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Youri De Paz. Joyeux Anniversaire

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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1 Youri De Paz

Joyeux Anniversaire

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2 Lundi 20 mai 2001

Je te parle doucement et tu m’écoutes les yeux mi-clos, en penchant un peu la tête vers la gauche. Je me présente longuement. Je bafouille : bonjour, c’est papa. C’est moi, ton papa.

Tu es ma fille, je suis ton papa. C’est mon nouveau nom : Papa...Puis je te décris le ciel étoilé et la tour Eiffel dehors. De temps en temps, quand nos regards se croisent, je ris bêtement. On se découvre ainsi, tard le soir, l’une sur l’avant-bras de l’autre. Le lendemain matin, à la maternité, dans cette petite chambre ensoleillée, c’est notre première poignée de main, ton petit doigt lové dans la paume immense.

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Nous sommes le 20 mai 2017 aujourd’hui. C’est mon anniversaire. J’ai reçu mon premier cadeau au réveil, à peine sortie du lit : une moitié d’arc-en-ciel posée en face de la maison, juste sous ma fenêtre. Je l’ai vue en tirant les rideaux de ma chambre. On dirait un dessin parfaitement colorié, aux contours précis.

Je descends l’escalier sur la pointe des pieds pour ne pas faire de bruits. Il fait froid, la cuisine est déserte mais ça sent le café noir et les tartines grillées. Dans le salon, Papa brosse sa moustache et revêt son plus beau costume, qu’il a repassé lui-même la veille. Cette année, il fait un effort supplémentaire en ajoutant une cravate italienne en soie toute neuve. Il porte aussi une impeccable chemise blanche et de vieilles brettelles dissimulées sous un joli pull en laine tricoté à la main.

Il semble ému. Les verres de ses vieilles lunettes cerclées d’or sont un peu embués. Des larmes perlent au coin de ses yeux, mais sans couler le long des joues. Elles restent sagement en place, discrètes et pudiques sous les longs cils noirs.

Si vous voulez mon avis, il repense au jour de ma naissance et à mes premières années d’existence.

Un enfer.

J’étais insomniaque et pleurais des nuits entières. A deux ans, j’ai pleurniché quatorze heures d’affilées, sans jamais m’interrompre. Je ne m’arrêtais même pas pour respirer (je pleurais en aspirant l’air par la bouche).

Je regarde autour de moi. Des rayons de soleil passent à travers les persiennes à moitié fermées. La maison est silencieuse et mal rangée, on entend les mouches voler. Des chaussettes trainent par terre, des verres sales trônent sur la table ronde. Quelle heure peut-il bien être ? L’horloge de la cuisine indique huit heures vingt mais elle est déréglée et ma montre est cassée. Heureusement, la vieille pendule du salon marche encore très bien : il est dix heures et quart.

Maman dort encore. Dans son grand lit à baldaquin qui grince au moindre mouvement. Elle rêve sans doute que ce n’est pas aujourd’hui mon anniversaire, mais plutôt demain ou après- demain. Qu’elle pourra se reposer encore longtemps, jusqu’à onze heures ou midi. Qu’elle n’aura pas de gâteaux à faire, pas de buffet à préparer ni l’aspirateur à passer sous la table avant l’arrivée des invités.

Quand elle se réveille, elle ne bouge pas. Elle garde les yeux ouverts, le regard fixe. Elle pense à moi (ça ne lui donne pas envie de se lever). Explication : je fais systématiquement le contraire de ce qu’elle veut. Je déteste les mathématiques, collectionne les mauvaises notes en sciences, déteste les dissertations (sauf l’introduction), porte des pantalons déchirés, mâche

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des chewing-gums la bouche ouverte (même la nuit, ça m’aide à m’endormir), et j’ai huit faux tatouages (deux en couleur autour du nombril, quatre derrière les épaules, deux sur les mollets).

Maman n’a pas besoin de regarder sa montre pour savoir qu’il est maintenant onze heures quinze et que dans une minute, il y a seize ans, j’étais née. Un gros bébé de trois kilos cinq cents grammes. Un peu jaune, le crâne allongé et pointu, le visage boursoufflé. Pas vraiment une gueule d’ange (les choses ne se sont pas beaucoup améliorées depuis, avec mes ongles vernis, mes mèches de cheveux teintes en rouge, mes blousons en cuir et mes yeux peinturlurés).

