© Myriam Cyr, 2020
"The United States would extend the support which the
situation requires": les sénateurs des États-Unis et la
mise en oeuvre de la Résolution Vandenberg
(1948-1949)
Mémoire
Myriam Cyr
Maîtrise en histoire - avec mémoire
Maître ès arts (M.A.)
ii
RÉSUMÉ
Ce mémoire se propose d’étudier le processus d’adoption et d’application de la Résolution 239 du Sénat des États-Unis, de 1948 à 1949, une mesure législative pivot dans l’histoire politique américaine. D’une part, nous analysons les raisons pour lesquelles les sénateurs adoptent massivement la résolution proposée par Arthur H. Vandenberg le 11 juin 1948. Il s’agit d’une période névralgique marquée par le début de la guerre froide et la volonté des Américains de se retrouver en position de force à l’échelle internationale vis-à-vis des Soviétiques. C’est aussi la première fois que les États-Unis acceptent de s’allier à des puissances étrangères – européennes de surcroît – dans le but d’assurer une sécurité collective en temps de paix. D’autre part, nous nous penchons sur les échos de la Résolution Vandenberg en examinant les différentes étapes législatives menant à la signature et à la ratification du Traité de l’Atlantique Nord, culminant le 21 juillet 1949. Grâce à l’étude des
Hearings et du Congressional Record, journal officiel des débats du Congrès des États-Unis, ce
mémoire cherche à identifier quels sont les fondements de la Résolution Vandenberg, les motivations des sénateurs – y compris des dissidents et des abstentionnistes, à analyser le contenu de leur discours et à percevoir l’influence des évènements sur l’évolution de celui-ci.
iii
ABSTRACT
This dissertation proposes to study the process of adoption and implementation of United States Senate Resolution 239, from 1948 to 1949, a pivotal piece of legislation in American political history. First, we analyze the reasons why senators overwhelmingly adopt the resolution proposed by Arthur H. Vandenberg on June 11th, 1948. This is a critical period marked by the start of the Cold
War and the will of the Americans to find themselve in a position of strength on an international scale vis-à-vis the Soviets. It is also the first time that the United States agreed to ally itself with foreign powers - Europeans in addition - in order to provide collective security in peacetime. Second, we are looking at the echoes of the Vandenberg Resolution by examining the various legislative stages leading to the signing and ratification of the North Atlantic Treaty, culminating on July 21st, 1949.
Thanks to the Hearings study and the Congressional Record, the official journal of United States Congress debates, this dissertation seeks to identify the foundations of the Vandenberg Resolution, the motives of senators - including dissidents and abstainers, to analyze the content of their speeches, and to perceive the influence of events on the evolution of it.
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Table des matières
RÉSUMÉ ... II ABSTRACT ... III REMERCIEMENTS ... VI INTRODUCTION ... 1 QUESTIONNEMENTS ... 2 HISTORIOGRAPHIE ... 3
La politique étrangère américaine et l’avènement de la guerre froide ... 4
Les perceptions et les représentations ... 6
Le Congrès des États-Unis ... 7
Arthur H. Vandenberg et la Senate Resolution 239 ... 9
HYPOTHÈSES ... 11
PROPOS MÉTHODOLOGIQUES ... 11
Stratégie de recherche ... 16
PLAN DE LA DÉMONSTRATION ... 18
CHAPITRE 1 ... 19
1. LE BIPARTISANSHIP TYPIQUE DES 80E ET 81EC ONGRÈS DES ÉTATS-UNIS ... 19
2. LA SÉCURITÉ NATIONALE ET COLLECTIVE SELON LES DÉCIDEURS AMÉRICAINS ... 24
3. UN CONTEXTE INTERNATIONAL PROPICE AUX RÉAMÉNAGEMENTS POLITIQUES ... 27
4. LE DISCOURS D’HARRY S.TRUMAN DU 17 MARS 1948 ... 29
5. L’IMPROBABLE DUO : LES RENCONTRES ENTRE ARTHUR H.VANDENBERG ET ROBERT A.LOVETT ... 31
6. LES EXECUTIVE HEARINGS DE LA CSRE : DÉBATS PRÉLIMINAIRES ET PRISES DE POSITION PRÉALABLES ... 36
6.1 La première séance du 11 mai 1948 ... 38
6.2 La deuxième séance du 12 mai 1948 ... 40
6.3 La troisième et dernière séance du 19 mai 1948 ... 45
7. LE RAPPORT DE LA CSRE ET LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DES ÉTATS-UNIS ... 48
CHAPITRE 2 ... 52
1. LA PRÉSENTATION DE LA RÉSOLUTION AUX SÉNATEURS ... 52
1.1 Le parrainage de la résolution par Arthur H. Vandenberg ... 54
1.2 Six phrases pour changer le monde ... 55
2. « AMERICA’S FRONTIER IS ON THE RHIN » : LES POINTS LITIGIEUX DU DÉBAT ... 58
2.1 La portée du droit de veto et les conséquences de son retrait ... 58
2.2 Les relations entre les pouvoirs exécutif et législatif ... 64
2.3 Le respect de la Constitution américaine ... 68
2.4 La préservation des relations internationales et la peur de déclencher une Troisième Guerre mondiale ... 69
2.5 La face cachée de la résolution ... 75
2.6 Le risque d’affaiblissement de l’ONU ... 78
3. LES AMENDEMENTS, LES VOTES ET LES RÉSULTATS ... 80
3.1 L’amendement proposé par Flanders ... 80
3.2 L’amendement proposé par Fulbright ... 81
3.3 L’amendement proposé par Pepper ... 84
v
CHAPITRE 3 ... 89
1. UN CONTEXTE INTERNATIONAL PROPICE À LA FORMATION D’UNE ALLIANCE ... 89
2. LES EXECUTIVE HEARINGS DE LA COMMISSION SÉNATORIALE DES RELATIONS ÉTRANGÈRES : DÉBATS PRÉLIMINAIRES ET PRISES DE POSITION PRÉALABLES ... 93
2.1 La présentation du Traité de l’Atlantique Nord aux membres de la CSRE ... 94
2.2 La parenthèse du Traité de Washington ... 97
2.3 L’identification des points litigieux ... 97
2.4 Le rapport de la CSRE ... 109
3. DÉBATS AU SÉNAT ... 109
3.1 Long processus de ratification du Traité de l’Atlantique Nord ... 110
3.2 Amendement, votes et résultats ... 118
CONCLUSION ... 122
BIBLIOGRAPHIE ... 127
1. SOURCES ... 127
2. ARTICLES DE JOURNAUX CONTEMPORAINS ... 127
3. RÉFÉRENCES MÉTHODOLOGIQUES ... 128 4. DICTIONNAIRES ET ENCYCLOPÉDIES ... 128 5. OUVRAGES GÉNÉRAUX ... 129 6. ÉTUDES ... 129 7. ARTICLES ... 131 8. SITES INTERNET ... 132 ANNEXE A ... 133 ANNEXE B ... 134 ANNEXE C ... 139 ANNEXE D ... 140 ANNEXE E ... 141 ANNEXE F ... 142 ANNEXE G ... 143
À Jacob, Nathan et Flora, pour qui Mimi a toujours été la spécialiste des histoires. À toi qui va naître.
vi
REMERCIEMENTS
Je tiens ici à exprimer toute ma gratitude envers mon directeur, Bernard Lemelin, qui a su éveiller mon intérêt pour l’histoire américaine et qui m’a aidée dans le choix de mon sujet de mémoire de maîtrise. Ses conseils, sa grande disponibilité et son ouverture ont été appréciés à chacune des étapes de la recherche et de la rédaction. Merci pour votre patience : on peut maintenant dire que c’est fait !
Je me dois également de remercier chaleureusement les professeurs Frédérick Gagnon et Greg Robinson, professeurs à l’Université du Québec à Montréal, d’avoir généreusement accepté de compléter le trio de jurés. Je suis très privilégiée d’avoir pu compter sur l’expertise de trois spécialistes en politique et en histoire américaines. Leurs recommandations ont été précieuses en vue du dépôt de cette version finale.
