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Jean-Pierre Prunier : témoignage

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Academic year: 2021

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Submitted on 7 Jun 2020

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Jean-Pierre Prunier : témoignage

Denis Poupardin, Jean-Pierre Prunier

To cite this version:

Denis Poupardin, Jean-Pierre Prunier. Jean-Pierre Prunier : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, témoignages, 3, Editions INRA, 205 p., 1999, Archorales. �hal-02842498�

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D.P. — Au cours de votre carrière, vous avez mené de front des activités scientifiques et syndicales.

Bien qu'elles aient eu entre elles de nombreuses connexions et aient empiété, toutes deux, sur votre vie familiale, je voudrais vous demander de les dissocier pour en faciliter l'exposé. Je souhaiterais, par la suite, aborder avec vous un certain nombre de questions plus générales ayant trait à l'organisme dans lequel vous avez travaillé et aux conditions dans lesquelles vous avez exercé votre métier. Mais avant d'évoquer les sujets de recherche qui ont retenu votre attention, pourriez-vous expliquer les circons- tances qui vous ont conduit à entrer à l'INRA ?

J . - P. P. — Je suis né en 1935, dans un petit village de l'Yonne. Mes parents étaient des ouvriers agricoles, durs à la tâche et particulièrement attachés à la qualité de leur travail. Aussi, très jeune, me suis-je trouvé en contact avec les problèmes de l'agriculture et de la vie rurale. Mes parents sont ensuite venus dans la région parisienne, à Noisy-le-sec, où j'ai passé mon adolescence. Après avoir suivi le Cours Complémentaire, je suis entré, en 1951, à l'École d'Horticulture de la Ville de Paris (l'École du Breuil) installée en bordure du bois de Vincennes. J'y ai passé 3 années. Cette école forme les cadres des jar- dins et parcs de la ville de Paris et dispense une formation de technicien dans 4 "branches" (floricul- ture, arboriculture fruitière et ornementale, culture potagère). Je me disposais à faire carrière dans l’art des parcs et jardins lorsqu’à la fin de ma 3ème année d'étude, j'ai été contacté par Michel Ridé (1), jeune chercheur de l'INRA à Versailles. Il cherchait à recruter un technicien pour travailler sur les maladies de la conservation de la châtaigne et un autre pour travailler sur les maladies du peu- plier (le chancre bactérien et des maladies fongiques affectant les jeunes peupliers à la plantation).

C’est le second sujet qui m’a été confié. Mon camarade Claude Gudin a été recruté sur l’autre poste.

Nous n’étions cependant pas les seuls à avoir été sollicités puisque, dans ma promotion qui com- portait 28 élèves, 11 ont été recrutés par l'INRA.

Je suis entré ainsi à l'INRA, en Juillet 1954, d'une façon un peu fortuite, n'ayant pas imaginé travailler dans la recherche agronomique, bien que fort attaché déjà à l'idée de service public.

D.P. — Quelles idées vous faisiez-vous alors de la recherche ?

J . - P. P. — J'avais, bien sûr, à son sujet, quelques idées diffuses, à travers les cours que j'avais reçus. S’il était évi- dent, pour moi, que le progrès technique et les innovations découlaient du travail de recherche, j'ignorais vraiment en quoi celui-ci pouvait bien consister.

Lorsque je suis entré à l'INRA, c’était un peu “la conquête de l'Ouest”, pour la Recherche Agronomique.

Les perspectives de carrière semblaient ouvertes à quiconque manifestait dynamisme et compétence

! J'ai été recruté, comme agent contractuel, sur “fonds de concours” alloués par les Eaux et Forêts, d’abord au grade “d’aide de laboratoire” puis de “technicien d'expérimentation” à la Station Centrale de Pathologie Végétale de Versailles que dirigeait alors Hermon Darpoux, chef de département et pro- fesseur de pathologie à l'École d'Horticulture de Versailles, dont j’ai suivi les cours en auditeur libre, l’année suivante. Le cadre de travail était très intimidant puisque je côtoyais quotidiennement de jeunes chercheurs brillants qui auront plus tard d’importantes responsabilités dans l’Institut. A côté de Michel Ridé qui était alors un jeune assistant, se trouvaient Jacques Ponchet qui deviendra direc- teur de la Station d’Antibes et chef du Département de Pathologie Végétale, Jean Bulit qui sera direc- teur de la Station de Bordeaux, Jean Louvet qui deviendra directeur de la Station de Dijon et Président du Centre. J’ai également travaillé dans le laboratoire de Georges Morel, aux côtés de Claude Martin qui prendra la direction de la Station de Physiopathologie de Dijon avant de devenir professeur de Physiologie Végétale à Orsay et d’Henri Duranton qui deviendra professeur à Strasbourg. Ce n’est que

ARCHORALES-INRA – CASSETTESDATN° 112-1, 112-2, 112-3 ET112-4 Propos recueillis par D. Poupardin

P runier Jean-Pierre ,

Paris, le 9 Septembre et le 3 Octobre 1996

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plus tard que j’ai pu prendre conscience du bonheur d’avoir bénéficié de la rencontre de ces person- nalités, souvent devenues des amis.

D.P. — Pourquoi les Eaux et Forêts s'étaient-ils adressés à l'INRA, alors qu'ils avaient eux-mêmes, à l'époque, leur propre service de recherche ?

J . - P. P. — Probablement parce qu’ils ne disposaient pas de spécialistes pour aborder ces recherches particu- lières. Michel Ridé sera ainsi le premier chercheur français à se consacrer complètement à la phyto- bactériologie et jouera un rôle déterminant dans le développement de cette discipline.

Pendant deux ans environ, je n’ai travaillé à Versailles qu’à mi-temps, le reste de mon temps se pas- sant à l’Agro où je travaillais avec un jeune assistant Bernard Taris (2), sur deux maladies fongiques qui entravaient la reprise des jeunes plants de peuplier. Cette situation complexe (2 patrons, 2 pro- grammes, 2 laboratoires) n’était pas sans conséquences sur la quantité de travail fourni mais elle avait l’avantage d’ouvrir sur de nombreux centres d’intérêt.

Deux ou trois ans après mon recrutement, j’ai passé, avec succès, les concours pour devenir “agent technique”, puis “agent technique principal”. En 1962, j’obtenais le diplôme d’ingénieur du Conservatoire National des Arts et Métiers qui me permettait d’être recruté sur concours, l’année sui- vante, au grade d’Ingénieur de recherche.

Ce déroulement de carrière serait jugé fulgurant aujourd’hui. Certes, il s’inscrit dans la période faste du développement de l’INRA, mais aussi et surtout dans une démarche de formation complémentai- re soutenue dès mon entrée à l’INRA. Michel Ridé avait, à l’époque, la responsabilité de l’enseigne- ment de botanique à l'École d’Horticulture de Versailles. Aussi nous a-t-il initié, dès les premiers mois, aux travaux et aux observations d’anatomie végétale. C’était la première fois que je voyais si bien des plantes “de l’intérieur”. Quel spectacle ! Mais aussi quelle école de travail, d’adresse, de minutie et de précision ! Un travail d’artiste : coupes au rasoir à main levée dans des tissus végétaux logés dans la moelle de sureau, succession des bains de traitement et de coloration (attention les doigts !), préparations microscopiques ; puis... la récompense de l’observation. Dans le même temps, nous avons décidé avec Claude Gudin et quelques autres techniciens de l’INRA, de nous inscrire aux cours du CNAM à Paris. L'aventure a commencé, pour moi, en Octobre 1955 et s'est terminée en 1962. Je suivais les cours en dehors des heures de travail, pratiquement tous les soirs, le samedi et le dimanche matin (3). J’ai dû m'organiser pour effectuer les travaux pratiques qui duraient des demi- journées entières, à une époque où, à l'INRA, les journées de travail étaient longues (de 9 h à 18 h) auxquelles je devais ajouter près de 4 heures de voyage quotidien. Grâce à notre travail de groupe et à la ténacité des uns et des autres, nous avons été finalement assez nombreux à l'INRA (près de la moitié d’entre nous) à obtenir, de cette façon, le diplôme d'ingénieur (4).

D.P. — Dans quels laboratoires travaillaient les agents de l'INRA qui avaient suivi la même formation que vous ?

J . - P. P. — Pour la plupart, ils venaient des laboratoires du secteur phytosanitaire, mais personne, du secteur amélioration des plantes.

D.P. — Lorsque vous êtes entré à l'INRA, existait-il dans votre discipline des écoles de pensée diffé- rentes, des maîtres à penser qui faisaient autorité et dont les autres se réclamaient ?

