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Paul-Gérard Schoch : témoignage

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Academic year: 2021

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HAL Id: hal-02833252

https://hal.inrae.fr/hal-02833252

Submitted on 7 Jun 2020

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Paul-Gérard Schoch : témoignage

Denis Poupardin, Paul-Gérard Schoch

To cite this version:

Denis Poupardin, Paul-Gérard Schoch. Paul-Gérard Schoch : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, témoignages, 7, Editions INRA, 198 p., 2002, Archorales, 2-7380-1021-0. �hal-02833252�

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P.G.S. — Je suis né en 1940, dans une famille alsacienne. Mes parents étaient enseignants et les frères de mon père étaient tous des médecins intéressés par l’homéopathie. J’ai passé mon enfance dans un village proche de Strasbourg, puis à Colmar. J’ai eu la chance de faire dans cette ville des études dans un lycée remarquable où l’enseignement était de très bon niveau : les professeurs de sciences naturelles avaient la particularité, en effet, d’être d’anciens instituteurs qui avaient passé le concours d’agréga- tion. Les Allemands, qui s’étaient repliés sur Colmar, n’avaient pu emporter, après la défaite, tout le matériel pédagogique qu’ils avaient apporté si bien que les élèves du lycée Bartholdi que je fréquen- tais alors ont eu la chance de bénéficier d’un microscope excellent par élève, ce qui n’existait nulle part ailleurs.

Tout en poursuivant mes études, j’ai fait du scoutisme aux éclaireurs unionistes, développant des qualités qui m’ont été par la suite fort utiles à l’INRA et dans la vie.

J’ai préparé le concours d’entrée à l’Institut National Agronomique au lycée du Parc à Lyon qui obte- nait des résultats bien supérieurs à celui de Nancy. J’ai connu à cette époque (de 1959 à 1961) la vie d’internat que j’ai assez peu appréciée, ayant acquis très jeune le goût de la liberté. Je dois dire que j’ai été éprouvé à cette époque par le décès accidentel de mes deux meilleurs copains qui se sont noyés dans le Rhône entre l’écrit et l’oral du concours. Ayant dû procéder à la reconnaissance des corps avec le proviseur, je n’avais pu préparer les épreuves orales. J’ai été reçu néanmoins à Grignon, en 1961, dans les tout premiers.

L’enseignement dans cette école était alors assez désastreux. Le corps enseignant était encore large- ment celui de l’après-guerre. Comme mes camarades qui avaient été reçus à l’Agro avaient le même sentiment que moi, je me suis fait finalement une raison et ai pris mon mal en patience. Les meilleurs enseignants que j’ai eus étaient des chargés de cours qui venaient de l’INRA. C’est ainsi que je me suis aperçu que l’INRA était une institution sérieuse. Rémi Durand, qui enseignait la bioclimatolo- gie en première année avait beau, sans doute, être assez ennuyeux, son cours était remarquablement structuré, orienté sur les applications de la physique à la biologie. Enfin des éléments qui m’appa- raissaient rigoureux (des courbes, des tableaux de chiffres) étaient introduits dans l’étude de la bio- logie !

La bioclimatologie m’a attiré davantage que la zoologie qui demeurait une "discipline de tiroirs", dépourvue de logique claire. Dès la première année, j’ai su que ce serait vers elle que je m’oriente- rais, à la fin de ma scolarité. J’avais envisagé un temps de compléter ma formation en ce domaine en allant suivre les cours de l’ESAT (l’école supérieure d’agronomie tropicale) pour aller éventuellement me promener au loin. Mais Durand m’avait conseillé de venir plutôt à l’INRA. Comme il était ques- tion de créer un laboratoire de bioclimatologie en Guadeloupe, il m’avait laissé entendre que je pour- rais toujours y aller s’il m’en prenait l’envie. Cet argument, repris par Jean Boulaine, professeur de pédologie à Grignon (qui m’avait mis en relation avec Roger Bouchet), m’a convaincu en 1963. C’est ainsi que j’ai été recruté avec Pierre Cruiziat, comme ACS (1), en même temps qu’Alain Perrier et Alain Daudet, qui sortaient tous deux de l’Agro. Le département de bioclimatologie ne comportait alors que 8 scientifiques dont le plus jeune à Versailles était Sané de Parceveaux. Philippe Chartier et Gérard Guyot, qui en faisaient également partie, étaient retenus ailleurs par leurs obligations mili- taires. Les seuls qui se trouvaient alors en activité étaient Henri Geslin, Marc Hallaire, Roger Bouchet, Rémi Durand et Sané de Parceveaux.

D.P — H. Geslin était à cette époque le chef de ce département. Comment vous avait-il accueilli lorsque vous êtes arrivé à l’INRA ?

ARCHORALES-INRA – CASSETTESDATN° 145-1 ET145-2 Propos recueillis par D. Poupardin

S choch Paul-Gérard ,

Avignon, le 24 Mars 1997

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P.G.S. — H. Geslin était, pour moi, comme une sorte de grand-père. Considérant Hallaire et Bouchet un peu comme ses fils, il se montrait intraitable avec eux. Mais les 4 nouveaux ASC qui étaient arrivés dans son laboratoire n’étaient pour lui que des petits-enfants auxquels il était prêt à tout pardonner.

H. Geslin était très bienveillant à notre égard. C’était un homme rude, mais qui nous a toujours témoigné beaucoup d’affection et nous a initié à une grande rigueur. Il tenait notamment à ce que nous soyons toujours à l’heure. Le matin, il passait dans les labos pour vérifier que tous étaient au travail, mais le soir à 6 heures, il déclarait : "Maintenant c’est fini ! Si vous n’avez rien fait de votre jour- née, c’est trop tard ! Mieux vaut essayer à présent d’aller vous divertir ailleurs !" Bien qu’il ait disparu déjà depuis longtemps, je lui ai dédié plus tard ma thèse d'État, étant reconnaissant pour tout ce qu’il m’avait apporté. J’ai été sensible, notamment à son attention aux problèmes humains (2), même s’il a pu se montrer parfois assez odieux avec des gens comme Bouchet et Hallaire auxquels il souhai- tait donner "une bonne éducation".

De tout temps, il a été question de rattacher la bioclimatologie (département considéré toujours comme n’ayant pas atteint la taille critique) à l’agronomie, notamment quand S. Hénin s’est trouvé à la tête de ce dernier département. Lors du départ à la retraite d'H. Geslin, la fusion de ces deux départements a failli se réaliser. Mais P. Cruiziat a fait, alors un petit discours très humoristique sur les particularités du département que H. Geslin avait dirigé. Jean Bustarret a déclaré, après l’avoir lu, qu’il ne pouvait se résoudre à faire disparaître un département qui avait autant d’humour et d’esprit de corps ! C’est l’époque à laquelle Hallaire a remplacé H. Geslin, ce qui a permis à la bioclimatolo- gie de conserver son identité.

D.P — L’unité du département ne venait-elle pas beaucoup du fait que ses représentants avaient reçu la même formation ?

P.G.S. — J’ai fait partie de la première promotion de Grignon qui a porté le titre d’ingénieur agronome, après la réforme Pisani. Comme il n’y avait pas de bioclimatologie à Grignon, P. Cruiziat et moi avons été envoyés suivre à l’Agro les cours de troisième année d’André Vernet, avec A. Daudet et A. Perrier.

Nous suivions, par ailleurs, à Grignon un cours assez bidon sur l’origine des plantes dispensé par le professeur Lucien Guyot et les cours des professeurs Georges Lemée et Jean Guinochet (3), à Orsay.

Nous assistions également aux cours de bioclimatologie de de Félice à la Sorbonne. Les déplace- ments d’un endroit à l’autre qui avaient lieu dans ma 4 CV Renault ou dans la 2 CV de Perrier ont fait disparaître les distinctions entre nos écoles d’origine et resserré si bien les liens qui nous unis- saient que nous avons passé ensemble des vacances dans un chalet des Vosges. Nous avions sympa- thisé avec Jean Chaussat qui devait être chargé de cours à l’Agro. Daudet et Cruiziat circulaient dans ma voiture tandis que Perrier transportait dans la sienne son épouse et son bébé. Chaussat qui voya- geait en train et que nous récupérions à la gare gardait à l’hôtel le bébé. C’est ainsi que nous avons pu visiter ensemble les villes d’Avignon (4) et d’Antibes ainsi que les installations du Bas Rhône- Languedoc et du Canal de Provence.