Puisque la tribune me le permet, je ne pourrais passer sous silence l’apport inestimable de Donald Fyson à mon parcours d’historienne. Très tôt, il a vu mon potentiel et a cru en mes capacités. Je te dois une partie de toutes ces belles expériences qui se sont enchaînées dans ma vie professionnelle. Merci Donald, merci pour tout !
Ce mémoire termine plusieurs années passées au Département des sciences historiques de l’Université Laval. Outre Bernard Lemelin et Donald Fyson, merci à Talbot Imlay, Pierre-Yves Saunier, Martine Dumais, Johanne Daigle et Paul-André Dubois pour la confiance que vous m’avez témoignée lorsque vous m’avez offert des contrats d’auxiliaire d’enseignement et de recherche. Je vous suis très reconnaissante. Merci aussi à Martin Pâquet et Patrick Baker, deux professeurs que j’ai adoré côtoyer. La pertinence de vos interventions et la rigueur de votre travail continuent de me guider.
Merci à Christophe Cloutier-Roy et Julie Vézina qui ont défriché la voie avant moi. Vos conseils spontanés ont été grandement appréciés à des moments-clés. Merci à Maxime Minne. J’ai découvert un allié et un chercheur en or, par hasard, un jour froid de février.
Avant de quitter le Pavillon Charles-De-Koninck, je tiens à saluer mes collègues étudiants et étudiantes de la cohorte 2014 avec qui j’ai suivi le cours Projet de mémoire et les séminaires de 2e et
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Andrée-Anne Plourde et Charles Beaudoin-Jobin. Toi, tu resteras toujours mon poète-sociologue préféré ! Merci aussi à « ma gang » de 3600 secondes d’histoire avec qui j’ai produit des émissions radiophoniques sur les ondes de CHYZ. Plusieurs générations d’animateurs et d’animatrices se sont succédées, mais la passion de l’histoire est toujours demeurée. Merci enfin à mes collèges d’Artefact en compagnie de qui j’ai eu la chance de vivre mes premières expériences de vie associative, d’implication citoyenne et de débats démocratiques. Faire rayonner la recherche par les colloques et les actes a été un plaisir.
En rafale, merci à l’équipe de la gestion des études de la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Laval, à Mélanie Boutin, Isabelle Bilodeau, Cynthia Labbé et à l’équipe du service de prêts entre bibliothèques de la Bibliothèque Jean-Charles-Bonenfant de l’Université Laval.
Je remercie le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Laval, la Fondation Madeli-Aide et le Mouvement Desjardins pour leur soutien financier tout au long de mes études.
Si mon parcours à la maîtrise s’est étiré – au grand désespoir de certains – c’est parce que j’ai eu la chance de tomber sur des expériences tellement enrichissantes que j’étais incapable de les laisser passer. Un énorme merci à Frédéric Lemieux et à Christian Blais, du service de la recherche de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale. Ces années avec vous ont fait de moi une historienne plus aguerrie, grandie aussi de vous compter comme amis. Un merci bien senti à Denis Vaugeois et à Gilles Herman, qui m’ont accueillie à bras ouverts dans la belle équipe des éditions du Septentrion. Grâce à vous, j’ai pu apprécier très tôt les rudiments de l’édition professionnelle et la promotion de la culture et de l’histoire québécoises. Merci à Marise Bachand, professeure d’histoire américaine à l’Université du Québec à Trois-Rivières, qui m’a donné ma première chance d’enseigner devant une classe universitaire et qui me nourrit par ses réalisations et ses réflexions. Tu es un modèle pour moi ! Enfin, merci à mes collègues de la Société d’histoire de Charlesbourg avec qui j’ai siégé sur le conseil d’administration.
Sur une note plus personnelle, je tiens à remercier Marie-Hélène Simard et Yves Villeneuve, du Centre d’aide à la réussite aux étudiants de l’Université Laval. L’anxiété de performance et la détresse psychologique vécues dans le cadre des études supérieures sont encore des sujets tabous qu’il ne faut pas avoir honte d’aborder. Il est possible d’apprendre à vivre avec l’anxiété et de diminuer les effets paralysants sur notre vie. Si c’était à refaire, je consulterais plus tôt et j’en parlerais plus ouvertement.
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Enfin, je tiens à remercier du plus profond de mon cœur, ma « garde rapprochée », ceux et celles qui sont là ou qui ont été là au quotidien, dans les réussites comme dans les déceptions. Merci à mes parents et à mon frère pour leur soutien indéfectible et d’avoir accepté, non sans peine, que je m’exile des îles pour vivre mes passions sur la « Grande Terre ». Merci à Mathieu et à Mia, vous avez été aux premières loges de cette folle aventure. Sans vous, j’aurais abandonné il y a longtemps ! Merci à mes complices Anne-Frédérique Morin, Hadjer Remili et Maude Rigali-Laroche. Savoir que vous étiez là a toujours été un baume. Merci à mes plus « vieilles » amies, qui n’ont jamais été dans le domaine et qui ont été compréhensives à mon égard, à mes absences, pendant toutes ces années : Catherine et Karolane vous êtes des perles, des modèles de femmes carriéristes et mamans, je vous adore !
Finalement, Olivier, tu es le seul avec qui je voulais être le 14 décembre 2018 à 23h55 et le seul avec qui je veux vivre la suite : je t’aime !
1
INTRODUCTION
Le 12 avril 1945, lorsque Franklin D. Roosevelt (FDR) rend son dernier souffle, tous les regards se tournent vers son vice-président, Harry S. Truman. L’homme du Missouri sent immédiatement « the moon, the stars and all the planets »1 peser sur ses épaules. Celui qui a été tenu à l’écart de la plupart
des dossiers concernant les relations internationales depuis le début de son mandat2 doit maintenant
composer avec la fin de la guerre la plus meurtrière de l’histoire et envisager l’après-guerre pour les États-Unis et les pays dans leur sillage.
Dans les circonstances, l’Administration Truman3 décide d’opérer une réorientation majeure
de la politique étrangère américaine. En optant pour des visées internationalistes ou interventionnistes, elle délaisse l’héritage des présidents de la république naissante — George Washington (1789-1797) et Thomas Jefferson (1801-1809) — voulant que les États-Unis se gardent de contracter des alliances politiques et militaires contraignantes, notamment avec les pays européens à qui on reproche notamment l’instinct belliqueux. Cette tradition s’est trouvée renforcée par James Monroe (1817-1825) alors que le cinquième président fait activement la promotion de « l’Amérique aux Américains »4.
Ce pied de nez à la tradition isolationniste, en vigueur tout au long du XIXe siècle et durant
la première moitié du XXe siècle, est imputable au climat d’instabilité régnant sur la scène
internationale et à l’incertitude que cela occasionne au sein du gouvernement fédéral. Après avoir
1 Herbert S. Parmet, « Democratic Party », dans Richard S. Kirkendall, éd., The Harry S. Truman Encyclopedia, Boston,
G.K. Hall & Co., 1989, p. 90.
2 « Who the hell is Harry Truman ? » sont les paroles de William D. Leahy, conseiller de FDR, lorsque ce dernier lui fait
part de son intention de nommer le sénateur démocrate du Missouri comme colistier à la vice-présidence aux élections de 1944. Si FDR apprécie les efforts de son collègue, il le tient néanmoins loin des dossiers diplomatiques et militaires : « The president appreciated his running mate’s energetic efforts in winning reelection, but he did not take Truman into his confidence. Truman met rarely with the chief executive and remained unaware of critical national policies and decisions. » L’un des meilleurs exemples que nous puissions donner à cet effet est que Truman n’était pas au courant que les États-Unis développaient la bombe atomique. Jim F. Heath, « Truman, Harry S. », dans Otis L. Graham and Meghan Robinson Wander, éds., Franklin D. Roosevelt : His Life and Times, An Encyclopedic View, New York, Simon & Schuster, 1990, p. 427.
