À propos d’une épigramme d’Aratos sur Diotimos

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À propos d'une épigramme d'Aratos sur Diotimos

SCHUBERT, Paul

Abstract Tentative d'interprétation d'une épigramme hellénistique.

SCHUBERT, Paul. À propos d'une épigramme d'Aratos sur Diotimos. Hermès, 1999, vol. 127, p. 501-503

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A PROPOS D'UNE ÉPIGRAMME D' ARATOS SUR DIOTIMOS

Dans un ouvrage récemment publié, Alan CAMERON relève les difficultés que rencon- trent les interprètes modernes face aux épigrammes hellénistiques:»[ ... ] many epigrams imply a context (social, literary or historical) or presuppose a madel without which they are barely comprehensible«'. Ainsi, il nous manque souvent la clé nécessaire pour comprendre le sens d'une épigramme. Dans le cas de l'épigramme d' Aratos sur Diotimos (A.P. 11,437

=

Aratos 2 Gow/PAGE), à vouloir trop chercher la solution dans la première catégorie citée par CAMERON (le contexte social, littéraire ou historique), on a peut-être négligé la seconde possibilité d'explication (le modèle):

aiaÇro ~uhq..tov,

f.v rrÉ'tpatcrt K<i-ôT)'tat iapyapÉCùV 7tat<JlV

Pll'ta

Kat aÀ<pa ÀÉ'YCùV.

»Je plains Diotimos, qui, assis sur des rochers, enseigne l'alphabet aux enfants de Gargaréens.«

Le sens général de l'épigramme ne pose pas de problèmes majeurs. L'état de maître d'école, du point de vue d'un poète comme Aratos, peut être considéré comme une situation avilissante2. Gargara est une localité située sur la côte d'Asie Mineure, au pied du Mont Ida, lequel comporte un sommet appelé également Gargara3 . Le caractère rocheux de la région pourrait donc expliquer l'allusion aux rochers sur lesquels est assis Diotimos. Toutefois, sur le plan formel, ce type d'épigramme se rapproche du genre de l'épigramme funéraire4. L'expression Èv rrÈ'tpatcrt pourait renforcer cette impressi-

1 Callimachus and his Cri tics (Pri necton 1995) 77.

2 Cf. A. D. BooTH, Sorne Suspect Schoolmasters, Florilegium 3 (1981) 1-20, en particulier 6; CAMERON, op. cit., 6.

3 Cf. A. S. F. Gow/D. L. PAGE, The Grcck Anthology: Hellenistic Epigrams II (Cambridge 1965), 106-107. Selon Stéphane de Byzance, Ethnica p. 198 (MEINEKE), qui cite l'épigramme, Gargara se trouverait au sommet de 1 'Ida: rapyapa, rtÜÀtç t~ç Tproaooç Èrtt

-cft

aKp<;t 'tilç "lol)ç, llal..atyapyapoç KaÀOWÉVT\ KÜ. Il doit cependant s'agir d'une situation analogue à celle de l'ancienne Corinthe, bâtie au sommet d'une montagne. La localité plus tardive connue d' Aratos doit être au pied de la montagne. Cf. aussi Quint. Smyrn. 10, 90 (iapyapcv aim::tvfl), et F. VIAN, Recherches sur les Posthomerica de Quintus de Smyrne, Paris 1959, 122.

4 Cf. R. REITZENSTEIN, Epigramm und Skolion, Giessen 1893 (réimpr. Hildesheim 1970),

Hermes, 127. Band, He ft 4 ( 1999)

©Franz Steiner Ycrlag Wiesbaden GmbH, Sitz Stuttgart

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ons. Toutefois, la chute survient dans le dernier quart du distique, lorsque l'on découvre que Diotimos enseigne les rudiments de la lecture à des enfants (~TJ'ta Kat aÀ<pa /Œyffiv):

la mort n'est en fait qu'une métaphore de la situation peu gratifiante de Diotimos6. Que l'on choisisse de voir dans ces deux lignes une véritable épigramme funéraire ou une moquerie adressée à un personnage vivant, il reste toujours aussi difficile d'expliquer pourquoi Aratos dit que Diotimos »est assis sur des pierres«7. L'interprétation au premier degré, selon laquelle le caractère rocheux de la région expliquerait cette allusion, ne paraît guère satisfaisante.

On en est par conséquent amené à se demander s'il ne faudrait pas envisager une voie médiane, qui permettrait de concilier 1' épigrame moqueuse avec une épigramme funéraire. Or il existe un cas d'un personnage assis sur des pierres, dans une position dont on verra qu'elle ressemble à celle de Diotimos: il s'agit du héros Pirithoos. Inséparable compagnon de Thésée, Pirithoos se rend notamment dans l'Hadès, avec l'intention d'enlever Persé- phone. L'opération échoue, et Pirithoos se retrouve retenu dans 1' Hadès, forcé de rester assis sur un rocher. Cet épisode de la vie de Pirithoos a servi de thème à une tragédie dont l'auteur reste difficile à identifier: les sources antiques hésitent en effet entre Critias et Euripide8.

