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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Coenen, J. (1980). Un examen critique de l'approche fonctionnaliste en sociologie (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques, Bruxelles.

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CHAPITRE VI ^'L

PROBLEMES POSES PAR L'APPROCHE FONCTIONNALISTE

1. Un vocabulaire commode

Le vocabiRaire du fonctionnalisme incite à la facilité. Comme le fait observer Kingsley Davis, des termes comme "fonction", "dysfonction",

"latent", "besoin", etc. , sont traîtres dans la mesure où ils sont pratiques (1959, p. 763). C'est peut-être cela la principale source de problèmes. En s'appuyant sur une terminologie qui ne s'écarte pas trop du discours ordinai­

re - même si elle le réoriente - le fonctionnalisme crée souvent à bon com­

pte l'illusion de la profondeur intellectuelle et de la rigueur scientifique tout en ne s'écartant que marginalement des vérités du sens commun. A cet égard,

"words are the opiate of the sociologists" - les mots sont l'opium des socio­

logues (Frankenberg, 1974, p. 425). Habilement manié, le langage fonction­

naliste permet au sociologue d'intervenir dans le débat public tout en se pré­

munissant contre les objections. Les concepts du fonctionnalisme offrent en quelque sorte un langage codé. Tout d'abord, la recherche des relations de causes à effets est remplacée par celle d'interdépendances systémiques; ain­

si est neutralisée une première série de critiques : on ne prétend pas dégager des causes. Ensuite les jugements de valeurs sont dissimulés, le plus sou­

vent d'ailleurs en toute bonne foi. Ce qui est souhaitable devient "fonctionnel".

Ce que l'on rejette est qualifié de "dysfonctionnel". Ce dont on présume l'exis-

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.

tence mais que l'observation des faits ne révèle pas est déclaré "latent”. Ce qu'on désire préserver est tenu pour une "réponse à un besoin". Ces exerci­

ces de traduction achèvent de brouiller les cartes. On peut de cette manière conférer une certaine respectabilité scientifique à n'importe quel point de vue partisan. Il est dès lors possible d'assigner au fonctionnalisme . . . une fonc­

tion : celle de réduire les conflits de rôles chez le sociologue qui se veut à la fois citoyen engagé et homme de science objectif (Tumin, 1965, p. 388). Tout cela est commode, trop commode. On se laisse facilement prendre au jeu.

L'usage désinvolte de l'appareil conceptuel du fonctionnalisme débouche sur un fonctionnalisme vulgaire dont les conclusions ne dépassent pas les prémisses.

On nous assure ainsi que l'enseignement est un système, que la famille est un système, que la ville est un système, etc. Bien sûr : il s'agit là du postulat - du postulat, pas de l'hypothèse - de l'approche fonctionnaliste I Le recours purement rhétorique au terme de fonction et à ses dérivés s'est répandu au-delà des milieux de sociologues influencés directement par le fonctionnalisme. Illich écrit par exemple que "les institutions sont fonctionnelles quand elles favorisent l'équilibre délicat entre ce que les gens peuvent faire pour eux-mêmes et ce que les instruments au service d'institutions anonymes peuvent faire pour eux" (1975, p. 99). Il est clair que cette proposition ne vise à rien d'autre qu'à définir le bon fonctionnement des institutions du point de vue de l'auteur . Ce qui caractérise le fonctionnalisme vulgaire c'est l'imprécision conceptuelle. Ceci faut-il le dire, n'est pas propre au fonctionnalisme. On pourrait formuler le même jugement à l'égard de n'importe quel corps de connaissances vulgarisé. Dans le cas du fonctionnalisme, on néglige d'indiquer les termes de référence du concept de fonction. Cela permet toutes les jongleries verbales mais c'est là précisément que se trouve le problème. En cédant à la facilité des formules passe-partout, on néglige les problèmes épistémologiques et méthodologiques posés par l'appro­

che fonctionnaliste. L'imprécision conceptuelle est certes un problème qui a mar qué le fonctionnalisme et a suscité maintes critiques. Il ne fait toutefois qu'en masquer d'autres, plus fondamentaux. Ceux-ci n'ont pas toujours été résolus adé­

quatement. Leur examen fait apparaître certaines faiblesses auxquelles on peut vou­

loir porter remède tout en restant dans le cadre du fonctionnalisme. C'est ce que

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tente Tumin dans sa polémique avec Davis et Moore. L'examen des problè­

mes posés révèle cependant aussi des lacunes dans l'aptitude de l'approche fonctionnaliste à appréhender le social. Dans ce cas, la voie indiquée est le dépassement du fonctionnalisme.

2. La finalité impliquée par le concept de fonction

Il y a tout d'abord des problèmes qui sont liés aux caractéristiques les plus générales de l'approche fonctionnaliste. La notion de fonction - on a

déjà eu l'occasion de le signaler - implique une certaine finalité. Henri Janne l'a montré très clairement dans une publication (1954) à laquelle Merton a ren­

du hommage (1968, p. 138). Sur ce point, on s'écarte ici de l'opinion de Ti- masheff (1963, pp. 232-233) : cette question, en effet, ne peut être éludée.

Dans la pratique de la recherche, on peut souvent la mettre entre parenthèses en changeant de niveau systémique. Les buts d'une organisation ou d'un grou­

pe - conceptualisé comme sous-système - deviennent ainsi des fonctions, con­

tribuant de manière consciemment perçue (fonction manifeste) ou non (fonction latente) au maintien d'un système englobant. Lorsqu'on se place au niveau de la société globale, on est cependant obligé de s'interroger sur la nature de la finalité postulée. La solution adoptée implicitement ou explicitement par le fonctionnalisme consiste à opérer une distinction entre les projets conscients des hommes et une "finalité inconsciente qui se manifeste à l'observateur du social" (Janne, 1954, p. 57). L'humanité tend à durer. L'espèce humaine tend à survivre et à se perpétuer. Un système social tend à se maintenir et à se re­

produire. Ceci implique le maintien d'équilibres systémiques auxquels les fonc­

tions apportent leur contribution. Quels que soient les projets partiels, indivi­

duels ou collectifs, tout se passe comme si une finalité globale tendait à préva­

loir. Henri Janne cite à ce propos l'exemple de l'éducation. Il existe une mul­

tiplicité d'agents socialisateurs visant des objectifs éducatifs différents et sou­

vent contradictoires. Pourtant, au sortir de la période éducative, les jeunes

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gens réussissent pour la plupart leur adaptation à la vie sociale. Tout se passe comme si "un centre de finalité consciente et délibérée" avait coor­

donné l'ensemble des processus éducatifs (1954, pp. 58-59). En fait, il n'existe pas de finalité globale, se superposant aux finalités des différentes démarches éducatives. C'est une construction intellectuelle, une fiction : une fiction commode, ingénieuse, mais une fiction. Tout se passe comme

^ une telle finalité existait : rien de plus. Les sociétés peuvent être plus ou moins organisées. Les processus sociaux peuvent être plus ou moins coordonnés, plus ou moins planifiés; leurs objectifs peuvent être plus ou moins explicitement formulés. Dans tous les cas cependant, les seules fi­

nalités que comporte la réalité sociale sont celles qui correspondent aux buts que s'assignent consciemment les hommes. Certes, le social ne se ramène pas - de loin pas - à ce qui est consciemment voulu. Il n'existe

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néanmoins pas de finalité supérieure, inconsciente, orientant la vie sociale.

