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Texte intégral

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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Finne, J. (1978). L'organisation surnaturelle: Essai sur la littérature fantastique (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles.

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(2)

Section : Philologie Romane

L’ORGANISATION SURNATURELLE

ESSAI SUR LA LITTÉRATURE FANTASTIQUE

TOME 2

COMMUNICATION

?sO-g . 3U ^

F

t L.

Jacques Finné 1977-1978

Thèse présentée pour l’obtention du grade de

Docteur en Philologie Romane Directeur du travail :

M. le Professeur M.-J, Lefèbve

(3)

OT

6. L'EXPLICATION AMBIGUË

6 / 1 .

Le mot fantôme est d'ailleurs banni du vocabulaire spirite comme il l^est de la conversation des personnages de James. Ils en parlent comme s'il s'agis­

sait d'un vivant un peu particulier ou excentrique.

F. Lacassin, Henry James ou sortie des fantômes. p. 14.

- Une sorcière, répéta Mrs Hatton.

Je savais bien .qu'il y avait une explica­

tion rationnelle à toute cette histoire.

M. Fesser, Une vraie chatte, in : Fiction n° 73, 1959, p. 127.

3 02 4 2

(4)

621.1. Visions du passé, du présent, du futur 621.2. La réincarnation

621.3. La démultiplication chronologique 62.2. Le diable et ses compères

622.1. Le diable 622.2. Le fantôme

622.3. Loup-garou, vampire et zombi 622.4. La sorcière

62.3. Le spiritisme

623.1. Généralités 623.2. L'onirisme 623.3. La télépathie

623.4. Les sciences occultes 6.3. Conclusions

(5)

6 / 3 .

6.1. Un récit troublant

L'explication rationnelle présente au moins un avantage ; on l'accepte dans son système de références. Seule peut se discuter son efficacité littéraire. Par contre, l'explication en zones discontiguës force le lecteur à quitter ses sentiers battus, à mettre en doute son système de références logiques.

Deux types d'explications opposées, deux extrémités d'un dua­

lisme.

Ces deux types d'explications sont-elles imperméables ? Présenteraient-elles au contraire un point commun ? Se super­

posent-elles pour former une zone commune dans laquelle le lec­

teur pourrait, selon ses préférences, selon son rapport de ré­

férences, croire à l'explication en zones contiguës ou à l'expli cation en zones discontiguës ? L'examen de L'anneau babylonien de M. E. Counselman (1) servira de prélude à la réponse.

Fidèle à une superstition anglaise, Celia Mitchell, le jour de son mariage, désire porter "quelque chose d'emprunté, quelque chose de neuf, quelque chose de bleu, quelque chose de vieux"

(2). Ce dernier élément, c'est l'oncle de Bob, son fiancé, qui le prête discrètement ; un anneau babylonien dérobé pour quelque heures à son musée. Le bijou porte l'inscription : "Mienne, bien-aimée, mienne à travers l'éternité" (3).

Pendant que le pasteur officie, la jeune fille semble distrai

(1) In : 20.

(2) 20, p. 134.

(3) Ibidem, p. 135.

(6)

te ; elle fixe un coin sombre de l'appartement. Le fiancé suit le regard, sans rien remarquer de particulier (M 1). Un peu plus tard, Celia se plaint que l'anneau, pourtant trop large pour elle, la blesse. De fait, trois gouttes de sang tachent sa robe (M 2) .

La bénédiction donnée, les jeunes mariés se hâtent de dispa­

raître. Bob interroge la jeune femme, qui n'explique pas le grossissement de sa phalange. Par contre, elle justifie son regard halluciné par une étrange vision : elle avait cru dis­

tinguer un énorme chien dans le coin de l'appartement (E 1>-M 3) Une fois dans la chambre nuptiale. Bob s'éclipse, sur la de­

mande de Celia. Quand il revient, c'est pour entendre une étran ge voix dans la chambre (M 4) :

"Une voix rauque et stridente qui lui cria quelque chose dans une langue qu'il n'avait jamais entendue. Une voix de femme.

Qui ressemblait à celle de Celia et qui, pourtant, était diffé­

rente de son timbre mélodieux. Il parvint à distinguer un ou deux mots (ziaaourat. shimtu), puis une série de vocables psal­

modiés ; inuma iluawelum ..." (4)

Il enfonce la porte et trouve Celia atrocement violentée - avec pourtant une expression d'extase hystérique (M 5). Il se penche sur elle et perçoit un seul mot : Bell (M 6) (5). En attendant le médecin, il voit glisser la bague le long du doigt

(4X 20, p. 140.

(5) Le lecteur francophone tant soit peu cultivé met tout de suite ce mot en rapport avec le titre - rapprochement qui brise un peu la progression dramatique du texte. M. E. Counselman atténuait ce défaut .en soulignant l'homonymie entre le substan­

tif Bell et le verbe to bell (sonner), jeu de mots intraduisible en français.

(7)

6 / 5 .

de sa femme. Il la ramasse et y découvre "un fil de soie doré entrelaçant un autre fil, noir et grossier" (M 7) (6).

Le médecin, indécis, ordonne à Bob de passer la nuit dans une chambre isolée. Nul n'a pu humainement pénétrer dans la chambre de Celia en l'absence du mari - ne souffrirait-il pas d'un dédoublement de personnalité (H 5) ? Curieux d'art anti­

que, le praticien emporte l'anneau babylonien et l'examine soigneusement. Les deux fils se révèlent, au microscope, deux cheveux entrèlacés : le blond appartient à une jeune femme, le noir à un animal, chien ou singe (E 7>M 8) .

Revenu au chevet de la jeune femme, le médecin lui repasse l'anneau au doigt. A ce moment, "l'expression calme et déten­

due de Celia changea, cédant la place à une sorte de surexcita­

tion fébrile" (7). Elle parie dans son sommeil, et le docteur reconnaît quelques mots sumériens (E 6>M 9) . Plus horrible : il voit la jeune fille griffer l'air, comme folle, pendant que son corps se couvre de longues plaies sanglantes (E 5>M 10) . Il ôte l'anneau du doigt et le phénomène cesse (M 11). Sous les ongles ensanglantés de Celia, il découvre un poil semblable à celui contenu dans la bague (M 12). De plus, le cheveu blond trouvé dans la bague . se révèle exactement semblable aux che­

veux de la j eune femme (M 13) .

Le praticien conclut à une forme d'hystérie psÿchométrique.

En Assyrie, les jeunes mariées, surtout les plus belles, devaient passer leur nuit de noces avec Baal ou Bell, la violente divini­

té au corps de chien. C'est une nuit orgiaque de ce genre

(6) 20, p. 141.

(7) Ibidem, p. 146.

(8)

que Celia vit chaque fois qu'elle porte l'anneau nuptial.

Quant à ses plaies, disparues le lendemain sans laisser la

moindre trace, elles s'expliquent par un phénomène de stigmates hystériques.

Quelques heures plus tard, la jeune fille s'éveille avec la simple sensation d'avoir vécu un cauchemar - bien en rapport avec les terribles coutumes qu'elle était censée revivre. Le docteur se hâte de la confirmer dans cette hypothèse du rêve et de renvoyer l'anneau au musée, avec un rapport circonstancié.

La double explication du praticien (explications finales et explicites) résoud presque tous les faits de mystère. Elle éli­

mine en effet M 3, M 4, M 8, M 9, M 10, M 11. Avec un peu de bonne volonté, M 13 et M 2 peuvent s'expliquer par la réincarna­

tion. M 12, en outre, précise l'auteur, peut aussi trouver une solution rationnelle (8).

Trois faisceaux d'explications dénouent donc l'intrigue, étei gnent le souffle fantastique : la psychométrie, l'apparition des stigmates hystériques et la réincarnation - sans compter la sim­

ple raison qui dissipe un fait de mystère. Ces trois faisceaux sont-ils fantastiques ou réalistes ? Donnent-ils lieu à une explication rationnelle ou surnaturelle ? Problème insoluble dans l'absolu.

La réincarnation fait partie de certaines religions, dont l'une des plus importantes du monde. Certains psychologues considèrent la psychométrie comme une science exacte - elle dési

(8) 20, p. 153. Le docteur fait allusion à une explication donnée p. 147.

(9)

6 / 7 .

gne le phénomène par lequel un sujet, mis en présence d'un objet appartenant au passé, entre en transes et pénètre en contact direct avec les événements de ce passé. Le docteur Markham, dans ce récit, rappelle d'ailleurs le cas de cette chiromancienne qui, penchée sur un fragment de brique, décrivit en détails un crime commis avec cet objet et livra un portrait fidèle de l'assassin - lequel fut condamné "sur des preuves moins aléatoires que la divination parapsychologique" (9).