Une heure plus tard, elle est encore allongée dans son lit, incapable de se lever. Elle grince des dents et ses mains tremblent légèrement : elle appréhende les prochaines heures, la suite et fin de ce 20 mai 2017.

Elle sait que je me surpasse le jour de mon anniversaire.

Il y a six ans par exemple, j’ai mis le feu aux rideaux de ma chambre en m’amusant avec les bougies du gâteau. Il a fallu dix-huit seaux d’eau et l’aide des voisins pour venir à bout des flammes. L’année d’après, Grand-Mère a eu la bonne idée de m’offrir le Petit Chimiste, un jeu plein de fioles et de poudres mystérieuses. En quelques minutes, j’ai fabriqué une sorte de bombe artisanale. Plutôt simple à faire. J’ai d’abord mélangé tous les produits du jeu n’importe comment dans une grande bouteille en verre. J’ai ajouté ensuite du Coca, le parfum de Maman, la lotion capillaire de Papa, une cuillère de Nutella, de la lessive, deux bananes trop mures coupées en rondelles, du savon liquide, des piments, des clémentines et de l’alcool à 90 degrés. J’ai même ajouté une pincée de sel. Puis j’ai refermé la bouteille avant de la secouer très fort quatre ou cinq fois.

L’explosion est venue très vite, je n’ai pas été déçue. Une pâte bleu foncé et acide a tâché (puis rongé) les murs de ma chambre. Papa était si perplexe qu’il est resté planté une demi- journée devant mon chef d’œuvre mural. Incapable de prononcer le moindre mot. Il en a même oublié de me punir. Trois copines ont été légèrement blessées et j’ai failli perdre un doigt. Bizarrement tous mes invités sont revenus l’année suivante, il y avait même une liste d’attente.

Maman a donc mal à la tête et le moral à zéro ce matin. Je la comprends. Une longue journée commence pour elle. Probablement la plus dure de l’année. Celle qu’elle aurait voulu éviter à n’importe quel prix. Pour moi, c’est tout le contraire. Je suis de très bonne humeur, sans appréhensions. Un grand sourire illumine mon visage. Je me sens légère et insouciante.

Impatiente que ça commence. J’ai hâte de revoir mes amis et de souffler mes seize bougies avec eux.

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai une drôle d’intuition. Le sentiment que je vais recevoir aujourd’hui un cadeau surprenant. Rare. Précieux. Encore plus merveilleux qu’une moitié d’arc-en-ciel posée juste sous ma fenêtre.

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Je sais d’avance que cet anniversaire ne sera pas comme les autres, qu’il me réserve une surprise extraordinaire.

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6 Jeudi 5 juillet 2001

Il y a un endroit sur ton crâne que j’embrasse et renifle souvent. En haut à droite en partant de la nuque. Juste au-dessus d’une bouclette. Un petit creux s’est formé à l’usure de mes lèvres, semblable au Zeith, la bosse des musulmans fervents. J’y colle ma bouche ou mon nez plusieurs fois par jour, en fermant les yeux. Ça me prend soudain, j’ai besoin d’une taffe. Je me lève au milieu du repas et, à la surprise générale, je te saisis à deux mains. Puis je niche mes narines dans le petit trou, tout en poursuivant la conversation avec mes amis :

- Non Gérard, chez nous les prix de l’immobilier n’ont pas beaucoup baissé…

Tu ne dis rien. Tu patientes gentiment, allongée contre ma poitrine. Comme l’anse d’un sac en bandoulière, tu me laisses prendre plusieurs bouffées de toi qui me montent à la tête.

Vendredi 10 mars 2002

Tu seras impatiente, adroite de tes mains, pleine d’humour comme ta mère. Observatrice, colérique, musclée comme ton père. Grande, belle, les cheveux bouclés. Charmeuse, souriante, entourée d’amis, passionnée. Sensible, insomniaque, amoureuse, curieuse, voyageuse, têtue. Très têtue. D’ailleurs, la première phrase que tu prononceras, et que tu répèteras très souvent, même la nuit durant ton sommeil, je la connais déjà. Je la devine dans tous tes gestes, quand tu fronces les sourcils et serres les lèvres. Je la lis dans ton regard sévère, sur ton visage contrarié :

- MOI FAIS QUOI MOI VEUX !

