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UN, DEUX, TROIS. LA PLUME EMPOISONNÉE LE FLUX ET LE REFLUX DIX PETITS NÈGRES

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Les romans

d' AGATHA CHRISTIE UN, DEUX, TROIS...

LA PLUME EMPOISONNÉE LE FLUX ET LE REFLUX DIX PETITS NÈGRES

viennent d'être réimprimés

et sont actuellement en vente

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LE MASQUE Collection de romans d' aventures

créée et dirigée par ALBERT PIGASSE

MEURTRE A JERSEY

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MAURICE-CH. RENARD

LAURÉAT DU GRAND PRIX DU ROMAN D'AVENTURES 1954

MEURTRE A JERSEY

PARIS

LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES 2 BIS, RUE DE MARIGNAN, 2 BIS

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© LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, 1958.

Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation réservés pour tous pays y compris l'U.R.S.S.

Dépôt légal 2 trimestre 1958, n° 485.

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MEURTRE A JERSEY

CHAPITRE PREMIER

Au bout du môle de Gorey, balayé par la tem- pête, deux hommes scrutaient la mer déchaînée, où se creusaient des vagues de quinze pieds.

Le vent du sud qui, par cette marée d'équinoxe, bouleversait cette côte jersiaise, ployait presque en deux les rudes silhouettes, faisant claquer sur leur torse une vareuse marine à boutons d'or et un ves- ton de confection, bosselant comme à coups de poing la haute casquette blanche du maître de port.

Non sans peine, les deux hommes fouillaient de leurs jumelles un horizon soudain raccourci, tout englué d'embruns et comme graisseux. Les roches sombres des Ecrehou, marsouins émergés et figés çà et là, avaient fondu sous la crasse. Pas ques- tion d'apercevoir le littoral de France, même réduit à l'épaisseur d'un fil. Pourtant, là-haut, vers le nord-est, en direction de Lessay et de Car- teret, le ciel demeurait clair, et même bleu. C'était de l'autre bord de l'immense baie, où surnageaient depuis deux millénaires les cinq îles anglo-nor- mandes, que vrombissait la tornade, jaillie à l'im- proviste d'on ne savait quelle éolienne fureur.

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— Deux heures de retard déjà! grommela le plus jeune des deux hommes.

— Pas de chance pour son dernier voyage de la saison, remarqua plus placidement le capitaine du port.

C'était un long et maigre gaillard, dont un durable service dans la Royal Navy avait tanné le cuir, au visage couleur de brique comme un homard cuit au fer rouge, mais dont la manche droite flottait au vent, vide de son bras. « A Tra- falgar, précisait-il en riant au nez des curieux, c'est à Trafalgar que je l'ai perdu. » Vrai du reste, à Londres même, dans un accident d'auto, juste au pied de la statue de Nelson.

— Vous êtes sûr qu'ils sont à bord, monsieur?

— Probable, puisque l'aérodrome n'a rien si- gnalé. Casaniers et routiniers en tant que Français, ils ne sauraient gagner Jersey qu'en bateau. Je le sens, nos deux bonshommes ont dû concevoir cette mission comme une honorable partie de plaisir, une journée de vacances, Holliday to Jersey. Ils sont servis!

— Pourtant, l'avion va plus vite.

— Peut-être ne sont-ils pas pressés?

— Si, monsieur, puisque le dernier service de retour vers Carteret, le dernier de la saison, quitte le port de Gorey à la marée d'après-demain. S'ils entendent nous prendre de vitesse, il leur faudra donc aboutir en moins de deux jours. Une gageure, avec des cartes aussi embrouillées!

— Et encore, à condition qu'ils puissent débar-

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quer!... Moi, à la place du capitaine Pignot, je ne serais pas parti, acheva le maître du port, comme pour lui-même, en essuyant de son genou, tant bien que mal, ses verres embués d'eau salée.

La première vision des jumelles, après cette opération, fut l'apparition nébuleuse d'une sorte de rafiot fantôme. Le Torbay-Belle ne jaugeait guère plus de vingt tonneaux et, chaque été, reliait d'une route sûre et rapide l'estuaire de Barneville et le pittoresque petit port de Gorey, au bas du château de Montorgueil, la côte de France et celle de cette nouvelle Angleterre qu'était devenue l'île de Jersey depuis le traité de Brétigny. Cette fois, il y avait vraiment du mérite. Le maître de port ne put s'empêcher de sourire en songeant à la mine pitoyable des passagers.

