Physique Quantique II
Mathias Kasiulis∗†
12 Mai 2017
Introduction
Vous avez vu la derni`ere fois quelles ´etaient les propri´et´es fondamentalement marquantes de la physique quantique, avec un exemple simple : celui des fentes d’Young. L’objectif de ce cours sera d’utiliser quelques propri´et´es abord´ees la derni`ere fois pour tenter de d´ecrire, qualitativement, les principaux champs de recherche actuels en physique quan- tique, et notamment celui de l’informatique quantique. Pour cela, je vais commencer par introduire un formalisme (le formalisme de Dirac) et des notions omnipr´esentes dans la description moderne de la physique quantique : celles d’´etat quantique et de transition entre ces ´etats.
1 Formalisme de Dirac
1.1 Exemple simple : les fentes d’Young
Vous avez vu qu’en physique quantique, on ne raisonne plus avec des trajectoires de particules comme en physique classique, mais avec des fonctions d’onde, qui ne sont que des densit´es de probabilit´e qu’une particule, ou un syst`eme, soit quelque part. Cette id´ee de densit´e de probabilit´e est tellement courante, et tellement longue `a ´ecrire de fa¸con correcte, qu’une notation a ´et´e introduite pour simplifier les choses. Elle est tellement courante, tellement pratique (et tellement obscure si on ne la connaˆıt pas) que je vais l’introduire ici. Reprenons l’exemple des fentes d’Young : ce qui nous int´eresse, c’est d’´ecrire l’amplitude de probabilit´e qu’une particule, partie d’une source plac´ee au point s, arrive en un point x de l’´ecran. Plutˆot que d’´ecrire φ(x|s), on ´ecrit seulement :
hla particule arrive en x|la particule part de si, (1) ou, plus simplement,
hx|si
∗Laboratoire de Physique Th´eorique de la Mati`ere Condens´ee, Universit´e Pierre et Marie Curie, Paris
†contact: [email protected]
On peut remarquer que cette notation se lit de droite `a gauche : une particule part de s et arrive en x. Ainsi, dans l’exemple des fentes d’Young, si on note |1i et |2i les deux fentes, on peut noter l’amplitude de probabilit´e qu’un photon arrive en un point x de l’´ecran comme:
hx|siY oung = hx|sifente 1+hx|sifente 2 (2)
= hx|1ih1|si+hx|2ih2|si (3)
Ici, on a utilis´e l’hypoth`ese qu’un chemin constitu´e de deux parties pouvait s’´ecrire, dans l’amplitude de probabilit´e, comme le produit de deux chemins successifs. A partir de ces amplitudes, on peut toujours, comme la derni`ere fois, chercher la probabilit´e d’un
´ev´enement en calculant l’”intensit´e” :
P(x|s) = Probabilit´e qu’un photon parti de s arrive en x (4)
= |hx|siY oung|2 (5)
= |hx|1ih1|si+hx|2ih2|si|2 (6)
On a ici juste r´e´ecrit la formule ´ecrite la derni`ere fois pour des interf´erences ! 1.2 Notion d’´etat quantique, bras et kets
Dans l’exemple des fentes d’Young, on a introduit la notation de Dirac en ne s´eparant jamais ce qu’il y a `a gauche de la barre centrale de ce qu’il y a `a droite : on n’a jamais
´ecrithx|ou|si. Pourtant, ces objets sont assez pratiques si on cherche `a les g´en´eraliser.
Int´eressons-nous un peu `a ce qu’ils repr´esentent.
|sin’est pas une amplitude de probabilit´e avant qu’on lui accole unhx|, c’est un objet qui repr´esente juste l’origine d’une particule sans d´efinir de point d’arriv´ee. Autrement dit, c’est un objet qui peut repr´esenter un photon sorti de la source avant qu’on le fasse interagir avec une fente, un ´ecran, etc. C’est donc un objet qui repr´esente l’´etat d’un photon libre que l’on n’a pas encore mesur´e : ces objets repr´esentent, de fa¸con g´en´erale, des ”´etats quantiques”. On peut aussi repr´esenter des ´etats d’´energie d’atomes avec de telles notation et le mˆeme formalisme, par exemple.
