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Annie Ernaux, Passion simple et L'occupation : féminisme, autosociobiographie et passion amoureuse

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Academic year: 2021

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Texte intégral

(1)

ANN1E ERNAUX, PASSION SIMPLE ET L'OCCUPATION: FÉMINISME, AUTOSOCIOBIOGRAPHIE ET PASSION AMOUREUSE

MÉMOIRE

PRÉSENTÉ

COMME EXIGENCE PARTIELLE

DE LA MAÎTRISE EN ÉTUDES LITTÉRAIRES

PAR

MARYLÈNE CARON

(2)

Avertissement

La diffusion de ce mémoire se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé le formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles supérieurs (SDU-522 - Rév.01-2006). Cette autorisation stipule que <<conformément

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(3)

À mes acolytes jaunes et noirs - Naya, Nüki, Pepe et Johnny -, merci de votre présence rassurante à mes côtés.

À mon père, merci d'être ma bouée de sauvetage et de toujours croire en moi.

À ma mère, merci de remplir à merveille la définition d'une maman et d'être toujours là quand j'ai besoin de toi.

À Isabelle, merci de m'avoir acceptée sous ton toit et d'être devenue ma « partner in crime ».

À Josiane, merci d'être une confidente hors du commun et d'être une constante inspiration.

À Valérie, merci d'être un exemple de courage pour nous tous et d'amener un brin de folie dans nos vies.

À Mmtine, merci pour vos corrections pertinentes qui ont si bien guidé ma rédaction et poussé toujours plus loin ma réflexion.

(4)

Remerciements ..... ii

Table des 1natières ...... iii

Résum.é ... v

Introduction .............................................. 1

Chapitre I AUTOBIOGRAPHIE ET THÉORIES FÉMINISTES .................... 6

1. L'autobiographie au masculin ... 6

2. L'autobiographie au féminin ... 8

2.1. Particularités ... 13

2.2. L'usage de la confession ... 16

2.3. «Le personnel est politique»: l'importance accordée à l'intime ... 18

3. Annie Emaux et l'autosociobiographie ... 21 3.1. Se servir de ses expériences privées à des fins universelles ... 23

3.2. L'autosociobiographie comme forme d'autobiographie féministe: l'action politique au cœur du lien entre l'intime et le social.. ... 26

4. La question de la passion amoureuse hétérosexuelle et du féminisme à l'intérieur de 1' autosociobiographie ... 30

Chapitre 2 LE FÉMINISME ET PASSION SIMPLE ... 32

1. L'hétéronormativité et Passion simple ......................... 32

2. Agentivité littéraire : affirmer son expérience personnelle en l'inscrivant dans le domaine public ... 37

(5)

3. Du sujet féminin au sujet féministe, ou comment quitter le cadre imposé par l'opposition

binaire et hiérarchisée entre les femmes et les hommes ... 39

3.1. L'emploi du stéréotype et la construction du sujet féministe ... 50

3.2. L'utilisation du métacommentaire dans Passion simple ... 54

Chapitre 3 LE FÉMINISME ETL'OCCUPATION ... 57

1. Montée, conséquences et apaisement du sentiment jaloux ... 58

1.1. La jalousie en tant que sentiment universel: la distance objectivante de l'écriture blanche ... 60

2. Le« je» d'Annie Emaux : doublement autre ... 64

2.1. « Je » habité par 1' obsession ... 66

2.2. «Je» incarné par tout lecteur susceptible de s'identifier à la narratrice ... 68

3. Subjectivisation et réappropriation du moi perdu ... 71

3.1. Échapper à l'emprise de la passion : figures stylistiques et procédés linguistiques à J'œuvre dans L'occupation ............. 74

3.2. De femme « occupée» à femme féministe ... 80

Conclusion ........................................................ 83

(6)

Ce mémoire de maîtrise sur Passion simple (1991) et ur L'occupation (2002), deux textes autosociobiographiques de l'auteure française Annie Emaux, analyse la dimension féministe à l'œuvre dans une éc1iture autobiographique présentant comme trame de fond une passion amoureuse. Ce travail débutera par l'exploration de la question du genre sexué: il cherchera à comprendre comment les représentations des sexes et les rôles dévolus aux femmes se retrouvent à la ba e de l'opposition et de la hiérarchie entre les sexes. Dès lors, il importera d'examiner le contexte particulier de l'autosociobiographie privilégiée par l'écrivaine, où l'expéiience féminine est une source de pouvoir, un lieu de revendication féministe et un acte politique manifeste.

Dans Passion simple, nous constaterons qu'Annie Emaux se construit en tant que sujet féministe à l'aide de diverses stratégies lütéraires et linguistiques, dans le contexte de sa liaison amoureuse passionnelle, hétérosexuelle et hétéronormative. En analysant l'entrée de la narratrice dans l'univers de la passion, les symptômes et les effets de cette expérience sur elle, nous étudieron l'agentivité littéraire mise en œuvre par l'auteure afin de lui permettre de quitter le cadre imposé par l'opposition binaire et hiérarchisée entre les femmes et les hommes, transformant du coup l'expérience de perte de soi en un espace de revendication féministe.

De son côté, L'occupation expose un sujet à la fois en maîtrise et en perte de lui-même, aux prises avec une passion amoureuse se métamorphosant progressivement en jalousie obsessionnelle. Résistante tout en demeurant fragile, décidée à aller jusqu'au bout dans l'analyse de ses sentiments afin de découvrir une vérité universelle sur la jalousie, le «je » d'Annie Emaux interprète doublement l'« autre» : il est premièrement habité par l'obsession en tant que telle, mais il incarne également tout lecteur susceptible de s'identifier à la narratrice. Afin d'échapper à l'emprise de la passion, l'écrivaine décrit un processus lié à l'écriture, par lequel elle se subjectivise et se réapproprie le «je» perdu, se libérant de sa situation de ubordonnée pour progresser en tant que sujet féministe.

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Au sens classique, la passion désigne l'ensemble des émotions et des sensations éprouvées par un sujet dépourvu de sa faculté d'exercer un choix libre et rationnel. Au sens moderne, la passion représente un état psychique et émotionnel durable et violent où l'objet de la passion occupe à outrance l'esprit du sujet. Longtemps utilisé pour signifier le fait même de souffrir, le mot «passion» exprime aujourd'hui l'idée que l'être plongé dans cet état amoureux d'une intensité particulière apparaît à ses propres yeux et à ceux des autres comme dépossédé de lui-même, n'ayant plus la maîtrise ni de ses pensées ni de ses actes. L'individu saisi par la passion remet en cause sérieusement tout l'édifice relationnel à l'intérieur duquel il évoluait plus ou moins paisiblement jusque-là, car seule la conviction que l'objet de sa passion réclame la totalité de son attention et de son dévouement s'impose à son esprit.

