MARCHE VERTE ET CONSCIENCE HISTORIQUE
Le dimanche
9novembre
1975 laBBC
diffusa, dans son buletin r.lormationdelami-journée,un commentairedePhilipWindsor, professeur de lence politique à l'Institut d'études africaines et orientales de l'Université de mdres. Pourlui laMarche
verte était unetechniqueterroriste inverséeoù,au lde prendre des otagesà1adversaire,onle luienfournit àson corps défendant, mettant ainsi dans l’obligation soit de se démettre soit de tuerdes victimes locentes. 1).Constatons qu'une telle analyse peut aussi bien être appliquée à la Jtique du
Mahatma
Ghandi,à celledu pasteur MartinLuther Kinget à bien Lires apôtres de la résistance passive. Cet exemple, parmi d'autres, non -ement montre que l'analyseapparemment
brillanted’un spécialistepeutêtre tplementinconsistante,maisdévoileladistanceincommensurablequi aséparé ceuxmanières donta étévécuelaMarche
verte àl'intérieur età l'extérieurduroc.Il nenousappartientpasde dire quelleestcelle qui serapprocheleplus vérité objective. D’autresparleront de la
Marche
verted’un point de vue hmarocain ;nousfixeronsnotre attention,quantànous,sur l'aspectintérieur.ls rappelerons de temps en temps les réactions de l'étranger, mais pour Lgner
combien
elles sont restées précisémentétrangèresà la signification cnale de l'évènement.Nous
ne nous proposons pasd’arriver àunjugement criquemaisde capteruneréalitépsychologique.double signification de l'évènement
La Marche
verte fut incontestablementun acte politique ayant saplacesun processusencours depuis de longues années dansl'enceintedes Nations 5- Mais elle fut aussi une étape de l'histoire marocaine, un
moment
de la»::encedupeuple marocain.
Se plaçant tout naturellement dans la première perspective, le mentateur étranger estamené, devantchaque décisionprise, àcomparerle
iut
escompté
et le résultat obtenu.Avec
le temps sonjugement
variej
Etudierlenationalisme
nécessairement.
Le
9novembre
1975 les marcheurs marocains, après avoir pénétré dans le territoire du Sahara sans rencontrer un seul soldat espagnol, étaient appelés à revenir à leur point de départ.Le
commentateur de laBBC
souligne l'habileté des Espagnolsqui ont évité de tomber dans le piège de la violence etont obligé lesMarocainsàretournerchez eux les mainsvides ; s'ils s'entiennentlà,conclue-t-il, leurmarcheauraétéunefarce,s'ilss'entêtent faceà
une
Espagne
décidée à résister, elle finira en tragédie.Des
années plus tard lemême
commentateurauraétéobligé de convenirque sondilemme
n en étaitpas un vrai, puisque l'Espagneafini parcomprendre oùétaitson intérêtvéritableetquelereculdes Marocainss'estrévéléêtre lesignede la victoire.
Mais
s'ilavait pu se placer dès le début dans la seconde perspective, celle de la conscience marocaine, il n'auraitpaseu besoin decet intervallede temps pour rectifierson jugement. 11 auraitimmédiatement
saisi que, dans les semaines qui se sont écouléesentre le 16 octobreet le 5novembre
1975, laMarche
verte avaitdéjà changé desens,qu'avantmême
latraversée de lalignede démarcation deTah,elle n'étaitplusni unefarceni unetragédie maisbien uneépopée.
La Marche
verte ne lut pas seulement un acte politique ; elle futautre chose.Quoi donc?Iln'estpasfaciledetrouverlequalificatifadéquat.Pourfaire brefutilisonsune formulebien familèreauxessayistes françaisdepuisCh. Péguyetdisonsqu'ellefutaussi unacte mystique. Cependantne faisonspas de ce
mot
le
synonyme
dereligieux. LeMaroc
estun paysmusulman,
leRoi estImam
des croyants,l'éloquence royaleestàcaractèreéminemment
coranique; néanmoinsilsuffit d'écouter un prône de vendredi pour saisir qu'un discours peut avoir un contenu religieux sans être pour autant mystique au sens de Péguy. Les allocutions royales durant la
Marche
verte tranchent sur celles qui les ont précédées ; les mots, les références, le style, l'élocution ne changent guère et pourtant lemessage
est différent.Ce
n'est pas la première fois qu'une telle transmutation s'opère dans la vie des nations. Certains discours deviennent historiques parce que l'attentedes auditeurs leurconfèrent unrrésonnance que- ne pouvait pas totalement prévoirl’orateur,même
si,prislui-mêmepar lafièvredesévènements,il est lepremiersurprisparleton inhabituel queprendsa parole.