Nous avons pu passer ainsi une troisième année d’école fort sympathique et ouverte largement sur le monde. Si nous disposions d’une grande liberté pour nous former, nous étions toutefois au cou- rant des préoccupations de l’INRA qui nous payait (5) et au sein duquel nous allions devoir tra- vailler. Durant les vacances de Pâques, le laboratoire de bioclimatologie nous avait demandé d’aider notamment un jeune chercheur Gérard Guyot qui travaillait sur les brise-vent à faire des mesures de vitesse et de direction du vent. Avec deux voitures de service, nous étions partis, en Bretagne, armés d’anémomètres et d’enregistreurs divers. Nous étions chargés de mesurer, à une heure précise, une série de paramètres, mais aucun de nous n’avait de montre. Il a fallu que l’un de nous passe d’un groupe à l’autre pour annoncer le moment auquel il fallait nous mettre en action. C’est dire les moyens très rudimentaires dont les bioclimatologistes disposaient alors et du caractère largement improvisé des opérations auxquelles ils procédaient.

J’ai eu toujours la chance de trouver sur ma route de bons indicateurs. C’est sur les conseils de l’un d’eux que je suis entré à l’INRA, après quelques mois de service militaire féconds à l’IRAT, dans un laboratoire de bioclimatologie au Sénégal où j’ai pu aborder les problèmes d’évapotranspiration et faire la connaissance de la formule de Piche corrigé (6).

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D.P — Quand avez-vous passé le concours d’assistant ?

P.G.S. — A mon retour du service militaire, en 1966, je me suis présenté au concours d’assistant. Il y avait bien des gens qui pouvaient être recalés mais ce n’était pas bien grave pour moi parce qu’à l’époque j’avais reçu des propositions d’embauche de Rhône-Poulenc. Il est clair que les perspectives de recru- tement et d’avancement, dont a bénéficié ma génération, sont sans rapport avec celles qui existent aujourd’hui. Reçu au concours, j’ai fait comme tout le monde à l’époque mes armes au Centre de Versailles, dans un bâtiment séparé des laboratoires de pathologie et de zoologie, en face duquel se dressaient les laboratoires d’amélioration des plantes et d’agronomie.

Rapidement, j’ai été chargé de m’occuper de problèmes de croissance des plantes. C’était l’époque où P. Chartier, de retour du service militaire, avait fait un modèle de la photosynthèse du couvert végétal. Comme la surface foliaire était un paramètre fort mal connu, j’avais été chargé de mettre au point des méthodes pour mieux le prendre en compte. La bioclimatologie se trouvait à l’interface de la physique et de la biologie. J’étais moins à l’aise que Perrier ou Daudet dans les calculs de méca- nique des fluides, les mouvements de convection. Aussi me suis-je intéressé davantage à l’évolution des couverts végétaux.

Mais comme je m’étais fiancé puis marié entre-temps avec une lyonnaise, j’ai éprouvé le désir d’être affecté à Avignon en attendant la fin des études de médecine de ma femme pour partir en Guadeloupe. Jeune assistant, j’ai continué à m’intéresser à la définition et à la mesure des indices foliaires. Mais comme il m’apparaissait absurde de s’intéresser à la croissance des feuilles, sans savoir ce qui se passait au niveau microscopique, j’ai éprouvé le besoin de regarder de plus près ce qui se passait au moment des divisions cellulaires. Il se trouve qu’avec Claude Flanzy qui était chargé de recherche en technologie des produits végétaux et Pierre Mas qui était un ingénieur en pathologie, nous avons décidé de suivre à Marseille le DEA de morphologie végétale et de physiologie cellulai- re que dirigeaient Gaston Ducet (7) et René Buvat (8). Ce n’était pas chose facile parce qu’il fallait se rendre, en 4 L, avec d’autres étudiants, de Saint-Jérôme à Lumigny pour suivre les cours qui nous étaient donnés. C’est dans ces conditions fatigantes, mais dont j’ai gardé néanmoins un bon souve- nir, que j’ai entrepris de préparer une thèse de troisième cycle.

D.P — Votre intérêt ne se portait-il pas davantage alors sur des questions de physiologie végétale que sur des questions bioclimatologiques au sens étroit du terme ?

P.G.S. — Non, pas vraiment ! Les travaux auxquels j’ai participé (par exemple l’étude de la croissance des feuilles) ont toujours été effectués en relation avec des facteurs climatiques. Ce que j’ai étudié au cours de ma carrière a toujours concerné les problèmes de rayonnements solaires ou artificiels.

Lors de mon premier passage à Avignon, j’ai vu se construire la station de bioclimatologie actuelle.

Je me suis trouvé être le premier chercheur à être affecté chez Jacques Damagnez. Il y avait déjà quelques ingénieurs en poste dans les baraquements en bois qu’il occupait alors. Mais ce n’est que plus tard que Gérard Guyot, puis Christian Samie sont venus nous rejoindre.

D.P — Votre départ pour les Antilles s’est-il trouvé retardé par la préparation de votre thèse et les tra- vaux que vous meniez par ailleurs ?

P.G.S. — Non parce qu’André Cauderon, inspecteur général, de retour des Antilles, a tenu à ce que j’y parte rapidement, alors que je n’étais qu’assistant et qu’Hallaire aurait préféré que je n’y parte qu’une fois devenu chargé de recherche (9). Mais A. Cauderon comptait sur moi pour régler les problèmes qui se posaient là-bas, tant dans la gestion que dans les rapports humains, mettant probablement plus d’espoirs dans les qualités que j’avais acquises dans le scoutisme que dans mes compétences scien- tifiques.

Lorsque je suis parti en Guadeloupe, le 21 Janvier l970, il n’y avait à l’époque que 7 stations de recherche : l’amélioration des plantes, la pathologie, la zoologie, la bioclimatologie, la zootechnie, la technologie et l’agronomie. L’administrateur du Centre recevait alors des crédits spéciaux pour y faire venir en mission 14 personnalités françaises, par an, pendant une quinzaine de jours prêtes à nous

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donner un coup de main. Cette mesure, prise par Raymond Février (10), s’est révélée excellente.

Chaque service pouvait inviter, en effet, sur place, deux personnalités par an.

C’est ainsi que G. Ducet est venu souvent en Guadeloupe, à la station de bioclimatologie (11), dis- cuter de nos orientations et participer aux manipulations en cours. Comme nous possédions des chambres de photosynthèse et qu’il était spécialiste des mitochondries de la pomme de terre, il s’était mis à travailler sur l’igname. Les “missionnaires” qui venaient en Guadeloupe étaient entièrement au service des unités qui les avaient invités. Ne pouvant prétexter de coups de fils à donner ou d’autres rendez-vous, ils étaient "exploités" sur place, au maximum (12). Quand nous lisions dans les comptes-rendus des conseils du département de Bioclimatologie que les chercheurs de la rue Claude Bernard se plaignaient de leur isolement scientifique, cela nous faisait quelque peu sourire.

Paradoxalement, nous n’avions pas le sentiment d’être isolés scientifiquement, compte tenu des échanges que nous avions grâce à toutes ces allées et venues.

Des amis obligeants m’avaient mis en garde en me disant que mon affectation en Guadeloupe serait un enterrement de première classe. Les vols avaient lieu en Boeing 707 et seulement 6 fois par semai- ne. Bien des passagers ne s’arrêtaient pas dans l'île et allaient jusqu’au Chili. Aujourd’hui, il y a six 747 par jour. L’explosion du trafic aérien a fait que les voyages en Guadeloupe n’ont plus été réser- vés aux seuls ministres.

Malgré le travail passionnant et très varié auquel je me livrais, j’ai connu toutefois en Guadeloupe des périodes dures et difficiles. J'ai même été contraint de tenir tête à l'Inspecteur général R. Février, qui mal informé, voulait me faire céder sur un point (13). Finalement, ayant eu la version des faits, il a fini par me donner raison et même par me faire nommer Administrateur, alors que je n'avais été promu Chargé de recherche que depuis six mois (14).

J’ai succédé au poste d’administrateur du Centre de Guadeloupe à Lucien Degras (15). A peine nommé, j’ai réuni le conseil de gestion. Il faut dire que l’administrateur était, à cette époque, l’em- ployeur des ouvriers et ordonnait toutes les dépenses (16). Un des agents, qui était vraisemblable- ment un ancien du GONG (Groupement d’organisation nationaliste guadeloupéenne), m’a dit alors :

"Nous ouvriers, nous sommes contents que ce soit vous qui ayez été désigné parce qu’à tous vous nous avez déjà serré la main". Je pense que mes origines alsaciennes m’ont beaucoup aidé lors de mon séjour en Guadeloupe : né en 1940 avec la nationalité française, j’ai dû changer deux fois de nationalité.

Ayant connu, en effet, les difficultés éprouvées par les fonctionnaires de "l’intérieur" pour faire appli- quer la loi française à des ouvriers qui s’y opposaient en parlant alsacien entre eux, je me suis effor- cé en Guadeloupe de mettre les rieurs de mon côté et d’obtenir leur coopération en évitant qu’ils ne s’expriment en créole en ma présence. Les Guadeloupéens avaient une logique et une histoire dans laquelle je ne souhaitais intervenir qu’en tant que passager. Quand une autre équipe de métropole m’a remplacé, l’un d’eux m’a écrit : "Ce n’est que la tornade blanche qui passe !"

