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Les enfers de Servius : questions de topographie.
Florian Barrière
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Florian Barrière. Les enfers de Servius : questions de topographie.. Fragments d’érudition. Servius et le savoir antique., Apr 2014, Lyon, France. p. 223-237. �hal-01419013�
Les enfers de Servius : questions de topographie.
Parmi les nombreux objets de l'érudition de Servius, les questions se rapportant à la religion romaine évoquée par Virgile occupent une place d'importance comme le montreront sans nul doute plusieurs communications que nous entendrons au cours de ce colloque. Le sujet qui m'intéresse dans le cadre de cette étude touche à la représentation des Enfers dans les commentaires de Servius. Il n'y a rien de surprenant de voir le grammairien évoquer les Enfers quand on sait que l'œuvre de Virgile contient plusieurs évocations des enfers, notamment à travers la catabase d'Enée
1mais aussi celle d'Orphée
2. Ces différents passages sont toujours commentés par Servius et il sera intéressant, dans cette étude, de comparer le propos de Servius à celui de Virgile afin de montrer que le commentateur s'affranchit bien souvent de la représentation virgilienne de l'au-delà en ajoutant des détails absents des poèmes de Virgile ou en déformant même le texte qu'il commente. La question des Enfers dans la religion romaine est particulièrement vaste, depuis les légendes qui y sont attachées jusqu'aux développements philosophiques à propos du devenir de l'âme. Servius, dans son commentaire aux œuvres de Virgile, évoque chacun de ces aspects mais, dans le cadre cette communication, je ne concentrerai mes analyses que sur les questions de topographie infernale. Il s'agit, en effet, d'un thème particulièrement important dont on distinguera deux principaux aspects : la géographie infernale permet ainsi d'aborder les interrogations sur l'emplacement des Enfers mais aussi celles portant sur l'organisation interne des Enfers.Je laisserai de côté ici les commentaires de Servius dans lesquels les lieux infernaux sont seulement mentionnés sans plus de détail
3. Enfin, la question des sources de Servius dans les différentes notes traitant de la religion ne sera pas évoquée de manière systématique dans cette étude : les sources du grammairien ont souvent déjà été identifiées par la critique récente
4. Pour présenter la façon dont l'érudition de Servius se manifeste à propos de la topographie infernale, j'étudierai d'abord brièvement la représentation des Enfers virgiliens avant de me concentrer sur les remarques serviennes sur l'emplacement des Enfers. Enfin, c'est l'organisation interne du monde infernal selon Servius qui sera l'objet de mon attention.
I Les Enfers de Virgile.
1Enéide, 6, 264-898.
2Géorgiques, 4,467-506.
3 C'est le cas par exemple des passages suivants : ad En., 6, 107 ; 6, 132 ; 6, 135 ; 6, 265.
4 Cf. notamment l'introduction et l'appareil de note dans l'édition d'E. Jeunet-Mancy 2012 ainsi que la monographie d'A. Pelizzari 2003.
Tout d'abord, pour mieux saisir l'apport du commentaire de Servius, il est nécessaire de résumer brièvement la représentation des Enfers dans les poèmes de Virgile. Il convient de noter d'emblée que le tableau virgilien du monde infernal est tout à fait original et combine, comme l'a montré R. Schilling
5, des éléments traditionnels et des innovations. En outre, l'au- delà virgilien n'est pas toujours un univers cohérent : il varie en raison de l'emploi imagé de certains termes de la géographie infernale
6mais aussi en raison de l'existence de différents poèmes dans lesquels les Enfers sont décrits.
Dans l'ensemble, Virgile ne donne guère d'éléments permettant de situer géographiquement les Enfers dans l'univers. Le poète évoque trois lieux différents où il place l'entrée du monde infernal. Le plus célèbre est sans nul doute l'entrée empruntée par Enée dans sa catabase, près du lac Averne où se trouve l'antre de la Sibylle. Le lieu est d'abord mentionné par la Sibylle (facilisdescensusAuerno
7) avant d'être décrit par le poète
8. Cependant, au sein même de l'Enéide, Virgile parle d'une autre entrée des Enfers : le passage se situe au livre 7 à propos de la furie Allecto. Le poète écrit ainsi :
Est locus Italiae medio submontibusaltis, nobilis et famamultismemoratus in oris, Ampsanctiualles [...].
Hic specushorrendum et saeuispiraculaDitis monstrantur...
9Bien qu’il ne soit pas tout à fait certain que Virgile parle de l'entrée des Enfers, il convient de souligner un léger déplacement des Enfers depuis le lac Averne jusqu'au centre de l'Italie. Ces deux emplacements géographiques restent néanmoins proches et tendent à placer les Enfers virgiliens en Campanie. En revanche, dans les Géorgiques, le poète situe en un tout autre lieu l'accès aux Enfers : dans le récit de la légende d'Orphée et d'Eurydice, c'est le cap Ténare qui est mentionné par Virgile :
Taenariasetiamfauces, altaostiaDitis, etcaligantemnigraformidinelucum
5 Cf. Schilling 1980, p. 196.
6 C'est par exemple le cas du terme Auernien G., 4, 493 pour désigner non le lac Averne mais les Enfers tout entiers.
7En. 6, 126 « Il est facile de descendre en l'Averne ».
8En. 6, 237 sq.
9En. 6, 562-565 ; 568-569 « Au centre de l'Italie, sous de hautes montagnes, il est un lieu célèbre et dont la renommée a porté le nom en bien des pays, la vallée d'Ampsanctus [...]. On montre là une caverne pleine d'horreur, les soupiraux de l'implacable Dis. »
ingressus...
