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Jean-Paul Gachet. Jean-Paul Gachet : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, té- moignages, 12, Editions INRA, 170 p., 2007, Archorales, 2-7380-1220-5. �hal-02811612�
J’ai fait une scolarité très banale, très classique, jusqu’à ce que mes parents, pour des raisons que je n’ai pas encore bien com- prises, partent s’installer à Nantes dans des conditions assez rocambolesques. Étant tous les deux artisans, travailleurs manuels, ils se sont lancés dans l’achat d’un débit de boissons, d’une cave à vins, dans un quartier très populaire de Nantes qui a maintenant disparu. Je suis venu les rejoindre peu après et c’est à ce moment-là - je ne dirais pas que ma vie a basculé - qu’il y a eu une bifurcation. Je suis alors entré dans un lycée technique important à Nantes, le lycée technique (nommé alors École Nationale Technique) Livet alors que rien ne me portait vers l’enseignement technique. Mais sans doute était-ce la seule possibilité que j’avais de poursuivre des études secondaires lon- gues. Là, j’ai passé toute ma scolarité avec une évolution qui m’a fait glisser d’une formation très technique - avec une initia- tion à toutes les disciplines depuis le bâtiment, l’électricité, la fonderie, l’ajustage et bien d’autres, toutes disciplines pour les- quelles je n’avais malheureusement aucune aptitude ni aucune attirance (ce qui explique que mes enfants me reprochent sou- vent de n’avoir des mains qui n’ont que des pouces ! Je n’avais pas le geste technique et cela ne me passionnait pas) à une for- mation plus mathématique. En première donc, j’ai bifurqué vers
“techniques mathématiques”, formation qui préparait essen- tiellement au concours des Arts et Métiers. J’avais découvert que je n’avais pas l’esprit technique. Puis s’est entrecroisée avec cela la rencontre de ma future épouse, ce qui fait qu’après avoir passé la première et la deuxième parties du bac, j’ai fait le choix de m’orienter vers des études universitaires longues complète- ment à l’aveuglette parce que mes parents n’étaient absolu- ment pas en mesure de me conseiller, de me guider. J’étais le premier enfant de la famille à faire des études supérieures et donc c’était déjà le comble de la réussite pour eux.
Je suis parti à Bordeaux puisque mon épouse était originaire d’Arcachon. Là, j’ai continué à chercher ma voie. J’avais une bonne base scientifique et donc j’ai commencé par faire ce qui s’appelait alors propédeutique MPC (maths, physique, chimie) avec beaucoup de physique et de chimie. C’était le temps béni où la licence qui comportait plusieurs certificats se faisait sur deux ans après un enseignement d’une année en propédeu- tique. Là encore, j’ai donné un nouveau cours à mes études : j’ai
Jean-Paul Gachet
Je suis né le 2 octobre 1940 dans un tout petit bourg, à la limite du nord des Deux-Sèvres et de la Vendée. Ma famille, d’origine rurale, comptait à la fois des artisans et des paysans.
Mon père était le fils d’une famille de peintres en bâtiment du bocage vendéen. Ma mère était issue d’une famille qui avait été éprouvée par la guerre de 14-18, puisque son père était mort en 1917 quand elle avait 6 ans. Elle a tissé sa vie tant bien que mal et elle est devenue coiffeuse. Lorsque mes parents se sont mariés en 1939, ils se sont installés à Chantonnay, toujours dans le bocage vendéen. J’ai passé l’essentiel de mon enfance et le début de mon adolescence dans cette région. Ce que je tiens à dire, c’est que je m’aperçois au fil du temps que je suis très marqué par ces origines géographiques, sociales et culturelles.
Je me découvre très Vendéen, parce que cela signifie un tempéra- ment de résistance par rapport au modèle jacobin centralisateur et quelque peu niveleur. Je crois que c’est quelque chose qui m’a marqué tout au long de ma vie et dont je découvre de plus en plus l’importance dans ma réflexion personnelle.
• Octobre 1962 : recrutement à l’INRA comme agent contractuel technique à la station d’Amélioration des Plantes fourragères de Lusignan.
• Jusqu’en décembre 1967 : conduite de l’amélioration du dactyle.
• Octobre 1966 : reçu au concours d’assistant de recherche.
• Janvier 1968 : mise à disposition du ministère de la Coopération pour détachement à l’Institut National de Recherche Agronomique de Tunisie en vue d’assurer l’animation scientifique du laboratoire de Recherches fourragères.
• De janvier 1968 à septembre 1977 : conduite de travaux de prospection et d’évaluation des potentialités fourragères de différentes espèces (fétuque élevée, luzerne, luzernes annuelles : élaboration et mise en œuvre
d’un projet collectif d’étude des conditions de diffusion des acquis de la recherche en matière de systèmes d’élevage et de systèmes fourragers dans des exploitations coopératives et étatiques.
• Juin 1972 : reçu au concours de chargé de recherches.
• Septembre 1977 à septembre 1982 : responsabilité d’un projet pilote en matière de formation en élevage et production fourragère à l’École Supérieure d’Élevage de Mateur.
• Septembre 1982 à septembre 1984 : conduite d’un travail de recherche et d’accompagnement sur les systèmes de production paysans dans le cadre de l’Office de Développement sylvo-pastoral du Nord-Ouest financé par la Banque mondiale.
• Septembre 1984 à septembre 1985 : auditeur libre du CPDCET (Centre de Perfectionnement pour le Développement Culturel et Technique) relevant du ministère de la Coopération.
• Septembre 1985 : réintégration à l’INRA à la Direction des Relations internationales.
• Août 1986 à mars 1993 : direction de la station INRA-SAD de Kourou.
• Mars 1993 à mars 1996 : mise à disposition du Conseil général de Guyane pour une mission de conseil sur le développement agricole et rural.
• Mars 1996 à mars 1998 : mise à disposition du Conseil régional de Guyane pour assurer la direction du Service Recherche Environnement.
• Mars 1998 à mars 2000 : conduite dans le cadre du GIS Sylvolab d’un projet de recherche sur l’agriculture de défriche.
Quelques dates
Photo :Christian Galant 41
progressivement glissé vers la biologie, la physiologie, la pro- duction végétale... avec l’objectif qui s’est progressivement des- siné de faire ce qui s’appelait à ce moment-là une licence libre, c’est-à-dire qu’il y avait des certificats imposés et des certificats que l’on choisissait. Une telle licence me permettait d’intégrer sur titre la deuxième année de l’ENSA Toulouse. À ce moment- là il y avait des écoles d’agronomie qui étaient liées à l’univer- sité. Je crois que c’était Toulouse et Nancy.
Je suis entré à l’université en 1959 en étant boursier. C’était le temps béni où le ticket du restau universitaire valait 1 F. et où le loyer mensuel d’une chambre en cité universitaire était à 67 F. ! Avec une bourse modeste (de l’ordre de 660 F. par tri- mestre), on ne vivait pas mal. Il faut dire que je passais les week- ends dans la famille de mon amie à Arcachon, ce qui était plu- tôt confortable... et économique. En juillet 1962, j’avais décro- ché ma licence ès-sciences (une licence libre avec six certificats).
Une fois licencié ès-sciences et admis sur titre à Toulouse, mes parents m’ont dit :“Nous ne pouvons plus financer tes études”.
Sans doute ai-je manqué d’esprit de décision et il m’aurait pro- bablement été possible de me battre et de travailler en poursui- vant des études. Ce n’est pas mon tempérament et j’ai dit :
“C’est fini, on s’arrête”. J’ai donc commencé à chercher un job.
On n’avait pas besoin d’attendre des mois et des mois. La pre- mière proposition qui s’est présentée était une offre pour un poste de technicien à la station d’amélioration des plantes four- ragères de Lusignan, qui s’était ouverte en 1961. La conjonctu- re était favorable. C’était la grande phase de décentralisation régionale de l’INRA, puisqu’en même temps se créaient Lusi- gnan, Theix... J’ai donc commencé ma vie professionnelle, à Lusignan le 1eroctobre 1962.Avec cet emploi, j’ai eu la possibi- lité de me loger puisque, pour attirer les collègues qui s’occu- paient d’amélioration des plantes à Versailles, l’INRA avait cons- truit une petite cité. Je me suis retrouvé avec un F4 et un jardin pour 60 F. de loyer.
