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IRLANDE EXTRÊME-OCCIDENT

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Academic year: 2022

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IRLANDE

EXTRÊME-OCCIDENT

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DU MÊME AUTEUR

ROMANS ET NOUVELLES L'ANGE ET LA COURONNE (Calmann-Lévy).

TA MAIN GAUCHE (Calmann-Lévy).

CONQUÊTE (Calmann-Lévy).

ESSAIS GOYA (L'Artisan du Livre).

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PIERRE FRÉDÉRIX

IRLANDE EXTRÊME-OCCIDENT

PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

43, rue de Beaune (VII

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Il a été tiré de cette édition, après impositions spéciales, cent neuf exemplaires in-quarto tellière sur papier vergé La fuma-Navarre au filigrane de la Nouvelle Revue Française, dont neuf exemplaires hors com- merce marqués de A à I, cent exemplaires réservés aux Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française, numéro- tés de I à c, et six cent quarante-sept exemplaires sur papier vélin pur fil Lafuma-Navarre, dont dix-sept exemplaires hors commerce, marqués de A à Q, six cents exemplaires numérotés de 1 à 600, et trente exemplaires d'auteur, hors commerce numérotés de 601 à 630. -

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de tra- duction réservés pour tous les pays y compris la Russie.

Copyright by Librairie Gallimard, 1931.

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Suprême temple de l'individu.

Temple absurde, précaire et crevassé, mais où brille la substance véritable de tout oe qui donne valeur au monde.

DURTAIN.

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Je ne crois pas à la géographie. Je ne crois pas que la terre ait besoin d'être mesurée, décrite mieux qu'elle ne l'était avant le pé- trole et la vapeur. Tout ce que nous ferons désormais pour délimiter un désert, pour si- tuer un confluent, pour connaître l'anatomie d'une montagne, sera vanité de spécialiste.

Voici un siècle que le monde s'est livré, cin- quante ans que les voyages sont devenus inu- tiles ; ces années-là comptent plus que les autres. Au départ de Gama vers le sud, les cervelles étaient pleines de chimères, de dia- mants et de monstres. Une caravane d'autos- chenilles se prépare aujourd'hui à traverser l'Orient : bel exploit, pense-t-on, mais per- sonne ne s'intéresse au Gobi. Nos ballons sur le pôle, nos drapeaux dans les sables, seraient à pleurer de bêtise, s'ils n'étaient les, symboles d'exploits jadis nécessaires, d'une sorte de jeu totémique où du sang consacré coule parfois encore.

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Rien ne se répète comme la nature. La grande découverte du voyageur moderne, c'est qu'il n'y a qu'une vingtaine de paysages au monde. Comptez-les : pleine mer, falaises, fjords, rivage boisé ; la dune d'Arcachon res- sert en Afrique ; lande, céréales, vergers, lacs, gorges, forêt tropicale, neige, montagnes, colline... Mettons que le détail change. L'en- semble se retrouve. Vingt, guère plus ; moins que de situations dramatiques. Nous voya- geons de plus en plus vite parce que nous avons trop voyagé. Exactement pour les rai- sons qui font qu'un critique, à la longue, se contente de respirer les livres : à peine entr'ouverts, il en reconnaît le modèle. La verdure de Compiègne, vue des Beaux Monts, si la lumière est sourde, c'est encore le Cam- bodge. Les blés roumains sont aux États-Unis, les palmes de Penang à Majorque. Il ne faut pas voyager si longtemps dans cette galerie de glaces, pour faire se lever à trente exem- plaires l'unique oiseau bleu de notre enfance.

Rochers sauvages, plaines fertiles, tout se ramène à ces clichés. Les anciens avaient rai- son de ne connaître que sept merveilles. Ce qui compte dans la vie se compte sur les doigts : les chefs-d'œuvre du cœur, de l'es- prit, de la terre. Le reste est imitation. Pour

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chaque heure qui passe le butin frais est moindre. Nous pouvons allonger un spec- tacle : ainsi ces rizières d'Asie, ces plantations d'Amérique où, si l'on entre, en voilà pour cent kilomètres, l'accélérateur à fond, et de quoi devenir fou d'ennui ; nous ne pouvons plus espérer rien de vierge. Un petit coin me plaît-il, quelle fatigue d'en subir les copies.