C'est encore Markham qui explique le fondement de la psÿchomé- trie :

"Mais les pensées sont des choses, comme dit la sagesse popu­

laire. Elles imprègnent le métal, le bois et la pierre tout comme le font les émanations radio-actives dans certains lieux.

Tout le monde est capable de capter par moments ces ondes, sur­

tout dans les périodes d'émotion intense. Mais certaines per­

sonnes sont plus réceptives que d'autres.

Je crois, Mr Hanson, que votre femme fait partie de cette dernière catégorie d'individus et qu'elle revit une expérience intimement liée à ce vieil anneau babylonien que vous lui avéz offert." (10)

Quant aux stigmates hystériques, certains sont persuadés de leur existence. La folie d'Elizabeth de Ranfaing est trop con­

nue pour figurer ici (11), de même que celle des "privilégiés"

qui affirment avoir été gratifiés soudain, enviable présent, des plaies du Christ. A en croire Georges Langelaan, une jeune

(9) Ibidem, p. 149.

(10) 20, pp. 149-150.

(11) Voir à ce sujet : J. Finné, Erotisme et sorcellerie, pp. 81 88 et, surtout, E; Delcambre et J. Lhermitte, Un cas de posses­

sion diabolique ; Elizabeth de Ranfaing. Nancy, Société d'archéo logie lorraine, 1956.

(10)

fille de Manille, en 1951, aurait été mordue par un être invi­

sible, sous les yeux des forces de l'ordre et du médecin de ser­

vice. Bien que seule, la jeune fille se débattait comme si elle luttait contre un agresseur invisible et, au cours de la lutte, des morsures apparaissaient, le sang coulait.

Même si j'accepte l'aveu d'Hamlet à Horatio, je ne veux avan­

cer aucune croyance, aucune opinion personnelle. Elles importent peu, d'ailleurs. Tout ce chapitre se base sur la constatation que, devant certains faits, devant certaines croyances, des mil­

liers de personnes s'inclinent, allant jusqu'à soumettre leur vie quotidienne à cette acceptation. Le lecteur qui croirait en la métempsychose, en la psychométrie et à l'existence des stig­

mates hystériques affirmerait avoir lu, avec L'anneau babylonien, un récit réaliste et non un conte fantastique. Il critiquerait à juste titre Jacques Papy et Michel Deutsch d'avoir inclus la nouvelle dans une anthologie spécialisée. L'explication des phénomènes mystérieux serait, pour lui, une explication en zones contiguës, non l'imposition d'un surnaturel. D'où l'ambiguïté de l'explication. Si je refuse une des trois croyances énumé­

rées, la réincarnation, par exemple, le récit verse dans le fan­

tastique, puisque je ne puis expliquer, en me servant de mes croyances, de mes convictions, la ressemblance absolue entre les deux cheveux blonds. Hasard ? Le mot est tellement galvau­

dé 1 Celia aurait-eUe voyagé dans le temps ? Impossible expli­

cation, dans l'état actuel de notre technique. Déjà apparaît une caractéristique de la littérature fantastique, que je re­

prendrai en fin de chapitre ; l'importance prise, dans son juge­

ment littéraire, par l'intellect de chaque lecteur.

(11)

6.2. Classement des explications ambiguës

La première page d'un ouvrage de vulgarisation (12) énumère, en désordre, bon nombre de thèmes aussi ambigus que ceux du 6.1.

et parmi lesquels j'extrais : télépathie, fantômes, envoûtements, hypnose, lévitation, réincarnation, dédoublement, hallucinations.

Cette chienlit, je la ramène à trois catégories ;

- Les aberrations chronologiques, qui groupent les visions du passé, du présent ou de l'avenir (en état de veille), la métem- psychose et la démultiplication chronologique.

- Le diable et ses compères, soient le diable en personne, entouré de ses larrons - fantômes, zombies, vampires, loups-garous, sor­

ciers et autres joyeux drilles.

- Le spiritualisme, ou victoire de l'esprit sur le corps, qui comporte le dédoublement, la télépathie, les rêves, les tables tournantes, la lévitation, l'hypnose et les guérisons para- normales - celles qui font le succès touristique de Lourdes.

Faut-il souligner que ces trois catégories appartiennent plus à l'idéal qu'à la réalité ? D'une part, mon classement est sub­

jectif - les rêves relevant autant de la première catégorie que de la troisième. D'autre part, les thèmes énumérés se chevau­

chent la plupart du temps. La femme du songe, de W. Collins (13)

(12) J.A. Mauduit, Aux frontières de l'irrationnel. Paris, La Table Ronde, 1965.

(13) In ; Histoires anglaises de fantômes.

(12)

se base sur l'onirisme prémonitoire, mais Les pénitentes de la Merci, de J.-L. Bouquet (14), sur la télépathie, l'onirisme et l'hallucination. Il semblerait d'ailleurs que l'union entre métempsychose et onirisme (celui-ci devenant support de celle- là) fût courante en littérature (15).

Encore qu'il soit possible de présenter une somme de récits littéraires centrés sur chaque thème ambigu en particulier, je n'ai pas cru bon de transformer ce chapitre en catalogue d'expo­

sition. J'ai préféré examiner certains récits particulièrement significatifs par rapport à un thème bien précis. Les conclu­

sions que j'en tirerai porteront sur la totalité des récits à explication ambiguë.

62.1. Les aberrations chronologiques

Est aberration chronologique toute superposition, par le biais d'une sensation, souvent visuelle, de deux temps diffé­

rents. Elle permet de "voir" en toute conscience (sans quoi le phénomène relève de l'onirisme) un événement du passé, du pré­

sent, du futur ou de l'imaginaire. Les spécialistes appellent pareilles aberrations visions prémonitoires dans le cas d'un avertissement concernant le futur, vision extra-lucide ou, plus généralement, perception extra-sensorielle dans les autres.

Cette perception bien entendu, doit dépendre uniquement de l'es­

prit, non d'xane invention, sans quoi l'intrigue verse dans la science-fiction.

(14) In : Aux portes des ténèbres.

(15) Les deux thèmes s'unissent par exemple dans Les souvenirs de Mr Auguste Bedloe, de E.A. Poe. Voir, à propos de cette union thématique, Sup. mod., p. 19 5.

(13)

6 / 11 .

621.1. Visions du passé, du présent, du futur

Que la voyance soit devenue phénomène de cirque ou de foire, même soumise à quelques trucages, souligne ses rapports avec le réalisme. Nous avons d'ailleurs vu que deviner l'identité d'un coupable, comme le réussit San Reima dans La môme vert-de-aris

(16), n'est pas un phénomène exceptionnel dans la réalité. Pro­

ches du réalisme également, les sensations simultanées, les évé­

nements liés à plusieurs destinées. Dans les Nuits sous le pont de pierre, Léo Perutz (17) décrit les amours de Rodolphe II de Habsbourg avec une jeune Juive, Esther - amours que le rabbin Low ne couve pas d'un regard complice. Il suggère à Rodolphe d'abandonner sa maîtresse. Devant le refus de l'empereur, Lbw passe aux grands moyens ;

"Cette nuit, le Grand Rabbin descendit vers le pont de pierre où il avait jadis planté des roses et du romarin. Des nuages som­

bres couraient dans le ciel et la pâle lueur de la lune brillait sous les piliers et les arches. Le Grand Rabbin descendit jus­

qu'au bord de la rivière et jeta le romarin dans l'eau. Le cou­

rant l'emporta - et il disparut. Cette nuit, l'épidémie de pes­

te s'arrêta dans la ville juive. Cette nuit, Esther, femme du juif Maisel, mourut dans sa demeure. Cette nuit, là-haut, dans son château de Prague, Rodolphe II, Empereur du Saint Empire romain, s'arracha de ses rêves - et il pleura." (18)

Pareils cas de conscience simultanée, ou de visions extra­

sensorielles, on en atteste dans la vie quotidienne. Jacques

(16) P. Cheyney, La môme vert-de-gris, Paris, nrf Gallimard, 1953.

(17) L. Perutz, Nachts unter der steinernen Brücke, Frankfurt- am-Main, Europâische Verlagsanstalt, 1953.

(18) Cité dans : J. Finné, Les maudits, p. 253.

(14)

Alexander en a fait bonne moisson, depuis Apollonius de Tyane, qui interrompit son cours pour décrire l'assassinat simultané de l'empereur Domitien, à Rome, jusqu'à l'actrice Marpessa Dawn qui, au théâtre, se serait trouvée dans l'impossibilité de pro­

noncer la réplique "La viande que vous mangez, c'est du cadavre"

au moment précis où l'on assassinait un de ses amis restaura­

teurs, en passant par Pie V, s'il est vrai que, du Vatican, il assista, comme aux premières loges, à la bataille de Lépante (19).

