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OUR LA NECESSITET DU POVRE PEUPLE

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L

A GESTION DES CRISES ALIMENTAIRES DANS LES

P

AYS

-B

AS MÉRIDIONAUX EN PÉRIODE D

AFFIRMATION DES POUVOIRS URBAINS ET PRINCIERS

(XI

E

-XV

E SIÈCLE

)

:

CHRONOLOGIE DES CRISES

,

ANALYSE HISTORIOGRAPHIQUE

,

ÉTUDE DE CAS

(L

ILLE ET

M

ONS AU

XV

E SIÈCLE

)

Thèse présentée par Nicolas B

ARLA

en vue de l’obtention du grade académique de

docteur en Histoire, histoire de l’art et archéologie (année académique 2019-2020)

Sous la direction des Professeurs Alexis Wilkin (ULB) et Tim Soens (UAntwerpen)

Jury de thèse :

Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles)

Tim Soens (Universiteit Antwerpen)

Pere Benito i Monclús (Universitat de Lleida)

(2)
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L

A GESTION DES CRISES ALIMENTAIRES DANS LES

P

AYS

-B

AS MÉRIDIONAUX EN PÉRIODE D

AFFIRMATION DES POUVOIRS URBAINS ET PRINCIERS

(XI

E

-XV

E SIÈCLE

)

:

CHRONOLOGIE DES CRISES

,

ANALYSE HISTORIOGRAPHIQUE

,

ÉTUDE DE CAS

(L

ILLE ET

M

ONS AU

XV

E SIÈCLE

)

Thèse présentée par Nicolas B

ARLA

en vue de l’obtention du grade académique de

docteur en Histoire, histoire de l’art et archéologie (année académique 2019-2020)

Sous la direction des Professeurs Alexis Wilkin (ULB) et Tim Soens (UAntwerpen)

Jury de thèse :

Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles)

Tim Soens (Universiteit Antwerpen)

Pere Benito i Monclús (Universitat de Lleida)

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Remercions tout d’abord le plus sincèrement les promoteurs de cette thèse, Alexis Wilkin (ULB) et Tim Soens (Universiteit Antwerpen), sans le conseil et le soutien moral desquels ce travail n’aurait certainement pas abouti.

Remercions ensuite très chaleureusement tous ceux qui ont offert une aide salutaire à différentes étapes de la thèse. Nommons dans l’ordre alphabétique : Peter Arnade (University of Hawaii), Rudi Beaulant (Université de Bourgogne), Thomas Berns (ULB), Fatima Biberian (Quinoa ASBL), Claire Billen (ULB), Emmanuel Bodart (Archives de l’État), Antoine Bonnivert (ULB), Marcelo Candido Da Silva (Universidad de Sao Polo), Fabrizio Cantelli (ULB), Jean-Marie Cauchies (Université Saint-Louis), Samuel Cohn (University of Glasgow), Chloé Deligne (ULB), Denis Delrée, Stéphane Desgain (CNCD-11.11.11), Jean-Jacques Dethier (World Bank), Jean-Pierre Devroey (ULB), Alain Dierkens (ULB), Irène Dietrich-Strobbe (Université Paris-Sorbonne), Jessica Dijkman (Universiteit Utrecht), Isabelle Draelants (CNRS), Jan Dumolyn (UGent), Michel Englert (Bureau Fédéral du Plan), Michèle Englert, Stef Espeel (UAntwerpen), Sam Geens (UAntwerpen), David Guilardian (ULB), Jelle Haemers (KULeuven), Laurent Honnoré (Archives de l’État), Denis Morsa (ULg), Thibault Jacobs (ULB), David Kusman (ULB), Paul Lauwers, David Nicholas (Clemson University), Steffen Patzold (Universität Tübingen), Zoé Rongé (KULeuven), Laurence Roudart (ULB), Remco Sleiderink (UAntwerpen), Julien Sohier (ULB), Peter Stabel (UAntwerpen), Marie Tielemans (ULB), Jean-Louis Tison (ULB) et Sophie Verheyden (Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique).