Thoreau, installé dans son bois, est de tous les temps, quoi qu'il paraisse. Les touristes se détruisent. Après vingt mille lieues, un homme ne croit plus à rien. On ne voyagera plus que pour vendre des turbines.

L'école nous a trompés. Les livres nous ont dit qu'il fallait des siècles pour arrondir un cap ou descendre un glacier. Nous vivions dans un rêve où les formes de notre globe se dénouaient lentement ; peuplé de rivières ca- ressantes, de granits inusables, d'animaux éternels, de sylves glauques et de leur pourri- ture. Mais l'homme, ne voit-on pas ce qu'il est capable d'ajouter brusquement ? Il se peut que nous sortions du sol. Ensuite nous nous en saisissons. Nous nous saisissons du vent, de l'eau, de la chaleur. Claude aura raison contre Taine et Darwin. Le milieu, on le bou- leverse. Nous sommes en train de recommen- cer avec des moyens mécaniques prodigieux

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le travail d'humanisation fait sur la nature par le romantisme et par les nègres : non contents de parler aux cascades et de les pren- dre à témoins, nous les prenons à notre ser- vice. Bientôt nous disposerons de leur image mouvante, transmise à distance, sur un écran magique, comme nous disposons de l'orches- tre du Savoy, la nuit, au tour de manette, dans notre chambre à coucher. Alors, tout étant partout, et Auteuil sur notre table, avec le bruit des chevaux, la couleur des pelouses, les grimaces des jockeys, ce n'est pas à Pondi- chéry qu'on ne se donnera plus la peine d'aller, c'est aux courses. Nouvelle conjura- tion de l'humanité contre les éléments. Parce que Thèbes et Persépolis disparurent, on veut la chute de New-York. Vous me faites rire.

Tokio vient de tomber. On le relève en quatre ans. Il y a dix siècles, on l'eût abandonné.

Ne sentez-vous pas que la terre, notre vieille maîtresse, se fatigue ? Elle a tout le monde' à dos : jaunes, blancs, marrons. Chaque jour nous la possédons, mieux que jamais aucune femme. Elle a beau gueuler. Nos mégaphones crient plus fort.

Un paysage isolé ne signifie rien. Sans nous, rien ne serait froid, ni miséricordieux ; l'au- tomne n'existerait pas. La beauté, cette illu-

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sion de sentir avec force, naît de l'homme qui la découvre. Je voyage pour compter mes amis, pour connaître la saveur des faits les plus irritants. Savoir que les Croates font l'amour sur du quartz et les Araucans sur du sable, ne me touche guère. L'étonnement, les aventures, les inventions de l'animal suspendu entre ciel et tombe, parmi les pièges, donnent au sol sa valeur. Les gens les plus vides que j'aie croisés étaient des Anglais après trois tours du monde. J'aime mieux, à tout prendre, cet Andalou de Cambridge me montrant la carte qu'il avait établie : les col- lèges n'y figuraient pas, mais, signalées par d'éclatantes croix vertes, couleur d'espoir, bleues, couleur d'amour, rouges, couleur de haine, la marchande de chocolats et sa sœur la droguiste, la papetière, la fille du pasteur, et les deux servantes du salon de thé.

L'univers échappe aux tracés. On a beau prendre ses empreintes, faire des photogra- phies, végétation, fleuves, villes, ces fiches n'amusent personne. Nous rêvons d'un atlas où les pays s'appelleraient : Empire du fata- lisme, du désir d'argent, de la triste morale, du confort bourgeois ; où les hommes s'assem- bleraient selon leur idée de l'existence. La province n'est pas un lieu, c'est une façon de

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dormir ; le midi, une façon d'aller nu, de tirer à coups de tromblon sur les étoiles, ou de ne rien faire ; l'océan, une façon de se battre contre son destin. Comment admettre, par exemple, que Johannesburg soit en Afri- que et que Cordoue n'y soit pas ? Géologues embaumeurs, botanistes amoureux d'une plante qui pousse, impossible de s'arrêter à vous. Plutôt chercher derrière la nature une œuvre inquiétante, une vie extraordinaire, un système de conduite, un mythe en formation ; tous éléments dont l'homme fournit la me- sure. Il faut rester chez soi, ou n'espérer du monde que le plaisir de le créer.