Quant aux visions prémonitoires, elles sont légion - encore que présentées, le plupart du temps, par le biais des rêves. La

même Marpessa Dawn aurait ainsi vu, un jour avant, le tremblement de terre d'Agadir (20).

Il arrive que la vision du passé embrasse non un événement, personnel ou étranger, mais toute une vie antérieure. La vision devient alors métempsychose et le visionnaire réincarné.

621.2. La réincarnation

Même si le brahmanisme demeure rarissime parmi les Occiden­

taux, la réincarnation ne l'est point.- il n'est qu'à se souve­

nir des Cathares, par exemple, ou à évoquer certains spirites contemporains. Les problèmes d'espèce remplacent la croyance collective, mais abondent. Classiques, désormais, sont les cas de Laure Reynaud ou d'Hélène Smith. Universellement connue est Rosemarie Brown, "l'Anglaise la plus désespérément moyenne qu'on

(19) J. Alexander, Les énigmes de la survivance, pp. 19-23.

(20) Ibidem, p. 22.

(15)

6 / 13 .

puisse imaginer" (21) , incapable de lire une note de musique, mais en qui, parfois, se réincarneraient les plus grands musi­

ciens de tous les temps - Monteverdi, Bach, Mozart, Beethoven, Berlioz, Debussy, etc. Une fois les musiciens épuisés, elle donna un message d'Albert Einstein - la célèbre équation

S(Q)R = a, où S est la séquence, fi la quantité et R le rapport.

Encore que l'équation ait été déclarée sans valeur par un mathé­

maticien, encore que les compositions musicales fassent s'empoi­

gner les musicologues, Mrs Brown passe toujours pour un des plus grands médiums de tous les temps. Selon les défenseurs de la réincarnation, les enfants prodiges ne seraient que des formes nouvelles de savants anciens dont l'art aurait gardé un prolon­

gement chronologique - ainsi s'expliqueraient les génies préco­

ces ; Mozart, Pascal, Michel-Ange, Pic de la Mirandole, Durer, Heinrich von Heiniken, voire Inaudi, William Sidis (22), ou même Roberto Benzi, qui dirigeait l'orchestre à cinq ans, ou Erich Korngold, qui composa Die tote Stadt entre dix-sept et dix-neuf ans. Enfin, exemplaire est le cas de l'écrivain argentin Manuel Mujica Lainez qui se présente comme la réincarnation de Pier Francesco Orsini, duc de Bomarzo - et qui jure avoir écrit, dans son chef-d'oeuvre, le roman de sa vie antérieure (23).

La réincarnation a donné, à la littérature, quelques-unes de ses oeuvres les plus fascinantes. Gérard de Nerval ne se com-

(21) J. Alexander, Les énigmes de la survivance, p. 273.

(22) J. Alexander, Qp. cit., p. 213, énumère d'autres cas d'en­

fants monstrueusement savants.

(23) Voir le Newsweek du 29/05/1967, comportant le compte rendu de 1'opéra Bomarzo d'A. Ginastera.

(16)

prend pas sans elle, ni E.A. Poe - quatre de ses récits comptent parmi les plus beaux du genre (24). Après lui, le thème devait

se parer d'originalités nouvelles. Le 1ovau des sept étoiles, de B. Stoker, décrit la manière dont une jeune princesse égyp­

tienne se réincarne pour devenir la fille d'un pilleur de tombes.

Elle n'est pas la seule, puisque son animal favori, un chat, re­

vient à la vie, lui aussi, et se venge du violeur de sépulture.

Le tour d'écrou de H. James, se base sur la possibilité d'une réincarnation. La malvenue, de C. Seignolle, décrit une statue qui se réincarne en une fillette diabolique. Certains personna­

ges provoquent la réincarnation, comme Charles Dexter Ward, dans le roman de Lovecraft, ou Octave de Saville dans Avatar, de T.

Gautier (25). J. Green a aussi abordé le thème avec Varouna. le plus discuté de ses romans. Bien qu'il se défende avoir voulu écrire un pur ouvrage de réincarnation, il est troublant de sou­

ligner, comme le fait son présentateur (26), qu'il rédigea sa trilogie alors que les préoccupations réincarnationistes sem­

blaient le frapper tout particulièrement - ses lectures de l'épo­

que en font foi.

Aurélia mis à part, et que je range plus volontiers dans l'oni risme que dans la métempsychose (27), c'est A. Blackwood qui me

(24) Metzengerstein, Liaeia. Morella. Les souvenirs de M. Auguste Bedloe.

(25) In : Romans et contes.

(26) J. Petit, dans ses annotations pour Varouna (J. Green, Oeu­

vres complètes, Paris, nrf Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome 2, pp. 1456 sqq), souligne combien les déclarations de

J. Green semblent discutables.

(27) La première ligne du roman me semble, en ce sens, significa­

tive .

(17)

6 / 15 .

semble avoir le plus brillamment traité le thème, et dans Jules Le Vallon, et,; surtout, dans Sortilèges et métamorphoses (28).

De ce dernier, je reproduis l'impeccable résumé de Louis Vax ;

"Le héros d'un conte d'Algernon Blackwood se dispose à regagner son pays en traversant le nord de la France. C'est l'Anglais Arthur Vezin (29). Un homme placide, rangé, dépourvu d'imagina­

tion. Fatigué du tumulte du train où il voyage, il décide de s'arrêter dans une petite ville et d'y demeurer une journée.

Comme il descend, un compagnon de voyage, à qui le liait une sympathie secrète, lui adresse une longue phrase dont il ne com­

prend que les derniers mots ... à cause du sommeil et à cause des chats (30). Il s'approche cependant de la vieille ville où règne iin calme étrange, où des passants marchent distraitement, à pas feutrés. A l'auberge, de vieux messieurs ouvrent la porte, promènent leur regard sur la salle, avancent d'une démarche à la

fois souple et indécise, et, brusquement, s'assoient à leur pla­

ce. Dans les magasins, des vendeuses peu empressées et peu sou­

cieuses de vendre. Mais ce calme n'est qu'apparent. Vezin a l'impression que, derrière cette indifférence et cette nonchalan­

ce se cachent vitalité et vigilance. Les habitants ont quelque chose de félin dans leur aspect ou leurs mouvements. Son hôtes- se, par exemple, à la fois énorme et singulièrement agile. Les lieux déserts sont soudainement occupés par des groupes de gens qu'on n'a vus ni entendus venir, et qui disparaissent de manière tout aussi mystérieuse. Leur vie diurne ? Une façade qui dis­

simule une existence secrète. Le soir, monte de la ville une musique singulière faite de sons graves qui passent brusquement à l'aigu. Un jour, Vezin sent passer près de lui un être souple dont la présence l’émeut violemment. Il a la double impression d'être frôlé par un chat et de s'énamourer. Il apprend que la

(28) In : Migrations^ Les deux récits portent sur des réincarna­

tions collectives. Pour d'autres récits de réincarnation, voir : Supern. mod., pp. 189-196.

(29) Erreur manifeste d'impression pour Vézin.

(30) La phrase est criée en français dans le texte original - ce qui, pour les lecteurs anglo-saxons, ajoute au mystère du signi­

fié.

(18)

fille de l'hôtesse est de retour. Il s'éprend d'elle, elle semble éprise de lui. Elle entreprend de lui faire visiter la ville et de l'initier à sa vie secrète. L'insolite, qui n'était que vague menace, devient séduction. La ville guette Vezin qui semble la reconnaître. Quelque chose monté du fond de sa mémoi­

re, fait de souvenirs vagues et de violentes pulsions. Puis vient la nuit de pleine lune, nuit de sabbat et de métamorphose.

La forme féline se dégage tout à fait de l'hôtesse et de sa fille. Il fuit la ville qui lui apparaît comme un énorme chat tapi sur la colline : deux rues montantes figurant des pattes et les tours à demi ruinées de la cathédrale des oreilles." (31)

Les aventures que Vézin a racontées au psychiatre John Silen­

ce (32) suivent le mouvement habituel des récits fantastiques : une somme de faits irrationnels font naître un souffle fantasti­

que, lequel s'éclaire par une explication surnaturelle ; les habitants de la ville (33) se transforment en chats pendant la nuit alors que, de jour, ils vivent comme des larves, sans pour autant perdre toutes les caractéristiques des félidés, tels la souplesse et le regard un peu mystérieux. L'explication est sur naturelle et semi-objective. Je ne connais en effet aucun récit qui parle d'une ville-chatte, mais le chat entre dans les motifs plus aisément annexés au fantastique (34). Elle est même étayée par un objet fantastique, puisque Vézin porte, sur le corps, les

(31) Séd., pp. 184-185.