Alors qu'elle est souvent mise en récit au sein de pratiques confessionnelles (autobiographie, témoignage, journal intime ... ), l'expression de la passion peut être l'occasion, pour la femme auteure, d'affirmer son expérience personnelle en l'inscrivant dans le domaine public. Ainsi, par l'entremise de cette écriture, <;levient-il possible pour la femme de transformer cette expérience de perte de soi, associée à la passion, en un lieu de revendication féministe? Le féminisme, cet ensemble d'idées politiques, philosophiques et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes et leurs intérêts dans la société civile, a élaboré plusieurs concepts qui entendent rendre compte de la spécificité du rapport de domination exercé sur les femmes. L'accent étant mis sur le domaine privé comme Lieu privilégié de la domination masculine - traduit parfaitement par l'énoncé bien connu « le personnel est politique » -le mouvement féministe vise à garantir l'autonomie des femmes en tant que sujets. Étymologiquement employé afin de caractériser une forme d'organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l'autorité par les hommes1, le concept de patriarcat est aujourd'hui utilisé pour désigner l'oppression systémique des femmes par les hommes sous toutes ses formes, des plus ouvertes aux plus diffuses. ll entend mettre en exergue la spécificité de l'oppression des femmes en tant que classe, dont certaines sont plus

1 Bonte, P. et Izard, M. (1991). Dictionnaire de l'ethnologie et de L'anthropologie. Paris: PUF, p. 455.

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favorisées que d'autres. Ainsi, selon l'auteure et chercheuse au Centre national de la recherche scientifique de Paris (CNRS), Christine Delphy,

On constate l'existence de deux modes de production dans notre société: la plupart des marchandises sont produites sur le mode industriel; les services domestique , l'élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur le mode familial. Le premier mode de production donne lieu à l'exploitation capitaliste. Le second donne lieu à l'exploitation farniliale, ou plus exactement patriarcale.2

Ce système social de domination masculine s'accompagne le plus souvent d'un discours qui vise à faire passer les inégalités sociales pour des données naturelles. Ce type de discours tend à transformer les individus intégrés dans des rapports sociaux en «essences», c'est-à-dire en ce qui constitue la nature permanente d'un être, indépendamment de ce qui lui arrive, avec des qualités définitives qui ne peuvent être changées. Cette «naturalisation» permet donc de justifier et de légitimer ces rapports d'inégalité, d'exploitation et d'oppression. Elle s'inscrit en fin de compte inconsciemment dans les comportements et les actions des dominants et des dominées, et les pousse à agir conformément à la logique de ces rapports sociaux; les hommes devant se soumettre, par exemple, à la logique de la virilité construite culturellement, et les femmes, à celle de la discrétion, du service et de la docilité.

Comme mentionné précédemment, une femme écrivaioe désirant raconter sa passion amoureuse au moyen du genre littéraire de l'autobiographie (ou de tout autre genre intime) crée ainsi l'occasion d'extérioriser et de concrétiser son expérience personnelle en la rendant accessible à tous. En effet, l'autobiographie, ce «récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité »3, devient à la fois le processus et le résultat de l'attribution de sens à une série d'expériences, après qu'elles ont eu lieu, au moyen d'emphases, de juxtapositions, de commentaires ou d'omissions. L'idéologie courante voulant que la féminité normative soit caractérisée par une nature effacée, par opposition à la nature impérieuse de la masculinité, l'entreprise autobiographique a longtemps été approuvée par la société comme étant un privilège réservé aux hommes. Désormais, l'aliénation

2

Delphy, C. (2009). L'ennemi principal: Économie politique du patriarcat (Tome 1). Paris: Syllepse, p. 46.

3

(9)

éprouvée par l'imposition historique d'une image uniformisée de la femme passive est ce qui motive certaines auteures à écrire, pour ainsi être en mesure de créer une représentation de soi alternative dans un acte autobiographique. Du coup, écrire sa propre vie, pour la femme écrivaine, peut revenir à bouleverser et à briser les idées préconçues et rompre ainsi le silence imposé par la parole des hommes.

Ce mémoire de maîtrise se propose d'étudier la dimension féministe à l'œuvre dans une écriture de l'intime où Je sujet ptincipal présente une passion amoureuse. Les deux œuvres choisies dans le cadre de ce travail de recherche consistent en Passion simple (1991) et L'occupation (2002) d'Annie Emaux, deux textes autosociobiographiques (écriture autobiographique qui consiste à prendre en compte les éléments extérieurs qui participent à la construction du «je»). Professeure de lettres et écrivaine française, Annie Emaux (1940-) privilégie l'écriture autobiographique. À la croisée de l'expérience historique et de l'expérience individuelle, son écriture, dépouillée de toute fioriture stylistique, dissèque tous les sujets entourant son vécu, de près ou de loin, tels son adolescence, son avortement ou la maladie d'Alzheimer de sa mère. Dans Passion simple, l'auteure relate Je récit d'une passion éprouvée par une femme d'âge mûr pour un homme marié, d'une nationalité différente et d'un âge inférieur au sien, dans tout ce qu'elle a de plus primaire et de plus obsessionnel. Annie Emaux tente de mettre en évidence, par le biais de l'écriture, les principales formes que prend cette passion, en les analysant de manière objective, sans toutefois chercher à y trouver quelque explication. De son côté, L'occupation décrit la jalousie obsédante et envahissante qu'éprouve la narratrice du récit à l'égard d'une femme- dont elle ne connaît absolument rien - qui pa1tage désormais la vie de son ancien amant. À l'intérieur de cette œuvre, le lecteur retrouve les réflexions d'Annie Emaux sur sa relation à l'écriture, sur son besoin de raconter cette histoire et les doutes inhérents à l'entreprise, et finalement, sur l'énergie et les ressources créatives que cette forme de passion désespérée permet de trouver en soi. Ces deux récits sont particulièrement intéressants parce qu'ils suscitent la question suivante : comment s'élabore un sujet féministe dans une situation de liaison passionnelle, hétérosexuelle et hétéronormative?

(10)

Le premier chapitre de ce mémoire sera consacré à l'analyse du discours féministe propre au genre littéraire de l'autobiographie, afin d'étudier la relation entre l'autobiographie et les théories féministes. Dans ce contexte, il importe d'étudier la question du genre sexué (Butler, 2005) et de définir en quoi les représentations des sexes et les rôles dévolus aux femmes reproduisent, souvent, une opposition et une hiérarchie entre les sexes, de tigueur dans la société. La subordination des femmes étant le résultat de rapports de pouvoir et de domination (de Beauvoir, 1949), elle conditionne le regard qu'on pose sur l'écriture des femmes. Par conséquent, il importera d'étudier le contexte particulier de l'autosociobiographie de Passion simple et de L'occupation. Cette démarche sociologique permet en effet d'élargir le «je» autobiographique traditionnel : impersonnel, à peine sexué, ce «je» donne parfois l'impression d'être une parole de « l'autre » plutôt qu'une parole de «soi» parce qu'il saisit, dans l'expérience distincte de l'auteure, les signes d'une réalité extérieure. Après s'être affranchie des conventions autobiographiques- où l'individualité de l'être masculin est fondamentale - l'auteure détrône le sujet en décentrant l'idée d'un moi individualiste et permet de subvertir 1 'ordre patriarcal (Smith, 1987). Cette première partie tentera ainsi de comprendre et d'exposer la relation entre Je genre littéraire de l'autobiographie et les théories féministes.

Le deuxième chapitre traitera du sujet féministe de Passion simple. En premier lieu, il sera nécessaire de définir Je sujet féministe et d'analyser comment celui-ci se constitue au sein d'une liaison amoureuse hétérosexuelle et hétéronormative. La figure de l'amoureuse qui est présentée dans Passion simple est subvertie par la plume d'Annie Emaux. D'abord, en employant diverses stratégies littéraires et linguistiques, l'auteure introduit une figure féminine qui ne se soumet pas au comportement qu'on attend d'elle-la passivité, le secret concernant sa vie sexuelle, la retenue devant autrui, etc. Ensuite, suivant quelques précisions concernant la notion d'hétéronormativité, il sera question de la démystification de la nature hétéronome spontanément attribuée à l'amoureuse à l'intérieur de ·Passion simple. En analysant l'entrée de la narratrice dans l'univers de la passion, les symptômes et les effets de cette expérience sur elle, il sera possible d'étudier sa capacité à l'autodétermination à travers des prises de décision et des actions personnelles qui lui permettent de «quitter» le lieu de la passion. Le sujet discursif redéfinit dès lors son agentivité de façon à quitter le cadre imposé

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par l'opposition binaire et hiérarchisée entre les femmes et les hommes. Du coup, cette agentivité déconstruit le sujet féminin et ouvre la porte au ujet féministe. Cette section cherchera donc à retrouver les traces littéraires d'une agentivité féministe dans Passion simple.