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DUBLIN

Après la Manche et Londres, une autre mer.

Cette île inattendue qui s'avance vers moi au bout de quatre heures, avec son promontoire clair et sa côte incertaine, sur quelle courbe du globe dérive-t-elle ? Au lieu des gratte- ciel qu'on attend à l'ouest de l'Europe, voici une estacade basse, des bâtiments de bois, une frise de mouettes, des hiéroglyphes peints.

En dessous, la traduction : Dun Loaghaire, vocable d'une langue inconnue, nom d'un monstre à quatre bras inventé par Picasso, les mains pleines de lances. Et, fondant sur leurs catéchumènes, du haut de petites voi- tures coloniales à deux roues — ces « jaun- ting-cars » aux sièges incertains, cocher à droite, client à gauche — une troupe noire de pasteurs, de religieuses et de jésuites.

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Les maisons pourtant ressemblent à celles du pays de Galles. C'est anglais que je con- tinue d'entendre parler. A quoi donc tient ce soupçon qui, tout à coup, me saisit d'une sorte de décalage dans le temps ? Comme si les siècles ici, avaient coulé plus lentement que sur les terres d'où je viens ; comme si, en passant d'un pays à l'autre, on changeait de chronologie, de trottoir roulant, de vi- tesse... Voici les arrière-petits-neveux de ce Shane O'Neill que les soldats de la reine Éli- sabeth prenaient pour une sorte de Zoulou.

« Rien à déclarer ? Parfums, plumes, bi- joux ? » — « Rien. » Malgré moi je songe à l'absurde histoire du baron bohémien reçu chez le roi O'Cahan par seize femmes nues, sauf les chaussures et le manteau. C'était au temps de notre Henri IV. Dans tous les lacs d'Irlande sommeillait un grand serpent. Mais de Clonmacnoise, au cœur du pays, où l'en- voyé de Charlemagne, Alcuin, s'était assis, des missionnaires se répandaient sur l'Europe.

Les Zoulous parlaient latin. Étrange salmi- gondis de tarasques, de docteurs et de sau- vages accouplés avec des fées. Le train s'y glisse, m'y introduit doucement, d'abord le long de la plage, bientôt par la fente d'un faubourg sale, couronné par les réclames du

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meilleur savon à lessive, de la meilleure gelée d'oranges, du tabac national, bébés crème, déesses roses offrant aux plus pauvres leur sourire de deux mètres.

De Dublin on ne voit plus la mer. On a beau la chercher à Fairview ; ce petit parc excentrique ne borde que le fond d'un bassin.

Du dernier étage même de l'hôtel Shelbourne, je l'aperçois à peine. Carte grise de la ville étalée sous mes yeux. La Liffey la traverse d'ouest en est, marquée par deux dômes, à gauche celui des Four Courts, à droite, celui des Douanes.. Tout Dublin est compris dans les quelques centaines de mètres qui séparent ces deux bornes. Au nord un mouvement de terrain soulève la banlieue, vers la crête où règne Glasnevin, Jardin Botanique et Père- Lachaise de l'Irlande. C'est là que Swift, Steele, Addison, Parnell eurent des maisons.

C'est de là qu'ils dominaient, campagne en- core inhabitée, les prairies de Clontarf où pé- rit vers l'an mille la puissance des Danois.

Aujourd'hui les faubourgs couvrent tout. Des filaments de brume, déroulés sur un fond de ciel rose, où flottent des mouettes, s'ac- crochent aux écailles de ce grand corps ma- rin qui couvre, inanimé, le rivage.

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J'imagine, à l'aube de notre histoire, le pre- mier camp danois, retranché au bord de la rivière, dans des murailles moins longues que n'étaient celles de Lutèce : simple poste d'où l'occupant sortait pour piller le pays, et que les indigènes attaquaient. Au XI siècle, Christ- church commençait à enfoncer ses cryptes dans la vase et les roseaux. Mais l'église ac- tuelle, sous sa nef refaite et son clocher mo- erne, est l'œuvre de Richard Strongbow, le premier Anglo-Normand du pays, qui y re- pose. (Près de lui un fils qu'il « coupa en deux » en châtiment de sa lâcheté.) Entre le déclin des Scandinaves et l'avènement des An- glais, il ne fut laissé que peu de répit à l'Ir- lande. En 1172, un nouveau prince d'outre- mer, Henri II, fit élever près de la fortifica- tion danoise un pavillon d'osier. Quelques chefs des environs y vinrent lui rendre hom- mage. Par charte, il faisait cadeau de Dublin aux gens de Bristol. Peau d'ours ? Non pas.