J . - P. P. — Pas vraiment en Phytopathologie ! Le titulaire de la chaire de Pathologie Végétale à l’Agro était, à cette époque, le professeur Viennot-Bourgin. A l'exception notamment de Michel Ridé qui avait reçu une formation universitaire, la plupart des pathologistes de l'INRA avaient suivi son enseignement, les candidats au concours d'assistant étant quasiment obligés de faire un stage de spécialisation dans son laboratoire pour avoir quelque chance d'être reconnus. Tous avaient été marqués fortement par ses conceptions et sa rigueur d’analyse ! Il me semble qu’il n’y avait guère de divergences entre eux sur la façon d'aborder un sujet de recherche et d’étudier à travers les règles incontournables du principe de Koch, en 4 étapes :

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- isolement de l'agent responsable en culture pure, - identification précise,

- reproduction des symptômes par inoculation de l'agent pathogène, - réisolement à partir des lésions obtenues.

Ces principes demeurent la base de notre métier de phytopathologiste, même si effectivement des écoles sont apparues avec l’ère de la biochimie (méthodes de chromatographie, électrophorèse) très développée dans le laboratoire de G. Morel, de Cl. Martin et des frères Duranton, puis avec l’ère actuelle de la biologie moléculaire.

D.P. — Qu’avez-vous fait après ces premières études sur les maladies du peuplier ? Comment se sont orientés, par la suite, vos travaux ?

J . - P. P. — Après deux ans passés à Versailles et à l’Agro, à Paris, j’ai pu travailler à temps complet avec M. Ridé et focaliser davantage mon attention sur l’étude des bactérioses des plantes. L’enseignement complémen- t a i re, que je recevais au Conserv a t o i re des Arts et Métiers, débouchait sur la préparation d’un mémoire de fin d’étude. C’est la raison pour laquelle, tout en continuant mes travaux sur le peuplier, M. Ridé m’a confié, à la fin des années cinquante, un travail sur une bactériose du bégonia, qui, ironie de l’histoire , inquiétait le responsable des serres du fleuriste municipal de la ville de Paris, à Auteuil.

Ce fut une période faste : diplômé en 1962, j'enregistrais un double succès en 1963, syndical par l'obtention de nouveaux statuts pour l'INRA (alignement sur le CNRS), professionnel par la réussite au concours de recrutement dans le cadre Ingénieur de Recherche.

M. Ridé m’a proposé de confirmer, à cette époque, un changement d’orientation que j’avais déjà amorcé pour devenir responsable d’un service national d’identification des bactérioses des plantes et de monter, dans le même temps, une collection d’intérêt international de souches bactériennes phy- topathogènes. Ce travail m’a beaucoup occupé de 1963 jusqu’en 1970. J’avais abandonné mon tra- vail technique sur le peuplier, un technicien ayant été recruté pour me remplacer. Je disposais désor- mais d’une plus grande indépendance : j’avais la possibilité, en effet, de me lancer dans des travaux concernant, en particulier, de nouvelles bactérioses qui apparaissaient en France. Je recevais beau- coup d’échantillons de plantes malades à analyser, me permettant d'entreprendre des études compa- ratives intéressantes à la fois sur l'évolution des symptômes, mais surtout sur les souches bactériennes isolées de différentes origines. Ces travaux ont débouché sur des publications (pommes-de-terre, vigne, chou, tomate). Dans le même temps, j’ai eu l’occasion de travailler avec Paul Kaiser, chercheur à l’Institut Pasteur, dont le travail de thèse avait porté sur les bactéries pectinolytiques et les tests d’identification de leur activité. De mon côté, je disposais d’une collection assez importante de souches de bactéries phytopathogènes dont il était intéressant de rechercher les différents types d'ac- tivité pectinolytique qu'elles pouvaient développer dans le processus infectieux. Nous avons conduit les travaux dans son laboratoire à l'Institut Pasteur, en 1964-65.

D.P. — Le service de la Protection des Végétaux n’était-il pas chargé de faire également des identifica- tions ? N’était-il pas déjà à la tête, comme le Muséum d’Histoire Naturelle ou l’Institut Pasteur, de plu- sieurs collections ?

J . - P. P. — Ces services ne disposaient pas à l'époque des moyens et du personnel compétent pour poursuivre ces travaux, alors que l'école française de phytobactériologie développée dans le sillage de M. Ridé, commençait à être connue. C'est généralement le Service de la Protection des Végétaux qui nous fai- sait parvenir tous les cas douteux d'échantillons de plantes malades qu'il n'arrivait pas lui même à identifier. Par ailleurs, l’Institut Pasteur détenait dans sa collection une cinquantaine de souches de bactéries phytopathogènes souvent anciennes. Cette collection nous a été confiée, s'ajoutant aux souches provenant de l'activité du laboratoire. L'INRA s'est donc trouvé, de fait, le détenteur de la collection française de référence en matière de souches de bactéries phytopathogènes. Cette collec- tion n’avait pas été constituée pour répondre à une demande officielle, mais parce qu’elle correspon- dait à un outil pour les recherches en bactériologie. Les souches de référence sont venues, au début, des États-Unis, puis de la Grande-Bretagne qui possédaient des collections plus anciennes. Il nous fallait à la fois les conserver, mais aussi constituer nos propres références.

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D.P. — Les organisations agricoles sont-elles intervenues auprès de l’INRA pour demander la constitu- tion de cette collection bactérienne ?

J . - P. P. — Non, la collection a été constituée à notre initiative pour répondre à nos propres besoins de recherche ! Entre-temps, d’autres chercheurs avaient été recrutés, grossissant le nombre des phyto- bactériologistes. Cette collection devenait un outil indispensable. Nous étions, par ailleurs, un peu victimes de notre succès et de plus en plus sollicités par des demandes d’avis qu’il nous fallait hono- rer. Heureusement, à partir de 1967, j’ai bénéficié de l’assistance de Gérard Lachaud nouvellement recruté à l’INRA, un autre “dubreuillois” qui est devenu un camarade et un ami.

D.P. — Ce service d’identification faisait-il partie intégrante de la station de phytopathologie ou en était-il un appendice indépendant ?

J . - P. P. — Il était intégré à l’équipe de recherche. Ce qui posait un peu problème parce que le nombre des échantillons reçus a beaucoup augmenté, réclamant un travail d’analyse et d’identification souvent très important (5). Quand l’équipe de phytopathologistes est partie à Angers en 1970, l’INRA a conti- nué à effectuer ce travail d’identification, pendant encore 3 ou 4 ans, puis a confié cette responsabi- lité au Service de la Protection des Végétaux, qui l’a exercée en liaison avec l’INRA, pendant quelques années, puis de façon autonome. Le travail d’identification est effectué aujourd’hui par le service de bactériologie de la Protection des Végétaux d’Angers.

La collection qui compte aujourd’hui plusieurs milliers de souches, reste, par contre, la propriété de l’INRA. Un collègue d’Angers, Louis Gardan, en est responsable. C’est une des collections mondiales les plus importantes aujourd’hui, après une collection américaine, une collection britannique et une collection néo-zélandaise.

D.P. — L’entretien et l’enrichissement de cette collection exigent-ils beaucoup de moyens ?

J . - P. P. — Oui ! On est parti, au début, avec des moyens très archaïques en procédant à des repiquages régu- liers, avec les problèmes que cela pose en matière de pertes de souches, d’altération et de contami- nation. On est passé ensuite à la lyophilisation des souches, ce qui a nécessité des investissements assez importants en matériel et en technicité. Aujourd’hui, les collègues d’Angers, tout en poursui- vant leurs efforts dans le domaine de la lyophilisation, qui reste encore la méthode la plus sûre, se sont engagés dans la voie de la conservation dans l’azote liquide. Les méthodes de conservation se sont à la fois sophistiquées et diversifiées parce qu’il importe de ne pas perdre des souches impor- tantes. La collection et le catalogue, qui inventorie toutes ses ressources, sont devenus aujourd’hui un très bon outil de recherche et d’étude phylogénique sur les spécialisations des souches pathogènes.

Elle représente, pour l’INRA, avec les collections de bactéries lactiques et de levures ,qui existent par ailleurs, un capital aussi précieux que certains gros équipements. Mais l’INRA, s’il est bien conscient de l’intérêt de cette collection pour la recherche, n’a pas reçu, à ce jour, de mission officielle pour en assurer la conservation.

La collection de souches bactériennes que nous avons constituée aurait pu être simplement une collec- tion un peu figée de micro - o rganismes dans laquelle on irait chercher des références, de temps en temps.

Nous avons souhaité, au contraire, qu’elle soit vivante et devienne, elle même, un objet de re c h e rc h e . Ainsi, des études comparatives à l’intérieur de groupes de bactéries pathogènes permettent, grâce aux moyens modernes, d'établir des relations étroites entre souches, voire de détecter les synonymes.