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AVANT-PROPOS ... 1

INTRODUCTION ... 3

PARTIE 1:LES CRISES ALIMENTAIRES DANS LES PAYS-BAS MÉRIDIONAUX (XIE -XVE SIÈCLES) Chapitre I : Un bref état de la littérature... 23

Chapitre II : La méthode d’identification des crises... 33

1. Remarques méthodologiques : les limites statistiques de l’inventaire ... 36

1.1. La faillabilité de la méthode critique utilisée pour identifier les témoignages originaux ... 36

1.2. La répartition inégale des témoignages historiographiques dans l’espace et le temps ... 39

1.3. L’omission fréquente de crises par les historiographes ... 44

1.4. Le bilan des lacunes de la chronologie établie : une approche comparative... 47

2. Remarques méthodologiques : les catégories de durée, d’ampleur et d’intensité ... 52

2.1. L’indice de durée ... 53

2.2. L’indice d’amplitude ... 54

2.3. L’indice d’intensité ... 55

Chapitre III : Les facteurs de crise et leur évolution ... 69

1. Les différents niveaux de causalité généralement admis par les historiens ... 69

1.1. Les conditions structurelles de vulnérabilité ... 69

1.2. L’évolution des « root causes » dans la longue durée ... 70

1.3. Les déclencheurs et les mécanismes de crises ... 75

2. L’identification des déclencheurs dans le corpus historiographique ... 80

2.1. L’interprétation des historiographes : les déformations dues au canevas providentialiste ... 82

2.2. La vision des historiographes : les limites perceptives et théoriques des observateurs ... 87

2.3. Le recours nécessaire à des méthodes complémentaires d’identification des déclencheurs ... 94

Chapitre IV : L’évolution des crises et les variations spatiales ... 97

1. Dans une perspective diachronique générale ... 101

2. Dans une perspective géographique ... 104

PARTIE 2:L’ÉVOLUTION DES RÉPONSES INSTITUTIONNELLES DANS LES PAYS-BAS MÉRIDIONAUX (XIE-XVE SIÈCLE) Chapitre V : Le rôle du roi pendant le « moment » carolingien (VIIIe-IXe siècle)... 115

1. Les réponses institutionnelles avant le règne de Charlemagne (Ve-VIIe siècles) ... 115

2. Le bilan des interventions publiques sous le règne de Charlemagne (VIIIe-IXe siècles) ... 116

3. L’interprétation des interventions : une politique mue par l’impératif de subsistance ? ... 118

Chapitre VI : Le rôle des princes territoriaux et des abbés (XIe-XIIIe siècle) ... 123

1. Le bilan des interventions féodales dans les Pays-Bas méridionaux (XIe-XIIIe siècles) ... 124

(8)

1.2. Le début du XIIe siècle : l’action de Charles le Bon face à la crise de 1125 ... 128

1.3. Les XIIe et XIIIe siècles : les interventions religieuses liégeoises ... 132

2. Le degré de systématisme des interventions : les déformations documentaires ... 135

2.1. La prépondérance des aumônes abbatiales (XIe-XIIe) : les déformations documentaires ... 136

2.2. La rareté des interventions princières (XIe-XIIIe siècles) : les déformations documentaires... 139

3. L’interprétation des interventions féodales : motifs et logiques ... 143

3.1. L’influence des enjeux domaniaux sur l’action des princes territoriaux et des abbayes ... 143

3.2. L’influence d’un idéal chrétien de charité en pleine évolution ... 145

3.3. L’influence d’un modèle de légitimité politique sur l’action du prince ... 146

3.4. Des motifs aux effets : la portée symbolique ou effective de l’action princière et abbatiale ... 154

4. Le retrait des acteurs féodaux dans le corpus (fin XIIe-XVe siècle) ... 155

Chapitre VII : Le rôle émergent des gouvernements urbains (XIVe-XVe siècle) ... 161

1. Le bilan des interventions urbaines (XIVe-XVe siècles) : une action systématique ... 163

1.1. L’absence d’interventions urbaines avant le XIVe siècle ... 163

1.2. La crise de 1315-1317 : les premières interventions urbaines documentées ... 164

1.3. Les années 1350-1430 : des interventions urbaines face aux simples disettes et chertés ... 167

1.4. La crise de 1437-1439 : le premier cadre d’observation général ... 169

1.5. Les crises de 1455-1457 et 1460 ... 176

1.6. La crise de 1477-1483 ... 178

1.7. La crise de 1491 ... 182

2. La nécessité d’une étude de cas approfondie des politiques urbaines de gestion de crise ... 185

Chapitre VIII : Le bilan de l’évolution et des chaînons manquants ... 189

1. Des « féodaux » aux gouvernements urbains : l’existence d’un « charity gap » ? ... 189

2. Les autres pouvoirs et institutions actifs aux XIVe-XVe siècles ... 195

PARTIE 3:LILLE ET MONS AU XVE SIÈCLE : CONTEXTE ET TYPOLOGIE DES INTERVENTIONS Chapitre IX : Les villes de Lille et Mons ... 201