Jeudi 11 mars 2002

Comme tu vois ta mère apparaître sur le pas de la porte, nous accélérons, nous fonçons vers elle. Tu cries d’excitation et de joie, tu lui souris, tes fossettes apparaissent sur les deux joues.

Soudain, je te lâche, tu cours plusieurs mètres sans aucune aide, entièrement seule. Quand tu t’en aperçois, il est trop tard, tu n’es pas tombée.

Dimanche 14 mars 2002

Le téléphone est mort ce matin. Le cadran ne s’allume guère, les touches ne répondent plus.

Tu l’as trop souvent fracassé contre le carrelage. Tu l’as une fois de trop balancé par-dessus ton épaule comme un vulgaire ersatz en gomme. Il avait beau être solide, la carrure imposante et d’un plastique épais, bâti comme un téléphone militaire, il a fini par se briser.

Par ne plus supporter ton geste de femme des cavernes brisant son silex. C’est toi qui l’as enterré. La cérémonie s’est déroulée en présence de ta copine Véra. Tu l’as catapulté contre le mur une dernière fois. Puis tu l’as ramassé morceau par morceau et l’as longuement sucé, avant de le jeter d’un air autoritaire au fond du coffre à jouet. Il nous laisse ses piles pour l’éternité. Amen.

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7 2.

Grand-Mère arrive la première. C’est rare. D’habitude, elle est en retard d’une heure ou deux et invente des excuses invraisemblables en faisant semblant d’être essoufflée (mon chauffeur de taxi est mort d’une crise cardiaque, j’ai dû aider ma voisine à accoucher dans l’ascenseur, ou même : il y a eu un léger tremblement de terre : vous ne l’avez pas senti ?).

Je reconnais son interminable coup de sonnette précédé de trois coups de pied dans la porte (elle est assez impatiente).

Papa prend un air exaspéré et Maman demande en hurlant depuis son lit : - Pourquoi vient-elle si tôt ? Qui lui a dit de venir dès le matin ?

Le matin ? Il est midi passé, Maman. Ce n’est pas moi qui lui ai demandé de se pointer en avance, mais je trouve l’idée excellente ! Merci Grand-Mère. Tu pourras finir les décorations, faire un peu le ménage et donner un coup de main dans la cuisine.

Elle entre à grands pas dans le salon, sans saluer ni embrasser personne, renversant les chaises et écrasant la queue de Valentin, notre vieux chat noir (Grand-Mère n’aime pas contourner les obstacles). Valentin, qui n’est pas idiot, décide de fuir aussitôt. Chaque année, il tient à rater mon anniversaire. Il saute par la fenêtre et s’écrase cinq mètres plus bas, avant de repartir en trottinant. Il reviendra dans deux jours, quand la maison sera de nouveau rangée et sa gamelle pleine de croquettes au poisson.

Grand-Mère est magnifique aujourd’hui. Elle a vraiment voulu me faire plaisir. C’est fantastique, j’ai toujours rêvé qu’elle s’habille comme ça. Elle porte une chemise moulante, une jupe serrée, des collants roses à paillettes et des bottes de cuir qui remontent jusqu’aux cuisses, à la place de son éternel tailleur bleu marine sur chemise blanche, ses gants en dentelle, son sac en peau de crocodile et des chaussures vernies assorties.

- Je fais cinquante ans de moins, non ? demande-t-elle à Papa qui la toise en faisant la grimace.

C’est vrai. Elle semble avoir rajeuni d’un demi-siècle. Ses faux cils et trois couches de maquillage cachent presque toutes ses rides. Elle s’est en plus fait tatouer un cœur brisé sur l’épaule gauche - le même que le mien ! - et ses cheveux courts, qu’elle vient de couper en brosse, ont des mèches multicolores très rigolotes.

- Tu ressembles à un arc-en-ciel, murmure Papa.