Il reste une distinction `a faire entre les objets ”de droite” et les objets ”de gauche”
dans une amplitude de probabilit´e. Etant donn´e qu’en anglais, Dirac a not´e ces ampli- tudes entre crochets (brackets), on appellehx|un bra et|siun ket. Les kets repr´esentent comme on l’a dit plus haut l’´etat d’un syst`eme qui n’a pas encore ´et´e mesur´e, alors que son produit avec un bra d´ecrit une probabilit´e de mesurer quelque chose. On dit qu’en multipliant `a gauche par un bra, on proj`ete le syst`eme1.
1En fait, c’est exactement une projection math´ematique : les kets peuvent ˆetre repr´esent´es comme des vecteurs dans un espace des ´etats, et en les multipliant par un bra on les proj`ete sur un axe de cet espace
Une fois ce formalisme ´etabli, on peut se demander comment repr´esenter l’´evolution d’un syst`eme entre un ´etat initial et l’instant de sa mesure : la question qui se pose est comment ´ecrire l’´evolution d’un ´etat avec le temps : sous l’effet d’interactions avec le reste de l’univers, un ´etat |s0i devient un ´etat |s(t)i. On d´efinit souvent un op´erateur d’´evolutionU(t) tel que : |s0i=U(t)|s(t)i, et la question qui se pose est de savoir si on peut oui ou non connaˆıtre ce U en fonction de param`etres connus du syst`eme. Notez que cet op´erateur peut aussi ˆetre ´ecrit avec le formalisme des fonctions d’ondes, qui est toutefois plus historique.
1.3 Dynamique et ´equation de Schr¨odinger
Erwin Schr¨odinger (le mˆeme que celui du chat) a trouv´e, plus au moins au feeling, l’´equation pour pr´evoir comment ´evolue dans le temps un syst`eme quantique. Cette
´equation, appel´ee l’´equation de Schr¨odinger, s’´ecrit : i~∂
∂t|s(t)i= ˆH|s(t)i (7)
Cette ´equation dit que la d´eriv´ee par rapport au temps d’un ´etat est li´ee `a sa valeur sur laquelle a agi ˆH, l’op´erateur Hamiltonien du syst`eme, avec un facteur constant i~, o`u i est le nombre complexe tel que i2 = −1. Cette phrase est en fait une fa¸con tr`es compliqu´ee de dire que cette ´equation relie l’´evolution temporelle de l’´etat d’un syst`eme (membre de gauche de l’´equation) `a son ´energie, qui est repr´esent´ee, comme en physique statistique par un objet qu’on appelle l’Hamiltonien. La seule vraie diff´erence est qu’ici l’Hamiltonien n’est pas juste un nombre qui donne l’´energie totale, c’est un ”op´erateur”
qui agit sur un ´etat. L`a encore, beaucoup de mots compliqu´es pour peu de choses : on dit simplement que l`a o`u en m´ecanique classique on peut ´ecrire l’´evolution d’un syst`eme avec des nombres, ici on travaille avec des ´etats, qui sont repr´esent´es par des vecteurs : l’Hamiltonien est un objet qui transforme un vecteur en un autre vecteur2.
Arm´es de cette ´equation, on peut montrer que l’op´erateur d’´evolution U s’´ecrit : U(t) =e
Hˆ
i~t (8)
Le sens de l’exponentielle d’un op´erateur n’est pas tr`es important, ce qui est ici important c’est que :
- On peut effectivement ´ecrire l’´evolution d’un ´etat ;
- Cette ´ecriture est la mˆeme que celle de l’´evolution d’une onde, o`u la fr´equence est ici remplac´ee par l’´energie sur ~.
Ainsi, pour ´etudier un syst`eme quantique, on ´ecrit en g´en´eral qu’on s’int´eresse `a la transition depuis un ´etat vers un autre sous l’effet des interactions : on cherche `a calculer quelque chose de la forme:
P(E1 →E2;t) =|hE2|eHi~ˆt|E1i|2 (9)
2Par exemple une matrice
c’est-`a-dire la probabilit´e qu’un syst`eme passe d’un ´etat E1 `a un ´etat E2 en un tempst, connaissant son Hamiltonien ˆH. Typiquement, on peut ´ecrire et pr´evoir ce qui se passe dans des syst`emes simples (un ´electron isol´e dans un champ ´electromagn´etique, un atome qui interagit avec un rayonnement, etc) mais il est extrˆemement difficile de faire des calculs sur les syst`emes `a beaucoup de corps en interaction en physique quantique.