Tout au plus peut-on dire que les choses se passent comme si une telle fi­

nalité existait. Henri Janne ne dit d'ailleurs pas autre chose. On ne peut donc ni déduire l'existence de fonctions de l'existence d'une finalité incons­

ciente, ni déduire l'existence d'une telle finalité de l'existence d'éléments fonctionnels. Les deux concepts s'impliquent mutuellement. C'est parce qu'on a choisi de considérer la réalité sociale comme un système homologue à un organisme vivant qu'on est amené à postuler à la fois l'existence de fonctions et l'existence d'une finalité distincte des objectifs des acteurs. Dès lors, la notion de fonction peut être traitée de la même manière que la no­

tion de finalité. Tout se passe comme si le social obéissait à un centre de finalité consciente et comme si des éléments de la réalité sociale jouaient un rôle fonctionnel à cet égard. On ne peut parler ici d'hypothèses. Une hy­

pothèse peut être vérifiée ou réfutée. La notion de fonction, comme celle de finalité, découle d'un mode d'interprétation de la réalité sociale. On peut l'accepter ou le rejeter. On peut mettre en doute sa fécondité. On ne peut en revanche ni le vérifier ni le réfuter. Ces termes sont sans objet dans un tel cas. Ce que dit Henri Janne du raisonnement historique aide à compren­

dre que ce qui est en cause ici est bien un mode d'interprétation de la réali­

té sociale. L'historien - note-t-il - opère une sélection des faits en fonction

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d'un présent qui constitue son point de référence. C'est le présent, aboutis­

sement provisoire de l'évolution historique, qui lui fournit ses critères de pertinence. L'histoire est donc sans cesse réécrite. "Tel fait du passé au­

jourd'hui négligeable comme "aberrant" deviendra fonctionnel demain. Les faits ont une finalité inconsciente chacun pour des "présents" déterminés. "

(1954, p. 63; souligné par l'auteur). Traduisons : les faits peuvent être in­

terprétés différemment selon le présent qui fournit les critères d'apprécia­

tion. Ce débat n'est pas purement académique. Il a des implications direc­

tes pour la pratique de l'analyse sociologique. Que faut-il penser en effet de la fiction de la finalité collective ? Dans quel sens oriente-t-elle le rai­

sonnement sociologique ? En tant que procédé heuristique - car c'est bien de cela qu'il s'agit - elle oriente la pensée vers les généralisations. Elle conduit à des raisonnements qui visent à montrer ce que des usages divers ont en commun. Cela n'est pas un mal en soi : la généralisation est un élé­

ment important de l'analyse sociologique. La sociologie ne peut cependant se limiter à cela; il est tout aussi important d'analyser et d'interpréter les différences. Comme l'observent Bourdieu et ses collaborateurs en s'inspi­

rant de Fauconnet et Mauss, "une recherche sérieuse conduit à réunir ce que le vulgaire sépare.ou à distinguer ce que le vulgaire confond" (Bourdieu et al. ,

1968, p. 37). Toute investigation sociologique complète comporte à la fois l'énoncé de généralisations et la mise en évidence de singularités. Si par exemple on s'intéresse à la situation de l'une ou l'autre catégorie de person­

nes - les jeunes, les vieillards, les femmes, etc. - dans nos sociétés mo­

dernes, il sera utile de montrer que des usages apparemment typiques de notre temps, ne sont que la transposition dans un contexte modifié d'usages anciens. Ceci fait comprendre l'universalité de certaines fonctions. Se limi­

ter à cela serait toutefois singulièrement limiter la portée de l'analyse et courir le risque de sombrer dans la banalité. Une fois établie l'universalité de la fonction, il importe également d'expliquer la spécificité des réponses institutionnelles à certains problèmes et de montrer les conséquences de chacune d'entre elles. A ne plus tenir compte que des ressemblances, on risque de déboucher sur des truismes. Ce péril a été dénoncé par Sorokin (1966) et par Lévi-Strauss (1958). C'est l'essentiel de la critique qu'adresse

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Lévi-Strauss à Malinowski et à ses disciples. Faut-il, se demande-t-il,

"traiter avec légèreté le fait que certaines tribus pratiquent la liberté, d'au­

tres la chasteté prénuptiales, sous prétexte que ces coutumes se ramènent à une seule fonction, qui est d'assurer la permanence du mariage ?" (1958, p. 19). Et de conclure qu'en négligeant l'interprétation des différences, on se prive du moyen de distinguer le général auquel on prétend, du banal dont on se contente (Ibid. ). En bref, la fiction méthodologique de la finalité col­

lective oriente le raisonnement davantage vers les propositions générales que vers l'interprétation des singularités. En ce qui concerne le type de raisonnements qu'elle favorise, il s'agit avant tout de propositions fondées sur la constatation de régularités statistiques. Cela non plus n'est pas cri­

tiquable en soi. L'énoncé de régularités statistiques est utile, voire même indispensable. Il faut bien voir toutefois qu'il ne s'agit à nouveau que d'un aspect de l'entreprise sociologique. On ne peut se méprendre sur la portée des résultats ainsi obtenus. Une analyse sociologique complète comporte également une interprétation des processus qui aboutissent aux régularités enregistrées. La formule "tout se passe comme si" est une formule de ty­

pe "black box" : elle ne nous apprend rien des mécanismes qui ont conduit des ingrédients de départ au résultat. Elle ne correspond donc qu'à un mo­

ment de la recherche sociologique. De cette manière, on nous apprend pour­

quoi les choses sont ce qu'elles sont mais on ne nous explique pas comment elles sont devenues ce qu'elles sont. Cependant, au-delà de la commodité de la fiction, c'est la réalité qu'il importe de déchiffrer. C'est également dans un autre sens que l'artifice de la finalité collective favorise le raisonnement

statistique. Il conduit à négliger les exceptions. L'expression "tout se pas­

se comme si" n'est après tout qu'une manière de s'exprimer. Ce qu'on en­

tend par là, c'est qu'en général la fiction finaliste fournit une bonne appro­

ximation de la réalité observée. Rien de plus légitime, dira-t-on, que cette manière d'appréhender le social. Le sociologue est parfaitement fondé à pratiquer le raisonnement aléatoire et à se baser sur des catégories statis­

tiques. Bien sûr I Mais qu'advient-il de ce type de procédure quand l'excep­

tion elle-même relève de la catégorie statistique ? A force d'expliquer que des processus éducatifs aux finalités diverses finissent par produire des in­

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dividus généralement plus ou moins bien adaptés à la vie sociale, est-on encore en mesure d'expliquer les faillites éducatives ? Est-on en mesure d'expliquer le succès différentiel des processus éducatifs ? On l'explique certes, mais pas au sein du même cadre de référence. Les raisonnements téléologiques fondés sur une finalité inconsciente du social n'expliquent que l'intégration réussie; ils n'expliquent pas la déviance. Entendons-nous bien:

une fois la déviance repérée - en d'autres termes, la déviance étant donnée - il est possible de la réintégrer dans le schéma finaliste. Mais l'émergen­

ce de la déviance reste ainsi inexpliquée. Pour l'expliquer, il faut faire in­

tervenir les différences de force intégrative des structures et les différen­

ces d'intériorisation des normes. Ces différences apparaissent comme le produit de l'autonomie humaine dans l'action, stimulée par la variété des contextes. Il en est de même pour tous les processus de grippage des méca­

nismes économiques ou sociaux. Une construction intellectuelle visant à montrer que des processus aux orientations diverses paraissent obéir à une logique inconsciente est d'un faible secours quand il s'agit de comprendre pourquoi la logique s'est déréglée. Le postulat finaliste fournit une bonne interprétation des mécanismes du marché mais il ne nous aide guère à com­

prendre l'inflation ou les crises économiques. Il s'accommode de la dialec-

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tique du conflit mais pas de celle de l'antagonisme . Ce qu'il n'aide en tout cas pas à comprendre, ce sont les enchaînements de conséquences inatten­

dues des actions humaines, enchaînements qui se transforment en véritables cercles vicieux par le jeu des interdépendances systémiques. Pour s'en te­

nir à l'exemple de l'éducation, il existe une vision pessimiste des développe­

ments récents en la matière. Dans cette perspective, des réformes qui avaient pour but de libérer l'homme, on eu pour conséquence non voulue de contribuer à l'asservir. Cette interprétation pouvait sembler exagérément négative il y a vingt ou trente ans; elle ne paraît aujourd'hui ni plus ni moins convaincante qu'une autre. Pour les critiques des tendances éducatives actuel les, les conceptions nouvelles en matière d'éducation - moins autoritaires, moins restrictives - ont été introduites avec les meilleures intentions du mon de : il s'agissait de favoriser la créativité et le plein épanouissement de la personnalité. C'est cependant le résultat inverse que l'on est en train d'attein

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dre . Quel est leur raisonnement ? Très schématiquement, les conceptions éducatives modernes créent une ambiance "permissive". Peu à peu émerge un nouveau type d'enfant - un nouveau type d'élève lorsqu'il est question du milieu scolaire - devant qui parents et éducateurs, graduellement, démission­

nent. Cette thèse de la démission éducative est bien entendu très discutée.

