P UBLICATIONS MATHÉMATIQUES DE L ’I.H.É.S.
Y UVAL N E ’ EMAN
De l’autogéométrisation de la physique
Publications mathématiques de l’I.H.É.S., tome S88 (1998), p. 145-152
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L’AUTOGÉOMÉTRISATION PHYSIQUE
par YUVAL NE’EMAN
1. Introduction
Platon et les
Pythagoréens
avant lui avaient édifié uneconception géométrique
dela
Physique,
basée sur leur seule intuition. Le rêve ne vitqu’une génération,
Aristotes’empressant
de lerejeter
et de leremplacer
par une doctrine« réaliste »,
niant l’existence du vide et del’espace
comme tel.Exemple
du réalisme de laphysique
d’Aristote : ses lois du mouvement, où la friction esttoujours présente
parprincipe,
de sortequ’au
lieu d’uneloi d’inertie il
postule
de fait le contraire - et au lieu de la Seconde Loi de Newton ilprône
la
proportionnalité
entre la force et la vitesse - résultat correct enprésence
defriction;
voirle calcul de la « vitesse finale » d’une
pierre qui
tombe dans l’eau.Galilée et Newton redécouvrent le
vide,
mais leur oeuvre enphysique n’invoque
pas la
géométrie.
EnMathématiques,
Descartes transforme lagéométrie,
de sortequ’à
lanaissance de
l’Analyse,
les deuxdisciplines
deviennent considérablement liées : on étudie lecomportement
d’une fonction et de ses dérivées par leurreprésentation géométrique.
L’élément essentiel suivant est fourni par la théorie des groupes, naissant au début du XIXe
siècle,
dans un cadre detragédie
humaine bienadapté
au romanticisme del’époque -
cesdeux adolescents
géniaux, Évariste
Galois etHendrykAbel,
l’un tué en duelaprès
avoirpassé
la nuit à
rédiger
son testamentmathématique,
l’autre mourant de faim ou d’avoiressayé
de manger la
paille
de son matelas - une semaine avant l’arrivée de la lettrel’appointant
àune Chaire de Math à Berlin.
C’est en 1870-1872 que la
synthèse
essentielle se fait entre lagéométrie
et les groupes desymétrie.
Cette fois aussi ce sont deuxjeunes,
dont unNorvégien -
Felix Klein etSophus
Lie -,qui perçoivent
et définissent l’affinité entre lagéométrie
et les groupes de transformation. Ils lancent le « programmed’Erlangen » - l’exploitation
de cette affinitédans une étude
taxonomique
de lagéométrie.
Le tandem
d’Erlangen, géométrie/traitement algébrique
dessymétries,
est en fait trèsnaturel,
mais l’histoire des sciencesmathématiques
au XXe siècle fait ressortir une troisièmecontribution,
celle de laPhysique.
C’est à cetaspect
que nous voudrions donner saplace
dans la suite de cet article.
146
2.
Einstein,
Minkowski etEmmy
NoetherDès le début du
siècle,
le rôle de lasymétrie
devient fondamental enPhysique.
Lesdeux « théories de la Relativité » d’Einstein sont des théories de
symétrie, globale
etcinétique
pour la théorie « Restreinte »
(1905),
locale etdynamique
en Relativité « Générale »(1915)
- où les
adjectifs « global »
et « local » s’adressent à ladépendance
del’espace-temps. L’aspect géométrique
est révélé par H. Minkowski. C’est en 1908 que cedernier,
dans une conférenceà l’Association Allemande des Médecins et
Naturalistes,
réunie àCologne, explique
que lecomportement
des distances et dutemps
que venait de découvrir son ex-étudiant Albert Einstein(et
que nous définissonsaujourd’hui
comme legroupe
dePoincaré) correspond simplement
aux isométries d’unegéométrie pseudo-euclidienne,
àmétrique (-1, -1, -1, +1 ),
que nous
appelons aujourd’hui
lamétrique
de Minkowski. Sans s’en rendrecompte,
Einsteinavait fait de la
géométrie,
commeM. Jourdan
faisait de la prose. La favorite de Platon était entrée« sournoisement»,
sepréparant
às’approprier
laPhysique.