Je donnerai quelques exemples `a la fin de ce cours, mais d’abord, int´eressons-nous `a ce qu’est un ´etat quantique.
2 Etats et nombres quantiques
2.1 Qu’est-ce qu’un nombre quantique ?
Quand on veut d´efinir l’´etat d’un syst`eme physique, que ce soit dans le monde classique ou le monde quantique, il y a ´enorm´ement de possibilit´es `a priori : on pourrait donner la position, la vitesse, l’acc´el´eration, la d´eriv´ee cinqui`eme de la position par rapport au temps.
En pratique, les grandeurs qu’on choisit sont en g´en´eral un peu particuli`eres : ce sont des grandeurs conserv´ees par l’´evolution du syst`eme. En g´en´eral, en physique classique, on regarde l’´energie totale, l’impulsion totale (le produit masse fois vitesse), le moment cin´etique (un vecteur qui quantifie la rotation du syst`eme).
En physique quantique, ces mˆemes quantit´es peuvent ˆetre d´efinies et sont aussi con- serv´ees. Simplement, on peut montrer qu’elles ne peuvent prendre que des valeurs discr`etes, entre lesquelles elles sautent. On peut alors indexer ces valeurs avec des entiers, qui constituent des nombres quantiques.
Par exemple, si on s’int´eresse aux ´electrons d’un atome, on d´efinit 5 nombres quan- tiques. Ces nombres sont n, le nombre quantique principal, qui donne l’´energie de l’´electron,l, qui donne la norme du moment cin´etique,ml qui donne son orientation, et 2 nombres3 qui correspondent au ”spin” de l’´electron, sur lequel je reviendrai.
3L’un des deux vaut toujours 1/2 pour un ´electron, et on ne le mentionne en g´en´eral pas.
Figure 1: Niveaux d’´energie ´electroniques de l’atome d’hydrog`ene : on a bien des niveaux discrets qui sont index´es par l’entiern. Le niveaun→ ∞correspond `a l’´energie `a laquelle l’´electron se s´epare du noyau.
A chaque jeu de nombres quantique on peut faire correspondre un ´etat qui est, comme sa quantit´e associ´ee, laiss´e inchang´e par l’´evolution du syst`eme (donc par l’Hamiltonien).
Ces ´etats sont appel´es des ´etats propres du syst`eme, et sont pratiques `a ´etudier car : - ils n’´evoluent pas dans le temps ;
- on peut toujours ´ecrire un ´etat quelconque comme une superposition d’´etats propres.
Dans le cas de l’´electron d’un atome, on s’int´eresse souvent `a la forme spatiale de ces
´etats propres, qu’on appelle des orbitales.
Ces objets peuvent paraˆıtre extrˆemement surprenants, mais l’existence de nombres discrets pour d´ecrire un syst`eme et d’´etats correspondants avec des formes spatiales particuli`eres peut en fait ˆetre comprise en revenant `a de la physique des ondes. Imaginons qu’on enferme une onde dans une boˆıte, par exemple en faisant des vagues dans une bassine. Dans un tel syst`eme, la r´eflexion des ondes par les bords de la boˆıte (le contour de la bassine) n’autorise que quelques formes stables pour l’onde, qui est alors appel´ee une “onde stationnaire”. La condition d’existence pour une onde stationnaire est en fait assez simple `a comprendre : il faut que la r´eflexion sur les bords de la boˆıte laisse l’onde inchang´ee... Et ¸ca n’est possible que si le long d’une direction, entre deux parois, l’onde a une longueur d’onde telle que:
L=nλ
2 (10)
o`uLest la taille de la boˆıte selon cette direction,nest un nombre entier quelconque et λ est la longueur d’onde, c’est-`a-dire l’espacement entre deux points identiques de l’onde. On appelle les diff´erentes valeurs de longueur d’onde possibles des modes de vibration. On peut par exemple observer ces ondes particuli`eres en regardant une corde vibr´ee, ou une bassine d’eau vibr´ee verticalement.
Figure 2: Exemples d’ondes stationnaires : `a gauche, une exp´erience de corde vibr´ee (l’exp´erience de la corde de Melde) avec les trois premiers modes stationnaires repr´esent´es. A droite, un exemple d’onde stationnaire `a 2 dimensions, obtenu en faisant vibrer de l’eau de haut en bas (on appelle les vagues obtenues des vagues de Faraday) dans une grande bassine carr´ee.