Dans quelle catégorie avez-vous été recruté à l’INRA ? Avec une licence ès-sciences, je pouvais être ingénieur des tra- vaux de l’État. C’était la catégorie des ingénieurs basiques. Il y avait les agro, il y avait les agri... J’ai été recruté en 1B. Sous le chapeautage d’un certain nombre de collègues dont en parti- culier Melle Chesneau, qui s’occupait de l’amélioration de la luzerne avec Demarly, je me suis vu confier l’amélioration du dactyle, une graminée fourragère importante à l’épo- que. Rebischung, qui s’occupait du dactyle, était resté à Versailles comme d’autres collègues qui travaillaient sur les espèces fourragères et qui n’avaient pu ou voulu venir à Lusignan. Je n’avais aucune culture agronomique ou quelque chose de très sommaire, puisque j’avais fait des certificats de chimie agricole...
mais je l’ai acquise en travaillant sur le dactyle. Il s’a- gissait d’un travail classique d’amélioration des plan- tes telle qu’elle se pratiquait à l’époque avec l’étude de la varia- bilité en pépinière, définition de critères de sélection... Cette période-là était très riche, puisque je faisais mon initiation dans un milieu qui était un peu pionnier avec des gens très motivés.
Il y avait une équipe brillante avec Demarly, qui était le patron de la station. Il y avait Gillet, Mansat. L’émulation intellectuelle et scientifique de la station m’a profondément marqué. C’était aussi les grands débuts de la génétique quantitative avec des débats sur les critères à prendre en compte dans les modèles
explicatifs. J’ai découvert un monde scientifique riche de débats mais traversé par des tensions liées à la volonté d’affirmer une sorte de propriété intellectuelle. J’ai trouvé que c’était tout à fait stimulant.
Quelle était la nature de ces débats ? Y avait-il plusieurs écoles de pensée ?
Demarly avait fait sa thèse sur la génétique quantitative. Il venait de sortir un bouquin et donc il y avait des débats sur l’im- portance de la génétique quantitative, sur les modèles qu’elle mettait en œuvre. (Je ne rentre pas dans les détails parce que c’est très loin).
Ces modèles étaient-ils contestés par d’autres scientifiques ? Non. Dans les approches théoriques il y avait, semble-t-il, diffé- rentes approches, différentes façons de pondérer les facteurs qui sont liés à des gènes individuels et à des pools de gènes. L’étude portait sur les caractères complexes comme la précocité... J’ai travaillé pendant trois ou quatre ans. Il est apparu que, compte tenu de ma formation et de ce que je faisais, je pouvais envisa- ger de poursuivre une carrière scientifique. En 66, j’ai passé le concours d’assistant de recherche. J’ai été reçu et on m’a dit :
“Gachet, il faudra un peu durcir votre formation en génétique”.
Pendant six mois, j’ai fait la navette entre Lusignan et Paris à l’u- niversité de Jussieu pour passer un certificat de génétique. Une fois que j’eus acquis ce certificat de génétique et aie été titula- risé comme assistant de recherche, le patron de l’amélioration des plantes, Meyer, me dit : “Gachet, les priorités de l’INRA évo- luent. Le temps de Lusignan s’achève. On envisage de créer une station d’amélioration des plantes florales à Fréjus”.
Quand vous dites “Le temps de Lusignan s’achève”, cela signifie-t-il qu’on envisageait de fermer Lusignan ? Non, pas du tout. Par rapport à une politique scientifique glo- bale et de champs à couvrir, les fourrages n’étaient plus une priorité, d’autant qu’on était dans des dynamiques dont je per- çois maintenant les logiques. On a dû être dans les débuts du frémissement du maïs ensilage et de la remise en cause radica- le de toute la politique fourragère. D’ailleurs, je m’aperçois com- bien les scientifiques, quand ils sont coupés des réalités, déli- rent. Je me souviens de ces discussions qu’on avait pour bâtir des schémas fourragers, - “des chaînes fourragères” comme on disait alors - où toutes les espèces se succédaient dans un enchaînement presque parfait. C’était une mécanique ingéra- ble par des agriculteurs qui ont à gérer des parcelles, des trou- peaux. Vous avez dû connaître cela. Puis sont arrivés l’ensilage du ray-grass et surtout l’ensilage du maïs.
Revenons à la station d’amélioration des plantes de Fréjus.
D’une part, Fréjus n’était pas créé, c’était un projet et on m’a dit clairement que pendant un an il me faudrait parfaire ma for- mation sur un certain nombre de techniques, en allant passer quelques mois à Landerneau sur la physiologie des plantes à bulbe, quelques mois à Bordeaux sur les techniques d’indexa- tion pour les bulbes qui sont infestés de virus, quelques mois à Dijon sur les techniques de mutation parce qu’à Fréjus au départ on devait travailler entre autres espèces sur l’anémone et donc créer des coloris, de nouvelles formes de pétales... Cela posait des problèmes matériels mais qui n’étaient pas insolu-
Dactyle.
Photo :Michel Courtillot
bles. J’étais marié, j’avais trois enfants à ce moment-là. La rai- son fondamentale de mon refus de Fréjus fut purement idéolo- gique, un peu bête mais c’est comme cela. Pour moi, les fleurs c’était complètement bourgeois. Je ne me voyais pas consacrer des années à titiller la rose et l’anémone, en dépit du fait que c’était à Fréjus. Après avoir beaucoup discuté, écouté, j’ai dit :
“Ce n’est pas possible que je fasse ce saut-là”.
Cela vous a-t-il été reproché par la suite ?
On m’a fait entendre qu’il faudrait que je m’éloigne un petit peu de l’INRA. Quand j’ai eu confirmé mon choix de ne pas aller à Fréjus, il a fallu que j’en assume les conséquences vis-à-vis de la direction du Département. J’ai eu alors le choix entre un poste au centre INRA des Antilles, en agronomie fourragère et un poste en coopération en Tunisie où un laboratoire de pro- duction fourragère s’était créé à l’INRA de Tunisie. Pour des rai- sons purement subjectives, mon épouse et moi étant de bons provinciaux, nous n’étions jamais sortis de métropole et les Antilles c’était loin. On a dit : “On ne va pas trop s’éloigner. On va au plus près”. Donc nous avons pris l’option de partir en Tunisie, en novembre 67. J’ai fait alors une mission de recon- naissance avec Raymond Février, qui était à ce moment-là inspecteur général de l’INRA et Max Rives, le patron de la sta- tion d’amélioration de la vigne à Bordeaux.
Il faut situer le contexte. En 67, les relations restaient tendues entre la France et la Tunisie. En 62, il y avait eu les affaires de Bizerte qui ont mal tourné, c’est le moins qu’on puisse dire, où la France a plutôt été brutale et meurtrière. Le pouvoir tunisien a durci les relations et en 64 a nationalisé les terres de coloni- sation. Donc il y a eu un froid. Toute la coopération française, en particulier dans l’enseignement, était gelée et n’a subsisté que la coopération dans le secteur agricole, en termes d’appui au ministère de l’Agriculture mais surtout dans le domaine de l’enseignement agricole et de la recherche. Cela avait été pré- servé et, à ce moment-là, toutes les stations de l’INRA Tunisie étaient managées par des collègues de l’INRA qui y accueil- laient quelquefois de jeunes ingénieurs de l’ORSTOM mais aussi bien évidemment des ingénieurs tunisiens.
Les relations entre les deux pays s’améliorent et je profite de cette conjoncture. Les Tunisiens acceptent ma candidature et en janvier 68 c’est le grand transbordement, la grande transhu- mance. Je pars avec mon épouse et trois enfants pour la Tunisie.
Nous y sommes restés seize ans. C’est là où il y a tout un séquençage de mon parcours professionnel, qui n’est pas indé- pendant des relations que j’ai tissées à cette époque avec des amis et des collègues tunisiens à différents niveaux. Cela a été des moments de grâce, des moments heureux. C’était douze ans après l’indépendance dans un pays très cultivé, où l’on par- lait français au moins chez les élites urbaines et où la scolarisa- tion se faisait en français. C’était à Tunis et c’était des conditions vraiment heureuses.