10L'emplacement des Enfers virgiliens varie donc : ils sont en Italie pour l'épopée romaine d'Enée mais en Grèce pour la légende du poète grec, Orphée. Par ailleurs, au-delà des variations sur le lieu de l'entrée des Enfers, Virgile semble toujours présenter des Enfers souterrains. Pour preuve, dans les Géorgiques, il parle d'un chêne dont les racines sont si profondes qu'elles vont jusque dans le Tartare
11. Néanmoins, comme nous le verrons plus loin, la situation souterraine des Enfers reste une localisation ambigüe : en effet, les Enfers peuvent être à l'intérieur de la terre ou sous la sphère ou le disque de la terre. Selon E. de Saint-Denis, c'est cette dernière possibilité que Virgile retient vraisemblablement, à la suite d'Eratosthène notamment
12. Néanmoins, l'absence de détails donnés par le poète ne permet pas d'affirmer cela avec certitude. L'emplacement des Enfers virgiliens reste donc relativement incertain.
En ce qui concerne l'organisation interne du monde infernal, le poète est beaucoup plus précis. En effet, la catabase d'Enée lui fournit l'occasion de peindre un tableau complet des Enfers. En outre, puisque la description du royaume souterrain est faite au rythme de l'avancée d'Enée, le texte du livre 6 de l'Enéide nous donne une idée assez claire de la topographie infernale. Selon A. Cartault et F. Norwood
13, il est possible de distinguer trois zones dans les Enfers parcourus par Enée : le Styx
14, le Tartare
15et les Champs Elysées
16. Mais, au-delà de ces grands ensembles, il est possible de distinguer un plus grand nombre de régions : en effet, la traversée du Styx permet à Enée de voir différents groupes de personnes auxquels une zone des Enfers semble à chaque fois réservée :
Continuo auditaeuocesuagitus et ingens infantumqueanimaeflentes in limine primo quosdulcisuitaeexsortis et ab ubereraptos abstulitatra dies et funeremersitacerbo.
430 Hosiuxtafalsodamnaticriminemortis ;
10G. 4, 467-469 « Il pénétra même dans les gorges du Ténare, profonde entrée de Dis, et dans le bois enténébré de noire épouvante. »
11G., 2, 291-292 : aesculusimprimisquae, quantum uertice ad auras | aetherias, tantumradice in Tartara tendit.
« le chêne surtout, dont la racine pénètre jusqu'au Tartare aussi bas que son faîte monte haut vers les brises éthérées. »
12 Cf. Saint-Denis 1960, n. à G. 1, 243, p. 85.
13Cartault 1926, p. 461-490 et Norwood 1954, p. 17.
14En. 6, 426-547.
15En. 6, 562-627.
16En. 6, 637-887.
[...]
Proxima deindetenentmaestiloca, qui sibiletum 435 insontespeperere manu lucemqueperosi
proiecere animas. Quamuellentaethere in alto nunc et pauperiem et durosperferrelabores!
Fas obstat, tristisque palus inamabilisundae alligat et nouies Styx interfusacoercet.
440 Nec proculhincpartemfusimonstrantur in omnem lugentescampi ; sic illos nomine dicunt.
Hic quosdurusamorcrudelitabeperedit secreti celant calles...
17« Tout de suite, on entend des voix, un immense vagissement, des âmes de nouveau- nés qui pleurent : au premier seuil de l'âge, exclus de la douceur de vivre, à la mamelle ravis, un jour sombre les emporta, disparus avant la saison dans la tombe. Près d'eux, ceux qui furent condamnés à mort sur une fausse accusation ; [...] Toutes proches, des ombres accablées : ceux qui, sans être coupables de quelque crime, se sont eux-mêmes donné la mort ; ayant détesté la lumière, ils ont rejeté le souffle de la vie. Qu'ils voudraient là haut dans l'éther souffrir maintenant et pauvreté et durs labeurs ! L'ordre des dieux s'y oppose, le triste palus de l'onde qu'on ne saurait aimer les lie et les replis du Styx les enserrent neuf fois.
Non loin se découvrent, en tous sens étendus, les Champs des Pleurs ; ainsi les nomme-t-on. Là ceux que le dur amour a consumés en cruelles langueurs trouvent asile sur des sentiers secrets... »
Quatre groupes de personnes sont donc distingués par Enée : les nouveau-nés, les condamnés à mort par erreur, ceux qui se sont suicidés et enfin ceux qui sont morts d'amour.
Ces différents groupes occupent des lieux bien distincts : le poète souligne, en effet, de façon systématique, le changement de lieu : hosiuxta(v. 430), proximaloca(v. 434), nec proculhinc(v. 440).En outre, pour poursuivre le relevé des éléments topographiques, il convient de souligner que Virgile fait allusion aux neuf replis du Styx : les replis du fleuve entourent sans doute l'ensemble des Enfers et non seulement la zone des suicidés
18. Aux
17En. 6, 426-443.
18 Cf. G. 4, 480 qui va dans le sens de cette interprétation.
quatre groupesdistingués dans ce premier passage, il faut ajouter celui qu'Enée voit dans la dernière zone du Styx, celle occupée par des héros :
Iamquearuatenebant
ultima, quaebellaclarisecretafrequentant.
19Là encore, le changement de lieu est clairement noté par le poète grâce à l'expression ultimaarua dont le sens est topographique et non chronologique comme le souligne Servius
20. Il est donc possible de distinguer cinq zones dans le Styx des Enfers virgiliens. Après la traversée du Styx, Enée arrive à un carrefour, un biuium : à gauche se trouve le Tartare et à droite les Champs Elysées où il pénètrera ensuite
21:
RespicitAeneas subito et sub rupe sinistra moenialatauidettriplicicircumdatamuro, quaerapidusflammisambittorrentibusamnis, TartareusPhlegethon, torquetquesonantiasaxa.