En fait, on peut montrer en reprenant le formalisme de fonction d’onde que les orbitales de l’´electron prennent la forme d’ondes stationnaires. Simplement, cette fois-ci, les vibrations sont contraintes sur une surface tr`es particuli`ere : une sph`ere. La forme prise par l’onde est alors une fonction appel´ee une harmonique sph´erique, et chaque harmonique sph´erique d´epend de trois indices entiers (on est `a 3 dimensions) : on a besoin den,l etml!
Figure 3: Forme des orbitales de plus basse ´energie de l’atome d’hydrog`ene.
2.2 Spin quantique
Comme mentionn´e plus tˆot pour l’exemple de l’´electron, on a souvent dans des syst`emes quantiques une quantit´e importante appel´ee le spin. Le spin est, dans ce contexte, un degr´e de libert´e interne que poss`edent les particules, qui peut ˆetre vu comme un
´equivalent de moment cin´etique interne ; de rotation ”intrins`eque”. C’est d’ailleurs ce qui lui vaut son nom : spin signifiant tourner en anglais.
Comme pour le moment cin´etique habituel, on lui associe deux nombres quantiques, appel´esS, qui donne la norme du spin et ms, qui donne une indication sur sa direction.
S est en fait une constante qui ne d´epend que du type de particule consid´er´e, et peut valoir, 0,12,1,32,2, ...
Selon si une particule a un spin entier (0,1,2, etc) ou demi-entier (12,32,etc), certaines propri´et´es sont tr`es diff´erentes. En particulier, les particules `a spin entier, appel´ees bosons, peuvent se regrouper dans un mˆeme ´etat quantique, alors que les particules `a spin demi-entier, appel´ees fermions, ne le peuvent pas.
Particule Spin Type
Electron 12 Fermion
Proton 12 Fermion
Noyau de Rubidium 85 52 Fermion Noyau de Rubidium 87 32 Fermion
Photon 1 Boson
Boson de Higgs 0 Boson
Noyau de Fer 56 0 Boson
Noyau d’H´elium 4 0 Boson Table 1: Quelques exemples de valeurs de spins.
Pour l’´electron ou le proton,S vaut toujours 12, et ms ne peut valoir que ±1/2. Ce qui a paru surprenant au premier abord pour les physiciens, c’est que ce moment ne peut pas ˆetre nul pour l’´electron, ce qui signifie que mˆeme `a basse ´energie, l’´electron a une sorte de ”rotation”4.
Comme on n’a pour l’´electron que deux valeurs oppos´ees de ms, on aime noter les
´etats propres associ´es| ↑i(”up”) et | ↓i(”down”).
Il est int´eressant de noter que la notion de ”spin” utilis´ee en physique statistique est inspir´ee ce ces objets de spin 12, et qu’il se trouve effectivement que les spins ont tendance
`
a s’aligner entre eux dans les solides `a basse temp´erature et qu’un champ magn´etique externe favorise l’´etat de spin align´e sur lui. Toutefois, la diff´erence avec le mod`ele d’Ising trait´e pendant le cours sur les transitions de phase est qu’en physique quantique l’ordre dans lequel on place des objets ou dans lequel on effectue des mesures a une importance : pour deux spins quantiques cˆote `a cˆote, les ´etats| ↑↓iet| ↓↑ine sont pas ´equivalents.
3 Probl` emes actuels de physique quantique
3.1 Information quantique
Vous en avez probablement entendu parler dans la presse, les films, les romans de science- fiction et les jeux vid´eos : l’informatique quantique est vendue comme la prochaine
´enorme avanc´ee technologique. Essayons de comprendre pourquoi ce champ semble aujourd’hui effectivement int´eressant. L’ingr´edient de base de l’informatique classique, c’est un bit, une variable binaire qui vaut 0 ou 15 et que l’on va manipuler avec des op´erations logiques (des portes) de fa¸con `a r´ealiser des fonctions.
Un bit quantique, ou qubit, par contre, c’est un syst`eme quantique dans lequel on peut supposer que seuls deux ´etats propres sont accessibles (on peut prendre un spin quantique, mais aussi un atome qu’on illumine avec des lasers de telle fa¸con que la proba- bilit´e d’ˆetre dans un ´etat d’´energie diff´erent des deux s´electionn´es soit exponentiellement
4Ca n’est pas toujours le cas, certains objets ont un spin nul.