1. L’état de la documentation ... 201

1.1. Les sources conservées ... 201

1.2. L’état de la littérature ... 202

2. La trajectoire historique des deux villes ... 208

3. La démographie urbaine ... 209

3.1. Le volume de la population urbaine ... 210

3.2. La répartition des richesses et la part de la population vulnérable aux crises ... 211

4. Les acteurs politiques impliqués dans la gestion publique urbaine ... 212

4.1. Le pouvoir bouguignon et ses représentants régionaux ... 213

4.2. Le gouvernement urbain ... 216

4.3. Le degré de participation de la population à la politique urbaine ... 224

5. Les finances urbaines ... 227

(9)

6.3. Le degré d’appui sur le commerce céréalier interrégional ... 234

6.4. L’accès à d’autres types de denrées alimentaires... 239

7. Les mécanismes de redistribution interne des ressources alimentaires ... 241

7.1. Le marché : les dispositifs de contrôle et surveillance... 241

7.2. La charité : l’importance des différents canaux de redistribution ... 243

7.3. Les mutualités ... 252

8. Un bilan comparatif des caractéristiques structurelles de Lille et Mons ... 252

Chapitre X : Les crises de 1437-1439 et 1477-1483 ... 255

1. La crise de 1437-1439 ... 255

1.1. À l’échelle européenne : la généralisation de la crise ... 256

1.2. À l’échelle des Pays-Bas méridionaux : les facteurs communs ... 259

1.3. À l’échelle des Pays-Bas méridionaux : le développement régional de la crise ... 264

1.4. À l’échelle des Pays-Bas méridionaux : les épidémies et le bilan démographique de la crise ... 279

1.5. À l’échelle de Lille et Mons ... 282

2. La crise de 1477-1483 ... 291

2.1. À l’échelle européenne ... 291

2.2. À l’échelle des Pays-Bas méridionaux : les facteurs communs ... 292

2.3. À l’échelle des Pays-Bas méridionaux : le développement régional de la crise ... 303

2.4. À l’échelle des Pays-Bas méridionaux : les épidémies et le bilan démographique de la crise ... 309

2.5. À l’échelle de Lille et Mons ... 311

Chapitre XI : Les interventions publiques à Lille et Mons ... 319

1. Une lecture chronologique : la répartition des interventions publiques dans le temps ... 319

1.1. La crise de 1437-1439 ... 320

1.2. La crise de 1477-1483 ... 321

2. Une lecture typologique : les interventions économiques ... 323

2.1. Les stratégies de maximisation de la disponibilité alimentaire globale ... 323

2.2. Les stratégies de redistribution interne des ressources alimentaires ... 356

3. Analyse typologique : les autres registres d’intervention ... 371

3.1. La gestion des marges sociales précarisées ... 371

3.2. La gestion des abandons d’enfants ... 374

3.3. La gestion des migrants ... 386

3.4. Les mesures de limitation des risques sanitaires ... 400

3.5. Les stratégies de réconciliation spirituelle et morale ... 408

4. Une lecture comparative : les variations des stratégies dans l’espace et le temps ... 413

4.1. La variation des stratégies d’une ville à l’autre ... 416

(10)