22De toute cette description du monde infernal, on peut déduire que les Enfers virgiliens sont composés de sept zones : les cinq premières se succèdent les unes aux autres sur la route qui même à un biuiumqui débouche sur les deux dernières régions, le Tartare et les Champs Elysées. Cette organisation signifie que Virgile situe les Champs Elysées dans les Enfers souterrains, à la différence notamment de Platon qui place le séjour des élus dans le ciel
23.
Pour conclure sur la représentation du monde infernal chez Virgile, il est important de souligner que l'on est en présence d'un tableau relativement précis de l'organisation topographique du royaume souterrain. En revanche, le poète ne semble pas s'intéresser particulièrement à la question de l'emplacement des Enfers dans l'univers. Cette toile de fond virgilienne étant présentée, il convient désormais de nous concentrer sur les commentaires de Servius pour tenter de voir s'ils redoublent, complètent ou déforment le tableau des Enfers présent dans l'Enéide et les Géorgiques.
19En. 6, 477-478 « Déjà ils atteignaient les cantons extrêmes que hantent, à l'écart, les héros de la guerre. »
20ad En. 6, 477.
21En. 6, 637 sq.
22En. 6, 548-551 « Enée regarde attentivement et soudain à gauche, au pied d'un rocher, il voit un vaste palais gardé d'un triple mur ; à l'entour, le fleuve du Tartare, fleuve dévorant, torrent de flammes, le Phlégéthon, roulant des rocs retentissants. »
23 Cf. à ce propos Schilling 1980, p. 203 qui cite Platon, Phèdre 249 A et Rep. 614 C-615 A. La description des Champs Elysées chez Virgile s'apparente à celle que l'on trouve dans la tradition orphique : cfNorlin 1908, p. 94 sq.
II L'emplacement des Enfers selon Servius.
Pour développer mes analyses sur les commentaires de Servius, je suivrai le même plan que celui qui a été suivi pour résumer la représentation des Enfers chez Virgile.
J'évoquerai donc d'abord la question de l'emplacement des Enfers en commençant par le lieu de leur entrée. Dans ses poèmes, Virgile évoquait trois possibilités : le lac Averne, la vallée d'Ampsanctus et le cap Ténare. Chacune de ces possibilités se retrouve chez Servius. L'entrée des Enfers est ainsi située entre le lac Lucrin et le lac Averne dans la note à l'Enéide, 3, 386 :
INFERNIQVE LACVS Lucrinum et Auernumdicit, inter quos est spelunca, per quam ad inferosdescendebatur; undeeos dixit infernos.24
En revanche, dans la note à l'Enéide, 7, 563, Servius place l'accès aux enfers dans la vallée d'Ampsanctus :
ITALIAE MEDIO hunc locum umbilicumItaliaechorographidicunt.[...] habetaquas sulphureas, ideograuiores, quiaambitursiluis.Ideoautemibiaditusessediciturinferorum, quod grauis odor iuxtaaccedentesnecat [...].25
Là où Virgile ne parlait que de « soupirail des enfers » pour évoquer la vallée d'Ampsanctus, entretenant ainsi un doute sur la présence d'une entrée en un tel lieu, Servius signale explicitement que ce lieu est considéré comme un accès vers le monde infernal (aditus). Enfin, le grammairien évoque aussi le cap Ténare dans son commentaire aux Géorgiques, 4, 466 :
TAENARIAS ETIAM FAVCES TaenarusLaconicaepromuntorium est circa finemMaleae, ubiinferorumdicitur esse descensus26.
Cependant, si Servius mentionne bien trois entrées pour les Enfers, toutes ne sont pas présentées sur un pied d'égalité par le grammairien. Celui-ci semble privilégier une situation campanienne pour les Enfers :
Quamquamfingatur in extrema Oceani parte Vlixes fuisse: quod et ipseHomerusfalsum esse ostendit ex qualitatelocorum, quaecommemorat, et ex temporenauigationis; dicitenimeum a
24ad En. 3, 386 « ET LES LACS INFERNAUX : il parle du Lucrin et de l'Averne, entre lesquels se trouve une grotte par laquelle on descendait aux Enfers ; c'est pourquoi il dit qu'ils sont infernaux. ». Pour l'entrée des Enfers près du lac Averne, cf. aussi ad En. 4, 512 et 6, 126.
25ad En. 7, 563 « AU MILIEU DE L'ITALIE : les chorographes disent que ce lieu est le nombril de l'Italie. [...] Il contient des eaux riches en soufre, donc nauséabondes, parce qu'il est entouré de forêt. On dit qu'il y a là une entrée des Enfers parce que l'odeur nauséabonde tue ceux qui s'en approchent [...] »
26ad G. 4, 466 « MÊME DANS LES GORGES DU TÉNARE : le Ténare est un promontoire de Laconie près du cap de Malée, où l'on dit qu'il y a une descente vers les Enfers ».
Circeunamnoctemnauigasse et ad locumuenisse, in quo haec sacra perfecit: quod de Oceano non procedit, de Campaniamanifestissimum est.27
Servius critique la cohérence du texte homérique dans lequel les Champs Elysées se situent aux confins de l'Océan : il montre ainsi que, somme toute, Homère et Virgile s'accordent sur une même entrée des Enfers, placée en Campanie. La question de l'accès des Enfers intéresse donc Servius dans son commentaire : il ne la traite, néanmoins, qu'en faisant appel à des sources poétiques, Virgile et Homère. En outre, sa critique du texte homérique procède uniquement d'un examen de la cohérence interne du poème d'Homère : Servius n'exploite donc pas de source extérieure à la poésie grecque ou latine pour discuter de la situation géographique de l'entrée des Enfers.
Il en est tout à fait autrement en ce qui concerne la place occupée par les Enfers dans l'univers.