Peu à peu révélé, à la manière d'un négatif, le petit navire gagna du champ. Encore ballotté par- fois, tel un flotteur à filets, il parvenait déjà à la hauteur de l'interminable jetée de Sainte-Cathe- rine, s'alignant insensiblement par le travers de la tour d'Archirondel.

— Dans dix minutes, si tout continue à aller au mieux, ils seront à quai, augura l'officier.

— Une chance, monsieur, fit l'homme au com- plet en sac. Une heure plus tard, avec le crépus- cule, j'aurais eu plus de peine à les identifier.

Abrité à présent des rudes ventées, le bateau sem- blait accélérer son allure, malgré de solides coups de lames, pressé d'en finir avec sa dure tâche.

Il contournait déjà les falaises grises dominées par

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le vieux fort de Montorgueil, pointant vers le môle de granit. Il ne tarda pas à s'amarrer dans les eaux plus apaisées du port, le long des pieux ron- gés d'une estacade. Quelques lourds filins, lancés d'une main vive, l'arrimèrent en proue et poupe.

Une dizaine de passagers, pour la plupart assez mal en point, mais pas fâchés de fouler sous leurs pieds un sol fixe, furent aussitôt canalisés vers le service d'immigration, plus soucieux de la person- nalité des arrivants, semblait-il, que de leurs vel- léités de fraude.

La vérification des passeports fut néanmoins rapide. L'homme au complet préfabriqué surveil- lait les opérations d'un œil en apparence détaché.

Au passage, il serra la main du fils de l'armateur, familier de ces traversées, faillit s'amuser des étreintes d'un couple d'amoureux délivrés enfin de leurs angoisses, et finit par tomber en arrêt sur ceux qu'il recherchait.

Moins pressés qu'il ne l'avait cru peut-être, ou plus prudents, ces deux hommes se présentèrent les derniers au contrôle. A leur étonnement sen- sible, on leur donna tout de suite leur exeat, en deux coups de tampon vite martelés. Le policier en civil les rejoignit sans hâte, alors qu'ils attei- gnaient déjà le bout du quai.

— Monsieur le juge, fit-il d'un ton un peu iro- nique, je suis le constable Christie, mis à votre disposition pour l'enquête.

L'interpellé eut un haut-le-corps mais se ressai- sit immédiatement.

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— Vous savez donc qui je suis?

— Oui. M. Bernom, juge d'instruction au tri- bunal de Valognes, Manche, France, répondit l'in- sulaire récitant peut-être une leçon bien apprise.

— Evidemment, grommela le magistrat qui cher- chait une explication : les passeports.

— On ne peut rien vous cacher... Je me propose de vous servir, en tout cas de vous aider.

M. Bernom ne prit même pas le soin de remer- cier. L'autre ne s'y méprit pas.

— Peut-être auriez-vous préféré agir seul?

Il n'obtint davantage de réponse. M. Bernom avait bien d'autres soucis en tête, sans doute. Son jeune compagnon, un mince grand gars à la fine moustache brune, éclata d'un joyeux rire. Il prit M. Bernom par le bras et, presque à haute voix :

— Votre incognito, mon cher juge, c'est gagné!

Le constable Christie joua aussitôt le fair-play.

— Je souhaite sincèrement que ce ne soit pas l'unique gain de votre traversée mouvementée.

Il ne s'en tirait pas mal pour un Anglais.

— J'aime mieux vous le dire tout de suite.

riposta l'homme à la moustache en fil, ça me ferait mal au sein! Cinq heures d'un voyage comme celui-là, faut que ça paie! Sinon, pas la peine de s'y coller.

Les trois hommes longeaient déjà les curieuses tavernes du vieux port pour gagner la proche sta- tion des bus verts de Saint-Hélier. Celui qu'on avait appelé Bernom se tourna vers le policier bri- tannique.

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— Monsieur, dit-il d'un ton un peu cérémo- nieux, où se lisaient une certaine gêne et même un certain trouble, je vous remercie de votre accueil.