Aucune révolte ne réussit à le déloger, lui ni ses successeurs, pendant sept siècles et demi.

En dehors de l'enceinte, tout était incer- tain. Saint-Michan, célèbre pour ses caveaux,

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petit sanctuaire moyen-âgeux bâti extra-mu- ros, sur l'autre bord de la Liffey, reste debout.

Mais Saint-Patrick, église celte transformée en cathédrale par les Anglo-Normands, siège d'une université au XIV siècle, ne put, à une portée d'arbalète de l'ancien Dublin, malgré ses gros murs et ses portes fortifiées, résister aux Irlandais, O'Burnes ou O'Tooles, qui fondaient dessus des collines du Wicklow : son clergé dut chercher refuge à l'intérieur des murailles. Même aventure advint aux Che- valiers Hospitaliers que Strongbow avait éta- blis dans un prieuré à cinq minutes de marche en amont de la ville. Les batailles de l'Irlande, du xe au XVII siècles, portent des noms qui, pour Dublin, ne sont pas comme Poitiers ou Bouvines pour Paris, mais comme Saint- Denis, Chaillot, le Pré Saint-Gervais. Ne pas se faire enlever dans son propre bastion était déjà bien joli.

Le Château, centre de la puissance anglaise, bâti vers 1200-1220, fut d'abord une simple forteresse au rempart flanqué de quatre tours et entouré d'un fossé profond. Alors il com- mandait la rivière (elle passe à deux cents mètres au nord) : il la commandait de peu, à vrai dire, mais librement. Entre la berge et lui, des champs de tourbe. Aujourd'hui les

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maisons l'engloutissent. Cette résidence de tous les Lords-Députés, de tous les Vice-Rois d'Irlande — depuis Sir Henry Sydney, lieute- nant d'Elisabeth, jusqu'à Lord French, le compagnon de Joffre —- se confond presque avec les taudis environnants. Pour le décou- vrir, il faut avoir le nez dessus. Encore les grilles ne permettent-elles que par en- droits de glisser un regard sur la tour des archives, sur celle de la prison, sur ce faux gothique des appartements qui bordent les cours intérieures. Dans quel Kremlin le maî- tre s'est-il senti plus menacé ? Vingt pas de plus et je rentre dans le dédale des ruelles.

Pauvre amoncellement de briques et de pierres sales où s'étirent des escaliers de fer ; trottoirs grouillant de gosses, de femmes en châle ; sur la chaussée, voitures de tonneaux ; échoppes, hangars de brasseurs, anciens mar- chés où les tueurs de bétail se battaient avec les tisserands et qu'emplissent des bidons; de Shell. Soudain, devant Saint-Patrick (la tour est du XIV la flèche du XVIII et dessous gisent côte à côte Swift et Stella) je devine sur quels débris accumulés cette partie de Du- blin se hausse. Un rectangle de gazon — le seul du quartier — s'étend en contre-bas de la rue ; un peu plus bas encore le seuil de la

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cathédrale. Ainsi ces coupes que font les ar- chéologues dans les villes antiques : âge du silex, de la terre cuite, du métal. Où donc est la fenêtre d'où l'on éloigna Swift, le soir des obsèques de Stella, pour qu'il ne vît pas les flambeaux dans l'église ? « 29 janvier 1728 » note-t-il, « Ma tête me fait mal et je ne peux plus écrire. » Dehors, on pateaugeait. Saint- Patrick, jusqu'au milieu du XIX siècle, fut périodiquement inondé par un ruisseau tri- butaire de la Liffey, sorte de Grange Batelière qui passe encore sous le Château, mais au lieu d'en alimenter comme jadis les douves, se- cret, chargé d'huiles et d'acides.

Je reviens à la grille du Château ; je m'y adosse. Dressé devant moi, dans sa colonnade, voici le cube de City Hall, Bourse des Mar- chands. Des éraflures dans la pierre té- moignent seules du combat que soutinrent ici pendant la semaine de Pâques, les insurgés de 1916. N'ayant pu se saisir du Château que tenait Lord Wimborne, Shawn Connolly avait installé ses tireurs en face de l'entrée, dans le bureau du Town Clerk : on y retrouva onze cadavres. Les murs étaient, à la lettre, baignés de sang.

