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LES PETITES FILLES

MODÈLES

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PETITES FILLES MODÈLES

GUY DUMUR

LES

récit

nrf

GALLIMARD Deuxième édition

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L'édition originalede cet ouvrage a été tiréeà treize exemplairessur vélin pur fil Lafum a-Navarre, dont dix exemplaires numérotés de Ià X et trois, hors

commerce, marqués de A à C.

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie.

Copyright by Librairie Gallimard, i949.

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« C'est l'école du malheur qui manque souvent au mérite des jeunes gens faits pour être les plus

aimables. »

STENDHAL.

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ANNIE

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Je ne sais si Annie était tout à fait innocente. Lors- que je l'aperçus pour la première fois, elle tenait la main d'un jeune homme et bien qu'il y eût dans son geste plus de tendresse que de sensualité, l'on pouvait s'y méprendre, comme je me mépris sur sa beauté qui était celle de toutes les jeunes filles de son âge, sans traits particuliers. Je ne sais comment cepen- dant je pus percevoir, sous cette apparence banale, un second visage qui à certains moments de son sou- rire transparaissait en l'illuminant l'habitude de prê- ter aux inconnus un visage qu'ils n'ont pas, me fit croire que je me trompais sur ce sourire, sur ces yeux brillants et doux, dont l'éclat disparaissait aussitôt pour ne laisser que cette fadeur adolescente qu'au- cune émotion n'a jamais modifiée.

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Je n'appris rien à son sujet, sinon qu'elle avait dix- huit ans et je l'eusse tout à fait oubliée si le hasard ne nous avait pas fait rester l'un et l'autre plus tard que les autres invités. Je me souvins alors de ma première curiosité, je lui adressai la parole et fus si surpris par ses réponses que j'eus aussitôt envie de mieux la connaître. Sa voix correspondait à ce visage que j'avais cru deviner, profonde et calme c'était sa bouche, son souffle qui réfléchissaient pour elle, ils exprimaient tout un mouvement intérieur qui parais- sait être la respiration même de son âme. Elle parlait comme une somnambule parlerait si elle exprimait son rêve, avec de profonds silences qu'une phrase

•isolée justifiait plutôt qu'elle ne rompait. Sa voix était le silence même, précise comme une eau limpide et je pouvais, lorsque je l'interrogeais, suivre ma question comme une pierre qui tombait doucement jusqu'au fond d'elle-même, peu à peu confondue à cette source impalpable sa réponse troublait un instant son visage, bientôt rendu à sa limpidité. Tout prouvait qu'elle était consciente de ces qualités qui la faisaient se

mouvoir dans un univers de féerie et de bonne édu-

cation, de hardiesse et de retenue qui troublait, sans doute, autant qu'elle le désirait, mais sans que l'on pût en rendre responsable sa timidité, son effacement.

Je fus de suite si sensible à ce charme que je trouvai d'instinct ce qu'il fallait dire, ce que je devais paraître.

Notre langage trouvait d'emblée ce point de conver- gence auquel atteignent si rarement les conversations humaines nos silences mêmes nous enfermaient à

l'intérieur d'un jeu dont nous paraissions, sans nous l'être avoué, connaître les règles et que nous jouions avec une légèreté dont nous n'avions pas le temps

de nous étonner.

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ANNIE

Cette spontanéité me touchait d'autant plus que je vivais seul depuis plusieurs mois j'étais avide de mettre un terme à cette longue disponibilité et, après ne m'être entretenu qu'avec moi-même, de m'entendre prononcer à haute voix les appels, les enthousiasmes ou les mépris qui avaient été esclaves de mon silence. J'étais parvenu trop haut pour facile- ment renoncer à ma solitude, mais j'étais trop seul et trop impatient pour longtemps encore la préserver.

Les yeux fixés sur cette jeune fille, j'apprenais soudain qu'un visage réel est plus riche que tout ce que l'on peut en imaginer. Je devinais, ou plutôt je me per- suadais qu'Annie m'offrait ce miroir parfait où je pouvais accommoder mon image, la comparer à la réalité la plus pure, me créer à travers cette jeune fille et la créer à travers moi. Et malgré sa retenue, à cer-

taine impudeur naïve qui se glissait parfois dans ses

paroles, comme un frémissement secret, je m'aper- cevais qu'elle désirait me plaire et je m'efforçais de lui plaire aussi, déjà troublé par l'espoir de la

voir me tenir la main comme tout à l'heure celle

de ce jeune homme qu'elle paraissait avoir tout à fait

oublié.