C'est elle qui est au centre de la controverse Riesman-Parsons. La démis­

sion éducative favorise l'intervention des experts : travailleurs sociaux, pé­

diatres, psychiatres, conseillers familiaux, etc. Ceci provoque une incerti­

tude accrue des agents socialisateurs traditionnels. Les mécanismes de con­

trôle social s'en trouvent transformés. Ce qui était traité autrefois comme un problème de discipline est traité à présent comme un problème d'équili­

bre psychique. Dès lors, le processus se renforce lui-même. La "psychia­

trisation" de la socialisation favorise la tendance à s'en remettre aux experts.

EL manque aux enfants élevés dans ces conditions ce qu'on appelerait en ter­

mes psychanalytiques un super-ego vigoureux. Le produit du nouveau style éducatif qui tend à s'imposer est un individu anomique, sans principes fermes.

Ces la personnalité other-directed de Riesman ou l'homme unidimensionnel de Marcuse. Parsons y voit quant à lui un caractère conforme aux exigences d'une société en voie de transformation rapide. EL n'est pas nécessaire de trancher ici quant au fond. Ce qui nous importe est le mode de raisonnement.

Une situation est attribuée à un enchaînement de processus interdépendants qui éloignent progressivement les actions de leur finalité initiale. De telles évolutions peuvent être observées dans d'autres domaines. Personne n'a vou­

lu le chaos actuel des systèmes de sécurité sociale dans les différents pays européens. Personne n'a voulu l'imbroglio institutionnel qui paralyse l'Etat belge ni le byzantinisme du débat public qui y a trait. C'est pourtant bien le résultat de stratégies de groupes qui, toutes, obéissent à une rationalité pro­

pre. Bien sûr, il est possible d'en fournir une interprétation cohérente dans le cadre d'une dialectique du conflit. Si l'aboutissement du processus en cours est un Etat rénové et adapté aux exigences d'une société qui s'est profondé­

ment transformée en un siècle, cette dialectique du conflit aura été fonction­

nelle. Si toutefois les prévisions de certains observateurs étrangers devaient se vérifier et si les forces centrifuges devaient l'emporter, la dialectique du

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conflit devrait être réinterprétée comme une dialectique de l'antagonisme.

Après coup, les attributions de fonctionnalité pourraient se faire à partir d'une finalité inconsciente redéfinie. A cet égard, la position du sociologue n'est pas fondamentalement différente de celle de l'historien. La fiction de la finalité inconsciente constitue le fondement intellectuel des interpréta­

tions post factum. Lorsque le processus est encore en cours, il est impos­

sible d'effectuer une prévision quant à son issue, à moins d'introduire une hypothèse concernant l'aptitude du système à réagir de manière adaptative à ce qui menace son existence (Hempel, 1959, pp. 271-302).

3. Le risque de tautologie

Le niveau de généralité des interprétations fonctionnalistes impli­

que le risque de se laisser entraîner à formuler des propositions à caractè­

re tautologique. Ceci n'est pas une conséquence logique inévitable de l'appro­

che fonctionnaliste mais c'est tout de même une tendance inhérente aux mo­

des de raisonnement sur lesquels elle s'appuie. C'est l'habitude d'appliquer des raisonnements par analogie et de conceptualiser les processus sociaux en termes de fonctions et de mécanismes qui y conduit. Montrons-le à l'ai-

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de d'un exemple emprunté à Parsons . Celui-ci écrit : "Pour être stable à long terme, un système d'action doit développer une relation générale adap­

tative à son environnement" (1960, p. 462). Une telle proposition est incon­

testablement conforme aux modes de pensée du fonctionnalisme. La stabilité d'un système y est conçue comme le résultat de processus adaptatifs. Que faut-il en penser ? On ne peut évidemment pas dire qu'elle soit fausse. Elle n'a cependant aucun contenu informatif. La "relation générale adaptative"

est une formule vague. L'existence d'une telle relation ne peut être déduite que d'indicateurs généraux comme la stabilité du système. Par ailleurs, la stabilité du système est expliquée par une telle relation. Il s'agit de ce que Karl-Dieter Opp appelle une "argumentation réflexive" (1970, p. 211). La

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tendance à formuler des propositions tautologiques est inhérente, avons- nous dit, aux modes de raisonnement fonctionnalistes. En effet, que consta­

tons-nous ? Des processus ou des états de faits sont attribués à l'existence de mécanismes adaptatifs. La conceptualisation en termes de mécanismes adaptatifs n'est rendue possible que par l'acceptation d'une finalité postulée.

Cette finalité, étant définie comme le maintien du système, elle se manifeste précisément par les processus ou les situations attribués aux mécanismes adaptatifs. C'est donc bien le caractère téléologique des raisonnements qui conduit à des propositions tautologiques. Ceci n'est pourtant pas inévitable.

La proposition de Parsons utilisée comme exemple est du type "Si A, alors B". Ce qui toutefois la caractérise est l'extrême imprécision de A, à savoir la relation adaptative (Opp, 1970, Ibid. ). C'est cette imprécision qui permet de formuler une proposition formellement correcte mais dépourvue de conte­

nu informatif. Quand l'objet de la relation est plus spécifique, des raisonne­

ments du même type peuvent être construits sans déboucher pour autant sur des tautologies. Ce qui est en cause ici est le degré d'abstraction. Le niveau des théories de portée moyenne (middle-range théories) où se situe Merton comporte à cet égard moins de risques que celui de la théorie générale où se place le plus souvent Parsons.

Dans certains cas, une tendance au raisonnement tautologique se dégage des formulations successives d'une théorie. La théorie de Davis et Moore sur la stratification sociale en fournit un exemple. Dans une premiè­

re version de leur théorie. Davis et Moore expliquent l'inégalité sociale par l'importance fonctionnelle des positions sociales et la rareté des talents dis­

ponibles. L'importance fonctionnelle des positions et la rareté des personnes aptes à les occuper sont les variables explicatives; l'inégalité sociale est la variable dépendante qu'il s'agit d'expliquer (-1945). Ailleurs, l'inégalité so­

ciale est présentée comme "un mécanisme développé inconsciemment", grâ­

ce auquel les sociétés orientent les personnes les plus qualifiées vers les positions fonctionnellement les plus importantes (1948, p. 367). D'une ver­

sions à l'autre, le raisonnement s'est inversé. L'une des interprétations lit la réalité sociale comme un modèle fonctionnel, l'autre comme un modèle de force sociale (Janne, 1975 a). On reviendra plus loin sur la question des

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deux modèles. Dans un premier temps donc, l'inégalité sociale est expliquée comme le résviltat de l'importance inégale des positions et de la rareté socia­

le des talents. Dans un deuxième temps, elle est conçue comme un mécanis­

me assurant l'adéquation des talents et des positions (Huaco, 1963, p. 802).

