LE CORBEAU ET LE RENARD
Maître Corbeau, sur un arbre perché, Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché, Lui tint à peu près ce langage : Et bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage (1)
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix (2) des hôtes (3) de ces bois.
À ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie ; Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : Mon bon Monsieur, Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens (4) de celui qui l'écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
LEXIQUE
(1) Ramage : chant;
(2) Phénix : oiseau fabuleux, mythique, qui, après un siècle de vie, mourait consumé par le feu, et renaissait aussitôt de ses cendres = c’est un animal sacré et merveilleux.
(3) hôtes de ces bois : habitants de cette forêt
(4) vit aux dépens de celui qui l’écoute : survit grâce à ce que lui donne celui qui l’écoute.
EXPLICATION
Dans cette célèbre fable, le corbeau a réussi à chaparder un fromage, mais le renard veut le lui dérober : il lui fait croire que sa voix est merveilleuse pour lui faire ouvrir la bouche : ainsi le corbeau lâche le fromage et le renard s’en empare!
LE RENARD ET LE COQ
Sur la branche d'un arbre était en sentinelle Un vieux Coq adroit et matois (1).
« Frère, dit un Renard adoucissant sa voix, Nous ne sommes plus en querelle : Paix générale cette fois.
Je viens te l'annoncer ; descends que je t'embrasse;
Ne me retarde point, de grâce :
Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer(2).
Les tiens et toi pouvez vaquer (3), Sans nulle crainte à vos affaires : Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux (4) dès ce soir.
Et cependant, viens recevoir Le baiser d'amour fraternel. »
« Ami, reprit le Coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle de cette paix.
Et ce m'est une double joie
De la tenir de toi (5). Je vois deux Lévriers (6), Qui, je m'assure, sont courriers
Que pour ce sujet on envoie.
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous.
Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous. »
«Adieu, dit le Renard, ma traite (7) est longue à faire, Nous nous réjouirons du succès de l'affaire
Une autre fois. Le Galand (8) aussitôt Tire ses grègues (9), gagne au haut (10), Mal content de son stratagème ;
Et notre vieux Coq en soi-même Se mit à rire de sa peur
Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.
LEXIQUE
(1) matois : rusé, filou
(2) vingt relais de poste: env. 160km, sans faute
(3) vaquer à vos affaires : vous occuper comme d’habitude (4) faites-en les feux: célébrez-le
(5) de la tenir de toi: de l’apprendre de toi (6) lévriers : chiens de chasse
(7) ma traite : ma course
(8) le galand : personne qui a de bonnes manières, qui rend service (bien sûr, le renard est un faux galant!)
(9) tire ses grègues : s’enfuit (10) gagne en haut : s’éloigne EXPLICATION
Ici, c’est le renard qui est trompé : il tente de persuader un coq perché de descendre l’embrasser en lui faisant croire qu’une paix générale est signée, afin de le manger en réalité. Cependant le coq lui fait croire à son tour que deux chiens de chasse arrivent et que s’il est vrai que la paix est générale, tous les quatre pourront s’embrasser comme des amis. Comme bien sûr il n’y a aucune paix signée, le renard s’enfuit au plus vite et laisse le vieux coq tranquille!
LE RENARD ET LE LOUP
Le Renard dit au Loup : « Mon cher, pour tous mets (1) J'ai souvent un vieux Coq, ou de maigres Poulets ; C'est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard (2).
J'approche des maisons, tu te tiens à l'écart.
Apprends-moi ton métier, Camarade, de grâce : Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelque Mouton gras, Tu ne me mettras point au nombre des ingrats. »
« Je le veux, dit le Loup ; il m'est mort un mien frère (3) ; Allons prendre sa peau, tu t'en revêtiras. »
Il vint, et le Loup dit : « Voici comme il faut faire Si tu veux écarter les Mâtins (4) du Troupeau. » Le Renard, ayant mis la peau,
Répétait les leçons que lui donnait son maître.
D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n'y manqua rien.
A peine il fut instruit autant qu'il pouvait l'être,
Qu'un Troupeau s'approcha. Le nouveau Loup y court Et répand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel vêtu des armes d'Achille,
Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville (5) : Mères, brus et vieillards au temple couraient tous.