Le
caractère historiquedetel ou tel messageestreconnud'abordetavanttoutparlepeuple auquelil estdestiné.
Nous
devons doncanalyserl’attentedupeuplemarocainà laveilledu \l>octobre 1975, attente dans laquelle se réfléchissait la situation créée dans la
région parla collision hispano-algérienne.
La
décisiond'organiser une marche pacifique des populaitons marocaines vers le territoire saharien, sans doute inspiréeparune profondeméditationsurle présentet lepassédu Maroc, futàla foisuneriposteàl'agressivitéde nos deuxvoisinset uneréponse à1expectative des Marocains.Rappelons une fois pour toutes que dans notre essai de psychologie historique,c'estbienmoinsl'aspect apparent,perçudel'exterieur,de l'évènement
Etudierlenationalisme
149
qui nous importe que ses répercussions dans la conscience des masses marocaines.Aprèscettemise engardele lecteurseracertainementmoinsétonné parnosaffirmations.
L'attente
Lesjournalistes étrangers hostiles à lapolitiquemarocaine parlaientde la
Marche
vertecomme
d'une opération remarquablement montée; ils insinuaient ainsi que les masses et les partis politiques furent habilement manipulés sinon outrageusement mystifiés. Pouroblitérerla signification populaire et nationale de l’évènement,ilsétaient prêtsà reconnaîtreaux responsables del'administration marocaine une capacité organisatrice surhumaine,même
s'ils s'empressaient d'ajouter que l'esprit grégaire encore vivace dans le pays rendait l'opération relativementaisée.Ilest vrai que nousétions bien préparés àrecevoirl'appel du 16octobre, mais pas au sensoù l'entendaient cesjournalistes, la
Marche
verte, en tant quefait concret, mobilisation de
350000 hommes
etfemmes
qu'il fallait assembler, transporteret nourrirdans un territoire désertique et sous les yeux ennemis,se devaitd'êtreminutieusementorganisée;fautede quoielle se transformaitenune tragédie pire que celle du tremblement de terre d'Agadir.Un
défi était lancé à l'administration, civile et militaire, marocaine et il fut relevé avec succès et panache. Toutefois cet aspect logistique, si remarquable qu'il fût, n'était pas l'essentiel.Le gouvernement
aurait en toute hypothèse fini par réunir et transporter aux portes du Sahara lenombre
désiré d'individus, mais dans quel esprit ?Dans
quelle atmosphère ?Une masse
amorphe, passive, absente, aurait-ellepufaire illusion au demi-millier dejournalistesvenusdes quatre coins du globe pour couvrir l’évènement et dont la majorité était loin d'être sympathique aux revendications marocaines ?Tous
ont souligné ce qui ne pouvait justement pas être prévu,programmé, produit,
c'est-à-dire l’enthousiasme des candidatsàlamarche.Ils ontétésaisis parcetteferveur dont ils avaient sipeu l'habitudedans leurs propres sociétés et qui pour cette raison
même
leur parut si étrange, sibizarre, si inouïe. Si 1enthousiasme pouvait être préparé, créé à volonté,
comment
expliquerl'échec du parti unique algérien lorsqu'il voulut mettre sur pied unemarche
rouge, lui dont la tâche permanente était précisémentdencadrerlesmasses révolutionnaires? Les paysans analphabètessuivent partout lesordres, ies intellectuels cèdentà lacontagion,dit-on; maisalorsquediredu lalliementdopposantsvivant à l'étrangeret soumis depuis longtempsà toutes sortesde pressions physiques etmorales?
Ce
qui était étrange dans laMarche
verte, c'était cetteénorme
distance entre l'appel politiqueet laréponse populaire; réponsequi, submergeant toutes'onsidérations tactiques,transforma en quelques jours despoliticiens sceptiques
des bourgeois positifs, des étudiants cyniques en marcheurs convaincus.
Des hommes
séparés depuisde longues années par l'idéologieet les intérêts sesont retrouvésdans l'enthousiasme deleurpassécommun.
Ilsdonnaient 1impressionqu'ilsn’attendaientqu'unepareilleoccasionpourlaisser librecoursàdeprofonds sentiments depuis longtemps étouffés. Pendant ces semaines, où tout le pays vivaitlesyeuxtournésvers lesud, les vieux redécouvraientleurjeunesseet les jeunesleurtradition.