Le raisonnement fonctionnaliste, par sa nature même, estompe la différence entre variables dépendantes et variables indépendantes; il comporte ainsi une tendance au raisonnement circulaire. Ceci fournit d'ailleurs une ligne de dé­

fense aux avocats du fonctionnalisme. Il s'agit effectivement, rétorquera-t- on, d'une causalité circulaire ; un facteur en produit un autre qui à son tour en suscite d'autres qui deviennent les conditions de l'existence ou de la per­

sistance du facteur initial. Le schéma logique est le suivant : A B -^C —»

D—>A (Cohen, 1968, p. 48). A un certain niveau de généralité, les exemples ne manquent pas. Ainsi pourrait-on dire qu'une religion (A) contribue au main­

tien de valeurs (B) qui fournissent une légitimation (C) à l'ordre social (D);

celui-ci crée les conditions de la persistance de cette religion (A) (Cohen, Ibid. ). Dans le cas qui nous occupe, l'argument n'est cependant pas convain­

cant. La circularité du raisonnement a en effet pour résultat d'escamoter les effets cumulatifs de l'inégalité sociale. Lorsque celle-ci est "donnée", c'est- à-dire traitée comme une variable indépendante, elle crée les conditions de sa perpétuation. On ne peut plus parler de circularité : chaque cycle se com­

plique d'effets annexes. C'est d'ailleurs l'inversion du raisonnement qui per­

met à Tumin de présenter sa critique de la théorie de Davis et Moore. En suggérant que l'inégalité crée les conditions d'un accès privilégié aux posi­

tions les plus élevées (1953, pp. 387-394), il remet en question la circularité.

Le risque de tautologie est certainement moins grand lorsqu'on pro­

cède inductivement pour montrer qu'un élément empiriquement observable de la réalité sociale contribue au maintien d'une structure que lorsqu'on raison­

ne déductivement en invoquant la présence d'un mécanisme correspondant à une finalité postulée pour expliquer l'existence d'un élément de la réalité so­

ciale. Dans ce deuxième cas, il est toujours à craindre qu'on ne définisse le système dans les termes qui justifient le raisonnement. Il ne faut pas perdre de vue que n'importe quel élément du système peut être inclus dans sa défini­

tion.

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4. Le caractère a-historique de l'approche fonctionnaliste

Le caractère a-historique de l'approche fonctionnaliste, qui cons­

titue un de ses aspects spécifiques, est également une source de problèmes.

L'intérêt de cette vision synchronique du social réside dans son aptitude à mettre en évidence les relations d'interdépendance qui existent à un moment donné entre les éléments d'un système social. L'envers de la médaille - cela a été noté à de multiples reprises - est l'impuissance du fonctionnalisme à expliquer les origines d'un phénomène social. L'absence de perspective histo­

rique a cependant une autre conséquence, plus directement liée à la pratique de l'analyse fonctionnaliste. L'attribution d'un caractère fonctionnel ou dys­

fonctionnel à un phénomène social se fait également dans une perspective syn­

chronique; on serait tenté de dire qu'elle se fonde sur une vue "instantanée"

des faits étudiés. Illustrons ceci par un exemple emprunté à Tumin (1965, p.

382). L'observation d'une bande de jeunes délinquants révèle l'existence de pratiques auxquelles on peut attribuer la fonction de rites d'initiation. Ces rites favorisent l'intégration des nouveaux membres et renforcent la solida­

rité au sein du groupe. Du point de vue du groupe considéré comme un systè­

me, on est tenté de leur attribuer un caractère fonctionnel sans plus attendre.

Pourtant, on peut imaginer que le renforcement des liens au sein du groupe conduise à une escalade dans les actes de délinquance. Ceci peut être pour la collectivité la goutte d'eau qui fait déborder le vase et peut conduire à des mesures répressives plus sévères. Après un certain temps, on peut être ame­

né à se rendre compte que les pratiques qui ont conduit au renforcement du groupe, l'ont également conduit indirectement à un comportement auto-des­

tructeur. On peut aisément imaginer des exemples du même type au niveau macro-sociologique. Des éléments qui ont contribué au renforcement initial du régime nazi, l'ont également conduit en fin de compte à sa perte. Ainsi, ce qui est considéré comme fonctionnel à un moment donné, peut s'avérer plus tard dysfonctionnel. Remarquons qu'il s'agit, aux différents moments, du même système. C'est l'écoulement du temps qui apporte des éléments d'appréciation nouveaux et modifie la perspective. Comme le fait observer Tumin, l'approche fonctionnaliste incite à clôturer l'observation trop rapide­

ment (Ibid. ). Le fonctionnalisme comporte ainsi fréquemment un pari sur

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l'histoire.

5. L'interdépendance systémique

D'autres problèmes sont liés aux éléments essentiels de l'appro­

che fonctionnaliste. Un des fondements intellectuels du fonctionnalisme, on le sait, est le concept de système. Celui-ci exprime et opérationnalise l'idée d'interdépendance. Dans la littérature fonctionnaliste, l'interdépendance est le plus souvent associée à un concept d'équilibre ou d'état stable. Un état

d'interdépendance peut en effet être décrit, à un moment donné, comme un état d'équilibre. Ceci n'est cependant pas une nécessité logique. Ramenée à l'essentiel, l'idée d'interdépendance implique que chaque élément de l'ensem­

ble a une influence sur les autres éléments. Une telle idée peut aussi bien s'exprimer dans un contexte de déséquilibre. On dira alors qu'un changement d'un élément entraîne le changement des autres éléments. C'est d'ailleurs dans une situation de rupture d'équilibre que l'interdépendance apparaît le mieux. C'est en effet quand un changement intervient que des réactions en chaîne s'observent. D'une certaine façon, la vis sociale n'est faite que de changements. EL est néanmoins tentant de conceptualiser une société qui n'est pas en période de crise manifeste, comme un système en équilibre. L'équili­

bre est considéré comme donné et tout changement s' interprète comme un écart par rapport à une situation d'équilibre. Ce mode de conceptualisation est particulièrement bien adapté à la situation de l'ethnologue étudiant une société relativement stable à laquelle il est extérieur. Il lui permet d'antici­

per les conséquences probables de l'introduction d'un changement. C'est tou­

jours l'exemple du puits et de l'adduction d'eau. Il ne faudrait pourtant pas chercher à ce sujet une mauvaise querelle aux fonctionnalistes. Le recours au concept d'équilibre n'implique forcément ni une vision statique de la socié­

té ni des conceptions conservatrices. Certes, on peut valoriser un ensemble socio-culturel au point de vouloir lui éviter tout changement. On peut toute­

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208

.

fois aussi mettre la recherche des interdépendances au service du change­

ment planifié. Dans ce cas, la rupture d'équilibre n'est pas considérée com­

me un phénomène négatif qui doit être enrayé pour permettre le retour à l'équilibre antérieur mais bien comme le prélude à la constitution d'un nou­

vel équilibre, à atteindre sur de nouvelles bases. On est cependant toujours un peu le prisonnier des concepts que l'on utilise. Quand on prend pour ter­

me de référence une situation d'équilibre, on est assez facilement conduit à une valorisation de la notion même d'équilibre. Face à l'éventualité d'un chan­

gement, il est intellectuellement plus facile de mettre en évidence les consé­

quences d'une rupture de l'équilibre existant que de définir les conditions de la création d'un équilibre nouveau. A ceci s'ajoute que le concept d'équilibre ne fournit qu'une approximation assez grossière du résultat des relations d'in­

terdépendance au sein d'une société. Logiquement, il est en effet lié à un mo­

dèle mécaniste de fonctionnement des systèmes. Par rapport au déroulement réel des processus sociaux, le modèle mécaniste apparaît comme assez rudi­

mentaire. C'est le modèle de fonctionnement d'un système clos. D. suggère effectivement que toute perturbation de l'état d'équilibre est suivie par un re­

tour à l'état d'équilibre initial quand l'agent perturbateur cesse d'agir. Il est difficile de s'arracher à la vision du monde suscitée par l'appareil conceptuel sur lequel on fonde sa pensée. Le modèle mécaniste ne comporte en outre pas de facteurs de changements internes au système. Logiquement, le changement doit être suscité par un facteur extérieur. Pour prendre un exemple simple, le balancier de l'horloge ne peut pas se mettre en mouvement tout seul : il faut qu'une force extérieure lui donne le coup d'envoi. Bien entendu, les fonc­

tionnalistes admettent le changement suscité par des facteurs internes au sys­

tème. C'est toutefois au prix d'un écart par rapport au modèle systémique fondé sur la notion d'équilibre. Dans le cas de Parsons, chez qui le concept d'équilibre joue un rôle important, c'est d'ailleurs souvent tenu pour une in­

cohérence théorique. Le modèle organique fournit à cet égard une approxima­

tion moins grossière des mécanismes de fonctionnement d'un système social.