Là, je suis arrivé dans un laboratoire de production fourragère très lié à un laboratoire de zootechnie, où travaillaient des collè- gues comme Michel Thériez, Léon Tchamitchian et Jean-Paul Roustan. Il y avait une ambiance très chaleureuse. Cela m’a beaucoup marqué de débarquer de métropole et de trouver des gens charmants, accueillants, attentifs. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas en métropole. De 68 à 72, j’ai conduit un tra- vail relativement classique d’inventaire des potentialités fourra-
gères sur un certain nombre d’espèces qui étaient déjà culti- vées : le bersim ou trèfle d’Alexandrie, le trèfle de Perse, la luzer- ne et un certain nombre de graminées. Parallèlement à ce travail expérimental, conduit à la fois à Tunis et sur un certain nombre de domaines expérimentaux que possédait l’INRA de Tunisie, j’ai fait un travail pionnier en matière de prospection sur trois grou- pes d’espèces : la fétuque élevée qui était très répandue dans toutes les régions subhumides et à la limite du semi-aride dans les zones à 400, 450 mm de précipitations, avec des peuple- ments soit de fonds humides - ce qu’on appelle les sebkhras -, soit le long des lits d’oued. La diversité des populations de fétuques élevées était fort intéressante. J’ai fait un bon travail de prospection et d’inventaire de ces populations, de caractérisation de leur phénologie, de leurs aptitudes fourragères...
Dans le même temps, je me suis intéressé aux populations des luzernes (du genre Medicago sativa) des oasis du sud tunisien avec les mêmes préoccupations d’inventaire, de conservation et de caractérisation de leurs aptitudes fourragères, en particulier pour la culture irriguée.
Un peu plus tard, j’ai abordé un troisième groupe d’espèces : les luzernes annuelles. Ces espèces constituaient un élément botaniquement très important de la végétation spontanée avec des peuplements à base de trèfle souterrain et là, c’était un col- lègue allemand G. Jaritz, qui s’intéressait à cette espèce avec méthode et efficacité.
J’avais découvert les luzernes annuelles, en faisant de la biblio- graphie sur ce qu’on appelait à cette époque le modèle austra- lien. En Australie méridionale et en Australie occidentale, ont été mis au point des systèmes très intégrés qui sont des sortes d’as- solements céréales/moutons. Les luzernes annuelles se substi- tuent à la jachère, avec l’avantage que ces luzernes annuelles se ressèment toutes seules. Finalement, la surface pâturée, riche en luzernes annuelles, permet de conduire des pâturages pour les moutons de façon relativement intensive avec une végétation riche. Après que la végétation ait séché, les luzernes annuelles
se sont ressemées sous forme de gousses, il reste à faire un tra- 43
Photo :Jean Weber
Luzerne.
vail superficiel pour semer les céréales. L’année suivante, au début de la saison des pluies, après un griffage du sol, les luzer- nes annuelles redémarrent. C’est un système relativement inté- gré demandant peu de travail et qui permet d’une part, d’amé- liorer la production physique de l’élevage ovin et, d’autre part, d’accroître la production céréalière dans la mesure où les luzer- nes annuelles laissent un reliquat important d’azote dans le sol.
Donc c’était un modèle important, que je prenais comme une illustration de l’intérêt des légumineuses en tant que sources fourragères pour des pâturages ovins. C’était le cas en Tunisie puisque, dans une grande partie du nord de la Tunisie, l’élevage dominant était l’élevage ovin. J’y voyais un moyen intéressant de valoriser une végétation spontanée, à condition de la guider en faisant un minimum de travail du sol, avec l’apport d’une légère fumure phospho-potassique. J’ai fait un gros travail de prospection puisqu’il y avait une multitude d’espèces dont j’ai commencé à multiplier un certain nombre de populations. Ce fut mon travail plus spécifiquement d’amélioration des plantes fourragères qui s’est déroulé de 1968 à 1972.
Au début des années 70, pour des raisons à la fois conjonctu- relles et liées à la présence d’un certain nombre de collègues tunisiens et français -je pense en particulier à Mohamed Skouri et Mohamed Ben Dhia qui furent successivement responsa- bles du laboratoire de zootechnie auquel j’étais intégré, à Slaheddine El Amani, directeur du laboratoire de bioclima- tologie ainsi qu’à un autre ami français, économiste, François Labouesse- nous avons commencé à initier une réflexion à l’INRAT sur le thème :“Est-ce que les résultats obtenus dans les domaines de l’INRAT en matière de zootechnie et de produc- tion fourragère sont valorisés et mis à la disposition des éle- veurs ?”. Et en particulier les résultats obtenus en matière de conduite des troupeaux ovins par Thériez et Tchamitchian sur un certain nombre de domaines situés en milieu semi-aride, là où justement l’élevage ovin constituait une des ressources prin- cipales de l’agriculture tunisienne. Qu’est-ce qui passait de ces acquis de connaissances dans le concret des exploitations ? On s’apercevait bien, quand on planchait sur les études de planifi- cation, que l’agriculture et l’élevage stagnaient alors qu’il y avait des potentialités négligées, que l’on n’était pas les seuls à mettre en évidence d’ailleurs. Donc a progressivement germé l’idée d’entrer dans une phase beaucoup plus interventionniste de diffusion du progrès technique et c’est là où l’on rejoint la grande histoire. À ce moment-là, il y avait un outil tout à fait approprié qu’avaient créé les autorités tunisiennes : l’Office des Terres domaniales qui gérait les 250 000 ha de terres colonia- les nationalisées en 1964.
Avant de poursuivre,
pourriez-vous nous parler des structures
des exploitations agricoles en Tunisie à cette époque-là ? Quand je suis arrivé, la Tunisie se caractérisait par une sorte de dichotomie forte entre les grandes exploitations modernisées issues, pour la plupart, de la période coloniale et l’agriculture des fellahs. Dans le nord du pays, sur les grandes structures où avait été développé le modèle colonial, on pratiquait une agri- culture essentiellement sèche avec une céréaliculture extensive associée à la jachère. C’était un modèle très mécanisé qui avait été mis au point avant la Seconde Guerre mondiale. L’agri- culture tunisienne était à un moment donné beaucoup plus mécanisée dans cette partie moderne, que l’agriculture françai- se sur les grandes exploitations. Quand on allait vers le sud, on
avait des exploitations très extensives qui se consacraient soit à l’élevage du mouton soit à l’arboriculture fruitière, l’oléiculture principalement. L’agriculture privée était diverse. Elle compre- nait une majorité de petites exploitations qui pratiquaient, pour l’essentiel, une agriculture de subsistance mais aussi de gran- des unités qui suivaient le modèle colonial.
Quand a commencé notre réflexion sur la vulgarisation, on voyait bien que l’essentiel du travail qu’avait effectué en son temps le Service botanique de Tunisie -l’ancêtre de l’INRAT du temps de la colonisation- avait concerné les grandes exploita- tions coloniales et puis quelques grandes exploitations tunisien- nes privées, avec la mise au point de variétés de céréales amé- liorées qui étaient adaptées à ces conditions de production.
Dans cette démarche-là, on a commencé par sérier les problè- mes et on s’est dit : “Il y a un outil d’intervention puissant avec cet Office des Terres domaniales, qui s’est vu confier la gestion des terres nationalisées en créant deux types de structures”. Il faut voir que tout cela se situe dans une période de socialisa- tion de l’économie tunisienne -qui s’est achevée un peu bruta- lement en 1969- où le modèle était la coopérative, mais c’était la coopérative forcée. Il y avait une vision idéologique qui pos- tulait qu’en créant de grandes unités, on insufflerait le moder- nisme technique et donc on améliorerait les productions. Il y avait des coopératives qui s’étaient constituées autour des noyaux coloniaux, de grandes fermes coloniales auxquelles on avait associé les exploitations d’un certain nombre de petits agriculteurs qui avaient vécu cela comme une spoliation, bien évidemment. C’était une gestion très technocratique, très tech- nique, centralisée où les coopérateurs n’avaient que le droit de travailler et de la “fermer”. Ils n’avaient pas tellement voix au chapitre et devaient compter avec un encadrement de techni- ciens plus ou moins compétents.