La pièce ne nous est conservée que par de maigres fragments; néanmoins, nous en possédons l'argument par le témoignage de Jean le Diacre, qui écrit vers le Vlème siècle de notre ère: Iletpit}ouç èrrl.

'tf1

I1ep0e<pÔvT]<; j.!VT]<J'tetç.t j.!ë'tà 8T]<JÈffi<; "Atoou Ka'ta~àç

'ttj.!ffipiaç ë'tuxe 'tTJ<; rrperrouOI]ç· au'toç 1-!ÈV yàp èrrl.nè'tpaç àKtVtl'tq> Kat}èopç.t neoT]t}etç opaKÔV't(J)V È<ppoupët'tO xà<Jj.!aow· 8T]<JëÙÇ OÈ 'tOV <ptÀOV ÈyKa'taÀt1tëÎV ai<JXpOV

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YOUj.lëVOÇ ~iou ëÏÀe'tO 'tllV Èv"Atoou Çffii)v. Èrrt 'tOV Kèp~epov oÈ' HpaKÀTJ<; àrro<J'taÀet<;

Ù7t0 Eùpucri}È(J)Ç 'tOÛ j.!ÈV t'JT]piou 7tëptëyÈVë'tO, 'tOÙÇ 7tëpl GT]crèa xapt'tt 'tWV xt'Jovi- (J)V t'Je&v 'tTJÇ rrapouOI]ç àvayKT]<; ÈÇüucrev, 1-!t~ rrpaÇet Kat 'tov àvt'Jtcr'taj.!evov xetpfficr- aj.!evoç Katrrapà t'Je<Ôv xaptv Àa~cOV Kat 0'\.J<J'tUXOÛV'taÇ ÈÀei)craç <ptÀOUÇ.

»Pirithoos, descendu dans 1 'Hadès avec Thésée pour y chercher Perséphone, subit la punition qu'il méritait; lui-même, en effet, attaché sur une pierre par une assise inébranlable, était gardé

171; M. GABATHULER, Hellenistische Epigramme auf Dichter, Diss. Basel. Borna-Leipzig 1937, 15 et 65--66; H. WANKEL, Arats Spottepigramm aufDiotimos, Z.P.E. 52 (1983) 67-68; M. ERREN, Arat und Aratea 1966-1992, Lustrum 36 (1994) 216.

5 Cf. WANKEL, art. cit., 68.

6 Cf. M. LAUSBERG, Das Einzeldistichon. Studien zum antiken Epigramm (= Studia et testi- monia antiqua 19) 1982, 388.

7 Pour un parallèle à l'expression Èv 1tÉ'tpatcrt KUt'}Tl'tat, cf. en partie.

n

407: 1tÉ'tp1J Ëm n:popl.il'tt Kat'}i]Jlevoç. La préposition Èv indique que le sujet est probablement entouré de pie!Tes, par opposition à èni., qui dénote la position au sommet d'une pierre. Mais, selon le contexte, les deux sens peuvent parfois se rejoindre, cf. par exemple Herodot. 2, 149, 2: KOÀ.ocrcroç ).i.t'}tvoç KU'ti]JlEVOÇ ÈV t'}pÔvq>.

8 Cf. en particulier I:Aristoph. Aves 179; I:Eur. Or. 982; Clem. Strom. 5, 114; Vita Eur. p. 3, 2 ScHWARTZ; Athen. 11, 496a. La critique moderne reste divisée sur la question de l'auteur du

>Pirithoos<. Fragments publiés sous le nom de Critias: D.-K., Vorsokr. 88 B 15-24; C.P.F. 1.1*, 37; Tr.G.F. 143 F 1-14; R. KANNICHT (ed.), Musa Tragica. Die griechische Tragüdie von Thespis bis Ezechiel (Gottingen 1991) 108-121. Sous le nom d'Euripide: T.G.F. (NAUCK) fr. 591-600. En faveur de Critias: U. voN WILAMOWITZ-M., Analecta Euripidea (Berlin 1875) 165-172; Zum Lexicon des Photios, S.B.Berlin 1907, vol. 1, 2-14 =Kleine Schriften IV (Berlin 1962) 528-541, en particulier 534. En faveur d'Euripide: K. KuiPER, De Pirithoo Euripidea fabula, Mnemosyne

n.s. 35 (1907) 354-385; A. DIHLE, Das Satyrspiel Sisyphos, Hermes 105 (1977) 28-42; D.