Au système clos impliqué par le modèle mécaniste, il substitue un système ouvert, entretenant des relations d'échange avec son environnement. La no­

tion d'état stable, empruntée au métabolisme organique, remplace ainsi le concept classique d'équilibre. Ce nouveau concept - auquel a recours Nagel

(16)

(1972) pour formaliser le protocole de recherche de Merton - offre incontes­

tablement une image plus adéquate de la réalité des structures sociales. Il serait d'ailleurs logiquement inconséquent de parler d'équilibre dans le cas d'un système ouvert ; la propriété d'entropie négative s'y oppose. Compte tenu de l'imprévisibilité relative des processus sociaux, le concept d'état stable - tout autant que le concept d'équilibre - reste cependant du domaine de la métaphore. Qui plus est, il reste lié à une vision de la société comme ensemble "harmonieux" où la stabilité est considérée - au moins pour les besoins de l'analyse - comme l'état normal du système. L'interdépendance systémique se manifeste pourtant de manière particulièrement nette dans les situations de tension ou d'instabilité. La propriété d'équifinalité - autre ca­

ractéristique des systèmes ouverts - rend compte d'une particularité impor­

tante des systèmes sociaux : un état final peut être atteint de diverses façons à partir de conditions initiales différentes. Ceci fait place à la notion de subs­

titut fonctionnel. Il n'en reste pas moins nécessaire de postuler une finalité.

Le système ouvert, inspiré du modèle organique, permet de distinguer les systèmes animés des systèmes inanimés. Il ne suffit cependant pas à établir la spécificité du niveau socio-culturel. Les systèmes sociaux ne sont ni des systèmes mécaniques ni des systèmes homéostatiques : ce sont des systèmes humains; ils comportent toujours une dimension stratégique qui s'exprime le mieux au cours de processus. On a donc intérêt à prendre pour point de départ de l'analyse un processus et non un état d'équilibre ou un état stable. L'inter­

dépendance systémique se manifeste alors par les contraintes structurelles qui pèsent sur le processus. De tels systèmes sont certes des systèmes ou­

verts mais des systèmes ouverts d'un type particulier. Le concept de système ouvert, sans spécification supplémentaire, ne suffit pas à les caractériser.

Tout d'abord, ces systèmes ne sont pas seulement équifinaux : ils sont en ou­

tre "multifinaux" (Buckley, 1967, p. 60). Ils peuvent évoluer vers une variété d'états finaux. L'état final n'est pas pré-programmé comme dans les systè­

mes organiques. Ensuite, ces systèmes sont traversés en permanence par des tensions (Ibid. , p. 51). Ce sont ces tensions qui constituent la source de changements internes au système. Dans un système social, les processus d'institutionnalisation entraînent des décalages entre les buts propres des

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210

.

institutions ayant acquis un certain degré d'autonomie et les aspirations qui ont fait naître ces institutions. Ainsi, le fonctionnement normal des institu­

tions est une source permanente de tensions qui engendrent frustrations et stress sur le plan individuel et conflit sur le plan collectif. Ces tensions suscitent un processus ininterrompu de structuration et de réorganisation de structures. Ce type de système où l'interdépendance se manifeste par des tensions entre exigences contradictoires, correspond au modèle adapta­

tif complexe (Buckley, 1967, p. 40).

L'interdépendance est généralement considérée par les auteurs fonctionnalistes comme une catégorie dichotomique. Il y a ou il n'y a pas interdépendance. En d'autres termes, l'ensemble considéré est ou n'est pas un système. De cette manière, à partir du moment où on conceptualise une entité sociale comme un système, l'interdépendance devient une catégorie non problématique ; elle est une propriété postulée du système. En fait, l'in­

terdépendance peut être considérée comme une variable. On retrouve ici la notion de rapport social porteur d'influence, proposée par Dupréel (1948, p.

5) et développée par Henri Janne (1968, p. 14). Les systèmes ne présentent pas tous le même degré d'interdépendance. Tous les éléments d'un système ne sont pas également dépendants les uns des autres. Tous ne sont pas éga­

lement dépendants de l'ensemble. Tous n'apportent pas une égale contribu­

tion à l'ensemble. Les systèmes peuvent être à cet égard très différents les uns des autres. Pour Gouldner, à la notion de système se substitue ainsi une notion de "systémicité" (systemness) qui est fonction du degré d'interdépen­

dance (1973 c, pp. 206-207). Si l'on admet qu'un système puisse présenter un degré variable d'interdépendance, il n'est cependant pas indispensable de forger à ce propos un néologisme. Considérer l'interdépendance comme une donnée revient à postuler la réciprocité fonctionnelle entre les éléments des systèmes. Quand celle-ci est postulée au lieu d'être observée sur la base de ses manifestations empiriques, l'accent est mis sur les patterns symétriques de relations fonctionnelles. On perd de vue qu'il ne s'agit là que d'un cas par­

ticulier. La prise en compte des relations d'asymétrie fonctionnelle permet d'interpréter les relations d'exploitation comme des relations où il n'y a pas

(18)

de réciprocité de prestations (Gouldner, 1973 d, p. 233; Smart, 1976, p.

21).

Lorsqu'on cesse de prendre pour point de départ des analyses un état d'équilibre ou un état stable d'un système et qu'on y substitue la notion de processus, la stabilité des systèmes devient elle aussi une variable. In­

terdépendance et stabilité sont dès lors à considérer comme deux variables qui varient indépendamment l'une de l'autre. Elles définissent ainsi des ca­

tégories particulières de systèmes. Certains systèmes possèdent un haut niveau de stabilité mais un faible degré d'interdépendance. Ce faible degré d'interdépendance peut du reste contribuer à leur stabilité en freinant la pro­

pagation des éléments perturbateurs. Le cloisonnement institutionnel dont les conséquences ont été examinées par Dahrendorf (1972) en fournit un exem­

ple. Il contribue à maintenir les conflits du travail dans le secteur des rela­

tions industrielles et empêche qu'ils ne dégénèrent en antagonismes généra­

lisés. A l'inverse, il ne manque pas de systèmes où l'interdépendance des éléments est très forte mais dont le niveau de stabilité est faible. Les sys­

tèmes de planification centralisée du type soviétique sont typiques à cet égard. L'interdépendance des composantes y est très élevée. Toute erreur de planification s'y répercute de proche en proche pour provoquer une insta­

bilité chronique au stade des circuits de distribution (Brémond et Lidsky, 1976). Il s'agit d'un exemple de processus de type "cercle vicieux". Dans ce cas, l'interdépendance compromet la stabilité en favorisant la cumulativité des processus déstabilisateurs.

