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A propos du "Méganthrope" de Java

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A propos du "Méganthrope" de Java

SAUTER, Marc-Rodolphe

SAUTER, Marc-Rodolphe. A propos du "Méganthrope" de Java. Annales du Collège de Genève , 1946, vol. 5, p. 1-7

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:97340

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A propos du {{ Méganthrope" de Java

Les géants étaient sur la terre en ces temps-là, après que les tils de Dieu furent Yen us vers les filles des hommes, et qu'elles leur eurent donné des enrants: ce sont ces héros qui furent lameux dans l'antiquité. Genèse, VI. 4.

C'est à Java. Java, patrie du Pithécanthrope, décou­

vert à Trinil, en 1891, par le savant hollandais Dubois, et qui fit s'affronter tant de suppositions : s'agit-il du fameux chaînon manquant entre l' Anthropoïde évolué et l'Hominien I primitif ? Doit-on le considérer comme une forme géante d'un Gibbon ? Faut-il y voir déjà un Hominien ? Cette derr1ière hypothèse tend à l'emporter depuis qu'au cours des dix années passées se sont succédé les découvertes.

Au Musée géologique de Bandoeng, M. von Koenigs­

wald, géologue et paléontologiste, s'est assigné une tâche immense : établir d'abord les étapes du Tertiaire et du Quaternaire javanais, pour pouvoir placer les restes fossiles humains dans un cadre sûr ; rechercher ensuite ces fossiles. A cet effet il a instruit une équipe de rabatteurs indigènes, dont l'habileté a déjà fait merveille.

Qu'on en juge :

En 1937, von Koenigswald annonce ia découverte, dans le district_ de Sangiran, au nord de Soerakarta (carte, fig. 1, S), d'un fragment de mandibule, qu'il attribue à un Pithécanthrope.

( 1) Dans cette note, le terme d'Hominien est pris dans un sens taxonomique large. Les Hominiens comprennent les formes fossiles qui précèdent, morphologiquement. !'Homo sapiens. Niais l'emploi de cette désignation ne préjuge pas de la place qu'occupe tel de ses représentants dans l'arbre généalogique humain.

G-enèv e, V 1·

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En 1938, coup sur coup, on lui rapporte, de la même région, une calotte crânienne, qui ressemble à s'y méprendre à celle du premier Pithecanthropus erectus, puis un fragmertt d'un autre crane. On pouvait être assuré que le crane trouvé en 1891 n'était pas un cas isolé, une anomalie, comme d'aucuns l'avaient supposé.

0 100 2.00 krri,

Fig, 1. . Carte de Java, où sont indiqués des lieux de trouvaille d'ossements humains fossiles. S. Sangiran; T, Trinil; N Ngandong; K. Kedoeng,

Broeboes ; /11. Mudjokerto.

En 1939, on récolte à Sangiran un nouveau crane, auquel manque la partie frontale, mais qui, fait nou­

veau, possède son maxillaire supérieur. C'est encore un Pithécanthrope, peut-être plus primitif que les autres.

Avec ces derniers restes osseux, et en s'aidant des docu­

ments antérieurs, M. W eidenreich, le savant qui a étudié surtout les Sinanthropes de Pékin, a essayé de recons­

tituer le crane de cet Hominien, auquel il a accolé l'éti­

quette de Pithecantropus robustus, par allusion à ses fortes dimensions (fig. 2).

Puis c'est la découverte, toujours au même endroit, d'un fragment mandibulaire que Weidenreich hésite à attribuer à un Anthropoïde ou à un Hominien ?

Mais deux ans plus tard, en 1941, von Koenigswald annonce qu'un autre débris de mandibule l'obligeait à créer un nouveau nom d'espèce d'Hominien, le Megan­

thropus palaeojavanicus; il rangeait aussi dans cette espèce la mandibule de 1939, mais Weidenreich n'a donc pas entériné ce diagnostic.

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Fig. 2. Crâ�e reconstitué du Pithecanthopus robustrrs, vue antérieure de trois,quarts. Echelle 1/3 en\'Îron.