Finalement, Je troisième chapitre interrogera la perspective féministe de L'occupation, où la passion amoureuse se métamorphose en jalousie obsessionnelle. En décryptant la montée de cette jalousie, ses conséquences concrètes et son apaisement, Annie Emaux plonge Je lecteur dans l'état de folie dont elle est la proie, cette manière paradoxale d'être hors de ce que 1 'on croit connaître de soi et pourtant dans une certaine vérité concernant qui on est. Forte tout en restant vulnérable, décidée à aller jusqu'au bout dans l'analy e de ses sentiments afin de découvrir non seulement une vérité qui la concerne, mais une vérité sur la jalousie en tant que telle, la narratrice de L'occupation se présente comme un sujet à la fois en maîtrise et en perte de lui-même. Le «je» d'Annie Emaux est ici doublement un « autre » : habité par une obsession, mais incarnant également tout lecteur susceptible de s'identifier à la narratrice. Cette dernière section étudiera les diverses figures stylistiques et les procédés linguistiques employés par J'auteure pour représenter cette forme particulière de passion, et ensuite comment la narratrice échappe à son emprise. Nou nous attarderons à J'utilisation de l'écriture blanche, un style littéraire empreint d'une distance objectivante qui laisse place au lecteur en universalisant Je propos. En analysant l'émotion qui la persécute, l'écrivaine décrit un processus, lié à l'écriture, par lequel elle se subjectivise et se réapproprie le moi perdu. Ce chapitre tentera en somme de montrer comment la natntrice devient autonome et parvient à quitter sa position de subordonnée (de femme «occupée») pour évoluer en tant que sujet féministe.

(12)

AUTOBIOGRAPHlE ET THÉORlES FÉMTNlSTES

1. L'autobiographie au m.asculin

Le genre littéraire autobiographique, locution élaborée au courant du XIXème iècle1 , implique une réflexion approfondie sur le moi : elle retrace la genèse d'une individualité. Le sociologue français Pierre Bourdieu affirme, dans l'article L'illusion biographique paru en 1986,que

le récit autobiographique s'inspire toujours, au moins pour une part, du souci de donner sens, de rendre raison, de dégager une logique à la fois rétrospective et prospective, une consistance et une constance, en établissant des relations intelligibles, comme celle de l'effet à la cause efficiente ou finale, entre les états successifs, ainsi constitués en étapes d'un développement nécessaire?

En conséquence, par souci d'ordonner la narration et le choix des épisodes à raconter de façon intelligible, l'autobiographe se façonne une identité, crée une image de lui-même qu'il présente au lecteur. Le récit de vie s'avère donc être une création, puisque l'authenticité n'est pas assidûment préservée. Toutefois, le sociologue indique « que la seule manière [d'appréhender sa propre identité] consiste peut-être à tenter de la ressaisir dans l'unité d'un récit totalisant »3. Au-delà de la simple relation des évènements d'une vie- ou d'une partie de cette vie - le récit de soi se présente comme un travail de soi sur soi afin de pouvoir se saisir dans un effort de sincérité. ll fonde et actualise un sujet qui se veut libre.

1

Baldensperger, F. (1938). « Notes lexicologiques». Dans Le Français moderne. Tome VI, Paris: CILF [J.L. d'Artrey], p. 253. (pour la version française de la locution)

2

Bourdieu, P. (1986, juin). «L'illusion biographique». Dans Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, p. 69.

(13)

Dès le XYlème siècle, nombre d'Européens occidentaux ont commencé à considérer leurs histoires de vie comme étant potentiellement utiles à leur culture et ont donc cherché à les transmettre à autrui. Plusieurs facteurs ont contribué à ce phénomène, dont la reconnaissance du fait que 1' identité, aussi unique soit-elle, demeure un acquis culturel dépendant de la réalité sociale: un individu se construit en fonction de ce qui l'entoure. Conséquemment, consigner le récit de sa vie permet à son auteur de promouvoir la respon abilité et J'autorité herméneutique du sujet parlant. Ces circonstances ont ainsi favorisé un environnement dans lequel l'autobiographie, représentante littéraire de cette potentialité humaine, devient non seulement possible mais ouhaitable4.

Au x xème siècle, plusieurs critiques ont commencé à s'intéresser sérieusement au phénomène de l'autobiographie, dont Georg Misch, Georges Gusdorf, William Spengemann et James Olney, pour ne nommer que ceux-là. Ils limitèrent cependant leur attention aux autobiographies rédigées par des hommes-Jean-Jacques Rousseau ou Johann Wolfgang von Goethe, par exemple. Georges Gusdorf déclare notamment que J'autobiographie est un art représentant les meilleurs esprits de son temps puisqu'elle recompose et interprète une vie dans sa totalité. Parallèlement, il accorde ce privilège exclusivement à l'homme blanc occidental. Ainsi, selon les prentiers critiques littéraires de l'autobiographie, l'appartenance à une élite, politique ou intellectuelle, procure le droit à un écrivain de rédiger l'hi toire de sa vie. La participation à des faits historiques marquants légitime l'auteur qui, d'une certaine manière, est perçu comme faisant œuvre d'utilité publique en donnant à voir de l'intérieur l'histoire de grands personnages ou de grands événements.

Bien que les théories de Georges Gusdorf, de James Olney et de bien d'autres aient grandement fait progresser la compréhension du genre littéraire de l'autobiographie, les paradigmes individualistes qu'ils ont employés pour décrire les auteurs6 ont occulté

4

Smüh, S. (1987). A Poetics of Women's Autobiography. Marginality and the Fictions of Self-Representation. Bloomington and Indianapolis : Indiana University Press, p. 20-26.

5

Gusdorf, G. (1980). «Conditions and Limits of Autobiography » (1956). Dans J. Olney (dir.), Autobiography: Essays Theoretical and Critical. New Jersey : Princeton University Press, p. 38.

6

«L'autobiographie n'est pas possible dans un paysage culturel où la conscience de soi n'existe pas à proprement parler. L'autobiographe doit prendre conscience de la singularité de sa vie individuelle. », ibid, p. 29-30.

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considérablement la présence et l'importance des autobiographies écrites par des femmes dans la tradition littéraire. Ainsi, J'inapplicabilité fondamentale des modèles individualistes du sujet pour les femmes est double. Tout d'abord, l'accent mjs sur l'individualisme ne prend pas en compte l'importance de l'identité de groupe pour les femmes. Deuxièmement, J'accent rrus sur l'unicité du sujet ne tient pas compte des différences au niveau de la socialisation et de la construction de l'identité de genre masculine et féminine. En d'autres termes, dans une perspective à la fois idéologique, psychologique et surtout patriarcale, le modèle du sujet individualiste proposé par les divers critiq~es littéraires de l'autobiographie ignore le rôle des identités collectives et relationnelles dans le processus d'individuation des femmes7.