La remarque de Minkowski déclenchait presque tout de suite une
première
invasiontrès réussie. Einstein calculait l’effet d’un
champ gravitationnel (d’une étoile,
parexemple)
sur un rayon de
lumière,
utilisant la Relativité Restreinte pour passer de la masse àl’énergie (E
=mc2 )
dans la loi Newtonienne de lagravitation,
et traitant la lumière enphotons quantiques (E
=hv)
comme il l’avait fait pour l’effetphotoélectrique quelques
annéesplus
tôt. Il obtenait une déflexion du rayon de lumièreéquivalente
à la moitié de cequ’il
obtiendraitplus
tard avec la Relativité Générale.Mais,
àpremière
vue, c’était lacatastrophe : quatre
ansaprès
avoirproclamé
la constance de la vélocité de lalumière,
il trouvait
qu’elle
accélérait enapprochant l’étoile, qu’elle
décéleraitaprès
l’avoirdépassée
- et
qu’elle
déviait de laligne
droite. Serait-ilpossible
degarder
la Relativité Restreinte dans toute sapureté
et en mêmetemps
décrire lagravitation?
C’est là que l’existence d’uneinterprétation géométrique
découvrait despossibilités
nouvelles. Consultant son ancien camarade àl’École Polytechnique
Fédérale deZurich,
MarcelGrossmann,
devenugéomètre depuis,
Einsteinpouvait
poser unequestion précise :
existe-t-il unemétrique qui, quoique pseudo-euclidienne, prendrait quand
même des valeurs non constantes sous l’action d’unchamp quelconque ?
De là à un espace courbe et à lagéométrie
Riemannienne - et donc à la RelativitéGénérale,
le tracé était presque direct...Un gros
chapitre
dePhysique -
la Gravitation(classique) -
venait de segéométriser.
On connaît le succès de cette théorie et les vérifications
expérimentales
de ladescription géométrique :
laprécession
de l’orbite de laplanète Mercure,
la déflexion de la lumière par lechamp gravitationnel
dusoleil,
mesuréependant
leseclipses,
ledéplacement
vers lerouge du
spectre
lumineux dans unchamp gravitationnel,
le ralentissement dutemps
dansce
champ,
letraînage
descadres-repaires,
etc. Leschamps gravitationnels
faiblespourraient
encore être
représentés
sansinvoquer
la courbure del’espace-temps,
comme unchamp physique superposé
à unegéométrie plate,
mais pas leschamps forts,
les trous noirs. Lathéorie
cosmologique
alternative de N.Rosen,
une théorie de cetteclasse,
a été invalidéepar la découverte
dej. Taylor,
le ralentissement dupulsar-double reproduisant précisément l’énergie perdue
par lesystème
par sonrayonnement gravitationnel.
Klein et Lie avaient bien
compris l’importance
dessymétries
enMathématiques,
mais ils n’avaient pas
pensé
à laPhysique.
Ce futEmmy Noether,
élève deClebsch,
venueavec Klein à
Gôttingen, qui
formulait en 1918[1]
la méta-théoriequi
se réalise en cesdeux « Relativités ». Elle
reprenait
le thème d’Invariance et du Calcul des Variations - issus des idées deLeibniz,
co-inventeur del’Analyse,
dontl’inspiration provenait
de sonétude « des Maxima et des
Minima », pendant
que Newtons’inspirait
des vitesses et desaccélérations. Leibniz avait conçu ce «meilleur des mondes» comme une méta-théorie
physique (c’est
la méchanceté de Voltairequi
en fit une caricature dansCandide) -
continuéepar Jean Bernoulli, Euler, Lagrange
etMaupertuis (aussi
victime deVoltaire, qui
l’accusait deplagiarisme,
pour avoirrepris
le thème deLeibniz),
et aboutissant au« plus
paresseux » desmondes, plutôt qu’au meilleur, puisque
c’estle PrinciPe de
l’Action Minimalequi
en est sorti. Lepremier
théorèmed’Emmy
Noethers’inspire
de la Relativité Restreinte et durapport
entre, d’unepart, l’algèbre
à dix dimensions desgénérateurs
du groupe dePoincaré,
et, del’autre,
les lois de conservation de
l’énergie,
del’impulsion
et du momentangulaire (généralisé
à sixcomposantes
par larelativité). Généralisant,
Mlle Noether démontre que toute invariancesous un groupe de Lie
engendre
une loi de conservation pour les observablescorrespondant
à chacun des
générateurs algébriques
de ce groupe et donne la construction de la densitéspatio-temporelle
du courant de cetobservable,
enpartant
de l’action. L’inverse aussi estprouvé,
àquelques
conditionsprès.