Alors quel'été 1975 tiraità sa fin, nous attendions tous unappel ;nous sentions qu'à travers cette attente s'exprimaitconfusément en nous la
mémoire
collective. Etc'est ici qu’intervient l'histoire. Il n'étaitpas difficile de voir que nousvivionsunesituationcomparableàbeaucoupd'autres qu'aconnues le
Maroc
dans sa lutte pluriséculaire contre les envahisseurs ibériques.Au
mois d août1
1578,àla veilledela batailledécisived'OuedelMakhazine,lepaysétaitau bord deladésintégrationetdel'asservissement; ce furentles volontaires accourusde tousles coinsdu
royaume
quilesauvèrentdudésastreen remportantunevictoire retentissante.A
l'automne 1859, lorsque lesEspagnolssortirentdeCeutaaunom
d’une nouvelle croisadeetse dirigèrent versTétouan, retentitpartoutl’appelau jihâd, c’est-à-dire à la lutte défensive et libératrice,
même
dans les régionscomme
leMoyen-Atlas oùl'autoritéduMakhzen
nes'excerçaitpas directementà l'époque ; les combattants volontaires se battirent si bien qu’au dire d un observateuranglais ilsauraient obligé l'armée espagnoleàrebroussercheminsiun armistice n'avaitpasétésigné prématurément. @).
Par pans entiers le passé réémergeait parmi nous.
Nous
pouvions ànouveau en avoiruneexpériencedirecte.Certainsd'entrenous1apprirentpourla
première fois,d’autres y réfléchirentderechef;s'effacèrentlesdistinctions entre jeunesetvieux,modernes et traditionalistes,technocratesetidéologues. Certains rôles furent instinctivementrepris ; chacunse transformaencequildevaitêtre.
C'est cette
métamorphose
inattendue qui est à l'origine de cette impression d'étrangetéqueressentirentles observateursétrangers.Nous
dirons plusloin pourquoi l'opinionpublique marocaine, par excès de confiance,montra pendant des annéesdans l'affairedu Sahara une patience confinantau détachement.Mais
à partirde l'été 1974etjusqu'au 1975, tout au long desmois oùle gouvernementpréparait ledossierqu'ildevait présentera laCour
internationaledejusticede laHaye, denombreux
documents, mémoires, témoignagesfurent publiés.Toutel'histoire marocainerécentefutprésenteà laconscience des citoyens. S’il faut à tout prix parler de manipulation, c'est l'histoire elle-même qui se chargea de cette opération, pliant à sa volonté le
gouvernement lui-même. Et ilarrivace quiarrive toujours enpareil cas:quand
la
mémoire
ressuscite lepassé,l'oublidevientunefaute. Avant queledossierdu Saharafût placéentre les mains des juges de laHaye
il futscrutéparl'opinion publique marocaine et celle-ci y vit avant tout un acte d accusation confie elle-même. Lesdroits duMaroc
sont ostensiblement ignorés,les adversaires necachent nullement leurs ambitions
comme
s'ils ne redoutaient plus aucune réaction, à qui la faute sinon à nous tous qui avonsmanqué
de vigilance ?L’indépendance futgagnée grâce à l'unité des rangs,mais nous n’avions pas su préservécette force.
Nous
cédâmestroprapidementauxdémons
de ladivisionet,de scission en scission, nous laissâmes le peuple se démobiliser, nous fîmes passer au second plan le
complément
nécessaire de l'indépendance, c'est-à-dire l'intégrité territoriale.La
rupture prématurée du consensus national, laprééminence accordée aux intérêts partisans, la victoire de l’égoïsme sur le patriotisme, n'est-cepas là la causede tousnos déboires?
Le
tempsn'est-il pas arrivé de faire taire nos divisions pour faire entendre raison à nos voisins ?Aucune
de ces questions nefut publiquementposée,aucuneautocritique nefut divulguée, mais il n'est pas interditde penser quece fut là lecheminement
de bien des consciences.Des hommes,
que les intérêts, les idéologies, les calculs tactiques séparaient, se rappelèrent d'uncoupletemps oùilstravaillaient lamain danslamain. L'inconscienttravaillaiten chacunde nous,lavolonté d'unionétait àl’ordredujour; ellen'attendaitqu’unsignalpoursemanifesteravecéclat.L'amertume
Nous
avons dit que pendant longtemps l'opinion publique marocainenavaitpas le sentimentqueleproblème duSaharaexigeaitunesolution urgente.
C'est cette attitudequ'il s'agitmaintenantd'expliquer.
Certains aujourd'hui veulent croire qu'au Sahara le
Maroc
tente de subjuguerunpeuplerécalcitrant,d'autresqu'ilrompt unéquilibreauqueltiennent les autres pays limitrophes du territoire.En
faitjusqu'en 1974 aucune de ces thèses n'avait cours.Au
Sahara leMaroc
s'opposait à l'Espagne, Puissance coloniale, c'est ainsi que le problèmeétaitperçu à l'extérieur età l'intérieur de l'Onu.Deux
faits leprouvent bien.Leschefs des Etats non-alignésse réunirent à Alger pendantl'été 1973 ;
ilsvotèrentunedizainederésolutions réaffirmantledroit à l'autodéterminationet à l'indépendancedepeuplesdivers
; parmiellesseulecelleconcernantleSahara
dit espagnol'' se contente de se référer à la décolonisation du territoire et la libérationde ses habitants.
