàpeu, élargissant du même coup les bases du décollage économique du XIXe siècle.
2. DE CERES A PLUTON ESQUISSE D'UNE EVOLUTION BISECULAIRE
Siècle de la Révolution Industrielle,le XIXe fut aussi celui d'une évolution lente, mais continue des systèmes agraires et de la production agricole. Accéléré dans les premiers moments de la Révolution française qui libéra les forces productives jusqu'alors corsetées par les persistances féodales, puis freiné par les guerres impériales, le processus reprit avec le retour de la paix. L'exode vers les villes, les besoins grandissants de main d'oeuvre de l'industrie naissante poussaient à l'intensification et à la mécanisation de la production agricole ainsi qu'à des innovations multiformes qui ont pénétré plus ou moins vite en diverses régions. Il s'agissait de nouvelles cultures: pommes de terres, maïs, betteraves; de nouvelles techniques chimiques d'amélioration des sols: chaulage,
marnage, épandage de phosphates naturels puis chimiquesà la fin du siècle; de perfectionnement des méthodes culturales proprement dites : entretien des cultures, progrès dans l'outillage. Le développement du parc de machines tractées, mais aussi du transport sur route à grande distance, grâce à un réseau de plus en plus dense, permirent une utilisation optimale de l'énergie animale.
Cette esquisse très schématique ne saurait rendre compte ni des oscillations temporelles, ni des écarts locaux ou régionaux qui ont scandé cette évolution. Bien souvent, la lutte contre le milieu naturel a été plus longue et plus aléatoire dans le Centre et le Sud, beaucoup d'innovations sont venues des zones limoneuses du Nord de la France, appartenant aux grands domaines laïcs ou ecclésiastiques.
Jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, l'emploi de plus en plus massif de combustibles fossiles, bien que n'ayant pas directement affecté l'agriculture, a eu une influence indirecte profonde sur cette dernière. Dans l'économie globale, le charbon se substitua progressivement aux sources biologiques. L'agriculture et la forêt perdirent progressivement leur rôle de première source d'énergie mécanique et thermique dans les transports et l'industrie. L'achèvement du réseau ferroviaire accéléra la mise en concurrence des diverses productions agricoles à l'échelle nationale et internationale, avec, comme conséquences, des redistributions d'activités et de populations: " les régions qui produisaient dan les conditions les plus difficiles n'ont plus eu intérêtàle faire et les montagnes se vidèrent de leurs hommes "(Duby G. et Wallon A., 1975, Histoire de la France rurale, Seuil, Paris, 4 vol). Les politiques protectionnistes des gouvernements ne furent jamais en mesure d'empêcher durablement le déclin des agricultures autarciques anciennes,nide prévenir l'effondrement des cultures paysannes.
Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l'évolution s'accélère en une véritable révolution qui bouleverse la production agricole de l'intérieur même. Nous avons tenté de quantifier ce mouvement impétueux en termes d'analyse éco-énergétique (Deléage J.P. et Col., 1979, " Eco-energetics analysis of an agricultural system: the french case in 1970", Agro-Ecosystems,5pp. 345-365 ; Deléage J.P. et Souchon C., 1981, Analyse Eco-énergétique et développement, CNRS, Paris, pp. 277-282).
Ce sont tout d'abord les machines qui améliorent considérablement la productivité du travail. Vitesse, puissance, souplesse d'utilisation... c'est avec ces atouts que le tracteur a supplanté la traction animale et permis l'extension de la mécanisation à l'ensemble des travaux de la ferme. Mais en France, la motorisation a été très tardive. Si l'on excepte un emploi très limité de la vapeur pour actionner quelques treuils de labourage ou quelques batteuses dès le milieu du XIXe siècle, l'année 1918 marque le début de la motorisation de l'agriculture française; mais cette motorisation est restée timide, le parc initial de tracteurs s'étant rapidement stabilisé dès 1925 autour de 26000 engins. Des moteurs à vapeur,àexplosion ou électriques furent certes mis en oeuvre pour les travaux de battage et divers usages à l'intérieur des exploitations agricoles (en 1929, 60 000 machines à vapeur et 160 000 moteurs électriques). Maisàla veille de la guerre, on estimaità3,5 millions les unités de trait animales etàseulement 35 ()()() le nombre des tracteurs.