- Un arc-en-ciel déguisé en clown, précise Maman en buvant son café noir sans sucre qu’elle n’a même pas réchauffé. Ou un clown déguisé en arc-en-ciel.

- Je l’ai fait pour elle. C’est son anniversaire, pas le vôtre, répond froidement Grand- Mère.

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Bien répondu, Mamie. Moi j’adore, après tout c’est ce qui compte, non ? Papa ouvre grand la bouche mais, ne trouvant rien à dire, la referme aussitôt.

Emile, le nouveau chauffeur (et mari) de Grand-Mère, entre à son tour. Il a environ quinze ans de moins qu’elle et ressemble à un acteur de cinéma. Mince, bien coiffé, mal rasé. Il tient dans ses bras un gros paquet, une sorte de rectangle de plus d’un mètre cinquante, visiblement assez lourd. Mon premier cadeau d’anniversaire. Grand-Mère s’est enfin décidée à m’offrir une guitare électrique on dirait. Maman et Papa, qui ont compris eux aussi, sont consternés.

Ils poussent de longs soupirs en se prenant la tête à deux mains.

- C’est ridicule, totalement absurde, murmure Papa.

- La petite a toujours voulu en jouer, rétorque Grand-Mère d’une voix glaciale.

Emile approuve d’un grognement. Cet ancien militaire à la retraite mesure deux mètres vingt et ses muscles saillants donnent du relief à sa chemise cintrée. Du coup, même s’il en a très envie, Papa se retient de jeter la guitare et son papier cadeau -des arcs-en-ciel à tête de clown - par la fenêtre. Trop risqué. Emile est un obstacle à prendre au sérieux. Un argument de poids en faveur de ma guitare électrique.

Soudain, la sonnette retentit. Deux petits coups secs. Maman sursaute et Papa fait une tête d’enterrement. C’est le premier invité. Là encore, je n’ai pas besoin d’ouvrir la porte pour deviner de qui il s’agit.

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9 Mardi 16 mars 2002

Quand je te surprends en flagrant délit de vol de téléphone portable, tu ne t’enfuies pas. Bien au contraire : tu viens vers moi d’un pas tranquille et me le rends sans faire d’histoires. Mais tu as eu sans doute un peu peur, car tu en rajoutes en m’apportant aussi mes pantoufles, la télécommande et mon journal.

Mercredi 17 mars 2002

Difficile de te faire manger des épinards. Je te confie alors ma montre que tu examines bouche ouverte et te glisse en quelques secondes une dizaine de cuillères pleines. Si cela ne marche pas, en dernier recours, j’appelle mes cousins germains qui habitent la rue voisine.

Nous nous y mettons à cinq : quelqu’un te bloque les deux bras, un autre te montre des clés ou un jouet, un troisième t’ouvre la bouche de force en faisant attention à tes deux dents acérées tandis qu’un quatrième introduit la cuillère pleine de légumes verts en bouillie. Le cinquième passe l’aspirateur afin de couvrir les hurlements atroces.

Jeudi 18 mars 2002

Comme Maman est partie, tu as jeté par terre ton faux téléphone. Tu as glissé sur le tapis comme une débutante, en te cognant partout. Tu as fait voler ton assiette. Tu n’as pas voulu mettre ta casquette. Tu as froncé les sourcils et plongé tes yeux dans les miens, l’air de dire : essaie un peu de me changer la couche.

Soudain, tu as regardé ailleurs. Tu t’es jetée dans mes bras, tu m’as souri, tu as rigolé même.

Tu as collé ta bouche ouverte sur ma joue, mais elle avait beau t’appeler, te caresser, tu as fait comme si Maman n’était pas revenue.

Vendredi 19 mars 2002

En cinq secondes de course effrénée, tu traverses le salon à quatre pattes puis te jettes n’importe comment sur moi, sans faire attention, la tête la première, sûre et certaine que je me débrouillerai pour te rattraper à temps.

Samedi 20 mars 2002

La nuit de ta naissance, je me suis fait un trou dans la tête, sur le cuir chevelu plus exactement, au beau milieu de la nuque. Une poignée entière de cheveux partis en traîtres et d’un seul coup.

- Vous avez récemment vécu une épreuve difficile, Monsieur ? m’a demandé la dermatologue.