Le
rattachement au Maroc, faitavec leconsentement des élus, peut assurer1uneet l'autre ; il n'étaitdoncpasexclucomme
solution au problème. O).Devantla
Cour
dejusticedelaHaye
leMaroc
soutenaitcontre l’Espagne qu'ilexistaitbienentreles deux pays un différentde nature juridiqueet laCour
lui
donna
raison dans un arrêt préliminaire.La
Mauritanie avait pris lamême
position.
Quant
à l'Algérie, elle intervint en tant que partie concernée faisant valoirdes considérations de sécurité.On
parla au cours des débats,etbien sûr dans 1arrêt final, des populations du territoire, mais à aucunmoment
on ne mentionna un quelconquemouvement
politiquesymbolisantlesrevendicationsde152
Etudierlenationalismeces populations. S’il avait été à l'époque présent, actif, reconnu,
comment
aurait-il pu être ignoré à ce point? C'est là un point fondamental,que passent soussilence lesennemis du Maroc,etqui seulpermetdecomprendreleproblème
tel qu'ilse posaiten 1974.
A
l'époquequand
nous jetions un coup d'œil sur la carte dumonde
etvoyions le grand
nombre
de litiges territoriaux, résolus ou encore à résoudre (Tibet, Cachemire, Goa, Madras, Belize, Cabinda, Timor,Hong
Kong, Macao, Malouines, Gibraltar,etc., etc.), nous constations aisémentquechaquecasétait spécifique. S'ilexistait bienuneprocédurequicommençait
à faire l'unanimité de l'opinion internationale (le referendum d'autodétermination), celle-ci ne se confondait pas avec la solution politique qui ne pouvaitnaître que de l'accord négocié entre lespays en conflit.La
solution du problèmesaharien dépendaità l'évidenced'une entente hispano-marocaine. Or,et c'est l'essentiel,jusqu'en 1974, nous n’avons à aucunmoment
penséque l'Espagne pût envisager sérieusement l'hypothèsed’un Saharaindépendant.Lenom
lui-même nousparaissait incongru; d'un concept géographique onne pouvait faire naîtreune entité politique. 11 y avait déjà un Sahara algérien, tunisien, lybicn. égyptien, soudanais, somalien, pourquoi érigeren Etatindépendant leseulSahara marocain.
Ceux
qui parlaient et parlentencore d'un Saharaoccidental ignorent sans doutequ'il enexistedéjà un, en Egypte. D’après les chiffres fournis par l'administration espagnole elle-même, leterritoire étaithabitéparunecinquantainedemilliers d'individusen majoriténomades
;malgréladécouverterécentede gisements de phosphates,il étaitconsidéré
comme
pauvre en ressourcesetnotoirement sous-équipé; nous ne voyions pascomment
il pouvait servir de base à l'édification d'un Etat indépendant viable. Pour le mettre sur pied l'Espagne devait sans doute le peupler, lesoutenir financièrementetledéfendre militairementpourune période indéterminée,aveclaperspective certaine d'attiserl'hostilité du Maroc,de secréer des difficultés à MelillaetCeuta, de métré en danger la sécurité de lazone dudétroit,cequine pouvaitplaireà ses partenairesdel’Alliance atlantique.
Partant decette analyse, nous étionsconvaincus quel'Espagne cherchait seulementàretarder l'échéancepourobtenirle
maximum
de compensations,mais quelle finiraitparcédercomme
elle l'avait faitpour Tarfayaet Ifni.Nous
étions déjà arrivés à nousentendre aveclaMauritanieetlefameuxdiscoursdu PrésidentBoumédienne
devant la conférence des chefs d'Etat arabes réunis à Rabat en octobre1974
laissait espérer que l'Algérie accepterait tout accord mauritano-marocain.C'est cetteanalyse qui explique ceque nous avons appelé lasérénité de l'opinionmarocaine.