C'est seulementàpartir de 1945 que s'accomplit réellement la motorisation de l'agriculture. Aujourd 'hui, le secteur agricole dispose de plus de 1,4 millions de tracteurs, de près de 500 000 motoculteurs ou motofaucheuses et 150 ()()() grosses machines automotrices. En revanche,
la traction animale, réduiteàmoins de 100 000 unités ne fournit guère plus que 1%de l'énergie de traction (Ibid). En comparant le coût énergétique total ou a.E.R. (Ibid) des carburants utilisés dans les tracteurs avec celui des aliments nécessaires au maintien de la force de travail animale, on constate que c'est seulement vers les années 1958-1959 que le moteuràexplosion prend le pas sur la traction animale en termes de comptabilité énergétique. Cette substitution de l'énergie fossile aux énergies du vivant s'est aussi traduite en termes d'espace. En 1945, environ 5,7 millions d'hectares étaient voués aux productions végétales indispensablesà la traction animale,àpeine plus de 0,1 en 1985. Resitués dans leur évolution biséculaire, les progrès de la productivité du travail agricole direct sont impressionnants: par exemple de 1à100 pour la récolte d'un hectare de blé! A quoiilfaudrait ajouter qu'en deux siècles le rendement moyen à l'hectare a été multiplié par un facteur 7 et qu'une moissonneuse-batteuse rend legrainbattu.
C'est ensuite l'utilisation systématique d'engrais qui afavorisé [' augmentation des rendements agronomiques.Ainsi, les rendements moyens de blé, inférieursà 1,5 tonnesàl'hectare en 1945, approchent aujourd 'hui 4,5 tonnes. Pendant la même période, le tonnage des engrais épandus sur le champ était multiplié par un facteur 20, augmentant dans des proportions comparables les coûts énergétiques indirects de la production végétale. Ainsi, on a pu estimerà4,13 millions de Tep le coût énergétique des engrais pour la campagne 1981-82,à raison de 1,5 Tep/t N, de 0,3 Tep/t P et de 0,2 Tep/t K (Bonny S., 1986, L'énergie et sa crise de 1974à 1984 dans l'agriculture française, thèse, INRA, Grignon, 2 vol). Chiffres auxquels il faudrait ajouter ceux de nombreux autres produits intermédiaires utilisés en agriculture tels que l'eau pour l'irrigation, les produits phytosanitaires, ete... C'est enfin la dissociation coûteuse du couple végéta/lanimal qui crée de graves distorsions dans les cycles agro-écologiques.En un demi-siècle, le triplement de la production animaIe destinéeà l'alimentation humaine a été obtenu au prix d'une multiplication de l'énergie dépensée par un facteur 10. Si la production animale ne requiert apparemment qu'un quart des dépenses énergétiques directes, les trois autres quarts allantàla production végétale, son coût énergétique réel est beaucoup plus élevé. En effet, les deux-tiers de cette dernière fraction sont utilisés pour la production de végétaux destinésàl'alimentation animale, le tiers restant vaàl'alimentation humaine et aux exportations. Aujourd'hui, l'élevage absorbe ainsi en réalité près des trois quarts des dépenses énergétiques totales du système agricole français. Cette situation tientàune loi classique en écologie: l'efficacité de la production secondaire de protéines ne dépasse que rarement 10 %. A ces coûts, la dissociation des zones de production végétales et animales ajoute ceux d'une restitution partielle des excréments animaux et de leurs éléments fertilisants aux sols. En simplifiantà l'extrême, en tennes énergétiques, l'efficacité moyenne de la production animale destinéeàl'alimentation humaine est passée de 0,62 en 1945à0,21 au début des années 1980 (Deléage 1.P., 1981, op. CiL).
Résumons: en utilisant des données éparses disponibles pour quelques années antérieuresà 1945, puis des statistiques beaucoup plus homogènes, de 5 ans en 5 ans depuis cette date, nous avons représenté l'évolution des cycles de transformation de l'énergie dans l'agriculture sur près de deux siècles (1800-1980). En évaluant l'énergie finale produite par l'agriculture, les énergies non renouvelables et renouvelables (animale et humaine) investies lors de chaque cycle, on peut estimer l'efficacité du processus de production par trois rapports:
->Rendement total RT : énergie produite/énergie totale utilisée
->Rendement biologique RB : énergie produite/énergie d'origine animale et humaine investie. -> Rendement humain RH : énergie produite/énergie humaine investie.