On pourra se demander si le témoignage d'un débris mandibulaire peut suffire à autoriser la création d'une espèce nouvelle. Les variations individuelles ne permet­

tent-elles pas d'expliquer les traits originaux de ce f�ssile, et ne faut-il pas simplement le rattacher à la famille du Pithécanthrope ? Les deux savants cités sont affir­

matifs : trop de caractères importants, trop de détails de structure séparent cette pièce de ce qu'on connaît, et spécialement de la mandibule du Pithécanthrope (1937), pour qu'on puisse la faire entrer dans le cadre des espèces connues.

Je voudrais s_ignaler ici les caractères principaux de ce dernier document, qui ouvre des horizons inattendus sur les origines de l'Homme.

Le fragment en question consiste en une partie du corps droit de la mandibule, comprise entre la région

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inférieure de la symphyse et le niveau de la deuxième molaire. Le rebord alvéolaire est endommagé. Des dents,

HOMO HEIDELBERGENS

AU5TRALIEH

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Fig. 3. Comparaison de la mandibule du

si utiles dans ce genre d'étude, il subsiste les deux prémolaires et la première molaire. Mais l'alvéole de la canine permet d'en connahre au moins les dimensions rela­

tives. La figure 3 ( en haut) r·eprésente ce mor­

ceau de la mandibule, placé dans !'ensemble re­

constitué, avec le mini­

mum d'imagination, par W eidenreich.

Ce qui frappe immé­

diatement, dans ce débris, c'est sa grandeur considé­

rable ; on comprend le nom de Meganthropus. Le possesseur de cc:tte mâ­

choire devait · avoir une

Meg.:mthropus palaeojavanicus (rccoosli:1=

tuée, avec celle <le I' Homo hi>idelbergensis {mâchoire de Mauerl, d'un Australien et d'un Européen modernes, Echelle, env. 1/a,

face énorme, donc une tête et une taille imposantes. On peut sans hésiter parler de géant. On acceptera quelques chiffres : l'épaisseur moyenne du corps de la mandibule est de 26,6 mm. ; or la mandibule de Mauer (Homo heidelbergensis ), qui passait pour la plus massive, parmi les Hominiens, n'a que 18,5 mm., tandis que l'homme actuel oscille autour de 13-14 mm. ! Il faudrait s'adresser à des mandib�les Je grands gorilles milles pour obtenir des chiffres sem­

blables, mais dans ce cas la di�position de l'os s'oppose à tout rapprochement.

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\'{/ eidenreich a tenté d'évaluer l'ordn: de grandeur des dimensions faciales, d'après la mandibule reconsti­

tuée ; la hauteur de la face ( du menton à la racine du nez) ·serait de 17 5 mm. environ, contre une moyenne de 12,0 mm. chez des Nordiques actuels. Il est difficile d'aller plus loin et de calculer les diamètres craniens, car le rapport de la face au crB.ne est impossible à déterminer ici. Mais ce dernier devait, à en croire la primitivité de la mB.choire, être relativement petit, plus encore que ce n'est le cas chez le Pithécanthrope robuste figuré ici.

L'examen minutieux de la mandibule a décelé des détails de morphologie intéressants. Le trou mentonnier occupe un� place plus humaine, peut-on dire, que chez .l'homme : il est en effet situé relativement haut. Le relief musculaire présente quelques particularités qu'on me pardonnera de ne pas énumérer. Les dents énormes, qui se rapprochent, par certain� traits, de celles des Anthropoïdes fossiles (Dryopithèque), sont, en gros, humaines : la canine devait sans doute être petite, par rapport aux autres dents ; elle se place - autre caractère humain - non dans le prolongement de l'axe des molai­

res et prémolaires, mais de c&té, marquant le tournant de l'arc dentaire.

J'ajoute que Weidenreich, dans l'étude qu'il a faite, de cette pièce, a écarté toute idée de gigantisme patholo­

gique (acromégalie, etc.). Je cite sa conclusion : « Tous les faits rapportés indiquent que la mandibule du Megan­

thropus est celle d'un Hominien ». Hominien géant, plus primitif que le Pithécanthrope, même que le grand Pithecanthropus robustus.