(32) La narration suit le principe du Il-Er (voir chapitre 7), encore que le Je apparaisse à plus d'une reprise en cours d^intri- gue. L'aventure de Vézin est elle-même incorporée dans une

intrigue en Il-Er.

(33) Aux dires mêmes d'A. Blackwood, il s'agirait de la ville de Laon. Voir : Séd., p. 195, note 2.

(34) Cf. chapitre 3.

(19)

6 / 17 .

marques de son aventure. L'explication par les stigmates hys­

tériques ne tient pas : celles-ci, en principe, disparaissent au bout de quelques heures, de quelques jours dans le pire des cas, alors que le protagoniste montre les séquelles de son aven­

ture bien longtemps après.

L'auteur aurait pu arrêter son récit à. cet endroit. Or il le poursuit, et lui confère, de ce fait, une dimension nouvelle.

D'une part. Silence a vérifié les allégations de Vézin. Son pa­

tient est effectivement descendu dans la ville, a pris logement à l'hôtel, qu'il a quitté en toute hâte, abandonnant bagages et addition. L'explication donnée par la patronne, qui pourrait passer pour une explication rationnelle du récit de Vézin s'ef­

fondre, et du fait des cicatrices du protagoniste, et du fait des coïncidences narratives qui vont suivre (35). Un point de­

meure litigieux ; Vézin affirme être demeuré plus d'une semaine dans la ville alors que, selon la note réglée par Silence, il n'est question que de deux jours. De ce trou chronologique, Vézin s'était lui-même aperçu (36).

Une fois les cartes en main. Silence avance un explication au carré qui clarifie l'explication fantastique :

(35) "(...) la patronne, une forte femme ressemblant beaucoup à la description qu'il en avait été faite, a dit à mon secrétaire que ce voyageur lui avait paru très étrange, sujet à des absen­

ces. Après sa disparition, elle avait craint longtemps qu'il n'eût trouvé une fin tragique dans la forêt voisine où il avait l'habitude d'aller flâner seul." Migrations, p. 73.

(36) "- (...) j'ai découvert en arrivant à Londres que j'avais une semaine de trop dans le calcul de mon emploi du temps."

Ibidem, p. 70.

(20)

"L'ensemble de l'aventure semble avoir été la réminiscence très vivante d'une vie antérieure par suite d'une prise de contact avec des forces douées encore de toute leur vitalité et hantant toujours les lieux en question ; peut-être même, par un hasard extraordinaire, avec les âmes de ceux qui avaient précisément pris part aux événements ayant marqué cette existence particu­

lière. La mère et la fille qui l'ont si étrangement impression­

né doivent avoir été, en même temps que lui-même, les acteurs principaux des scènes de sorcellerie qui, à l'époque considérée, hantaient tous les esprits de la région." (37)

L'explication par la réincarnation de toute vine ville et par la prise de conscience instinctive d'un de ses habitants prend plus de force quand on s'aperçoit, toujours selon l'enquête de Silence, que Vézin ne s'est jamais intéressé à la démonologie, ni à la métempsychose (38). Quant à l'avertissement du voya­

geur, au début du récit (qui fait figure d'explication antérieu­

re), il s'explique, lui aussi, par la métempsychose - le person­

nage, tout comme Vézin, se souviendrait d'une vie antérieure, aurait déjà séjourné dans cette ville et y aurait subi une expérience analogue (39). Le récit se termine sur une accepta­

tion sans réserve de l'hypothèse émise par Silence.

Dois-je louanger, dans Sortilèges et métamorphoses, l'impor­

tance prise par l'explication au carré ? Elle ramène l'explica­

tion fantastique (la ville-chatte) à une explication ambiguë.

Les traités de démonologie parlent de la métamorphose des sor­

cières en chats. Croyez-vous aux racontars des démonologues ?

(37) Migrations, p. 72. La métempsychose a le mérite d'expliquer pourquoi la jeune fille de l'aubergiste manifeste une peur ins­

tinctive des flammes.

(38) In : Migrations, p. 72..

(39) Ibidem, p. 74..

(21)

6 / 19 .

Le récit ne vous apparaît plus le moins du monde comme un récit fantastique, mais comme l'expression de la réalité.

Quant à l'aventure qui frappe Vézin, s'il est vrai que ce per­

sonnage "s'est trouvé pris dans un faisceau de forces se déga­

geant d'une vie antérieure fertile en intenses activités et qu'il a revécu une scène à laquelle il avait maintes fois par­

ticipé il y a des siècles" (40)', elle entre dans un rationalis­

me très acceptable par les tenants de la réincarnation.

621.3. La démultiplication chronologique

Prêt à être pendu pour attentat contre l'armée fédérale, le sudiste Peyton Farquhar parvient à s'échapper, alors que la corde lui brûle déjà la gorge, plonge dans le fleuve furieux, franchit les rapides à la nage, échappe par miracle aux balles qui soulèvent de petites fontaines autour de lui, chemine une journée entière dans une interminable forêt, parvient à la gril

le de sa maison, entrevoit sa jeune femme, se précipite vers elle et ... se retrouve dansant la gigue au bout de sa corde - toutes ses aventures, imaginaires, avaient rempli la seconde sé parant la vie de la mort (41) .

C'est le même procédé, et sans doute pas par hasard, dont use R.W. Chambers dans Le récif du deuil (42), encore que l'au­

teur manie un style crispant, amphigourique, que ne tempère pas un sentimentalisme niais. Son récit, basé sur un schéma sembla

(40) Migrations, pp. 74-75.

(41) A. Bierce, Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek. in : Rêve.

(42) In : La demoiselle d'Ys.

(22)

ble à celui de Bierce, me semble pourtant très inférieur au précédent. Même schéma, également, mais réussite parfaite, pour Coma, de Frédéric Dard, où un jeune cinéaste français, tombé du train un peu avant l'arrivée à Hambourg, vit, une se­

conde avant sa mort, une longue intrigue de cruauté, d'amour et de mort où interviennent une jeune Allemande, avec qui il flir­

tait dans le couloir du train, la soeur difforme de celle-ci, dont on lui a montré une photographie, et une vieille bigote qu'il entrevoit avant de mourir (43).

Dans chacun de ces récits, une seconde, un fragment de secon­

de se déploie jusqu'à s'allonger, dans une conscience, en heures, en jour, en semaines, même. Peut-on parler de fantastique ? Je ne le crois pas.

D'une part, le thème présente une allure médicale un peu trop réaliste. C'est une superstition courante de penser qu'une se­

conde avant de mourir, l'agonisant, surtout celui qui subit une mort violente, inhabituelle, revivrait toute sa vie, réelle ou imaginaire, en un très court laps de temps. Je n'ai pas encore expérimenté ce genre de mort et ne puis infirmer ou affirmer cette croyance. C'est, par exemple, ce phénomène de la démulti­

plication chronologique que vit le docteur Misic, un moment avant de mourir :

(43) Remarquons qu'on ne peut parler de souffle fantastique dans Le récif du deuil ni, surtout, dans le récit d'A. Bierce. Coma, par contre, avec l'hallucinante scène dans la cathédrale en rui­

ne et, surtout, avec le retour perpétuel de la vieille qui, cha­

pelet entre les griffes, annonce au protagoniste sa mort prochai­

ne, connaît un souffle fantastique.

(23)

6 / 21 .

"Son esprit était clair. Ses pensées étaient précises. Tout ce qu'il avait étudié durant son existence, lui traversait l'esprit d'une manière nette. Les pages de ses livres de clas­

se, il les savait toutes par coeur. Ensuite il revit sa vie en entier, jusqu'au moindre détail. Pourtant, il lui manquait la notion du temps et du lieu. Même ses rêves d'autrefois dé­

filaient devant ses yeux et se mélangeaient avec d'autres sou­

venirs. La belle image de sa bien-aimée était devant ses yeux." (44)

D'autre part, une démultiplication chronologique revient, sans plus, à remplacer un fragment de temps réel par du temps vécu. A ce compte-là, toute l'oeuvre de Marcel Proust verse dans le fantastique, puisqu'elle se compose d'une mosaïque de temps vécus se greffant sur des temps réels variables, encore que souvent assez brefs. L'épisode de la petite madeleine ne se différencie en rien du récit de A. Bierce, si ce n'est que l'événement, chez Proust, appartient au passé réel, alors que l'écrivain américain exploite l'imaginaire. Différence mineu­

re. Soulignons enfin qu'en rédigeant Coma, Frédéric Dard n'a jamais eu l'impression d'écrire un roman fantastique (45).