2. L'autobiographie au féminin

À l'aube des années 1970, la notion de patriarcat est reprise par les féministes matérialistes (qui proposent une analyse du patriarcat s'inspirant de l'analyse marxiste du capitalisme) afin de dénoncer l'oppression des femmes par les hommes en tant que fondement du système de pouvoir sur lequel les relations humaines dans la société sont organisées. Du coup, les féministes matérialistes théorisent un constructivisme social des relations entre les sexes. Cette approche envisage la réalité sociale et les phénomènes sociaux comme étant « construits», c'est-à-dire créés, institutionnalisés et, par la suite, transformés en traditions8 Une analyse du féminisme matérialiste montre que l'origine de l'oppression des femmes découle du fait que la catégorie «femme» a été construite idéologiquement en un «groupe naturel>>; ce groupe tombe sous la possession de la catégorie «homme» qui, elle, représente la branche dominante de la société. La différence des sexes ainsi créée « masque l'opposition qui existe sur le plan social entre les hommes et les femmes en lui donnant la nature pour cause »9. C'est dans ce contexte que les férrunistes matérialistes défendent le point de vue que le genre précède le sexe, c'est-à-dire que les rôles dévolus aux femmes et aux hommes sont des constructions sociales qui ne découlent aucunement d'attributs naturels,

7

Stanford Friedman, S. (1988). « Women's Autobiographical Selves: Theory and Practice ». Dans S. Benstock (dir.), The Private Self. Theory and Practice ofWomen's Autobiographical Writings. Chape! Hill and London: University of North Carolina Press, p. 34-38.

8 Voir, entres autres, Berger, P. L. et Luckmann, T. (2006). La Construction sociale de la réalité. Paris : Armand Colin.

9

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mais plutôt « [d]es discours qui induisent les valeurs dites masculines et féminines et construisent les réseaux sémantiques qui en découlent» 10. Dans ce sens, le genre renvoie à l'établissement de deux groupes sociaux non seulement distincts et séparés, mais opposés et hiérarchisés''.

Selon la philosophe féministe américaine Judith Butler, le genre est performatif: il représente une« série d'actes répétés à l'intérieur d'un cadre régulateur plus rigide, des actes qui se figent avec le temps de telle sorte qu'ils finissent par produire l'apparence de la substance, un genre naturel de l'être »12• Dans son ouvrage majeur intitulé Trouble dans le genre: pour un féminisme de la subversion, Butler souligne qu'il n'existe pas« d'identité de genre cachée derrière les expressions du genre; cette identité est constituée sur un mode performatif par ces expressions, celles-là mêmes qui sont censées résulter de cette identité»13. Bref, non seulement les actes et les discours relatifs au genre décrivent ce qu'est le genre, mais ils détiennent également la capacité de produire ce qu'ils décrivent. Ils constituent ainsi l'illusion d'une identité de genre stable. La légitimation des valeurs sociales propres à ces actes est, du coup, produit par leur itération : « Cette répétition reproduit et remet simultanément en jeu un ensemble de significations qui sont déjà socialement établies» 14• Ainsi, ces actes répétés se transforment graduellement en des croyances, toujours reprises et reproduites par le grand public, persuadé de sa naturalité:

Le genre n'étant pas un fait, il ne pourrait exister sans les actes qui le constituent. Il est donc une construction dont la genèse reste normalement cachée; l'accord collectif tacite pour réaliser sur un mode performatif, produire et soutenir des genres finis et opposés comme des fictions culturelles est masqué par la crédibilité de ces productions - et les punitions qui s'ensuivent si l'on n'y croit pas; la construction nous « force» à croire en sa nécessité et en sa naturalité.15

10 Boisclair, I. (2005). «Le jeu du genre : évolution des postures critiques initiées par le féminisme», Québec français, 137, p. 37.

11

Voir, entres autres, Delphy, C. (1998). L'ennemi principal: économie politique du patriarcat. Paris: Syllepse et Delphy, C. (2001). L'ennemi principal: penser le genre. Paris: Syllepse.

12

Butler, J. (2005). Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion. Trad. de l'anglais parC. Kraus, Paris: La Découverte, p. 109.

13 Ibid, p. 96. 14 Ibid, p. 264. 15 Idem.

(16)

Somme toute, si la substance et la condition même du genre résident au sein d'une construction sociale, les catégories de genre ne peuvent donc être ancrées dans la réalité: elles ne représentent que les effets de vérité d'un discours de l'identité première et stable, résultat de mécanismes extrêmement forts de construction et de reproduction sociales. Par conséquent, les stéréotypes issus de la société patriarcale déterminent les individus selon des normes dont ils sont plus ou moins conscients. Ce cadre peut se révéler très étroit, générant sexisme et homophobie, et assignant les êtres à des rôles dans lesquels ils et elles ne se reconnaissent pas forcément. Les féministes appellent ainsi à la construction de nouveaux rapports sociaux de sexe en les dépouillant de leur caractère « naturel».

Du coup, la forme autobiographique représente un moyen, pour les femme , d'affirmer leur droit à la reconnaissance identitaire. Les histoires relatées dans les autobiographies des femmes ont fourni des preuves de l'existence d'un monde de valeurs et de pratiques alternatives qui dément les constructions hégémoniques de l'univers social, que celles-ci vantent la supériorité de l'homme blanc, la cohérence et l'unité du sujet, ou la naturalité de la monogamie hétérosexuelle. Afin de parvenir à contrer ces récits standardisés, les femmes autobiographes ont dû agrandir le foyer de cette image, corriger les omissions résultant d'une vision inexacte ou incomplète et revendiquer leur légitimité grâce à l'autorité de leur expérience, de l'expérience directe de leurs semblables ainsi que ceJie de l'histmien(ne) qui apprend à concevoir, à exposer et à illuminer la vie d'autrui à l'intérieur de ses textes. La transformation clé du texte autobiographique féminin s'opère lorsque le récit conduit le protagoniste d'un état d'aliénation, d'un sentiment de manque, à une affirmation consciente de l'identité sexuée. Rédiger et publier le récit de sa vie, ou simplement d'une partie de son existence, permet à la femme auteure d'attribuer un sceau d'authenticité à son expérience personnelle. Ayant pris, et assumé, la décision d'écrire sur soi, malgré les notions d'humilité, de sacrifice et d'oubli de soi qui lui sont inculquées depuis sa plus tendre enfance, la femme autobiographe confirme dès lors son expérience subjective puisqu'elle se retrouve en position de pouvoir et de contrôle sur son statut et ses ambitions. Comme le mentionne Susan Stanford Friedman, « [t]he autobiography is a narrative of coming to power - the roots and

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floweting of desire and language »16. Cette expérience que l'écrivaine raconte révèle le processus par lequel, à l'instar des êtres sociaux, sa subjectivité se construit :

Through that process one places oneself or is placed in social reality and so perceives and comprehends as subjective those relations- material, economie, and interpersonal -which are in fact social, and, in a larger perspective, historical.17

En adéquation avec une exposition médiatique qui a manipulé l'image de la femme, en adéquation également avec le p1ix que celle-ci doit payer pour oser s'affirmer en public d'une manière autre que celle promulguée par cette manipulation, les femmes autobiographes révèlent, dans leur posture discursive et leur structure narrative, leur compréhension des lectures possibles qu'elles sont susceptibles de recevoir d'un public qui tient le pouvoir décisionnel de leur réputation entre ses mains. Elles s'engagent d'ailleurs dans une spécialité érigée par le discours masculin qui transmet incidemment une vision de la subjectivité du pouvoir viril. Toutefois, les récits précisément masculins ne concordent pas objectivement avec leurs propres histoires; leurs relations à la figure autonome masculine, à laquelle elles ne peuvent se référer, sont immanquablement problématiques. Pour compliquer davantage leur insertion dans l'univers autobiographique, les femmes auteures désirent également inclure dans leurs récits le discours multiple des femmes et spécifier les paramètres des subjectivités féminines, tout en mentionnant la relation problématique gue les femmes entretiennent vis-à -vis de la langue, du désir, du pouvoir et du sens. De plus, ce qui semble significatif à l'intérieur du combat entrepris par les femmes afin de pénétrer le discours public masculin, c'est de remédier à la quasi-absence de leurs voix à travers l'Histoire. Il est donc nécessaire pour celles-ci de retourner au personnel, de manière à comprendre et à déjouer les sources sociales gui ont façonné leur identité et leur existence et réprimé leur accès à la scène publique. Malgré cette entrée en matière périlleuse, un point positif et essentiel émane de cette adversité : ce sont les femmes elles-mêmes qui écrivent leurs propres histoires, et non une personne extérieure à leur réalité qui écrit ce qu'elle croit qu'elles sont, ou ce qu'elle veut qu'elles soient. Ainsi, des mots inappropriés (les paroles féminines), prononcés par des personnalités inecevables (les femmes), énoncés à des endroits et des moments inadéquats (les lieux publics), confondent les rapports sociaux préétablis et procurent une subjectivité à