Cette question est évoquée dans quatre notes différentes par le grammairien qui la rattache parfois aux interrogations sur l'entrée des Enfers28. Les Enfers chez Virgile apparaissaient comme principalement souterrains : on y accède en allant sous terre, et ce quelle que soit l'entrée (Averne, Ampsanctus ou Ténare)29. Servius considère que la situation souterraine des Enfers peut être expliquée par deux hypothèses : ou bien les Enfers se trouvent au centre de la terre, ou bien ils se trouvent sous la terre elle-même. Si l'on excepte le commentaire ad En. 6, 140 où l'hypothèse d'un monde infernal au centre de la terre n'est qu'illustrée par une citation de Juvénal, il faut souligner que cette question suscite de longs développements de la part du grammairien. Les commentaires à l'Enéide, 6, 127 et 6, 532 évoquent les deux hypothèses mais en n'en développant véritablement qu'une seule : ainsi la note ad En. 6, 127 discute de la possibilité d'un monde infernal au centre de la terre tandis que celle ad En. 6, 532 est consacrée à la théorie selon laquelle les Enfers se situent sous la terre :
NOCTES ATQVE DIES PATET ATRI IANVA DITIS id est omni temporehomines in fataconcedunt.
27ad En. 6, 107 « Bien qu'on imagine qu'Ulysse était aux confins de l'Océan, Homère lui-même, par la nature des lieux qu'il mentionne et la durée du voyage, prouve que c'est faux ; il dit, en effet, qu'il a navigué une seule nuit depuis l'île de Circé pour arriver là où il accomplit ces cérémonies sacrées : il ne s'agit donc pas de l'Océan, c'est impossible, mais très clairement de la Campanie. »
28 C'est notamment le cas dans le commentaire ad En. 6, 107 cité plus haut : chez Homère, l'entrée des Enfers située aux confins de l'Océan signifie également que les Enfers sont aux confins de la terre (Homère, Od. 4, 563 : πείραηα γαίης). A ce propos, cf. Cousin 2008, p. 49-52. Les autres notes traitant de l'emplacement des Enfers sont les suivantes : ad En. 6, 127 ; 6, 140 ; 6, 532.
29 Cela reste vrai dans le cas d'une entrée aux Enfers aux confins de l'Océan : le monde infernal est également souterrain chez Homère (cf. Cousin 2002).
Et hoc poetice: namLucretius ex maiore parte et aliiintegredocent inferorumregnanec essequidem posse:
Et hoc poetice: namLucretius ex maiore parte ab integrodocetinferorumregnanec essequidem posse:
namlocumipsorum quem possumusdicere, cum sub terris esse dicantur antipodes?
In media uero terra eos esse In medio ueroterraeeos esse
nec soliditaspatitur, nec κένηρονterrae: quae si in medio mundi est, tantaeius esse profunditas non potest, ut medio sui habeatinferos, in quibus esse diciturTartarus, de quo legiturbis patet in praecepstantumtenditquesubumbras, quantus ad aetherium caelisuspectusOlympum. Ergo hancterram in qua uiuimusinferos esse uoluerunt, quia est omnium circuloruminfima, planetarumscilicetseptem, Saturni, Iouis, Martis, Solis,
Veneris, Mercurii, Lunae, et duorummagnorum. Hinc est quod habemuset nouies Styx interfusacoercet : namnouemcirculiscingitur terra. Ergo omniaquae de inferisfinguntur, suis locis hic esse comprobauimus...
« NOCTES ATQVE DIES PATET ATRI IANVA DITIS : c'est-à-dire que les hommes peuvent mourir à tout moment.
C'est de la poésie, car Lucrèce, en grande partie, et d'autres, de façon complète, enseignent l'impossibilité radicale de l'existence des Enfers ;
C'est de la poésie, car Lucrèce, en grande partie, enseigne l'impossibilité radicale de l'existence des Enfers ;
car quel emplacement pouvons-nous leur attribuer, puisque sous la terre, il y a, dit-on, les antipodes ?
Quant à les situer au centre de la terre,
Quant à les situer au centre de la terre,
ni la densité, ni la position de kentron("centre") de la terre ne le permettent : s'il est
vrai qu'elle est au centre du monde, elle ne peut avoir une profondeur suffisante pour
renfermer en son centre les Enfers, où se situe, dit-on, le Tartare, au sujet duquel on
lit : "il s'ouvre vers l'abîme et s'étend sous les ombres avec une profondeur qui est le
double de la hauteur du ciel jusqu'à l'Olympe éthéré". On a donc voulu que les Enfers,
ce soit la terre sur laquelle nous vivons, parce qu'elle occupe la position la plus basse
de tous les cercles, je veux dire des cercles des sept planètes - Saturne, Jupiter, Mars,
le Soleil, Vénus, Mercure et la Lune - et des deux grands cercles. C'est pourquoi nous
trouvons : "et neuf fois les flots du Styx les enserrent" : en effet, la terre est entourée
de neuf cercles. Toutes les fictions concernant les Enfers, nous avons affirmé que c'est ici, sur terre, qu'elles se déroulent... »
30PELAGINE VENIS ERRORIBVS ACTVS? non adinferos, sed ad locum in quo inferorumdescensus est, id est ad Auernum, si intra terramsuntinferi.Aliialtius intellegunt : qui sub terra esse inferosuoluntsecundumchorographos et geometras, qui dicuntterramζθαιροειδῆ esse, quae aqua et aeresustentatur.Quod si est, ad antipodes potestnauigationeperueniri, qui quantum ad nos spectat, inferisunt, sicut nos illis.Hinc est quod terram esse inferosdicimus, quamquamilludsit, quianouem cingiturcirculis.Tiberianusetiaminducitepistolamuentoallatam ab antipodibus, quae habet :superiinferissalutem...