Je me suis efforcé de ne pas commettre d’injustices et de m’adapter au mieux à la bioclimatologie humaine. Mais aux yeux de mes interlocuteurs, la forme avait parfois plus d’importance que le contenu. Dans cette région au climat chaud, je portais le short, mais aussi des chaussettes blanches, à l’aspect un peu colonial. Ma secrétaire martiniquaise avec qui je m’entretenais très librement m’a avoué toutefois, un jour : "Votre habillement excentrique nous surprend toujours un peu, mais nous finis- sons à la longue par nous y habituer. En revanche, l’expérience nous a appris que ce que vous dites est vrai.

Ceux qui ne disent pas la vérité, nous nous en rendons vite compte nous-mêmes et finissons par nous en méfier ! Vous avez le mérite de nous prendre pour des hommes, ce que ne font pas toujours les autres !"

Je ne dirai pas que "je me suis éclaté" toujours durant les cinq ans que j’ai passés en Guadeloupe, en tant qu’administrateur du Centre. Je vivais sur place avec ma femme et mes enfants. Mais, quand il y avait un problème sur place, c’était toujours à moi de le régler. Trois de mes garçons sont nés en Guadeloupe. Ce fut une chance pour moi car des garçons là-bas sont toujours bien vus ! Ma femme qui était médecin scolaire m’aidait à mieux percevoir certains problèmes sociaux. Elle a mieux appris le créole que moi, au contact des élèves et des infirmières, langue que professionnellement j’avais moins l’occasion de pratiquer.

Je suis resté à ce poste au-delà des quatre années légales prévues (les primes et les indemnités dis- paraissant au-delà), montrant bien par là même que ce n’était pas les attraits de l’argent qui me gui- daient. Les Antillais et les blancs béké l’ont fort bien compris. Il est évident que ces îles souffrent d’un turn-over qui est trop grand.

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D.P — Les avantages matériels accordés aux expatriés étaient-ils alors considérables ?

P.G.S. — Les avantages accordés variaient moins avec la couleur de la peau qu’avec le lieu de naissance et l’en- droit où avaient eu lieu les recrutements. Les métropolitains qui partaient aux Antilles recevaient la première, la seconde et la quatrième année, 4 mois de salaire de base, comme prime, plus un mois pour l’épouse et 15 jours par enfant. Le salaire de base n’était pas très important quand on était assis- tant, mais il devenait fort intéressant quand il s’agissait d’un directeur de recherche. En plus de cet avantage, le salaire de base était augmenté de 40 % : il correspondait à une prime de vie chère mais cette prime, liée à l’indice, était généralement intégralement dépensée sur place, compte tenu du niveau élevé des prix. Ceux qui partaient comme techniciens éprouvaient parfois du mal à subvenir à leurs besoins. Ils étaient, de plus, mal appréciés des Antillais, n’apportant pas toujours sur place une technicité qui faisait défaut. On retrouve aujourd’hui la même difficulté avec les concours.

Quand on recrute à Avignon, aux niveaux les plus bas, quelqu’un venu de Bretagne a forcément du mal à se faire localement accepter.

Le personnel ouvrier de statut local, dans les années soixante-dix, était payé différemment d’un Centre à l’autre. L'échelle des indices pouvait aller de 100 à 200 points (17). Aussi des grèves sur- gissaient-elles parfois en certains Centres, opposant les ouvriers à l’administrateur. En Guadeloupe, la grille allait de 100 à 250, la valeur du point étant moindre qu’en métropole. M. Lucien Pompon, le Directeur général adjoint chargé des affaires administratives, reconnaissait que c’était dans notre Centre que les ouvriers étaient les plus mal payés. Une rallonge avait été aménagée de ce fait pour revaloriser les points d’indice et essayer de compenser les effets de l’inflation (14 % par an) qui exis- tait à cette époque. Comme elle était prise sur la masse des crédits qui étaient accordés pour faire des recherches (masse qui n’était par contre jamais revalorisée), il en résultait une amputation des moyens des laboratoires. Pour économiser les crédits de l’INRA, une commission ("la commission Béranger") avait préconisé finalement d’intégrer les ouvriers dans le cadre technique. Les augmenta- tions de salaire accordées aux ouvriers par le Ministère ne venaient plus, dès lors, en déduction des crédits de l’enveloppe recherche. Mais, à partir du moment où les ouvriers de la Guadeloupe, qui ne percevaient pas d’indemnité de vie chère et qui ne recevaient qu’une partie seulement des allocations familiales ("l’indemnité braguette") (18) se sont trouvés intégrés dans le cadre technique, ils ont eu droit à percevoir les 40 % de vie chère ainsi que la totalité des allocations familiales, tout en effec- tuant le même travail. J’ai dû assumer les difficultés qui en ont résulté, les ouvriers du Centre ayant vu leur salaire multiplier par un coefficient qui variait entre 2 et 4, 2. Je me souviens d’une remarque d’une femme de ménage des services généraux qui déclarait volontiers qu’elle était l’adjointe du secrétaire général puisqu’elle rangeait son bureau. Elle m’avait demandé, un jour, un peu inquiète :

"Ce n’est pas possible ! N’ont-ils pas fait une erreur !” Comme elle souhaitait s’acheter un terrain, elle m’a demandé de lui prêter 20 000 F, ce que j’ai accepté bien volontiers, sachant qu’elle me rem- bourserait.

Il y avait déjà à l’époque un chômage important aux Antilles. Pendant 6 mois de l’année, beaucoup vivaient de la coupe de la canne. Mais le reste du temps, ils demeuraient inemployés. L'État donnait alors aux mairies et aux administrations des fonds de chômage qu’elles employaient à payer des ouvriers embauchés sur des chantiers. Autant certaines d’entre elles payaient des gens à ne rien faire, autant d’autres comme l’INRA se montraient exigeantes, réclamant de leurs ouvriers un travail véri- table. Ceux-ci étaient requis, en effet, pour entretenir les chemins et les fossés. Mais il était souvent difficile de faire comprendre au personnel du Centre qui s’occupait de leur encadrement et dont le salaire avait été doublé, que s’il pouvait durant ces six mois relâcher quelque peu ses activités, il lui faudrait par la suite se remettre activement au travail.

Le secrétaire général d’alors, René Pavot, avait 20 ans de plus que moi. C’est lui qui m’a formé aux tâches administratives, qui m’étaient restées jusque-là très étrangères. C’était un ancien intern a t i o- nal de de football. Avant de re n t rer à l’INRA, il travaillait à la SARV, au Ministère de l’Agriculture . Il avait travaillé au Maroc et avait obtenu son diplôme de moniteur de football en même temps que G e o rges Boulogne qui était alors le grand entraîneur de l’équipe de France. Celui-ci était venu en Guadeloupe et nous l’avions invité officiellement au restaurant. R. Pavot, au cours du repas, lui a demandé de nous payer un terrain de football. C’est ainsi que l’INRA a obtenu directement des cré- dits pour aménager sur le Centre un terrain de football qui sert toujours à l'INRA et à la commune de Petit-Bourg. R. Pavot a été, par ailleurs, un sélectionneur INRA re m a rquable. C’est lui qui a re p é-

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ré Marius Trésor (qui s’illustrera plus tard dans l’équipe de Marseille), et Gérard Janvion, un marti- niquais, et qui les a envoyés se former en France.

Au cours de mon séjour en Guadeloupe, j’ai accueilli tous les grands chefs de l’INRA. Comme ils étaient logés à la maison d’hôte et qu’il n’y avait pas de restaurant, ils venaient prendre souvent leurs repas à la maison. Nous recevions, en effet, du monde sans arrêt ! C’était alors la grande époque de la DGRST. Emmanuel Salmon-Legagneur avait financé une grosse étude sur la bilharziose en Guadeloupe. Tous les responsables principaux, les professeurs Golvan et Combe, Denis-René Bergmann, René-Guy Busnel, qui faisait parler les phoques, s’y sont succédé. J’ai découvert à cette occasion la richesse de l’INRA que j’ai trouvée toujours fabuleuse !