Malgré son aspect beaucoup trop agrégé, ce type d'analyse fait bien ressortir quelques tendances lourdes des agricultures contemporaines : si le rendement humain RH augmente très rapidement depuis un demi-siècle, c'est au prix d'une diminution notable du rendement total RT. Sur la longue période, RH et RB passent par un maximumàla fin du XIXe siècle, RT, le rendement global, dans le premier tiers du XXe. Cette époque combinait un potentiel élevé de traction animale avec une gramme d'outils en faisant des usages très performants et bien adaptés à la grande variété des besoins des agriculteurs. A cet égard, nombreux sont aujourd 'hui les spécialistes qui regrettent que" les efforts faits vers les années 1950-60pourmettre au point des modules d'outillage faisant un usage simultané de l'énergie animale et de l'énergie mécanique n'aient été annihilés par des actions gouvernementales privilégiant exclusivement la motorisation des campagnes" (Vissac B., op. cit.). L'ensemble de ces considérations mériterait évidemment une analyse beaucoup plus fine et détaillée en fonction de critères variés: potentialités écologiques des régions, taille des exploitations et revenus des agriculteurs, finalité de la production. Nombreuses sont déjà les études qui permettent les comparaisons de diverses fIlières pour un même produit final et qui montrent qu'au-delà des critères de rentabilité purement financiers et donc à très courte vue, il n'existe jamais une seule filière pour obtenir un produit socialement utile (Pimentel D., 1980, Handbook of Energy Utilization in Agriculture, CRC, Florida).
3. DES AGRICULTURES ET ... UN SEUL MONDE
Depuis les travaux pionniers de David Pimentel en 1973 sur l'évolution des coûts énergétiques de la production du maïs aux Etats-Unis entre 1945 et 1970, de nombreuses études sur les diverses agricultures nationales sont venues apporter des données qui, par-delà de grandes différences dans l'espace et le temps et dans les rythmes de l'évolution, ne laissent aucun doute sur les tendances générales de cette dernière.
L'utilisation de l'énergie dans l'agriculture dépend de facteurs parmi lesquels l'espace disponible et la démographie viennent au premier plan. Les indices classiques exprimant cette dépendance sont la productivité de la terre et celle du travail. Ces deux indices sont eux-mêmes fonction des techniques mises en oeuvre pour la maîtrise des convertisseurs végétaux et animaux dans leurs diverses combinaisons, c'est-à-dire, directement ou indirectement, de l'énergie mobilisée par les agriculteurs pour la culture et l'élevage. Le croisemen t de ces indices conduitàdistinguer plusieurs types de situations suivant l'abondance respective de la terre et des hommes.
Transposés en termes énergétiques, ils permettent une analyse en tennes de consommation d'énergie par unité de surface et par travailleur et ils mettent en évidence différents modèles d'agriculture. Le point commun des agricultures à productivité élevée du travail est l'importance de la consommation d'énergie fossile qui y a accompagné le développement du machinisme. Les
agricultures européennes, plus ou moinsàl'étroit sur un continent exigu, consomment d'importantes quantités d'engrais, ce qui représente de grosses dépenses d'énergie indirecte, surtout pour les engrais awtés. Ces dépenses sont bien moindres dans les régions du monde où la terre est abondante, comme l'Amérique du Nord ou l'Australie, mais où, par contre, la pénurie des hommes a très tôt conduit à un développement accéléré du machinisme. C'est le poids de la démographie qui constitue le trait essentiel des situations detypeasiatique; la faible productivité du travail, le peu d'énergie investie par travailleur enferment dans la même contrainte des pays aussi différents que la Chine et l'Egypte, malgré de notables écarts de rendements entre leurs agricultures. Enfin, la caractéristique commune aux régions les plus pauvres du tiers-monde est le très faible investissement par travailleur et par unité de surface. Les conséquences de la pénurie des investissements sont la malnutrition chronique et les famines récurrentes qui touchent de vastes populations en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
Mais ces chiffres ne prennent leur dimension réelle que lorsqu'on y intègre la totalité de l'énergie dépensée le long de toute la chaîne agro-alimentaire. Les calculs disponibles suggèrent une dégradation générale de l'efficacité énergétique des chaînes de production d'aliments, tout au moins jusqu'au début des années 1980 (Debeir J.C., Deléage J.P. et Hémery D., 1986, Les servitudes de la puissance, Flammarion, Paris). Cette efficacité ne dépassait pas 1/6,5 en 1963 pour la Grande-Bretagne,119,6pour les Etats-Unis en 1970, 1/6,1 pour la France en 1980. Selon D. et M. Pimentel, la dépense totale représente 16,7%de l'énergie consommée par la société américaine. En France, suivant S. Bonny, elle dépasserait 17%au début des années 1980 (figure 7). Ces chiffres relatifs aux pays industrialisés traduisent des gaspillages indéniables dans l'utilisation de l'énergieàdes fins alimentaires (Bonny, 1986, op. cil).