L'hypothèse d'un cas· individuel de 'gigantisme, dans le Quaternaire moyen de Java, venant à l'esprit, pour­

rait diminuer l'importance de cette découverte, si d'au-' tres documents ne venaient pas souligner sa signification.

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En 1934, puis en 1939, von Koenigswal� achetait, dans des échoppes de pharmaciens chinois de Hong­

Kong, de ces « dents de dragons» connues dans la théra­

peutique indigène pour leurs vertus magiques : il s'agit de dents de mammifères fossiles divers. Or le hasard voulut que, parmi ces fossiles probablement récoltés dans les brèches ossifères du Quaternaire ancien de la Chine méridionale, le savant identifilt trois dents d'un type nouveau, plus évolué que les Anthropoïdes et auquel il crut devoir attribuer le nom de Gigantopithecus blacki.

\Y/eidenreich va plus loin, et fait de cet hre un Homi­

nien. Le nom indique que ces dents étaient, elles aussi, celles d;un géant. La figure 4 le prouvera, qui met la

@�

3 '1-,

Fig. 4. Troisiéme molaire inférieure g,mche du Gig,rnto1,ithecus blacki, comparée à une trobième molaire de Gorille mâle, à une première molaire

de Sinanthrope et à une trohième mol,1ire d'Européen. EchcJle1 1/2,

plus complète (une troisième molaire) en comparaison avec celles d'un gorille, d'un Sinanthrope et d'un Euro­

péen. Trois chiffres : le volume du cube où s'inscrit la couronne est de 4420 mm3, alors que le maximum chez l'homme actuel est d'environ 1450 mm3, de 2356 mm3 chez le gorille !

Passant outre les détails descriptifs, il nous suffira de dire que seuls quelques· caractères de ces dents pourraient les rapprocher de celles des Anthropoïdes fossiles, mais qu' « aucun des traits les plus évidents des dents du

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Gigantopithecus, à première vue, n'est incompatible avec les caract.ères des dents humaines». (Weidenreich.)

QI.le conclure d'une revue si sommaire ?

L'existence de formes géantes d'Hominiens très pn­

rnitifs (morphologiquement parlant), tant à Java que dans le sud de la Chine, parah démontrée, et n'attend que sa confirmation par de nouvelles découvertes. Mise en corrélation avec la présence à peù près contempo­

raine 1 d'un Pithécanthrope de fortes dimensions, dont un des proches descendants, l' Homo soloensis ( cd.nes de Ngandong) se signale par sa grandeur céphalique, elle pose de troublants problèmes. L'homme descend-il d'an­

cêtres géants ? On pensait què le gigantisme était un caractère de fin d'évolution, presque de dégénérescence.

Le Méganthrope et le Gigantopithèque sont là pour nous prouver le contraire. Il est encore trop t&t .pour tirer de grandioses déductions de trouvailles récentes. On ,ne peut d'autre part pas faire fi des témoignages synchro­

niques d'Hominiens de petite taille (Pithecanthropus erectus par exemple). On sait qu'aujourd'hui, en certaines régions d'Asie et d'Afrique, des Pygmées voisinent aveç des populations de grande taille ; peut-hre cette distinc­

tion dans la stature remonte-t-elle très loin dans le temps.

On voit que, d'un bout de maxillaire et de trois molai­

res, on passe à de passionnantes interrogations. L'évolu­

tion de l'homme physique ne fait plus de doute, mais on est loin de pouvoir - tant sont nombreuses les lacu­

nes - en établir avec sCireté les étapes multiples. Le pourra-t-on jamais ? Il faut, pour que progresse la plus humaine des sciences, l'anthropologie, conserver cet espoir

au cœur. Marc-R, Sauter.

111 Tous les documents de Sangiran ont été extraits de niveaux semblables à ceux de Trinil où gisait le premier Pithécanthrope:

ils sont attribués au quaternaire moyen. mais formés par remanie­

ments d'origine volcanique, de terrains plus anciens, du quaternaire ancien; ce fait n'est pas pour faciliter les choses.

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