PARTIE 4:LILLE ET MONS AU XVE

SIÈCLE : PORTÉE, CONTRAINTES ET MOTIFS DES INTERVENTIONS

Chapitre XII : Les bénéficiaires des interventions urbaines ... 429

1. La délimitation externe des bénéficiaires des interventions publiques ... 429

2. La délimitation interne des bénéficiaires des interventions publiques ... 432

2.1. L’inégalité sociale des effets de la crise et les mécanismes d’exclusion alimentaire ... 432

2.2. L’élaboration théorique d’une graduation sociale de référence ... 433

2.3. La visée sociale dans le discours : le caractère trompeur ou rhétorique du langage politique ... 436

2.4. La visée sociale dans les faits : la portée sociale des interventions menées à Lille et Mons ... 438

3. Conclusion provisoire : l’abandon des catégories sociales les plus vulnérables ... 443

Chapitre XIII : Les contraintes techniques de la gestion publique ... 445

1. La capacité d’appui sur des dispositifs préventifs ... 448

2. La capacité d’anticipation de la dégradation de la conjoncture ... 450

3. La capacité d’intervention rapide face à l’urgence ... 452

3.1. Le cas des procédures législative régionales ... 453

3.2. Le cas des procédures d’importations publiques de grain ... 457

4. La capacité des autorités à cibler les stratégies pertinentes ... 458

4.1. La question du pragmatisme et de la « rationalité » de la politique économique médiévale ... 458

4.2. La question de la viabilité économique des régulations économiques médiévales ... 460

5. La capacité d’information du gouvernement urbain ... 462

6. La capacité d’améliorer les stratégies en conscience des erreurs commises par le passé ... 470

6.1. À l’échelle du siècle : l’évolution des stratégies d’une crise à l’autre et le rôle des archives ... 470

6.2. À l’échelle de la crise : le processus incrémental d’élaboration des mesures par essai-erreur ... 471

6.3. Au terme des crises : des innovations en prévision de crises futures ? ... 473

7. La capacité d’application pratique des mesures administratives et législatives ... 476

7.1. Les moyens et les stratégies d’application pratique déployés ... 477

7.2. La difficulté d’évaluer le niveau de respect des réglementations ... 479

8. La capacité de financement des stratégies d’intervention ... 481

8.1. La diminution des recettes urbaines ... 481

8.2. Les trois types de dépenses publiques induites par la crise ... 484

8.3. Le poids financier de la politique d’achats publics et les stratégies de financement ... 485

8.4. La minimisation des interventions couteuses ... 489

9. Conclusion provisoire : le bilan des contraintes ... 490

Chapitre XIV : L’influence des autres sources de pouvoir sur la politique urbaine ... 493

1. Le duc de Bourgogne et les relais de l’administration ducale ... 493

1.1. L’implication législative du pouvoir ducal ... 494

1.2. L’arbitrage ducal du commerce interrégional ... 502

1.3. Les implications charitables du duc de Bourgogne ... 505

1.4. L’administration des prélèvements fiscaux et domaniaux ... 507

1.5. La mise à contribution des villes aux projets militaires ... 512

(11)

2.1. La crise de 1437-1439 : une pression commerciale des villes flamandes et brabançonnes ... 526

2.2. La crise de 1477-1483 : une pression commerciale de Lille et Mons sur le nord-est ... 528

2.3. L’influence des autres villes : le bilan des pressions, des obstacles et des actes de solidarité ... 529

3. Les seigneurs et officiers ruraux ... 531

4. Les institutions urbaines détentrices de droits et de privilèges particuliers ... 534

4.1. Le conflit entre le conseil urbain de Liège et le clergé liégeois (1438-1440) ... 534

4.2. Le conflit entre l’hôpital Comtesse et le conseil de la ville de Lille (1438) ... 539

4.3. Le conflit entre le Magistrat de Lille et le chapitre Saint-Pierre en été 1480 ... 543

5. Les riches propriétaires de grain ... 545

6. Conclusion provisoire : un bilan des obstacles et des concurrents ... 548

Chapitre XV : Les motifs et le « contrat politique » urbain ... 551

1. L’ancrage d’une notion de « droit de subsistance » dans la culture du XVe siècle ... 551

2. L’absence de formulation d’un devoir politique de garantie de la subsistance populaire ... 555

3. Les principes de l’idéologie du Bien commun et leur traduction dans les interventions ... 558

4. Un abandon conscient des marges sociales vulnérables ... 563

5. Un modèle d’intervention au service d’intérêts privilégiés ... 565

Chapitre XVI : Les pressions « populaires » sur la politique urbaine ... 569

1. Les formes de pressions populaires sur la gestion publique ... 569

1.1. Les canaux formels de dialogue politique : les requêtes et les remontrances ... 569

1.2. Les voies informelles de dialogue : « rumeur », protestations et grèves professionnelles... 572

1.3. Les actions collectives perturbant l’ordre public (ou « émeutes de la faim »)... 576

1.4. Les actes violents dirigés contre les autorités urbaines ... 581

1.5. Une autre forme de rapport de force : les résistances armées des paysans ... 583

2. Les stratégies de maintien de la paix sociale et du consensus politique ... 586

2.1. Les stratégies discursives visant à préserver le consensus ... 586

2.2. Les stratégies policières de maintien de la paix sociale ... 592

2.3. L’approvisionnement public : une stratégie préventive de maintien de l’ordre public ? ... 595

3. Conclusion provisoire : la portée du dialogue politique ... 596

Chapitre XVII : Les moyens de subsistance en marge de l’encadrement public ... 601