Le second théorème de Mlle Noether
s’inspire
de la Relativité Générale. L’invariancesous un groupe de Lie à
dépendance
locale - ce que nousappelons aujourd’hui
unfibré (en Mathématique)
ou une théoriede jauge (en Physique) -
contraint la théorie àremplacer
les dérivées par des dérivées covariantes. Ceci détermine la
dynamique, propagée
par les connexions. Mlle Noether démontre que, pour une théorie àsymétrie locale,
il estpossible
de retrouver les densités de courant par leur
couplage
aux connexions.3. La Seconde Géométrisation : Phase
Cinétique (Symétrie Unitaire)
Les
grandes étapes
suivantes étaient la formulation de laMécanique Quantique,
achevée en 1925 et la construction de la
première
théorie relativiste dechamps quantiques (TRCQ), l’Électrodynamique Quantique,
en 1948. Tout ceci n’a rien degéométrique,
et vers1950-1960,
laplupart
des chercheurs considèrent lagéométrie
comme unaspect
propre au caractère de l’interactiongravitationnelle
exclusivement. Pour les groupes, citons HermannWeyl [2] qui -
dans lapréface
à la seconde édition de son ouvrage La Théorie desGroupes
et laMécanique Quantique-
s’adresse auxphysiciens, qui
manifestent le bonheur que leur cause l’idée de s’être débarrassés de la « Peste» desGroupes. Weyl
leurexplique qu’ils
nepourront plus jamais
se passer du groupe de Lorentz(et
dePoincaré)
et des rotationsSO (3). À
cesexceptions près,
comme lagéométrie, l’algèbre
estpassée
au dernierplan.
La seconde
époque algébro-géométrique
débute en1961,
avec la découverte de lasymétrie
unitaire[3].
Le nombre des différentesparticules
constituant la matière « nucléaire »148
- les
hadrons, particules
comme leproton,
le neutron ou lesmesonsn+, 03C00,
n-, etc.,participant
à
l’interaction,
diteforte, qui
les colle si bien à l’intérieur du noyauatomique -
ce nombreétait
passé
du seulproton,
avant1932,
àquelques
dizaines vers 1960 et allait encoredépasser
la centaine en cette décennie.
Déjà,
à la découverte du neutron,Heisenberg
avaitsuggéré
l’introduction de
degrés
de libertéinterne,
un groupe SU(2) global, l’isospin Is, isomorphe
au
spin mécanique (rotations)
maisagissant
seulement dansl’espace d’Hilbert,
un groupe de transformationsplutôt apparenté
à lacharge électrique Q (puisqu’une
inversion de la troisièmecomposante
del’isospin
transforme unproton
enneutron).
En1953,
c’est unesymétrie U ( 1 ) (1’hypercharge Y) [4] qui
sert à décrire la création departicules
«étranges » (Y
= B +S,
B la «
charge baryonique »
ou « nombre-de-masseatomique
»,S l’étrangeté)
par l’interaction forte et leurdésintégration
par une autre interactionnucléaire,
l’interactionfaible,
dite deFermi
(qui,
en1935,
fut lepremier
àl’identifier).
Ladésintégration
du neutron enproton,
électron et antineutrino en est unexemple.
Notons[4]
la formuleQ
=1 s 3
+Ys/2.
Les efforts de
comprendre
cette variété àpartir
de modèles de structure ne donnèrentrien. De
Broglie,
Yukawa et d’autres éminents théoriciens[5]
avaient conçu des modèlesmécaniques - toupies,
etc. - où lesdegrés
de liberté internes étaientsupposés correspondre
àde vrais moments
angulaires,
associés aux différentsrepères
dusystème.
Ceci auraitpermis
de transformer de
l’isospin
enspin,
etc. Une autreapproche
étaitreprésentée
par Sakata et collaborateurs. Partant d’uneidéologie
matérialiste un peusimpliste [6],
ilsappliquaient
une
généralisation
d’un modèle de Fermiet Yang [7]. À
la découverte des mesons n(1949),
ces chercheurs avaient
suggéré
que les n étaientpeut-être
« faits » deprotons,
de neutronset de leurs
antiparticules :
n+ =np, 7r = (1/2) ’ (pp - -nn),
03C0- =pn.
Sakata[8]
yajoutait
leA ,
pour avoir une« brique » d’étrangeté.
Ces troisparticules
avaient donc étéséparées
dureste, étant
supposées
seules à être« élémentaires »,
toutes les autres en étantcomposées.