Nous
étions certains quel'Espagnen'avait pasd’autrechoix que de s'entendre avec nous, c'est-à-dire de nous rétrocéder le Sahara en contrepartie decertaines concessionsque nous étions prêtsà luiconsentir. Maislefait est quenous nous trompionslourdement. D'unepart nousanalysions mal
Etudierlenationalisme
153
les motivations des dirigeants espagnols et algériens d’alors ; elles étaient rien moins querationnelles.D'autrepartnôtre patience,malinterprétée,fitcroireàun désintérêt réel. Les Espagnols allaient répétant que la revendication du Sahara étaitcelledespartis,nondelanationmarocaine; les Algériensquelleservaitau gouvernementen placepourregagnerune popularitéperdue.Mais nous étionssi
confiants dans la
bonne
foi de nos voisins, si confortablement installés dans notre optimisme que nous refusions de voir l'évidence. Il a fallu l'incroyable débat devant laCour
de laHaye
et surtout les événementstotalement imprévus qui eurentlieu au Saharatoutau long del'été 1975 pour quenos yeux s'ouvrent enfin.Nos
deux voisins n'étaient pas intéressés par des compensations ; ilsvoulaienttout simplement couper le
Maroc
de sesracines africainesetpourcelails tenaient à avoir au Sahara un Etat débile dépendant d'eux et viscéralement hostile à toute initiativemarocaine. Pourarriveràce but,chacun desdeux pays était prêtàpayerà l'autren'importe quelprix. L'Algérie acceptaitquelaprésence espagnole dans le territoire se perpétuât sous une autre forme ; l'Espagne souscrivait à uneprépondérance algérienne au Maghreb. Rien dansceschoix ne nous semblaitraisonnable.
Comment
soutenirsérieusementque chacundesdeux pays, en encourageant les ambitions de l'autre, servait ses propres intérêts politiques,économiques
ou stratégiques ? Plus tard on avança toutes sortes de raisons plausibles pour rendrecompte
de cette collision ; mais à lcpoquecette alliance entre uneEspagnefranquiste,misepartoutau bancdesaccuséspourses violations flagrantes des droits de l'homme, et une Algérie révolutionnaire et socialiste nous paraissait tout simplement contre-nature. Ni la similitude entre lesdeuxstructures étatiquesni lacomplémentaritééconomiqueetcommercialene nous satisfaisaitcomme
justification ; pour nous la seule explication était lahaine irraisonnée quenourissaient les dirigeants espagnolset algériens pour la nationmarocaine, son histoireetsonavenir.
A
une telleallianceanti-marocaine,comment
répondre sinon parl'affirmation éclatantedenotre patriotisme?C'estce que nous ressentions tous, que nous fussions à l'intérieur ou à l'extérieur du Maroc, prochesou loindescentresdedécision. Si notrepsychologie n'avaitpas été celle-là, l'appel du 16 octobre n'aurait pas eu le retentissement qu'il eut.Peut-être
même
n'aurait-il pas été ce qu’il a été.Comment
imaginer en effet qu’unemarche
pacifique d'unetelleenvergure pûtêtre lancée sans laconviction profondequel'opinions'y étaitdéjà parelle-mêmepréparée?L'intolérable
Laissons àd'autres le soindedécrire lesconditionsdans lesquelles furent plaidéslesdifférents dossiersdevantla
Cour
delaHaye,d'analyser l'intervention intempestivedu gouvernementalgérien quifaussacomplètementlesensdesdeux questions posées aux juges internationaux. Rappelons seulement que lereprésentantalgérien reprit lesthèsesdespires colonialistesdudébut de cesiècle et nia que le
Makhzen
était un Etat véritable, remettant ainsi en cause la souveraineté duMaroc
sur une bonne partie de son territoire actuel <5). Peu àpeu,à notreétonnement,ledébatdela
Haye
changeaitde nature:c'était laréalité de l'Etat historique marocain qui était en cause.Chaque
intervention de nos adversaires fustigeait notreconscience,etquandvenaitletourdudéléguéalgérienil utilisaitdes termes quelecolonialiste leplus haineux n'eûtcertainement pas choisis.
Plus graveencorequecette bataillejuridique était la situationau Sahara
même.