1. Le commerce privé ... 601

2. Les redistributions charitables et les institutions d’assistance ... 602

2.1. Les aumônes dispensées par les particuliers ... 603

2.2. L’action des hôpitaux lillois ... 604

2.3. L’action des institutions charitables montoises ... 619

2.4. Bilan des stratégies institutionnelles : la disparité des réponses et attitudes ... 622

3. Les stratégies de subsistance individuelles et familiales ... 625

3.1. L’ajustement de la consommation ... 626

3.2. L’ajustement du pouvoir d’achat ... 628

(12)

3.4. La mobilité ... 637

3.5. Bilan : la capacité de résilience autonome de la population et les entraves sociétales ... 639

4. Conclusion provisoire : la balance entre action privée et publique ... 643

Conclusion ... 645

1. L’évolution du facteur institutionnel et le « tournant urbain » ... 645

2. Une grille d’analyse renforcée : portée, contraintes et motifs des interventions urbaines ... 648

2.1. La portée des interventions : un abandon des principales victimes de la crise ... 648

2.2. Les contraintes techniques et politiques : une incapacité de secourir les plus vulnérables ? ... 649

2.3. Les motifs et priorités politiques : une absence de préoccupation pour le sort des pauvres ? ... 650

2.4. L’enjeu de l’exclusion institutionnelle : des marges sociales livrées à la mort ?... 655

3. Des réponses institutionnelles de plus en plus exclusives ? ... 655

4. Le bilan du facteur institutionnel en période d’affirmation des pouvoirs urbains et princiers ... 660

4.1. La part décroissante du potentiel institutionnel allouée au secours des victimes ... 661

(13)

Abréviations des noms des collections de sources

MGH : Monumenta Germaniae Historicae

RGH : Recueil des Historiens des Gaules et de la France RIS : Rerum Italicarum Scriptores

Abréviations des noms des dépôts et des fonds d’archives

ADN : Archives Départementales du Nord AEB : Archives de l’État à Bruges

AEG : Archives de l’État à Gand AEM : Archives de l’État à Mons AEN : Archives de l’État à Namur

AGR : Archives Générales du Royaume (à Bruxelles)

AML : Archives Municipales de Lille (fond des Archives Anciennes) AVM : Archives de la Ville de Mons (aux Archives de l’État à Mons)

Signes utilisés pour la transcription des extraits d’archives

(abr.) : Abréviation non résolue (?) : Transcription incertaine (…) : Mot impossible à transcrire

(14)
(15)
(16)
(17)

1

Avant-propos

Cette recherche, menée à l’Université Libre de Bruxelles entre janvier 2016 et septembre 2019, a été rendue possible par l’obtention d’une bourse de doctorat décernée par le Fonds National pour la Recherche Scientifique (FNRS), en décembre 2015. Cette bourse est spécifiquement financée par le Fonds pour la Recherche en Sciences Humaines (FRESH), qui « soutient des projets de recherche fondamentale dont les conclusions sont susceptibles d’améliorer dans un court-moyen terme la connaissance ou le fonctionnement d’un secteur de la société au niveau local, régional, national ou international, dans des aspects qui peuvent être notamment culturels, économiques, politiques, sociaux ou socio-psychologiques »1. En d’autres termes, ce fond est réservé aux projets susceptibles de contribuer, d’une manière ou d’une autre, à la compréhension des enjeux actuels qui se posent à notre société. Or, compte tenu de ce critère, le choix du comité FRESH de financer une étude focalisée sur les Pays-Bas méridionaux des XIe-XVe siècles a de quoi étonner.