« PELAGINE VENIS ERRORIBVS ACTVS ? : non pas aux Enfers, mais à l'endroit où il est descendu aux Enfers, c'est-à-dire l'Averne, s'il est vrai que les Enfers sont au cœur de la terre. D'autres réfléchissent davantage, qui veulent que les Enfers se situent au-dessous de la terre, suivant les chorographes et les géomètres qui disent que la terre, maintenue en équilibre par l'eau et l'air, est sphairoeidê("sphérique). Si c'est le cas, on peut parvenir par mer aux antipodes, qui, pour nous, sont en-dessous, comme nous le sommes pour eux. Par conséquent, nous disons que les Enfers, c'est la terre, parce que, quoi qu'il en soit, elle est entourée de neuf cercles. Tibérianus allègue même une lettre amenée des antipodes par le vent et qui porte : "les hommes d'en haut saluent les hommes d'en bas"... »
31Ces deux passages ont, tout d'abord, en commun la référence à des théories soutenues par d'autres personnes que Servius. D'un côté, l'idée que les Enfers sont au centre de la terre est assumée par les poètes (poeticeen 6, 127 ; citation de Juvénal en 6, 140), de l'autre, l'hypothèse selon laquelle les Enfers sont sous la terre est défendue par les chorographes et les géomètres qui réfléchissent davantage (aliialtiusintellegunt... secundumchorographos et geometrasen 6, 532)
32. Ces hypothèses sont toutes deux rejetées par Servius : pour réfuter l'idée selon laquelle les Enfers sont au cœur de la terre, il a recours à Lucrèce qui lui fournit le principal argument : si la terre est déjà au centre de l'univers (si in medio mundi esten 6, 127), rien ne peut être en son centre. Cet argument n'est pas propre à Lucrèce : son origine remonte
30ad En. 6, 127.
31ad En. 6, 532.
32 A propos des sources de Servius en matière de géographie, cf. Jeunet-Mancy 2012, p. LXXXVIII-LXXXIX.
sans doute à Anaximandre, se retrouve chez Cicéron puis chez Macrobe dans le Commentaire au songe de Scipion
33. En outre, Servius invoque la question de la densité de la terre : la terre étant solide et pleine, il ne peut y avoir un monde infernal en son centre. L'autre hypothèse, celle qui suppose que les Enfers sont sous la terre, est réfutée d'une façon moins claire. Le raisonnement est résumé en 6, 127 : namlocumipsorum quem possumusdicere, cum sub terris esse dicantur antipodes?. Les Enfers ne peuvent se situer sous la terre puisque, sous la terre, se trouvent les antipodes. Pour preuve de cette affirmation en 6, 532, Servius cite le texte d'une lettre dont parle Tibérianus et qui viendrait précisément des antipodes. Servius ne conteste pas l'existence même des antipodes, comme on le voit dans le commentaire ad En. 6, 532 où il développe les arguments des chorographes et des géomètres
34, mais il refuse d'y situer les Enfers. Le grammairien propose donc une troisième hypothèse pour l'emplacement des Enfers à laquelle il souscrit : les Enfers seraient sur la terre elle-même (Ergo hancterram in qua uiuimusinferos esse uoluerunten 6, 127 ; Hinc est quod terram esse inferosdicimus en 6, 532). Son argument provient du fait que les Enfers sont censés être entourés de neuf cercles (c'est ce que symbolisent les neuf replis du Styx). Or, il voit cette même organisation dans l'univers : la terre serait au centre et serait entourée de neuf cercles (quia nouemcingiturcirculis en 6, 532), ceux des sept planètes ainsi que deux grands cercles (duorummagnorum<circulorum> en 6, 127). Comme l'a bien montré E. Jeunet-Mancy
35, il est difficile de comprendre ce que Servius désigne par ces deux cercles : il pourrait s'agir de cercles liés à la trajectoire du soleil, ou bien de cercles traversés par l'âme avant de s'incarner dans un corps terrestre. Au-delà de cette question, il convient de souligner l'intérêt de la théorie de Servius : s'il ne s'agit pas d'une théorie personnelle (il l'introduit en 6, 127 par le verbe uoluerunt), il n'en reste pas moins que cette hypothèse demeure particulièrement originale lorsqu'on la rapporte au texte de Virgile. Les Enfers virgiliens sont un monde bien à part, auquel Enée ne peut accéder que grâce à un grand nombre de rituels. Il est tout à fait paradoxal de voir le grammairien situer ce monde inaccessible sur la terre même. La conséquence de l'affirmation selon laquelle les Enfers sont sur terre est que Servius suppose, sans doute, que les supplices infernaux doivent être compris comme des références aux passions et aux désirs qui peuvent véritablement transformer la vie humaine en "Enfer"
36. Le grammairien cherche donc à rationnaliser les Enfers des poètes : si ceux-ci ont leur entrée en
33 Cf. la présentation de ces sources par Jeunet-Mancy 2012, p. XCIV.
34 Ce faisant, Servius s'oppose aux penseurs chrétiens de la même époque : cf. Augustin, Cité de Dieu, XVI, 9 cité par Jeunet-Mancy 2012, p. LXXXVII.
35 Jeunet-Mancy 2012, p. XCV-XCIX.
36 Servius n'est pas le seul à soutenir cette théorie que l'on retrouve également chez Macrobe, Commentaire au songe de Scipion, 1, 10 sq. Cf. de Ley 1967, p. 193-194 et 201 sq.
Campanie, il n'en reste pas moins que les Enfers ne peuvent pas être souterrains, qu'ils soient au centre de la terre ou réellement sous la terre, c'est-à-dire aux antipodes. La seule possibilité aux yeux de Servius reste que les Enfers soient la terre et d'admettre par conséquent que ce qui se déroule aux Enfers se déroule en réalité sur terre (Ergo omniaquae de inferisfinguntur, suis locis hic esse comprobauimus en 6, 127). La position de Servius revient donc à s'éloigner des théories des poètes, des chorographes et des géomètres pour forger une hypothèse à l'aide d'une théorie astronomique sur les cercles de l'univers, théorie qui prend sa source chez les philosophes présocratiques
37. Ce faisant, le grammairien en vient à épouser des thèses platoniciennes et déclare même que les Enfers sont une représentation de ce qu'est l'âme enfermée dans un corps
38.