Vous savez déjà que nous venons nous renseigner, non enquêter, croyez-le, sur les étranges circons- tances de la mort de notre ami M. Lesech. Je tiens à le bien préciser. Je me trouve ici à titre privé et nullement en mission officielle. Nous faisons toute confiance à la justice anglaise, parbleu!

— Comme à toutes les justices, ajouta en aparté le jeune homme. Mais sous bénéfice d'inventaire.

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CHAPITRE II

Mr. Christie n'avait pas fait à ses hôtes que le don de sa personne. En leur offrant deux places dans sa confortable Austin, il avait tenu à leur éviter le long quoique pittoresque trajet de l'au- tobus à impériale qui racle tous les contours de l'île jusqu'à sa capitale victorienne. Une façon comme une autre de les mieux tenir en main, peut- être.

M. Bernom demeurait impénétrable et silen- cieux. Quant au grand jeune homme qui l'accom- pagnait, il se contentait d'interroger leur amphi- tryon sur les prix comparés des gauloises et des lucky strike, sans rien dévoiler de leurs projets.

Comme on approchait de Fort-Régent, qui coiffe Saint-Hélier de ses rocs et de sa masse altière, l'officier de police se retourna vers ses deux pas- sagers pour s'enquérir de leurs désirs.

— Souhaitez-vous que je fasse d'ahord le point dans cette mystérieuse affaire qui vous préoccupe tant? Ou préférez-vous que je vous dépose à la Pomme d'Or, afin d'y reprendre vos esprits?

M. Bernom, qui n'était jamais venu aux Iles, parut se piquer de cette proposition.

— Nos esprits? Il en faudrait d'autres qu'une forte brise, comme celle que nous venons d'es-

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suyer, pour nous les faire perdre. Les Français ont le pied aussi marin que les insulaires, mon- sieur, je vous l'affirme.

C'était là sa première tempête — il se garda bien de le dire, ni de préciser qu'il n'en avait pas mené large durant la traversée. Et même pis.

— Pour votre Pomme d'Or, ajouta-t-il, je ne suis pas venu ici pour jouer les Hercule, pas même Poirot, ni pour tuer le dragon, je vous le répète.

Le constable ne saisit pas les finesses cachées de cette allusion mythologique, encore qu'il connût bien sûr son Agatha (mais non ses traducteurs).

Le grand jeune homme non plus d'ailleurs : pour l'instant, il se dépêchait de dévisager au passage les filles du pays, aperçues au vol sur les trottoirs, sans en manifester pour autant un profond enthou- siasme.

— La Pomme d'Or, indiqua Mr. Christie, c'est l'hôtel français de notre capitale. En principe. M. Bernom réfléchit une seconde.

— Pourquoi ne pas concilier ceci et cela? Mon ami Maurice Crant et moi — il désignait du men- ton le garçon à la moustache effilée — avons seu- lement besoin de faire un peu de toilette. Et il ne nous déplairait nullement d'apprendre ce que vous savez. Puisque vous nous avez fait la grâce de nous mener jusqu'ici, monsieur le constable, et je vous en reste fort obligé, mettez le comble à votre obli- geance en acceptant de dîner à notre table. Vous nous exposeriez l'affaire en soupant, voulez-vous?

Le juge d'instruction de Valognes se gardait bien

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de dévoiler tout le fond de sa pensée. Il suppo- sait qu'un hôtel français disposerait à tout le moins d'une bonne cave. Et il estimait qu'une vieille bouteille de derrière les fagots délierait peut-être plus loin que son gré la langue du poli- cier britannique. Au demeurant, il ne dédaignait pas lui-même de récompenser son estomac des affres de la traversée.

Si ingénu qu'il pût sembler, son machiavélisme fut déçu. Plus une seule chambre à la Pomme d'Or, où il fallut d'ailleurs que Mr. Christie ser- vît d'interprète. (Il y avait beau temps, un demi- siècle au moins, que Jersey avait perdu le sens de la langue française, sauf à la cour de Justice, où l'on rendait encore les arrêts en vieux normand.) M. Bernom et M. Crant ne trouvèrent, en défini- tive, abri qu'à l'Ancre d'Or, en plein sur le bas- sin. Un hôtel fort digne et spécifiquement britan- nique. Les deux voyageurs y côtoyèrent tout de suite des touristes élégants, qui leur parurent appartenir à la « gentry ».