Dimanche 21 mars 2002

Tu n’es jamais aussi contente que quand tu vadrouilles. Tu disparais en silence dans les méandres du couloir et explores les recoins les plus reculés de chaque pièce. Pour te faire revenir, il ne sert à rien de t’appeler ou d’agiter des grelots. Non, ce qu’il faut, c’est éteindre les lumières et te revoilà tout de suite inquiète et haletante, la tête coincée entre mes jambes.

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10 Chapitre 3

Mon premier invité est Didier. Ça ne pouvait être que lui, pour arriver si tôt, avec au moins deux heures d’avance. Le cœur battant, les larmes aux yeux. Visiblement ému (faudra que je lui demande pourquoi). Il porte un costume neuf qu’il s’est acheté exprès, taillé sur mesure.

On voit qu’il n’a pas l’habitude : sa cravate est de travers, ses chaussures trop bien cirées, la veste mal ajustée. Il a oublié de mettre une ceinture, du coup le pantalon tombe un peu, la chemise ressort par endroits.

Le cadeau qu’il serre dans ses bras lui a probablement coûté une fortune : un livre de collection ennuyeux, des lunettes de soleil démodées, un parfum très cher qui sent la violette ou un sac à main pour vieille dame.

Didier n’est visiblement pas dans son assiette. Il transpire beaucoup et peine à parler. Son cœur bat si fort qu’il doit ouvrir grand la bouche pour respirer (en faisant du bruit, à la façon d’un chien assoiffé, mais sans tirer la langue). Rouge comme une tomate, les yeux emplis de terreur et de honte, il finit par s’écrouler sur le canapé, les bras en croix. L’émotion est trop forte : il tourne de l’œil. Il faudra une casserole d’eau glacée et trois gifles avec élan pour le ranimer (Emile s’y prend très bien, on dirait même qu’il aime ça). Le plus amusant peut-être, c’est qu’en se réveillant, Didier s’imagine encore dans son lit et s’étire longuement en faisant craquer ses os, comme s’il était seul dans sa chambre.

- Veuillez l’excuser, murmure Maman à l’oreille d’Emile. Je crois que c’est la première fois qu’il est invité à un anniversaire.

Elle a raison. Didier me l’a avoué il y a quelques mois. Ses problèmes ont commencé dès la maternelle. Turbulent et bagarreur, la maîtresse le punissait tout le temps. Il passait des heures au coin et prenait des tas de fessées. Du coup, personne ne lui parlait. Tout le monde a fait comme s’il n’existait pas. Les parents ont interdit à leurs enfants de l’inviter ou même de jouer avec lui. Cela semblait normal, l’évidence même. Cela a duré très longtemps, dix ou quinze ans, sans plus qu’on se souvienne pourquoi. Didier était devenu sage depuis, le plus sage de la classe même.

Quand j’ai décidé l’année dernière de l’emmener à la maison, Maman a pris un air contrarié (son nez s’est allongé d’un demi-centimètre et les coins de sa bouche ont glissé vers le bas).

Papa a poussé un soupir en tapant fort dans ses mains, avant de me demander d’une voix exaspérée :

- Tu ne veux vraiment pas inviter quelqu’un d’autre ? - Non, ai-je répondu avec un grand sourire.

- Et pourquoi lui ? Pourquoi Didier ?

Premièrement parce qu’il m’a déjà invité plusieurs fois chez lui. Il habite dans une barre d’immeuble, à l’autre bout de la ville. Un rectangle aussi long qu’un porte-avion, aussi épais qu’un stade de foot, avec des centaines de fenêtres sur ses deux faces et aucun balcon. Un tas

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de béton posé au bord de la nationale. On dirait un pavé dans la marre. Une tranche de pâtée géante. Une armoire tombée à la renverse (plutôt facile à dessiner mais ça prendrait toute la feuille). Autour de cet immense bloc, un vieux parking, un petit toboggan et deux buissons presque sans feuilles. Aucune autre maison. C’est loin, très loin de mon quartier. Loin des écoles et du cinéma. Loin du métro, de la bibliothèque, de la piscine et des magasins. Loin des jardins, des restaurants et des terrains de jeux.