L'ost (6) au Peuple bêlant crut voir cinquante Loups.
Chien, Berger, et Troupeau, tout fuit vers le village, Et laisse seulement une Brebis pour gage.
Le larron (7) s’en saisit. A quelque pas de là Il entendit chanter un Coq du voisinage.
Le Disciple aussitôt droit au Coq s'en alla, Jetant bas sa robe de classe, (8) Oubliant les Brebis, les leçons, le Régent,
Et courant d'un pas diligent (9).
Que sert-il qu'on se contrefasse ? (10) Prétendre ainsi changer est une illusion : L'on reprend sa première trace A la première occasion.
LEXIQUE
(1) pour tous mets : pour toute nourriture
(2) meilleure chère, avec moins de hasard : meilleure nourriture, avec moins de danger
(3) un mien frère : de même race = un loup
(4) les mâtins (pas le matin, début de journée) : gros chiens qui gardent le troupeau
(5) Tel vêtu des armes d’Achille, Patrocle mit l’alarme à la ville : le renard est comiquement comparé au guerrier de l’Antiquité
Patrocle, qui se déguisa en Achille, héros surhumain, pour effrayer ses ennemis;
(6) L’ost au peuple bêlant : le troupeau qui bêle (7) le larron : le fripon, le filou
(8) sa robe de classe : sa robe d'apprentissage du métier (9) diligent : rapide
(10) contrefasse : déguise EXPLICATION
Dans cette fable, le renard se plaint au loup car il ne mange que des poulets, et les prendre dans les poulaillers est en outre dangereux. Le loup lui donne donc une fourrure de loup mort pour le déguiser et lui apprend à chasser comme un loup. Le renard apprend vite, et le jour venu de sa chasse il réussit à prendre un mouton! Mais voilà qu’il entend chanter un coq et les habitudes reprennent le dessus : il laisse son mouton gras et sa peau de loup et file vers le coq : on a beau se déguiser et porter le masque de quelqu’un d’autre, on ne change pas…
LE RENARD ET LA CIGOGNE
Compère (1) le Renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la Cigogne.
Le régal fut petit et sans beaucoup d’apprêts (2) : Le Galand (3), pour toute besogne (4) Avait un brouet (5) clair (il vivait chichement) (6).
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette.
La Cigogne au long bec n'en put attraper miette ; Et le Drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie, À quelque temps de là, la Cigogne le prie (7).
« Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis Je ne fais point cérémonie. » À l'heure dite, il courut au logis De la Cigogne son hôtesse ; Loua très fort sa politesse, Trouva le dîner cuit à point.
Bon appétit surtout ; Renards n'en manquent point.
Il se réjouissait à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande (8).
On servit, pour l’embarrasser
En un vase à long col, et d'étroite embouchure.
Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer, Mais le museau du Sire était d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun (9) retourner au logis,
Honteux comme un Renard qu'une Poule aurait pris, Serrant la queue, et portant bas l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris, Attendez-vous à la pareille.
LEXIQUE
(1) compère et commère : les amis. « se mettre en frais » : s’efforcer de plaire;
(2) sans beaucoup d’apprêts : sans beaucoup de recherche, de préparation;
(3) le Galand : personne qui a de bonnes manières, qui rend service (bien sûr, le renard est un faux galant!)
(4) pour toute besogne : pour toute chose
(5) un brouet clair: une petite soupe (elle est claire car Renart y a surtout mis de l’eau!)
(6) chichement : pauvrement (7) le prie : l’invite à dîner (8) friande : tendre et délicate (9) à jeun : le ventre vide EXPLICATION
Dans cette fable, le Renard et la Cigogne sont supposés être amis, mais en réalité ils se jouent des tours : le Renard invite la Cigogne à dîner d’une soupe seulement, et elle ne peut même pas la manger à cause de son long bec qui l’empêche de laper. Elle se venge en faisant pire : elle prépare un délicieux dîner mais le place dans un vase long et étroit où le museau de son invité ne peut pas passer! Le trompeur est trompé et reçoit une bonne leçon.
LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur (1) Inventa pour punir les crimes de la terre : La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, (2) Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés : On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ; (3) Nul mets (4) n'excitait leur envie ; Ni Loups ni Renards n'épiaient La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient ;
Plus d'amour, partant (5) plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis, Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune (6) ; Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux (7) ; Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents (8) On fait de pareils dévouements : (9)
Ne nous flattons (10) donc point ; voyons sans indulgence L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons J'ai dévoré force (11) moutons ; Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense : Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse (12). »
« Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ; Vos scrupules (13) font voir trop de délicatesse ; Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes, Seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur;
Et quant au Berger, l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux (14), Etant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire. (15) » Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples Mâtins (16), Au dire de chacun, étaient de petits saints. (17)
L'Âne vint à son tour, et dit : « J'ai souvenance (18) Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue (19).
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. » A ces mots on cria haro! (20) sur le Baudet (21).
Un Loup quelque peu clerc (22) prouva par sa harangue (23) Qu'il fallait dévouer ce maudit Animal,
Ce pelé, ce galeux (24), d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille (25) fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait (26): on le lui fit bien voir (27).
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.
LEXIQUE
(1) le Ciel en sa fureur: la colère de Dieu;
(2) l’Achéron : dans la mythologie, l’Achéron est le Fleuve des Enfers, la frontière entre les vivants et le royaume des Morts : la Peste « enrichit l’Achéron » car elle cause beaucoup de morts;
(3) chercher le soutien d’une mourante vie : chercher à se nourrir avec un animal mourant (par peur de la contagion);
(4) nul mets : aucune nourriture;
(5) partant : par conséquent;
(6) infortune : malheur;
(7) aux traits du céleste courroux : aux flèches de la colère divine;
(8) accidents : malheurs imprévus;
(9) dévouements : sacrifices, le dévouement est pris au sens de vouer quelqu’un aux dieux infernaux comme victime;
(10) ne nous flattons point : ne nous traitons point avec douceur;
(11) force : beaucoup de
(12) périsse : que le plus coupable meure, soit sacrifié aux dieux ; (13) vos scrupules : votre honnêteté;
(14) il était digne de tous maux : il méritait tous les malheurs;
(15) un chimérique empire : un faux pouvoir : le renard montre habilement le berger comme un tyran qui s’imagine avoir un droit de propriété sur les animaux;
(16) mâtins : gros chiens de garde ;
(17) de petits saints : des personnes irréprochables : tous les prédateurs dangereux sont justifiés par le Renard et sont pardonnés même pour les crimes les plus horribles!
(18) souvenance : souvenir;
(19)je tondis de ce pré la largeur de ma langue : je broutai une bouchée d’herbe;
(20) haro : exclamation en usage à l'époque pour arrêter les voleurs : stop!
(21) le baudet : l’âne;
(22) clerc : savant;
(23) harangue : discours;
(24) galeux : malade, pesteux, maudit;
(25) sa peccadille : sa toute petite faute, bagatelle de peu d’importance;
(26) expier son forfait : réparer son crime;
(27) on le lui fit bien voir : l’auteur passe sous silence la mort de l’âne, il la dit à mots couverts : c’est une ellipse.
EXPLICATION :
Dans cette longue fable, les animaux souffrent d’une épidémie de peste, une maladie très contagieuse et mortelle. Le lion, roi des animaux, les rassemble tous et leur explique que pour apaiser la colère divine, il faut que le plus coupable se sacrifie. Il s’accuse lui- même d’avoir tué bien des moutons et même un berger. Mais le rusé Renard intervient et excuse tous les crimes du roi, et ainsi tous les crimes des prédateurs (les ours, les tigres, les chiens… et lui-même bien sûr) sont aussi pardonnés : ce ne seront pas eux qui seront sacrifiés. Mais un pauvre petit âne avoue qu’il a un jour brouté un peu d’herbe qui ne lui appartenait pas : tout le monde lui tombe dessus et déclare qu’il doit être sacrifié pour ce crime et il meurt!
Cette fable montre que l’injustice règne parfois dans les jugements humains : les puissants, ceux qui ont du pouvoir comme le lion et les animaux prédateurs, même s’ils ont commis des fautes graves, sont excusés et pardonnés ; au contraire, les fautes des personnes plus faibles, comme l’âne, sont présentées comme épouvantables et énormes, alors qu’elles sont minuscules en comparaison des crimes des plus puissants.