62.2. Le diable et ses compères

622.1. Le diable

Paraphrasant Voltaire, Basil Davenporth affirmait que "si le

(44) K.S. Gjalski, Le rêve du docteur Misic, in ; Rêve ^

p.

189.

(45) Dans sa lettre du 31 mars 1976, F. Dard m'écrivait : "Je n'ai jamais eu l'impression d'écrire un roman fantastique en rédigeant Coma. Pour moi, le fantastique, c'est l'idée qu'on se fait d'une situation. L'imagination de tout individu est déjà, pour moi, une chose surnaturelle."

(24)

diable n'existait pas, il faudrait l'inventer" (46) . Il nous a tant réjouis, le diable, qu'il mérite ses thèses (47). Seul, reconnaissons-le, il ne serait qu'un pauvre diable. Il ne nous intéresse que dans ses rapports avec l'homme - celui-ci n'est- il pas un pion pour celui-là ? Le pacte n'est autre que la concrétisation de ces rapports, focalisée sur la légende de Faust (48). La seule existence de ce pacte et son application

(46) B. Davenport, Introduction à Deals with the devil, p. 6.

(47) La plus importante demeure celle de Max Milner, qu'il faut compléter par les travaux de A. Dabezies et de M. Rudwin. Sur le personnage, voir l'ouvrage des Etudes carmélitaines qui lui fut consacré.

(48) Il ne faut bien entendu pas s'appeler Faust pour signer le pacte, le thème prenant le pas sur l'onomastique. Au demeurant, dans sa bibliographie, A. Dabezies aligne des oeuvres "dont le héros ne se nomme pas Faust" (Visages de Faust au XXe siècle, p. 532, partie III). Selon M. Rudwin (The devil in leaend and

literature, pp. 183, sqq.), la légende de Théophile, remontant, au moins sous forme d'allusion, au IXe siècle, serait la premiè­

re à faire intervenir le pacte infernal. Depuis, le thème s'est développé avec le succès que l'on sait et se poursuit jusqu'au XXe siècle, en dépit du pessimisme de P. Penzoldt : "Le diable apparaît rarement dans les nouvelles fantastiques contemporai­

nes. Je n'en connais que quelques exemples, encore sont-ils an­

ciens : deux contes humoristiques de E.A. Poe ; Le diable dans le beffroi et Ne pariez jamais votre tête avec le diable. L'his toire de Nathaniel Hawthorne Le jeune homme Brown me semble plus sérieuse. Satan, bien entendu, a joué un rôle important dans le roman gothique, mais je ne puis le retrouver qu'une seule fois dans la production la plus récente du fantastique anglais : dans Secret worship d'Algernon Blackwood." Supern., p. 61, note 75.

L'erreur est d'autant plus grossière que le thème du diable, en particulier le pacte infernal, forme le sujet de plusieurs antho

logies. Notons Satan, et B. Davenport, Deals with the devil.

(25)

6 / 23 .

m'inspirent deux remarques.

D'une part, le pacte souligne la bêtise humaine. Si le dia­

ble existe, qui fait signer l'accord. Dieu n'est pas un vain mot, ou, à tout le moins, la vie éternelle. Que penser alors d'un marché qui propose quelques dizaines d'années de richesse, de bonheur, de chance, voire d'amour, s'il est vrai que Gaufridi vendit son âme pour un aphrodisiaque (49) en échange d'une éter­

nité de tourments, sinon qu'il s'agit d'un marché de dupes ? Et que penser du niveau intellectuel de qui le signe ?

Par contre, si l'homme se révèle stupide en s'aventurant à pareil marché/ il se rachète par sa ruse, qui lui permet parfois d'échapper à la damnation. D'où le paradoxe. Alors que le dia­

ble, tout le temps impliqué par le contrat, demeure parfaitement honnête, se soumet aux clauses prévues (50), l'homme finit par

(49) Voir J. Finné, Erotisme et sorcellerie, pp. 57-61. La lé­

gende nous apprend aussi que saint Cyprien aurait offert son salut étemel pour posséder une certaine Justine.

(50) Les cas de malhonnêteté du diable me paraissent exception­

nels. On en relève dans Le moine de Lewis et dans El maqico prodiqioso de Calderon, voire dans le Faust de Goethe - encore que, dans ces deux derniers cas, il s'agisse plus d'incapacité que de malhonnêteté volontaire et que cette faiblesse engendre la fin du pacte. Le plus malhonnête de tous les diables me

semble encore Nick Shadow qui, dans The rake's proaress d'I. Stra winski, s'impose à Tom Rakewell sans jamais lui faire signer le moindre pacte, sans jamais lui dévoiler son identité. Il est vrai que la malhonnêteté est rachetée, dans l'hallucinante scène du cimetière, par une clause de rédemption - au cours et à l'is­

sue de laquelle, d'ailleurs, Shadow triche à deux reprises.

(26)

trouver un faux-fuyant qui ne figurait pas toujours au program­

me. Finaud, sans plus, est l'architecte qui, après que le dia­

ble eut construit le pont d'Avignon, offrit au Malin ... un vieux chien, puisqu'il avait été prévu que le premier être vi­

vant à .s'engager sur le pont appartiendrait au constructeur.

Par contre, peut-on qualifier d'honnête la conduite de Théophi­

le qui, pleurant dans le giron de Marie après avoir obtenu ce qu'il désirait, finit par échapper à son associé ? Dans cer­

tains contrats, encore que tardifs, la malhonnêteté humaine est justifiée par une clause de rédemption (51), qui souligne la crainte de l'homme (52) et annonce l'arme dont il fera usage contre le Malin. Ces clauses demeurent exceptionnelles et, la plupart du temps, la ruse supplée à la puissance - l'homme roule

son adversaire (53).

(51) Je n'en connais pas avant le Melmoth de Maturin. Il est bon de souligner combien pareille clause vide le pacte de sa valeur tragique. Voir à ce propos : A. Dabezies, Visages de Faust au XXe siècle, p. 263. On peut aussi objecter que, dès le Faust de Goethe, le pacte perd de sa puissance tragique, puisque la transaction a cédé la place à un pari.

(52) Cette remarque souligne la représentativité-miroir dans le thème du pacte. Je crois que la variation dans la représenta­

tivité est liée aux variations extérieures du diable.

(53) C'est la plupart du temps dans les oeuvres d'écrivains protestants ou puritains que l'homme, malgré sa ruse, ne par­

vient pas à échapper à la damnation. Le pacte représente ainsi l'attitude fondamentale de l'homme devant les puissances du mal, selon les préceptes de chaque religion. Les athées, les catho­

liques et les écrivains du Siècle des Lumières semblent accorder la toute-puissance à l'homme devant le diable - voilà qui expli­

que pourquoi Leasing songeait au salut de son Faust et pourquoi Monsieur Léon, dans Marguerite de la nuit, accepte qu^une âme, n'importe laquelle, puisse remplacer Faust avant l'échéance.

(27)

6 / 25 .

La malhonnêteté de l'homme et sa peur devant les forces du mal expliquent l'évolution du thème. Evolution triple, d'ail­

leurs : évolution narrative, évolution dans l'aspect extérieur du diable, évolution de la valeur représentative des personna­

ges .

On ne pourrait mieux souligner la métamorphose du pacte dia­

bolique qu'en comparant le Doktor Faust, de Ferrucio Busoni avec The devil and Simon Flagg d'Arthur Forges (54). L'opéra de Bu­

soni, qui s'inspire de la source la plus ancienne de Faust (le théâtre de marionnettes) se termine sur la victoire de Méphis- tophélès - autrement dit, sur la damnation de Faust, même si

celui-ci parvient à transmettre son génie à un jeune enfant (55).

Renversement des valeurs, au contraire, dans la nouvelle de For­

ges. Simon Flagg, aimable professeur de mathématiques supérieu­

res et mélomane exigeant, n'aspire qu'à démontrer le dernier théorème de Fermât (56). Rebuté par ses échecs, il compulse, pendant des mois, traités de démonologie et manuscrits infernaux avant d'invoquer, enfin, le diable. Le pacte se conclut. Si, dans les vingt-quatre heures, le démon ne répond pas à une ques­

tion non précisée, mais qui doit comporter une solution raison­

nable, Flagg et sa femme jouiront d'une vie entière de bonheur.

(54) In : B. Davenport, Deals with the devil.

(55) Il est bon de rappeler que Faust a été quasiment contraint de signer le pacte, l'inquisition frappant à sa porte pour le mener au supplice.

(56) Selon Fermât, l'équation = tP' n'est pas valable à partir du moment où n est un nombre entier supérieur à 2. Le mathématicien aurait affirmé que la démonstration, simple, tenait en quelques lignes.