Au plan professionnel j’ai éprouvé aussi de grandes satisfactions : il y avait chaque année des tracta- tions entre les coupeurs de canne et les usiniers sur le prix de l’heure de travail. Celles-ci avaient lieu habituellement à la préfecture qui n’était pas, pour les coupeurs de canne, un endroit neutre. J’ai sug- géré que ces tractations secrètes conduites par René Sauger, un ingénieur général du GREF, se pour- suivent, la nuit, à la bibliothèque de zootechnie du Centre et ai été très fier de voir les coupeurs de canne et les blancs béké des grands groupes industriels se rallier finalement à cette proposition. Mon objectif était, en effet, de rester à l’écart des discussions politiques et de mettre l’accent sur les aspects techniques. Conduite aussi difficile à tenir là-bas qu’ici. A Avignon, les professionnels de la Chambre d’Agriculture que nous sommes amenés à rencontrer ont tendance, en effet, à faire toujours porter les débats sur les problèmes de rentabilité ou d’organisation des marchés, choses pour lesquelles les chercheurs sur place ne sont pas compétents.

D.P — Y avait-il de nombreux travaux effectués sur la canne qui justifiaient que le Centre INRA joue un rôle d’arbitre ?

P.G.S. — Non, très peu ! Il existait, en effet, à Pointe-à-Pitre, un Centre technique de la canne et du sucre.

L’administrateur du Centre INRA était membre de son conseil d’administration, mais l’INRA n’effec- tuait guère lui même de travaux sur la canne (hormis en zoologie) ou la banane. L’INRA avait été créé pour "tout ce qui n’était pas productions coloniales". Il s’occupait surtout des cultures vivrières, mais aussi de quelques légumes d’importation, même s’ils étaient originaires de l’Amérique centrale, comme la tomate ou l’aubergine. Il s’occupait aussi de production animale. Les chercheurs zootech- niciens ont travaillé longtemps sur des troupeaux métropolitains, ce qui a sans doute été une erreur, avant de s’intéresser à des troupeaux créoles.

D.P — Le Centre INRA de Guadeloupe a souvent été considéré comme "une vitrine" pouvant donner accès plus largement à l’étude de certains problèmes du Tiers Monde. Cette conception a-t-elle persis- té longtemps ou s’est-elle trouvée progressivement remise en cause ?

P.G.S. — Le Centre agronomique de la Guadeloupe est une vitrine de l’INRA ouverte sur toute la Caraïbe. Il y avait des échanges entre les îles. Les divers instituts de recherche, qui y avaient été installés, se connaissaient les uns les autres. Je connaissais les scientifiques de Trinidad, de Porto-Rico. Mais l’INRA souffrait du fait qu’il n’était pas une Université. Les autres centres de recherche étaient tous liés à des Universités et menaient de front des activités d’enseignement et de recherche. Les étudiants de Saint-Domingue préféraient souvent faire une thèse à Paris plutôt qu’en Guadeloupe, sans que les ambassadeurs de France ne s’en offusquent. J’ai pourtant essayé de développer les rapports entre les centres de recherche des Caraïbes avec l’aide notamment de M. Le Mir, ambassadeur de France à Saint-Domingue, qui avait organisé une semaine française dans cette île, à partir d’exposés faits par des chercheurs de la Guadeloupe. Il existait là-bas trois organismes de recherche qui n’avaient guère de rapports entre eux (une université américaine, une université nationale de gauche et une fonda- tion alimentée par la fortune de l’ancien dictateur Trujillo). Nous avons réussi toutefois à signer une convention avec les trois et à coopérer à leurs programmes de recherches (notamment en zoologie, sur certains problèmes de la canne à sucre). Nous avons essayé, de même, de développer, à cette époque, avec René Péro, Jean-Claude Tirel et Joseph Casas, des actions de coopération avec Cuba (19). Il est à déplorer que nos relations avec le CIRAD ou l’ORSTOM n’aient pas été alors plus franches et plus développées.

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Les visites fréquentes qu’effectuaient les personnalités influentes qui faisaient pas- sage en Guadeloupe, la qualité de l’ac- cueil que nous leur réservions ont contri- bué souvent, par ailleurs, à mieux faire connaître à l’extérieur les programmes d’action du reste de l’INRA et à les rendre plus sensibles à leur intérêt. Je me sou- viens avoir reçu notamment Jean-

François Deniau, qui était secrétaire d'État à l’agriculture, chargé des affaires européennes. Lors d’une réception à la préfecture, J.F. Deniau se trouvait seul, car il accompagnait Olivier Stirn, Ministre des DOM-TOM, qui lui était très entouré. Il ignorait la présence du Centre INRA. Je l’ai invité à le visi- ter. Le lendemain matin, j’ai pu lui faire visiter toutes les installations et lui parler des travaux aux- quels nous participions. J’ai apprécié à la fois la simplicité de cet homme remarquable et sa très gran- de curiosité intellectuelle.

J’ai reçu également Louis Perrin, le président du Conseil d’administration de l’INRA, qui était en même temps à la tête de l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture. Je devais aller l’ac- cueillir à l’aéroport (20). Mais son avion avait pris du retard et l’heure d’arrivée n’était pas annoncée.

Lorsque l’avion a atterri à 3 heures du matin, j’étais le seul à l’avoir attendu, les membres de la Chambre d’Agriculture de la Guadeloupe étant tous partis se mettre au lit. Évidemment, L. Perrin a été sensible au fait d’avoir été accueilli par l’administrateur de l’INRA. Il a tenu à visiter le Centre alors que sa venue n’avait pas été prévue. Il en a parlé en termes élogieux à Christian Bonnet, ministre de l’Agriculture, qui a fait part ultérieurement de sa satisfaction à la présentation des corps constitués, à la Préfecture de Basse-Terre.

D.P — Le Centre INRA de la Guadeloupe, qui se trouvait peut-être être celui le mieux connu des bailleurs de fonds, a-t-il financièrement beaucoup bénéficié de leurs largesses ?

P.G.S. — Nous avions droit tous les ans à la visite du "père Noël". R. Février, Inspecteur général et Marc Ridet, Sous-directeur chargé des affaires financières, débarquaient généralement après Noël, se faisaient expliquer les programmes en cours et les projets envisagés (21) et nous accordaient le plus souvent les crédits, qui nous étaient nécessaires. Sans vouloir exagérer ses mérites, la station de bioclimato- logie était certainement une de celle qui s’occupait le mieux des jeunes qui lui étaient confiés. Le département auquel elle était rattachée veillait toujours sur elle et s’intéressait à ce qu’elle faisait.

Hallaire est venu toutefois moins souvent que P. Chartier ou R. Bouchet. Quand les scientifiques envoyés en Guadeloupe rentraient en congé, ils se rendaient volontiers chez leurs collègues restés en métropole. Je ne suis pas sûr qu’il en ait été toujours de même dans les autres disciplines.

Je crois finalement que la Guadeloupe a été un endroit qui a permis aux meilleurs de se faire connaître et aux moins bons de se faire oublier. La Guadeloupe a été un bon tremplin pour Gérard Dousssinault, Maurice Derieux, Alain Coléno, Charles-Marie Messiaen, Pierre Galichet ou Jean Salette qui y ont fait leurs preuves, s’opposant parfois entre eux (22). Mais inversement, certains chefs de service en Guadeloupe n’ont guère laissé de traces. Je me suis aperçu qu’il était indispen- sable à un chercheur, de retour de Guadeloupe, de rentrer dans le rang et d’oublier la position hié- rarchique qu’il avait occupé antérieurement. Ceux qui ont demandé à exercer en métropole les mêmes responsabilités que celles qu’ils exerçaient en Guadeloupe se sont, pour la plupart, four- voyés.

Je me souviens avoir aussi accueilli Jacques Poly, alors DGAS, dont R. Février disait qu'il était "aussi à l'aise dans les réunions scientifiques que lorsqu'il avait un verre à la main". Il était venu, en 1974, avec l'intention de fermer le Centre de la Guadeloupe. Pour le dissuader, j'avais organisé des réunions

Visite du Centre de la Guadeloupe, en compagnie de Jean- François Deniau, secrétaire d’État à l’Agriculture, 1974.

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scientifiques et des rencontres avec de nombreux partenaires locaux pour exposer les recherches qui s'y faisaient et l'intérêt qu'elles suscitaient. Je connaissais bien, en effet, sur place les organismes avec lesquels nous étions en rapport ou avec lesquels nous collaborions (23). L'ANDA distribuait, à cette époque, au SUAD et aux organismes de recherche des crédits par le biais de commissions départe- mentales. Comme j'assistais plusieurs fois par an aux réunions qu'elle organisait pour présenter nos projets de recherche et demander des financements, j'avais appris à connaître notamment les repré- sentants de l'IFAC ou du Centre technique de la canne et du sucre (24) qui étaient également solli- citeurs.

En quittant la Guadeloupe, J. Poly, qui était revenu sur sa décision, m'a conforté à mon poste et m'a déclaré : "Schoch, je t'enverrai prochainement 6 chargés de recherche !" Ils ne sont jamais arrivés, mais, en attendant, la pérennité du Centre avait été sauvegardée !