Si l'on accepte l'idée que l'interdépendance des éléments d'un sys­

tème et la stabilité de ce système sont des variables qui ne varient pas néces­

sairement dans le même sens, on est amené à penser que le système concep­

tualisé par les fonctionnalistes ne constitue qu'un cas particulier qui ne méri­

te peut-être pas d'être érigé en type idéal. Le degré d'interdépendance est en effet le reflet du niveau d'intégration systémique (Cohen, 1968, p. 130).

Tous les systèmes ne sont pas également intégrés. En mettant l'accent sur leur intégration et leur stabilité, on se condamne à ne comprendre les varia­

tions empiriques de l'interdépendance que comme des déviations par rapport

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212

.

à un modèle unique, censé rendre compte de leur fonctionnement normal.

6. Le concept de fonction et l'adaptation du système

L'usage du concept de fonction - cela a été répété à suffisance - exige le recours au concept de système. Le concept de fonction n'a de sens pour l'analyse sociologique que si l'on peut en préciser le cadre de référen-

(5)

ce . Il faut pouvoir répondre aux questions : fonction pour quoi ? fonction par rapport à quoi ? La définition même du concept recèle toutefois une am­

biguïté. Pour Merton, on l'a vu, la fonction est une contribution "à l'adapta­

tion ou à l'ajustement d'un système donné” (1968 c, p. 105). Ce que la défini­

tion ne précise pas, c'est ce qu'il faut entendre par adaptation ou ajustement du système. Il y a deux manières de résoudre le problème. On peut tout d'a­

bord considérer l'adaptation ou l'ajustement comme un processus d'amélio­

ration des performances du système. Cette amélioration des performances peut être appréciée par rapport à des exigences fonctionnelles du système.

C'est la manière de Parsons. On court cependant le risque de s'empêtrer dans un raisonnement tautologique. Les attributs du système qui correspon­

dent à ce que l'on peut appeler des exigences fonctionnelles, participent en effet de sa définition. On est ainsi conduit assez facilement à considérer comme fonctionnel tout ce qui, à un moment donné, fait partie d'un système.

Le danger a été perçu par Merton lui-même (1948., pp. 164- 168). Lorsqu'il s'agit d'un système social, on peut chercher à apprécier l'amélioration des performances du système en se fondant sur la manière dont il satisfait les besoins des participants. On se trouve toutefois confronté alors à une autre difficulté. Les besoins individuels sont pour une large part induits par le sys­

tème lui-même selon un principe de type homéostatique. On pourrait bien sûr décider d'apprécier les performances du système d'après son aptitude à sa­

tisfaire les besoins qu'il a suscité; cela n'est pas logiquement contradictoire.

EL devient cependant extrêmement difficile de décider si, au total, il peut être question d'une amélioration des performances du système. Ceci implique en

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effet un jugement sur le caractère fonctionnel ou dysfonctionnel des besoins suscités. A ce stade, on commence à tourner en rond. Pour échapper aux contradictions, on est amené en effet à postuler que ce qui est suscité par le système a un caractère fonctionnel. Ceci n'aide guère à voir clair. Aucu­

ne de ces options ne paraît sûre. Il reste alors la seconde manière de résou­

dre le problème. Elle consiste à envisager l'adaptation ou l'ajustement par rapport à l'environnement du système. Un processus adaptatif est alors con­

çu comme un processus qui assure le maintien du système au sein de son en­

vironnement. A première vue, on se trouve ainsi sur un terrain plus ferme.

Pour arriver à définir sur cette base une procédure de recherche dépourvue d'équivoques, il est toutefois indispensable de définir avec le maximum de précision les limites du système ainsi que son environnement. La manière dont cela est fait exerce en effet une influence sur les critères qui permet­

tent de juger du caractère adaptatif ou non adaptatif d'un processus. Quand un parti politique modifie sa charte doctrinale, il se redéfinit en tant que

système. Les aspects idéologiques sont en effet partie intégrante du systè­

me. Est-ce un processus adaptatif ou non ? Quand l'Eglise catholique modi­

fie sa liturgie, est-ce un processus adaptatif ou une stratégie auto-destruc­

trice ? Le Concile Vatican II y a vu un processus adaptatif. Les intégristes groupés autour du Cardinal Lefèbvre sont d'un avis opposé. Dans l'un et l'au­

tre cas, ce qui est en cause c'est l'appréciation de ce qui est essentiel à la définition du système. Au-delà d'un certain seuil de changement, assure-t- on encore la "survie" du système ou se trouve-t-on en présence d'un autre système ? Par voie de conséquence, ce qui contribue au changement, est-il adaptatif, fonctionnel, ou au contraire dysfonctionnel ? Pour formuler à cet égard un jugement qui ne fournisse pas matière à des controverses sans fin, il importe de présenter avec clarté les présupposés du chercheur. Ceux-ci, par la force des choses, ne peuvent coïncider avec la "définition de la situa­

tion" de tous les groupes concernés. La manière dont on délimite l'environ­

nement du système est tout aussi importante. Homans, analysant la situation du groupe expérimental de l'usine de Hawthorne (1951) choisit de considérer le reste de l'usine comme l'environnement du système social formé par ce

groupe. Dès lors, l'adaptation du système est définie comme son aptitude à

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214

.

se maintenir comme groupe distinct. Toute conduite y contribuant est ensui­

te qualifiée de fonctionnelle. Si l'environnement avait été défini de manière plus large, ce seraient vraisemblablement les variations de l'output de pro­

duction qui auraient fourni le critère de l'adaptabilité du système.

Par le recours aux termes "adaptation" et "ajustement", Merton vise à introduire un élément dynamique dans l'analyse. Selon la définition qu'il propose du concept de fonction, il ne s'agit plus de perpétuer le systè­

me dans un environnement immuable mais de l'adapter à des conditions va­

riables. Ainsi, la fonction n'est plus ce qui contribue à maintenir ce qui est mais bien ce qui opère les transformations requises par l'adaptation. Cette conception est séduisante. Elle fait échapper le fonctionnalisme au statisme de schémas de pensée développés au contact des sociétés sans écriture et introduit une conception dynamique de l'équilibre. Quand on examine de plus près la notion d'"adaptation du système", on se rend cependant compte que l'adaptation se ramène finalement au maintien ou à la "survie" du système.

L'analogie organique est ici très claire. Un mécanisme adaptatif est un mé­

canisme qui permet à un organisme biologique de se maintenir en vie en lui permettant d'affronter les conditions changeantes de l'environnement. Dans le cas d'un organisme biologique, on dispose cependant de critères pour dé­

finir l'adaptation. A défaut d'adaptation, l'organisme meurt. Si un organis­

me biologique possède, en tant que système, la propriété d'équifinalité, il ne possède pas celle de multifinalité. Si certaines conditions ne sont pas remplies, on peut prédire avec certitude la mort de l'organisme, c'est-à- dire la désintégration du système. EL n'en va pas de même pour les systèmes sociaux. Sauf à envisager des circonstances cataclysmiques, les systèmes sociaux ne meurent pas; ils changent, ils évoluent. On n'a donc généralement pas de critères pour circonscrire le processus d'adaptation. La chute de la température du corps humain au-dessous d'un certain niveau est l'indice de l'inaptitude d'un mécanisme homéostatique à assurer la survie de l'organis­

me. Le système cesse d'exister. La Révolution d'Octobre en revanche peut être considérée comme l'événement décisif qui marque la fin d'un système ou comme un mécanisme adaptatif de la société russe. Tout est ici affaire

(22)

de définitions et de points de vue. En fait, les seuls systèmes auxquels l'ap­

pareil conceptuel du fonctionnalisme s'applique sans problème sont les sys­

tèmes biologiques. A la différence des systèmes physiques, ces systèmes possèdent des mécanismes d'auto-régulation (Nagel, 1972, p. 301). A la diféérence des systèmes sociaux, il y a des limites strictes à leurs possi­

bilités d'adaptation. Ceci ne signifie pas qu'il soit impossible de donner un sens précis à la notion d'adaptation d'un système social. Pour ce faire, il est néanmoins indispensable d'introduire davantage de spécifications qu'on n'en trouve généralement dans les exposés utilisant le langage du fonction­

nalisme.