III L'organisation des Enfers selon Servius
Pour achever notre étude sur le traitement des Enfers dans les commentaires de Servius, il convient d'examiner la manière dont le grammairien considère la géographie infernale issue de l'œuvre de Virgile. Les questions liées à l’organisation interne des Enfers chez Servius peuvent être regroupées autour de trois thématiques : la division en plusieurs zones, la symbolique du chiffre neuf et la place des Champs Elysées.
Tout d’abord, il nous faut nous intéresser à l’existence de différentes zones dans le monde infernal. Cette question est abordée par le grammairien dans quatre commentaires
39. Plusieurs de ces commentaires présentent un modèle différent que Servius semble vouloir concilier. En premier lieu, la logique qui domine la géographie infernale est celle de la profondeur : en effet, certains lieux infernaux sont décrits en mentionnant leur profondeur dans les Enfers. Ainsi, dans le commentaire à l’Enéide, 4, 510, Servius écrit :
EREBVM : inferorumprofunditatem40
L’Érèbe est ainsi décrit par sa profondeur, ce qui suppose que les lieux qui composent les Enfers sont à une profondeur diverse. Cette organisation est plus claire encore lorsque Servius parle du Tartare :
37 Sur ces sources, cf. la note d'Armisen-Marchetti à Macrobe, I, p. 200, n. 478 où elle cite notamment Parménide, Anaximandre, Anaxagore et Empédocle.
38ad En. 6, 477 Nam inferi, utdiximus supra, humanam continent vitam, hoc estanimam in corporeconstitutam.
« C'est que les Enfers, comme nous l'avons dit plus haut, renferment la vie humaine, c'est-à-dire l'âme placée dans un corps ».
39ad En. 4, 510 ; 6, 426 ; 6, 477 ; 6, 578.
40ad En. 4, 510 : « EREBVM : la profondeur des Enfers »
BIS PATET IN PRAECEPS [...] Hoc autemdicit : Tartarusipse bis tantum in praecepspatet et tenditsubumbrasquantus est suspectus, id est altitudo, ad Olympumaetherium.
« BIS PATET IN PRAECEPS [...] Voici ce qui est dit : le Tartare lui-même s’ouvre vers l’abîme et s’étend sous les ombres avec une profondeur qui est le double de celle que mesure notre regard jusqu’à l’Olympe éthéré, c’est-à-dire <le double> de la hauteur <jusqu’à l’Olympe>. »
41Servius reprend ici les éléments géographiques présents dans le texte de Virgile : le Tartare est le lieu le plus profond des Enfers, plus profondément enfoui sous la terre que le ciel est haut. Cette organisation verticale est héritée des Enfers grecs tels qu’ils sont décrits chez Homère et Hésiode, dans lesquels le Tartare se situe sous l’Hadès, lui-même placé sous la terre
42. Outre cette géographie verticale, le grammairien fait apparaître une organisation des Enfers en différents cercles :
CONTINVO AVDITAE VOCES nouemcirculisinfericincti esse dicuntur, quos nunc exequitur.Nam primumdicit animas infantumtenere, secundumeorum qui sibi per simplicitatemadessenequiuerunt, tertiumeorum qui euitantesaerumnas se necarunt, quartumeorum qui amarunt, quintumuirorumfortium esse dicit, sextumnocentes tenent qui puniuntur a iudicibus, in septimo animaepurgantur, in octauosuntanimae itapurgatae,
utredeant utredeant in corpora
in nono, ut iam non redeant, scilicet campus Elysius.
« CONTINVO AVDITAE VOCES : les Enfers sont présentés comme entourés de neuf cercles qu'il va énumérer. Il dit ainsi que le premier est occupé par les âmes des nouveaux-nés ; le deuxième, par les âmes de ceux à qui la droiture n'a pu être d'aucun secours ; le troisième, par les âmes de ceux qui se sont donné la mort pour échapper à leurs souffrances ; le quatrième, par les âmes de ceux qui ont aimé ; le cinquième, il dit que c'est celui des héros valeureux ; les criminels punis par des juges occupent le sixième ; dans le septième, les âmes sont purifiées ; dans le huitième se trouvent les âmes qui ont été purifiées
41ad En. 6, 578.
42 Cf. Homère, Il. VIII, 13-16 ; Hésiode, Th. 720-725.
mais qui doivent revenir ; mais qui doivent revenir dans un corps ; dans le neuvième, les âmes qui ont été purifiées, mais qui ne doivent plus revenir, ce sont les Champs Elysées. »
43Le grammairien distingue ainsi neuf zones, là où Virgile ne décrivait explicitement que sept zones comme nous l’avons montré précédemment. En effet, les septième et huitième cercles ne sont pas traversés par Enée lors de son parcours infernal qui le mène aux portes du Tartare et dans les Champs Elysées. Ces deux zones, celle dans laquelle les âmes sont purifiées et celle dans laquelle se trouvent les âmes qui viennent d’être purifiées, doivent être déduites du discours d’Anchise où le personnage évoque la purification des âmes et le statut particulier de certaines âmes qui ne sont pas destinées à rester dans les Champs Elysées