3 Dans le but d’éviter les redondances, les expressions : « Administration Truman », « Maison-Blanche », « États-Unis »,
« Washington » et « pouvoir exécutif » seront ici utilisées comme synonyme de gouvernement.
4 On désigne sous l’expression « Doctrine Monroe » les principes énoncés par le président James Monroe dans son adresse
annuelle au Congrès le 2 décembre 1823, à savoir que les puissances européennes ne doivent pas établir de nouvelles colonies dans l’hémisphère occidental, que celles-ci ne doivent pas non plus intervenir dans les affaires des nations indépendantes de l’hémisphère occidental et qu’en échange les États-Unis ne se mêleront pas des affaires européennes. Nous verrons plus tard le rôle majeur que cette doctrine joue dans le discours des sénateurs. John E. Findling, Dictionary
2
combattu conjointement dans les rangs des Alliés et participé aux différentes conférences internationales (Québec, Yalta, San Francisco, Potsdam) dans une perspective de résolution de conflit, les États-Unis et l’Union soviétique s’enlisent dans une très longue lutte à caractère essentiellement idéologique se traduisant par une division bipartite du monde. Les tentatives de conciliation avortées entre les deux superpuissances suscitent la plus haute inquiétude à la Maison-Blanche et au Capitole. On craint la montée du communisme à l’échelle planétaire et la fin des institutions démocratiques dont ils se font le porte-étendard. C’est à cette époque qu’on voit l’émergence de l’expression « guerre froide », désignant une paix belliqueuse ou plutôt une guerre menée sur des théâtres interposés5. Ne pouvant rester impassibles devant une telle menace, les
pouvoirs exécutif et législatif agissent de concert pour tenter de maintenir la paix mondiale et d’assurer la sécurité des États-Unis.
Questionnements
Ce mémoire a pour objet d’étude la Résolution Vandenberg. Il s’agit de l’appellation officieuse donnée à la Senate Resolution 239 (S. Res. 239) proposée en Chambre haute6 par le
sénateur républicain du Michigan Arthur H. Vandenberg. Celle-ci s’avère une mesure législative incontournable, puisqu’elle autorise constitutionnellement le gouvernement fédéral américain à prendre part à un système de défense collective en temps de paix. Jusque-là, de telles autorisations n’avaient été accordées qu’en période d’hostilités, ce qui représente un pivot en matière de politique étrangère.
Les sénateurs américains constituent le point de mire de notre étude. Nous nous penchons spécifiquement sur leur vision de la Résolution Vandenberg, autant son adoption que son application presque immédiate, dans le but de mieux comprendre la façon dont les législateurs entrevoient la politique étrangère de leur pays, les relations internationales et la place que devraient occuper les
5 L’origine de l’expression ne fait pas l’unanimité. Certains affirment que c’est Herbert Bayard Swope, auteur, éditeur et
journaliste au New York World pendant la plus grande partie de sa carrière, récipiendaire de trois Prix Pulitzer pour ses reportages ; Thomas Parrish, The Cold War Encyclopedia, New York, Henry Holt and Company, 1996, p. 68-69. D’autres l’attribuent plutôt à Walter Lippmann, lui aussi auteur, éditeur et un des journalistes politiques les plus influents du XXe
siècle. Il reprend l’expression dans ses articles du New York Herald Tribune et dans son ouvrage The Cold War : A Study
in U.S. Foreign Policy (New York, Harper & Co) ; Donald Paneth, The Encyclopedia of American Journalism, New
York, Facts on File, 1983, p. 265 ; Robert A. Rabe, « Lippmann, Walter », dans Stephen L. Vaughn, éd., Encylopedia of
American Journalism, New York, Routledge, 2008, p. 268-270 et Lisle A. Rose, « Cold War », dans Richard S.
Kirkendall, éd., The Harry S. Truman Encyclopedia, Boston, G.K. Hall & Co., 1989, p. 63-68.
6 Le Congrès constitue le pouvoir législatif du gouvernement fédéral américain. Celui-ci repose sur une structure
bicamérale comprenant d’une part le Sénat (chambre haute) et, d’autre part, la Chambre des représentants (chambre basse). En ce qui concerne le Congrès, le vocable « Capitole » — lieu du pouvoir législatif — peut lui être substitué.
3
États-Unis sur l’échiquier mondial. Nous avons envisagé d’analyser les débats des deux instances au Congrès, mais nous avons finalement décidé de tenir la Chambre des représentants à l’écart, car elle ne détient pas le pouvoir de légiférer ou de ratifier des accords, des alliances et des traités concernant les affaires étrangères. Seul le Sénat exerce cette prérogative7.
De manière concrète, nous cherchons à savoir dans quelle optique les membres du Sénat des États-Unis ont procédé à l’adoption de la Résolution Vandenberg le 11 juin 1948 alors que la paix règne sur la scène internationale et que le pays se trouve en position de force. Avec un résultat de 64 yeas, 4 neas et 28 not voting, nous nous intéressons également aux motifs des dissidents et des abstentionnistes, plutôt nombreux tandis que se dessine l’avenir de la politique étrangère américaine. Simultanément, nous nous questionnons sur l’influence des facteurs exogènes au Congrès, telles l’allégeance politique (démocrate ou républicaine) et la provenance géographique (États représentés) dans le processus décisionnel des sénateurs. Nous nous penchons sur les échos de cette résolution en nous intéressant aux différentes étapes législatives du processus de signature et de ratification du Traité de l’Atlantique Nord, culminant par un vote de 82 yeas, 13 neas et 1 not voting, le 21 juillet 1949.
Enfin, nous nous concentrons sur les années 1948 et 1949. Nous avons choisi de cibler les tractations durant cette période parce qu’elle se révèle riche en revirements diplomatiques et les sénateurs sont appelés à prendre position quant aux évènements lors des audiences ou des sessions parlementaires.
Historiographie
Notre recherche relève à la fois de l’histoire politique et législative. Au milieu du XXe siècle,
l’histoire politique entreprend un renouvellement disciplinaire à la suite des critiques dont elle est la cible, à savoir qu’elle évolue en vase clos confinant en son sein uniquement le récit de grands personnages, souvent de l’establishment (élite blanche et mâle), et une narration évènementielle. La concurrence des pratiques de l’histoire sociale pousse les chercheurs à revoir leur approche traditionnelle en élargissant les horizons et en diversifiant les sources. La New Political History du tournant du XXIe siècle serait donc davantage un renouveau méthodologique qu’un bouleversement
4
idéologique8. En ce sens, il ne s’agit pas nécessairement de mettre à jour des nouvelles
problématiques, mais d’élucider les aspects négligés d’anciennes questions9.
En analysant la Résolution Vandenberg et les acteurs impliqués dans sa réalisation, nous nous inscrivons dans le courant actuel de l’histoire politique, revitalisé, voulant qu’on s’intéresse aux institutions, aux agents de pouvoir, à leurs idées et à leur influence. C’est ce qu’on appelle le New
Institutionalism. Meg Jacobs et Julian E. Zelizer l’expliquent en ces termes :
The institutional approach helped scholars situate political elites within specific contexts rather than depicting them as embodiments of the nation. The new institutionalism revealed the complex institutional settings within which political elites operated and broadened the historical canvas beyond presidencies to include bureaucracies, legislators, staffers, experts, and policies. The institutional approach also forced historians to develop a more realistic understanding of the constraints that faced all politicians at any given moment in history10.
Les propos de Jacobs et Zelizer incluant les législateurs font particulièrement écho dans le cas qui intéresse.