Lors de la demande de financement, néanmoins, il a été argumenté que lorsqu’une thématique aussi intemporelle que celle des crises alimentaires est adressée, la réflexion sur les enjeux sociétaux actuels et la recherche en histoire médiévale peuvent s’alimenter mutuellement. En effet, les crises alimentaires auront reçu une attention considérable tant de la part des historiens que de celle des économistes, des sociologues et des politologues, chacun de ces champs de recherche ayant ainsi développé ses propres concepts et grilles d’analyse. Dès lors, le fait d’entreprendre une étude de cas historique nourrie par des lectures sur les enjeux actuels de cette question offre l’occasion de réunir, de confronter et de mettre à contribution les apports théoriques de ces différents horizons de recherche. Sous cette approche simple et prudente, une étude d’histoire médiévale peut ainsi parfaitement contribuer à la réflexion diachronique sur les enjeux actuels de la faim, sans pour autant tomber (1) dans une analyse comparative bancale, prétendant faire des liens entre la situation actuelle et les réalités médiévales, ni (2) dans une approche généalogique, visant à retracer l’origine médiévale de certaines dynamiques sociétales contemporaines sur base d’une simple et unique étude de cas.

Au cours de la mise en œuvre du projet, cette approche croisée s’est révélée particulièrement stimulante et fructueuse. Dans un sens, une revue synthétique de la littérature adressant le rôle

(18)

2

des institutions actuelles dans la garantie de la sécurité alimentaire a permis de remettre en question certaines considérations historiques généralement admises dans la réflexion sur les enjeux actuels de la faim2. Dans le sens inverse, cette approche croisée a donné l’occasion de prendre un certain recul par rapport à l’état de la recherche menée dans le cercle clos de la médiévistique. Certaines sous-questions de recherche, jusqu’alors négligées par les médiévistes mais pourtant pertinentes pour l’histoire médiévale, ont de cette manière pu être replacées au cœur de la grille d’analyse historique.

Les objectifs de recherche que présuppose l’obtention d’une bourse FRESH auront donc mobilisé un temps et une énergie considérable durant l’élaboration de cette thèse. Mais ils auront finalement produit l’effet d’une contrainte intellectuelle stimulante et auront offert l’occasion de nourrir un intérêt personnel pour les enjeux sociétaux actuels liés au problème structurel de la faim.

(19)

3

Introduction

L’angoisse de la faim rappelle à l’homme le caractère fondamentalement précaire de son existence, laquelle ne tient en ultime ressort qu’à quelques besoins vitaux, dont la satisfaction n’est jamais inconditionnellement garantie. De fait, en dépit de l’évolution des formes d’organisation sociale dans le temps, les sociétés humaines conservent leur lot d’affamés. La faim prend souvent deux visages : celle de l’affamé chronique, qui subit physiologiquement le poids d’une misère durable et structurelle, et celle de l’affamé conjoncturel, dont la détresse découle d’un effondrement temporaire des mécanismes d’accès à l’alimentation. La crise d’accès à l’alimentation1 constitue en ce sens un moment de tension particulier : elle pousse

non seulement la détresse des affamés chroniques jusqu’à leur point de rupture, mais fait également planer le spectre de la faim sur des groupes sociaux plus élargis, menaçant une part de la population qui d’ordinaire en est épargnée. Sortie de l’ombre des marges négligées de la société, la faim se trouve donc exposée au grand jour et devient plus que jamais l’objet de témoignages, de protestations, de considérations et de mobilisations.

La société contemporaine globalisée n’est pourtant pas parvenue à venir à bout des crises alimentaires, malgré la contradiction fondamentale que celles-ci représentent pour l’idéal de progrès et d’amélioration de la condition humaine. Certains régimes politiques du XXe siècle

ont engendré les famines les plus meurtrières de l’Histoire2 et, au XXIe siècle, de nombreuses

régions du monde subissent encore des crises produites par les conflits militaires locaux, par les catastrophes naturelles, par les effets du réchauffement climatique ou par les instabilités

1 L’expression « crise alimentaire » sera privilégiée dans la suite de cette étude pour sa concision. Elle ne fera alors pas référence aux crises sanitaires liées à l’alimentation (auxquelles se réfère aujourd’hui la notion de « crises alimentaires »), mais bien aux crises d’accès à l’alimentation telles que redéfinies par Amartya Sen en 1981. Selon lui, une crise d’accès à l’alimentation survient lorsqu’une partie de la population ne parvient plus à se procurer la nourriture qui lui est nécessaire pour survivre. Une telle perte d’accès est selon lui due soit à une indisponibilité globale de nourriture, soit au déclin des droits d’accès à l’alimentation de certains groupes sociaux, dont le pouvoir d’achat devient par exemple insuffisant pour s’approvisionner sur le marché alimentaire (Amartya Sen, Poverty

and Famine: An Essay on Entitlement and Deprivation, Oxford, Clarendon Press, 1981).