Après quelques ablutions rapides et un parfait rinçage de bouche, ils rejoignirent au dining-room leur hôte qui les attendait sans impatience, en dégustant un gin.

— Il ne fallait pas tant vous presser, messieurs.

Nous avons toute la soirée pour deviser de notre histoire.

— Plaignez-vous, monsieur le constable! dit le jeune homme à la mince moustache. Vous avez eu tout de même le temps de téléphoner à votre

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bureau, à York Street, pour annoncer notre heu- reuse arrivée — il dit cela sans persiflage — et aussi pour passer un coup de fil à Paris, à la Police Judiciaire, pour savoir exactement qui j'étais.

Mr. Christie devint soudain écarlate. Son teint pourtant vif et même fleuri, éclata comme sous la pression d'un coup de sang. Il ne s'attendait nulle- ment à cette attaque fulgurante mais ne songea pas à nier. Il prit le parti de jouer franc jeu et, avec un bon gros rire qui semblait sans arrière-pensée :

— Bravo, jeune collègue! Vous savez utiliser le terrain. J'avais oublié de faire la langue à la standardiste.

— Ça n'aurait changé rien à rien, sourit à son tour Maurice Crant, non sans une certaine fatuité.

Les quilles, je sais les manier, vous pensez! La môme du phone, pas malin de l'affranchir au passage. Amis quand même, pas vrai?

Le constable lui tendit presque cérémonieuse- ment la main, en s'incJinant sans mot dire.

— C'est comme ça qu'il faut jouer, mon pote.

M. Lesech, on n'est pas venu pour vous le reprendre, mais si possible pour le venger. Sur l'invitation d'un maître d'hôtel en habit, et fort stylé, les trois convives s'asseyaient autour d'une large table parfaitement dressée.

— Parce que, acheva Crant en prenant place, j'ai omis de vous en aviser et la P. J. n'a pu vous renseigner là-dessus, M. Lesech, c'était mon parrain. Un chic type, à qui je dois beaucoup et

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même davantage. Voilà pourquoi j'accompagne ici M. le juge Bernom, pardon, M. Bernom. Si c'est l'amitié qui guide ses pas et non un devoir professionnel, moi, c'est la vieille affection d'un jeune filleul qui mène les miens. Autant dire en peu de mots que, personnellement, je tiens à y voir clair. La lanterne sourde, très peu pour moi.

Malgré son flegme, Mr. Christie regimba.

— Mais, jeune homme, qui vous permet de croire...?

— Je m'entends. On reparlera de tout cela plus tard, peut-être. Faut pas se gourrer : les bons comptes font les bons amis.

M. Bernom appréciait peu le tour abrupt de la conversation. Le jeune Crant lui paraissait trop à l'emporte-pièce, d'un caractère trop bouillant. Il s'employa à manœuvrer l'extincteur, entre une sole à la sauce carminée et un gigot bouilli à la menthe.

— L'âge, mon droit d'aînesse, si vous préférez, me confèrent le privilège de diriger les débats. Vous plairait-il, monsieur le constable, de nous appren- dre enfin comment notre pauvre ami M. Lesech est venu mourir tragiquement sur l'une de nos îles normandes, sur l'une de vos îles anglaises, comme vous les appelez?

Mr. Christie semblait savourer davantage que ses commensaux les vertus combinées du mouton à l'étouffée et de la sauce à la menthe. Il s'arrêta de les honorer, son assiette déjà vide.

— Messieurs, commença-t-il d'un un peu

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doctoral, vous devez le savoir depuis longtemps comme moi-même, par expérience profession- nelle, il n'y a pas qu'une seule vérité. C'est aussi exact en matière historique, vous venez de le rap- peler en deux traits, qu'en matière criminelle. Il est donc possible que vous puissiez considérer un jour les faits que je vais vous relater d'un autre regard que nous-mêmes. D'un point de vue rigou- reusement anglais, pourtant, les choses que vous allez apprendre ne sauraient être discutées. Car nous avons coutume de vérifier pas à pas le che- min où nous posons les pieds, au lieu de nous abandonner à l'aimable fantaisie de votre « furia francese ». Qu'en dites-vous?