Il est extrêmement difficile de préciser suffisamment les termes de référence du concept de fonction pour éliminer tout jugement de valeur implicite dans son usage. C'est probablement plus difficile encore lorsqu'il s'agit du concept de dysfonction. Norbert Elias considère ce concept comme

"inutilisable pour la recherche sociologique" (1972, p. 200, note 11). Selon lui, ce concept mertonien comporte inévitablement un jugement de valeur.

En outre, il se définit par rapport à la représentation idéalisée d'une société harmonieuse et statique qui ne correspond pas à la réalité observable (Ibid. ).

Ces affirmations péremptoires ont quelque chose d'excessif. Elias lui-même a recours à la notion de "fonctionnement insuffisant" (Ibid. , pp. 92 et 200) qu'il a beaucoup de mal à distinguer du concept de "dysfonction". Il n'en res­

te pas moins que ce dernier concept présente des difficultés d'application par- ticiolières. Si un élément fonctionnel contribue à l'adaptation d'un système, un élément dysfonctionnel - assez logiquement - aura l'effet inverse. C'est dans ce sens que le terme a été employé plus haut. Si toutefois la distinction n'est pas clairement opérée entre maintien, adaptation et changement du sys­

tème considéré - et nous avons vu que cette distinction n'est pas simple à ef­

fectuer - on est facilement conduit à qualifier de dysfonctionnel tout élément favorisant le changement' et à y associer une connotation défavorable. Mer­

ton s'engage incontestablement dans cette voie. "Le concept de dysfonction. . . note-1-il "fournit une approche analytique à l'étude de la dynamique et du chan gement" (1968 c, p. 107). Il précise dans le même temps que ce concept im­

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216

.

plique tensions psychiques, stress de même que tensions sur le plan struc­

turel (Ibid. ). Associer le concept de dysfonction avec tensions et stress et ne pas y associer le concept de fonction est évidemment extrêmement dan­

gereux. Ce qui est fonctionnel peut comporter des tensions psychiques et sociétales tout autant que ce qui est dysfonctionnel, à moins précisément que des jugements de valeur implicites ne s'introduisent dans l'analyse.

Dès que l'on cesse de confondre le système social de référence avec la société prise dans son ensemble, un fait social peut avoir des consé­

quences fonctionnelles pour un secteur de la société et dysfonctionnelles pour un autre. En d'autres termes, il peut être fonctionnel pour un segment social considéré comme un système et dysfonctionnel pour un autre. L'attribution simultanée de caractéristiques fonctionnelles et dysfonctionnelles à un même phénomène entraîne la nécessité d'évaluer la balance nette des conséquences de ce phénomène. Envisagé du point de vue de la société globale, est-il au total plus fonctionnel que dysfonctionnel ou l'inverse ? Merton admet l'impor­

tance du problème (1968c, p. 105) mais n'offre aucune indication quant à la manière dont il entend le résoudre. En fait, aucune solution satisfaisante n'a été trouvée jusqu'à présent. On ne dispose d'aucune possibilité d'élaborer une arithmétique générale des fonctions et des dysfonctions. Tumin se demande à cet égard s'il faut considérer l'élaboration d'un indice global comme provisoi­

rement hors de portée ou comme impossible pour des raisons inhérentes au problème posé (1965, p. 381). Il semble bien que le problème n'ait pas de so­

lution. Chaque sous-système a sa logique propre. Ce qui est fonctionnel à son niveau ne l'est pas nécessairement au niveau de la société globale. Au surplus, chaque groupe, conceptualisé comme un sous-système, à sa straté­

gie propre dont nul ne peut prédire si elle s'avérera à long terme adaptative ou non. L'élaboration d'un indice global de fonctionnalité se heurte à des dif­

ficultés du même ordre que celles rencontrées lorsqu'on tente de mettre au point une mesure du bien-être général ou de calculer un produit national net en tenant compte de l'impact négatif des nuisances . Quand on essaie d'éta­(7) blir un indice fondé sur des données hétéroclites, on est obligé de se livrer à des manipulations conceptuelles qui laissent une grande part à l'arbitraire du chercheur.

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7. L'importance fonctionnelle

Le concept de fonction fournit le critère de l'importance des pro­

cessus qui affectent un système. Par définition en effet, un élément fonction­

nel est important pour un système : il contribue à son maintien en tant que système. Inversément, un élément dysfonctionnel est important pour la trans­

formation du système. En revanche, un élément non fonctionnel n'est impor­

tant à aucun point de vue : il ne contribue ni au maintien ni à la transformation d'un système. Les processus affectant les éléments fonctionnels ont donc une importance du point de vue systémique. Cela étant, on a parfois essayé de distinguer des degrés dans l'importance fonctionnelle. A première vue cela paraît aller de soi. Si ce qui est fonctionnel est important, il devrait être pos­

sible de classer les éléments fonctionnels selon une hiérarchie d'importance ; du plus au moins important. C'est l'idée qui est à la base de la théorie de Davis et Moore sur la stratification sociale. On connaît le raisonnement : cer­

taines positions sociales sont fonctionnellement plus importantes que d'autres;

on leur associe des récompenses sociales plus élevées. Les difficultés com­

mencent cependant quand on essaie de trouver des critères adéquats pour dé­

terminer l'importance fonctionnelle. On peut s'y prendre de deux manières : ou bien on se fonde sur les normes et valeurs de chaque culture ou bien on cherche des données empiriques permettant d'établir l'importance de la con­

tribution apportée à la "survie" du système social (Huaco, 1963, pp. 803-804).

En s'y prenant de la première manière, on est conduit à adopter comme critè­

res d'importance les symboles de statut social associés aux positions élevées dans la société en question. Ceci revient à légitimer la hiérarchie sociale existante en la justifiant après coup sur la base de l'importance fonctionnelle.

L'origine d'un état de fait est ainsi expliquée par le résultat. En cherchant dans la réalité empirique des critères d'appréciation indépendants des normes et valeurs, on est amené à retenir deux éléments : l'unicité fonctionnelle et le nombre de positions dépendantes de la position à évaluer. Déclarer une posi­

tion sociale fonctionnellement unique, c'est poser que sa contribution au main­

tien du système est unique. Un tel jugement repose sur le postulat - invérifia­

ble - qu'il n'existe pas de substitut fonctionnel imaginable. Aussi bien, une

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218

.

des critiques faites à la théorie de la stratification sociale de Davis et Moore est qu'elle ne tient pas compte de l'existence de substituts fonctionnels possi­

bles. Se fonder sur le nombre de positions sociales dépendantes, c'est pren­

dre pour critère d'importance fonctionnelle un aspect de la hiérarchie sociale déjà constituée. C'est adopter à nouveau une forme de raisonnement circulai­

re. Quand on compare des propositions fonctionnalistes ayant trait à diffé­

rents aspects de l'inégalité sociale, on est amené à douter de la possibilité de distinguer des degrés d'importance fonctionnelle. Pour Herbert Gans (1972), on s'en souviendra, la pauvreté est fonctionnelle. Autrement dit, un ensemble de positions sociales inférieures est important pour le maintien du système. D'autre part, un certain nombre de positions sociales élevées sont élevées parce qu'elles sont considérées comme fonctionnellement importan­

tes. Entre les unes et les autres, existe-1-il une possibilité de comparaison ? Se hasarderait-on à dire qu'une position sociale élevée est X fois plus impor­

tante fonctionnellement qu'une position sociale inférieure ? Ou essaierait-on de calculer combien de travailleurs immigrés il faut pour obtenir l'équiva­

lent fonctionnel d'un ministre ? On voit à quelles absurdités ce genre de rai­

sonnement, poussé à l'extrême, peut nous mener.