Malgré cette chaleur nouvelle qui coulait en moi et parait mes phrases de tous les pouvoirs de séduction, je n'oubliais pas et non sans tristesse, le moment où il faudrait nous séparer comme j'étais seulement de passage dans cette ville, je n'avais aucun espoir de la revoir jamais ni; par conséquent, de voir se réaliser le moindre des rêves qui s'emparaient de mon cœur.

Je m'étais exalté pour une apparence. Je craignais le moment où je verrais disparaître Annie comme une bulle de savon qui, pendant quelques minutes, aurait recélé les couleurs les plus subtiles. Le tour qu'avait

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pris notre conversation m'interdisait de formuler cette peine dont elle aurait toutes raisons de s'étonner.

Ces réflexions durent sans doute modifier le son

de ma voix et rendre malgré moi sensible le regret que je craignais d'exprimer, car Annie me proposa de l'accompagner chez elle avec deux ou trois amis qui serviraient de comparses dans ce jeu que nous

avions si facilement inventé.

J'osai alors manifester ma joie, et le temps que nous allions jusque chez elle, notre intimité avait déjà progressé, comme si nous n'avions attendu que le moment de ne plus dissimuler le sens caché de nos premières paroles et de nous exprimer de façon plus personnelle sur nos goûts et nos passés inconnus dans lesquels nous choisissions les souvenirs qui eussent pu nous appartenir en commun. Plus habile, je la diri- geais dans cette investigation, la révélant parfois à elle-même, lui laissant croire qu'elle m'aidait à m'émer- veiller d'aspects inconnus de ma vie que j'avais pour- tant bien des raisons de haïr. Je ne cherchais pas à savoir si elle était aussi consciente que moi du ton trop artificiel de nos propos, je préférais qu'elle se félicitât de cette personnalité nouvelle qui naissait, pour elle, de la solitude et du silence les plus lointains.

A peine avais-je eu le temps de m'étonner en me trouvant dans un appartement inconnu, dont les pa- rents d'Annie étaient absents, que je ne songeais plus qu'aux moyens de la revoir encore, d'obtenir un ren- dez-vous pour le lendemain qu'elle ne songerait pas à me refuser si, pensais-je, je profitais de cette soirée pour lui dire qu'elle me serait désormais irrempla- çable, que je l'aimais.

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Ne me' souvenant plus de l'avoir trouvée indiffé- rente avant que je la connusse, je ne parvenais plus à voir Annie sous son véritable aspect, je ne m'atta- chais qu'à son regard, à sa voix, à ses gestes et non à ses yeux, à 'sa bouche ou à son corps. J'étais inca- pable de la trouver belle ou laide, incapable de la désirer et, lorsqu'à un moment elle me prit les mains, un peu comme un animal familier, je ne me souvins plus de l'envie que j'avais éprouvée en la voyant tenir les mains d'un autre que moi, je vis seulement dans ce geste une preuve supplémentaire de la satisfaction que nous avions de nous connaître et nullement une promesse d'autres caresses ou de baisers que je ne songeais pas à lui donner.

Pour Annie, ce geste avait une signification plus profonde et je compris qu'elle savait mieux que moi confier à son corps le soin d'exprimer ce qu'elle redou- tait que sa voix ne trahît. Elle parlait peu. Je compris, à certaines confidences qu'elle me fit, que ses contacts avec le monde extérieur étaient rares, qu'elle était prisonnière de deux ou trois désirs simples qui l'éloi- gnaient plutôt de ses semblables pour leur préférer les plantes et les animaux et qu'elle vivait, sans comp- ter le temps, douce et tranquille, en accord avec elle- même et cet univers qu'elle limitait à ce qui lui était immédiatement présent. Nous ne parlâmes pas de ce jeune homme dont je craignais de l'entendre parler.

Il était visible qu'il n'était pas parvenu jusqu'à elle

et qu'elle l'oubliait sitôt qu'il avait disparu de son

regard. Pour le moment, elle me regardait. Mon visage était tout près du sien. Sans qu'une parole ne franchît ses lèvres, Annie parlait de ses rêves les plus chers. Ils étaient de silence et d'acceptation.

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J'obtins de la revoir. Comme je devais partir, elle accepta de me donner rendez-vous le lendemain ma- tin. Au moment de la quitter, j'essayai de l'embrasser, mais elle se défendit avec force, sans parvenir à me faire regretter son refus car, après que la porte se fût refermée entre nous et que je fus dans la rue, rendu à la nuit et au froid, je me sentis incapable de savoir si j'étais heureux de cette rencontre et si j'au- rais envie de revoir Annie le lendemain. Je me rappelais a peine le son de cette voix qui m'avait émerveillé, encore moins ce que nous avions dit, je ne me rappe- lais plus du tout son visage et commej'avais encore l'intention d'aller à notre rendez-vous, je m'aperçus que je serais incapable de la reconnaître. Tout se

brouillait en moi comme dans une ivresse au fond

de laquelle je conservais la nostalgie de ces traits déjà perdus qui m'avaient donné une joie que je ne pou- vais plus reconnaître, dont j'ignorais la cause, mais dont je me rappelais la vive pointe, fichée maintenant dans une partie ignorée de moi-même qu'un rêve que je souhaitais ferait peut-être un jour réapparaître.