(28)

Le contrat signé, la question posée, le diable fait la grimace - il a toujours été le cancre des mathématiques. Néanmoins, on ne se nomme pas le diable pour rien et, en quelques heures, comme par osmose, le chercheur se met à déglutir traités d'al­

gèbre, d'arithmétique, de trigonométrie, de calculs différen­

tiels et intégraux et autres joyeusetés. A mesure qu'il se spé­

cialise, il se met à ressembler à un étudiant laborieux en pé­

riode d'examen ; son teint se fait moins vif, ses yeux se creu­

sent, son haleine devient fétide. En fin de compte, dix minutes avant l'échéance, il abandonne. Mais, ultime clin d'oeil au lecteur, l'intrigue ne s'arrête pas à la victoire de Simon. Le diable s'est pris au jeu. Le problème l'excite autant que

Flagg - il voudrait bien le démontrer, ou l'infirmer, ce dernier théorème de Fermât ! Et le conte se termine sur cette superbe vision (qui n'est pas sans rappeler, hasard ou satire, la fin de Animal farm de G. Orwell) : assis à une même table surencom­

brée de papiers, aussi acharnés, aussi fanatiques, aussi diabo­

liques l'un que l'autre, le diable et Simon Flagg échangent leurs impressions, comparent leurs résultats, conjuguent leurs efforts pour tenter de démontrer ce satané théorème. "Résignée,

(Mrs Flagg) quitta le bureau, pot’ de café à la main. Une lon­

gue session s'annonçait. Elle ne l'ignorait pas. Après tout, n'était-elle pas la femme d'un professeur ?" (57)

Entre l'opéra de Busoni et le récit de Forges, la différence est éclatante; Peu importe la victoire de l'homme sur le démon.

(57) B. Davenport, Deals with the devil, p. 85.

(29)

6 / 27 .

Elle est honnête, soit, prévue dans le contrat, mais n'est originale que par la méthode employée et, surtout, par l'atti­

tude du diable devant la question. Théophile s'était lui aussi tiré d'affaire, encore que sans montrer la moindre honnêteté.

Ce qui me frappe, dans le récit de Forges, c'est le côté délibé­

rément burlesque du démon. Burlesque théologique, d'abord - Lucifer n'était-il pas omniscient ? Etrange diable, ramené, pour un simple problème de mathématiques supérieures, à des dimensions humaines. Burlesque d'attitude, ensuite ; le diable ressemble à un sale gosse qui joue avec sa queue comme un per­

sonnage nerveux jouerait avec sa chaîne à bijou (58), fait appa­

raître un cigare qu'il tête quelques moments avant de le trans­

former en bonbon à la menthe qu'il se met à sucer bruyamment (59) et, surtout, inspire de plus en plus la compassion du lecteur à mesure qu'il s'épuise à avaler les mathémathiques supérieures.

Et puis, quel pacte 1 Entendant Flagg et le diable discutailler les clauses du contrat, on se croirait à la foire aux bestiaux i Qû'il est loin, Lucifer et ses pompes, Lucifer et sa superbe 1 Qu'il est -affadi, Satan et l'horreur sacrée qu'il inspirait i Satan devenu potache, Satan devenu humain - comme le soulignent les dernières lignes du récit (60). Tout aussi ridicules appa­

raissent les diables de John Collier (61) , de Robert Bloch (62)

(58) Deals with the devil, p. 80.

(59) Ibidem, p. 81.

(60) "Mrs Flagg soupira. Soudain, le diable lui paraissait une silhouette familière, bien peu différente du vieux professeur Atkins, le collègue de son mari, à l'université." Ibidem, p. 85.

(61) Le diable. George et Rosie, in : Un rien de muscade, Paris, Hachette, 1949.

(62) Le train pour l'Enfer, in : Fiction n° 65, 1959.

(30)

et surtout de Pierre Mac Orlan chez qui le pauvre Maître Léo­

nard (63) est réduit, vu l'indifférence des assistants au

Sabbat, à devenir une attraction foraine, pour empocher quelque monnaie. Georges Bernanos lui-même n'a-t-il pas décrit le

démon sous les apparences d'un maquignon tout mignon et tout rond (64) ? Autres temps, autres moeurs : le diable, au XXe siècle, a bien perdu de sa superbe et gagné en humanité.

Pareille constante dans le ridicule est liée au changement dans la représentativité (65) des personnages. En dépit de sa malhonnêteté, c'est auparavant l'homme, la future victime, qui focalisait les sympathies. La lutte était inégale, et le démon trop puissant. La victoire d'un Faust soulageait, un Faust en qui chacun se reconnaissait. Un roitelet qui vainc un aigle royal - qu'importe alors l'éventuelle tricherie ? Le proverbe anglais qui invite à prendre une longue cuiller quand on déjeu­

ne avec le diable n'est-il d'ailleurs pas une invitation à la fourberie ? Au contraire, avec le ridicule, le diable suscite la pitié, la compassion et l'homme, son vainqueur, en devient bien moins rassurant. C'est ce renversement des valeurs que Pierre Mac Orlan a exploité dans Marguerite de la nuit. Faire de Marguerite une entraîneuse et de Méphistophélès (Léon 1) un proxénète engendre déjà une démythification quelque peu dépré-

(63) Le nègre Léonard et maître Jean Mullin.

(64) Sous le soleil de Satan.

(65) Il s'agit ici de la représentativité-miroir.

(31)

6 / 29 .

ciative pour le démon. Si "le père Faust", vieilli, éveille la compassion, il n'en est plus de même pour le personnage ra­

jeuni, petit maquereau d'eau trouble, personnage plus que veule, préoccupé de son âme quand son nom figure au bas du contrat, mais insoucieux, rigolard et consolateur quand celui de Margue­

rite a remplacé le sien. André Dabezies reconnaît, lui aussi, que "quand le vieux Faust, crasseux et ratatiné, se mue en mar­

lou et se fait entretenir sans scrupule, son personnage devient proprement insupportable. De l'amour, on ne sait ce qui reste, et du faustisme pas davantage, chez ce personnage travaillé seu­

lement par le plaisir et la peur. On est tenté de croire que Mac-Orlan (sic)a confondu ici le fantastique et le sordide ..."

(66) Au demeurant, la dernière phrase du roman ne souligne-t- elle pas le mépris qui entoure Faust, comme un halo néfaste (67)

A cause de ce mépris, les humains qui affrontent le Prince des Ténèbres perdent de leur ancienne valeur représentative.

Quel masochiste voudrait se reconnaître dans le Faust de Michel de Ghelderode (68), vieux goret qui finit par violer Marguerite dans un hôtel de passe ? Qui se reconnaîtrait dans Philippe

(66) A. Dabezies, Visages de Faust au XXe siècle, p. 263.

(67) "La première personne qu'il rencontra, en entrant au bureau de tabac pour l'apéritif, fut M. Léon.

- Bonjour, vieux, dit Faust très aimablement. Puis il tendit la main ;

- Alors, ça va ? répéta Faust, la main toujours tendue.

Et M. Léon finit par la prendre." Marguerite de la nuit, p. 109.

(68) M. de Ghelderode, La mort du docteur Faust, in : Théâtre, tome 5, Paris, nrf Gallimard, 1957.

(32)

M... (69), bouc libidineux atteint de priapisme et de sadisme écoeurants ? Les rapports absolus entre personnages sont de­

meurés invariés, mais au prix d'un retournement dans leur valeur représentative. C'est cette métamorphose qui explique l'aspect de plus en plus humanisé du démon (70).

Le récit de Claude Seignolle est privilégié : le diable n'y apparaît jamais, jamais n'y est nommé. Pourtant, sa présence imbibe toute l'intrigue. A auc\in moment, on n'assiste à la signature du pacte, mais bien à ses conséquences constantes - et la réincarnation en est une. Au demeurant, le démon n'au­

rait-il pas partie liée avec ce domestique, si insolent, si ar­

rogant qu'on le soupçonne bien vite de n'ëtre que l'intermédiai­

re, le représentant d'une puissance supérieure ? Que de doutes Le diable est absent de corps, soit, mais il demeure le grand présent de l'histoire. Les premières lignes de Mon diable à moi de C. Seignolle, ne veulent rien prouver d'autre : "Que cet aveu serve de mise en garde à tous ceux qui ne voudraient pas croire combien Satan règne encore sur le terroir parisien." (71)

L'absence concrète du diable, jointe à sa présence sous forme de "souffle satanique" peut mener loin. Je ne suivrai pas Mar­

cel Schneider qui affirme que Monsieur Ouine ne serait que l'in­

carnation du Malin (72), mais je reconnaîtrai avec lui combien,

(69) C. Seignolle, Le bahut noir, in ; Histoires maléfiques.