D.P — Qu’est-ce qui a motivé votre retour en métropole, en octobre 1976 ?

P.G.S. — Une analyse de la situation et des conseils avisés de R.J. Bouchet m’ont résolu à prendre cette déci- sion. J’étais parti avec l’idée de ne rester en Guadeloupe qu’un certain temps. Le problème pour moi était qu’ayant été nommé administrateur très jeune, je ne me voyais pas y effectuer deux mandats complets. C’était l’époque où les administrateurs des Centres changeaient, en métropole, tous les quatre ans. J’avais senti sur place une grande nervosité à la fin de ma troisième année d'administra- teur, quand il avait été question que je passe la main, l’année suivante. Le calme était revenu quand Émile Billioti avait déclaré qu’il me renommerait à ce poste si je le souhaitais. Mais je me suis dit que, si mon mandat se prolongeait de quatre ans de plus, je ne serais plus en mesure de faire de la recherche (je n’avais alors que 37 ans). Comme il m'apparaissait impossible de rester en Guadeloupe, sans exercer les fonctions d'administrateur, j’ai décidé de rentrer en métropole et de me lancer dans la préparation d’une thèse d'État. J’avais montré que je pouvais "faire des stomates" à volonté.

G. Ducet, qui était attentif aux travaux précédents que j’avais effectués et avait été intéressé par ce que je lui avais exposé, m'a conseillé de poursuivre les observations et les réflexions que j'avais pu faire et de les étayer par des expériences plus convaincantes. Yves Demarly, qui était professeur de génétique à Orsay, m'y a également encouragé. Il se trouve qu'un samedi matin (25), je l'avais entre- tenu de mon projet. Comme il avait l’air un peu de s’ennuyer, j’allais passer à autre chose, mais il m’a arrêté et m’a déclaré : "Ce que vous me racontez est très intéressant ! Vous êtes en train de montrer qu’une cellule peut changer son devenir en fonction de la lumière. Cela me rappelle le cas des chréodes (26).

C’est un sujet qu’il faut absolument creuser et qui peut faire l’objet d’une thèse !" Les deux avis reçus allaient dans le même sens. Deux alternatives possibles s'offraient alors à moi : ou bien partir aux USA et passer une année sabbatique dans un laboratoire prestigieux (mais j’avais charge de famille et n’affectionnais guère la langue anglaise) ou bien me mettre résolument au travail en vue de la sou- tenance d’une thèse d'État. C’est à cette seconde solution que je me suis finalement rallié.

Je suis donc revenu à Avignon dans la station de J. Damagnez. Le jour de mon arrivée, celui-ci avait donné la signature à un chercheur plus jeune que moi pour bien me signifier que je ne serai pas son adjoint et que je n’avais qu’à "rentrer dans le rang". Je n’en ai conçu aucun dépit, mais je dois dire que j’ai été sensible à la visite que m’a faite E. Billioti (27), déjà malade, la première fois qu'il est venu à Avignon. Celui-ci m’avait proposé : "J’ai rendez-vous à midi avec les chefs de service d’Avignon. Viens avec moi, je te présenterai à eux au déjeuner". J’ai la faiblesse d’avouer que, devant l’ignorance que m’avait témoignée Damagnez, cela m’a fait grand plaisir de voir que les services, que j’avais pu rendre, n’avaient pas été totalement oubliés, ayant trop vu de gens à l’INRA pester contre les fonctions qui leur avaient été confiées (chefs de département, présidents de Centre), mais se sentir malheureux, sitôt que celles-ci leur avaient été retirées. Je rends hommage à cet égard à R. Février qui a toujours déclaré : "Je suis inspecteur général de l’INRA. C’est un métier que j’aime faire et je le dis". J’ai été admi- nistrateur en Guadeloupe et chercheur de base, ayant bien aimé également ces deux métiers.

D.P — Quel grade aviez-vous à votre retour en métropole ? P.G.S. — J'étais chargé de recherche.

Étant plus libre, j'ai pu désormais consacrer tout mon temps à de la recherche, de 1976 jusqu'en

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1981. J'ai fait, à cette époque, durant deux ans, le va et vient régulier (une fois par semaine) entre Avignon et Gif-sur-Yvette pour poursuivre mes expérimentations. Je savais que la lumière, qui inter- venait durant deux ou trois jours sur les vieilles feuilles, initiait la formation des stomates sur de plus jeunes. Je souhaitais savoir s'il y avait des longueurs d'onde, qui agissaient plus spécialement. Pour y voir plus clair, Ducet m'avait mis en relation, en 1976, avec Roger Jacques qui était l'adjoint du Professeur Paul Champagnat au phytotron du CNRS. Après m'avoir entendu, Roger Jacques m'a mis en relation avec un jeune assistant, Jacques Lecharny, pour m'aider dans mon travail et prendre en charge certains aspects techniques. J'avais conçu le protocole expérimental et, entre deux trains de nuit, j'allais voir sur place la façon dont il était exécuté et participais à la discussion des résultats. J'ai publié avec J. Lecharny et Roger Jacques a fait partie naturellement de mon jury de thèse (28).

D.P — En 1981, vous êtes nommé à nouveau administrateur, mais cette fois au Centre d'Avignon.

Renoncez-vous alors à toute activité de recherche ?

P.G.S. — Je suis resté à ce poste de 1981 à 1985, date à laquelle j'ai été remplacé par Pierre Pécaut qui diri- geait jusque-là la station d’amélioration des plantes. Au début des années 80, j'ai délaissé un peu l'étude des stomates pour m'occuper, avec Marie-Christine Brand-Daunay, de problèmes de transpi- ration d'aubergine. Il m'importait de savoir pourquoi certaines variétés transpiraient plus que d'autres. Mais, étant très pris par les tâches administratives et les relations publiques, je ne suis pas arrivé à publier. J'arrivais bien avec des thésards ou des techniciens à monter encore des manips, mais je n'avais plus le temps et la liberté d'esprit nécessaires (29) pour mettre sur le papier les conclusions auxquelles j'avais abouti et les publier.

D.P — Qu'êtes vous devenu en 1985 ?

P.G.S. — Comme "je n'étais plus rien au plan administratif" et qu'il devait craindre que je reste inoccupé, J. Poly m'a nommé représentant de l'administration au CAPN. J'ai travaillé avec Jean-Claude Ti rel, à cette époque, et vécu les turbulences de l'interrègne de Pierre Douzou et de Pierre Feillet. J'ai continué cependant à faire de la re c h e rche, m'intéressant à la signification des variations de diamètre des tiges de tomate et d'aubergine. Analysant la croissance de rameaux d'arbres fruitiers, Jean-Gérard Huguet avait mis au point, au laboratoire d'agronomie, un procédé pour piloter l'irrigation (système Pépista).

Il avait fait un travail re m a rquable, hélas mal reconnu, alors que beaucoup de choses faites aujourd ' h u i s e ront vite oubliées ! (les modèles se chassent les uns les autres et, quand ils ne sont pas appliqués, n'of- f rent aucun intérêt). Comme son procédé pouvait s'appliquer très bien à d'autres plantes, j'ai travaillé avec lui et pu montrer que ses résultats pourraient aider à régler le climat dans une serre . M a l h e u reusement, ce travail reste encore décrié aujourd'hui par les adeptes d'une certaine modélisa- t i o n .

J'ai le sentiment de n'avoir jamais fait partie d'un grand courant de pensée ou d'une école de pensée reconnue, mais d'avoir été plutôt un franc-tire u r, méfiant à l'égard des effets de mode, de l'obédience et du clientélisme. R. Bouchet me disait souvent : "Vous êtes d'une autre église (30), mais continuez quand même à suivre votre voie !" Même si les travaux auxquels je me suis adonné ne sont pas bien re c o n n u s de mes collègues bioclimatologistes (les choses semblent toutefois en train de changer), je pense que les variations de diamètre d'une tige que j'ai mesurées peuvent aider, avec les progrès de l'inform a t i q u e , à apprécier en temps réel les effets sur la croissance du rayonnement d'une journée et les facteurs à l'ori- gine d'anomalies. Au fond, ces travaux reviennent à faire de la dendrométrie à l'échelle de la journ é e . La bioclimatologie a toujours été à l'interface de la physique et de la biologie. Il est arrivé qu'elle connaisse des déconvenues, comme dans le cas de la serre solaire d'Avignon. Après le choc pétrolier, les autorités se sont émues et ont souhaité économiser évidemment de l'énergie. Or, on sait que la moitié de la lumière qui provient du soleil se situe dans l'infrarouge (31), le reste dans le visible. Pour éviter les effets d'une surchauffe par une belle journée, l'idée a été d'employer un double verre. Un liquide caloporteur absorbe l'infrarouge que l'on stocke dans la nappe phréatique, le jour, et que l'on ressort la nuit pour chauffer le verre. Ce procédé à l'origine de la serre solaire, a fait l'objet, en 1975, d'un brevet INRA-CEA, déposé par J. Damagnez, P. Denis et Jean-Pierre Chiapale. Je devais m'occu- per de la croissance des tomates sous cette serre solaire. Mais Damagnez et ses collègues physiciens

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s'y sont opposés. Cela ne m'a pas gêné, ayant ma thèse alors à rédiger.