A l'inverse, ce sont bien souvent les énergies fossiles et les techniques de leur mise en oeuvre qui font défaut aux paysanneries du tiers-monde, tant sous forme directe (machines et carburants) que sous forme indirecte (engrais, moyens pour l'irrigation). Quant aux effets des pénuries tant pour le stockage des produits que pour leur cuisson, il suffit de les évoquer par quelques mots -déforestation, désertification, malnutrition - et de rappeler que la plupart des êtres humains du tiers-monde consacrentàleur alimentation, bien souvent carente, l'essentiel de leurs ressources.
4. MENACES SUR LA PLANETE ET SES HABITANTS
En 1989, pour la deuxième année consécutive, la production céréalière du globe risque d'être inférieureàla consommation. Faut-il ne voir dans cette situation qu'un accident conjoncturel, ou tout au contraire, comme Lester R. Brown, Directeur du World-Watch Institute, le signe d'une détérioration sans précédent des conditions écologiques de la production agricole mondiale? " Nous sommes en train de perdre la bataille pour la sauvegarde de la planète. Les conséquences secoueront les fondements mêmes du monde" écrit ce demierdans le rapport State of the World 1989 (W.W.I., 1989, State of the World, New York), en identifiant la surpopulation et la dégradation de
l'environnement - réchauffement des climats, pénurie d'eau douce, dégradation des sols - comme les deux dangers majeurs de notre temps.
Le cri d'alanne de L.R. Brown se fonde sur plusieurs faits qui doivent donner à réfléchir. Tout d'abord, le taux de croissance de la population mondiale est passé de 80 millions/an au début de la décennie 1980 à plus de 90 pour l'année 1989. Quant à la récolte globale de grain, qui avait multipliée par 2,6 entre 1950 et 1984, soit+40% per capita, elle a stagné depuis 5 ans, soit - 14% per capita. Depuis 5 ans, les meilleures agricultures du tiers-monde (Chine, Inde, Indonésie, Mexique) plafonnent ou régressent. Les innovations technologiques (semences hybrides et variétés améliorées, triplement des surfaces irriguées, décuplement de l'épandage des engrais, ..,) de la période précédente semblent avoir épuisé leurs effets positifs.
Dans beaucoup de pays industrialisés, les progrès des années 1970 n'avaient pu être obtenus qu'au prix de la mise en labour de terres hautement sujettes à l'érosion et d'une irrigation prélevée sur les nappes phréatiques (Ibid). Ces choix du court terme tirent à leur fin. Chaque année, la surexploitation des sols fait perdre au monde l'équivalent de la surface céréalière de l'Australie et disparaître 24 milliards de tonnes d'humus. Les effets contreproductifs de la chimisation des sols prennent aujourd 'hui des proportions inquiétantes. Par exemple, en France, 50%des nitrates, que ne retiennent plus les colloïdes du sol végétal sont emportés par les eaux de ruissellement. L'utilisation irraisonnée des engrais aboutit déjà à de véritables catastrophes écologiques dans certaines régions d'Europe où est pratiquée une agriculture intensive. Ainsi,la mer du Nord avait-elle été envahieàla fin du mois de mai 1988, sur environ 7,5 millions d'hectares et plusieurs mètres d'épaisseur par une prolifération brutale de l'algueChrysochromulina polypepis,étouffant toute vie àla surface de l'océan. Raison déterminante de cet accident: des eaux saturées d'engrais épandus par les agriculteurs riverains de la mer du Nord et entraînés par le ruissellement (Rosenberg R., 1988, "Silent Spring in the Sea", Ambio, Vol. XVII, 4, pp. 287-288). Situation d'autant plus absurde que la C.E.E. croule sous ses excédents agricoles!