La politique étrangère américaine et l’avènement de la guerre froide
Les études sur la politique étrangère américaine foisonnent, surtout celles portant sur la période d’après-guerre alors que les États-Unis font volte-face quant à leur doctrine politique dite isolationniste. La très récente étude de Ben Steil, The Marshall Plan : Down of the Cold War11, qui
se focalise sur les années 1947-1949, fournit une assise solide en ce qui a trait aux relations tendues entre les États-Unis et l’URSS, entre autres avec le Coup de Prague, le Blocus de Berlin et la division de l’Allemagne qui teintent le contexte international à l’heure de l’adoption de la Résolution Vandenberg et de la signature du Traité de l’Atlantique Nord.
En publiant A Preponderance of Power12, Melvyn P. Leffler est le premier historien à
consacrer une étude exhaustive à la politique de sécurité nationale au cours des années Truman,
8 Jacques Portes et Catherine Pouzoulet, « Déclin et renouveau de l’histoire politique », Jean Heffer et François Weil, éds.,
Chantiers d’histoire américaine, Paris, Belin, 1994, p. 88.
9 Ibid., p. 90.
10 Meg Jacobs et Julian E. Zelizer, « The Democratic Experiment : New Directions in American Political History », Meg
Jacobs et al., éds., The Democratic Experiment : New Directions in American Political History, Princeton, Princeton University Press, 2003, p. 8.
11 Benn Steil, The Marshall Plan : Dawn of the Cold War, New York, Simon&Shuster, 2018, ix-608 p.
12 Melvyn P. Leffler, A Preponderance of Power : National Security, the Truman Administration and the Cold War,
5
ouvrage qui lui a valu le Prix Bancroft par ailleurs. Selon lui, la sécurité nationale sous-tend beaucoup plus que la défense des frontières et repose sur des stratégies à adopter à l’échelle internationale. À l’époque, la sécurité des États-Unis est interprétée en terme de « corrélation des pouvoirs » et les Américains, sentant que le communisme peut nuire à l’équilibre d’après-guerre encore précaire, modifient leurs politiques en conséquence. Aussi, Leffler remarque-t-il un changement majeur dans le discours des « officiels » : alors qu’autrefois les États-Unis s’engagent par « ambition », au tournant de la guerre froide ils interviennent par « nécessité ».
Michael J. Hogan, renchérit dans A Cross of Iron13 en parlant de l’émergence d’un National Security State qui orienterait ses actions dans le but d’organiser efficacement le Département de la
Défense, d’unifier les forces armées, de mobiliser la science et la main-d’œuvre à des fins militaires et, surtout, de répartir les coûts dans l’ensemble de l’économie. Des transformations qui ne sont pas incontestées : « On one side were those who articulated a new ideology of national security, which envisioned the United States as a great military power and champion of democracy worldwide. On the other were those who defended the antistatist, antimilitarist, and isolationist values of an older political culture, and who worried that current policies would transform the country into a garrison state. »14
Tony Smith abonde dans le même sens en soutenant que la sécurité nationale des États-Unis passe par la diffusion de la démocratie. America’s Mission15 se penche sur les origines et l’évolution
de l’énorme effort de promotion de la démocratie et cherche à démontrer d’où vient cette idée maîtresse d’imposer le modèle démocratique au reste du monde. Pour y arriver, il analyse les politiques privilégiées par les Américains visant à réformer des pays-clés et, plus largement, le système international. Smith insiste sur le fait que ce n’est pas parce que des régimes démocratiques servent les intérêts américains que c’est nécessairement une politique égoïste. Il signifie toutefois que c’est moins dans une perspective altruiste que pour leur propre protection que les États-Unis militent contre le « démon rouge ».
13 Michael J. Hogan, A Cross of Iron : Harry S. Truman and the Origins of the National Security State, 1945-1954,
Cambridge, Cambridge University Press, 1998, xii-525 p.
14 Ibid., p. x.
15 Tony Smith, America’s Mission : The United States and the Worldwide Struggle for Democracy, Princeton, Princeton
6
Les perceptions et les représentations
Les représentations s’imposent comme l’un des thèmes les plus affichés dans l’historiographie contemporaine, car elles viennent préciser les enjeux16. Dans le classique intitulé The United States and the Origins of the Cold War17, John Lewis Gaddis évacue tout principe de
culpabilité exclusive en ce qui a trait au déclenchement du conflit américano-soviétique. Celui-ci attire notre attention sur la personnalité des acteurs et la manière dont ils perçoivent les choses : « In order to understand how they came to this conclusion, it is necessary to view the situation as they saw it, not as it appears today in the cold but not always clear, light of historical hindsight »18. C’est un
réflexe qu’il faut garder tout au long de notre analyse.
Robert Jervis, l’un des plus grands spécialistes de la psychologie des relations internationales, s’intéresse quant à lui, dans Perception and Misperception19, aux conclusions que les décideurs tirent
des informations qu’ils reçoivent — de leurs ambassadeurs, conseillers, espions, etc. — en particulier celles qui pourraient être considérées comme contraires à leurs propres opinions. En outre, il met en lumière la façon dont les croyances sur la politique sont formées et modifiées, les causes et les conséquences des fausses perceptions et les erreurs typiques dans les prises de décision attribuables aux perceptions. Plus récemment, dans How Statesmen Think20, un ouvrage qui revient sur les découvertes saillantes de sa carrière, Jervis explique comment les décideurs utilisent de nombreux raccourcis pour traiter les informations dont ils disposent lorsqu’ils prennent des décisions en matière de politique étrangère et surtout de sécurité nationale.
Dans le collectif Culture and Foreign Policy21 qu’elle dirige, Valerie M. Hudson nous invite
à explorer les effets de la culture sur la politique étrangère. Bien que les chapitres de ses collaborateurs soient davantage orientés sur la période post-guerre froide, il n’empêche que sa définition de la culture politique trouve écho : « Political culture is all of the discourses, values, and implicit rules that express and shape political action and intention, determine the claims groups may and may not make upon
16 Dominique Kalifa, « Représentations et pratiques », Christian Delacroix et al., éds, Historiographies : Concepts et
débats, volume 2, Paris, Gallimard, 2010, p. 877.
17 John Lewis Gaddis, The United States and the Origins of the Cold War, 1941-1947, New York, Columbia University
Press, 1972, ix-396 p.
18 Ibid., p. 353.
19 Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton, Princeton University Press, 1976,
xi-445 p.
20 Robert Jervis, How Statesmen Think : The Psychology of International Politics, Princeton, Princeton University Press,
2017, x-285 p.
7
one another, and ultimately provide a logic of political action. »22 Hudson amène ses idées beaucoup
plus loin dans Foreign Policy Analysis23 où elle soutient notamment que les hauts dirigeants
(présidents, premiers ministres, etc.) ne sont pas les seuls à décider et qu’il faut tenir compte des dynamiques des groupes qui gravitent dans leur entourage.
Le Congrès des États-Unis
Si les analyses quant au pouvoir exécutif et à la politique étrangère américaine ne manquent pas d’étoffe, c’est moins le cas du Congrès des États-Unis. En effet, l’institution, ses membres et leurs réalisations ne suscitent pas autant d’engouement que les autres pans de l’histoire américaine. Jusqu’à présent, le Congrès fait surtout l’objet de synthèses où les politicologues expliquent les règles, procédures et ramifications, mais cela ne correspond pas exactement à la profondeur de champ que nous recherchons24.
Dans un premier temps, les travaux de Donald R. Matthews25 et de David R. Mayhem26,
même s’ils datent, permettent de faire le pont efficacement entre l’étude des représentations abordée et celle du Congrès. D’une part, Matthews introduit la notion de « legislative behavior » dans son ouvrage culte U.S. Senators and their World. Il trace le portrait de quatre types de sénateurs : praticien (provient d’une famille impliquée depuis longtemps dans la politique), professionnel (souvent avocat, il a été représentant ou gouverneur), agitateur (provient du milieu des affaires) et amateur. Le profil professionnel, le niveau d’éducation, les croyances religieuses, le genre, l’orientation sexuelle, l’ethnie de même que l’âge sont autant de facteurs divergents pouvant influencer les décisions. Il en vient aussi à la conclusion que la composition du Sénat est loin de refléter la grande diversité de la population américaine. D’autre part, Mayhem, dans Congress : The Electoral Connection, parle des choix rationnels qui guident constamment les membres du Congrès, y compris les sénateurs, dans
22 Ibid. p. 10.
23 Valerie M. Hudson, Foreign Policy Analysis : Classic and Contemporary Theory, 2e éd., Lanham, Rowman &
Littlefield, 2014 (2007), vii-257 p.