J'ai appris plus tard que si la serre solaire économisait effectivement la nuit 80 % de l'énergie pour se chauffer, les tomates mises en dessous poussaient mal. Quelque chose à l'évidence avait été négli- gé. Quand on a commencé à regarder pourquoi il en était ainsi, on s'est aperçu que le liquide calo- porteur n'arrêtait pas seulement l'infrarouge mais aussi 60 % de la lumière visible. On avait beau dire qu'on était dans le midi ! Quand on empêchait la photosynthèse de se faire, il n'y avait évidemment plus rien !

J'ai eu des difficultés à faire comprendre aux autres les origines du dysfonctionnement constaté. Il fallait affronter des personnes qui prétendaient que si cela ne fonctionnait pas bien ici, cela irait bien mieux en Irak ou dans un autre pays. L'idée était géniale, mais la réalisation technologique laissait aussi beaucoup à désirer.

D.P — Pourriez-vous retracer, dans ses grandes lignes, l'histoire de la bioclimatologie d'Avignon ? P.G.S. — La bioclimatologie a toujours été tiraillée entre la physique et la biologie : les premiers travaux de la

station d'Avignon, créée par J. Damagnez, ont porté sur les brise-vent. De l'étude de la vitesse des vents, on est passé à celles de l'évaporation puis de l'irrigation. Il a fallu se pencher, par la suite, sur les problèmes de rayonnement, en premier lieu du rayonnement solaire, puis du rayonnement réflé- chi. La station s'est intéressé ainsi successivement aux brise-vent, à l'irrigation puis aux serres. Mais comme l'attention était portée exclusivement sur les aspects physiques, l'étude des aspects biolo- giques a été laissée souvent de côté.

C'est très logiquement que G. Guyot est passé de l'étude des brise-vent à l'étude du rayonnement réfléchi par les couverts végétaux, c'est-à-dire à la télédétection. La physique imposant alors ses para- digmes et sa façon de penser. Il n’y a guère eu, en bioclimatologie, que deux chercheurs qui mani- festaient un grand intérêt pour la biologie :

- Jacques Nigond, qui avait fait sa thèse sur l’influence des conditions climatiques (la température notamment) sur le bourgeon de la vigne (32) et sur les problèmes de dormance.

- Sané de Parceveaux qui avait mesuré l’évaporation des feuilles avec des balances de torsion et avait longuement décrit la forme et le nombre des stomates sur leurs différentes faces. Il avait un labora- toire alors assez bien équipé, comparable à celui des gens de l’amélioration des plantes ou de l’agro- nomie. C’était du reste avec ces deux disciplines que les bioclimatologistes passaient alors leurs concours. Tous les candidats qui s’étaient arrimés solidement à la physique et à l’étude des rayon- nements étaient reçus facilement, alors que ceux dont les références étaient surtout d’ordre biolo- gique essuyaient le tir croisé des représentants des autres disciplines. Les candidats, qui avaient été une ou deux fois échaudés (33), comprenaient vite comment ils devaient à l’avenir réorienter leurs travaux. Ceux, qui se sont aventurés sur les terrains de la biologie, ont rarement fait une carrière brillante. Ce n’est pas le cas de Gérard Guyot qui vient d’écrire un ouvrage complet de bioclimato- logie axé uniquement sur les aspects physiques. Nigond, lorsqu’il est revenu à l’INRA, aurait pu peut-être en écrire un, tenant compte des aspects plus biologiques, mais son caractère difficile ne

favorisait guère les collaborations (34).

D.P — Les effets de mode que vous avez observés dans votre discipline ont-ils engendré chez vous, sinon des doutes, du moins des sentiments sérieux d’impasse-science ?

Dessin d’André Vernet, professeur de bioclimatologie à l’Agro puis à l’Institut agronomique de Tunis, en visite au Centre des Antilles : "Que les vents du large soient propices à ceux qui s’aventurent sur les océans de la bio- climatologie !"

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P.G.S. — J’ai été pendant 16 ans responsable de Centre. Mes collaborateurs les plus directs ont toujours été des administratifs : René Pavot, Jean-Claude Lalière, Tony Roulot et Jean-Claude Subtil aujourd’hui.

J’ai toujours essayé de leur faire entrevoir la dimension scientifique des problèmes dont ils avaient à traiter. J’avoue que, depuis 1971, j’ai été souvent scandalisé par ce qui se faisait dans certains ser- vices, ne pouvant rien faire pour m’y opposer. J’ai observé souvent des suréquipements injustifiés.

Les chefs de département à qui j’ai adressé des reproches ont rarement voulu en tenir compte. Plus d’une fois, j’ai été désabusé par leur indifférence et leur laisser faire. Il existe un décalage considé- rable entre le discours du président actuel de l’INRA et ce qui se passe dans la réalité. Au lieu d’un président de Centre, il faudrait un directeur de Centre pour canaliser les énergies et empêcher les doublons : le risque sinon étant d’avoir deux chambres climatisées, comme à Avignon mais plus de crédits pour les faire fonctionner ! Mais alerter l’administration centrale sur ces gaspillages c’est encourir le risque de s’entendre dire : "Ah le président ne s’entend plus avec ses chefs de service !" J’essaie dans la mesure du possible de régler les choses sur place, sans avoir recours à elle parce que l’expé- rience m’a montré que quand je lui demande d’arbitrer, elle tend toujours à se dérober, donnant rai- son systématiquement aux chefs de département. C’est ainsi qu’on arrive sur un même Centre à avoir des services à peu près équivalents dont l’un a trois secrétaires et l’autre une seule. Mais si je propo- se de réformer les choses, j’aurai aussitôt tous les chefs de service contre moi ! L’INRA est un insti- tut dont la richesse humaine est fantastique, mais aussi gaspillée par moments !

D.P — Quand êtes-vous devenu Président du Centre d’Avignon ?

P.G.S. — Je le suis devenu, en février 1990. J'estime que pour exercer une telle fonction, il faut avoir fait un minimum de recherches pour qu'en cas de conflit, le point de vue scientifique l'emporte sur les nécessités administratives. Je rends volontiers hommage à cet égard à la pugnacité de R. Février et J. Poly qui se sont battus, pied à pied, contre leurs autorités de tutelle qui voulaient confier la ges- tion des Centres à des administratifs purs. J’ai déploré plus tard, en revanche que René Ozon écarte systématiquement des jurys de concours les présidents de Centre et refuse leur nomination au grade de DR1, sous prétexte qu’ils n’étaient pas des chercheurs.

Sans vouloir comparer l'INRA à un hôpital où le directeur est un administratif et non un médecin, l'expérience montre bien pourtant que le respect des règles administratives ne saurait suffire à garan- tir le bon fonctionnement d’un Centre de recherches.

Quand les effectifs de l’INRA étaient plus limités, j’arrivais à connaître tous les chefs de département.

A présent, il y en a beaucoup que je ne connais même pas ! Quand ils viennent dans un Centre, ils ne vont pas toujours rendre visite à son président, ne se sentent pas tenus à observer les règles élé- mentaires de la politesse. Tous sont d’accord toutefois pour déclarer, quand il y a un problème à régler, qu’il est du ressort du président de Centre ! Les chefs de département sont utiles à l’INRA et je n’en disconviens pas, mais il faudrait quand même entre eux un minimum de coordination et de concertation.

D.P — Des crises comme celle de la vache folle font entrevoir certaines difficultés à anticiper sur les événements. Est-ce que les présidents de Centre peuvent éclairer utilement les autorités scientifiques sur les problèmes graves qui risquent demain

de se poser ?

P.G.S. — Les abricotiers et les pêchers sont atta- qués par la sharka, virus aussi grave que celui du SIDA. Les arbres, porteurs de sharka, peuvent passer inaperçus et échapper à des tests Élisa. Mais ils peu- vent être des foyers importants d’infes-

Présentation des travaux du Centre d’Avignon, presqu’île de Giens, Adayades 1998.

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tation ultérieure. Je suis confronté localement aux plaintes des arboriculteurs. L’affaire reste toute- fois du ressort des départements, des chefs de service et des chercheurs !

Il y a une demande pour développer les études sur le carpocapse, le ver de la pomme et de la poire.

La profession demande périodiquement que l’INRA développe en cette matière des travaux sur la confusion sexuelle, ce parasite étant très actif dans le Comtat Venaissin. Les autorités consultées m’ont dit que c’était aux chercheurs de Bordeaux à s’en occuper. Les professionnels ont du mal tou- tefois à se contenter de cette réponse.