Contrairement à ce qu'il pouvait espérer, aucun de ses interlocuteurs ne réagit à cet exorde. Mau- rice Crant s'efforçait de faire passer son pré-salé cuit à l'eau au moyen d'une forte dose de pickles et de moutarde, et M. Bernom n'arrêtait pas de grignoter des toasts largement beurrés.

— Pour ne rien vous cacher, déclara-t-il, je trouve votre beurre délectable. Les jersiaises n'ont, en vérité, rien à envier aux grasses laitières du Val-de-Saire.

Il parlait assurément des vaches. Et l'ombre de M. Lesech s'estompait.

— Mais, poursuivit le constable, avant de vous initier délibérément aux conclusions de notre enquête, j'aimerais savoir de vous, si vous le per- mettez, les conditions dans lesquelles vous avez appris la mort du regretté M. Lesech.

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Il reprit son souffle et, sans attendre la réponse, par paradoxe, enchaîna :

— Il nous paraît en effet surprenant, il continue à nous paraître surprenant, qu'un savant de la réputation de ce M. Lesech, un de ces érudits locaux qui font tant honneur à la province fran- çaise, uniquement soucieux de compulsations d'archives, ait eu un jour d'été la fantaisie de tra- verser le détroit, seul, sans prévenir personne ni crier gare, pour venir se faire assassiner au cœur d'une église jersiaise.

— Au cœur ou dans le chœur? plaisanta M. Bernom.

— Au seuil serait plus exact, vous l'apprendrez bientôt.

Le jeune Crant observait à une table voisine la silhouette lollobrigdienne d'une jeune Anglaise au corsage abondant. Cela ne l'empêchait pas de suivre la conversation, il ne tarda pas à le prouver.

— Tout ça, c'est du mouron pour les petits oiseaux. Que le parrain soit venu se faire bigorner dans votre bled peut vous étonner. Pas tant que nous pourtant, je vous le garantis. Mais je ne vois pas le rapport entre votre surprise et le meurtre.

— Permettez, jeune homme...

— Rien du tout. M. Lesech est mort assassinée d'après vous. Avez-vous trouvé le criminel? Tout est là, et rien d'autre.

Il jouait ainsi les terre-neuve, peut-être, mais Mr. Christie n'y prit garde et se rengorgea.

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— Le criminel... Pas encore. L'inculpé, sans doute. La Cour de Justice appréciera.

Ce fut au tour de M. Bernom d'intervenir.

— Il ne me paraît pas, messieurs, que nous sui- vions une méthode rigoureusement cartésienne pour débrouiller l'écheveau compliqué de cette affaire. Nous, je veux dire mon jeune ami Crant et moi, ne savons à peu près rien des circonstances du drame. Comme il importe toutefois que la Jus- tice et d'abord la Police soient éclairées, je vais vous expliquer, monsieur le constable, les faits qui ont précédé le départ précipité de M. Lesech.

En suite de quoi, vous voudrez bien nous exposer comment et quand le cadavre de notre ami a été découvert, et les conclusions actuelles de votre enquête. Sommes-nous bien d'accord?

— Je vous écouterai donc d'abord, fit posément le constable.

— A vous la pause, monsieur le juge, dit Crant.

M. Bernom froissa sa serviette, comme un ora- teur au dessert — on apportait justement de la marmelade de fruits — toussa un peu pour s'éclaircir la voix et fit son point.

— M. Lesech conservait les archives de Va- lognes. C'était un ancien chartiste, d'une très haute culture et d'un esprit très délié. De mœurs plutôt casanières, car il n'aimait guère sortir, c'est un fait qu'il se passionnait pour ses recherches d'histoire locale, qui lui avaient déjà valu des succès d'un excellent aloi. Dans cette petite ville du Cotentin, où il résidait depuis vingt ans, il ne

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comptait absolument que des amis, ce qui exclut à priori toute hypothèse d'un meurtre de ven- geance, par exemple.

— Quel âge pouvait avoir M. Lesech? s'enquit assez perfidement le constable.

— Quarante-huit ans, à peu près.

— Il serait donc né en 1908, d'après vous?