D.P. — Quand vous étiez en poste à Versailles, vous aviez beaucoup papillonné. Mais avec votre trans- fert à Angers, en 1970, s’amorce un premier tournant dans votre carrière professionnelle. Vous délais- sez un peu vos activités techniques pour vous spécialiser et vous orienter davantage sur un travail de recherche ?

J . - P. P. — Mes activités s’étaient beaucoup diversifiées à Versailles. Ayant eu la responsabilité de la collection bactérienne et du service d’identification des bactérioses sur plantes, j’avais été conduit à faire divers

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travaux ponctuels sur certaines maladies. A partir de 1969, j’ai pu me consacrer à plein temps à l’étu- de d’une maladie nouvelle qui s’était déclarée dans la vallée du Rhône : le dépérissement bactérien du pêcher. Les premières observations réalisées sur le terrain notamment par Alain Vigouroux, patho- logiste à Avignon, conduisaient à l'hypothèse d'asphyxie racinaire. Les premières analyses que nous avons réalisées à Versailles ont révélé la présence fréquente d'une bactérie dans les lésions. Après exa- men, nous en sommes arrivés à la conclusion qu’il s’agissait d’une maladie nouvelle qu’il fallait au plus vite étudier. C’est ce que j’ai fait, en collaboration avec un chercheur, Jacques Luisetti, et un ingé- nieur nouvellement recruté, Louis Gardan. Cette réorientation de mes activités a coïncidé avec le transfert à Angers de la sous-unité de phytobactériologie qui se trouvait jusque-là à Versailles. Gérard Lachaud, dont je supervisais le travail, a pris en charge le fonctionnement de la collection de phyto- pathogènes jusqu’à ce que Louis Gardan en prenne la responsabilité. L'analyse des échantillons pathologiques avait été éclatée entre les différents laboratoires (nous avions gardé le secteur des arbres fruitiers) pour être prise en charge, quelques années plus tard, par le laboratoire de bactériologie du Service de la Protection des Végétaux.

J’ai donc pu, à partir de 1970, me consacrer totalement à un programme de recherches sur le dépé- rissement bactérien du pêcher. J’ai travaillé sur ce sujet, avec mes collègues, jusqu’en 1976. Ce fut une expérience exaltante d’un véritable travail d’équipe à laquelle s’est ajouté, en 1972, un techni- cien, Jean-Luc Gaignard qui est devenu également un camarade et un ami.

D.P. — Qu’est-ce qui avait motivé votre intérêt pour cette maladie du pêcher ?

J . - P. P. — Il s’agissait d’une maladie nouvelle qui n’avait jamais été décrite. Le mode d'action de cette nouvelle bactérie phytopathogène s'est rapidement révélé assez complexe, notamment dans son rôle sensibili- sateur à la prise en glace des tissus, envahis à des températures faiblement négatives : c'est l'effet gla- çogène. Il a fallu établir l’identité du germe, re p é rer les diverses phases du cycle de la bactérie (6), tro u- ver des moyens de lutte contre cette maladie, en faisant appel à des produits chimiques, à la pro p h y- laxie et à la détection de variétés plus résistantes. Il y avait ainsi beaucoup d’aspects nouveaux à p re n d re en compte. Le fait qu’on ait pu travailler en équipe et mettre nos forces et nos diff é rences en commun a fait que nous avons pu pro g resser très vite : en l’espace de 5 à 6 ans, nous avons réussi, en e ffet, à identifier le germe nouveau, établir son cycle et proposer des remèdes qui, à défaut d’entraîner la guérison complète des sujets atteints, avaient l’avantage de limiter au moins l’ampleur des dégâts.

D.P. — A l’intérêt scientifique qu’offrait l’étude la maladie, s’ajoutait-il des préoccupations plus écono- miques ?

J . - P. P. — Tout à fait ! A l’époque où nous avons abordé l’étude de la bactériose du pêcher, cette maladie remet- tait gravement en cause l’économie d'une petite région. La maladie était apparue sur le plateau ardé- chois, dans une zone où la polyculture périclitait. Les paysans de la région de Tournon s’étaient reconvertis notamment dans l’arboriculture fruitière et le pêcher leur apparaissait la porte de salut pour rester en activité. Malheureusement s’abattait sur leurs vergers cette maladie gravissime. Sans la pêche, ces agriculteurs étaient condamnés à disparaître (7) ! A cette considération s’ajoutait, par ailleurs, la crainte que la maladie ne se propage rapidement plus loin. Le risque était grand, en effet, qu’à partir du foyer initial, elle ne gagne les départements voisins. C’est ce qui est arrivé et l’on a pu redouter, un moment, que toute la production française de pêches ne soit menacée ! Nos craintes à l’époque étaient, sans doute, un peu exagérées : en effet, nous avons découvert plus tard que la gra- vité de la bactériose était liée à des conditions pédo-climatiques favorables (notamment des sols acides pauvres et des températures négatives fréquentes en hiver) qui, heureusement, ne se retrou- vaient pas partout. Par ailleurs, la mise au point et la diffusion, hors des zones à risques, de variétés plus résistantes et de pratiques culturales mieux adaptées avaient beaucoup contribué à limiter la pro- pagation de la maladie.

Nous avons pu aboutir à des résultats, en mobilisant une équipe de chercheurs assez importante.

Aujourd’hui, je crois, qu’on ne pourrait plus décider de mettre en quelques mois, 4 chercheurs à temps plein sur un tel sujet !

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D.P. — La gravité des menaces qui pesaient alors sur certaines productions agricoles justifiait-elle, selon vous, des solutions radicales pour prendre le mal de vitesse ?

J . - P. P. — Le "feu bactérien" du poirier est un autre exemple de calamité contre laquelle il a fallu réagir vite.

Après son apparition, en 1964, en Grande-Bretagne, probablement à cause de végétaux importés de Nouvelle-Zélande, Michel Ridé s'inquiétait de l'arrivée en France de cette épidémie. Il s'est battu pour qu'on repère suffisamment tôt les nouvelles infections pour les arrêter à temps, mais il n'a guère été écouté à l'époque. On s'est empressé de mobiliser des moyens quand le feu bactérien a franchi le Pas- de-Calais, mais sans pouvoir l’empêcher de s'installer et se propager en France. Si l'extension du pre- mier foyer dans le Nord a pu être limitée, un autre apparu dans la vallée de la Garonne s'est rapide- ment propagé, conduisant à la disparition de la célèbre variété Passe-Crassane dans toute cette région.

En Ardèche, la maladie du pêcher est apparue au début des années soixante. Les premiers foyers ont été identifiés, en 1964-65. On a pris conscience de l'importance de la maladie entre 1968 et 1969. Il n'y avait, à l'époque, que 20 communes touchées. Nous avons espéré un moment pouvoir éradiquer cette nouvelle maladie en préconisant d'éliminer tous les pêchers plantés sur le territoire de ces com- munes. Cette mesure qui froissait de nombreux intérêts locaux n'a pas été prise ou prise trop tardi- vement : seuls, les arbres très malades ont été coupés, ceux qui étaient infectés ayant été laissés en place. La maladie s'est transmise, dès lors, de proche en proche.

D . P. — Pour aller au devant de la maladie et arrêter à temps ses effets, avez-vous été conduit à travailler dans des laboratoires de campagne comme Rémi Coutin ou Bern a rd Trouvelot l'avaient fait en leur temps ? J . - P. P. — J'ai bien connu leur façon de travailler dans des laboratoires de campagne (8). Mon collègue Claude Gudin qui était entré avec moi à l'INRA avait travaillé avec R. Coutin sur le carpocapse des châ- taignes. Dans mes études sur le peuplier, au début des années cinquante, j'ai aussi travaillé dans des laboratoires de campagne. Nous avions trois parcelles expérimentales de peuplier, l'une dans l'Aisne, à Saint-Gobain, deux dans l'Oise : à Noyon et à Verberie, au Sud de Compiègne. Ces parcelles expé- rimentales avaient été installées en liaison avec les structures locales ou avec l'aide bienveillante de certaines personnalités : à Saint-Gobain, c'étaient les Verreries de Saint-Gobain qui possédaient des terrains dans lesquels elles faisaient des plantations de peuplier ; à Noyon, c'était le maire, ancien colonel à la retraite, qui était intéressé par la populiculture, et à Verberie, c'était la SEITA qui avait une fabrique d'allumettes et une pépinière productrice de plants de peuplier. Tous étaient intéressés par les problèmes pathologiques de cette espèce. Tout autant que le comte d'Ophoves, ancien Agro et gros propriétaire terrien, qui avait mis à notre disposition une parcelle de peuplier. L'objectif était de réaliser avec un technicien, Paul Dupuis (un autre “dubreuillois”) tous les mois (et par tous les temps, même sur des arbres couverts de glace) des infections artificielles avec divers champignons pathogènes (c'était l'objet de la thèse de Bernard Taris) et de suivre ultérieurement l'évolution des lésions. Il s'agissait, en fait, de mieux comprendre le déroulement de ces infections pour mettre ulté- rieurement au point des méthodes de protection.