Deuxièmement parce qu’il joue bien au piano. Sans même en avoir chez lui (il n’y a pas la place). Il s’entraîne le soir sur un bout de carton où il a dessiné des touches. Il joue de tête, sans se tromper. Il sait lire des partitions, mais aussi mettre des mots en musique et écrire très vite, en quelques minutes seulement, des chansons sur un simple bout de papier. Les mélodies qu’il compose me trottent longtemps dans la tête. Je les fredonne dix à vingt fois par jour, sans même m’en rendre compte. En plein contrôle de maths par exemple, ou au milieu d’un repas de famille.

Assis sur une chaise, le visage encore rouge de honte et couvert de sueur, Didier tente de se faire oublier. De toute façon, personne ne fait plus attention à lui. Maman, encore en robe de chambre, passe un coup de chiffon sur la table (entre les verres sales). Papa regarde par la fenêtre la forme des nuages et les avions qui passent. Il se balance d’avant en arrière, en se cognant le front contre la vitre, comme pour une prière à la synagogue. C’est étrange. Papa ne prie qu’en cas d’extrême urgence ou de gros soucis, pour trouver du courage : craint-il cette année que je fasse exploser tout l’immeuble ?

Quant à Grand-Mère, elle s’est encore perdue quelque part dans le couloir, entre la deuxième salle de bain et la sixième pièce (elle a souvent du mal à retrouver son chemin dans notre immense maison). Didier la croisera dix minutes plus tard, un peu par hasard, devant la porte de ma chambre. Les mains jointes, le dos courbé, les yeux baissés, comme si elle s’apprêtait à entrer dans un lieu saint ou un temple sacré. Bizarre, Grand-Mère n’est pas du genre à confondre ma chambre avec le Taj Mahal. Mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir : quelqu’un d’autre sonne à la porte.

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12 Mercredi 10 mai 2002

Ton regard émerveillé quand je jongle avec le ballon. Tu en oublies la tonne de gravier stockée dans tes poches de pantalon et que tu avais prévu de disséminer partout dans la maison. Tu me suis à petits pas, en retenant ta respiration, et me contemples bouche ouverte.

Je t’épate.

Jeudi 11 mai 2002

Tout à l’heure, nous avons lu ensemble le livre des contraires, un petit album intelligemment illustré. On voit sur la première page de gauche un petit garçon avant de découvrir sur celle de droite, derrière un cache qu’il faut rabattre, son immense papa à cravate en train d’ouvrir la portière de sa voiture : le contraire de petit, c’est grand. Viennent ensuite les contraires de triste, gros, rapide et fort. Pour le contraire de calme et silencieux, c’était facile, l’évidence même que tu as d’ailleurs trouvée sans aucune difficulté : tu t’es tout de suite pointée du doigt.

Mercredi 17 mai 2002

J’ai commis une erreur. Pas grand-chose, presque rien, une faute de débutant. Mais ça a suffi. Maintenant, tandis tu m’épuises parce tu n’as pas assez dormi, j’y repense malgré moi, encore et encore : pourquoi ai-je tiré la chasse d’eau ?

Jeudi 18 mai 2002

Il est déjà presque minuit. Silence général. Tout le monde dort. Ce soir encore, je suis épuisé mais content, avec le sentiment du devoir accompli, titillé néanmoins par cette pensée : à sept heures moins le quart demain matin, tout va recommencer.

Mercredi 31 mai 2002

Premier spectacle de marionnettes aujourd’hui. Guignol a eu la peur de sa vie en te voyant débouler par derrière, les deux bras tendus vers lui, l’air ravie et la bouche ouverte, visiblement désireuse de le décapiter pour pouvoir lui sucer la tête jusqu’à ce que mort s’en suive.

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13 Chapitre 4

Grand-Mère ouvre grand la porte d’entrée, en tirant dessus de toutes ses forces, comme si elle voulait effrayer des voleurs cachés quelque part dans les escaliers. Véra, ma meilleure amie, reste de marbre. Elle porte une longue robe noire et un petit chapeau rond posé de travers, à la façon d’un béret. Elle est flanquée comme toujours de son inséparable chien au drôle de nom : Bolkonsky. Je connais bien ce cabot. Il adore se rouler dans le caniveau et jouer à la baballe pendant des heures.