5Il y a plein de fa¸cons de faire de l’informatique classique : on peut stocker de l’information avec des cristaux liquides, avec des aimants, avec des formes, etc.
faible). Notons ces ´etats|0i et |1i. A tout instant, le syst`eme peut se trouver dans une superposition de ces deux ´etats:
|ψ(t)i=a(t)|0i+b(t)|1i (11)
Cependant, on entend souvent des choses fausses sur les implications de cet ´etat superpos´e : ici, une mesure fera s’effondrer (collapser) le syst`eme sur l’un des deux ´etats, 0 ou 1, qui deviendra classique, comme dans l’exemple des photons qui interagissent avec des ´electrons dans les fentes d’Young. On peut mˆeme ´ecrire `a partir de cette ´ecriture quelle est la probabilit´e de chacune des mesures : en g´en´eral, on d´efinit les ´etats tels qu’ils soient “unitaires”, c’est-`a-dire que|h0|0i|2 =|h1|1i|2 =|hψ(t)|ψ(t)i|2 = 1 (pour les deux ´etats propres, c’est juste une convention, alors que pourψc’est une hypoth`ese qui aura son importance plus tard), et les ´etats propres sont tels que h0|1i = 0. Dans cette situation, on peut ´ecrire la probabilit´e de mesurer que ce qubit est dans l’´etat 0 ou 1 apr`es un temps t :
P(0;t) =|h0|ψ(t)i|2 = |a(t)|2 (12)
P(1;t) =|h1|ψ(t)i|2 = |b(t)|2 (13)
|a(t)|2+|b(t)|2 = 1 (14)
Ainsi, une fois la mesure effectu´ee, on retombe sur un bit classique, ni plus, ni moins : un bit quantique ne permet pas de stocker plus d’information. Par contre, la particularit´e de ce bit est que sa valeur est probabiliste. C’est ce point, qui est int´eressant : la mesure finale, qui ne peut prendre que deux valeurs, d´epend d’une
´evolution temporelle dans un espace plus grand. Du coup, si on arrive `a coder un programme faisant appel `a des qubits, on aura une exploration al´eatoire de l’espace des r´eponses. Or, il se trouve que pour des probl`emes de “recherche“ (par exemple, trouver un num´ero dans un annuaire non-tri´e) ou de ”factorisation“(qui permettent de trouver les cl´es cryptographiques qui prot`egent les transactions bancaires), on peut trouver des algorithmes utilisant cet aspect al´eatoire qui donnent la bonne r´eponse (avec une probabilit´e qui tend vers 1) beaucoup plus rapidement qu’avec des algorithmes d´eterministes. Typiquement, ces probl`emes sont trait´es en un temps exponentiellement grand avec le nombre possible de r´eponses (le nombre de num´eros dans l’annuaire) avec un algorithme classique, et seulement polynomial avec un algorithme quantique6.
La raison derri`ere cette diff´erence d’efficacit´e est qu’avant la mesure, un ensemble de nqubits peut explorer des superpositions de 2n´etats qui, dans de bonnes conditions et si les ´etats initiaux sont bien choisis interf`erent constructivement vers la bonne solution : c’est un peu comme si on cherchait `a traiter le probl`eme inverse de celui des fentes d’Young, on veut construire une figure d’interf´erences avec un pic `a un certain endroit en construisant ce qu’il y a entre la source et l’´ecran.
6Pour la distinction algorithmes polynomiaux/non-polynomiaux, voir le dernier cours de physique statistique.
Mais alors, si ces algorithmes sont a priori si efficace, pourquoi ne les utilise-t-on pas d´ej`a `a grande ´echelle ? Ici, la limitation vient d’un fait exp´erimental qui paraˆıt bˆete : le syst`eme avec lequel on travaille n’est pas isol´e du reste de l’univers. Ceci a une implication assez directe sur le syst`eme : il y aura toujours un couplage entre un qubit et le reste de l’univers qui changera l’´etat qu’on a pr´epar´e initialement, et donc alt`erera l’information. En pratique, ce qui arrive est assez proche de l’exp´erience des fentes d’Young avec un ´electron derri`ere les fentes : une interaction entre les qubits et un objet externe tend `a d´etruire l’aspect quantique de l’exp´erience en faisant s’effondrer la fonction d’onde sur un r´esultat classique. On parle de d´ecoh´erence.