Ce travail sur le terrain, dans des conditions climatiques souvent difficiles en hiver, nécessitait un solide "camp de base". C'était, par exemple, le laboratoire de campagne rudimentaire que le maire de Noyon avait mis à notre disposition dans une pièce située au dessous du théâtre municipal. Nous dis- posions de l'équipement de base du microbiologiste pour manipuler stérilement nos cultures et pré- parer nos expéditions. Une autre partie était aménagée en dortoir avec des lits de camp, sans oublier le coin cuisine pour reprendre des forces. C'était une vie rude et austère, mais il nous arrivait aussi de mener la vie de château lorsque le comte d'Ophoves nous invitait à rester dans sa résidence et nous offrait des lits à baldaquins.

D.P. — Travailliez-vous encore de la même façon lorsque vous vous êtes attaqué à la bactériose du pêcher ?

J . - P. P. — Quand, à Angers, nous nous sommes intéressés au problème du dépérissement du pêcher, nous n'avons pas réalisé ce même type de travail sur le terrain. Les trains étaient plus rapides, plus nom-

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b reux et plus confortables. En roulant la nuit, on pouvait se perm e t t re de ramasser des échantillons, les stocker au froid (cela se passait généralement l'hiver !) et les rapporter dès le lendemain au labora- t o i re pour les étudier. Je n'ai donc plus utilisé de laboratoires de campagne, dans l'Ard è c h e .

D.P. — Vous avez assisté ainsi à la sédentarisation progressive d'une recherche qui se déplaçait d'un endroit à l'autre, à mesure que des problèmes nouveaux surgissaient. Ce changement dans la façon de travailler a-t-il eu des conséquences sur les préoccupations mêmes des équipes de recherche ?

J . - P. P. — La logique de cette évolution se confirme encore aujourd'hui. On allait autrefois sur le terrain pour effectuer des observations. Ce travail qui est toujours fait est pris en charge de nos jours, par les tech- niciens des Chambres d'agriculture, des Instituts techniques ou de la Protection des végétaux. Le relais a été pris par d'autres structures. On allait encore sur le terrain faire de l'expérimentation, mais ce genre d'activités se réduisait.

D.P. — Cette division du travail, imposée par une profession agricole, acquise aux vertus du libéralis- me et soucieuse de limiter dans les campagnes les prérogatives de l'État, a fini par être acceptée par tous les chercheurs qui se sont persuadés qu'ils ne pouvaient pas faire vraiment de la recherche, en dehors de leurs laboratoires. Le clivage qui s'est opéré entre les observations faites sur le terrain et le travail d'analyse et de manipulation effectué à distance ont-ils modifié la nature même des questions qu'ils se posaient ?

J . - P. P. — Je crois que cette évolution était nécessaire. Le contact direct avec des paysans qui vous offraient à l'occasion un repas, du café ou de "la gnole" était, sans doute, très enrichissant au plan personnel et permettait au chercheur de se familiariser avec leurs problèmes. Mais, si on considère le temps passé sur le terrain et les frais correspondants, on peut avoir des doutes sur la rentabilité de cette façon de travailler. Personne d'autre que le chercheur était capable de collecter autrefois les informations dont il avait besoin. Celui-ci était bien obligé d'aller les chercher lui-même sur le terrain. Les travaux qu'il effectuait avaient de ce fait un caractère très appliqué.

Puisque cette collecte d'informations peut être prise en charge par d'autres, les chercheurs peuvent très bien aujourd'hui s'enfermer dans leurs laboratoires pour se consacrer à ce qu'ils sont les seuls à pouvoir bien faire, c'est-à-dire de la recherche. Cette voie n'est toutefois pas sans dangers ! Il y a le risque, en effet, que le chercheur, qui travaille au niveau cellulaire ou moléculaire, introduise un gène dans une plante, sans trop la connaître, ni sans être bien informé sur la maladie contre laquelle il est censé chercher une résistance. Si l'on n'y prend pas garde, on risque de trouver, à l'avenir, d'excel- lents chercheurs faire des plantes transgéniques dont ils ne connaîtront pas la culture. Aussi leur fau- dra-t-il travailler de façon étroite avec des épidémiologistes et des agronomes, lesquels devront tou- jours rester en contact avec des ingénieurs de terrain.

C'était une autre époque ! Mais si la recherche d’alors a beaucoup apporté, ses méthodes seraient aujourd'hui certainement inadaptées.

D.P. — Quand vous étiez à Angers, êtes-vous resté axé sur l'étude de la bactériose du pêcher ou avez- vous été conduit à diversifier progressivement vos activités ?

J . - P. P. — Dans les années 70, j'ai poursuivi mes travaux sur la bactériose du pêcher, avec trois autres collègues.

Cela a été une période riche en publications, le sujet s'y prêtant bien. Mais nous n'en sommes pas restés là et nous avons diversifié nos activités, passant de l'étude des maladies du pêcher à celles de l'abricotier, puis du noisetier et du noyer. Nous venions de bénéficier d’une aide technique supplé- mentaire, avec l’arrivée à Angers de Jocelyne Cotta qui travaillait précédemment au CNRZ, à Jouy- en-Josas.

En 1976-77, j'ai eu la possibilité de passer une année sabbatique, en Angleterre. Compte tenu de mon cursus particulier, j'étais conscient d'avoir quelques lacunes. Si je savais bien cultiver les plantes, si j'avais de bonnes bases en chimie et en biologie, je maîtrisais mal les langues et les mathématiques.

J'avais certes acquis les rudiments de statistique qui m'étaient nécessaires et avais passé 6 semaines à

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Besançon, en empiétant largement sur mes vacances et le revenu familial, pour suivre un cours inten- sif d'anglais, mais je manquais encore singulièrement de pratique. Comme les Anglais avaient acquis dans le domaine des bactérioses des arbres fruitiers, une réputation internationale solide, j'ai décidé de me former chez eux. M. Ridé qui avait des contacts avec des collègues britanniques a organisé un échange avec une chercheuse anglaise qui travaillait également sur les arbres fruitiers. Cet accueil était d'autant plus rare à l'époque que ce sont les Britanniques qui ont pris en charge ma bourse.

Échangeant nos maisons avec ma collègue anglaise, je suis parti à la Station de recherches d'East Malling, dans le Kent, avec ma femme et mes 3 enfants, âgés de 6 à 14 ans. Nous avions imaginé que nos enfants pourraient aller au lycée français de Londres pour que leur scolarité n'ait pas à en souf- frir. Mais l'ambassade française à Londres nous a fait comprendre que la fréquentation de ce lycée était payante pour quiconque ne faisait pas partie des Affaires Étrangères. Les tarifs étaient rédhibi- toires et les possibilités limitées : nos enfants ont fait, cette année là, leur scolarité dans des écoles anglaises en suivant parallèlement les cours par correspondance de Vanves, avec le soutien actif de ma femme.

J'ai pris en charge pendant un an, la poursuite du travail de recherche conduit dans le laboratoire sur le chancre bactérien du cerisier. Ce fut pour moi une année de rêve ! Mes collègues britanniques ont tout fait pour rendre notre séjour très agréable autant au plan personnel qu'au plan familial. De plus, j'étais complètement disponible pour mon travail : plus de contingences budgétaires, administratives, plus de notes de service. C'était pour un moment le problème des autres !

Si j'avais au départ quelques complexes face à la réputation internationale des phytobactériologistes britanniques, j'ai finalement constaté que notre école pasteurienne était, avec ses caractéristiques françaises, tout aussi sérieuse et efficace. Les relations professionnelles ultérieures sont évidemment devenues régulières et amicales.

A mon retour à Angers, les relations au sein de notre ancienne équipe de travail s'étaient par contre distendues. Nous avons partagé alors notre héritage : j'ai pris en charge les problèmes qui concer- naient le cerisier, poursuivant ainsi le travail réalisé en Angleterre. Je me suis orienté progressivement sur l'abricotier. Jacques Luisetti a gardé tout ce qui concernait le pêcher, tandis que Louis Gardan a pris en charge la collection bactérienne et ce qui concernait les maladies du noyer et du noisetier.

D.P. — Est-ce à cette époque que vous avez décidé de travailler sur l'abricotier, à Avignon ?