24 Retenons ici quelques titres seulement, à notre avis parmi les plus complets et les plus pertinents : Lawrence Dodd et
Bruce Oppenheimer, éds., Congress Reconsidered, 10e éd., Washington, CQ Press, 2013 (1977), 532 p. ; Steven S. Smith
et Christopher Deering, Committees in Congress, Washington, CQ Press, 1984, xiv-291 p. ; Frédérick Gagnon, dir., Le
Congrès des États-Unis, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2006, xx-312 p. ; Claude Corbo et Frédérick
Gagnon, Les États-Unis d’Amérique : Les institutions politiques, 4e éd. mise à jour et augmentée, Québec, Septentrion,
2016 (2004), 576 p.
25 Donald R. Matthews, U.S. Senators and Their World, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1966 (1960),
xvi-303 p.
26 David R. Mayhem, Congress : The Electoral Connection, 2e éd., New Haven, Yale University Press, 2005 (1974),
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leur quête incessante pour la réélection : « What a congressman has to do is to ensure that in primary and general elections the resource balance (with all other deployed resources finally translated into votes) favors himself rather than somebody else »27.
L’aspect qui fait couler le plus d’encre en ce qui a trait au Congrès au cours de la période qui nous concerne est son implication dans la formulation et la conduite de la politique étrangère des États-Unis. On retrouve principalement deux écoles de pensée. D’un côté, il y a les émules d’Arthur M. Schlesinger qui défendent la thèse de la « présidence impériale »28 en arguant que le président est
« le maître de la paix et de la guerre »29 et que beaucoup dépend de ses dispositions à adopter ou à
résister aux nouvelles tendances qui se dessinent. Sans vouloir nier les pouvoirs réels du pouvoir exécutif, nous prenons nos distances par rapport à cette position que nous trouvons trop réductrice et nous optons pour une vision plus nuancée dans le sillage de James M. Lindsay, de Robert David Johnson et de Frédérick Gagnon.
Dans un article intitulé « Congress and Foreign Policy : Why the Hill Matters »30, Lindsay
fait un plaidoyer pour qu’il y ait un effort de recherche systématique et empirique sur la prise de décision en ce qui concerne la politique étrangère au Congrès. Au lieu d’étudier l’institution en tant qu’entité, il est plus pertinent selon lui de s’intéresser aux individus qui la composent et qui dictent son orientation. Deux ans plus tard, il renchérit avec Congress and the Politics of U.S. Foreign
Policy31 avançant l’idée d’un activisme des membres du Congrès prouvant que le président ne récolte
pas tous les pouvoirs. Johnson poursuit dans cette lignée avec l’ouvrage phare Congress and the Cold
War32. Il offre une interprétation historique du Congrès sur la longue durée de la guerre froide
(1945-1989), ce qui permet de mieux apprécier les efforts des membres des deux chambres. En insistant sur les trois facettes du pouvoir législatif qui ont été mises à profit au cours de la guerre froide, c’est-à-dire l’utilisation des mesures de dépenses, le travail des commissions et la capacité des législateurs
27 Ibid., p. 43.
28 La publication de The Imperial Presidency en 1973 a l’effet d’un raz-de-marée. Schlesinger traite du déséquilibre
constitutionnel régnant à Washington. Selon lui la présidence — surtout contemporaine — s’est appropriée les pouvoirs que la Constitution avait traditionnellement réservés au Congrès. Il développe son argument autour de la prise des pouvoirs de guerre, une escalade débutant au temps de la Seconde Guerre mondiale, passant par la Guerre de Corée pour culminer avec la Guerre du Vietnam ; Arthur M. Schlesinger, La présidence impériale, Trad. de l’anglais par Leïla Blacque-Blair et Rosette Letelier, Paris, PUF, 1976 (1973), 561 p.
29 Ibid., p. 223.
30 James M. Lindsay, « Congress and Foreign Policy : Why the Hill Matters », Political Science Quarterly, vol. 107, n°4
(1992-1993), p. 607-628.
31 James M. Lindsay, Congress and the Politics of U.S. Foreign Policy, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1994,
228 p.
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de changer la façon dont les décideurs politiques et le public débattent des questions internationales, il démontre que la Maison-Blanche ne peut guère s’attribuer tous les mérites.
Frédérick Gagnon complète le duo Lindsay-Johnson. Les sénateurs qui changent le monde33
apporte un regard neuf sur le Sénat, mais plus précisément sur trois sénateurs — Arthur H. Vandenberg, J. William Fulbright et Jesse Helms — qui ont été présidents de la Commission du Sénat sur les relations extérieures (CSRE) et qui sont des modèles de leadership. D’une part, il défend la thèse selon laquelle le président des États-Unis doit absolument tenir compte de l’opinion et des intérêts du président de la CSRE pour que ses programmes soient adoptés par le Congrès. D’autre part, il réfute la thèse selon laquelle le président de la CSRE représente un acteur secondaire, inopérant ou de moindre importance. Près de nous, Gagnon considère Vandenberg comme un architecte bipartisan des politiques étrangères d’après-guerre. Cette étude nous apprend que les sénateurs de la fin des années 1940 s’exécutent selon un champ d’expertise précis et que les moyens législatifs et non législatifs utilisés par les sénateurs sont complémentaires et indissociables. Or, noyée dans les multiples réalisations du sénateur du Michigan, la Résolution Vandenberg ne bénéficie que d’une mince couverture factuelle.
Arthur H. Vandenberg et la Senate Resolution 239
Arthur H. Vandenberg fait l’objet d’un certain nombre de biographies. Jusqu’à tout récemment, celle qui faisait office de référence pour les historiens et les politicologues était Senator
Arthur H. Vandenberg : The Evolution of a Modern Republican, 1884–1945 de David C. Tompkins34.
Cela dit, elle se révèle un peu moins utile dans le cadre de notre réflexion puisque la borne temporelle se termine avant que l’homme de Grand Rapids ne connaisse l’apothéose de son influence sur les relations internationales des États-Unis. Aussi, disposons-nous de ressources beaucoup plus actuelles et ciblées avec les travaux de Lawrence Kaplan35, de Lawrence J. Haas36 et de Hendrik Meijer37 qui
sont sortis respectivement en 2015, 2016 et 2017. L’ouvrage de Kaplan fait état de la conversion de
33 Frédérick Gagnon, Les sénateurs qui changent le monde. Le président de la Commission du Sénat américain sur les
relations extérieures et la politique étrangère des États-Unis après 1945, Québec, PUL, 2013, xiv-308 p.
34 David C. Tompkins, Senator Arthur H. Vandenberg: The Evolution of a Modern Republican, 1884-1945, Lansing,
Michigan State University Press, 1970, 312 p.
35 Lawrence Kaplan, The Conversion of Senator Arthur H. Vandenberg, Lexington, University Press of Kentucky, 2015,
xii-294 p.
36 Lawrence J. Haas, Harry & Arthur : Truman, Vandenberg, and the Partnership that Created the Free World, Lincoln,
University of Nebraska Press, 2016, ix-313 p.
37 Hendrik Meijer, Arthur Vandenberg : The Man in the Middle of the American Century, Chicago, University of Chicago
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Vandenberg38 et du changement concomitant de la politique étrangère américaine. L’œuvre de Haas
est particulièrement pertinente parce qu’elle lève le voile sur la relation qu’entretiennent Truman et Vandenberg entre avril 1945 et juillet 1949. Finalement, le livre de Meijer, décrit Vandenberg en tant que « central pivot of the entire era »39, pour reprendre les paroles de l’éminent journaliste Edward R.