Exp´erimentalement, pour contrecarrer cette limitation, on est oblig´es de prendre des syst`emes dans lesquels les interactions internes et externes du syst`eme sont bien contrˆol´es, ce qui impose en g´en´eral de travailler dans des syst`emes peu denses et `a tr`es basse temp´erature. C’est pour cela que les r´esultats les plus complets d’informatique quantique ont ´et´e obtenus dans des exp´eriences d’atomes froids, sur lesquelles je vais un peu m’attarder.
3.2 Les atomes froids, des syst`emes simples
Le secteur des atomes froids est l’un des secteurs exp´erimentaux les plus actifs de la recherche en physique quantique actuellement. Une exp´erience d’atomes froids, c’est une exp´erience qui fait appel `a une vapeur tr`es dilu´ee d’atomes que l’on refroidit grˆace `a des lasers jusqu’`a des temp´eratures extrˆemement faibles, allant jusqu’`a un dix-millioni`eme de degr´es au-dessus du z´ero absolu, c’est-`a-dire 100nK (on n’entrera pas dans les d´etails sordides du refroidissement, notez juste que la m´ethode actuellement utilis´ee a valu un prix Nobel en 1997 attribu´e `a Claude Cohen-Tannoudji (LKB, ENS Paris) Steven Chu et William Phillips).
Ces syst`emes sont alors int´eressants pour deux raisons :
- d’une part, on a beaucoup moins d’atomes (quelques millions), avec beaucoup moins d’interactions entre eux et avec le reste du monde que dans un solide (quelques fois 1023), le syst`eme est donc assez bien isol´e sans trop de difficult´es, ce qui permet d’isoler des ph´enom`enes simplement ;
- d’autre part, grˆace aux avanc´ees des technologies lasers et `a la pr´ecisiond es m´ethodes optiques modernes, on sait ajouter aux faisceaux qui servent `a pi´eger et re- froidir les atomes d’autres faisceaux, qui permettent de fabriquer `a peu pr`es n’importe quelle forme d’Hamiltonien (de couplages entre atomes et entre atomes et lasers) `a volont´e.
Avec ces deux facteurs, on peut en pratique utiliser les atomes froids et des jeux de lasers pour reproduire un grand nombre de ph´enom`enes qui existent dans des solides (”en mati`ere condens´ee“) de fa¸con beaucoup plus propre et contrˆol´ee.
De plus, les atomes froids sont la parfaite boˆıte de jeu pour explorer l’informatique quantique, puisqu’on peut disposer de jeux d’atomes qu’on sait mettre dans des ´etats extrˆemement bien contrˆol´es.
3.3 Mati`ere condens´ee et ´etats quantiques de la mati`ere
Je parlais dans la partie pr´ec´edente des probl´ematiques de mati`ere condens´ee : la physique quantique y est souvent importante pour comprendre les propri´et´es ´electroniques, donc ´electriques de mat´eriaux. En particulier, le fait que les niveaux d’´energie soient quantifi´es et que les ´electrons aient un spin 12, ce qui les empˆeche d’occuper tous un mˆeme
´etat d’´energie, sont primordiaux pour comprendre les propri´et´es des semi-conducteurs qui servent `a fabriquer les diodes et transistors de tous nos appareils ´electroniques. Cepen- dant, ces syst`emes sont relativement bien compris aujourd’hui, et la physique quantique ne sert bien souvent qu’`a ´etablir les ´energies accessibles aux ´electrons du syst`eme sans qu’on s’int´eresse n´ecessairement ensuite `a tous les m´ecanismes de couplage auxquels ils sont soumis.
Une partie de la mati`ere condens´ee, cependant, est toujours particuli`erement active : celle qui touche aux ”´etats quantiques de la mati`ere“. Un ´etat quantique, c’est un ´etat d’un mat´eriau qui pr´esente des propri´et´es quantiques `a l’´echelle macroscopique. Ainsi, par exemple, un supraconducteur (un mat´eriau qui pr´esente une r´esistance ´electrique rigoureusement nulle, et qui ne cr´ee donc pas de pertes thermiques quand un courant le traverse) ou un superfluide (un liquide avec une viscosit´e nulle, qui peut donc s’´ecouler sans r´esistance) sont des manifestations `a notre ´echelle de ph´enom`enes quantiques, pour- tant d’habitude cantonn´es `a l’´echelle de l’atome.