J . - P. P. — J'y viens ! Jean Marrou qui était le directeur de la station de pathologie d'Avignon avait manifesté le désir, depuis plusieurs années, d'y créer et de développer une unité de bactériologie. Jacques Huet qui avait en charge les problèmes d'arboriculture fruitière à l'INRA souhaitait développer des recherches à Avignon, dans une région qui était devenue une des principales zones de production fruitière. Il avait monté un projet en ce sens et avait voulu m'y associer. Jacques Luisetti et moi étions partants pour cette opération (9) mais, à la fin des années 70, des restrictions budgétaires avaient conduit à abandonner le projet. Jean Marrou et Guy Morvan, en allant voir le Conseil Général et en obtenant des subventions et deux domaines, ont toutefois réussi, en 1982, à le faire redémarrer. J'étais toujours partant, mais J. Luisetti a déclaré forfait. La station d'arboriculture fruitière qui était dirigée par Patrice Crossa-Rénaud avait déjà été créée, 3 ans auparavant, et des chercheurs de Bordeaux étaient venus grossir ses effectifs. Je suis arrivé finalement à Avignon, en 1983, pour créer une unité de bactériologie, avec un bon budget pour équiper des locaux neufs.

J'avais pris la décision de ne pas engager de travaux nouveaux avant de sortir mes résultats sur le ceri- sier qui n'avaient pas été encore publiés. Mais l'action a rapidement repris le dessus : je me suis trou- vé embarqué très vite, en effet, dans un programme de recherches sur l'abricotier, rentrant dans le cadre d'une AIP que venaient d'obtenir mes collègues avignonnais. J'avais en charge les aspects bac- tériens, dans un programme pluridisciplinaire organisé autour de l'amélioration génétique. Je n'ai pas eu ainsi la période de répit à laquelle j'aspirais, sans vraiment le regretter puisque je préférais mes bactéries, le laboratoire et les arbres sur le terrain au papier et à la plume. Mes résultats sur le ceri- sier sont donc restés dans mes cartons et je garde l'espoir de les publier, un jour !

Pendant quelques années, je me suis ainsi trouvé engagé dans ces recherches sur les maladies de l'abricotier. Jean Marrou était devenu, entre-temps, directeur scientifique des productions végétales au siège de l'INRA, et avait comme adjoint Alain Deshayes, généticien féru de biologie moléculaire.

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Celui-ci m'a fait savoir, en 1986, qu'il était en relation avec une petite entreprise américaine de bio- technologie qui souhaitait que l'INRA collabore avec elle sur une idée doublement géniale : il s'agissait de coloniser des maïs par une bactérie endophyte qui vit habituellement dans les vaisseaux du bois du chiendent "pied de poule" (Cynodon dactylon), sans inconvénient apparemment ni pour lui, ni pour le maïs. Il s'agissait, en outre, de transformer cette bactérie, par génie génétique, de façon à lui intro- d u i re le gène de la bactérie Bacillus thuringiensis (Bt) qui code pour la production d'une pro t é i n e toxique pour la pyrale du maïs. Ainsi, un maïs, colonisé par la bactérie modifiée intoxiquerait rapide- ment une larve de pyrale qui commencerait à le manger. Cette re c h e rche semblait alors très originale.

On ne savait pas encore transformer le maïs, par génie génétique. Comme la France était en Europe le pays pilote en matière de culture de maïs, l'entreprise américaine souhaitait effectuer rapidement des essais dans notre pays. A. Deshayes avait émis une réserve à une collaboration avec la firme américai- ne : il fallait qu'elle s'assure préalablement de la présence de la bactérie en France et qu'il ne serait pas n é c e s s a i re de l'y intro d u i re. La pre m i è re démarche consistait donc à vérifier si les chiendents indigènes h é b e rgeaient ou non cette bactérie. Après avoir considéré la carte de répartition de cette espèce en France, les Américains ont décidé d'orienter leur prospection sur la Côte-d'Azur, donc à proximité de mon laboratoire. Je les ai accompagnés pendant une semaine, à la demande d'A. Deshayes, et j'ai assu- ré le bilan des nombreuses analyses microbiologiques. Finalement, on a trouvé la bactérie re c h e rc h é e dans des collections de chiendent que l'INRA possédait à Lusignan et qui avait été dispersée dans des essais multisites de gazon, à Fréjus, Biarritz et à Dinan. Le programme de re c h e rche avec la société amé- ricaine a pu donc démarrer et j'ai été désigné pour être le correspondant (pratiquement à plein temps) de l'INRA, pendant près de 3 ans. Ce projet m'a rapidement conduit à disposer d'un budget conséquent et à élargir la collaboration à d'autres équipes, des pathologistes d'Angers, des zoologistes de Bord e a u x , Montpellier et des collègues du Centre d'Antibes et de Lusignan.

Le travail pluridisciplinaire entrepris a été passionnant. Nous avons réussi à coloniser des maïs avec la bactérie endophyte sauvage, étudier son impact sur le développement de la plante (évapotranspi- ration, respiration, rendement), rechercher son éventuel transfert par des insectes piqueurs-suceurs et publier des articles dans de bonnes revues scientifiques mais hélas, la bactérie modifiée et étudiée aux États-Unis a toujours refusé de produire suffisamment de protéines pour intoxiquer efficacement la pyrale. La firme américaine a renoncé finalement à poursuivre cette recherche en 1991, mettant un terme à ce projet original. Depuis, des travaux de génie génétique réalisés par CIBA ont abouti à un maïs transformé qui secrète lui même sa propre protéine bactérienne (le gène de Bt est introduit directement dans le génome du maïs).

J'ai participé ainsi à la naissance d’une aventure passionnante résultant des progrès réalisés dans le domaine de la biologie moléculaire et mettant en jeu des intérêts énormes dans un contexte écono- mique international. Le contrat de re c h e rche auquel je participais nous avait donné des moyens impor- tants et j'ai pu, grâce à lui, mobiliser des collègues d'autres disciplines et obtenir leur collaboration.

D.P. — Etes-vous passé, à cette époque, du métier de chercheur à celui de coordinateur d'actions de recherches ?

J . - P. P. — Effectivement. Je coordonnais le programme, je gérais le budget et rédigeais le rapport annuel d'ac- tivité. En 1990, je suis reparti dans une autre aventure, très riche aux plan professionnel et humain.

Je me suis retrouvé animateur d’un groupe international de phytobactériologistes au sein d’un pro- gramme européen “d’amélioration de l’Abricotier”, rassemblant 20 laboratoires de 5 pays différents, sous la houlette de Jean-Marc Audergon (Station d’arboriculture fruitière d’Avignon) : il y avait là l’es- pagnole Maria Lopez, dite Chiquié, Joao Martins le portuguais, Marco Scortichini l’italien et Pétras Psallidas le grec : tous excellents phytobactériologistes. Nous avons conduit, pendant 6 ans (1989- 94) des recherches coordonnées sur trois bactérioses qui touchent l’abricotier, dans le Sud de l’Europe. Au-delà du bilan scientifique très satisfaisant, cette collaboration nous a permis de créer des liens culturels et amicaux, solides et durables.

Ce fut, me semble-t-il, une démarche exemplaire de ce qui pourrait être une véritable recherche agro- nomique européenne, mettant en synergie les compétences disponibles sur un sujet donné.

Puis une nouvelle mobilité géographique et thématique s’est présentée à moi : Alain Coléno, qui était devenu le directeur scientifique des productions végétales (10), m'a proposé, en 1992, de prendre en

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charge au niveau de la Direction scientifique, les contrats de recherche et tous les aspects transfert, en liaison avec la DRIV et la Direction des affaires juridiques. Les contrats n’étaient pas “ma tasse de thé”, bien que je fus convaincu de la nécessité d’instaurer un partenariat avec le secteur privé. Je voyais les dangers qu’ils pouvaient comporter sur l'orientation des programmes de recherche.

Cependant mes activités syndicales m'avaient familiarisé avec les problèmes budgétaires et adminis- tratifs et j’avais une expérience personnelle de partenariat avec une firme privée de biotechnologie.

Finalement, ce domaine de préoccupations m’est apparu intéressant. J’ai donc saisi cette opportuni- té et, depuis 1993, je suis chargé de mission auprès du directeur scientifique des productions végé- tales. J’ai en charge le suivi des contrats de recherche et de certains dossiers un peu sensibles, comme par exemple, celui des plantes transgéniques, celui des cultures à des fins non alimentaires, celui des applications de la culture in vitro au palmier dattier ou encore celui de la mycorhization des plants truffiers...

Je fais donc aujourd’hui de l’administration de la recherche, au sein de la Direction scientifique. Mais de temps en temps, il m’arrive d’avoir un peu le spleen de mes bactéries auxquelles j’arrive à consa- crer encore 5 à 10 % de mon temps. Je repars parfois au laboratoire ou sur le terrain faire une cure de désintoxication !