44. Ces deux zones se situent vraisemblablement dans les Champs Elysées mêmes, comme le souligne G.
Norlin
45, en conformité avec les doctrines orphiques, dans lesquelles il s’agit d’une forme de purgatoire.La mention de ces deux zones permet à Servius d’évoquer neuf cercles : l’existence de neuf régions correspond à la symbolique traditionnellement attachée au monde infernal qui doit être entouré des neufs replis du Styx. Le chiffre neuf est également constitutif des Enfers d’Hésiode chez qui le ciel est séparé de la terre par une distance correspondant à neuf jours de chute, de même que le Tartare se situe à une distance de neuf jours de chute sous la terre
46. Ce chiffre neuf symbolise la perfection chez les Anciens et est fréquemment employé pour évoquer la constitution du monde, comme le souligne déjà Martianus Capella
47. Enfin, il est intéressant de noter que les Enfers s’organisent en différents cercles selon Servius. L’idée d’une organisation en cercles concentriques (nouemcirculisinfericincti esse dicuntur) ne peut pas être déduite directement du texte de Virgile : c’est un ajout de Servius qui semble difficile à concilier avec la représentation virgilienne. En effet, il paraît délicat d’imaginer des Enfers composés de cercles concentriques dans lesquels se trouverait le biuiumqui met Enée face au Tartare et aux Champs Elysées. Servius commente précisément ce passage en écrivant :
ARVA TENEBANT VLTIMA atquimultaadhucsupersunt.Seddixit quantum ad Y pertinetlitteram ; in his enim quae dixitmixtasuntuirtutibusuitia, in his autem quae dicturusestnocentumpoenas a piorumsegregatmeritis.
43ad En.6, 426.
44En., 6, 739-751.
45Norlin 1908, p. 94-96
46 Hésiode, Th. 722-728.
47Martianus Capella, VII, 741.
« ARVA TENEBANT VLTIMA : et pourtant il reste encore de nombreuses
<régions>. Mais ses propos sont en rapport avec la lettre Y : dans les cercles dont il a parlé, les vices et les vertus sont mélangés, dans ceux dont il va parler, il distingue les châtiments des coupables et les récompenses des bons. »
48Le biuiumvirgilien est bien évoqué par Servius : il n’en fait pas, néanmoins, un véritable carrefour. En se contentant de parler d’une distinction entre les coupables et les bons, le grammairien ne place pas cette distinction sur un plan géographique et supprime la référence à un biuium physique pour le transformer en biuium symbolique. La mention de la lettre Y est directement inspirée de la doctrine pythagoricienne selon Servius ou plutôt de l’interprétation de la doctrine pythagoricienne dans le platonisme tardif de Numénius
49. Toujours est-il que dans les commentaires de Servius, la topographie infernale suit une triple structure : une organisation selon la profondeur, une organisation en cercles concentriques et une organisation respectant un biuiumsymbolique, permettant une séparation entre les bons et les coupables.
L’autre difficulté que semble présenter la représentation servienne des Enfers réside dans l’existence des neuf cercles infernaux. En effet, lorsque Servius établit que les Enfers sont nécessairement sur terre, il établit une identité entre les cercles infernaux et les cercles des planètes, désignés à chaque fois par le terme circulus
50. Néanmoins, il s’agit de deux modèles différents : d’une part, il faut considérer le fait que les enfers sont censés être entourés de plusieurs cercles qui sont soit les replis du Styx comme Virgile le rappelle dans le livre 6 de l’Enéide
51, soit les neuf fleuves des Enfers comme Servius le dit dans le commentaire à l’Enéide, 6, 705 :
Sane de hoc fluuioquaeritur a prudentioribus, utrum de illisnouemsit, quiambiunt inferos, an praeternouem.Et daturintellegi quod ab illisnouem, qui ambiuntinferos, separatussit : namqueuolunteum esse imaginemsenectutis.
« En tout cas, les spécialistes s'interrogent à propos de ce fleuve [le Léthé] : fait-il partie ou non de ces neuf fleuves qui entourent les Enfers ? Il nous est donné de
48ad En. 6, 477.
49 A ce sujet, cf. de Ley 1967, p. 194 sq et Jeunet-Mancy 2012, p. CXI sq.
50 Cf. En. 6, 426 et 6, 532.
51 Virgile, En. 6, 439. Cf. également Servius, ad En. 6, 127.
comprendre qu'il est distinct de ces neuf fleuves qui entourent les Enfers, car ils veulent qu'il soit la représentation de la vieillesse
52. »
D’autre part, les Enfers sont eux-mêmes constitués de neuf cercles, ceux que Servius a présentés dans la note à l’Enéide, 6, 426. Même si le grammairien n’évoque jamais les deux séries de cercles infernaux au même moment, leur coexistence n’est pas impossible. Le modèle des cercles entourant les Enfers, qu’il s’agisse de fleuves ou de planètes, permet d’évoquer l’emplacement du monde infernal tandis que le modèle des cercles constituant les Enfers rend compte de leur organisation. Il n’y a donc aucune contradiction entre les deux modèles présentés par Servius.
Enfin, la dernière question qu’il convient d’aborder à propos de la représentation des Enfers dans les commentaires de Servius touche à l’emplacement des Champs Elysées, une des neuf zones des Enfers tels qu’ils sont décrits dans la note à l’Enéide, 6, 426. Ce sujet est abordé à deux reprises par Servius, de façon complète dans le commentaire à l’Enéide, 5, 735 puis de manière plus brève dans la note à l’Enéide, 6, 640 :
PIORVM CONCILIA ELYSIVMQVE COLO elysium est ubipiorumanimae habitant post corporisanimaequediscretionem[...]. Ergo elysium
ἀπὸηῆςλύζεως ἀπὸ ηῆςλύζεως, ab absolutione
quodsecundumpoetas in medio inferorum est suis felicitatibus plenum, ut solemquesuum sua sideranorunt.Secundumphilosophoselysium est insulaefortunatae,
quas ait Sallustiusinclitas esse Homericarminibus,
quarumdescriptionemPorphyriuscommentatordicit esse sublatam: secundumtheologos circa lunaremcirculum, ubiiamaerpurior est: unde ait ipseVergiliusaeris in campis, item Lucanusnon illuc auro positi, nec ture sepultiperueniunt.