Murrow. Selon lui, il peut être considéré à juste titre aussi important et influent que le président, le Secrétaire d’État, le Secrétaire à la Défense, etc.
Avant de se mettre à l’écriture d’une biographie au sujet d’Arthur H. Vandenberg, Kaplan, spécialiste de l’histoire de l’OTAN, signe plusieurs travaux au sujet de l’alliance politico-militaire occidentale parmi lesquels nous retrouvons NATO 1948 : The Birth of Transatlantic Alliance40.
L’auteur trace un portrait détaillé de la marche étatsunienne vers l’adhésion à la nouvelle organisation. Il inclut un chapitre sur la Résolution 239, qu’il voit comme le véhicule conduisant directement les États-Unis à l’OTAN, mais 3 pages sur 25, seulement, lui sont consacrées. Qui plus est, ce sont majoritairement des sources rattachées à l’exécutif qui sont utilisées pour traiter du Sénat, laissant une place à peine perceptible au Congressional Record et aux Hearings. Voilà qui laisse perplexe.
À notre connaissance, la Résolution Vandenberg n’a encore jamais fait l’objet d’une étude détaillée et encore moins du point de vue du Congrès américain. Si une exception figure, il s’agit de l’article de Daryl J. Hudson, publié dans la prestigieuse revue Diplomatic History41. Or, ce dernier se
concentre sur les relations entre Robert A. Lovett et Arthur H. Vandenberg dans le cadre de l’élaboration de la résolution. Compte tenu de ce qui précède, nous sommes d’avis qu’il s’avère pertinent de revisiter la Résolution Vandenberg en la sortant de la trame évènementielle offerte jusqu’à maintenant. Les quelques fois où il en est question, les auteurs mentionnent le sénateur garant de la présenter au Sénat, la date où elle a été adoptée, le résultat du vote et son rôle dans le processus d’adhésion à l’OTAN. Nous souhaitons mettre en lumière un élément fondamental qui a été occulté : les discours des sénateurs, et pas seulement celui du ténor républicain. Par la même occasion, nous voulons offrir une place plus que méritée au Congressional Record et aux Hearings qui se retrouvent
38 Nous aurons l’occasion de parler de cette conversion au deuxième chapitre lorsque nous présenterons plus amplement le
parrain de la Senate Resolution 239.
39 Hendrik Meijer, Arthur Vandenberg : The Man in the Middle of the American Century, op. cit., p. xi.
40 Lawrence S. Kaplan, NATO 1948 : The Birth of the Transatlantic Alliance, Lanham, Rowman & Littlefield, 2007,
xi-273 p. Du même auteur, voir A Community of Interests : NATO and the Military Assistance Program, 1948-1951, Washington, Office of the Secretary of Defense, 1980, xii-250 p. et The United States and NATO : The Formative Years, Lexington, University Press of Kentucky, 1984, xi-276 p.
41 Daryl J. Hudson, « Vandenberg Reconsidered : Senate Resolution 239 and American Foreign Policy », Diplomatic
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souvent accessoirement dans les travaux des chercheurs, mais qui font rarement l’objet d’une analyse structurée en dépit de la richesse des informations que ces sources renferment.
Hypothèses
Selon nous, la Résolution Vandenberg, adoptée en contexte de guerre froide, est le résultat d’une combinaison d’éléments intrinsèques et extrinsèques au Sénat américain qui se rattachent à des conditions nationales et à des considérations internationales. La résolution est issue à la fois du détachement vis-à-vis de l’isolationnisme, de la peur du communisme, de la volonté d’assurer la sécurité nationale et collective, ainsi que du consensus bipartisan. Ultimement, la signature du Traité de l’Atlantique Nord, avalisée par les sénateurs, répond à un impératif d’endiguement et à cette idée de ne pas être pris au dépourvu dans le cas d’une attaque ennemie.
Propos méthodologiques
Nous avons décidé de recourir au Congressional Record (CR), à la transcription des
Hearings, aux rapports officiels du Senate Committee on Foreign Relations et aux Private Papers of Senator Vandenberg.
Le Congressional Record, journal officiel du Congrès des États-Unis, constitue le cœur de notre corpus de sources. L’existence du CR est prévue par l’article 1er, section 5, alinéa 2 de la
Constitution américaine, stipulant que les deux chambres du Congrès doivent tenir un journal rendant compte de leurs activités et en assurer la diffusion publique. Depuis 1873, année à laquelle le CR adopte l’appellation et la formule actuelle, la publication est exécutée par le Government Printing
Office (GPO), un organe non partisan chargé de l’impression et de la diffusion des documents officiels
du gouvernement fédéral américain42. Cela en fait une source officielle. Le tirage du Congressional Record se fait quotidiennement lorsque le Congrès siège et les copies de la journée précédente sont
habituellement disponibles au petit matin avant que les membres des deux chambres ne soient
42 Antérieurement, le journal du Congrès a été connu sous les noms de Annals of Congress (1789-1824), de Register of
Debates in Congress (1824-1837) et de Congressional Globe (1833-1873). Se chevauchant pendant quelques années, le Register of Debates in Congress offre une transcription textuelle des débats alors que le Congressional Globe propose des
comptes rendus condensés jusqu’au milieu des années 1850, où il adopte la formule de son prédécesseur ; Richard J. McKinney, « An Overview of the Congressional Record and Predecessor Publications », Law Library Lights, vol. 46, n° 2 (Winter 2002), p. 16-17.
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convoqués à Capitol Hill43. Quelques semaines après la fin de chaque session parlementaire, les
éditions quotidiennes sont colligées en édition annuelle. Ce sont cesdites éditions annuelles que nous consultons en vue de la rédaction du mémoire.
Le Congressional Record possède un contenu très riche. Divisé en quatre sections principales — Senate Section, House Section, Extension of Remarks et Daily Digest — complétées par un appendice et un index, le CR contient l’ensemble des projets de lois et de résolutions proposés par les membres, les débats, les remarques des sénateurs et des représentants, de même que les roll call votes (scrutins par appel nominal). Il ne s’agit pas exclusivement d’une transcription des activités parlementaires ; le CR comprend également des documents que les élus peuvent y insérer afin d’appuyer et d’enrichir leurs propos (articles et éditoriaux de journaux, sondages d’opinion, correspondance, transcriptions de discours prononcés hors du Capitole et encore)44. Ce dernier nous
est d’autant plus précieux puisqu’il se consacre exclusivement au pouvoir législatif du gouvernement fédéral, contrairement aux autres sources gouvernementales américaines comme les Public Papers of
the Presidents of the United States (PPPUS) et les guides Foreign Relations of the United States
(FRUS) qui se concentrent sur le pouvoir exécutif.
Malgré tout ce que le Congressional Record offre comme possibilités, nous restons modestes par rapport à la source. Le fait que le CR soit une source authentique et officielle ne signifie pas qu’il faille l’adopter sans la critiquer. Dans notre cas, il serait imprudent de ne pas évaluer son degré d’exactitude. De nombreuses critiques, issues des milieux juridiques et politiques, ont d’ailleurs été portées à l’attention des chercheurs au cours des dernières décennies. La plus « grave » — et la plus récurrente — concerne la transcription des débats qui ne serait pas fidèle à ce qui est dit en chambre. Donald A. Ritchie, historien officiel du Sénat, soutient : « It is true that the Record is not completely verbatim. Senators and representatives may make additions, deletions, and improvements to their remarks after they have delivered them. This is an old practice »45. Cette lacune est principalement
attribuable au fait que le Congrès n’a pas toujours assuré lui-même la prise en note complète de ses débats. Il laisse ce travail à des entreprises privées pendant presque un siècle. La concurrence et la partisanerie des éditeurs ont laissé la place à des « mauvaises habitudes » d’ajouts, de retraits (quoique plus rares) et de modifications. En 1873, lorsque le Congrès prend en main la publication de son
43 Ibid., p. 21.
44 Howard N. Mantel, « The Congressional Record : Fact or Fiction of the Legislative Process », Western Political
Quarterly, vol. XII, n°4 (December 1959), p. 981.