Ceci réalisait
l’idéologie,
mais neparaissait
pasprendre
en considération leurgrande
ressemblance à d’autres
baryons - voir
lescaractéristiques
des039B0, 03A3+, Zo,
X". Une troisièmeconception
structurelle était l’idée dubootstrap,
niant l’existence d’entités élémentaireset
regardant
les hadrons comme des solutions d’unsystème
non linéaire(couplage fort).
Cette
idée,
reformulée en 1966 parDolen,
Horn et Schmid et d’autreschercheurs,
fit naître la théorie de la corde - revenue enpremière
pagedepuis 1984,
mais dans un cadrephénoménologique
très différent(la gravitation).
Pour la cordehadronique (1967-1973),
il fut démontré
qu’elle
ne contredit pas les modèles àchamps
élémentaires(comme
lesquarks -
voir lasuite).
Une
approche plus pragmatique [3, 9]
consistait à ne rien supposer apriori
commestructure, et
d’essayer
d’identifier un groupe de Lie dont lesreprésentations
donneraientune classification
complète
des hadrons - au niveau desdegrés
de liberté internes - etqui
décrirait au mieux les résultatsexpérimentaux.
Le fait que toutes les interactions fortespermises
par l’invariance sous18
etY,
c’est-à-dire parU(2)s,
se réalisent dansl’expérimentation, indique
un rang r = 2 pourl’algèbre
de Lie du groupe de classification(l’existence
d’un nouveau nombrequantique
additif se traduirait par des contrainteset par la clôture de certains
canaux).
La classification desalgèbres
de Liesimples
etsemi-simples [10]
nous donneA2, algèbre
deSU(3), B2 N C2, algèbre
deSO(5)
ouSP(4) = spin(5), D2, algèbre
deSO(4)
etl’algèbre exceptionnelle G2.
Les donnéesexpérimentales
favorisaientA2,
mais avec les 8baryons p,
n,03A3+, 03A30, X’, 039B0, 039E0,039E-
affectésà la
représentation adjointe (1,1)
à huit dimensions. Ce fut notre choix - et il fut validé par des centaines de résultatsexpérimentaux
entre 1961 et 1964. Les courants -électrique
et de l’interaction de Fermi - se situent en des directions bien définies dans
l’espace
del’algèbre.
De même l’interaction semi-fortequi
donne les différences de masse(ou
deniveaux
d’énergie)
entre lessous-multiplets U (2) s.
Audébut,
lasymétrie
unitaireparaissait représenter
unesymétrie
brisée des interactionsfortes,
mais le succèssurprenant
de formules de masse et autresprédictions,
obtenues toutes par des processusperturbatifs,
m’avaitsuggéré [11]
uneségrégation
de cette interaction semi-forte(environ 10%
ducouplage fort).
La théorie actuellepostule
une invarianceprécise
des interactions fortes sousSU (3),
la brisure
apparente
étant attribuée aux différences apriori
entre les masses des différentsquarks (voir
lasuite).
La classification étant bien
claire,
onpouvait
passer à la structure. Il a fallu attendre de 1868(le
tableaupériodique
des élémentschimiques,
établi par D.Mendeleev)
à 1911(Ru- therford)
et même 1925(Pauli),
pourcomprendre
la structure de l’atome etl’explication
du tableau. De Linné à
Darwin,
Mendel et à la découverte del’ADN,
il a falluplus
de deuxsiècles. Pour la
symétrie
unitaire et leshadrons,
c’étaitplus
direct. En1962,
nous avionsdéja suggéré [12]
l’existence d’unchamp
àcharge baryonique B =1/3, tripletde SU(3) (comme
le modèle de
Sakata)
mais àcharges électriques
fractionnellesQ(2/3, -1/3, -1/3), isospin 1(1/2,1/2,0), I3 (1/2, - 1/2, 0),
et donchypercharges Y(1/3,1/3, - 2/3),
etqui
serait leconstituant élémentaire de tous les hadrons. L’idée fut raffinée
[13]
par Gell-Mann(qui
donnait au constituant le nom de
quark,
tiré d’une allusion littéraire deJoyce)
et G.Zweig
en 1963-1964. Les
applications
de cette idée donnèrent lieu à des centaines deprévisions
nouvelles,
avec un excellent accord avec lesexpériences.