16

S. Stanford Friedman, op. cit., p. 54. 17

(18)

celles qui les profèrent. Les femmes ont pu laisser la marque de leur présence dans leurs écrits autobiographiques et ainsi être en mesure de renverser les fausses identités qui leur avaient été imposées par la culture. Elles détiennent le pouvoir de narrer leur passé, leur présent et leur futur dans leurs propres mots, au moyen des outils qu'elles ont choisi d'utiliser, en décidant elles-mêmes de leur identité. Par le fait même, elles deviennent en mesure de se créer en tant que sujets. En contestant les anciennes notions du soi et du récit, elles perturbent de manière efficace les normes génériques, transformant le genre autobiographique. Embrassant les possibilités polyphoniques de l'individualité du sujet, la femme autobiographe déforme le sens originel du contrat autobiographique de façon à ce qu'il soit plus sensible à une expérience détachée des idéologies séparant le masculin du féminin. Elle déstabilise ainsi la notion de différences essentialistes entre les deux genres. Suite à cette désaffiliation des conventions implicites du contrat autobiographique- c'est- à-dire de l'idée d'un sujet central, individualiste, et surtout masculin-, l'autobiographe de sexe féminin détrône la primauté du centre et subvertit efficacement l'ordre patriarcal en lui -même18. Par le seul acte d'écrire le récit de sa vie, la femme transgresse subtilement la frontière entre la sphère privée, à laquelle elle était réputée appartenir, et le domaine public, chasse gardée de l'homme. En revendiquant la maîtrise de son existence malgré la résistance des faits et des effets de genre, l'expérience féminine se trouve validée par son incorporation dans un texte publié.

Toutefois, il faut noter qu'une autobiographie rédigée par une femme, aussi sincère qu'elle soit, ne possède pas la même légitimité culturelle qu'une autobiographie écrite par un homme. En réalité, le récit de vie d'une femme sans vocation particulière n'est pas culturellement significatif: d'un côté, puisque son bios (manière de vivre propre à un être singulier) n'est pas culturellement important, et de l'autre, parce que son autoreprésentation ne correspond pas aux critères androcentriques19. Ainsi, selon ces critères, qui privilégient les perspectives intellectuelles contemporaines d'une personne éminente qui a lui-même joué un rôle dans la formation de l'esprit de son temps20, les vies des femmes semblent condamnée à

18 Voir à ce sujet, S. Smith, op. cit .. 19 Voir à ce sujet, S. Smith, op. cit.. 20

Voir Misch, G. (1951). A History of Autobiography in Antiquity (2 volumes). Cambridge : Harvard University Press.

(19)

l'oubli : leurs histoires ne sont pas écrites et, si oui, elles sont jugées inférieures. Si une autobiographe de sexe féminin revendique une identité et s'octroie une place dans l'arène publique, elle transgresse par conséquent la défmition patriarcale de la nature féminine en adoptant une attitude antagonique. Les notions patriarcales de la nature inhérente de la femme et des rôles sociaux qui lui sont conséquemment attribués ont nié, ou du moins sévèrement proscrit, son accès à l'espace public. La répression de la parole féminine dans la société a ainsi condamné la femme auteure au silence, ou profondément affecté sa relation avec la plume.

2.1. Particularités

Comme signalé auparavant dans l'introduction et au début du premier chapitre de ce mémoire, il existe une approbation sociétale voulant que le genre littéraire de l'autobiographie s'inscrive dans un registre, pour ainsi dire, uniquement masculin. Le privilège de pouvoir livrer l'exemplarité de sa vie, de son histoire individuelle, ne cadre pas avec le tempérament humble et effacé de l'« essence» féminine prescrite par la société. Le genre «féminin» ne doit pas s'exprimer publiquement sur ce qui n'a pas d'importance culturellement, c'est-à-dire sur sa propre existence. Pourtant, nombre de femmes ont tenté l'expérience et réussi admirablement, pensons à Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir et à Enfance de Nathalie Sarraute, ou, plus récemment, à La Vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet et au Cri du sablier de Chloé Delaume, sans oublier la majorité des œuvres de l'auteure qui nous intéresse ici, Annie Emaux. Ces écrits, rédigés par des femmes, portent le qualificatif d'« écriture féminine» (comme s'ils n'étaient destinés qu'à un public féminin), bien qu'il n'existe pas de catégorie littéraire portant le nom d'« écriture masculine» pour les textes produits par des hommes (bénéficiant en tout état de cause d'un auditoire universel)21• Emaux, à l'intérieur de l'ouvrage L'écriture comme un couteau, un entretien s'échelonnant sur une durée d'environ un an avec l'écrivain Frédéric -Yves Jeannet, mentionne qu'

21

«Il n'y a pas de division de la littérature intitulée« écriture masculine», c'est-à-dire rattachée au sexe biologique ou au genre masculin. Parler d'écriture féminine, c'est de facto faire de la différence sexuelle- et seulement pour les femmes-une déternünation majeure à la fois de création et de réception: une littérature de femme pour les femmes.» (Emaux, A. (2011). L'écriture comme un couteau. Entretien. avec Frédéric-Yves Jeannet. Coll. « Folio». Paris: Gallimard, p. 90.)

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[i]l y a, à l'intérieur du champ littéraire, comme ailleurs, une lutte des sexes et[ ... ] voi[t] la mise en avant d'une «écriture féminine» ou de l'audace de l'écriture de femmes comme une énième stratégie inconsciente des hommes devant l'accès de celles-ci en nombre plus grand à la littérature, pour les en écarter en restant les détenteurs de « la littérature», sans adjectif, elle.22

La révélation de soi, présumée et assumée dans l'entreprise autobiographique, entre ainsi en conflit avec l'idéologie normative voulant que la femme soit humble. En choisissant d'écrire une autobiographie, et non une œuvre de fiction, l'écrivaille dévoile son désir de transgresser 1' autorité culturelle et littéraire. Elle vise ainsi à affirmer une expérience féminine, trop souvent réprimée et réduite au silence, en en parlant publiquement. L'acte d'écrire procure à son agent pouvoir et contrôle, dotant par le fait même son expérience subjective d'autorité et de sens, lui permettant ainsi de la valider. Dès lors,

any theory of female textuality must recognize how patriarchal culture has fictionalized « woman » and how, in response, women autobiographers haeve challenged the gender ideologies surrounding them in order to script their life narratives.23

Si le féminisme a révolutionné la théorie littéraire et sociale, les textes autobiographiques provenant de la plume des femmes ont joué un rôle essentiel dans la reconsidération des dimensions de la vie des femmes -grandir et évoluer en tant que femme, s'approprier le droit de parole, appartenir à une communauté, vivre et écrire sa sexualité. L'impact des autobiographies de femmes n'est pas négligeable : elles ont en effet permis de rendre visibles des sujets autrefois invisibles, au moyen d'une forme précédemment non reconnue. Dès lors, le genre littéraire de J'autobiographie a été employé par plusieurs femmes écrivaines dans le dessein de s'inscrire elles-mêmes dans l'hjstoire.