45 Donald A. Ritchie, « Beyond the Congressional Record : Congress and Oral History », The Maryland Historian,
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registre, il est « trop tard » pour faire marche arrière46. Les procédures d’impression sont fixées en
1895 tandis que le Joint Committee on Printing (JCP) obtient le mandat suivant : « Control of the arrangement and style of the Congressional Record, and while providing that it shall be substantially a verbatim report of proceedings, take all needed action for the reduction of unnecessary bulk […] »47.
Quoi qu’il en soit, le Congressional Record n’a pas la prétention de restituer de manière exacte les interventions des parlementaires. Ceux-ci peuvent apporter ouvertement des changements à deux reprises : avant la parution des éditions quotidiennes ou avant la parution de l’édition permanente annuelle, d’où la possibilité de remarquer des petites différences entre les deux versions. En complément de la disposition prévue dans le U.S. Code, chacune des chambres s’est dotée d’une procédure rigoureuse afin de guider les révisions apportées par ses membres, qui doivent d’ailleurs obtenir l’assentiment unanime des confrères48. Les révisions doivent reposer sur la forme et non le
fond et ne doivent pas changer le sens des débats. L’intérêt est parfois grand pour des parlementaires d’y insérer des éléments qui n’ont pas été traités on the floor. Profitant d’un temps de débat illimité, les sénateurs préparent de très longs discours. Cependant, dans l’éventualité où ils ne peuvent pas les prononcer entièrement, ils demandent l’insertion dans le CR — faveur qui leur est rarement refusée49.
Selon nous, les ajouts, les retraits ou les modifications effectués dans le CR ne sont pas considérés comme des obstacles majeurs puisqu’ils viennent potentiellement bonifier notre matériel. Sans constituer une limitation significative, ils nous incitent à rester attentifs, critiques et à surveiller les signes50.
Par sa nature, le Congressional Record est tout indiqué pour répondre au volet de notre problématique cherchant à retracer les débats entourant l’adoption de la Résolution Vandenberg, à savoir comment les sénateurs entrevoient l’arrivée d’une résolution visant à modifier durablement la politique étrangère des États-Unis et, plus précisément, les règles relatives à la sécurité nationale et internationale. En tant que journal officiel du Congrès, le CR ne fait pas de favoritisme et recense les
46 Richard J. McKinney, « An Overview of the Congressional Record and Predecessor Publications », loc. cit., p. 21. 47 Ces règles sont codifiées et figurent à l’article 44, section 907 de l’U.S. Code. Elles sont encore en vigueur aujourd’hui
et toujours les seules à règlementer officiellement l’impression du CR ; Michelle M. Springer, « The Congressional
Record : Substantially a Verbatim Report ? », Government Publications Review, vol. 13 (1986), p. 373.
48 Ibid., p. 373-376.
49 Cela est surtout pratique courante du côté de la Chambre des représentants qui dispose d’un temps de débat limité en
raison du nombre élevé de représentants (la Constitution prévoit 435 sièges attribués au prorata de la population).
50 Si les changements apportés à même le texte, par exemple le retrait d’injures, ne sont pas indiqués expressément, les
insertions de documents le sont très clairement et remarquables par la nouvelle police et les nouveaux caractères. Pour les cas de censure — considérés extrêmes — nous invitons le lecteur à lire l’article de Robert D. Stevens, « But is the Record Complete ? A Case of Censorship of the Congressional Record », Government Publications Review, vol. 9 (1989), p. 75-80.
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arguments évoqués par les sénateurs démocrates et républicains, tout comme ceux qui sont favorables, défavorables ou neutres par rapport au projet de résolution proposé. Howard N. Mantel se fait rassurant : « [Congressional Record] can be viewed as a good approximation of what transpires on the floor of each house »51. Le CR s’avère donc un incontournable pour tout chercheur qui souhaite
étudier les activités législatives aux États-Unis puisqu’il offre la transcription la plus exacte disponible des débats en chambre.
Un autre type de document officiel dans la même veine que le Congressional Record se révèle des plus utiles dans le cadre de notre recherche : les Hearings provenant des commissions du Congrès52. En fait, la procédure qu’on pourrait qualifier « d’audiences publiques » est souvent utilisée
par les membres du Congrès pour les aider à prendre une décision : « Committees hold hearings for a variety of purposes. Testimony is received from members of Congress, officials of the executive branch, policy experts, interest groups and sometimes the general public on legislative proposals, the functioning of government programs, subjects of controversy, and matters under investigation »53. Au
fil de nos lectures, nous nous sommes rendu compte que le débat du 11 juin 1948 au Sénat à propos de la Résolution Vandenberg avait été précédé d’une étude en commission, soit la Commission sénatoriale des relations étrangères (CSRE). Les 13 membres formant ladite commission ont tenu des
Hearings à Washington les 11, 12 et 19 mai 1948. Nous disposons ainsi de témoignages d’autres
membres du Congrès, absents ou muets lors du débat du 11 juin 1948. De la même façon, des séances se tiennent les 13 février, 8 mars, 5, 12, 19 et 21 avril, 2 et 6 juin 1949 au sujet de la signature ou de la ratification du Traité de l’Atlantique Nord.
Plus concrètement, cela représente plus de 300 pages de témoignages couvrant 12 sessions exécutives. La décision a été prise de les rendre publiques le 6 février 1973 après que les archives aient été déclassifiées. Aucune modification n’a été apportée aux Hearings tels qu’ils ont été imprimés à l’époque (erreur d’orthographe, de grammaire ou de transcription), la raison la plus triviale étant que la plupart des acteurs impliqués ne sont plus vivants. Le Département d’État indique qu’il n’y a pas d’objection en matière de sécurité nationale. Les Hearings constituent un complément
51 Howard N. Mantel, « The Congressional Record : Fact or Fiction of the Legislative Process », loc. cit., p. 987. 52 En ce qui nous concerne, nous avons recours à la version papier qui a été imprimée par le GPO en 1973, année où les
Hearings ont été rendues publiques. Nous l’avons obtenue par l’intermédiaire de la McPherson Library de l’Université
Victoria (Colombie-Britannique) grâce au service de prêt entre bibliothèques ; United States, Senate, Committee on Foreign Relations, The Vandenberg Resolution and the North Atlantic Treaty : Hearings Held in Executive Session Before
the Committee on Foreign Relations, United States Senate, 80th Congress, 2nd Session on S. Res. 239… and 81st Congress, 1st Session on Executive, Washington, Government Printing Office, 1973, 387 p.
53 « Congressional Hearings », Library of Congress, [en ligne] http://www.loc.gov/law/find/hearings.php, consulté le 11
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de taille au Congressional Record : « Much of the value of these hearings, therefore, derives from what they reveal about the internal dialectics of the operations of the committee — the role and influence of individual senators, the give and take of debate, the extended discussions of phraseology — and, above all, about the process whereby the committee reached consensus »54. Réunis, tous deux
nous permettent d’accéder aux discussions préalables et aux prises de positions officielles.
Or, après s’être penchés sur les informations contenues dans le Congressional Record et les
Hearings, nous nous sommes interrogés à savoir si les débats sénatoriaux mettent suffisamment en
lumière les mécanismes de prise de décision et la façon dont le ténor Arthur H. Vandenberg a réussi à rallier une majorité de sénateurs à sa cause. Le fait que le CR et les Hearings soient des sources officielles destinées à la publication nous permet de douter que les sénateurs s’expriment toujours sans filtre. Nous souhaitons valider l’information véhiculée et vérifier si les raisons évoquées peuvent révéler d’autres motifs sous-jacents. Il semble peu probable que les contraintes auxquelles les sénateurs sont soumis soient dévoilées au grand jour55. Sans être alarmant, cet écueil nous encourage
à recourir à des références et à des sources complémentaires56.