(70) Voir à ce propos, Supern. mod., pp. 131-132.

(71) In ; Satan. . p. 45.

(72) Lit■ fant., p. 347. Bien plus profonde et bien plus con­

vaincante est la prise de position de C.-E. Magny dans La part du diable dans la littérature contemporaine, in : Col., Satan, pp. 583 sqq.

(33)

6 / 31 .

des romans de Georges Bernanos ou de Julien Green, émane une odeur de soufre et de fagot proprement diabolique. Satan n'ap­

paraît plus, dans toute sa pompe, mais il laisse sa puissance abattre les hommes - ou les tenter.

Malice, de Pierre Mac Orlan, me semble le roman idéal qui reprenne le pacte avec le diable sans faire intervenir directe­

ment celui-ci. Qui a-t-il rencontré, en fin de compte, Jean Saint-Gréby, en la personne du vieux maître Jacob, l'ami de cet étrange cordier Zorn, qui semble ne jamais dormir ? Un simple original ? Théorie peu probable quand on comprend, en fin d'in­

trigue, que le personnage s'est démultiplié dans le récit. Il a partie liée avec Loulou, la grasse et molle Loulou qui aspi­

rera les marks de son amant, avant de l'abandonner. Il semble aussi avoir partie liée avec cette odieuse poupée qui se gonfle à mesure que la bourse de Jean s'aplatit. Au demeurant, le pro­

tagoniste lui-même n'est pas dupe quant à l'identité de maître Jacob : "J'ai toujours cru, entre deux assauts de cette fille

à la croupe endiablée, que la Bavaroise, vous et le fou jaune acheté à Wiesbaden, ne formiez qu'un seul personnage révélé aux naïfs sous une forme trinitaire facilement assimilable : l'in­

telligence, la luxure, l'immobilité." (73) Le père Jacob, qui finit par acheter l'âme du Français en échange de la corde avec laquelle il ira se pendre, serait donc bel et bien \in avatar du diable qui se reconnaît, non par ses attributs extérieurs, mais bien par les manifestations de sa puissance, comme l'immortalité

(dont il se vante et dont les autres le gratifient) et la démul­

tiplication .

(73) P. Mac Orlan, Malice, p. 149.

(34)

Ridicule ou terrible, suggéré ou souligné, antipathique ou pitoyable, le diable demeure un grand présent dans la litté­

rature fantastique contemporaine (74). Dans la littérature fantastique ? L'épithète peut se discuter.

Voici quelque dix ans, dans une introduction à un recueil de contes fantastiques (75), je soulignais combien ambigu pa­

raissait le thème du pacte avec le diable. Pour l'athée, il appartient au fantastique ; pour le croyant, au réalisme. Je n'ai rien à reprendre à cet avis. Le succès des films diaboli­

ques, depuis le triomphe de L'exorciste, la présence, dans la vie quotidienne, de jésuites exorcistes en pleine activité, soulignent combien, pour certains, le diable appartient à la vie quotidienne (76). L'exemple du curé d'Ars qui, croit-on.

(74) Le diable se retrouve aussi, bien présent, dans la littéra­

ture néo-fantastique où il sert par exemple à dénoncer l'aspect absurde du monde moderne, en particulier des standards télépho­

niques (A. Bester, M. Belzébuth est en conférence, in : Fiction n° 67, 1959), voire à illustrer des paradoxes d'ordre logique.

Ainsi, dans Diable d'histoire, de Lord Dunsany (in : Fiction

n® 14, 1955), le protagoniste raconte de quelle manière il a été mené à signer le pacte diabolique. En dernières lignes, on ap­

prend que le diable, en guise de salaire, lui a arraché, à tout jamais, le pouvoir de dire la vérité.

(75) J. Finné, Introduction à Anno Atlantae, de W. Beckers, Mo­

naco, Les éditions du rocher, 1970, p. 15.

(76) Certaines légendes, à la vie dure, soulignent la croyance en un pacte diabolique. Plus question de littérature, mais de certitude historique, pour des mentalités primitives. M. Rudwen cite, entre autres, comme célébrités qui auraient eu commerce

(35)

6 / 33 .

subit, toute sa vie, l'assaut du Prince des Ténèbres est trop connu pour être développé - mais tous les témoins qui décrivi­

rent chahuts et apparitions se signaient à ce seul souvenir.

Le succès du thème de Théophile, au Moyen Age, souligné entre autres par la pièce de Ruteboeuf, s'explique d'autant plus que, pour les populations médiévales, la damnation n'était pas encore un vain mot et que la possibilité, pour Satan, de s'emparer

des âmes appartenait au réalisme le plus quotidien. Une fois encore, le- classement d'une explication dans la catégorie fan­

tastique ou rationnelle dépend d'une conviction personnelle.

622.2. Le fantôme

Dans son introduction à Angleterre, Jacques Van Herp affirme, bien'à raison, que les Anglais, en rédigeant une histoire de fantôme, font oeuvre de réalisme (77). Bien avant lui, Jean Ray avait souligné cette appartenance du surnaturel à la vie la plus quotidienne :

avec le Malin : Roger Bacon, Raymond Lulle, Cornélius, Agrippa de Nettesheim (l'opéra de Prokofieff le montre entouré de deux chiens noirs, incarnations des démons), Paracelse, Nostradamus, Giordano Bruno, Galileo Galilei, Martin Luther, Calvin, Caglios- tro, Gerbert (le pape Sylvestre II), Alexandre IV, etc. Rappe­

lons que, selon l'opinion publique, certaines oeuvres d'art re­

nifleraient le soufre, telles la valse infernale de Boïéldieu et la trop célèbre Trille du diable de Giuseppe Tartini. Les ragots n'affirmaient-ils pas au demeurant que Belzébuth aurait offert à Nicolo Paganini d'incomparables dons d'exécutant ?

(77) Angleterre, p. 9.

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"Il n'y a pas un pays où les revenants, les fantômes, les

maisons maudites et les chambres hantées soient plus en honneur qu'en Angleterre. Le brouillard, la mélancolie des paysages, la chanson des vagues, tout cela y est pour quelque chose.

Qu'un feu follet apparaisse sur la lisière d'un champ en friche, aussitôt une nuée de reporters vient de la ville voisine. On prend la photo de la touffe d'herbe où le fantôme a pris ses

ébats, et elle reçoit les honneurs de la première page des grands quotidiens." (78)

Vieux comme le monde (79), le fantôme semble avoir trouvé droit de cité dans la lointaine Albion (80). Que penser d'un pays qui publie, en surnombre, des guides touristiques centrés

sxiT les fantômes (81) ? Ceux qui hantent la Tour de Londres

(78) J. Ray, La chambre 113, in : Les aventures de Harrv Dick­

son, Verviers, Marabout, tome 13, 1972. .

(79) Des fantômes interviennent chez les tragiques grecs et chez les écrivains latins - cf. Pline le jeune. Histoire du philosophe Athénaaore, in : Lettres, VII, 27, Paris, Budée, tome 3, 1959. On peut lire le récit dans : J. Potocki, Manus­

crit trouvé à Saragosse, pp. 178-180 et, en traduction anglaise, dans : B.J. Hurwood, Passport to the supernatural.

(80) C'est également l'opinion de Peter Underwood, qu'il défend dans sa préface à A qazetteer of British ghosts, London & Sydney, Pan books, 1973.

(81) L'introduction à Omnibus est une pépinière de ces guides consacrés aux phénomènes de hantise. Plus proche de nous, Peter Underwood a publié toute une série de catalogues (fantômes

d'Ecosse, d'Irlande, du Royaume-Uni, etc.) Voir aussi; Antony D. Hippisley Coxe, Haunted Britain, a guide to the supernatural in England, Scotland and Wales, London & Sydney, Pan books,

1973; Marc Alexander, Haunted inns et Haunted Castles, London, Frederick Muller, 1973 et 1974. Une bibliographie de ces guides spécialisés clôt le Pur haunted kincdom, de A. Green (London, Fontana, 1975) et le Phantom Ladies du même auteur (London, Bai- ley Brothers & Swinfen Ltd, 1977). Ajoutons que ce dernier ou­

vrage est paru dans une collection appelée Ghost hunter's libra- ry.