Ilexistaitdepuislongtemps un accordtaciteentrelesgouvernants d’Alger et les éléments les plus farouchement anti-marocains de l'armée et de l’administration espagnoles.Ayant
recours à unerecette éprouvée par tous les colonialistesdu monde,
les Algériens s'attachèrentcertaines tribusRegueibat
quinomadisaiententreGuelta
Zemmour
etTindouf;ilsregroupèrentàAlgerdes étudiants originairesduterritoire etdes régions avoisinanteset lesencouragèrent às'organiserenmouvement
delibérationsousladirectiond'officiersalgérienset espagnols.Au moment où
les regards étaient tournés vers la Haye, l'armée franquiste évacuait la plus grande partie du Rio deOro
et l’est de la Sakia al-Hamra pourconcentrer ses forces auNord
du territoire face au Maroc. Les zonesévacuéesétaientoccupéessurlechamp
par l'armée algériennesous couvertdu mouvement
nouvellement créé dont la propagande étaitamplement
etsimultanément diffusée par les radios d'Algeret de Madrid. Ainsi durant l'été
1975 la situation surle terrain devenaitpour nous Marocains tout simplement intolérable. L'Algérie qui n'avait aucun droit surles provinces sahariennes s'y trouvait belet bien installée, tandisque le
Maroc
qui n'avaitcessé d'œvrerpour leur libération était sur le point d’être exclu du processusmême
de leur décolonisation.Nous
étions pratiquement mis devant un fait accompli, bien avant qu'une solution diplomatique eût été esquissée.Ou
nous rétablissions rapidement, d'unemanière oud'uneautre, la situationsurplaceou nousétions à brefdélai forcés d'abandonnertoutespoirde jamaisrécupérer un territoire qui juridiquementauraitdû nousêtrerétrocédéimmédiatementaprès ladéclarationde notre indépendance et que nous avions d'ailleurs presque totalement libéré en 1958.Nous
attendionsdonc une ripostequi ne devait pas trop tarder, carnous savions alors avec certitude où menait inéluctablement lecours des choses.Le
Roiavaitsolennellement déclaréqueleMaroc
n'accepterajamaisd'êtrecoupé de ses racines africainesparunEtat factice dontlerôle seraitde contrecarrer toute initiative marocaine.La propagande
déverséechaque
jour contre "les expansionnistesdu Nord"
par la radio locale deLaayoune
nous donnait un avant-goûtdecequeserait lapolitiquedecet "Etatrévolutionnaire".Mais comment
concrétiserce refus ? Les partis politiques conseillaient une interventionarmée
immédiate. Avaient-ils cependant une idée exacte du rapportdesforces auSahara ?N'allions-nous pastomber dans unpiège tendu par nos adversaires puisqu'en recourant àla force nous mettions un point final auprocessus que nous avions
nous-mêmes
engagé devant laCour
de laHaye
et qu'ilsn'avaientjamais acceptéde gaîtédecœur
?Ne
risquions-nouspasdevoir se renouveler lamasquerade
de 1963quand
leMaroc
victime de graves empiétementssursonterritoirefutcondamné comme
agresseur,quandil décidade répliquer, par une opinion systématiquement désinformée par des régimes intéressés à gagner la sympathie de la jeune Algérie indépendante ?Une
intervention
armée
donnera-t-elledes résultats durables ou bien sera-t-elle un simplebaroudd'honneur etdans cecas avions-nousledroitdedemander
un tel sacrificeinutileànotrearmée?Nous
nousposions ces questionsdans une atmosphère chaquejour plus lourdecaravecletemps nouscraignonsfortque lasituationnouvellementcréée au Sahara ne se consolidât. Plus notre réplique tardait etmoins
elle avait de chanced'êtreefficace,maissielle précédaitlapublicationdel'avisdelaCour
dela
Haye
elle seraitcertainementmal jugée parl'opinion internationale.Chaque
jour qui passait mettait notre patience à l’épreuve ; notre angoisse augmentait,notre attentedevenaitfébrile.
Le
discoursdu 16 octobrevintpourrépondreàcette attente,pourapaiser cetteangoisse.D'oùson retentissement.La riposte
Bien aprèslafinde la
Marche
vertedes responsablesalgériens ontavouéqu'ilsavaient étudié toutes lespossibilités, qu'ils s'étaient préparés à toutes les éventualités,saufàcellequifinalementeutlieu.
En
véritéune marchepopulaire pacifiqueétait une hypothèsesidifficilementconcevablequ'au lendemain du 16 octobre beaucoupà l'étrangerne laprirentpasau sérieux ; auMaroc même
il y eutun décalagesensible entre laréponse immédiatedesmasses populaireset la réactionun peu pluscirconspectede laclasse politique.Les choix réellement historiques créent toujours la surprise alors qu'ils sontattendus. Durantl'attentechacunréfléchit àtoutes sortes d'éventualités,mais
ily enauneà laquellepersonne nepense parcequ'elleparaîtoutropsimpledonc inefficaceou tropcompliquéedonc impraticableetc'estjustementcelle-là qui, choisie, se révèle effectiveetpraticable.