Il y avait un deuxième secteur, celui des agro-combinats. C’était souvent de grosses unités avec des secteurs de transformation agro-alimentaire soit pour la viticulture soit pour l’huile, avec des modes de gestion encore plus centralisés. Puis il y avait tout le secteur privé.
Dans un premier temps, on était quand même aussi dans une optique très technocratique et on s’est dit : “Le premier secteur d’intervention où l’on pourrait essayer de faire quelque chose c’est le secteur organisé”. Donc on a créé une sorte de cellule d’animation technique regroupant des chercheurs de l’INRA toutes disciplines (essentiellement zootechniciens, spécialistes des fourrages, agronomes et économistes) et la structure cen- trale de cet Office des Terres domaniales pour prendre en ges- tion technique directe quatre exploitations, c’est-à-dire trois coopératives qui étaient situées dans des milieux et des régions très différents -depuis le sub-humide jusqu’au semi-aride supé- rieur, donc entre des pluviométries de 650 mm jusqu’à 400 mm- et puis un agro-combinat encore plus au sud, qui était vraiment un domaine extensif d’élevage de moutons. Là, on a introduit toute une série d’enregistrements pour mieux connaî- tre les performances techniques des troupeaux, pour faire des inventaires floristiques sur la végétation spontanée, pour mieux évaluer la valorisation des successions culturales, pour essayer d’approcher aussi les performances en termes de journées de travail. À partir des données recueillies, on faisait de la forma- tion destinée à la fois aux techniciens et aux coopérateurs. La confiance s’est instaurée. On discutait avec l’encadrement tech- nique et on informait les coopérateurs. En l’espace de trois ou quatre ans, on a vu apparaître les bienfaits de ces interventions
directes en termes de transformation du système de culture, de meilleures performances zootechniques, d’amélioration des res- sources fourragères. Sur la base de ces premiers résultats, l’Office des Terres domaniales nous a demandé d’élargir nos modes d’intervention et, en 76-77, la cellule d’animation tech- nique avait en charge une quinzaine de coopératives. Pour moi, cela a été des années de grâce parce que je faisais beaucoup de terrain et je poursuivais un peu mon travail d’inventaire d’a- mélioration fourragère, en étudiant l’évolution des couverts végétaux spontanés dans un certain nombre de milieux. Il y a des temps de grâce, comme cela, qui ne durent pas pour des raisons multiples liées à la fois aux pesanteurs bureaucratiques, à l’évolution du contexte politique, à l’instabilité de la présence des uns et des autres en fonction de leurs itinéraires profession- nels, de leurs choix de vie. En 77, il a été mis un terme à cette expérience qui a été, autant que j’ai cru comprendre, un peu récupérée par l’Office des Terres domaniales pour son propre compte. Ce projet, qui a eu à mon sens un caractère pilote, a été mal valorisé en termes de publications et de réflexions sur les conditions de transfert du progrès technique dans les exploi- tations. Donc le projet ne s’est pas épuisé mais il y a eu une sorte de délitement pour une multitude de raisons.
Vous venez d’évoquer ce que vous avez fait
pour la diffusion du progrès technique. Y avait-il des relais du type Chambre d’Agriculture en Tunisie ?
La Chambre d’Agriculture était une institution qui représentait la grande paysannerie tunisienne. Elle traitait directement avec le pouvoir pour des questions de prix et de subventions mais elle n’avait aucun impact technique. On ne s’en souciait pas. On s’en remettait complètement à l’administration du ministère de l’Agriculture et éventuellement à la Recherche. Donc nous n’étions pas dans un contexte comparable à celui de la France, où tout l’encadrement technique de l’agriculture est mainte- nant sous la coupe de la profession.
L’ORSTOM était-il présent en Tunisie ?
À ce moment-là, nos collègues de l’ORSTOM étaient très peu nombreux. Il faut savoir également qu’à cette époque les domaines d’intervention des différents instituts de recherche étaient bien délimités. En fait, en Tunisie, sont intervenus en ter- mes d’instituts de recherche l’INRA, l’ORSTOM et le CNRS, avec de grosses missions de phyto-écologie dans le sud ; l’ORSTOM, sur des domaines ponctuels d’hydrogéologie, de lutte biolo- gique... Mais le noyau dur d’encadrement ou d’animation de la recherche agricole, était essentiellement assuré par l’INRA.
Revenons à vos activités de recherche-développement et de formation conduites du début des années 70 à 77 auprès des techniciens et des coopérateurs. Lorsqu’il a été mis un terme à cette expérience, qu’avez-vous fait ? Tout au long de ce parcours, je m’étais bien inséré en Tunisie.
J’avais beaucoup d’amis tunisiens et j’avais commencé à valo- riser mon expérience dans le domaine de l’enseignement agri- cole, puisque à ce moment s’étaient créées ce qu’on appelait des écoles nationales supérieures d’agriculture spécialisées.
Elles étaient destinées à former des techniciens supérieurs dans les différents secteurs d’activité de la production agricole.
J’avais en particulier commencé à participer à l’enseignement en “matière de production fourragère” dans un institut d’éleva- ge installé à Mateur dans le nord de la Tunisie, en bordure du lac de Bizerte, en région sub-humide.
En 1977, compte tenu de mon expérience, de mon insertion, de la crédibilité que j’avais acquise dans le milieu de la recherche et de l’enseignement en Tunisie, avec d’autres amis qui étaient plus engagés dans le secteur de la formation agricole, nous décidons de monter un projet pilote en matière de formation et de recyclage des techniciens. Il reçoit l’aval des autorités tuni- siennes et françaises et nous lançons ce projet-pilote de forma- tion dans le domaine de l’élevage en nous appuyant sur l’Éco- le Supérieure d’Élevage de Mateur. Elle formait des techniciens supérieurs, c’est-à-dire l’équivalent des BTS bien que qualifiés d’ingénieurs-adjoints. Cette formation me plaisait beaucoup parce qu’elle était à la fois courte (sur deux années) et très pra- tique : après une première année de formation théorique inten- sive entrecoupée de plusieurs stages, il y avait une deuxième année de mise en situation professionnelle. Au cours de cette seconde année, les élèves, garçons et filles d’ailleurs, étaient envoyés dans une exploitation pendant six mois. Ils y accom- plissaient des stages techniques avec un encadrement régulier assuré par les enseignants et devaient rendre des rapports de stage sur différents aspects de la production (production ani- male, production fourragère, gestion de l’exploitation...).
Quel pourcentage de filles trouvait-on dans cette filière ? Sur une classe de 25, elles étaient 3 ou 4. Ce qu’il faut voir c’est que la Tunisie était un pays moderniste, et cela le reste encore.
Je pense que c’est lié à son histoire. C’est un pays qui a été constamment en rapport intime avec la rive nord de la Méditerranée. La Sicile n’est qu’à 60 kilomètres. Donc un lieu de brassage, de rencontres interculturelles... particulièrement urbain et puis tout cela a été accéléré par le génie de Bourguiba, de culture française, moderne, qui a profondément bouleversé le statut de la femme après l’indépendance, puisque les femmes
“ont été dévoilées”. Elles n’ont pas encore, et c’est le gros pro- blème dans les pays musulmans, un droit égal en matière d’hé- ritage mais elles avaient toute leur place dans la société. Donc, il y avait aussi des filles dans l’enseignement agricole. Les gar- çons et les filles faisaient ces longs stages en exploitation avec des retours pour présenter leurs rapports. Pour moi, c’était inté- ressant parce que c’était une façon de continuer un travail de recherche au travers d’études de cas où apparaissait une diver- sité de situations, même si elles ne représentaient pas l’ensem- ble de l’agriculture tunisienne, la majorité des structures en mesure d’accueillir des stagiaires étant des exploitations du sec-
teur étatique et des coopératives. 45
Semis de parcelles de luzernes annuelles à l’automne 1973 sur le domaine de l’Ariana (Tunisie).