Quand un sujet apparaît prioritaire, la région accepte de prendre en charge financièrement des actions de recherche particulières. C’est le cas pour l’étude de la sharka. Dès que des crédits sont alloués, les chefs de département donnent toujours leur accord pour que soient entreprises des recherches, même si elles contreviennent parfois à leur stratégie. Mais, quand il y a des redéploie- ments de poste et d’importants investissements à faire, les présidents de Centre sont loin d'être tou- jours écoutés.

Se posent également des problèmes de concurrence entre les présidents de Centre. Si un président de Centre refuse de donner un avis favorable à l'octroi de crédits à un service, estimant préférable de les donner à un autre, la Direction générale, désireuse de faire des économies, a tendance à ne retenir de la décision que les raisons qui ont justifié le refus. Les crédits risquent du même coup d’être affectés ailleurs, mettant le président de Centre en porte-à-faux avec l'ensemble de ses chefs de service.

D.P — Par quels canaux s’exprime aujourd’hui cette "demande sociale" à laquelle il convient de s’adap- ter ?

P.G.S. — Il y a des régions, comme Rhône-Alpes, Aquitaine, qui, quand elles ont un projet, le font experti- ser par les spécialistes des autres régions. C’est ainsi que la région Rhône-Alpes a fait expertiser par trois scientifiques un projet du domaine de Gotheron concernant les nitrates dans l’environnement.

La consultation s’est avérée toutefois décevante, dans la mesure où on savait pertinemment au départ dans quel sens iraient les conclusions des experts retenus.

La région Provence-Alpes-Côte-d’Azur procède de façon un peu différente. Elle considère qu’à par- tir du moment où elle donne de l’argent à l’INRA, elle peut compter sur ses propres instances d’éva- luation mais elle exige qu’un industriel ou qu’un groupement de producteurs cautionne l’intérêt économique du travail envisagé. Cette manière de faire me semble intéressante si elle donne les moyens d’éliminer les projets absurdes ou ne tenant qu’à des rapports de copinage.

Quand j’étais en Guadeloupe, trois services travaillaient sur les fourrages : l’agronomie, l’améliora- tion des plantes et la zootechnie. Les travaux, qu’ils effectuaient, ne pouvaient être comparés ou mis en perspective parce qu’ils avaient recours à des fréquences et à des hauteurs de coupe différentes de l’un à l’autre. Jean Rebischung, qui était venu en mission, en a pris conscience et les a obligés à travailler ensemble dans le cadre d’une AIP-fourrages, mise en place au niveau du Centre.

Aujourd’hui, je dispose de crédits donnés par la Région pour inciter les services à coordonner davantage leurs actions. Mais aujourd’hui curieusement, les pouvoirs d’un président de Centre vien- nent plus de la Région que de la Direction générale de l’INRA.

D.P — Vos fonctions de président de Centre vous ont conduit à développer beaucoup les relations avec les mondes politique, administratif et professionnels. Avez-vous eu des rapports particuliers avec le monde de la presse ?

P.G.S. — J’ai été pendant longtemps un correspondant de Bertrand-Roger Lévy en Guadeloupe, puis à Avignon. Ce dernier a fait un travail remarquable à l’INRA, avec un budget ridicule. Le service de la communication et d’information actuel coûte, à l’inverse, très cher, sans rendre toujours les mêmes services. B.R. Lévy était un professionnel efficace que j’ai beaucoup apprécié. Les tapages récents fait sur les polyphénols ou sur la frite (35) n’auraient, sans doute, pas eu lieu avec lui !

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D.P — A certaines époques, l’INRA a exalté les vertus du travail en équipe et les bienfaits de la concertation entre les disciplines. Mais à d’autres moments, il s’est fait le champion de la spécialisation et du travail disciplinaire.

Comment avez-vous fait pour vous y retrouver dans ces mots d’ordre pour le moins assez contradictoires ?

P.G.S. — J’ai vécu ces contradictions lorsque je

me trouvais en Guadeloupe. J’étais alors directeur de la petite station de bioclimatologie. Raymond Bonhomme et Claude Varlet-Grancher qui s’entendaient bien y travaillaient ensemble. Quand je venais à Versailles exposer les travaux de la station, Hallaire notait ce que chacun d’eux faisait mais me laissait entendre qu’ils feraient mieux de se séparer dans la mesure où nous n’étions pas très nombreux. Il était réticent, en effet, à l’idée d’une équipe qui comportait toujours, pour lui, une per- sonne devant et une autre derrière. C’était une vision absurde, car les leaders ne sont rien s’ils ne sont secondés. Il y a des gens qui ont des idées mais ne savent pas les mettre en pratique.

Paradoxalement, ce qui pilote scientifiquement l’INRA, ce n’est pas uniquement la hiérarchie, mais les jurys de concours dont beaucoup de membres viennent du CNRS ou de l’Université. Habitués à faire des cours, ceux-ci s’expriment généralement mieux que les chercheurs de l’INRA et finissent par imposer leurs critères et leurs vues. On en arrive à la situation où l’on rencontre des difficultés à trouver des personnes pour diriger les stations.

Je me souviens d’une remarque d’André Cauderon qui m’avait mis en garde : "Attention Schoch, vous recrutez des hommes pour 37 ans. A côté de gens ayant de hautes facultés intellectuelles, il vous faut aussi des gens responsables qui croient dans leur mission et qui sachent évoluer !" A. Cauderon qui est aujour- d’hui à la tête de l’Académie d’Agriculture voyait bien derrière le scientifique l’homme qui existait avec toutes ses autres qualités.

D.P — Vous avez eu une carrière mouvementée et riche en épisodes. Vous avez rencontré, par ailleurs, beaucoup de gens variés. Certains d’entre eux sont-ils devenus des amis ou n’ont-ils été, pour vous, que des relations professionnelles ?

P.G.S. — J’ai un ami à l'INRA qui est ingénieur en bioclimatologie. D’autres personnes me sont également proches. Les autres ne sont que des relations professionnelles. Quand je serai à la retraite, je ne suis pas sûr que je les reverrai beaucoup. Cela est dû à la déception de ma femme quand je suis revenu de Guadeloupe avec l'étiquette de patron raciste qui m'avait été collée à la peau. De l’ancienne équi- pe de bioclimatologie, plus personne ne m’a du même coup invité. Peut-être était-ce difficile qu’il en soit autrement. J’étais monté dans la hiérarchie et mes anciens collègues ne savaient plus bien comment me situer. Une barrière s’était créée. En Guadeloupe, avant de devenir administrateur, j’avais essayé d’être copain avec mes collègues de bioclimatologie. Je n’y étais pas bien arrivé, ayant été nommé déjà à la tête de la station. Olivier de Villèle m’a expliqué un jour : "Tu te fatigues en vain.

Etre chef de service, puis administrateur de Centre crée forcément une coupure. Il faut bien l’admettre !"

C’est avec lui que je garde aujourd’hui les meilleures relations. Nous nous accommodons de cette barrière puisqu’elle existe et parvenons à la dépasser. Mais, quand certains chefs de service m’en- voient une lettre commençant par l’expression : "Mon cher Gérard", je sais bien qu’ils ne pourraient pas la redire devant un large public car tous se mettraient à rire ! Le langage dans les relations de travail reste codé, truffé d’hypocrisie.

D.P — Y avait-il autrefois à l’INRA des rites ayant pour objet sinon d’entretenir la convivialité, du moins de renforcer le sentiment d’appartenance à l’institution ?

Présentation des travaux d’Agroparc à Mme Roig, maire d’Avignon.

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P.G.S. — Je ne suis pas sûr que de tels rites aient jamais existé. L’INRA tend à faire plutôt plus aujourd’hui pour garder un contact avec les retraités qu’il n’en faisait précédemment. Mais j’ai toujours trouvé qu’il était très dur de vieillir à l’INRA ! Ceux qui sont partis le sont définitivement et rares sont ceux qui reviennent et gardent un contact avec leurs collègues. J’ai revu pourtant, avec une joie de gamin, R. Bouchet au moment du Cinquantenaire. En revanche, il y en a bien d’autres que je n’ai jamais eu l’occasion de revoir.

D.P — Si les chercheurs n’ont souvent plus grand plaisir à se revoir, cela vient-il d’une déformation professionnelle ? du fait qu’à force de s’accrocher pour se défendre contre les attaques et croire en ce qu’ils faisaient, leur discours est devenu à la longue insupportable aux autres ?

P.G.S. — Peut-être mais aussi parce que, la science avançant constamment, les travaux les plus novateurs se démodent très vite et ne présentent plus guère d’utilité à la longue. Plus personne ne fait référence aujourd’hui à la formule du Piche corrigé !

