820 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 11 avril 2012
actualité, info
Le fumeur est un bien doux écureuil, en cage (3)
La consommation de tabac est un fléau sani- taire de grande ampleur auquel nous nous sommes, collectivement, habitués. Il suffirait de changer, un instant, de point de vue pour mieux prendre la mesure de ce phénomène proprement incompréhensible qui voit les collectivités nationales tirer profit via des taxes de la consommation d’un produit ad- dictif dont la nocivité (sans effet de seuil) est amplement démontrée (Rev Med Suisse 2012;
8:612-3 et 2012;8:662-3). Ce paradoxe est si massif qu’il aveugle. Et sauf à soutenir que l’addiction et la quête de la mort prématurée (qui souvent lui est liée) sont des fatalités in- timement humaines, on en viendrait pres que à nourrir nous aussi une théorie du com- plot. Sur un thème connu : c’est parce qu’ils empoisonnent leurs produits que les géants multinationaux du tabac parviennent à te-
nir l’humanité en servage. Non : ces géants peuvent faire l’économie du poison comme ils le font de la morale.
A cette aune de la servitude volontaire, toute révolte est vouée à l’échec. Et l’histoire de la lutte contre le tabac est au mieux celle d’un Sisyphe que l’on n’imagine plus guère heureux. La pharmacologie ne progresse pas (moins encore que celle contre la dépendan ce
à l’alcool, c’est dire) et seule la substitution nicotinique patchée paraît avoir quelques ver- tus thérapeutiques. Plus précisément paraît parfois fournir quelques résultats. L’observa- teur est ainsi partagé entre l’espérance de lendemains sans volutes et la certitude que
le combat, par trop inégal, sera sans fin.
Le site ami Planetesante.ch rappelait il y a peu qu’aujourd’hui en Suisse, entre 50 et 70% des fumeurs désirent, à des degrés di- vers, arrêter leur consommation ; et que parmi eux un tiers essayait chaque année. Il rappe- lait aussi que seule une minorité des tenta- tives d’arrêt était suivie d’une abstinence prolongée et que la rechute était malheureu- sement la règle. Le fumeur poursuit en gé- néral une évolution cyclique arrêt/reprise avec en moyenne trois à six tentatives avant de devenir, enfin, un ancien fumeur. Ou pas.
Et rien n’y fait. A commencer par le fait de rappeler quotidiennement ou presque que le tabac est à l’origine d’un tiers des décès pré-
maturés par accident vasculaire céré- bral et cardiopathies ischémi ques. Ou que le tabagisme favorise également l’impuissance, la pneumonie, l’ulcère peptique, la cataracte, la dégénérescence ma- culaire liée à l’âge, la tuberculose, l’ostéopo- rose et les fractures ver tébrales et de la han- che. Qu’il augmente également le risque de cancer du sein. Que le tabac est nocif pour le fœtus et le nouveau-né des mères fumeuses.
point de vue
… Le loup ne se déguise plus en mouton mais ses dents sont aiguisées …
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Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 11 avril 2012 821 Que le tabagisme maternel augmente notam-
ment le risque de fausse couche, de retard de croissance intra-utérin du fœtus ainsi que de la mort subite du nourrisson. Le ration- nel, ici, n’est jamais (ou presque) au rendez- vous.
Les patchs ? Une étude anglaise vaut que l’on s’y arrête un instant. Elle a été menée par le Département britannique de la santé et le Centre for Tobacco Control Studies (UKCTCS). Ses conclusions sont rapportées dans le British Medical Journal.1 Elle se pro- posait de vali der le mode de soutien au se- vrage tabagi que mis en place au Royaume- Uni ; un soutien notamment proposé par la National Health Service (NHS) : «Smoking Helpline». Le coor dinateur de l’étude, le pro- fesseur Tim Coleman (UKCTCS), expli que ainsi ses résultats : «Cette étude a mis en lu- mière la façon dont les services de conseil par téléphone peu vent être utilisés pour aider les fumeurs à cesser de fumer mais aussi à quel point il est difficile pour la plupart d’entre eux de "briser" leur dépendance au tabac. Si l’on se fie aux résultats de cette étude, fournir gratuitement aux fumeurs des
patchs nicotiniques et des conseils par télé- phone ne semble pas être efficace.» Une nou- velle fois le pragmatis me britannique dit sans fard ce que d’autres aiment cacher sous bien des circonlocutions. Et les chercheurs de l’UKCTCS de travailler désormais à for- ger de nouveaux outils de sevrage complé- mentaires.