Le technicien en blouse blanche est Mohamed H’Diden.
De quel secteur de l’agriculture ces garçons et ces filles venaient-ils ? Était-ce principalement des fils de paysans ou y avait-il des urbains ?
La majorité des élèves étaient issus de la petite bourgeoisie urbaine. Ce projet a commencé en 1977 et j’y suis resté jus- qu’en 1982. Au fil des années, sont arrivés - et cela est lié à la politique de scolarisation massive de la Tunisie - beaucoup de garçons et de filles, surtout des garçons d’origine rurale (les filles étaient plus du milieu urbain) pour lesquels l’enseigne- ment agricole était la seule voie possible pour continuer un cur- sus scolaire car ils n’avaient pas le plus souvent les bases lin- guistiques “françaises” suffisantes et sans doute aussi les conditions matérielles pour poursuivre des études classiques.
L’évolution de la base sociologique de recrutement, avec un glissement au fil des années vers une population d’origine rura- le s’est inscrite dans un contexte marqué par la lente montée en puissance de courants islamistes dans les universités et les établissements d’enseignement. Ce phénomène a également touché l’enseignement agricole. Aux pressions exercées pour que soient installées dans les écoles des salles de prière pou- vaient s’ajouter des interprétations du Coran qui visaient à contester le contenu de certains enseignements. Les ensei- gnants devaient alors parfois batailler ferme avec quelques élè- ves pour inculquer un certain nombre de bases de raisonne- ments scientifiques et techniques ou dégager des pistes de recherche.Toutefois, je n’ai pas le souvenir que ces événements aient trop pesé sur l’ambiance de notre école qui restait tout à fait vivable. C’était lié à une conjoncture où, du fait de la mon- tée d’une opposition syndicale et politique, Bourguiba avait joué très cyniquement la carte du soutien aux islamistes. Cette politique lui permettait, en outre, de bénéficier de l’aide finan- cière de l’Arabie Saoudite et du Koweit qui, au-delà de la prise en charge de la construction de mosquées injectaient des mas- ses de capitaux importantes dans l’économie tunisienne. À cette époque, nous assistions à une lente montée des revendi- cations islamistes et certains signes comme le développement du port du voile chez les femmes témoignaient de leur impact sur la société tunisienne. Par la suite, les tensions sociales se sont exacerbées, avec un développement de la violence.
Ces tensions sociales des années 70 vous ont-elles gêné dans la mise en place de certains projets professionnels ? Non. Il y a eu beaucoup d’initiatives et de réalisations très concrètes. Nous avons mis en place des cycles de formation et des opérations de recyclage des techniciens, avec en particulier l’organisation de “journées techniques”. Tous ceux auxquels étaient destinés nos enseignements, futurs acteurs du dévelop- pement, ou techniciens déjà impliqués dans des actions de terrain ont pu bénéficier d’une animation technique et pédago- gique originale et de qualité. Je peux dire que ce furent de bel- les années. Parallèlement à cela, compte tenu de mon insertion à Tunis et des liens que, par l’intermédiaire de collègues et d’amis tunisiens, j’avais tissés avec l’université, j’ai commencé à intervenir à l’université dans le cadre de la mise en place d’un troisième cycle. Les enseignements qui y étaient dispensés étaient articulés autour d’une réflexion critique qui portait sur les choix technologiques qui avaient marqué la Tunisie durant les périodes coloniale et post-coloniale. Là aussi il y a eu des moments de grâce et il s’est créé une sorte d’association, où étaient engagés des chercheurs tunisiens - j’étais un des rares
étrangers dans cette dynamique -, des universitaires, et beau- coup d’économistes. Cela a été des années de grand bonheur.
Pourriez-vous nous en dire un petit peu plus sur cette réflexion critique ?
Nous étions dans une période où la Tunisie se cherchait, dans une phase où le modèle de développement instauré était un développement lourd, centralisé, fondé entre autres choix sur l’hydraulique des grands barrages. Ce modèle de développe- ment porté par nombre de chercheurs et d’universitaires tuni- siens avait été inspiré par des chercheurs économistes français comme De Bernis. Cet économiste de l’université de Grenoble, théoricien des industries industrialisantes a sévi en Tunisie puis en Algérie avec le succès que l’on sait 1. Ces grands choix tech- nologiques faisaient totalement l’impasse sur le savoir-faire et la culture de paysans et de techniciens qui avaient déjà mis en place des micro-réalisations pour la valorisation de toutes les ressources en eau. Il n’y a qu’à voir les aménagements dans le Sahel tunisien pour apporter de l’eau aux oliviers (dans les zones du petit Sahel) ou ce qui a été réalisé dans les zones maraîchères où il y a une vieille tradition introduite par les Andalous (dans les régions de Bizerte et du Cap Bon). Une réflexion critique avait été engagée sur les grands choix tech- nologiques en matière de construction, d’utilisation des ma- tériaux, des techniques de construction. Elle prenait en compte toute cette économie informelle qui s’était tissée au fil des années dans la région de Sfax où de petits entrepreneurs avaient fait preuve d’une grande capacité d’innovation.
Il y avait une contestation qui était mal vécue par la majorité des ingénieurs qui, eux, étaient partisans des grands barrages, de mettre des tuyaux, des constructions modernes... Ils igno- raient, sous-estimaient ou méprisaient tout le savoir-faire popu- laire. C’était un moment où il y avait des interrogations sur le modèle de développement. En particulier dans l’agriculture où, au fur et à mesure que la croissance démographique augmen- tait, que l’on construisait des grands barrages, -qui soi-disant allaient accroître la productivité agricole-, on constatait que la balance agro-alimentaire de la Tunisie devenait de plus en plus déficitaire. Par ailleurs, il y avait un ensemble de résultats et notre expérience concrète sur le terrain pour montrer que des potentialités énormes existaient même en culture sèche. À ce moment-là, il y avait dans la région de Mateur un projet belge, animé par l’université de Louvain, qui montrait qu’en culture sèche en zone à 650 mm de pluviométrie, on pouvait atteindre les 50 quintaux de céréales, sans un niveau d’intensification élevé, par une approche raisonnée des assolements et un choix pertinent des techniques culturales et des variétés. Donc, il y avait cette contradiction entre ces choix technologiques lourds et des résultats qui n’étaient pas aussi évidents que cela dans le domaine agricole mais aussi dans celui de l’hydraulique.
Malheureusement, en dépit de ce constat, sous l’influence du pouvoir politique et d’une partie de la couche technicienne qui contrôlait les opérations de développement, le modèle prôné par la Banque mondiale a perduré avec l’arrivée de nouveaux investisseurs essentiellement kowetis et saoudiens.
De 1977 à 1982, j’ai travaillé dans le cadre de ce projet. Là aussi, pour des raisons liées à l’évolution des personnes, à la conjoncture, j’ai fait un choix. Je me suis davantage orienté vers cette réflexion critique sur les choix technologiques, tout en ren- forçant mes liens avec l’université. À cette époque, j’étais bien inséré dans un tissu social, professionnel, universitaire qui était
1 Le modèle de développement
“soviétique” appliqué à l’Algérie pose beaucoup de questions quand on voit les problèmes économiques et sociaux auxquels est confrontée la société algérienne depuis l’indépen- dance et malgré ses énormes réserves pétrolières et gazières.
tout à fait stimulant. Mais, en même temps, on voyait apparaî- tre des tensions. En 79, il y a eu la première révolte du pain qui a été très durement réprimée. Puis les tensions n’ont fait que s’accroître avec une répression de plus en plus violente appuyée par l’armée. J’ai donc pris progressivement conscience que je n’avais plus ma place dans ce pays que nous aimions et où nous avions beaucoup d’amis très chers. On se sentait un petit peu plus étrangers avec des phénomènes d’arabisation et sur- tout d’islamisation qui se développaient, encouragés pour ne pas dire instrumentalisés par le régime bourguibien entré dans une phase d’autisme social pour ne pas dire de sénilité.