C’est en 1967-1969 que des
expériences
de diffusioninélastique profonde
d’électronssur des cibles à nucléons
(protons, neutrons) permettaient
de sonder l’intérieur des nucléons etd’y
observer lesquarks
directement.4. Seconde Géométrisation. Phase
Dynamique :
le « Modèle Standard »Comme en
1905-1915,
nous passons de laphase cinétique (symétries globales
- Lorentz ou
SU (3»
à laphase dynamique,
c’est-à-dire auxsymétries
locales(« théories
de
jauge »). Déjà
lasymétrie unitaire, appliquée localement,
donnait d’assez bonsrésultats,
malgré
le fait que les connexions(ou champs
dejauge) correspondent
ici à desparticules
vectorielles
(comme
lepotentiel électromagnétique)
mais massives. Ces effetsquasi géomé- triques s’expliquent
en tantqu’approximations; quant
à ces mesonsvectoriels,
ce sont descomposées quark-antiquark
àspin
1qui jouent
le rôle de connexions.Une anomalie
apparente
dans lecomportement quantique-statistique
desquarks
suggère déjà
en 1964 l’existence d’un autreSU(3),
commutant avec lepremier.
Tous les150
hadrons seraient des
singlets antisymétriques
de cet autreSU (3), expliquant
l’anomaliestatistique.
L’existence de ce « SU(3) c
», dit « de la couleur» estrepostulée
en1973,
ce genre desymétrie
locale venant d’êtreprouvé
être la seule interactionqui puisse
aussiexpliquer
l’absence de
quarks
à l’étatlibre,
ou le «confinement»
de la couleur. LaChromodynamique Quantique (CDQ) [14], qui exploite
cetteidée,
est la théorie d’unesymétrie
locale sousSU(3)c,
avec[su(3)s, su(3) c]
=0,
où les minusculesindiquent
lesalgèbres, génératrices
de ces groupes.L’interaction
forte,
découverte en1932, représente
laChromodynamique Quantique,
forceagissant
au niveau desquarks,
avec des éléments résiduels actifs à l’échelonhadronique,
dontl’échange
de mesons, eux-mêmes formés depaires quarks-antiquarks.
Cette construction de
fibré
ou théorie dejauge
estsuggérée
enPhysique
par Her-mann Weyl [15], qui
lui donne sa forme actuelle(où
le groupede jauge est U ( 1 ) et l’espace- temps joue
le rôled’espace
debase)
en1929,
commedescription
del’Électro- magnétisme
de Maxwell. Elle est en effet
incorporée
àl’Électrodynamique Quantique (EDQ),
théoriequantique
dechamps,
construite en1948,
la théorie laplus précise
de laPhysique.
La mo-tivation de
Weyl, lançant
sonpremier
modèle en1919,
est d’unirl’électromagnétisme
à lagravitation
einsteinienne. Le modèle final de 1929 avait abandonné cette ambition - maisune extension de ce modèle aboutit en
effet
en 1971 à l’union[16]
del’électromagnétisme
avecl’interactionfaible! Le
fibré deWeyl
est d’abordgénéralisé
en 1954 par C.N.Yang
et R.L. Mills[17]
pour un groupe de Lie nonabélien,
comme groupe de la fibre. LaCDQ
en est unexemple,
avecSU(3)c
comme groupe de fibre. On y aajouté
en 1965 la brisurepartielle spontanée
de lasymétrie,
une extension du modèle de Landau etGinsburg (1938)
pour des transitions dephase
en matière condensée.A
priori,
les courants faiblespouvaient prendre cinq
structuresmathématiques différentes,
lescinq
bilinéaires despineurs
de Dirac(scalaire, pseudoscalaire, etc.).
Cesont les
expériences qui
démontraient en 1956qu’il s’agissait purement
de courants vecto-riels
(comme
le courantélectrique)
mais avec une violation de laParité,
le courant étantà « chiralité»
gauche
pour lesparticules
et droite pour lesantiparticules.
L’interaction faible avaitdéjà
montré dès 1935 des ressemblances avecl’électricité,
induisant Fermi àprésenter
son
premier
modèle. Une réaction comme ladésintégration «bêta» n ~ p
+ e + v s’in-terprétait
comme uncouplage
de deuxcourants n ~ p
et V ~ e, le second se réalisant icicomme une création de «
paire ». L’analogue électrique
serait la création d’unepaire
électron-positron
dans lechamp électromagnétique
d’unproton : p ~ p
+ 03B3, 03B3 ~ e + é.Depuis 1982,
la
désintégration
bêta se décrit en effet comme n ~p + W-,
W- ~ e + v. Ils’agit
d’un fibréoù le
triplet W+, W0,
W- est la connexion de SU(2)
et lesinglet B0 représente
la connexion deU(l),
dans un fibré à groupeU(2).