J’ai un ami qui est facteur d’orgue. Son travail suscitera encore l’admiration pendant des siècles. La durée de vie des plus beaux fleurons de la science est hélas plus courte. A côté d’un facteur d’orgue qui est un ébéniste confirmé ou d'une personne qui sait jouer de la musique et connaît les règles de l’harmonisation, les scientifiques qui se targuent d’être des savants et d’avoir fait avancer les choses doivent avoir plus de modestie.

D.P — Les conditions de la recherche se sont beaucoup transformées depuis une quinzaine d’années.

Le déplorez-vous ou trouvez-vous que l’évolution qu’elle a connue est dans l’ordre des choses ? P.G.S. — Les recrutements se sont beaucoup diversifiés, portant sur des compétences toujours plus pointues,

mais menacées vite d’obsolescence. Dans les années soixante, les personnes qui entraient à l’INRA venaient pour la plupart des écoles agronomiques. Aujourd’hui, la plupart viennent des Universités et ne se connaissent plus entre elles. On en voit les effets dans les AIP qui se réduisent souvent à n’être que des juxtapositions de travaux, sans grands liens les uns avec les autres.

Il faut vraiment être un peu fou pour entrer aujourd’hui à l’INRA où il faut passer périodiquement des concours, sans grandes chances d’être reçu, suivre la voie tracée par les nécessités du moment, accepter d’être payé longtemps au lance-pierre. Si les conditions avaient été les mêmes qu’aujour- d’hui, je n’y serais sans doute jamais entré !

D.P — Vous avez affronté, au cours de votre carrière, beaucoup de situations complexes et difficiles.

Il vous a fallu convaincre vos divers interlocuteurs, vous concilier des alliés, négocier et offrir des contreparties. Est-ce le goût du pouvoir et le désir d’agir sur les choses qui vous ont aidé à supporter les tiraillements et les contrariétés qui en résultaient ?

P.G.S. — Je crois que formé par le scoutisme, j’ai toujours eu plaisir à prendre des responsabilités. Quand je n’ai plus été administrateur de Centre, c'est ma famille qui en a profité dans la mesure où j'ai pu être plus disponible.

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Notes

(1) Il fallait pour ce faire avoir plus de 15 de moyenne, à la fin de la seconde année Je faisais à l’époque beaucoup d’équitation à Grignon et j’avais calculé cyniquement qu’une soirée de travail pouvait me rapporter 100 fr. Ne travaillant que de façon très sélecti- ve, je me refusais toutefois à faire le moindre effort en zoologie, comptant davantage pour avoir une note honorable dans cette disci- pline sur la compréhension du professeur Lucien Bonnemaison (dit Bonnebarraque), à qui il fallait faire savoir qu’on avait envie d’en- trer à l’INRA.

(2) Ayant été victime d’un accident de la route provoqué par un camion militaire, j’ai été réveillé d’un long coma à l’hôpital de Versailles par la voix d’Henri Geslin.

(3) N’ayant pas été admis à l’INRA, celui-ci faisait payer souvent à ses étudiants le fait d’en avoir été écarté.

(4) Nous avions été reçus à la station d’Avignon par Michel Féron, la veille de son concours de directeur de recherches, à la station d’Antibes par Mme Denise Blanc, une jeune femme qui possédait une superbe voiture rouge décapotable, peu commune à l’INRA.

(5) Le salaire de début était de 850 F par mois, ce que je trouvais à l’époque considérable !

(6) Pour mesurer l’évapotranspiration potentielle, Bouchet avait établi la formule de Piche corrigé à l’aide d’un instrument, constitué d’une sorte de tube renversé, muni d’un papier buvard. Dans le discours qu’il avait prononcé lors du départ à la retraite de H. Geslin, Cruiziat lui avait fait dire : "Il n’y a pas que le Piche à corriger chez Bouchet" !

(7) Ancien syndicaliste CGT de l’INRA, surnommé "mitraillette", qui avait quitté Versailles à la suite de différends avec Yves Coïc et qui était entré par la suite dans l’enseignement supérieur, d’abord à Tunis, puis à Marseille.

(8) Membre de l’Académie des sciences, spécialiste bien connu de la cellule.

(9) Je m’étais déjà présenté au concours de chargé de recherches, mais sans succès, vu le grand nombre et la qualité des candidats (Le seul reçu sur 12 avait été Joseph Bové, qui était déjà professeur d’Université à Nancy et qui, étant de nationalité luxembourgeoise, était tenu de se présenter à tous les concours).

(10) Inspecteur général, il était chargé à l’époque de la production animale, de toute la coopération et de la Guadeloupe.

(11) Cette station comprenait alors très peu de scientifiques. Il y avait Raymond Bonhomme, Claude Varlet-Grancher ; Paul Berbigier et Claude Zinsou plus tard.

(12) Il était entendu toutefois que les personnes envoyées en mission fassent le tour de tous les services, quelque soit leurs domaines de compétences. Le regard extérieur qu’elles pouvaient porter sur eux étaient souvent très enrichissant.

(13) J’avais tenu tête à des noirs, estimant que, quand ils avaient tort, il fallait le dire et ne pas faire de démagogie et que, quand leurs revendications étaient justifiées, il fallait aussi savoir le reconnaître.

(14) Ce n’est qu’au printemps 1971 que j’ai été reçu enfin à ce concours.

(15) Je suis le seul président de Centre encore en fonctions qui puisse se targuer d'avoir été nommé à ce poste par Jean Bustarret,

"l’homme des céréales et du pain"! Celui-ci a été remplacé par Jacques Poly, "l’homme du beefsteack", puis par Pierre Feillet, "l’homme des IAA et le pharmacien des armées" et enfin par Bernard Chevassus, "l’homme de la truite" indicateur de l’environnement des rivières ! (16) Quand on dit que le président de Centre a plus de responsabilités aujourd’hui qu’un administrateur, c’est une vision erronée des choses. J. Poly n’a jamais voulu le reconnaître. Mais quand il a créé les présidents de Centre, il ne leur a concédé que de modestes pouvoirs. Avec l’intégration des ouvriers dans le cadre technique et l’ordonnancement des dépenses confié aux secrétaires généraux, les présidents de Centre ne sont plus devenus que des personnages fantoches. Les administrateurs dans les CAP avaient autrefois une voix prépondérante. Ils jouaient un rôle important dans les Conseils de discipline et pouvaient procéder à des licenciements.

(17) La valeur du point était souvent même différente d’un Centre à l’autre.

(18) Le reste servant à financer des œuvres sociales, comme les cantines scolaires qui ont toujours été gratuites en Guadeloupe.

(19) La première fois que j’ai accueilli trois Cubains à l’aéroport de Pointe-à-Pitre, ceux-ci étaient épuisés par leur voyage. Ils avaient pris un Iliouchine à la Havane, avaient fait une escale technique à Pointe-à-Pitre pour prendre du kérosène, étaient descendus de l’avion, sans avoir le droit de le quitter, avaient dû gagner Madrid puis passer à Paris avant de prendre un vol à destination de Pointe- à-Pitre. Les choses par la suite se sont arrangées, mais il a fallu que j’intervienne auprès de la D.S.T., toujours inquiète des menées subversives qui pouvaient venir de Cuba.

(20) L’aéroport était évidemment le lieu de passage obligé de l’île. Sur 6 Noëls passés en Guadeloupe, j’en ai passé 4 à l’aéroport.

(21) Je ne suis pas sûr qu’ils comprenaient toujours très bien les explications qui leur étaient données !

(22) Je me souviens notamment de R. Février essayant d’arbitrer entre M. Ridet et J. Salette, le second raisonnant et s’exprimant d’au- tant plus lentement que le premier s’emportait !

(23) J'ai suivi le conseil de mon beau-père qui était chef régional de l'ONIC et qui m'avait engagé, dès ma prise en fonctions, à faire des visites de politesse, sans rien demander pour me ménager des entrées et faciliter par la suite le traitement des dossiers. Lorsque je suis devenu président du Centre d'Avignon, j'ai adopté la même stratégie pour me faire connaître des personnalités politiques et admi- nistratives dont le concours m'était indispensable. Ces règles de civilité élémentaires, en vigueur dans les milieux militaires, semblaient curieusement avoir été dédaignées jusque là dans les milieux scientifiques ! La réforme de l'INRA passe peut-être d'abord par des chan- gements de mentalité et d'attitude vis à vis de l'extérieur !

(24) Lors d'une de ces réunions, j'avais rencontré Simone Weil, ministre de la santé qui connaissait parfaitement tous ses dossiers.

Sachant que nous étions associés à un programme sur la bilharziose, elle s'était enquis si les moyens financiers dont nous disposions, étaient suffisants.

Références

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