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sont célèbres et familiers des gardiens, prétend-on (82). On m'a même assuré que, de temps en temps, se vendent des maisons avec leur(s) fantôme(s) : ”C'est en Angleterre encore qu'on put lire dans la presse de 1953 cette annonce ; A vendre presbytère du XVe siècle, avec un grand choix de spectres amicaux (friend- Iv ghosts). La propriétaire précisa par la suite qu'il s'agis­

sait d'un moine en capuchon, d'une vieille femme apparaissant à Noël et que, tous les 15 décembre, surgissait un carosse du XVIIe siècle chargé de joyeux lurons." (83)

Encore qu'en Angleterre le fantôme soit institution nationa­

le, tout pays possède le sien. En France, l'Homme rouge des Tuileries est bien connu des spécialistes - il se serait mani­

festé à Catherine de Médicis, chaque fois qu'un de ses enfants allait mourir, à Henri IV, la veille de son assassinat, à Marie- Antoinette, aux jours pénibles de la Révolution, à Napoléon, la veille de Waterloo, etc. De même, la hantise du Petit Trianon- est également devenue classique (84) . Robert Toquet concède que, dans ce domaine, fraudes et gaudrioles expliquent bon nom­

bre de cas, ce qui ne l'a:pas empêché d'étudier, avec rigueur, un grand nombre d'apparitions dont la plus célèbre demeure celle qui a frappé Mme V..., ses deux fils, ses deux chiens, dans le prieuré de S... (85). Inutile de préciser que la France et l'An­

gleterre ne sont pas les seuls pays à posséder des traditions

(82) J. Alexander, Les énigmes de la survivance, pp. 79-80.

Voir également les ouvrages cités en note 75.

(83) Angleterre, p. 10.

(84) E.F. Jourdain et C.A.E. Moberly, Les fantômes du Trianon, Monaco, Editions du Rocher, 1959. Jacques Van Herp voit, en cette aventure, la plus extraordinaire boutade qui ait jamais existé (Angleterre, p. 10).

(85) R. Toquet, Bilan du surnaturel, pp. 166-180.

(38)

de fantômes - encore que, toujours selon R. Toquet, la première soit particulièrement défavorisée dans ce domaine, puisqu'elle ne connaîtrait que de petites hantises et des phénomènes de Poltergeist.

Avant d'aborder la thématique du fantôme en littérature, il importe de bien rappeler la différence entre fantôme subjectif et fantôme objectif (86). Le premier, déjà rencontré au chapi­

tre 4, dépend d'une hallucination personnelle - autrement dit, relève de la psychanalyse ou, à la rigueur, de la médecine générale. Les causes de l'hallucination sont multiples, mais toutes guérissables, que ce soit l'abus de drogue (87), la ma­

ladie mentale (88) voire tout simplement le remords (89).

M'est-il permis de ranger, dans les récits de fantômes subjec­

tifs, le thème du double tel qu'il se retrouve dans William Wilson, de Poe, Les élixirs du diable de Hoffmann ou Speranza.

de Papini ? Encore que le thème puisse se traduire par une in-

(86) L'opposition vient de Supern. mod., pp. 83 sqq. P. Pen- zoldt a simplement remplacé fantôme subjectif par fantôme psy­

chologique. Outre qu'une nouvelle nomenclature ne s'avérait pas indispensable, est-il permis de s'étonner de voir rattacher

ce type de spectre à la science-fiction (Supern. litt., p. 53) ? (87) J.S. Le Fanu, Thé vert, in : Les créatures du miroir.

(88) C.P. Gilman, La chambre au papier 1aune. in : Amérique.

(89) La plupart des fantômes de Shakespeare sont dus au remords et se réduisent donc à des hallucinations individuelles. Il en va de même pour La petite Roque, de G. de Maupassant, An arrest de A. Bierce, où "un prisonnier tue son gardien pour s'échapper, mais est repris et ramené par le fantôme de l'assassiné" (Supern mod., p. 85), voire même pour Le rire rouge, de L. Andréiev, le plus atroce réquisitoire contre la guerre que j'aie lu à ce jour

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terprétation allégorique (90), je le crois plutôt la concrétisa­

tion d'un trouble physiologique. Le fantôme objectif, par con­

tre, est une apparition qui trouve au moins deux témoins - la présence du perroquet, dans la nouvelle de Hichens (91) rend objective la présence qui trouble le professeur.

Le fantôme, en littérature, est un thème universel - l'un des rares, à.ma connaissance, qui aient donné naissance à un genre littéraire. Il est de bon ton, pour en retracer les ori­

gines, de remonter à la pythonisse d'Endor, aux tragiques grecs, à l'Histoire du philosophe Athénaaore, déjà citée, et à l'histo­

riette narrée par Lucien. Chaucer a, lui aussi, retracé l'his­

toire d'un fantôme criant vengeance (92). Il est de bon ton, également, de découvrir, pour les spectres, deux âges d'or : le drame élisabéthain et le roman gothique. Bien d'accord avec Penzoldt, une étude du fantôme à chacun de ces moments littérai­

res exigerait une thèse entière. Il me semble plus important de souligner combien le fantôme, tout comme le diable, a; changé, depuis ces deux âges d'or. La comparaison entre fantôme élisa­

béthain, fantôme gothique et fantôme contemporain (93), Dorothy

(90) Voir Introd., pp. 76-77.

(91) Comment l'amour s'imposa au professeur Guildea, in : A. Hitchcock, Histoires abominables.

(92) G. Chaucer, Le conte du prêtre de nonnains.

(93) Par fantastique contemporain, en accord avec D. Scarbo­

rough, j'entends le fantastique qui apparaît au début du XIXe siècle.

(40)

Scarborough l'a commencée (94) et P. Penzoldt l'a complétée en la synthétisant (95). M'est-il permis de préciser et de compléter les travaux de mes prédécesseurs ?

Avant 1800, le fantôme était pâle, transparent, diaphane, sans consistance. Jan Potocki s'en est moqué, de cette incon­

sistance, quand il décrit un spectre qui s'invite à la table des vivants :

"Landulphe, avec un courage que le démon seul pouvait inspirer, osa prendre un plat et l'offrir. Le fantôme ouvrit la bouche si grande que sa tête parut se partager en deux, et il en sor­

tit une flamme rougeâtre. Ensuite, il avança une main toute brûlée, prit un morceau, l'avala et on l'entendit tomber sous la table. Il engloutit ainsi tout le plat, et tous les morceaux tombèrent sous la table."(96)

Il semblerait que 1'imagination populaire, à 1'époque du roman gothique, fût familiarisée avec des revenants sous formes de squelettes, comme le soulignent les gravures contemporai­

nes (97) . Le fantôme géant en armure que campe Walpole dans son Château d'Otrante demeure exceptionnel.

Après 1800, le fantôme traditionnel se maintient (98) tout en

(94) Supern. mod., pp. 81-129.

(95) Supern.. pp. 32-35, auxquelles il convient d'ajouter les pages portant sur Le spectre invisible (pp. 46-48), Le fantôme animal (pp. 48-49) et Le récit de fantôme psychologique (pp. 53- 56) .

(96) J. Potocki, Manuscrit trouvé à Saraaosse, pp. 94-95.

(97) Voir les reproductions dans Angleterre et dans M. Lévy, Images du roman noir.

(98) Le messager, de R.W. Chambers (in : Le roi de jaune vêtu) est centré sur un revenant-squelette dissimulé sous une robe de bure.

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cédant petit à petit la place au fantôme plus à la mode - soit plus concret, plus proche de nous, donc plus terrible. Tzvetan Todorov a montré (99) combien, chez H. James, le fantôme était une présence, dans le sens le plus concret du mot. Il n'est d'ailleurs qu'à lire les descriptions que la gouvernante donne de Quint et de la servante décédés, dans Le tour d'écrou, pour sentir ce que le fantôme a gagné en présence humaine. Il en va de même pour l'aspect de Sir Edmund Orme (100). Ils semblent bien vivants, ces fantômes - même leurs vêtements se conservent,

comme le souligne avec sarcasme Dorothy Scarborough qui se de­

mande quels merveilleux tissus peuvent affronter l'éternité sans risque de s'effilocher. Tout aussi humain apparaît le spectre occupant la chambre n° 13 du Lion d'or (101), au point que le protagoniste le considère, tout naturellement, comme son voisin, l'avocat. De même, le spectre que rencontre le narra­

teur dans Le train de 4 heures 15, de A.B. Edwards, ressemble plus à un vivant qu'à un mort ;

"(...) c'était un homme grand, maigre, aux lèvres minces, aux yeux clairs, au dos disgracieusement voûté, dont les cheveux gris, clairsemés, trop longs, retombaient presque sur son col.

Il portait un imperméable clair, un parapluie et une grande valise de fibre qu'il plaça sous la banquette." (102)

(99) T. Todorov,, Poétique de la prose, pp. 162-163.

(100) In : H. James, Histoires de fantômes, Paris, Aubier-Flam­

marion, 1970.

(101) M.R. James, La chambre n° 13, in : Fantômes.

(102) In : Fantômes, p. 299.

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