En 82, je me tâte un peu. Je suis encore bien inséré et donc je me donne une période d’attente. De 82 à 84, j’ai travaillé deux ans dans un projet de développement régional financé par la Banque mondiale - j’y étais au titre de la coopération française - qui se mettait en place dans toute la région nord-ouest de la Tunisie, avec l’objectif d’améliorer les infrastructures en milieu rural (les pistes) de créer des écoles et de transformer les systè- mes de production. J’y étais du fait de la compétence qui m’é- tait reconnue dans le domaine de l’évolution des systèmes four- ragers, la conduite des élevages... J’étais là pour animer une petite cellule de recherche et d’accompagnement qui essayait d’identifier les caractéristiques des systèmes de production, et les logiques de production et de voir - c’était ma vision sans doute naïve des choses - comment il était possible d’améliorer l’existant. Là, je me suis heurté à des logiques qui n’étaient pas les miennes, celles sur lesquelles s’appuyaient la Banque mon- diale et une partie de l’encadrement tunisien pour lesquels il fallait avant tout moderniser. On n’allait pas se compliquer la vie à regarder ce que faisaient les paysans. Ils devaient passer à la moulinette. On transformait les systèmes de production, on intensifiait, on mécanisait, on aménageait. Les paysans étaient quand même consultés, mais pour la forme.
Quel était le projet de la Banque mondiale ?
C’était d’intervenir sur une multitude d’éléments pour amélio- rer la situation matérielle et les revenus de la population rurale.
Avec le développement de systèmes de production intensifs ? Oui, c’était cela, il s’agissait d’améliorer les conditions de vie et sans doute de faire prendre conscience aux gens qu’ils n’a- vaient plus d’espoir en milieu rural et qu’il fallait qu’ils ripent vers la ville. Ceux qui restaient devaient s’acheminer vers des systèmes de production plus intensifs. On était quand même dans des régions difficiles, dans des zones relativement pentues où il y avait de l’érosion, où il fallait faire des aménagements et on ne préconisait pas des solutions techniques visant à amélio- rer les choses progressivement. Il fallait tout transformer.
C’était des zones d’élevage ?
De petite agriculture, c’est-à-dire céréaliculture et élevage. En général, les gens avaient quelques bovins.
Les projets étaient-ils articulés
autour de l’apport de matériel génétique nouveau ? Oui. Cela s’est articulé aussi dans cette période-là avec la gran- de... pas la grande farce, ce serait méchant, mais avec le grand
ramdam autour de la révolution verte. C’est à ce moment-là que les Américains ont com- mencé à s’implanter en Tunisie et à essayer de vendre leur modèle technique fait sur des variétés à haut rendement, de vulgariser aussi - cela rejoint ce dont je parlais tout à l’heure - le modèle australien de système céréalier inté- grant l’élevage ovin et les céréales par l’inter- médiaire des luzernes annuelles mais, encore une fois, sans du tout comprendre les logiques sous-jacentes. Nous avons fait un bon travail avec de jeunes techniciens tunisiens pour montrer que la réalité des systèmes de produc- tion avait une certaine logique et qu’à partir de cette prise en compte de la réalité et des objectifs des gens, il fallait envisager l’avenir.
Cela était inaudible. Comme j’ai eu en plus des problèmes de santé au bout de deux ans, j’ai dit : “Je tire l’échelle. Ce n’est plus la peine de
continuer. Je n’ai pas envie de ruiner ma santé et ce n’est pas la peine de jouer les Don Quichotte contre la Banque mondia- le qui, elle, arrose”. C’était quand même juteux pour l’encadre- ment, c’était valorisant avec des perspectives de promotion.
J’étais prisonnier d’une idéologie techniciste et donc ce n’était pas la peine que je me fâche.
À cette époque-là, qui vous rémunérait ?
Durant toute la période tunisienne j’ai été rémunéré par le ministère de la Coopération.
Comment l’INRA a-t-il géré votre dossier ?
Il m’a mis à la disposition du ministère de la Coopération qui me rémunérait mais je poursuivais ma carrière administrative et scientifique à l’INRA, puisque, pendant que j’étais en Tunisie, j’ai passé le concours de chargé de recherche sur la base des pre- miers travaux que j’avais faits en terme d’inventaire des poten- tialités fourragères. C’est là où je me félicite tous les jours de la chance que j’ai eue d’être à l’INRA.
En fait, l’INRA vous a laissé carte blanche pour organiser votre activité ?
J’ai quand même eu le souci de me faire manager scientifique- ment tout au long de ma carrière, d’autant qu’on a connu une période favorable pour la coopération technique, surtout à par- tir de 81 où se sont mises en place de nouvelles structures avec une sorte de cogestion de la politique de coopération dans le domaine de la Recherche agronomique. On a eu là aussi des années de grâce. Systématiquement, j’ai fait venir en mission des collègues de l’INRA. Des collègues de Lusignan sont venus pour étudier la luzerne, Michel Gillet pour l’amélioration de la fétuque ainsi qu’un collègue de Clermont-Ferrand qui travaillait aussi sur cette graminée. Dans cette période-là, il y avait eu de nouvelles orientations de recherche pour les graminées, en par- ticulier les travaux de Niqueux qui avait croisé des variétés euro- péennes et nord-africaines de fétuques avec des résultats inté- ressants en termes fourragers. Je dois aussi mentionner Pierre Guy pour les luzernes. J’ai toujours eu le souci de garder des
liens avec les scientifiques de l’INRA. 47
En haut : projet pilote INRAT - Office des Terres Domaniales.
Parcelle de Bersim (Trèfle d’Alexandrie) dans une coopérative de production ; culture sèche en région sub-humide, avril 1982 (Tunisie).
En bas : INRAT, Domaine de l’Ariana.
Parcelles de Médicago annuelles spontanées ; semis à l’automne 1970,
levée différentielle des espèces à l’automne 1971 (Tunisie).
Ensuite vous vous êtes investi
dans des actions de formation et de développement ? À ce moment-là, mon chemin croise le SAD mais à travers des personnalités, en particulier Michel Sebillotte. Il animait scienti- fiquement tout un pôle créé au Maroc autour de l’Institut Hassan II qui a été un modèle, en termes de dynamisation de la formation d’ingénieurs agronomes et de relations recherche- formation-enseignement. C’était lié aussi à une conjoncture historique et puis à certaines personnes. Il y avait de grands bonshommes. Il y avait aussi toute cette dynamique globale qui habitait des équipes installées au Maghreb surtout au Maroc.
À partir de 81, il y a eu une dynamique sur la recherche-déve- loppement liée au changement d’orientation politique en France. Il y a donc eu une conjoncture vraiment favorable dans laquelle je me suis inscrit sans être obsédé par la reconnaissan- ce de l’INRA.
Mais vous avez eu le souci
de ne pas couper les ponts avec l’INRA ?
C’est cela, de ne pas couper les ponts et puis d’être vivifié intel- lectuellement, scientifiquement par des gens que je respectais et que je considère comme mes maîtres, Sebillotte en particu- lier, d’autant que j’ai découvert qu’il avait un passé tunisien. Ses parents avaient eu un grand domaine dans le sud tunisien et cela a été assez émouvant de le voir revenir sur ce domaine lors de sa première mission en Tunisie. Tout en étant extérieur à l’institution, j’ai poursuivi ma carrière INRA.
Quand avez-vous passé le concours de chargé de recherche ?
J’ai passé le concours de chargé de recherche en 72. La longue période tunisienne s’achève en 84 avec une multitude d’expé- riences, à la fois en termes scientifiques et humains. Je ne suis pas revenu de Tunisie comme j’y étais parti.
En tout cas vous en parlez avec beaucoup de passion.
Oui. Cela m’a marqué à la fois par le travail que j’y ai fait et par les personnes que j’y ai rencontrées. J’étais dans une dyna- mique de recherche-développement, d’approche systémique avec un engagement sur le terrain. Il faut que les scientifiques se mouillent, aillent sur le terrain pour prendre une conscience plus claire de la réalité, au lieu de projeter des fantasmes ou des visions a priori. Tout cela s’inscrit aussi dans un contexte histo- rique avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, en France et la création du département SAD (systèmes agraires et développe- ment) à l’INRA. Il y a tout un bouillonnement intellectuel, scien- tifique, idéologique dans lequel je m’insère et qui est conforté par les réseaux de relations que j’ai tissés sur l’ensemble du Maghreb avec des équipes françaises.