À l'intérieur d'un canon littéraire et d'une tradition occidentale qui ont fait de la femme une «autre», la détermination à vouloir reconquérir l'existence des femmes et à découvrir comment celles-ci s'exprimeraient si elles pouvaient employer leurs «propres mots» fut un geste initiatique essentiel pour les écrivailles. Puisque le discours patriarcal situe la femme hors représentation (en tant qu'absence, négativité, «le continent noir», ou, au mieux, un

22

Ibid, p. 96. 23

Smith, S. and Watson, J. (1998). «Introduction: Situating Subjectivity in Women's Autobiographical Practices ». Dans S. Smith and J. Watson (dir.), Women, Autobiography, Theory. A Reader. Wisconsin: University of Wisconsin Press, p. 12.

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homme de moindre envergure), elles se heurtent à la confusion de l' irreprésentabilité de sa subjectivité. Tentant d'écrire des récits qui n'ont jamais été écrits auparavant, demeurés étouffés à l'intérieur du cadre idéologique du discours dominant, elles s'efforcent de découvrir un langage approprié à leur histoire24.

À ce sujet, il faut comprendre que l'appartenance sexuelle est indissociable du rôle social que la société, de façon courante, attribue aux genres. Cette appartenance prédéfinie conditionne la signification et la perception du comportement linguistique des femmes, qualifié de sexolecte25 (en référence au terme « sociolecte », signifiant la variété de langue propre à un groupe social). En ayant recours aux contraintes biologiques et sociales de la femme afin de qualifier son comportement linguistique, les sexolectes isolent et marginalisent la parole de celle-ci. Une femme qui désire prendre la plume pour transmettre sa voix et ses idées, comme a entrepris de le faire Annie Emaux, avec l'entièreté de son œuvre littéraire, voit son discours dénigré par certaines instances de la société contemporaine (notamment celles responsables de l'apprentissage et de la socialisation des hommes et des femmes, comme les institutions scolaires et les organisations d'ordre politique) :

La compétence linguistique [ ... ] ne [lui] assure pas la reconnaissance de la compétence communicationnelle ni une évaluation objective de [sa] performance. Ce déni représente un avatar de l'infériorisation immanente des femmes gu' on fonde sur les déterminismes biologique, physiologique et social et illustre l'intériorisation des stéréotypes sexuels.26

La nature de la relation entre le genre et le langage n'est pas déternilnée par la nature répressive de la langue en soi, mais plutôt par les structures de pouvoir, manifestées dans les cadres institutionnels qui servent à légitimer et à privilégier certaines formes de discours traditionnellement réservés aux hommes. Le niveau d'exclusion des femmes à l'intérieur des pratiques discursives existantes n'est donc pas immuable: résultant d'antagonismes psychosexuels abstraits, ce niveau diffère en fonction du contexte culturel et historique.

24

Voir à ce sujet la théorie de Luce Irigaray, linguiste et psychanalyste féministe (par exemple, Irigaray, L. (1977). Ce sexe qui n'en est pas un. Coll. « Critique». Paris: Minuit.).

25

Terme utilisé par Lysanne Langevin, enseignante en littérature, dans son article Langevin, L. (1992, Automne).« Prolégomènes à une réflexion sur la problématique Femme et Langage», Horizons philosophiques, 3(1), 121-137.

26

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L'affirmation soutenant que le langage consiste en une pratique sociale déterminée par un contexte et ouverte à des degrés variables de modifications et de changements, par opposition à la prémisse voulant que les individus soient articulés par un système linguistique préexistant, fournit une compréhension plus nuancée du discour , ce qui s'avère productif du point de vue d'une politique férniniste27. Le langage est à la fois régi par des règles et modifiable, ce qui lui permet d'être utilisé afin de contester. la vision du monde actuel et de développer des positions alternatives :

A theoretical mode! which is able to situate language in rehltion to social life by foregrounding its semantic and pragmatic functions allows a more differentiated analysis of women's communicative" speech.28

Ainsi, en plaçant le langage au service de son histoire intime, le sujet autobiographique met en relation son propre corps, le corps « culturel » et le corps politiquement « acceptable ». C'est là une prise de conscience qui entraîne du coup une critique du culturel et du politique. Par con équent, la liberté formelle et la volonté d'agir sur la représentation du monde par le langage, en utilisant le savoir-écrire « volé» aux dominants - en écrivant dans la « langue de l'ennemi »29, comme le dit Annie Emaux - procure à la femme auteure un avantage indéniable: en insérant la vision des dominés (ici, la vision de la femme) dans la littérature, avec les outils linguistiques des dominants (ici, la culture littéraire masculine), l'écriture autobiographique des femmes concourt à la subver ion de l'hégémonie.

2.2. L'usage de la confession

Une forme pat1iculière de l'autobiographie pratiquée par les femmes se rencontre dans l'écriture de la confession. La confession constitue un aveu, une déclaration que l'on fait de quelque chose, à l'intérieur d'une œuvre autobiographique. Elle signale l'intention de son auteure de situer au premier plan les détails les plus personnels et intimes de sa vie30. Dans cet acte, le sujet parle de lui-même et devient ce qu'il est: il produit sa propre vérité et

27 Voir à ce sujet Felski, R. (1989). Beyond Femin.ist Aesthetics. Femin.ist Literature and Social Change. Cambridge : Harvard University Press, p. 62-66.

28

Ibid, p. 66. 29

A. Ernaux, L'écriture comme un couteau, op. cit., p. 33. 30 R. Fel ski, op. cit., p. 87.

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l'objective. Rita Felski soutient, dans one sai intitulé Beyond Feminist Aesthetics. Ferninist Literature and Social Change, que « [f]emi.nist confession werve between the affirmation of the truth of its own discourse and the recognition of the text's insufficient status, the Jack of identity of the text and the life »31. D'une part, la confession au féminin exprime le désir, et la croyance, en la valeur de l'intimité comme force participant à la critique sociale : le processus relié à la découverte de soi, par, entre autres, l'exploration de sentiments éprouvés, peut contribuer à combler des be oins importants pour les femmes qui ont dû souvent réprimer leurs propres désirs. D'autre part, la volonté de s'affirmer en tant que su jet à travers la confession peut, néanmoins, se présenter comme une manœuvre vouée à l'échec: l'aspiration à une intimité totale, à une immédiateté et à une plénitude de sens ne sert qu'à souligner la réalité de l'incertitude et du manque d'estime de soi auxquels font face les femmes, de sorte que les tentatives d'affirmation de oi peuvent facilement se retourner en châtiment auto-infligé. Toutefois, Felski indique que « [f]eminist confe sion [ ... ] is Jess concerned with unique individuality or notions of es ential humanity than with delineating the specifie problems and experiences which bind women together »32. Les confession écrite par des femmes leur permettent d'afftrmer leur identité en brisant le silence impo é par la culture. En faisant de la confession une « manifestation de soi » dans la sphère sociale, le sujet féminin (dans toute sa diversité) s'y rend public. C'est par conséquent dans la verbalisation de soi que l'auteure apparal't à l'autre dans sa vérité. Ces femmes revendiquent ainsi le pouvoir des mots - le pouvoir de leurs propres mots ainsi que ceux de milliers de femmes comme elles. Du coup, les récits de vie des femmes surviennent fréquemment dans des textes qui mettent l'accent sur les processus collectifs et non uniquement individuels. En incorporant dan leurs confession des expériences de femmes qui, jusqu'alor , étaient demeurées dans l'ombre, les femmes autobiographes ont revisité le contenu et les objectifs de l'autobiographie, et ont insisté ur la promotion et l'accès à des histoires alternatives. Par conséquent, alors que les préoccupations contemporaines concernant la valorisation de la subjectivité peuvent être interprétées, à partir d'un point de vue masculin, comme une dégénérescence de la sphère publique dans une obse ion indécente de la sphère privée, ses implications, du point de vue de l'histoire des femmes, démontrent précisément le contraire.