D . P. — Le parcours que vous venez de décrire montre comment ont évolué, au cours du temps vos pré- occupations. Ce qui me frappe, c’est que non seulement vous avez eu celles d’un scientifique, mais que vous avez joué un rôle de coordination des activités de beaucoup de vos collègues. J’aimerais vous deman- der si vous avez souff e rt de ne pas avoir fait votre carr i è re dans le cadre scientifique et si vous avez cher- ché à y entrer pour que votre travail soit mieux re c o n n u .

J . - P. P. — J’ai assumé d’autant mieux le fait de ne pas faire partie du cadre scientifique que l’on m’a proposé à plusieurs reprises d’y entrer. J’ai toujours estimé que cette subdivision en clans était assez aberrante.

J’en ai souffert un peu dans la mesure où le fait de ne pas appartenir au cadre scientifique m’a fermé indéniablement des portes. Quand il m’a été proposé de prendre la direction de la station d’Avignon, certains chercheurs et responsables administratifs se sont montrés réservés parce que je ne sortais pas du giron scientifique.

Je n’ai pas passé de thèse, même si j'ai encadré des étudiants thésards. Est-ce une fierté mal placée ? J’ai tenu à rester dans le cadre ingénieur où je m’y suis épanoui, ne souhaitant pas “trahir” les amis que je m’y étais fait ! J’en paie un peu les conséquences, mais d’un autre côté, compte tenu de mes autres activités, je n’avais pas envie de prendre des responsabilités politiques dans la gestion de l’INRA. La gestion d’une station ne m’aurait pas gêné mais des responsabilités plus grandes m’au- raient probablement mis en porte à faux avec mes conceptions de la recherche agronomique et du service public.

D.P. — Au cours de votre vie professionnelle, vous avez été confronté à une série de questions contro- versées. Les considérations éthiques ou déontologiques ont-elles imposé des limitations à votre action ? J . - P. P. — J’ai abordé les problèmes éthiques avec la microbiologie. Mon “maître” M. Ridé a toujours attiré mon attention sur le fait que nous devions toujours redouter dans nos manipulations de libérer des germes dangereux pour l’homme et pour l’environnement. L’application stricte de cette démarche de pré- caution, vitale pour des microbiologistes, devient une règle de conduite générale dans le monde de la recherche aujourd’hui.

Le chercheur a le devoir d’informer ses congénères des risques potentiels dans son domaine et de tout faire pour les éviter. Quand j’inocule une plante, je me pose aujourd’hui des questions que je ne me posais pas autrefois. Quand on étudie un germe nouveau que l’on veut comparer à un autre précé- demment décrit à l’étranger, il faut prendre des précautions sans lesquelles on risquerait, en effet, de l’introduire dans une population où il ne se trouvait pas! Il y a des règles d’isolement et de sécurité qu'il convient de respecter. Lorsque je suis conscient des risques que mon activité fait encourir à mes congénères et à mon environnement, je dois me soucier de prendre toutes les précautions qui s'im- posent.

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Le rôle du pathologiste n'est pas de contempler des plantes malades, mais de les guérir ! Ce qu’il oublie parfois lorsqu’il se réjouit devant des agriculteurs de voir des champs comportant de "belles"

plantes malades !

Les plantes transgéniques soulèvent également des problèmes d’ordre éthique. Je les aborde de façon non dogmatique en gardant raison et réalisme dans une démarche de précautions. Ma formation de microbiologiste m'aide dans ce sens. Il faut s’assurer qu’il n’y a pas de risques sérieux et que les incon- vénients prévisibles peuvent être maîtrisés. Le but n’est pas de fabriquer des "monstres" mais des plantes améliorées pour des caractères dont on a reconnu au préalable qu’ils étaient stables et utiles.

Ces conditions étant remplies il ne faut pas se priver du progrès qui en résultera.

Je comprends cependant l'inquiétude de certains devant les applications de cette nouvelle technique et m'efforce d'expliquer au mieux, tout en récusant les contestations dogmatiques qui d'ailleurs se condamnent d'elles-mêmes à terme. Nous avons néanmoins le devoir moral de respecter ceux qui développent des arguments d'hostilité aux plantes transgéniques et de tenir compte de leur position, par exemple s’ils ont le désir de choisir des aliments qui ne proviennent pas de ce type de plantes.

D.P. — Au cours de votre carrière, vous vous êtes penché successivement sur certaines maladies du peuplier, du cerisier, du pêcher, de l’abricotier, du noyer, du noisetier. Pour expliquer les changements qui sont survenus dans vos centres d’intérêt, vous vous êtes retranché derrière la notion de “plante modèle”. Mais qu’est ce qui a modifié, à certaines époques, le regard porté sur certaines plantes ? Pourquoi certaines d’entre elles ont-elles retenu soudain l’attention, alors que d’autres sont apparues moins dignes d'intérêt ? Comment les considérations scientifiques et les arguments économiques se sont-ils combinés pour engendrer cette différenciation ? La notion de plante modèle n’est-elle qu'un paravent commode derrière lequel s’abritent les chercheurs pour accompagner ou masquer ce qui ne relève que d’effets de mode ?

J . - P. P. — L’évolution de mes centres d’intérêt est assez significative des changements qui sont survenus dans les préoccupations de l’INRA.

Dans les années cinquante, les recherches, conduites dans l'organisme, avaient nettement un carac- tère finalisé. Il s’agissait de résoudre au mieux chacun des problèmes qui pouvaient apparaître dans le monde agricole. Les circonstances m'ont conduit ainsi à m'intéresser au peuplier puis au pêcher pour trouver des remèdes à des maladies qui freinaient leur production.

Les études que j’ai pu mener sur le chancre du cerisier ont inauguré un tournant dans mes préoccu- pations. C’était le modèle britannique sur lequel mes collègues anglais avaient fondé une réputation internationale qui nous donnait quelques complexes. Intégré dans le sujet et les ayant vus travailler, j’ai rapidement constaté que nos démarches scientifiques étaient tout-à-fait comparables (11). La notion de “modèle-plante” avait l’intérêt de voir en quoi les observations que je pouvais faire étaient généralisables à d’autres types de culture ; elle m’a apporté sur la façon de monter une expérience, ce qui finalement rentrait bien dans l'objectif d’une année sabbatique.

A Avignon, je me suis intéressé à l’abricotier qui était devenu, non plus la plante modèle des seuls pathologistes, mais celle d’un ensemble de disciplines. L’abricotier était, en effet, la plante fédératrice autour de laquelle se retrouvaient des pathologistes, mais aussi des zoologistes, des généticiens, des technologues spécialistes de la qualité des fruits frais ou transformés, des spécialistes de l’architectu- re des arbres. Tous les aspects étaient représentés. Le chancre bactérien est, de plus, une maladie commune à tous les arbres à fruits à noyaux, même s’il ne s’agit pas exactement des mêmes germes et si leurs cycles de développement ont entre eux quelques différences.

Aujourd’hui, on est arrivé à un stade nouveau que connaissent bien tous les virologues. Le modèle plante n’est plus un modèle cultivé : c’est le tabac de serre ou l’Arabidopsis. Ces plantes offrent beau- coup d’avantages. L’Arabidopsis est petite : c'est une plante qui pousse vite, avec un cycle très court, beaucoup de graines et un génome très simple. Elle est idéale pour les biologistes moléculaires. Le tabac a été, de même, la plante test des virologues qui l’ont prise comme plante d’étude. Les viroses du tabac ont été les premières à être signalées. Le tabac, par ailleurs, est une plante facile à cultiver en serre, dans des conditions artificielles. Il se prête bien à des cultures de tissus et de cellules. Mais il ne s’agit nullement du tabac industriel. Par contre, un résultat obtenu sur ce tabac modèle peut être transposé assez facilement sur du tabac industriel.

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Je trouve finalement que l’évolution de mes modèles de travail a été parallèle à celle des programmes de recherches de l’INRA, d’abord très finalisés, puis plus groupés, puis davantage tournés vers l’ac- croissement de connaissances.

D.P. — Si je vous suis bien, le choix des plantes modèles dépend des questions que l’on se pose. Mais les diverses disciplines ne tendent-elles pas à se battre entre elles pour imposer les leurs ? Dans quel- le mesure le choix d’une plante modèle commune consacre-t-il l’hégémonie de l’une sur l’autre ? J . - P. P. — Le tabac a été au début la plante modèle des virologues. Les biochimistes, qui se sont intéressés aux

déviations de métabolisme induits par les viroses, ont été conduits à travailler sur le tabac. Le tabac est ainsi devenu naturellement la plante modèle des biologistes cellulaires.

Évidemment, pour faire de l’arboriculture, la connaissance du tabac renseigne peu sur le comporte- ment des arbres qui fonctionnent par intérêts capitalisés (ce qui s’est passé une année s’ajoutant à tout ce qui s’est passé au cours des années précédentes). Si les forestiers recherchent des modèles arbres, il en est de même de ceux qui travaillent sur les arbres fruitiers. La concentration des objectifs et des moyens impose des choix judicieux.