— C'était exactement l'année de sa naissance, précisa Maurice Crant. Ce coup-là, le Tour de France fut gagné par Petit-Breton,

— Je ne saisis pas le rapport, fit à son tour Mr. Christie, qui savait renvoyer les balles.

— Moi non plus, reconnut sans fausse honte le jeune inspecteur, sauf que je suis aussi un piqué du vélo. On cause, quoi.

— Mieux vaut causer sérieusement puisqu'il s'agit d'affaires sérieuses, observa assez sèchement le constable. Et, à ce propos, messieurs, je trouve votre double affirmation bien étrange.

M. Bernom dressa l'oreille.

— Que voulez-vous dire?

— Etrange, continua l'autre, impassible, parce que le passeport trouvé sur le cadavre indique expressément la date du 30 novembre 1918. Mil neuf cent dix-huit et non mil neuf cent huit.

Cette fois, ébahis, le juge normand et son compa- gnon se regardèrent.

— Vous devez faire erreur.

— Cependant réel.

— A moins qu'il ne s'agisse d'une faute de copiste.

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— Sur un passeport? Un passeport délivré par votre sous-préfecture de Cherbourg? Dans ce domaine, les Services de votre République ne se trompent pas plus que ne se tromperaient ceux de notre Gracieuse Majesté.

— Alors falsification, trancha Grant.

— Vous plaisantez, Maurice! opina M. Bernom.

Mon ami Lesech, que je connaissais mieux que vous puisque je vivais à ses côtés, en quelque sorte...

— En quelque sorte.

— En tout cas, que je rencontrais très souvent, puisque nous étions fort liés, s'insurgea M. Ber- nom en se pinçant les lèvres, Lesech était le moins coquet des hommes, Nico le lui reprochait assez.

— Qui est Nico? demanda Mr. Christie.

— M Lesech, je veux dire. Il demeure donc inconcevable à mes yeux que notre ami Lesech ait pu songer un instant à modifier, pour se rajeu- nir, la date de naissance de son propre passeport.

L'intégrité de sa formation administrative suffirait à elle seule à écarter cette folle hypothèse.

— C'est aussi mon avis, dit Crant. Mais un autre que mon parrain aurait pu ainsi altérer ce passe- port.

— Aucune raison valable, voyons! De toute manière, voilà un nouveau point à éclaircir... Où en étais-je?

Le constable prenait maintenant un évident plaisir à déguster la fine que son hôte lui avait fait verser. La flamme dorée qui dansait dans son

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énorme verre ballon l'incitait presque à la jovialité.

— Après tout, né en huit ou en dix-huit, cela ne change pas grand-chose à notre affaire, puis- que M. Lesech est bien mort, plus jeune ou moins jeune... Vous nous disiez, monsieur le juge, que la victime ne comptait que des amis. En France peut-être. Mais à Jersey?

— A Jersey? Il n'y connaissait personne, que je sache! J'ai interrogé là-dessus M Lesech. Elle ne se souvenait pas que son mari lui ait jamais parlé de relations quelconques dans les îles...

— Anglo-normandes, coupa Crant.

— Merci, plaisanta Mr. Christie. Cependant, observez ceci, s'il vous plaît... Primo, M. Lesech habitait Valognes depuis vingt ans, m'avez-vous dit; or, Valognes n'est qu'à un quart d'heure de vol de Saint-Hélier...

— Mon ami professait pour l'aviation la plus profonde horreur. Et bien avant les bombarde- ments de sa cité.

— Et à peine deux heures en voiture et bateau, via Carteret et Gorey, justement, continuait le constable, imperturbable. Secundo, un Normand comme lui conserve toujours quelque nostalgie de ses îles perdues.

— Un Normand, peut-être, intervint Crant?

Mais mon parrain était Breton, et les Bretons passent pour ne pas aimer les Anglais.

— Je vous ferai remarquer, jeune collègue, que ceci pourrait à la rigueur expliquer cela.

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— Je vous ferai remarquer à mon tour, précisa le jeune homme, que c'est le Breton qui est venu se faire tuer ici par un Anglais, et non l'inverse.

— Messieurs, nous n'en sortirons jamais, avec ces incidences!