31 Ibid, p. 112. 32

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Étant donné que la v1e des femmes a, jusqu'à présent, été largement défini par son confinement à l'intérieur de la sphère privée, celle-ci constitue nécessairement le point de départ de la réflexion critique. Parallèlement, la possibilité de discuter ouvertement ces expériences précises et leurs implications directes et indirectes illustre un changement de la problématique de la« féminité» du domaine privé au domaine public33.

TI sera question des thé01ies reliées à la confes ion féministe dans le troisième chapitre de ce mémoire de maîtrise. Le ~euxième chapitre se concentrant sur Passion simple, le théorie associées à la confession n'y seront pas appliquées puisque la narratrice ne ressent aucune culpabilité dans le fait de vivre intensément sa passion amoureuse. En revanche, L'occupation, récit sur lequel s'attarde le troisième chapitre, s'apparente à une confession puisque la narratrice ressent une forme de honte quant à la façon qu'elle agit vis-à-vis de son ancienne flamme et de sa nouvelle partenaire.

2.3. «Le personnel est politique»: l'importance accordée à l'intime

Revi itant les modèles culturels définis par les hommes, les femmes se sont engagées dans une critique de l'esthétique propre à la littérature. L'accent mis sur la théorie esthétique et littéraire féministe a ainsi donné lieu à une critique des codes entourant la repré entation du sujet, et à une recherche de formes alternatives dans le but d'exprimer ces réalités différente . L'autobiographie, pour la femme auteure, s'avère ainsi un lieu propice aux interrogations de nature fémini te. Le philosophe français Michel Foucault développe, dans sa critique des normes et des mécanismes aveugles de pouvoir, la thè e affirmant que les discours répressifs créent inévitablement des sujets qui ré istent à l'oppression en construi ant de contr e-discours34. En rédigeant son autobiographie, l'écrivaine se négocie du coup une place à 1' intérieur du patriarcat.

D'un autre côté, la thématique du «féminin » e t souvent considérée comme un objet littéraire indigne, voire «obscène» et en dehor du champ littéraire acceptable. La présentation de l'expérience personnelle dans la littérature, ainsi que l'expression d'une

33 Ibid, p. 115. 34

Voir, entres autres, Sawicki, J. (1991 ). Disciplinin.g Foucault: Feminism, Power and the Body. New York: Rout1edge.

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culture féminine dominée, sont souvent qualifiées d'« impudiques», «ce qui suggère à la fois une peur de ce qui est personnel et un code de bonnes manières auquel le femmes en particulier sont soumises »35. La parole de femme étant sujette à la représentation sociale du féminin, l'appartenance sexuelle «filtre et tran forme la ignification et la perception particulière du comportement linguistique des femmes tandi que leur position sociale collective en modèle les réalisations linguistiques effectives (sexolecte) »36. Pourtant, en rédigeant on autobiographie, une auteure reconnaît l'objectification genrée dont ont fait l'objet les femmes et la révèle comme quelque cha e d'inférieure à a véritable subjectivité. Cette reconnaissance lui procure ainsi la faculté de comprendre sa situation de subordonnée, d'agir par la suite et ain i la capacité d'exercer un pouvoir. Du coup, c'est au moyen de cet acte d'interprétation qu'il est possible d'affirmer que la femme écrivaine peut surpasser la repré entation à laquelle elle a été assujettie à l'intérieur de l'idéologie dominante. Par conséquent, pour la femme auteure, le fait même d'écrire son autobiographie permet de distinguer entre les faux rôles imposés à l'« héroïne » féminine par la société patriarcale et le sujet qui s'énonce, s'invente et se dévoile progres ivement tout au long du récit.

Bien que les intentions des récits féministes diffèrent, ils partagent un point de départ commun : le statut du mariage comme objectif et point final du développement féminin est remis en question par l'émergence d'un nouveau projet qui vise à exposer les in uffisances de l'ancien. La caractéristique principale d'un texte féministe se trouve dans l'identification, et le rejet qui en découle, de la base idéologique de l'écriture traditionnelle de la romance hétérosexuelle, caractérisée par la passivité, la dépendance et la subordination du sexe féminin, et dans la tentative de développer un récit alternatif et un cadre symbolique où l'identité d'une femme peut être exprimée. La transformation clé du texte s'opère au moment où la protagoniste s'échappe de cette étape aliénante afin de progresser vers une affirmation consciente de son identité sexuée. À l'intérieur de ce nouveau modèle narratif, l'altérité du personnage féminin ne conduit pas à sa défaite ou à sa mort, mais lui procure l'impulsion nécessaire au refus de valeurs patriarcales. Plutôt que d'offrir une critique négative de la société en dépeignant la destruction d'une victime de sexe féminin, l'autobiographe féministe

35 Thomas, L. (2005). Annie Emaux,

à la première personne : essai. Paris : Stock, p. 246. 36 L. Langevin, op. cit., p. 136.

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décrit une forme d'opposition face à l'oppres ion que subissent les femmes à travers la résistance et la survie de l'héroïne. Malgré qu'il existe des raisons évidentes pour les femmes auteures d'être sceptiques en ce qui concerne la valeur d'un engagement littéraire au sein d'une arène définie par les dictats masculins, un refus complet de cette phère sociale phallocrate et répressive politiquement, en faveur d'un retrait dans une composition littéraire et linguistique de nature érotique, ne sert qu'à réaffirmer les structures déjà mises en place et le rôle traditionnellement marginalisé des femmes. Bien qu'une politique féministe, à l'intérieur d'une autobiographie, doive nécessairement prendre en compte la question du plaisir féminin (étant donné que l'histoire de l'oppression des femmes est si étroitement liée à la régulation de la sexualité féminine par le patriarcat), elle n'est pas réductible au spectacle des désirs, ni à la «jouissance » apportée par le texte littéraire. À l'aide d'une conscience c1itique férnini te, les femmes peuvent résister aux diverses formes d'hétérosexualité institutionnalisées et se responsabiliser de façon pratique pour négocier des relations moins oppressives. L'autobiographie féministe assure ainsi une nouvelle inscription du nom de la femme dans l'histoire :

[e]nacting a deliberate resignation from the public world and patriarchal history, which had already erased or was expected to erase their names and theirs works, they [the female autobiographers] re/signed their private lives into domestic discourse?7

Ainsi, c'est dans et par le langage qu'un individu se constitue en tant que sujet. Ce sujet discursif redéfinit son agentivitë 8 de façon à dépasser les frontières imposées par la dichotomie constituant/constitué; le constituant se réfère à un sujet forgeant son destin et décidant d'être libre (entendez, le sujet masculin), tandis que le constitué se réfère à une identité déterminée par les forces sociales, en d'autres mots, «une dupe sociale »39 (à savoir, la réalité féminine). Il ne se réfère point à un «je» prédiscursif mais, au contraire, implique que le sujet parvient à découvrir son agentivité au sein des espaces discursifs qui s'offrent à

37 Marcu ,

J. (1988). « Invicible Mediocrity. The Private Selves of Public Women ». Dan S. Benstock (dir.), The Private Self The01y and Practice of Women.'s Autobiographical Writings. Chape! Hill and London : University of North Cru·olina Press, p. 114.

38 Posséder la faculté d'agir et la capacid'exercer un pouvoir.

39 Hekman, S. (1995). « Subjects and Agents: The Question for Feminism ». Dans J. Kegan Gardiner (dir.), Provokin.g Agents. Gender and Agency in Theo1y and Practice. Urbana and Chicago : University of Tilinois Press, p. 202. (ma traduction)

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lui dans sa période historique particulière. Dès lors, la femme autobiographe, en manipulant le «je » de son récit de vie de manière à le composer, non pas à partir de l'histoire normative qui essentialise la femme mais avec sa propre histoire basée sur l'expérience, transgres e l'autorité culturelle et littéraire.