Algériens et Espagnols croyaient nous avoir emprisonnés dans un
dilemme
dramatique : ou nous continuons dans la voie que nous avonsnous-même
proposéeetnousperdions leSahara quelquefût l'avisde laCour
de justice puisque le fait accompli sur place l'aurait vidé de toute signification pratique, ou nous intervenions militairementet nous devenions agresseurs sans êtresûrspourautantdepouvoirchangerlaréalitésahariennenouvelle.Une
autre solutionétaitproposée:armerlesnombreux
réfugiés sahraouisetleslancerdans une guérilla contre les forces d'occupation espagnoles, mais dans notre156
Etudierlenationalismeperspective politique ils ne pouvaient être que des Marocains originaires du
territoire libérant une partie occupée de leur patrie ; ils ne pouvaient pas se présenter
comme
desnationalistessahraouisluttantcontreuneprésencecoloniale avec l’aide d'ungouvernement
ami ou allié. C'était là une solution peut-être militairement efficace mais très dangereusepolitiquement II semblait bien quenousn'avionslechoixqu'entrelapassivitéou l’aventure.Or
lediscoursroyal du 16octobreréussitàéchapperaudilemme
puisqu'il décidait d'intervenirmaispacifiquement.Ce
n'est pasl'arméemarocainequiallaitattaquerles forcesespagnoles, ce nesontpas des Marocainsd'origine sahraouie quiallaient s'infiltrerdans unterritoiredisputé,c'est lepeuplemarocainquiallait concrétiser surplacelesliensdefraternitéqu'exprimeune
commune
allégeanceau Trône, liens dont laCour
de laHaye
venait de reconnaître la validité. Ni désistement ni agression mais intervention pacifique.Du
coup ledilemme
changeait decamp
: c'est l'Espagneet l'Algérie qui étaient désormais obligées soitde laisser faire etvoir s'effondrer leur politiquesoitd'arrêterparlaforceune marchepacifiqueet êtrecondamnées
paruneopinioninternationalequi,devantle sang innocentversé,n'aurapaslapatience d'écouterdesarguties juridiques.Renversement
de la situation. Par lamagie
d'un discours ? Oui, mais soyons précis,quel discours ? Celui qui a été lu ou celui qui aété entendu ? Ilfautdistingueren touterigueurentrel'allocution etlemessage.
Le
discours que le Roi Hassan II a lu est connu detous.Nous
pouvons préciser les circonstances de sa genèse sans pour autant saisir ses sources profondes. Durant les longsmois
d'été furentcommémorés
plusieurs anniversaires : le9juilletceluide la naissancedu Souverain,le4 août lagrande victoiremarocainesurlesenvahisseurs ibériquesàOued
el Makhazine (1578),le 20aoûtladéportation du RoiMuhammad V
etdesa famille.Le
SouverainallaàZerhoun
prier sur latombe
d'Idrîs 1er, fondateur de la première dynastie
musulmane
au Maroc.Le
8 septembrecommença
leRamadan,
lemoisde jeûne, deprièresetde méditation.Le
Roi,comme
on levoit,eut plusieursoccasionsde s'adresser au peuple et de réfléchir sur les hauts faits de l'histoire marocaine, ancienne ou récente.Mais
ce n'est là que l'environnement psychologique et mental.Quand
etcomment
a jailli l'idée d’unemarche
populaire pacifique ? Personne, saufleRoi,nele saitd'unemanièresûretcertaine.Devantl'inattendu, laruptureducourshabitueldes choses,nous parlons ordinairementd'inspiration, de coup degénie, et c'estbien en ces termesquel'idéede laMarche
verte a été décrite.Au
delàdudiscours essayonscependantde déchiffrerle message.Le
Roin'a-t-il pas lui-mêmedit : "Je parle parallusion carje sais, cher peuple, quetu
me
comprends àdemi-motetsaisismes
intentions lesplusprofondes." Ily avait donc bien un second discoursderrièrelesmots dupremier,etc'estcelui-làquiaEtudierlenationalisme
157
entraînélaréactionque nousconnaissonsetfaitdela
Marche
verteunévénement unique dans l'histoire de l’aprè-guerre. L'historien doit ici faire preuve d'imagination ; ne pouvant affirmer, il doit proposer, suggérer, au vu des résultats constatés.Le message
peut être reconstitué en quelquesmots
: Aujourd'hui ce n'estpaslefilsdeMuhammad
filsde Yûsuf,occupantle trônedu Maroc,qui vousparle, c'est lesymboledel'Etat etdelatradition, le contractant de labay 'a.Le Maroc
esten danger,l'heure a sonné de renouvelerle serment d'allégeance. RéincarnanttouslesRois duMaroc
qui ont tenuleurpromesse,je prends solennellement l'engagement que, quoiqu'ilarrive,quoi qu'ilencoûte,je n'accepteraipasque leMaroc