Lephoton représente
une combinaison linéaire( a2 + b2 = 1) a W0
+bBO qui
est la seulecomposante
dumultiplet composé qui
ne soit pastouchée par la cassure de la
symétrie,
restant pour cela à masse zéro etlongue portée,
tandisque
W+/-
etZO
=bWo - aB0 acquièrent
des masses de l’ordre de 100 GeV.Les fibrés se trouvent donc à la base des interactions
physiques,
on a même pureformuler la
gravitation
comme unefibration spontanée
d’une variété de groupe « molle » :dans le groupe de
Poincaré,
les translations deviennentl’espace-temps,
tandis que le groupe de Lorentz forme la fibre -après application
deséquations
de mouvement[18, 19].
Maisles
applications
de cettephysique
des fibrés vontplus
loin que ça : l’étude des solutions(instantons)
du modèleYang-Mills permit
à Donaldson[20]
et à Friedman[21]
de faire lespremiers
pas vers une taxonomie des variétés àquatre dimensions,
restées(avec
celles à troisdimensions)
les seules à résister àl’exploration méthodique
par lesgéomètres.
Il en résultedes découvertes
surprenantes,
comme les variétésR4
«exotiques» [22]. Quelques
annéesplus
tard,
une construction de fibré avecsupersymétrie
parSeiberg
et Witten[23] permet
auxgéomètres
de continuer l’avance. Le programmed’Erlangen
se réalise à travers laphysique !
Pour la cassure
spontanée
desymétrie,
lagéométrie
non commutative de Connes[24]
a pu retrouver le cas de l’interaction unifiée électro-faible et le Modèle
Standard,
àpartir
de constructions
purement géométriques [25].
On a montré[26] qu’avec
un choix unpeu différent pour
l’axiomatique
du Calcul des Formes sur un espace noncommutatif,
on retrouve la
superconnexion
deQuillen [27],
et en ce casparticulier
de l’interactionélectro-faible,
la théorieSU(2/1)
que nous avions conçue en 1979[28, 29],
etqu’avec
S.
Sternberg,
nous avionsréinterprété
à laQuillen [30].
Nous avons récemment construitune
superconnexion pareille [31]
pour la GravitationRiemannienne, partant
d’une théorie à laStephenson-Kilmister-Yang [32-34].
Le Modèle
Standard, proposé
par S.Weinberg
en 1975[35],
est lasynthèse
de laCDQ
et de l’interaction unie
électro-faible,
un fibré avecl’espace-temps
de Minkowski commebase et
S[U(3)
0U(2)]
comme groupe dejauge.
C’est une théoriegéométrique,
commele
rappelaient
C.N.Yang
et T.T. Wu[36],
un peu comme Minkowski l’avait fait en 1908.En
effet, plusieurs aspects dynamiques
y sont dus à des solutionstopologiques - monopoles, instantons,
etc.En
résumé,
en cette fin desiècle,
laphysique
à l’échelon fondamental est entièrementreprésentée
par deux interactionsgéométriques -
et les théoriciensn’y
sont pour rien. C’estplutôt
la naturequi
aopté
pour chacune de ces solutions. Platon étaitapparemment
bienrenseigné.
Envoi : En ce
quarantième
anniversaire del’IHÉS, je
voudrais remercier l’Institut et les directeurs quej’y
ai connus - Messieurs lesprofesseurs Motchane, Kuiper, Berger
etBourguignon -
ainsi que mon ami LouisMichel,
del’hospitalité
etl’inspiration dont j’y
aibénéficié.
RÉFÉRENCES
[1] E. NOETHER, Nach. d. Kgl. Ges. d. Wiss., Math.-phys. Klasse 2 (1918) 17.
[2] H. WEYL, The Theory of Groups and Quantum Mechanics, 2nd (revised). Édition allemande de 1930, traduite
en anglais et publiée par Dover, Inc.
[3] Y NE’EMAN, Nucl. Phys. 26 (1961) 222.
[4] K. NISHIJIMA, Prog. Theoret. Phys. 13 (1955) 285; M. Gell-Mann, Nuovo Cim. Suppl. 2 (1956) 848.
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Yuval NE’EMAN
Department
ofPhysics
Université de
Tel-Aviv, Israël,
et