J’ouvre une parenthèse. Avez-vous été associé à la réflexion qui a conduit à la création du SAD ?
Non. Le SAD a été créé en 79. Je n’étais pas associé au départ parce que j’étais complètement marginal et j’étais coupé de la réalité institutionnelle française. J’étais informé à partir de ce que je pouvais lire et puis des contacts personnels que j’avais.
En 84 nous rentrons, mon épouse et moi, et je suis un peu perdu... Je ne suis pas en déshérence mais je me pose des ques-
tions sur mon avenir professionnel INRA, ayant passé seize ans en Tunisie dans des conditions, il faut le dire, très avantageuses.
Mon épouse travaillait au service culturel de l’ambassade. Nous bénéficiions donc de billets d’avion à demi-tarif, ce qui permet- tait à nos enfants qui commençaient leurs études supérieures en France de nous rejoindre lors des vacances universitaires.
Quand vous quittez la Tunisie où allez-vous ?
J’étais dans une phase de transition. J’étais pris dans des réseaux de coopération internationale française avec des antennes sur l’ensemble du Maghreb. Durant cette période-là j’avais effectué beaucoup de missions en Algérie, au Maroc, à Malte. En particulier, j’ai participé à une importante mission en Algérie avec une grosse équipe de collègues français où figu- raient entre autres Michel Sebillotte, Julien Coléou, pour formu- ler des propositions pour dynamiser la production céréalière.
J’étais aussi engagé dans toute une dynamique de réflexion sur les orientations de la coopération, et la place que devait y avoir la recherche. Je me suis donc aménagé une sorte de niche de transition. J’ai été admis comme auditeur libre dans un centre de formation qui dépendait du ministère de la Coopération, c’é- tait le CPDCET (Centre de Perfectionnement pour le Dévelop- pement Culturel et Technique). Il permettait à des gens ayant eu des parcours divers en coopération, des agronomes, des cher- cheurs, des enseignants, d’acquérir une formation sur un an en économie du développement avec à terme la possibilité de poursuivre une carrière comme coopérant technique, ou comme gestionnaire de la coopération en tant que représen- tant du ministère de la Coopération. Pour moi, cela a été une année de transition qui me permettait à la fois de valoriser mon expérience, de souffler, de me recaler par rapport à la réalité française, et enfin de durcir aussi ma formation en économie.
Où étiez-vous localisé ?
Le CPDCET était basé à Grigny, au sud de Paris. Encore une fois, nous avons eu de la chance. Nous étions logés à Ris-Orangis dans des conditions assez favorables. Cela a été une année de bilan, de rédaction, avec une mission qui a été imposée en Afrique noire, au Burkina Faso. C’est la première fois que j’allais en Afrique noire et j’ai découvert combien c’était une autre réalité que l’Afrique du nord. C’était dans les années 84-85.
Une fois cela terminé, j’étais vraiment dans l’incertitude. Je n’a- vais pas envie de faire une carrière administrative dans la coopération. Je sentais le besoin de me reclasser, de réintégrer la maison, de me requinquer ou de me durcir en termes scien- tifiques. En même temps, j’étais étranger aux réalités françaises.
La hiérarchie de l’INRA
vous a-t-elle fait des propositions concrètes à ce moment-là ? Non. Je ne sais pas comment l’INRA fait aujourd’hui. J’ai l’im- pression que j’ai connu cette période de grâce où le chercheur exprimait ses souhaits et puis les directions essayaient, compte tenu de la confiance qu’elles nous faisaient, d’en tenir compte.
À ce moment-là, j’ai encore eu une phase de transition. Je voyais encore mal ma place dans les équipes de l’INRA SAD tel- les qu’elles travaillaient. Compte tenu de mon expérience en Tunisie, le département SAD apparaissait le plus à même de m’accueillir. J’étais cependant perplexe : je ne percevais pas tou- jours la place de l’intervention concrète sur le terrain dans les
projets proposés par mes collègues de ce département, à l’ex- ception de ceux de l’équipe de Corse. Certes, il y avait eu l’ex- périence historique du Beaufortain ou les travaux de Bertrand Vissac dans l’Aubrac, mais je ne sentais pas bien les choses...
Pourquoi avez-vous envisagé d’intégrer le SAD à cette époque alors que vous veniez
du département de génétique et amélioration des plantes ? J’avais démarré mon parcours professionnel à l’INRA dans le domaine de l’amélioration des plantes mais les recherches conduites dans ce département reposaient, pour l’essentiel, sur des travaux de laboratoire et cela ne me convenait plus. J’étais devenu “sadien” en raison du contenu des travaux et de la démarche scientifique mais aussi parce que j’avais côtoyé un certain nombre de personnalités de ce département qui, pour moi, étaient des références.
Vous étiez fondamentalement un homme de terrain ? Tout à fait. Donc, je demande à réintégrer l’INRA après avoir terminé le CPDCET et je rentre à la direction des relations inter- nationales de l’INRA. C’était un moyen de voir venir, de tâter le terrain.
C’était une position d’attente ?
Voilà. Je suis affecté comme adjoint de Max Rives, qui avait à ce moment-là dans le service des relations internationales, la responsabilité des relations avec la FAO, la Banque mondiale et tout le réseau du GCRAI (Groupe Consultatif de la Recherche Agronomique Internationale) et des Centres Internationaux de Recherche tels que le CYMMIT, l’ICARDA. C’était à la fois inté- ressant et très frustrant. Je n’étais vraiment pas administratif.
Arriver rue de l’Université en costume-cravate, c’est déprimant.
J’ai découvert la vie secrète de l’INRA. On vivait la fin de la période Poly, où tout se décidait (disons qu’un certain nombre de décisions étaient prises) autour du café dans le bureau de Poly. Il y avait là comme une sorte de cour avec ses jalousies, ses rivalités, ses mesquineries. J’en avais des échos par Max Rives. Ce n’était pas mon univers.Très rapidement, j’ai vraiment déprimé. C’est d’ailleurs le seul moment de ma vie où j’ai pris des “pastilles” pour dormir. C’était insupportable. Il fallait que je sorte. Ce n’était plus possible, je m’étiolais.
Il vous fallait retourner sur le terrain.
Oui, avec la difficulté que, ayant demandé à réintégrer l’INRA, je ne pouvais pas six mois après dire : “Non. Finalement, je redemande à être détaché au ministère de la Coopération”.
Avec la Coopération, je n’étais pas non plus prêt à faire n’im- porte quoi et à me prostituer. C’est là où les circonstances font que, quand on est disponible, les choses se passent. Ainsi, j’ap- prends par Vissac, avec lequel j’avais des relations, qu’il y avait un poste de chargé de recherche en attente depuis un certain temps déjà, au centre de recherche de Kourou, en Guyane, dans le domaine qui me correspondait puisque c’était une petite équipe qui s’était constituée et qui avait été rattachée adminis- trativement au SAD, avec le projet d’accompagner le dévelop- pement de l’élevage bovin dans les terres basses de la Guyane.
Je pose mes conditions, je fais une mission de reconnaissan- ce en mai 86. C’était une situation un peu difficile parce que
c’était une équipe constituée de bric et de broc, rattachée admi- nistrativement au SAD. Elle était composée de zootechniciens purs et durs, mais aussi de spécialistes des fourrages et de cher- cheurs du département Science du sol, les uns et les autres très ancrés dans des approches propres à leur champ disciplinaire.
C’était donc un peu un magma où il y avait beaucoup de pro- blèmes psychologiques et il fallait parvenir à faire travailler ensemble toutes ces personnes dans des approches pluridisci- plinaires. J’avais fait cette mission avec un ancien, Michel Vivier, qui était un baroudeur (il a terminé sa carrière en Normandie).
Michel Vivier avait travaillé aux Antilles et il avait été pendant deux ou trois ans l’animateur de cette équipe, mise en place en 77-78. Compte-tenu de la situation, c’était un beau challenge, c’était intéressant et donc je pose mes conditions en disant :
“J’y vais mais je veux être le patron”. Ces conditions sont acceptées avec des moyens supplémentaires à la clé, parce que les collègues travaillaient quand même dans un contexte diffi- cile et je débarque en Guyane en août 86.