2 Sylvie Brunel liste pour le XXe siècle toute une série de famines qui comportent une dimension politique : 1915-1917 (Turquie) ; 1921-1922 (URSS) ; 1932-1933 (Ukraine) ; 1941-1945 (ghettos et camps de concentration nazis) ; 1942 (Grèce) ; 1942-1943 (Chine) ; 1943 (Bengale) ; 1958-1961 (Chine) ; 1968-1970 (Nigéria) ; 1971 (Bangladesh) ; 1973-1974 (Sahel) ; 1973-1974 (Éthiopie) ; 1974 (Bangladesh) ; 1975-1979 (Cambodge) ; 1975 (Timor) ; 1983-1985 (Éthiopie) ; 1986-1988 (Soudan) ; 1991 (Kurdistan irakien) ; 1992 (Somalie) ; 1996 (Zaïre) ; 1996-1998 (Corée du Nord)(Sylvie Brunel, Famines et politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, pp. 91-105). Cette liste ne comprend toutefois que les crises causées de manière intentionnelle ou celles qui ont été provoquées par une négligence politique. L’intensité de ces différents épisodes varie par ailleurs largement. Se démarque par exemple la famine provoquée par l’échec économique du projet de « grand bond en avant » mené par le gouvernement chinois en 1958-1961, qui provoque la mort de 20 à 60 millions de personnes (Cormac Ò Grada,

(20)

4

économiques liées à la mondialisation libérale3. La seconde moitié du XXe siècle aura pourtant été marquée par une préoccupation croissante pour la persistance de l’insécurité alimentaire, ce dont témoignent (1) la multiplication des analyses économiques et politiques traitant de ce phénomène4 ; (2) l’inscription croissante d’un droit à l’alimentation dans les accords internationaux5 ; (3) la création successive de différents organismes internationaux destinés à

3 Les épisodes sont trop nombreux pour être inventoriés, mais plusieurs se sont néanmoins distingués par leur retentissement médiatique. En 2004, par exemple, la FAO déclare 3,6 millions de personnes dans le besoin d’un secours alimentaire immédiat au Darfour, en raison du conflit qui atteint son pic cette année-là (FAO, « Darfur: Worsening Hunger and Malnutrition Crisis in the Sudan », [En ligne] FAO in emergencies, <http://www.fao.org/emergencies/resources/photos/photo-detail/en/c/223443/> (consulté le 27/08/2019). En 2005, au Niger, 2,5 millions de personnes encourent un risque de pénurie alimentaire totale selon la FAO (FAO,