LE RENARD ET LES POULETS D’INDE
Contre les assauts d'un renard
Un arbre à des dindons servait de citadelle (1).
Le perfide(2) ayant fait tout le tour du rempart, Et vu chacun en sentinelle (3),
S'écria : « Quoi, ces gens se moqueront de moi ! Eux seuls seront exempts de la commune loi (4) !
Non, par tous les Dieux, non ! » Il accomplit son dire (5).
La lune, alors luisant (6), semblait, contre le Sire, Vouloir favoriser la dindonnière gent (7).
Lui qui n'était novice (8) au métier d’assiégeant Eut recours à son sac de ruses scélérates (9),
Feignit (10) vouloir gravir, se guinda (11) sur ses pattes, Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
Harlequin (12) n'eût exécuté Tant de différents personnages.
Il élevait sa queue, il la faisait briller,
Et cent mille autres badinages (13).
Pendant quoi nul Dindon n'eût osé sommeiller : L'ennemi les lassait (14) en leur tenant la vue Sur même objet toujours tendue.
Les pauvres gens étant à la longue éblouis (15), Toujours il en tombait quelqu'un : autant de pris, Autant de mis à part ; près de moitié succombe.
Le Compagnon les porte en son garde-manger.
Le trop d'attention qu'on a pour le danger Fait le plus souvent qu'on y tombe.
LEXIQUE :
(1) citadelle : forteresse;
(2) perfide : sournois;
(3) sentinelle : gardien, guetteur;
(4) seront exempts de la commune loi : échapperont à la loi générale (celle d’être mangé par lui!);
(5) son dire : sa parole;
(6) luisant : la lune brille, le renard ne peut donc pas se cacher dans l’obscurité de la nuit pour attaquer;
(7) la dindonnière gent : « gent » vient de gentilhomme, noble = les nobles dindons, comme s’ils étaient humains!
(8) novice : débutant
(9) scélérates : traîtresses, déloyales (10) feignit : fit semblant
(11) se guinda sur ses pattes : se dressa
(12) Harlequin : Personnage de la comédie italienne.
(13) badinages : diversions plaisantes (14) lassait : fatiguait
(15) éblouis : hypnotisés, pris d’étourdissements EXPLICATION :
Dans cette fable, le renard trouve un stratagème pour prendre des dindons perchés sur un arbre : il gesticule, fait mille gestes pour capter leur attention et les fatiguer, jusqu’à ce qu’ils tombent d’eux-mêmes!
LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL Un Renard jeune encor, quoique des plus madrés(1),
Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie.
Il dit à certain Loup, franc novice (2) : « Accourez, Un animal paît (3) dans nos prés,
Beau, grand ; j'en ai ma vue encore toute ravie. »
« Est-il plus fort que nous ? dit le Loup en riant.
Fais-moi son portrait, je te prie. »
« Si j'étais quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le Renard, j'avancerais la joie
Que vous aurez en le voyant.
Mais venez. Que sait-on ? peut-être est-ce une proie Que la Fortune nous envoie. »
Ils vont ; et le Cheval, qu'à l'herbe on avait mis, Assez peu curieux de semblables amis (4), Fut presque sur le point d'enfiler la venelle (5).
« Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs Apprendraient volontiers comment on vous appelle. » Le Cheval, qui n'était dépourvu de cervelle,
Leur dit : « Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs ; Mon Cordonnier l'a mis autour de ma semelle. » (6) Le Renard s'excusa sur son peu de savoir.
« Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire ; Ils sont pauvres et n'ont qu'un trou pour tout avoir (7);
Ceux du Loup, gros Messieurs (8), l'ont fait apprendre à lire. » Le Loup, par ce discours flatté,
S'approcha ; mais sa vanité (9)
Lui coûta quatre dents : le Cheval lui desserre (10) Un coup ; et haut le pied (11). Voilà mon Loup par terre, Mal en point, sanglant et gâté.