« PIORVM CONCILIA ELYSIVMQVE COLO : les Champs Elysées sont le lieu où résident les âmes des hommes pieux après la séparation de l'âme et du corps [...] Donc les Champs Elysées sont nommés
apotêslyseôs, apotêslyseôs, d'après la délivrance
eux qui, selon les poètes, sont au milieu des Enfers, emplis de félicité, comme quand il dit "ils ont leur propre soleil et leurs propres astres". Selon les philosophes, les Champs Elysées sont les Îles Fortunées dont Salluste dit qu'elles sont célèbres grâce
52ad En.6, 705.
aux poèmes d'Homère et dont la description a disparu selon le commentateur Porphyrius : selon les théologiens, ils sont près du cercle lunaire où l'air est déjà plus pur : c'est pourquoi Virgile lui-même dit "dans les plaines de l'air", et Lucain, de même, "ce n'est pas l'or d'une urne ni l'encens d'une sépulture qui les fait parvenir là- bas". »
53LARGIOR HIC CAMPOS AETHER non nostrolargior, sedquam est in cetera inferorum parte.Autreueralargior, si lunaremintellegiscirculum: nam, ut supra diximus, campiElysiiautapudinferossunt, aut in insulisfortunatis, aut in lunari circulo: Lucanusillicpostquam se luminevero induit.
« LARGIOR HIC CAMPOS AETHER : plus vaste non pas que le nôtre, mais que celui qui s'étend sur le reste des Enfers. Ou bien il est vraiment plus vaste <que le nôtre>, si on l'identifie avec le cercle lunaire, car comme nous l'avons dit plus haut, les Champs Elysées sont soit aux Enfers, soit dans les Îles Fortunées, soit dans le cercle lunaire ; Lucain "là, après s'être revêtu de la vraie lumière". »
54Servius souligne qu’il existe trois possibilités pour la place des Champs Elysées : ils se trouvent soit au milieu des Enfers, soit dans les Îles Fortunées, soit dans le cercle lunaire. Le grammairien attribue chacune des trois hypothèses à une source : l’inclusion des Champs Elysées dans les Enfers est le fait des poètes, et notamment de Virgile qu’il commente. C’est l’organisation que Servius lui-même a décrite lorsqu’il dépeint les neuf cercles concentriques du monde infernal
55. L’idée selon laquelle les Champs Elysées se situent aux Îles Fortunées est attribuée aux philosophes, mais tire son origine d’Homère d’après Servius. Cette hypothèse sort les Champs Elysées du monde infernal souterrain pour les situer aux confins de l’Océan. C’est une solution qui, au même titre que la suivante, sépare, sur le plan géographique, la destination des âmes des hommes bons de celle des autres âmes. En effet, la dernière hypothèse, celle prêtée aux théologiens, suppose que les Champs Elysées sont dans le cercle lunaire c’est-à-dire le cercle de la planète la plus proche de la terre
56. Là encore, les Champs Elysées sont séparés des Enfers qui se situent dans le cercle de la terre d’après Servius. La mention du cercle lunaire comme lieu de purification pour les âmes provient de la
53ad En.5, 735.
54ad En.6, 640.
55ad En.6, 426.
56ad En. 6, 127.
doctrine pythagoricienne comme le relève F. Cumont
57. En outre, cette dernière hypothèse reçoit également le soutien des poètes : le grammairien cite deux passages de Virgile et de Lucain dans lesquels les poètes semblent parler des Champs Elysées comme d’une demeure céleste. Même si Servius ne se prononce pas explicitement en faveur d’une des trois hypothèses, il me semble probable que ce soit la dernière qui reçoive davantage son adhésion.
En effet, c’est le cercle lunaire qui est surtout évoqué dans le commentaire à l’Enéide, 6, 640, à nouveau pour illustrer des propos de Virgile et de Lucain. En outre, la mention du cercle des planètes pour faire référence à un élément de topographie infernale rappelle la théorie défendue par Servius à propos de l’emplacement des Enfers dans le cercle de la terre. Il est donc vraisemblable que le grammairien préfère situer les Champs Elysées dans le cercle lunaire.
Pour conclure, Servius semble montrer un véritable intérêt pour la question des Enfers : il ne l’illustre pas seulement à l’aide du texte de Virgile. Bien au contraire, il confronte la vision virgilienne des Enfers à celle d’autres auteurs, poètes, philosophes ou théologiens qui viennent parfois appuyer la représentation virgilienne, parfois la contredire.
Le plus souvent, le grammairien ne formule pas de jugement de valeur sur les diverses hypothèses mais il demeure possible, lorsque l’on confronte les différents commentaires, de percevoir une préférence de Servius pour une certaine représentation du monde infernal.
Celle-ci fait appel à l’astronomie pour situer les Enfers non plus par rapport à la terre mais par rapport aux autres planètes : c’est la terre tout entière qui est assimilée aux Enfers, parce qu’elle est dans le cercle des planètes le plus bas. De même, la topographie infernale répond à une structure semblable, inspirée par les cercles des planètes. Cette organisation interne, qui découle du modèle virgilien, n’empêche pas le grammairien de s’en séparer pour traiter différemment les Champs Elysées : ceux-ci sont placés dans le cercle lunaire, donc hors des Enfers. Somme toute, l’influence de l’astronomie sur la représentation servienne des Enfers est importante et ce, qu’il s’agisse de l’emplacement ou de la structure du monde infernal.
Florian Barrière Université Grenoble Alpes LITT&ARTS-TRANSLATIO
57 Cumont 1922, p. 96-97.
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