A Singapour (où elle prononçait un dis- cours lors d’une conférence sur le tabac et la santé), la directrice générale de l’Organisa- tion mondiale de la santé, Margaret Chan, accusait il y a quelques jours l’industrie mon- diale du tabac d’être un «ennemi impitoya ble et retors». Elle exhortait une nouvelle fois les gouvernements et la société civile à s’unir contre les fabricants de cigarettes. Le Dr Mar- garet Chan accuse donc clairement les fabri- cants de cigarettes de saper la campagne menée par l’ONU contre l’usage du tabac et les risques qu’il fait peser sur la santé. «Nous avons un ennemi, un ennemi impitoyable et retors qui nous amène à nous unir et à nous engager avec passion, a-t-elle dit. Cet ennemi, l’industrie du tabac, a modifié son visage et ses tactiques. Le loup ne se déguise plus en mouton mais ses dents sont aiguisées.» On notera que les fables et leurs métaphores ont la vie longue sinon la dent dure.
Selon l’OMS, le tabac tue chaque année prématurément près de six millions de per- sonnes dans le monde, dont 600 000 via le tabagisme passif. Sans action volontariste et groupée, ce chiffre pourrait atteindre huit millions de morts d’ici 2030. C’est dire s’il y a urgence assure l’OMS. Urgence, vraiment ? Voici les dernières informations disponibles au chapitre de la «Convention cadre de l’OMS pour la lutte contre le tabac» : «Le groupe de travail sur les articles 9 et 10 s’est réuni pour la septième fois du 24 au 26 janvier 2012, au siège de l’OMS à Genève, pour poursuivre ses travaux concernant l’élaboration de di- rectives pour l’application des articles 9 et 10, conformément à la décision FCTC/COP4(10)
de la quatrième Conférence des Parties. Cette réunion avait pour but d’examiner les pro- positions soumises par les trois groupes de rédaction créés à cet effet en 2011 et de for- muler des recommandations en vue de la cinquième Conférence des Parties. Trente Par ties, une organisation non gouvernemen- tale ayant le statut d’observateur ainsi que quatre experts qui ont fourni des informa- tions techniques au groupe de travail ont as- sisté à la réunion. La réunion a été présidée, à tour de rôle, par les principaux facilitateurs (Brésil, Canada, Union européenne et Tur- quie).»
Sans oublier : «A l’issue de sa réunion, le groupe de travail a proposé un projet de texte destiné à être inclus dans les directives partielles pour l’application des articles 9 et 10 en ce qui concerne la réglementation des caractéristiques des produits (potentiel incen- diaire des cigarettes) ainsi que les informa- tions à communiquer au public et la confi- dentialité à cet égard. En outre, le groupe de travail a convenu d’inclure dans son rap- port destiné à la cinquième Conférence des Parties un document de réflexion sur le pou- voir addictif du tabac. Ces documents de- vraient être postés dans les six langues offi- cielles sur EZcollab (la plateforme en ligne de l’OMS) afin que les Parties puissent faire des observations d’ici la mi-mai 2012. Les Parties vont recevoir un courriel les invitant à s’inscrire sur EZcollab.»
Souvenez-vous, doux et gentils fumeurs en cage, du potentiel incendiaire des cigarettes.
(Fin)
Jean-Yves Nau [email protected]
1 Ferguson J, Docherty G, Bauld L, et al. Effect of offering different levels of support and free nicotine replacement therapy via an English national telephone quitline : Ran- domised controlled trial. BMJ 2012;344:e1696.
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