« Frère, dit le Renard, ceci nous justifie Ce que m'ont dit des gens d'esprit : Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie. »
LEXIQUE
(1) madrés : rusés;
(2) franc novice : un bêta, un débutant;
(3) paît : broute;
(4) peu curieux de semblables amis : peu intéressé d’avoir ces animaux dangereux comme amis;
(5) sur le point d’enfiler la venelle : sur le point de s’enfuir;
(6) mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle : le cheval imite le langage des humains : en réalité c’est le maréchal ferrant, qui ferre les sabots des chevaux;
(7) trou : terrier du renard; pour tout avoir = pour toute possession;
(8) gros Messieurs : riches messieurs;
(9) sa vanité : son orgueil;
(10) desserre : décoche, envoie;
(11) haut le pied : le cheval se sauve au galop;
EXPLICATION
Ici, un jeune renard découvre pour la première fois de sa vie un cheval, et il va chercher un loup un peu stupide pour lui partager sa découverte : mais le cheval n’est pas rassuré d’avoir le loup et le renard autour de lui.
Quand ils lui demandent son nom, il leur dit qu’il est écrit sur son sabot, afin d’engager le loup à s’approcher pour lui envoyer un coup de sabot dans les dents et s’enfuir!
La morale est trouvée par le jeune renard lui-même, qui s’en tire bien : de tout inconnu il faut se méfier.
LE LION, LE LOUP ET LE RENARD
Un Lion décrépit, goutteux (1), n'en pouvant plus, Voulait que l'on trouvât remède à la vieillesse : Alléguer l'impossible aux Rois, c'est un abus.(2) Celui-ci parmi chaque espèce
Manda (3) des Médecins ; il en est de tous arts : (4) Médecins au Lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi. (5) Le Loup en fait sa cour, daube (6) au coucher du Roi Son camarade absent ; le Prince tout à l'heure (7) Veut qu'on aille enfumer Renard dans sa demeure, Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
« Je crains, Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère, (8) Ne m'ait à mépris imputé
D'avoir différé cet hommage ; (9) Mais j'étais en pèlerinage ; (10)
Et m'acquittais d'un voeu fait pour votre santé.
Même j'ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur (11) Dont votre Majesté craint à bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur : Le long âge en vous l'a détruite :
D'un Loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante ;
Le secret sans doute en est beau Pour la nature défaillante. (12) Messire Loup vous servira,
S'il vous plaît, de robe de chambre.
Le Roi goûte cet avis-là : (13) On écorche, on taille, on démembre Messire Loup. Le Monarque en soupa, Et de sa peau s'enveloppa ;
Messieurs les courtisans (14), cessez de vous détruire : Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire (15).
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. (16) Les daubeurs (17) ont leur tour d'une ou d'autre manière : Vous êtes dans une carrière
Où l'on ne se pardonne rien.
LEXIQUE
(1) décrépit : usé, croulé ; goutteux : plein de rhumatismes;
(2) Alléguer l’impossible aux Rois, c’est un abus : promettre des choses impossibles aux rois est une erreur;
(3) manda : envoya chercher;
(4) de tous arts : des médecins qui pratiquent toutes sortes de méthodes;
(5) clos et coi : retiré, il ne veut pas se mêler des affaires des autres;
(6) daube : il critique, il rapporte, il médit ; (7) tout à l’heure : tout de suite;
(8) un rapport peu sincère : les paroles d’un rapporteur menteur (= le loup);
(9) à mépris imputé d’avoir différé cet hommage: à tort accusé de ne pas vous vouloir vous visiter;
(10) pèlerinage : voyage d'un chrétien vers un lieu sacré pour prier;
(11) la langueur : la maladie;
(12) Le secret sans doute en est beau pour la nature défaillante : ce secret est précieux pour soigner le corps humain (= la nature) imparfait;
(13) le roi goûte : il aime cet avis:
(14) courtisans : ceux qui font leur cour près du roi, et veulent lui plaire;
(15) nuire : faire du mal
(16) au quadruble du bien : les courtisans font pour un bien 4 fois plus de mal.
(17) daubeurs : rapporteurs EXPLICATION
Dans cette fable, le lion malade demande à tous ses courtisans les animaux de venir lui conseiller un remède. Le renard ne vient pas et le loup en profite pour le critiquer auprès du roi qui se met en colère et le force à venir. Mais le renard est malin : il lui fait croire qu’il était en pèlerinage et qu’il a trouvé le remède parfait : une peau bien chaude d’un loup écorché vif! Le loup est donc tué : il aurait mieux fait de se taire. La morale de la fable décrit la Cour du roi comme un endroit cruel où tout le monde se critique…