Qu’est-ce qui détermine le choix d’un modèle ? Il y a, bien sûr, les facilités pratiques offertes par cer- taines espèces, mais c'est d’abord la convergence pluridisciplinaire d’intérêts et de savoir-faire. Le choix d’une plante modèle n’est remis en cause que difficilement parce qu'il correspond à l'abandon d'un matériau bien connu et le départ pour une nouvelle aventure.

Parfois, on regrette le choix d'une piste compliquée, alors qu'une autre équipe qui en a pris une autre semble progresser plus vite. Mais la persévérance réserve souvent des surprises agréables.

D.P. — Vous avez parlé plus haut des effets de mode. Quels ont été dans votre discipline, ceux qui ont été les plus manifestes ?

J . - P. P. — Dans le domaine de la pathologie végétale, il s’agissait d'abord de mieux comprendre comment se déroulait un cycle infectieux et comment se déclenchait une épidémie. Les connaissances acquises en ce domaine devaient servir à développer des stratégies de lutte mieux raisonnées. Après cette priori- té biologique, les travaux se sont orientés davantage, dans les années cinquante-soixante, sur la bio- chimie. On cherchait alors à analyser "les déviations de métabolisme", notamment chez les plantes virosées pour tenter de dévoiler les bases du processus infectieux. Les découvertes sur l’acide nucléique et son rôle ont complètement réorienté, par la suite, les travaux sur les cycles infectieux des virus et les réactions de défense des plantes. On est alors entré dans le règne de la biologie molé- culaire.

A toutes les étapes de ce processus, les scientifiques ont découvert des pistes intéressantes pour expli- quer ce qu’ils cherchaient à élucider. Leur engagement collectif dans de nouvelles voies peut être assi- milé à des effets de mode, renforcés souvent par les modalités des systèmes d’évaluation collective et individuelle. Cependant il faut qu’à l’intérieur d’un institut de recherche, les chercheurs sachent prendre des risques et que les directions scientifiques aient les moyens d’évaluer rapidement si les voies nouvelles de recherche sont “porteuses d’avenir” et s’il faut leur consacrer plus de moyens. Ceux qui se refusent à prendre le train en marche risquent d’en faire douloureusement les frais.

D.P. — Au cours de votre carrière, vous vous êtes retrouvé souvent à la croisée de plusieurs chemins.

Pour diverses raisons personnelles et institutionnelles, vous en avez privilégiés certains. Y a-t-il rétros- pectivement des voies que vous regrettez un peu d'avoir délaissées ?

J . - P. P. — La biochimie m'a beaucoup tenté. Le cours du professeur Lavollay que j’avais suivi au Conservatoire des Arts et Métiers m’avait passionné. Dans le laboratoire de G. Morel, j'avais côtoyé les premiers viro- logues biochimistes. Plus tard, en Grande-Bretagne, j’ai touché à la biologie moléculaire pour détec- ter des plasmides (DNA extrachromosomique) chez des bactéries phytopathogènes. Mais à mon retour à Angers, je n’ai pas poussé mes investigations dans cette direction et suis reparti dans l’épi- démiologie.

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D . P. — Cette question était posée en pensant à la crise actuelle de la vache folle qui a révélé, à l’évidence, des erreurs d’anticipation. Pour des raisons diverses, les maladies à prions n’ont guère suscité de re c h e rches. Je voudrais savoir si, dans le domaine des productions végétales, il y a eu des maladies graves dont l’étude n’a pas été entreprise (ou entreprise trop tardivement), parce que considérées comme m i n e u res ou ne répondant pas aux critères de scientificité en vigueur. Pourriez-vous évoquer la façon dont s'est opéré, dans votre domaine d’étude, le tri entre les “bonnes” et les “mauvaises” questions à étudier ? J . - P. P. — Pour répondre, je vais devoir empiéter un peu sur ma seconde vie, ma vie sociale. Je pense qu’il est

de la responsabilité d’un institut de recherche comme le nôtre qui est un service public, de prévoir et de se donner les moyens d’étudier des problèmes importants. Notre institut ne fait pas de la futu- rologie mais de la recherche. Il ne peut tout prévoir. Il doit rester en éveil sur tous les problèmes dans chacune des disciplines, en alerter les responsables et déterminer les moyens à mettre en œuvre pour juguler les menaces. L’exemple du feu bactérien du poirier est intéressant à méditer : c’est une mala- die qu’on connaît depuis un siècle et qui avait décimé les poiriers de l’Amérique du Nord. On savait depuis longtemps qu’elle menaçait d’anéantir nos vergers, si elle arrivait en Europe. M. Ridé a eu la clairvoyance, au moment où il a eu la charge de la sous-unité de bactériologie, de mettre en garde contre les dangers qu’elle représentait. La nécessité d’organiser une veille scientifique à son sujet lui semblait indispensable mais il a été peu écouté. Quand l’épidémie a atteint l’Angleterre, il s'est expri- mé avec plus de vigueur, mais sans être entendu. Il fallait mettre en place des moyens pour travailler, en vase clos, sur le feu bactérien. Nous ne les avons obtenus que lorsque le feu bactérien a franchi le Channel.

Michel Ridé connaissait bien, par la bibliographie, la gravité du risque. Il l’a signalé aux responsables stratégiques. Nous n’avons pas pu commencer à étudier les souches britanniques, ni étudier la sen- sibilité des diverses variétés françaises, ce qui a empêché de préconiser très tôt, dans les vergers, la plantation des variétés les moins sensibles à la maladie.

Quand l’épidémie s’est déclarée dans le Nord, l’INRA et le service de la Protection des Végétaux ont obtenu enfin les moyens qu’ils réclamaient. On aurait pu endiguer ce foyer si n’était apparu, peu de temps après, un autre foyer, dans le Sud-Ouest (12).

Venons-en à la crise actuelle de la vache folle : Depuis 1986, il y a eu, en Angleterre, 160 000 cas environ d’animaux atteints par l’ESB, contre quelques dizaines en France. Les Britanniques avaient, en conséquence, la lourde responsabilité d'engager le travail de recherche initial sur le sujet. Ils ont détecté les risques mais n’ont pas mis assez tôt de moyens suffisants sur cette affaire, alors que, mal- heureusement pour eux, ils disposaient du champ d’expérimentation. Je ne peux m’empêcher de rat- tacher cette grave lacune au fait que c’était l’époque du thatchérisme et de la suppression des moyens accordés à la recherche publique, aux services vétérinaires et aux services de contrôle. La "libre entre- prise" commercialisait des farines animales, non seulement en récupérant les os des carcasses, mais en y ajoutant des animaux morts de maladies qui venaient contaminer l’ensemble.

La responsabilité est avant tout politique et britannique. Les services vétérinaires français ont fait ce qu’il fallait : ils ont signalé les cas, éliminé les troupeaux dans lesquels on avait observé des indivi- dus atteints. La recherche a lancé des programmes sur cette nouvelle maladie, mais il faut bien se dire que, s’il est facile d’isoler un Arabidopsis qui fait 15 cm de haut, il est plus difficile d’isoler un poirier; quant à une vache ou un troupeau, c’est quasiment impossible !

Je fais donc une analyse politique de cette crise que j’analyse comme le résultat d’une carence des services publics britanniques, dans les années 80. Elle est, pour moi, une des conséquences regret- tables du thatchérisme et renforce ma conviction de la nécessité d'un service public fort, capable d'exercer un contrôle effectif sur les activités privées.

D.P. — Cette argumentation, si elle me semble intéressante à prendre en ligne de compte, a l'inconvé- nient d'attribuer à nos collègues britanniques la responsabilité entière de la crise actuelle et de nous disculper sinon un peu vite, du moins d'évacuer de la discussion toutes les questions relatives au fonc- tionnement même de notre propre appareil de recherche.

Si j'en reviens à la phytopathologie, avez-vous l'impression que se développe aujourd'hui dans l'opi- nion publique un certain fatalisme à l'égard de certaines maladies calamiteuses des plantes, qui advien- nent, sans crier gare, comme la graphiose de l'orme ou le Tigre du platane et contre lesquelles les

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secours de la science se sont révélés jusqu'ici bien tardifs ou impuissants ? Ne redoutez-vous pas, comme cela l'a été longtemps pour les maladies humaines, que la culpabilisation ou les appels à la rési- gnation (attendre que le mal se résorbe de lui même, comme dans la peste de Camus) prennent le pas sur les appels à l'analyse et à la raison ?

J . - P. P. — Il est vrai qu'on a l'impression que plus on résout de problèmes, plus en surgissent de nouveaux qui appellent une solution. Le phénomène n'est pas nouveau et laisse peu de répit aux pathologistes.