Annie était depuis des mois la première forme humaine que je rencontrais. J'avais aimé que mon langage, longtemps interrompu, s'adressât à l'être le mieux fait, non pour me comprendre, mais pour m'écouter. J'avais aimé qu'elle pût me répondre et m'interroger comme on s'adresse à une apparence docile, soumise à ma propre apparence, à ce qu'Annie acceptait de dévoiler ce soir-là de son passé et de ses

désirs.

Mais nous n'avions joué qu'avec nos ombres nous avions été remplacés par quelque force abstraite qui laissait nos vraies personnes sans engagement, qui ne

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ANNIE

sous-entendait nulle amitié, nul amour, bien que j'eusse par moments essayé de lui faire préciser le

nom de ses rêves et souhaité la voir se conduire comme

une jeune fille ordinaire et, par là, me donner moins de regrets de ne la revoir jamais. Je pensais aussi que je n'avais plus aucune envie de la revoir, que, si j'avais pu habiter la même ville, elle m'aurait ennuyé, qu'elle m'aurait privé de ma liberté, d'autres plaisirs, d'autres femmes que j'aurais pu connaître, pour n'échanger avec elle que des phrases ennuyeuses, tan- dis que la réalité de sa tendresse, de sa sensualité irait à un autre qui saurait peut-être moins bien la comprendre, mais qui serait à ses côtés d'une présence plus efficace.

En même temps que cette lassitude, je gardais en moi le souvenir d'une chaleur entrevue à laquelle je ne savais pas donner de nom, d'une agitation qui participait de mes sens et de mon imagination sans que je pusse l'attribuer aux uns ou à l'autre. Et cela, d'autant mieux que je ne pouvais encore juger Annie et que son caractère appartenait encore à un avenir inconnu que ma curiosité souhaitait de connaître. Peut- être, pensais-je, avait-elle eu ce soir-là d'autres pensées, d'autres désirs qu'elle ne m'avait pas avoués afin de demeurer fidèle à l'image qu'elle avait voulu me donner d'elle-même. Ces mains qui avaient caressé les miennes étaient peut-être le signe d'une impatience de son corps à laquelle je répondrais mieux qu'un

autre ?

Je passai la nuit agité de mille pensées contradic- toires. Il me paraissait certain que l'amour d'Annie me pèserait autant que son indifférence. Je me méfiais des désirs qu'elle n'avait pas exprimés autant que de sa naïveté que je n'avais pas le courage de contraindre.

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LES PETITES FILLES MODELES

Mais son image, ou plutôt l'image de son image que

ma mémoire infidèle assemblait comme les éléments

d'un schéma précis mais intraduisible et qui donnait à mes pensées leur impulsion, était trop forte pour que j'acceptasse désormais de retrouver ma vie au point où je l'avais laissée. L'attention qu'Annie m'avait accordée me rendait déjà inséparable de ce visage qui m'avait regardé et réchauffé comme un soleil depuis longtemps oublié. Déjà, un mouvement dont je n'essayais pas de merendre maître m'emportait vers un avenir que ne souhaitaient que ma faiblesse

et mon irrésolution.

J'arrivai en avance à notre rendez-vous. J'étais

inquiet et troublé plus que je ne l'eusse voulu. Attendre Annie et m'émouvok de cette attente restreignait en moi la liberté de tout ce que je voyais. Il y avait une brume légère sur la ville qui en rendait chaque détail inconnu plus désirable et la faisait ressembler à mon

humeur. Le matin était beau. Il me donnait toutes

les jeunes filles qui passaient et que, de loin, je prenais pour Annie.

Je la reconnussans savoir à quoi. Rien de son visage ni de son allure ne me rappelait la petite fille qui m'avait ému. Elle était plutôt laide et désespéré- ment enfantine. Aucune de mes inquiétudes, de mes hésitations n'était proportionnée à- cette image qui s'imposait à moi sans que je l'aie appelée. Je ne dis rien, je souris. Je restais seul avec la douceur et l'an- xiété de mon attente dans le matin. Le temps qu'Annie arrive jusqu'à moi, j'essayais de conserver cette illu- sion de bonheur qui m'avait permis d'inventer seul ma passion. Je pouvais à la rigueur continuer à

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