8. Le rôle des valeurs et des normes

La finalité systémique postulée par le recours au concept de fonc­

tion implique la conceptualisation de la société comme un tout relativement harmonieux, constitué de parties interdépendantes et complémentaires. Com­

me l'observe Henri Janne, le modèle fonctionnel découle d'une "mise en co­

hérence" (1975, p. 512). Dans un tel modèle, les valeurs et les normes jouent un rôle central. Les membres d'une société ont des valeurs communes d'où dérivent des normes de comportement qui sont en quelque sorte les règles du jeu. Ces règles du jeu sont inculquées aux survenants aux divers stades de la vie par différents agents socialisateurs. Sur le plan des relations inter­

(26)

individuelles, ceci se traduit par le jeu des rôles et des attentes de rôles.

A cet égard, le normal devient normatif. Les attentes de rôles sont fondées sur ce qui est considéré comme "normal", c'est-à-dire sur ce qui se produit généralement. Elles ont un caractère normatif en ce sens qu'elles exercent une pression diffuse tendant à confiner les comportements dans des patterns de conduite normale ; les rôles. Ceux-ci sont toujours le produit de l'inter­

action entre le normal et le normatif : ce qui se fait devient ce qu'il convient de faire et ce qu'il convient de faire influence ce qui se fait. Les attentes de rôles sont assorties de sanctions sociales; celles-ci constituent le prix de la non-conformité. L'individu se sent d'autant plus libre qu'il a intériorisé les normes de comportement de son entourage. Un tel édifice intellectuel fournit une théorie non coercitive de l'ordre social. La coercition n'y constitue en effet qu'un cas-limite, la plus grande part de la conformité étant expliquée par le jeu subtil des pressions normatives. Disons-le tout de suite : une tel­

le vision non coercitive de l'ordre social est un élément indispensable de tou­

te analyse sociologique. Elle est indispensable pour comprendre par exemple pourquoi il n'y a pas davantage de vols dans les grands magasins ou pourquoi tant de gens prennent encore la peine de payer le prix de leur parcours dans les transports publics. Cette vision des choses a toutefois ses limites. Elle n'offre aucune interprétation de la non-conformité, des conflits de rôles, de l'évolution des normes. Dans la conception hyper-normative du fonctionnalis­

me, la non-conformité, la déviance, les conduites innovatrices ne peuvent être réconciliées avec une finalité systémique redéfinie que lorsqu'elles ont

"fait école". A ce moment, elles sont réinterprétées en termes d'interaction du normal et du normatif ; conformisme de l'anti-conformisme, conformité aux normes d'une subculture, avant-gardisme, etc. Cette impuissance de l'ap­

proche fonctionnaliste fondée sur le postulat finaliste à rendre compte de la non-conformité à la norme, est liée à diverses présuppositions implicites que l'on néglige généralement de mettre à l'épreuve des faits.

Tout d'abord, on accepte peut-être trop facilement l'idée qu'il y a toujours des attentes de rôles prêtes pour toute occasion. Or, rien n'est moins sûr. Les attentes de rôles prennent leur source dans ce qui est considéré com­

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220

.

me normal. Elles impliquent donc qu'on ait eu l'occasion de se familiariser avec un certain type de situations afin de dégager le normatif du cognitif.

On peut imaginer une société stable, homogène, de dimensions limitées, reposant sur une division du travail rudimentaire, où il soit possible de développer des attentes de rôles claires pour tous les types d'interaction qu'on peut rencontrer dans une vie d'homme. Dans nos sociétés modernes, il y a cependant pour chacun d'entre nous de larges "pans d'ombre", de mial- tiples situations d'interaction auxquelles nous ne sommes pas préparés et pour lesquelles nous ne disposons pas d'attentes de rôles précises à l'égard du partenaire éventuel. Dans un tel contexte, l'acteur social dispose fréquem­

ment d'une certaine marge de manoeuvre dans l'élaboration de ses comporte­

ments. L'incertitude normative favorise les conduites innovatrices. Celles- ci à leur tour remettent en question ce qui est considéré comme normal et ébranlent les mécanismes de contrôle social. L'affaiblissement des modèles de comportement peut être une source d'anxiété sur le plan individuel; les

"chemins de la liberté" sont aussi ceux de la névrose . . . Observons que les rôles les plus traditionnels comportent à notre époque une large part d'incer­

titude. Nombre de mères ne savent plus comment élever leurs jeunes enfants.

Peut-être ne le savaient-elles pas davantage autrefois mais elles croyaient savoir. Elles détenaient un savoir empirique et faisaient l'objet d'attentes de rôles précises. Actuellement, privées de la foi dans les recette socialement transmises et délivrées de la tyrannie des attentes normatives de l'entourage, elles se plongent dans les ouvrages de vulgarisation scientifique et consultent les spécialistes qui les renforcent dans le sentiment de leur incompétence.

Une autre présupposition généralement admise sans discussion con­

cerne la possibilité de percevoir correctement les attentes de rôles. On con­

sidère trop souvent - et c'est certainement le cas dans le modèle de Parsons - que l'appartenance à une même société suffit à dépouiller les attentes de rôles de toute ambiguïté. U suffit pourtant de regarder autour de soi : la vie est pleine d'occasions où des attentes de rôles existent à notre égard alors que nous sommes incapables de les reconnaître ou de les comprendre. La stratégie des relations amoureuses est en grande partie basée sur des péri-

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péties de ce genre. Et que dire des règles de savoir-vivre les plus banales à propos desquelles nous sommes dans l'incertitude quant à ce que l'on at­

tend réellement de nous I Qui, par exemple, n'a pas été confronté avec les problèmes épineux posés par l'usage du "tu" et du "vous" ?

Le rôle des normes dans la vie sociale est une autre source de présuppositions implicites que l'on a intérêt à remettre en question. On ac­

cepte généralement l'idée que le respect des normes constitue la condition du maintien de la stabilité d'un système social. Il ne manque pourtant pas d'exemples montrant que c'est souvent l'existence d'un écart généralisé entre une norme formelle et la pratique sociale, qui assure la stabilité d'un systè­

me. Prenons le cas de l'avortement. Dans de nombreux pays, un modus vi­

vendi s'est créé entre une législation répressive et une pratique relativement tolérante. C'est quand on cherche à mettre la norme en accord avec la pra­

tique que surgissent des tensions. Un conflit éclate entre deux valeurs incom­

patibles : le respect inconditionnel de la vie et le droit à être maître de son propre corps. C'est un peu par esprit de simplification ou par facilité de lan­

gage qu'on parle du système de valeurs communes à une société donnée. A un certain niveau d'abstraction, on peut parler d'une valeur commune aux so­

ciétés constitutionnelles-pluralistes (Aron, 1965, pp. 111 et ss. ). : il s'agit du droit à adhérer à des valeurs contradictoires. En fait, la vie sociale s'or­

ganise de manière précaire autour de valeurs antagoniques. Les différentes catégories de la population n'ont pas les mêmes échelles de valeurs. Telle valeur qui sera primordiale dans un milieu, sera secondaire dans un autre milieu. Au surplus, nombreux sont ceux dont la vie est fondée sur le respect de valeurs contradictoires. Dans ces conditions, il faut bien faire quelques

"accommodements avec le ciel". Un autre exemple du même ordre est celui de la doctrine de l'Eglise catholique en matière de contraception. De manière répétée, les autorités ecclésiastiques ont condamné la contraception orale.

On sait pourtant que la règle est transgressée à grande échelle par les fidèles.

Dans les conditions du moment, l'Eglise - considérée comme un système - fonctionne sur cette base.

Figure

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Références

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