Dans cette optique, nous avons utilisé les Private Papers of Senator Vandenberg57 (ci-après Private Papers) édités en 1952 par son fils Arthur H. Vandenberg Jr. Les archives publiées sont issues
d’une sélection parmi tous les documents que le paternel a légués à sa progéniture. Au départ, les mémoires ne sont pas destinés à être publiés, Vandenberg Jr. avoue lui-même ignorer si son père aurait voulu un tel résultat : « Frankly, I don’t know whether he would have wanted me to publish this book »58. L’ouvrage est divisé en 28 chapitres correspondant chacun à un moment marquant de
la vie du sénateur où viennent se greffer des documents administratifs, essais, extraits de journaux personnels, dessins et photos en lien avec sa vie publique. Il est ponctué de remarques de la part de
54 United States, Senate, Committee on Foreign Relations. The Vandenberg Resolution : Hearings Held in Executive
Session Before the Committee on Foreign Relations, United States Senate, 80th Congress, 2nd Session on S. Res. 239,
Washington, Government Printing Office, 1973, p. vi (ci-après Hearings, 80th Congress, 2nd Session on S. Res. 239). 55 Il y a le président qui veut que les législateurs adoptent ses projets et entérinent ses dépenses, les groupes d’intérêt
finançant les campagnes électorales des sénateurs et des représentants en espérant obtenir le retour du balancier, les médias qui sont à l’affût du moindre scandale et enfin les citoyens qui désirent être bien représentés à Washington et qui détiennent l’avenir des parlementaires entre leurs mains par le biais de la boîte de scrutin.
56 Nous reconnaissons les limites quant aux informations relatives à la vie personnelle des hommes politiques. C’est
pourquoi nous avons consulté des ouvrages comme celui d’Eleanora W. Schoenebaum, éd., Political Profiles : The
Truman Years, New York, Facts on Files, 1978, xxiii-714 p. ; de Joel D. Treese, Biographical Directory of the American Congress, 1774–1996, Alexandria, CQ Staff Directories, 1997, xii-2108 p. ou le guide biographique officiel du Congrès : Biographical Directory of the United States Congress (1774 to Present), [en ligne]
http://bioguide.congress.gov/biosearch/biosearch.asp, consulté le 11 décembre 2018.
57 Nous disposons de la version imprimée disponible à la Bibliothèque de l’Université Laval. Arthur H. Vandenberg Jr.
with the collaboration of Joe Morris, The Private Papers of Senator Vandenberg, Boston, Houghton Mifflin Co, 1952, xxii-599 p. (ci-après The Private Papers of Senator Vandenberg).
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l’éditeur (son garçon) qui a travaillé 14 ans à ses côtés à titre d’assistant personnel. Nous redoublons ici de prudence, car nous avons affaire à une sélection de documents accompagnée d’une interprétation des évènements de la part d’un membre de la famille. L’information peut être biaisée ; néanmoins, cela demeure une source inestimable dans la mesure où cela nous permet de suivre l’évolution de la pensée du protagoniste de la Résolution 239.
Stratégie de recherche
Compte tenu de l’objectif de ce mémoire qui est de mettre l’accent sur la teneur des débats entourant la Résolution Vandenberg adoptée par le Sénat américain le 11 juin 1948 et le Traité de l’Atlantique Nord le 21 juillet 1949, il est tout naturel d’avoir recours à une méthode qualitative reposant sur une analyse de contenu. La méthode qualitative sert de stratégie de recherche lors d’une collecte de données visant à expliquer un phénomène historique, notamment59. L’analyse de contenu
sert quant à elle à dégager le ou les sens d’un document et à classer les informations qu’il contient60.
Notre traitement des sources s’effectue donc en deux grandes étapes. D’une part, il faut circonscrire notre sujet, repérer les données pertinentes et les intégrer dans une grille d’analyse appropriée. D’autre part, il faut lire attentivement, procéder à l’analyse qualitative du contenu et fournir une interprétation historique.
La recherche dans le Congressional Record s’avère une opération singulière en raison du volume imposant de la source. La consultation se fait à partir de l’index : c’est le moyen le plus efficace de se retrouver. Il y a plusieurs façons de le consulter : par nom de famille des membres du Congrès, par sujet, par projet de loi ou de résolution. Dans la plupart des cas, les entrées principales se déclinent en plusieurs rubriques, d’où l’importance de bien cibler son sujet et ses ramifications lors des lectures exploratoires.
Après avoir repéré l’emplacement précis des interventions sénatoriales concernant la Résolution Vandenberg, le Traité de l’Atlantique Nord et des principes qu’ils sous-tendent dans le
Congressional Record, il convient de les regrouper. Pour ce faire, nous devons d’abord procéder à
une lecture préliminaire des extraits ciblés afin d’identifier les unités d’enregistrement. Celles-ci sont
59 Alex Mucchielli, Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales, 2e éd. mise à jour et
augmentée, Paris, Armand Colin, 2004 (1996), p. 129.
60 Roger Mucchielli, L’analyse de contenu des documents et des communications, 9e éd., Paris, Éditions ESF, 2006
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les unités de base en vue de la catégorisation61. Dans notre cas, elles correspondent aux conditions
nationales et aux considérations internationales influençant le choix des sénateurs d’endosser ou non la résolution proposée par Arthur H. Vandenberg et de ratifier ou non le Traité de l’Atlantique Nord. À la suite de l’identification de ces unités d’enregistrement, nous devons organiser le matériel sous forme de catégories. René L’Écuyer clarifie le processus : « De manière simple, chaque catégorie est une sorte de dénominateur commun auquel peut être ramené tout naturellement un ensemble d’énoncés sans en forcer le sens »62. Nous avons opté pour un modèle de catégorie « mixte », offrant
une souplesse cadrant bien avec notre méthode empirique. Cette avenue permet au chercheur de choisir certaines catégories avant le dépouillement, en se basant sur ses connaissances, mais ne l’empêchant pas d’ajouter, de retirer ou de modifier les catégories préexistantes en cours d’analyse63.
La première unité d’enregistrement vise les facteurs dits « internes » et renferme les commentaires relatifs aux relations entre le pouvoir exécutif et législatif, à la constitutionnalité (ou à l’inconstitutionnalité), à l’allégeance politique, à l’emplacement géographique, à l’opinion publique et à la sécurité nationale. La deuxième unité d’enregistrement touchant les préoccupations dites « externes » quant aux affaires extérieures des États-Unis contient les remarques à propos de la paix internationale, de la sécurité collective, de l’Organisation des Nations Unies (ONU), de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), de même que la peur du communisme et de l’expansion soviétique. Finalement, il est nécessaire de lire plus en profondeur les extraits pour saisir toutes les subtilités. Au terme de cette lecture, nous serons en mesure de mener une analyse et de fournir une juste interprétation des débats sénatoriaux.
Bien que les Hearings soient une source similaire au Congressional Record, elle requiert un traitement quelque peu différent en raison du support papier sur lequel elle repose. Dans ce cas, nous n’avons d’autre choix que de nous référer à la table des matières et lire la section qui nous convient, c’est-à-dire le verbatim des journées où se tiennent les audiences, de même que l’intégralité des rapports de la Commission sénatoriale des relations étrangères. Pour les Private Papers, nous lisons également en intégralité les écrits des années 1948 et 1949 qui sont facilement repérables grâce au sommaire.
On voit par ce qui précède que le traitement des sources requiert une méthodologie simple, mais rigoureuse. Pour nous aider, nous avons élaboré une grille qui va nous accompagner tout au long
61 Laurence Bardin, L’analyse de contenu, Paris, PUF, 2007, p. 135.
62 René L’Écuyer, « L’Analyse de contenu : notion et étapes », Jean-Pierre Deslauriers, dir., Les méthodes de la recherche
qualitative, Québec, Presses de l’Université du Québec, 1987, p. 56.