soit lésé.J'ai faitmon
choix;àtoi,cher peuple, de faire le tien ;je t'endonnelemoyen
etlecalculde nosennemisseradéjoué.La
réponse à un tel appel ne pouvait pasfairede doutecaril exprimait ce que l'opinion marocaine attendait ; celle-ci voulait un acte, le Souverain l'accomplit et invite ses sujets à l’imiter. Il devient ainsi réellement, effectivement, lepremier desMarocainsetdu couprenouvelle legestehéroïque du 20août 1953.Si lediscoursdu 16octobre 1975eut un
immense
retentissementdans les consciences,c'estparcequ'il était plusqu’un discours ; ilétaitbeletbien unacte etcomme
tous les actes royaux, depuis la plus haute antiquité, il était, d'une certainemanière,sacrificiel.Lesresponsablesalgériens,pourdes raisonsqu'il n'y apaslieudedétailler ici, n'ont riencompris à cetaspectdes événements,bien que
nombre
d'entreeux aientvécuauMaroc
l'expériencedu 20août.Ilsontcommis
l'erreurdes'acharner sur la personne du Roi ; ce faisant ils rendaientclair le sens implicite de son discours.Le
caractèresymboliquedetoutcequi touchaitau Souverains'accentua encoreet à traversluis'approfondisaitlacommunion
detousles Marocains.La
fêteLa Marche
vertefutlerègne absolu desétendartsDevantlalocalitéde Tah,évacuéeparlesforcesespagnoles,se sontmêlés le6
novembre
1975 auxdrapeaux marocains ceux des nations sœursetamies. Ily avait aussi une bannière étoilée. L'hebdomadaire AfricAsia, organe de propagandealgérienne,s'attardasur celui-làseul etl'accompagnadecettelégende
: C'est signé. Il voulait dire: Voicilapreuvequela
Marche
verte estun complotmonté
par l'Amérique pour déstabiliser la Révolution algérienne.En
réalité ils'agissaitdedeuxétudiants d'outre-Atlantiquequi,retrouvantl'atmosphère colorée etbon enfantdes
campagnes
électoralesdeleurpays, suivaient cettefêtemobile qui se transportaitdeMarrakechàAgadirpuisàTarfayaetenfinàTah.Et il est bien vrai que la
Marche
verte fut avant tout une grande fête populaire, innocente, fraternelle, sans arrière-pensée agressive. Elle constituaitsans doute uneriposte aux
manœuvres
hispano-algériennes et, en ce sens,était dirigée contre une politique déterminée, mais à aucunmoment
elle ne s est transformée en unecampagne
de haine contrelespeuplesvoisins.Dans
lajoiede nous retrouver nous avions oublié jusqu'à notre amertume, jusquau démenti infligé à notre espoirde concorde et d'amitié.Nous
avions faitde cetimmense
rassemblement une cérémoniecommémorative
etpurificatoireparlaquellenous affirmions notreidentité,notre fidélité ànous-mêmes
et à notre patrimoine ; en unmot
nous en fîmes un grandmoussem,
comparable à ceux qu'organisaient annuellementlesconfrériesetqueralliaient lesfrères de touslescoinsdupays. \Cet automne-làle
moussem
futnational et lepèlerinageeutpourdestination le Sahara.Rien n'exprime
mieux
cet esprit que l'airémouvant du
chant de laMassira
qui pendant trois semaines a bercé tout le pays, avec sa discrète réminisence des accents patriotiques de la secondesymphonie
de Sibélius, et quaujourd'hui encorenousnepouvonsécouter sans émotion.Toutauraitpuseterminerle9
novembre
dansuneréconciliation générale.Une
nouvelleèrede compréhension etd'entente auraitpu s'ouvrirdanslarégion.Avec
l'accord deMadrid
(14novembre
1975) nous pensions avoir retrouvé l'amitié de l'Espagne et nous espérions que l’Algérie sera encouragée par lenouveau cours desévènementsà reveniràde meilleurs sentiments. Encore une
fois notre optimisme devait se révélermalplacé, à court terme toutau moins, tant le signe a sa propre logique. Les Espagnols ont perçu la
Marche
vertecomme
unappel àunenouvelle croisadeetil a fallu l'actionsageetclairvoyante de leurs plus hauts dirigeants pourqu’ils se persuadent enfinque, loin d'avoir portéatteinteà leurs véritablesintérêts nationaux,laMarche
verte leur apermis de se libérer à temps d'un guêpierqui aurait retardé ladémocratisationde leur régime etbloqué l'intégrationde leurpays à lacommunauté
européenne. Quant aux Algériens, ils se sont entêtés à voir dans notremarche
visant à libérerleSahara d'une présencecoloniale anachronique,unemobilisation déguisée contre leur pays et leur régime. Ils ont voulu l'effacer des annales alors quelle fait ;
désormaispartiedenotre conscience, ayantétéce