Du perron de City Hall, une rue descend vers la Liffey, verticale d'un triangle dont la

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base, prolongée par Lord Edward Street, Christchurch Place, High Street, le Marché aux Grains et Thomas Street, forme, parallèle- ment à la rivière, une voie qui serait à l'an- cien Dublin ce qu'était au Paris des Bourbons le faubourg Saint-Antoine. C'est dans Thomas Street que Lord Edward Fitzgerald fut mor- tellement blessé en 1798 ; que Lord Kilwar- den fut arraché de sa voiture et tué en 1803 ; que Robert Emmet, le chef de la révolte, fut exécuté ensuite. Plus loin la banlieue com- mence. Sur la berge marécageuse de la Liffey, près de ce « Pont Sanglant » où les Anglais du duc de Lancastre se firent battre par les Irlandais d'Art Cavanagh, s'élève l'asile que Swift, le fou, légua aux fous. Si je pousse à l'ouest, un grand bâtiment carré m'arrête, au bout d'une allée d'arbres : l'Hôpital de Kil- mainham, élevé à la fin du XVII siècle sur les plans de Wren, l'architecte de Saint-Paul à Londres, et dont la façade principale tourne son horloge vers Phœnix Park, sur l'autre rive de la Liffey. Si au contraire, revenant sur mes pas, je dépasse vers l'est le centre de l'an- cienne cité — Hôtel de Ville et Château — j'arrive par College Green aux portes de « Tri- nité » et au Dublin du XVIII siècle, qui est encore le Dublin d'aujourd'hui.

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Abritées derrière les statues de Burke et de Goldsmith, les mitrailleuses de l'insurrection, en 1916, tinrent sous leur feu ce carrefour.

Le régent de Trinity College vit ses apparte- ments, au premier étage, transformés, en re- doute. On eût dit que toutes les pierres des édifices publics, se retournaient contre leurs maçons, contre l'architecte : les Anglais que l'Irlande a chassés n'ont-ils point bâti les mo- numents de Dublin ?

Voici la Banque d'Irlande, siège du Parle- ment et de la Chambre des Lords irlandais au siècle dernier, avec ses colonnes corinthiennes sous leur entablement ionien, ses statues de l'Hibernie, de la Fidélité, du Commerce. Voici les cours intérieures de Trinité, sa chapelle au portique grec, son théâtre, son campanile gardé par la Loi, la Divinité, la Science, la Médecine ; sa bibliothèque pleine de manus- crits enluminés, Livre de Kells, Annales des Quatre Maîtres ; son réfectoire aux gigan- tesques portraits d'anciens grands hommes que l'Université Nationale, cette nouvelle venue, installée ailleurs, avec ses boursiers de province, hier paysans, n'a point encore pu

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LES CONTEMPORAINS VUS DE PRÈS Ouvrages déjà parus:

RASPOUTINE

par son secrétaire Aron Simanovitch, (traduit du russe par S. de Léo et Mme Naglowska)

VER A FIGNER

Mémoires d'une révolutionnaire, (traduit du russe par Victor Serge)

DOSTOIEWSKI

par sa femme Anna Grigorievna Dostoïewskaia, (traduit du russe par André Boucler)

SÉVERINE par Bernard Lecache OSCAR WILDE ET QUELQUES AUTRES par Lord Alfred Douglas, (traduit de l'Anglais par Arnold Van Gennep)

GHAZI MUSTAPHA KEMAL par Dagobert Von Mikusch, (traduit de l'allemand par A. Vaillant et Jean R. Kuckenburg)

CLEMENCEAU par Jean Ajalbert

LES BATISSEURS DE L'EUROPE MODERNE par le Comte C. Sforza WILLIAM RANDOLPH HEARST par John K. Winkler, (traduit de l'anglais par M. Le bas) A paraître :

AMUNDSEN

par lui-même, (traduit de l'anglais par Maurice Bec) LÉONIDE KRASSINE

par Lubov Krassine, (traduit de l'anglais par Jeanne Fournier-Pargoire)

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