Je m’approche de lui et lui caresse doucement la tête. Il a l’air fatigué aujourd’hui. Il baille de toute son horrible gueule (sa langue râpeuse est devenue grise à force de lécher le bitume) et ses yeux rouges et cernés ont du mal à s’ouvrir. Des puces bondissent dans tous les sens le long de ses cuisses arquées et trop courtes. Il mesure trente centimètres à peine, mais ses fesses sont si énormes qu’elles débordent : on les voit de devant, avant tout le reste, quel que soit l’angle de vue.

Véra pourtant le trouve beau. Magnifique. Splendide. Malgré ses longues oreilles noires et pointues qu’il redresse fièrement dès qu’il entend le mot « poulet » ou « saucisse ». Malgré sa queue très courte, un horrible moignon qu’il tourne toujours dans le sens des aiguilles d’une montre.

Véra le contemple avec amour tandis qu’il ronfle, allongé sur le pas de la porte. Elle garde les yeux baissés et visiblement n’ose pas entrer. Ma meilleure amie semble pétrifiée, presque aussi timide et gênée que Didier. Elle est pourtant venue au moins un millier de fois chez moi.

Elle a passé des journées entières dans ma chambre ou dans le salon. Elle a chanté debout sur mon lit, balancé des coussins sur mon chat Valentin, croisé Maman mal réveillée (les cheveux en pétard), cassé le beau vase chinois posé sur le bureau de Papa en me courant derrière avec un pistolet à eau, fait ses premiers pas dans mon jardin (nous nous sommes connues à la crèche), utilisé ma brosse à dents et même dormi avec mon doudou !

Grand-Mère la regarde en fronçant les sourcils, Maman essaie de lui sourire, Papa fait toujours semblant de regarder par la fenêtre, mais vers le bas cette fois, comme s’il y avait un immense embouteillage. Au bout de quelques minutes embarrassantes, Véra se décide enfin à avancer et tire sur la laisse de toutes ses forces. Problème : Bolkonsky dort profondément maintenant. La seule chose qui pourrait le réveiller, c’est Tornado 6547, l’aspirateur. Un Moulinex orange fabriqué en 2003. Petit caisson, mais moteur puissant. Ses roues, très abîmées, grincent de plus en plus. C’est à peine si elles tournent, mais son manche métallique est large et résistant. Le voici justement qui s’allume à l’autre bout du salon. Maman, encore en robe de chambre et très en retard sur son programme, le passe sans faire attention, en ratant presque toutes les miettes ou les moutons de poussière.

Du coup, Bolkonsky se lève péniblement. Les oreilles en berne et les yeux chassieux à moitié fermés, il trottine jusqu’à la salle de bain. Il connaît bien la maison et sait depuis longtemps que la salle d’eau est la seule pièce où n’entre jamais Tornado 6547.

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Véra lui emboite le pas et entre enfin dans le salon. Elle marche sur la pointe des pieds, sans saluer personne. Au lieu de me souhaiter un bon anniversaire et m’embrasser, elle fait semblant de ne pas me voir. A l’évidence, elle ne se sent pas très bien, elle non plus. Elle s’allonge sur le canapé après avoir enlevé ses chaussures à talons et ferme les yeux. Didier s’assoit en face d’elle et la salue d’une voix un peu gênée. Elle ne lui répond même pas.

Emile lui tend un verre de jus d’orange qu’elle boit d’une traite. Puis elle croque les glaçons la bouche à moitié ouverte (façon Bolkonsky), claque le verre très fort sur la table basse et lance une nouvelle commande :

- La même chose Emile, s’il te plaît.

Intriguée, je m’approche d’elle en silence pour l’observer d’un peu plus près. Elle n’est ni maquillée ni parfumée. Elle semble avoir mal dormi. Ses traits sont tirés, ses yeux cernés. Elle est venue avec un cadeau minuscule, discret, presque invisible. Une paire de boucles d’oreilles peut-être ? Ou un poème à mon attention ? Mon portrait miniature qu'elle aurait dessiné elle-même ?

Difficile de savoir. Elle garde sa main dans la poche, comme si elle voulait le cacher, le faire disparaître.