— Troisièmement, poursuivait déjà Mr. Chris- tie, tout allumé par son brandy, et ceci me semble d'une haute importance, comment expliquez- vous que M. Lesech, si casanier, si routinier, si attaché à sa bonne ville et à ses dossiers poussié- reux, ait eu l'idée saugrenue de faire établir un passeport à son nom, s'il ne devait avoir à s'en servir, lui qui ne voyageait jamais?

— Je n'ai pas affirmé tout à fait cela, rétorqua M. Bernom. Assurément, Lesech sortait peu, c'est exact. Rien ne prouve cependant qu'il n'ait pas projeté d'effectuer quelque croisière, cet été même.

— Il faudra poser la question à M Lesech.

Elle aurait dû être au courant, je pense.

— J'y songerai, fit M. Bernom d'un ton distrait.

L'argument l'avait frappé. C'était vrai, cela.

Un passeport pour un sédentaire? Et Nico qui ne lui avait jamais parlé de rien? Et lui-même qui avait négligé de s'enquérir de cette éventualité à la sous-préfecture de Cherbourg après la dispa- rition de son ami?

— Peut-être après tout, reprit-il malgré son trouble, Lesech avait-il jugé plus expéditif de rem- placer sa vieille carte d'identité, sûrement péri- mée, par un passeport neuf?

— Un luxe, monsieur, à ce qu'il me paraît.

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Car un passeport, chez vous, cela coûte dans les deux livres, je crois, tandis qu'une carte d'identité ne revient qu'à quelques pence.

— Nous réserverons ce point, si vous le permet- tez, monsieur le constable. Si on me coupe tout le temps, je n'aurai pas terminé mon exposé avant l'aube. Je continue donc... M. Lesech vivait, pai- sible, dans un foyer confortable et douillet, éclairé par la présence d'une femme charmante et qui lui portait beaucoup d'affection.

Maurice Crant esquissa un drôle de sourire mais, tout à son discours, M. Bernom n'y prêta pas attention. Quant à Mr. Christie, il ne se doutait évidemment de rien.

— Le jour à son service, le soir à sa table de travail, chez lui, et toujours entiché de dépouil- lement de paperasses ou de cryptographie, quand ce n'était pas d'archéologie ou d'histoire, notre ami Lesech menait non seulement en apparence mais en réalité une existence de père Benoît, exempte de tous soucis. Et puis, un matin, il a disparu, volatilisé.

— Un matin? Est-il indiscret de demander comment?

— Tout ce que je sais, c'est que M. Lesech a dû quitter son domicile fort tôt dans la matinée du 20 août.

— Et l'honorable lady ne s'est aperçue de rien, ni inquiétée?

— Qu'allez-vous supposer? M Lesech se lève en général assez tard. A Valognes, dame, les jour-

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nées ne sont pas tellement chargées. Mélanie, la bonne, couche en ville et ne prend son travail qu'à huit heures. Ce matin-là, à son arrivée, M. Lesech était déjà parti, pour son bureau, croyait-on, ayant fait chauffer lui-même son café, comme à l'accoutumée. C'est vers midi que l'on a commencé à s'étonner. Midi un quart, midi et demi, et tou- jours pas de Lesech. Pourtant il se montrait d'une rare ponctualité aux heures des repas, notre ami.

M Lesech a supposé que quelque nouvelle décou- verte l'avait rivé à une recherche passionnée. Tout de même, vers les treize heures, elle a expédié Mélanie sur place. Personne. La surprise a com- mencé à montrer le bout de son oreille. Mais elle n'a pas tardé à faire place à une vive inquiétude lorsqu'on a enfin obtenu la certitude, du propre aveu des scribes eux-mêmes, que M. Lesech n'avait pas mis les pieds à son bureau depuis la veille au soir.

— Etrange en effet. Et votrè ami n'a laissé aucun message?

— Rien. Pas une lettre, pas un mot.

— Vous ne trouvez pas étonnant que M Lesech ne l'ait pas entendu sortir?

— Mais je vous répète qu'il se levait toujours très tôt, bien avant elle en toute saison. Au sur- plus, ils faisaient chambre à part, je puis vous le préciser.

— Vous m'en direz tant...

— Dès quinze heures, je fus prévenu. Le juge d'instruction, vous pensez.

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