On n’entrera encore une fois pas dans les d´etails de la physique de ces syst`emes, qui est extrˆemement compliqu´ee et encore assez largement mal comprise. Cependant, notez que le passage de certains mat´eriaux entre une phase ”classique“ et une phase
”quantique“ est une transition de phase, au mˆeme sens que celui ´evoqu´e en physique statistique. Simplement, ce qui se passe, c’est que beaucoup de particules du syst`eme (des paires d’´electrons pour les supraconducteurs, des atomes pour les superfluides) parviennent `a se mettre simultan´ement dans un mˆeme ´etat quantique, ce qui permet de l’observer.
Les applications de ce champ de recherche tiennent principalement aux propri´et´es des supraconducteurs, notamment `a leurs propri´et´es magn´etiques7, ´electriques 8, mais aussi pour des possibilit´es en informatique quantique. Ici, l’id´ee est de s’int´eresser `a des types particuliers de supraconducteurs qui pr´esentent une structure de niveaux qui s’apparente `a une structure `a deux ´etats, et qui poss`edent des propri´et´es qui permettent
`
a certains ´etats de r´esister longtemps au couplage avec le monde ext´erieur9.
7les champs magn´etiques sont violemment eject´es hors des supraconducteurs, car faire passer un champ magn´etique dedans empˆeche une zone du mat´eriau d’ˆetre dans le mˆeme ´etat quantique, ce qui m`ene `a de la l´evitation, comme celle utilis´ee sur certaines parties du trajet du Shinkansen, le TGV japonais
8Une r´esistance nulle permet de transporter efficacement du courant `a haute tension, comme exp´eriment´e en Californie, mais aussi de produire avec des bobines des champs magn´etiques extrˆemement forts, ce qui est utilis´e dans tous les IRM actuels.
9Les propri´et´es `a l’origine de cette ”protection“ tiennent `a des propri´et´es ”topologiques“, c’est-`a-dire li´ees `a la g´eom´etrie de l’espace dans lequel vivent les ´etats. Cette th´ematique est particuli`erement en vogue et a fait l’objet du prix Nobel de physique 2016 !
Figure 4: Exemples de propri´et´es de la mati`ere dans un ´etat quantique : `a gauche, un aimant en l´evitation au-dessus d’un supraconducteur (effet Meissner), et `a droite, de l’h´elium liquide superfluide peut glisser sans viscosit´e le long de son r´ecipient et s’en
´ecouler en en faisant le tour.
Conclusion
On a pendant ce cours de physique quantique tent´e d’aborder les notions les plus fonda- mentales `a l’approche du monde quantique. Il y a cependant un grand nombre de sub- tilit´es et de ph´enom`enes qui n’ont pas ici ´et´e abord´es, notamment celui de l’intrication quantique (”selon lequel deux particules qui ont interagi se comportent de mani`ere ex- traordinairement similaire mˆeme lorsqu’elles sont ´eloign´ees“10), qui a permis un bond du secteur de la cryptographie quantique (la transmission d’information cod´ee) ces derni`eres ann´ees, mais aussi de l’informatique quantique. Pour ce sujet en particulier, et un bon retour sur la physique quantique, je recommande le livre audio signal´e en note de bas de page, ´ecrit par le chercheur qui a r´ealis´e l’exp´erience d´ecisive pour d´emontrer la r´ealit´e physique de l’intrication quantique.
Sur les diff´erents ph´enom`enes ´evoqu´es pendant ce cours, gardez `a l’esprit que la physique quantique est essentiellement diff´erente de ce que notre intuition pr´evoit, mais que le formalisme actuellement utilis´e est d’une efficacit´e redoutable pour pr´evoir cette physique qui est bel et bien observ´ee et exploit´ee au quotidien. En particulier, un simple smartphone peut maintenant utiliser son appareil photo pour g´en´erer des nombres al´eatoires en utilisant les propri´et´es quantiques des photons11 !
10Einstein et les R´evolutions quantiques, Alain Aspect, livre audio publi´e dans la collection Acad´emie des Sciences des ´editions De Vive Voix
11Sanguinetti et al., Quantum Random Number Generation on a Mobile Phone, Phys. Rev. X4, 031056, 2014