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15 Lundi 21 décembre 2002

J’ai retrouvé

mes lunettes de soleil dans ta malle à jouets mon médicament au fond du bac à sable de l’encre dans ta bouche

les clés de voiture dans la machine à laver.

Je n’ai pas retrouvé l’appareil photo numérique mon téléphone portable

les deux piles de la télécommande ni le repos du dimanche matin.

Mardi 22 décembre 2002

Tu as su mettre le bon couvercle devant tout le monde. Plusieurs fois de suite, aussi bien sur ton biberon d’eau que sur le sucrier. Naturellement, j’ai fait des grands gestes pour te montrer à tout le monde. En silence, car cela se passait de commentaires. Toutes les têtes se sont tournées vers toi et tu n’as pas tremblé pour autant, tu ne t’es pas trompée de couvercle.

A mon signal, ils ont tous applaudi très fort, les amis, les grands-parents, les cousins, ta mère au sourire ironique, même toi, avec ton air des grands jours, ta tête de Reine d’Angleterre.

Mercredi 23 décembre 2002

Je suis épuisé, j’ai faim, j’ai soif, je frissonne, la tête me tourne, chacune de tes quintes me déchire le cœur, et dans la nuit froide de décembre, je t’entends tousser même quand tu ne tousses pas.

Dimanche 27 décembre 2002

Beaucoup de parents se méfieraient de cette table basse anguleuse. Ils poseraient par-dessus une couverture épaisse et des embouts en plastique à chaque angle. Ils la déplaceraient de quelques mètres ou la laisseraient quelques temps au grenier. Non, nous nous avons attendu tu t’ouvres la gencive et perdes une dent.

Mardi 29 décembre 2002

Je me suis levé très tôt, vers six heures du matin et suis entré en silence dans ta chambre obscure. J’ai marché sur la pointe des pieds avec une très mauvaise idée en tête : et si à mon tour je te hurlais quelque chose à l’oreille ?

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16 Chapitre 5

Les autres invités arrivent tous en même temps. Des dizaines d’amis (et même des amis d’amis que je n’ai jamais invités) se pressent les uns contre les autres devant la porte avant de vouloir entrer tous en même temps en se bousculant comme un troupeau de gnous en migration. Mais dignement. Sur la pointe des pieds, presque sans faire de bruits.

J’ai le temps d’apercevoir des tas de cadeaux plus ou moins bien emballés que Maman range dans un coin de ma chambre. Impossible pour l’instant de mettre la main dessus, Emile veille au grain. Au garde à vous devant ma porte, il lève le menton, aussi rigide et immobile qu’un garde de Buckingham Palace. Son torse et ses larges épaules bouchent l’encadrement de la porte et sa tête frôle le plafond (très dissuasif !).

Tous ces paquets empilés les uns sur les autres me rappellent mes autres anniversaires.

J’espère à chaque fois quelque chose de vraiment inattendu, un cadeau unique et très spécial et au bout du compte je me retrouve avec des tas d’objets plutôt jolis, utiles, mais qui ne me font pas rêver.

Mais je ne vais pas être déçue cette année, j'en suis sûre. Une vraie surprise m’attend. Un manteau invisible par exemple (pratique pour sortir sans mes parents) ou un tapis volant disponible sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Qui pourrait m’emmener à la mer d’un claquement de doigt. Simple, écologique et magique. J’ouvrirais la fenêtre et grimperais sur lui. Cinq secondes plus tard, nous traverserions les nuages et survolerions la Tour Eiffel. Je me banderais les yeux avec un bout de tissu, à cause du vertige (je n’aurais rien pour me retenir, aucune poignée, pas de barrière). Le vent se glisserait dans mes cheveux.

Une faible lueur traverserait le foulard. Ce serait le croissant de lune, ou le soleil couchant, ou l’éclat d’un millier d’étoiles. Je devinerais aussi, sans avoir besoin de baisser la tête ou d’enlever mon foulard, les reflets argentés de la mer qui s’agiterait, des centaines de mètres plus bas, les ourlets et peut-être aussi un ou deux bateaux de pêcheurs…Je croiserais aussi des albatros, perdus au milieu de l’océan, très loin de leur hémisphère sud.

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