Crise écologique donc, mais inséparable d'une crise sociale sans précédent qui touche toutes les paysanneries du monde. Aujourd'hui, l'écart de productivité du travail agricole entre le "centre" et la périphérie est en moyenne de 1à100, plus élevé entre les cas extrêmes.Orl'unification du marché mondial a conduit à l'unification des prix mondiaux pour l'ensemble des produits de base (céréales, viandes, ...). La conséquence est inéluctable: les agriculteurs les moins productifs sont éliminés, qu'ils appartiennent aux régions défavorisées du "centre" ou à sa "périphérie" proprement dite. Ce mécanisme destructeur des paysanneries les plus fragiles, qui s'est répétéàplusieurs reprises dans l'histoire du capitalisme, se reproduit aujourd'huiàl'échelle de la planète avec une violence sans précédent historique. "Un milliard de paysans ont été ainsi ruinés; soit toute la culture manuelle non irriguée et la culture attelée légère. Ce milliard se retrouve dans les villes, alimentant une économie "informelle" très faiblement productive" écrit M. Mazoyer (Mazoyer M., 1989, Les inégalités de développement agricoles dans le monde, GRET, Paris, ronéo). Cette crise massive de l'économie paysanne ne connaît aucune frontière; elle a des conséquences sur l'ensemble de l'économie mondiale, car elle élargit la pauvreté de masse dans le tiers-monde, donc la sphère d'insolvabilité dans laquelle s'enracine la crise des débouchés des pays industrialisés.
La généralisation au monde des normes de production et de consommation qui prévalent aujourd'hui dans la ceinture dorée de la planète bute sur des obstacles écologiques et sociaux infranchissables. Cela seul porte condamnation d'un système écologiquement destructeur et socialement inique.
Déjà en Europe, dans le jeu complexe des interactions entre techniques agricoles et sociétés, entre les hommes, les plantes et les animaux, deux points tournants ont été le XIIe et le début du XIXe siècle. Ne vivons-nous pas aujourd'hui les prémisses d'une situation comparable, mais cette foisàl'échelle planétaire? Le scénario tendanciel des systèmes de production nés de la Révolution Industrielle ne toume-t-il pas, en cette fin de siècle, à la catastrophe, et l'idéologie productiviste qui l'a justifiéàla faillite? Quelles que soient les solutions nouvelles explorées par les sociétés, elles devront passer par une révision déchirante: celle des rapports que le capitalisme historique et ses avatars dits "socialistes" ont imposés à la nature. Il en va de la survie de l'espèce humaine.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
(1)VISSAC (B.), 1982. - Traction animale et systèmes agraires, Paris, ronéo, pp. 1-48; LANGDON (J.), 1986, Horses, Oxen and Technologicallnnovation, Cambridge.
(2) Ibid. et BLOCH(M.),1956. - Caractères originaux de l'histoire rurale française,A.Colin, Paris. (3) BRAUDEL(F.),1980. - Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Flammarion, Paris. (4) DUBY (G.) et VALLON (A.), 1975. - Histoire de la France rurale, Seuil, Paris,4 vol.
(5) DELEAGE (J.P.) et col., 1979. -«Eco-energetics analysis of an agricultural system: the french case in 1970», AgroEcosystems, 5, pp. 345365; DELEAGE (J.P.) et SOUCHON (C.), 1981. -Analyse Eco-énergétique et développement, C.N.R.S., Paris, pp. 277-282.
(6)Ibid. (7)Ibid.
(8) BONNY (S.), 1986. - L'énergie et sa crise de 1974à1984 dans l'agriculture française, thèse, lN.R.A., Grignon,2 vol.
(9) DELEAGE (J.P.), 1981, op.cil. (10)VISSAC (B.), op.cil.
(11) PIMENTEL(D.),1980. - Handbook of Energy Utilization in Agriculture, CRC, Florida. (12) DEBEIR (lC.), DELEAGE (J.P.) et HEMERY(D.), 1986, Les servitudes de la puissance, Flammarion, Paris.
(13) BONNY, 1986. - op. cit.
(14) W.W.l., 1989.- State of the World, New York. (15) Ibid.
(16) ROSENBERG (R.), 1988.-« Silent Spring in the Sea»,Ambio, Vol. XVII, 4, pp. 287-288. (17) MAZOYER (M.), 1989. - Les inégalités de développement agricoles dans le monde, ORET, Paris, ronéo.