Dans le grand public, circule l'idée que les fléaux sont liés à notre société ou à nos modes de vie.

C'est vrai pour les accidents de voiture mais moins évident pour la graphiose qui a fait disparaître les ormes de nos paysages. L'homme intervient dans l'accélération des épidémies en transportant les germes sur de grandes distances. Beaucoup de "nouvelles" maladies ont été importées d'un continent à l'autre. Aujourd'hui, les épidémies grippales font le tour du monde par avion en quelques semaines ! Cependant des maladies ont pu apparaître à la faveur de techniques culturales nouvelles.

C'est par exemple le cas du dépérissement bactérien du pêcher sur lequel j'ai travaillé pendant une dizaine d'années. Il est raisonnable de penser que la bactérie responsable s'est sélectionnée pour son agressivité sur des pêches cultivées sous des conditions climatiques rigoureuses inhabituelles pour cette essence fruitière. De même, des méthodes culturales de plus en plus artificialisées comme les cultures hors-sol sous-serre, engendrent l'apparition de pathologies originales.

Nous abordons là l'important sujet de l'évolution des organismes vivants et de leur constante adap- tation au milieu. Les paléontologues constatent que bien peu d'espèces, qui existaient voici quelques centaines de milliers d'années, ont survécu à l'évolution du milieu ou à leurs ennemis naturels.

L'homme n'est pratiquement pour rien dans cette évolution qui nous interroge aujourd'hui et qui conduit certains généticiens à dépasser les théories de Darwin pour imaginer des évolutions plus brutales dans la théorie de la macro-évolution, argumentée par des découvertes récentes, notamment sur le rôle des éléments mobiles du génome (transposons) dont certains ont une ressemblance trou- blante avec certains virus.

On peut donc s'attendre dans l'avenir, à de nouvelles maladresses humaines dans la propagation des maladies et à l'apparition de nouvelles formes agressives de parasites vis-à-vis de l'homme et de son agriculture. Le travail des pathologistes est donc assuré. La lutte continue !

D.P. — Nous avons parlé des grandes étapes de votre carrière professionnelle, des activités que vous avez exercées à l'INRA, d'abord comme technicien, puis comme ingénieur de recherche. Pourriez-vous évoquer, à présent, les activités syndicales auxquelles vous avez participé ?

J . - P. P. — J'ai dit précédemment que j'étais d'origine rurale et issu d'un milieu aux idées républicaines. Les questions de justice sociale ayant toujours suscité un grand intérêt dans ma famille, c'est tout natu- rellement que je me suis senti concerné par les problèmes de la vie collective, à mon arrivée à Versailles, en 1954. Les effets de la seconde guerre mondiale se faisaient encore sentir. On n'était pas encore sorti tout à fait de la guerre d'Indochine et on entrait dans la guerre d'indépendance algé- rienne, appelée pudiquement "les événements d'Algérie". Je me suis retrouvé dans une entreprise en pleine expansion, qui travaillait avec des personnes régies par des statuts différents, ce qui engen- drait souvent entre elles rancœurs et jalousies. L'INRA gérait, en effet, à cette époque, près de 4 000 agents, répartis dans des catégories bien différentes : il y avait le cadre des scientifiques qui étaient titulaires, les ingénieurs qui avaient été embauchés dans un cadre contractuel, les techniciens et les administratifs qui se trouvaient également dans un cadre contractuel, mais avec des grilles indiciaires différentes à égalité de qualifications professionnelles et il y avait un cadre, dit ouvrier, qui repré- sentait un bon tiers des effectifs de l’Institut, mais qui se trouvait lui-même divisé en plusieurs sous- catégories : il comprenait en son sein des personnes qui dépendaient du régime général de la Sécurité Sociale (il s’agissait des personnels de service et des personnels dits “d’industrie (13)”) et d’autres personnes qui dépendaient du régime agricole (les ouvriers d’expérimentation (14)).

Il y avait ainsi une grande disparité de cadres juridiques et administratifs et des différences impor- tantes entre les Centres : le taux des salaires horaires de base était fixé, en effet, par chaque admi- nistrateur de Centre, avec l’accord de la Direction Générale. Les administrateurs de Centre dispo- saient d’une relative souplesse pour gérer, à leur convenance, les personnels qui se trouvaient sous

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leurs ordres, mais il arrivait souvent qu’à qualifications identiques, un chauffeur de tracteur n’ait pas les mêmes salaires ni les mêmes horaires et sujétions, à Versailles, Clermont-Ferrand ou à Bordeaux.

L’ activité syndicale a donc visé à homogénéiser les cadres d’emploi des collègues qui travaillaient ensemble sur les mêmes projets. Par étapes, elle a abouti à une harmonisation des statuts. Les reven- dications pour obtenir une amélioration de régimes de retraite complémentaire et davantage de sécu- rité, se sont accompagnées de mouvements de grèves qui, s’ils ont été parfois assez durs, n’ont jamais mis en danger l’outil de travail. Elles ont porté dans un premier temps sur la définition au niveau national d’un cadre ouvrier, de façon à ce qu’il y ait une grille commune pour l’ensemble des per- sonnels et indépendante des Centres dans lesquels ces personnels travaillaient. Ce résultat a été obte- nu au début des années soixante (entre 1962 et 1965) : une grille nationale de classement en 4 caté- gories a été obtenue, avec des indices allant de 100 à 200, selon la qualification des agents.

D.P. — Votre engagement militant remonte-t-il à 1954 ?

J . - P. P. — Non, car à cette époque, j’ai été beaucoup pris par les études que je faisais en dehors de mon temps de travail. Pendant toute la période où j’ai suivi des cours aux Arts et Métiers, bien qu’étant engagé dans le syndicalisme, j’ai peu milité, restant un simple observateur. Il me paraissait normal, pour- tant, d'être organisé pour être informé de ce qui se passait et participer à la vie sociale de l'entrepri- se dans laquelle je me trouvais. Je n’ai vraiment commencé à prendre des responsabilités syndicales qu’au début des années soixante.

Les grands mouvements qui ont eu lieu pour harmoniser les salaires de base et les horaires des ouvriers se sont déroulés sous l'œil inquiet des scientifiques qui craignaient pour leurs expérimentations, mais aussi souvent avec leur soutien ou leur neutralité bienveillante. Après l’obtention d’une grille nationa- le de classement du personnel ouvrier et la réduction du temps de travail (15), les actions ont port é , d’une part, sur l’alignement des catégories des chercheurs sur celles de l’enseignement supérieur ( 1 6 ) et, d’autre part, sur l’application aux contractuels du statut de leurs homologues du CNRS (17). La phase suivante a été l’intégration dans le cadre des contractuels du personnel ouvrier qui se tro u v a i t e n c o re rémunéré sur des bases horaires, avec des assimilations aux conventions collectives. Les actions revendicatives successives ont débouché, pour 200 d’entre eux, en 1970 et, pour tous les autres, en 1 9 7 4 (18). Évidemment, l’accroissement brutal du corps des contractuels a engendré des pro b l è m e s administratifs nouveaux qu'il a fallu régler, la gestion des ouvriers étant prise en charge jusque là par les Centres. Après une phase de centralisation, on est revenu aujourd'hui à une gestion décentralisée.

Il ne restait plus ensuite qu’une étape logique que l’on considérait alors comme assez irréaliste : la titularisation du personnel contractuel. Seul, le personnel scientifique était à l’INRA constitué de titu- laires, à la différence de leurs collègues du CNRS qui n’étaient que contractuels. La titularisation dans le domaine de la recherche publique apparaissait alors plutôt une exception. Il a fallu l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, pour que cette revendication qui était toujours formulée dans nos Congrès soit enfin retenue. La porte des ministères est restée entrebâillée quelques mois, temps qui a été mis à profit pour obtenir une consolidation des statuts des personnels de la recherche.

Aujourd’hui, l’ensemble du personnel de l’INRA, comme celui de tous les autres organismes publics de recherche, se trouve sur un cadre titulaire comparable, ce qui facilite notamment les passages d’un organisme à un autre, sans poser de problèmes au niveau de la reconstitution des carrières (19).

D.P. — Certains Centres de recherche ont-ils été dans la lutte plus actifs que d'autres ?

J . - P. P. — Les centres pilotes ont été, dès le départ, Versailles et Avignon, puis plus tardivement Bordeaux, Montpellier et Dijon. C'était là, en effet, où les sections syndicales étaient les plus fortes et les mieux organisées. Par exemple, la moitié du personnel se trouvait syndiquée à la CGT à Avignon, où la vie syndicale (avec Henri Latterot et Roger Guennelon, alors secrétaires de la section) était très démo- cratisée et décentralisée.

D.P. — Les avantages obtenus par les organisations syndicales ont-ils eu, en contrepartie, certains inconvénients ?

Références

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