Comment est-on accueilli quand on vient en disant :
“Je veux être le patron” ?
Cela pose des problèmes, d’autant qu’on n’a pas été, Vivier et moi, d’une très grande discrétion. Quelquefois il faut mettre les pieds dans la fourmilière et assumer tout en respectant les per- sonnes en place... On essaie d’insuffler un nouvel élan, on a un cap et on s’y tient. C’est la capacité qu’on aura à gérer les ten- sions qui surviendront, à animer scientifiquement, qui feront que les gens adhéreront ou pas à notre projet. Finalement, cela s’est relativement bien passé de ce point de vue-là d’autant que j’étais dans une position, pas d’attente mais de respect par rap- port au travail qui avait été engagé. Je débarquais et je n’avais aucune expérience tropicale. Je plongeais vraiment dans une réalité qui m’était totalement étrangère à plus d’un titre. Il y avait une collègue et amie martiniquaise qui s’occupait des fourrages et j’essayais de prendre un peu de champ et de hau- teur par rapport à cette équipe, en me donnant du temps pour observer, réfléchir et me faire ma propre philosophie sur la situation de l’élevage. Ce qu’il faut dire rapidement, pour bien
situer les enjeux, c’est que le pouvoir politique avait mis en 49
Végétation xérophytique, bombement granitique nu et, en arrière-plan, la forêt tropicale primaire vue de l'Inselberg des Nouragues. Guyane.
Photo :T.Boujard
place entre 75 et 77 -M. Chirac devait être à ce moment-là Premier ministre ou ministre de l’Agriculture- un vaste program- me de développement régional pour lequel l’INRA et le CIRAD avaient été sollicités pour apporter un soutien scientifique. Les directions scientifiques de ces instituts avaient accepté de s’im- pliquer dans ces projets qui leur permettaient de s’implanter en Guyane.
Dans quelle conjoncture politique
s’est opérée la mise en place de ce programme ?
Il y avait une situation très tendue en Guyane, à la fois pour des raisons politiques avec des courants autonomistes relativement agissants et l’activité spatiale, dont l’implantation avait quand même créé un profond traumatisme, sans impulser le dévelop- pement qu’en attendaient certains décideurs. L’économie guya- naise n’arrivait pas à décoller.
C’est le cas de le dire.
Oui. C’était un peu la pagaille. Tout d’un coup, on dit : “Pu- tain ! c’est vrai, la Guyane, 90 000 km2, la plus grande forêt tro- picale d’Europe”. On mobilise tous les services d’études pour bâtir un plan de développement. Il faut créer 5.000 emplois dans le secteur de la transformation et de la valorisation de la forêt, 5.000 emplois dans le secteur de l’agriculture parce que c’est un pays qui est complètement dépendant et qui reçoit toute la viande sur pied du Brésil ou la viande congelée d’Uruguay. Il y a des potentialités. Il faut bâtir un projet de déve- loppement... C’était sans plus d’interrogations que cela. C’est toujours les visions mécanistes des technocrates et des hom- mes politiques, bien souvent.
En quelle année arrivez-vous ?
J’arrive en 86 mais je reviens à l’année 77 où on lance ce fameux Plan Vert. Très rapidement, quelques industriels du sec- teur de la transformation forestière ou du bois s’implantent en Guyane mais ils prennent rapidement conscience que ce n’est pas le Gabon, que les grumes n’ont rien à voir avec l’okoumé du Gabon, que du fait de l’histoire de la Guyane, les voies de pénétration sont difficiles, que c’est une forêt à la fois très riche biologiquement mais pauvre en termes de potentialités fores- tières dans une optique de transformation. Très rapidement, le volet industrie du bois périclite ou ne prend pas l’essor prévu.
On se replie sur un plan de développement agricole classique avec deux grandes options : l’élevage bovin et l’arboriculture fruitière, avec en particulier la production de limes. Dans ce contexte, l’INRA, déjà présent aux Antilles, joue la carte de l’im- plantation en Guyane et Poly prend la décision de construire un centre relativement important à Kourou. À partir de 78, des chercheurs commencent à arriver avec Vivier... Il y a une petite équipe qui se met en place. Le Plan Vert était lancé et donc on n’était même pas dans une recherche d’accompagnement.
Avec l’administration, il fallait aller vite et implanter des exploi- tations agricoles. En 77, au moment où l’INRA s’installe, il y a déjà des agriculteurs, enfin des pionniers qui commencent à défricher la forêt, à retourner les savanes pour mettre en place des prairies fourragères. On importe des zébus de Panama, du Costa Rica...
S’agissait-il d’éleveurs venant de l’hexagone ?
Quand je suis arrivé, je me suis intéressé à l’histoire de ce fameux Plan Vert et j’ai essayé de reconstituer des biographies d’éleveurs installés dans ce cadre. Il y a eu en fait deux popula- tions. Au lancement du Plan Vert, il y a eu des encarts dans la presse française pour susciter des vocations. On présentait la Guyane comme un nouvel Eldorado et on faisait rêver avec l’é- vocation de conditions attractives. Il y avait donc des gens de toutes origines, des gens qui avaient une expérience agricole. Je me souviens en particulier d’un des leaders qui venait du Doubs. Il était d’origine agricole et avait été volontaire pour le service actif - je ne sais pas comment cela s’appelait à ce moment-là - en coopération en Guyane dans les services de la DDA. Il était ensuite resté et commençait un peu à “bricoler”
dans le domaine de l’élevage. Donc, il y avait des gens qui avaient une expérience du milieu tropical humide de plaine et d’autres qui débarquaient sans aucune expérience. Ils se retrou- vaient du jour au lendemain avec des masses de fric pour défri- cher. Quelques jeunes techniciens guyanais ou antillais avaient également profité de ces opportunités pour obtenir des terres et des moyens pour s’installer.
Les uns et les autres mirent alors en œuvre différentes straté- gies, plus ou moins opportunistes, plus ou moins adaptées, plus ou moins raisonnées pour défricher, installer les prairies, acqué- rir des animaux et lancer la production.
Y avait-il des éleveurs locaux déjà installés avant la mise en place du Plan Vert ?
Il y avait une petite population d’éleveurs créoles, une petite agriculture de subsistance où les gens avaient quelques vaches créoles parfois croisées avec d’autres races. Ils faisaient un peu de culture maraîchère dans le cadre des abattis. C’était une cul- ture de défriche... Il n’y avait pas véritablement de culture au sens de grandes parcelles homogènes.
Ces éleveurs ne constituaient donc pas la population cible du projet ?
Non, pas du tout. Une nouvelle population s’implantait. Un nouveau système agricole de A jusqu’à Z était créé en appor- tant tous les éléments, dont les agriculteurs. Je sais que cela peut étonner mais il faut bien replacer les choses dans leur perspective historique. Lors de la mise en place du Plan Vert, la Guyane, avec 90 000 km2, représente le sixième de la France, avec moins de 20 000 hectares de surface agricole utile. C’est dérisoire. Les départements d’Outre-mer sont devenus des départements de plein exercice en 1945 ou 1946, avec la dif- férence que le département de Guyane se limitait jusqu’en 1969 à une frange de 30 km en deçà de la côte. Je ne sais pas si vous avez fait la collection de timbres mais on trouvait autre- fois des timbres “Guyane française” sur lesquels était spécifié
“Territoire de l’Inini”. Ce Territoire de l’Inini représentait tout le reste de la Guyane et c’était un véritable territoire colonial puisque les populations et les collectivités étaient sous l’autori- té exclusive du préfet. Il y avait bien des communes mais elles n’avaient de fait aucun pouvoir, aucune autonomie. C’est en 69 que l’entité géopolitique Guyane a existé, avec encore quelques bémols. Toujours actuellement, on ne peut pas aller dans les territoires Amérindiens du sud. Il faut une autorisation préfecto- rale. En fait, ce sont des raisons sanitaires un peu “pipeau”, les