F. SurroN, Two Lost Plays of Euripides (New York/Bern 1987). La publication récente d'un nouveau fragment sur papyrus (P.Oxy. L 3531) n'a pas permis de résoudre la question.

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par des gueules de serpents; quant à Thésée, estimant honteux d'abandonner son ami, il préféra à la vie l'existence dans l'Hadès. Mais Héraclès, envoyé par Eurysthée pour chercher Cerbère, maîtrisa le monstre par la force; de plus, il libéra Thésée9 de sa contrainte présente par la faveur des dieux souterrains. En une action, il vainquit son ennemi, reçut la faveur des dieux et eut de la compassion pour ses amis.«

C'est avant tout la description de Pirithoos È7Ù né'tpaç àKtVi]'tQ) Ka-ôé8p~ 1tEOTJ-ôdç

qui devrait retenir notre attention: le parallèle avec l'expression

Èv né'tpaun KÙ"Ô'll'tat

est en effet frappant. Le héros est donc assis dans des rochers; les représentations iconographiques de l'épisode le montrent généralement assis sur un seul rocher, ou sur une masse rocheuse indéfinie10A la lumière de ce parallèle, il devient possible d'entrevoir pourquoi Aratos représente Diotimos assis dans des rochers. Le malheureux est comparé à Pirithoos, retenu dans l'Hadès. Pour le contemporain d' Aratos, l'Hadès prend évidem- ment un sens métaphorique: il s'agit de la ville de province où il a été relégué. Le poète exploite à dessein l'ambiguïté provoquée par la rocheuse Gargara. La forme analogue aux épigrammes funéraires prend alors tout son sens: Aratos parodie le genre pour se moquer de Diotimos. L'allusion devait être compréhensible aux lecteurs de l'épigramme.

Le motif de Pirithoos dans l'Hadès trouve de nombreuses représentations imagées au IVème siècle av. J.-C., et est encore attesté au IIIème siècle11Il n'est par conséquent pas surprenant qu'un poète du Illème siècle en fasse usage à son tour. L'examen du corpus iconographique permet d'ailleurs de prolonger quelque peu l'hypothèse. En effet, Piri- thoos est à plusieurs reprises représenté aux côtés de la Justice personnifiée (~t1CTJ)12. Si 1' on accepte le parallèle entre la situation de Pirithoos et celle de Diotimos, on peut alors supposer que l'allusion permet à Aratos de souligner indirectement son approbation quant à la mise à l'écart de Diotimos. Le cas échéant, le verbe atàÇro au début de l'épigramme prend une connotation nettement ironique, comme du reste le distique entier. Quant à savoir si Diotimos peut espérer un quelconque retour de l'Hadès méta- phorique dans lequel il se trouve, la divergence des traditions relatives à Pirithoos ne nous autorise pas à pousser 1' interprétation jusqu'à ce point13Dans 1' argument de la pièce en tout cas, seul Thésée remonte de l'Hadès.

Cette tentative d'interprétation s'appuie donc sur un modèle préexistant, celui de Pirithoos, pour expliquer la position inconfortable de Diotimos. Nous avons certes fait un pas de plus dans le sens d'une explication, mais le premier aspect, celui du contexte immédiat d' Aratos et de Diotimos, continue de nous échapper.

Neuchâtel PAUL ScHUBERT

9 'tOÙÇ 8è 1tep\. 0T}créa: cf. L.S.J. s. v. 7tëpi CI 2. et, par exemple, Heliod. 2, 1, 1 ('toùç ÔJ.up\.

'tov 0eayévT}v ICa\. 'tOY KY~J..Lrova); 5, 8, 3 (oi. 7tëp't. 8eayÉYTJY

=

Théagène et Chariclée); 6, 11, 1 ('tOÎ.Ç 'të 7tep\. 'tOY Naumû.éa ICa\. KY~JlroYa); Héliodore, Les Éthiopiques, ed. R. M. RATIENBURY/

T. W. LUMB, trad. J. MAILLON (Paris 1960) t. II, 47, n. 3.

10 Cf. E. MANAKIDOU, Peirithoos, L.I.M.C. VII 1 (1994) 237-239 (n° 69-91).

11 Cf. MANAKIDOU (art. cit.), en particulier n° 81.

12 Cf. MANAKIDOU (art. cit.), n° 75 (?), 76, 79, 80, 85.

13 Seules trois sources affirment que Pirithoos est autorisé à quitter 1 'Hadès: Hyg. fab. 79;

Diod. Sic. 4, 26, 1; LTzetzes Chi!., An. Ox. CRAMER 3, 359,22 (cf. Tr.G.F. 143, p. 171).

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