3. Annie Emaux et l'autosociobiographie

Liée au genre de l'autobiographie, l'autosociobiographie, néologisme imaginé par Annie Emaux dans l'ouvrage40 qu'elle a coécrit avec Frédéric-Yves Jeannet, L'écriture comme un couteau, consiste en une écriture autobiographique qui prend en compte les éléments extérieurs participant à la construction du «je » et au façonnement de 1' identité. Ainsi, à l'intérieur d'une œuvre qui se veut tout d'abord littéraire, l'auteur(e) tente de retracer sa trajectoire sociale en fournissant les composantes de ce parcours et ses effets ur ses choix littéraires, tant au niveau du style déployé que des thèmes abordés. En saisissant dans l'expérience réelle de l'auteur(e) les signes d'une réalité familiaJe et sociale, I'autosociobiographie se révèle un genre où les existences s'entrecroisent, modèle littéraire propice aux revendications féministes : cette forme« met l'accent sur les fonctions politiques de la littérature, et rappelle l'importance du dialogue avec le lecteur» 41.

Au moyen d'une écriture littéraire sociologiquement instruite, Annie Ernaux «cherche à rendre compte tant de es propres conditions sociaJes de production (et de celles de ses "semblables sociaux") que de la position qu'elle occupe dans le monde sociaJ, plus précisément de l'ensemble des positions qu'elle y a successivement occupée »42. En effet, en tentant de retrouver la mémoire collective à l'intérieur de sa mémoire individuelle et en s'efforçant d'échapper au piège de l'individuaJité, Emaux redéfinit le sens de l'autobiographie en affirmant que l'intime est encore et toujours du ocial. Du coup, façonné par les multiples représentations du monde dans lequel il évolue et a évolué, « marqué » par

40

«Or, La place, Une femme, La honte et en partie L'événement sont moins autobiographiques que auto-socio-biographiques. » (p. 23) ,

41

L. Thomas, op. cit., p. 150. 42

Charpentier, I. (2006, septembre). «"Quelque part entre la littérature, la sociologie et 1' rustoire ... " L'œuvre auto-sociobiogaphique d'Annie Emaux ou les incertitudes d'une posture improbable», COnTEXTES, 1, Discours en contexte.

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les connaissances ou les stigmates que les autres ont laissés en lui, le sujet autobiographique est fondamentalement pluriel. De ce fait, l'auteure estime tout d'abord être la somme d'une existence empreinte d'une réalité collective. Elle utilise ainsi sa propre ubjectivité pour dévoiler des mécanismes ou des phénomènes plus généraux: «Je suis, j'ai été, traversée d'émotions, marquée par des faits qui ne m'appartiennent pas en propre. Il n'y a pas de "moi", de personne en soi, d'individu. On est le produit de différentes histoires familiales, de la société »43. Cette démarche sociologique permet d'élargir le « je » autobiographique traditionnel : impersonnel, à peine sexué, quelquefois même plus une parole de « l'autre » qu'une parole du « soi », ce «je » porte les signes d'une réalité extétieure. Ainsi, « [1]' œuvre d'Emaux est caractérisée par la coïncidence entre un désir d'objectivité et une dimension ouvettement personnelle et autobiographique, et par la mise par écrit d'expériences privées comme moyen d'atteindre une certaine forme d'universalité »44.

Née dans un milieu social modeste en Normandie, de parents d'abord ouvriers, puis petits commerçants, Annie Emaux, élève douée et ambitieuse, stimulée et encouragée de surcroît par sa mère, entreprend des études à l'université de Rouen. Après l'obtention de son diplôme, elle devient successivement institutrice, professeure certifiée, puis agrégée de lettres modernes, tout en pratiquant le métier d'écrivaine. Grâce au capital culturel acquis par l'école, l'auteure devient ce qu'elle appelle une« transfuge de classe», terme qu'elle emploie fréquemment pour se définir45. «Transfuge de clas e », expre sion utilisée en sciences économique et sociale, qualifie un individu né dans un certain milieu social et qui le quitte pour vivre, en tant qu'adulte, dans un autre miljeu social. «Transfuge» étant plus souvent qu'autrement un synonyme de «traître», l'auteure vit ce déclassement culturel et social comme une véritable trahison46. Elle en ressent une immense culpabilité. Du coup, elle œuvre

43

Entretien avec l'auteure, janvier 1997, extrait cité dans 1. Charpentier, op. cit ..

44

Hugueny-Léger, É. (2009). Annie Ern.aux, une poétique de la transgression. Coll. «Modern French Identities », 82. Oxford : Peter Lang, p. 156.

45

Voir A. Emaux, op. cit., p. 60-71. 46

L'épigraphe de La place (1983) fait ainsi référence à cette citation de Jean Genet: «Écrire, c'est le dernier recour quand on a trahi.».

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à faire don de son écriture au public, afin de parvenir à lever le voile sur la culture des dominés, sans toutefois lui donner une image misérabiliste47. Par con équent,

[s]e fondant sur sa propre expérience d'une trajectoire sociale improbable, elle décrit dans ses récits « auto-sociobiographiques » le monde et les représentations des petits -commerçants en zone rurale dans la période de l'après-guelTe, et cherche à rendre ce qu'elle présente comme le vécu des dominés. Elle tend aussi et surtout à saisir les effets

des déplacements - parfois de grande ampleur- dans 1 'espace social sur les perceptions que les mobiles ascendants ont du monde social, les effets de la confrontation à la culture légitime diffusée par l'école, la rupture que la scolarisation introduit avec le milieu familial d'origine, les malaises enfin que de telles trajectoires créent chez les individus qui les expérimentent: confrontés à une « impossible identité», toujours

«déplacés» où qu'ils soient socialement, ces «transfuges» ont le plus grand mal à trouver une place dans l'espace social.48

En effet, les transfuges de classe n'adhèrent qu'en partie à leur nouvelle classe sociale

puisque 1' origine ne peut disparaître suite à 1' ascension sociale. Souffrant dès lors de

l'invisibilité de leur identité, ils ont la possibilité de découvrir dans les textes d'Annie Emaux une expression publique inattendue de ce qui est habituellement vécu dans l'isolement et la honte. Par conséquent, «les textes d'Annie Emaux ont pour effet la prise de conscience des origines sociales des souffrances individuelles, et de ce fait, ils les légitiment» 49

. Témoignage d'une expérience individuelle et des effets psychologiques et sociologiques

qu'opère tout basculement d'un milieu à un autre, ils constituent une offre réflexive singulière de symbolisation de la trajectoire du transfuge de classe, fondée sur un pacte de lecture littéraire tout en étant sociologiquement instruit.

3.1. Se servir de ses expériences privées à des fins universelles

Le style littéraire priorisé par l'auteure, qui tient compte de la culture qui l'environne,

offre au lecteur la possibilité de s'identifier à la protagoniste du récit, car elle pratique une écriture qualifiée de transpersonnelle, c'est-à-dire qui dépas e la simple histoire personnelle

et l'autorise ainsi à parler de l'intime de façon universelle. La fonction expressive de 47

«Je crois que cette culpabilité est définitive et que, si elle est à la base de mon écriture, c'est aussi l'écriture qui m'en délivre le plus. [ ... ] J'ai l'impression que l'écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme «don ». » - (A. Ernaux, L'écriture comme un couteau, op. cit., p. 57)

48 I. Charpentier, op. cit .. 49 L. Thoma

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