« Niger Food Crisis: Why Now ? », [En ligne] FAO Newsroom,

<http://www.fao.org/newsroom/en/news/2005/105443/index.html> (consulté le 27/08/2019). En 2007-2008, une crise mondiale des prix alimentaires plonge de nombreux pays africains, asiatiques et sud-américains dans une crise alimentaire – 37 pays étant alors déclarés comme requérant une aide extérieure par la FAO (FAO, « Countries in Crisis Requiring External Assistance », dans Crop Prospects and Food Situation, n°2, avril 2008, [En ligne] <http://www.fao.org/3/ai465e/ai465e02.htm> (consulté le 27/08/2019). En 2011, une violente sécheresse et des conflits locaux alimentent une crise des prix alimentaires dans la Corne de l’Afrique, menaçant l’accès à la subsistance pour 12 millions de personnes, selon la FAO (FAO, « Horn of Africa Drought - Executive Brief 4 August 2011 », [En ligne] <http://www.fao.org/resilience/resources/resources-detail/en/c/171048/> (consulté le 27/08/2019). En 2017, le conflit initié à la suite de la prise d’indépendance du Soudan du Sud atteint son pic et plonge, selon les estimations de la FAO, 5,1 millions de personnes dans une situation de détresse alimentaire (FAO, « South Sudan: Humanitarian Response Plan 2018 », [En ligne] <http://www.fao.org/3/I8533EN/i8533en.pdf> (Consulté le 27/08/2019). Le rapport annuel global remis par le Food Security Information Network permet cependant de mieux mesurer l’ampleur et la fréquence des crises (Food Security Information Network, « 2019. Global Report on Food Crises », [En ligne] < http://www.fao.org/resilience/resources/ressources-detail/fr/c/1187704/> (consulté le 18/09/2019). En 2018, par exemple, des crises d’accès à l’alimentation ont été recensées dans 27 régions du monde : l’Afghanistan, le Bangladesh, le Burundi, la République d’Afrique centrale, l’Amérique centrale, la République démocratique du Congo, Djibouti, l’Eswatini, Haïti, l’Irak, le Kenya, le bassin du Lac Chad, le sud de Madagascar, le Malawi, le Mozambique, le Pakistan, la Palestine, la Somalie, le Soudan du sud, la République arabe de Syrie, l’Ouganda, l’Ukraine, le Yemen, la Zambie et le Zimbabwe (Ibid., pp. 35-158). Le rapport prévoyait des difficultés alimentaires dans un nombre plus important encore de régions du monde pour l’année 2019 (Ibid., pp. 165-177). 4 Notons celles, particulièrement retentissantes, de Josué de Castro(Géopolitique de la faim, Paris, Éditions sociales, 1951) et du lauréat du « prix Nobel » d’économie Amartya Sen, Poverty and Famine…, op. cit.

5 En 1945, les Nations Unies s’engagent dans l’article 55 de leur charte fondatrice à favoriser « le relèvement des niveaux de vie [...] et des conditions de progrès et de développement dans l’ordre économique et social » et à chercher « la solution des problèmes internationaux dans les domaines économique, social, de la santé publique et autres problèmes connexes » (« Charte des Nations Unies, 26 juin 1945 », préambule, paragraphe 3, [En ligne] < http://www.un.org/french/aboutun/charte/ > (consulté le 27/08/2019). En 1948, les articles 23 et 25 de la

Déclaration universelle des Droits de l’Homme stipulent que doit être garanti à chacun un « droit au travail, à une

rémunération équitable et satisfaisante qui assure au travailleur et à sa famille une existence conforme à la dignité humaine » (Frédéric Paré, « Pour la sécurité alimentaire : restaurer la responsabilité d'État. Les besoins de la société civile : la souveraineté alimentaire au service de la sécurité alimentaire », dans Revue internationale de droit

économique, n°4, v.26, 2012, p. 94). En 1966, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels prévoit, dans son article 11, une protection du « droit fondamental qu’a toute personne d’être à l’abri de

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5 traiter le problème de la faim6 ; (4) la médiatisation croissante du phénomène ; (5) la multiplication des ONG dédiées à la question alimentaire ; et (6) la multiplication des appels, des rapports et des mises en garde émis par les différents acteurs politiques impliqués7. Mais le même paradoxe est inlassablement pointé : les progrès industriels, logistiques, scientifiques et technologiques ont rendu la société actuelle techniquement capable d’éviter la faim et pourtant, la sous-alimentation chronique persiste et les crises alimentaires continuent de produire des victimes8.

L’insécurité alimentaire et la question du « contrat politique »

Comme de plus en plus d’acteurs le reconnaissent, la persistance des crises alimentaires se pose inévitablement comme un problème politique : la famine est in fine toujours (1) soit aggravée par un gouvernement incompétent ou corrompu ; (2) soit aggravée par un gouvernement indifférent ; (3) soit causée par des politiques nocives répétées malgré la crise ; (4) soit stratégiquement causée ou instrumentalisée à des fins politiques spécifiques9. La question du

contrat politique constitue donc le cœur du problème – si l’on définit celui-ci comme

l’ensemble des normes formelles ou tacites qui définissent les obligations mutuelles entre les institutions publiques et les individus soumis à leur autorité. De nombreuses crises éclatent en effet dans le sillage de politiques menées aux dépens de la sécurité alimentaire des populations : plans de croissance adoptés dans un but de renforcement du pouvoir étatique ; opérations militaires engagées pour préserver la souveraineté d’un gouvernement ou pour l’étendre ; déplacement ou répression de minorités politiques ; etc10. Le canevas économique néo-libéral adopté comme modèle de développement global est aussi souvent incriminé. D’une part, le renforcement de ce modèle est considéré par les institutions nationales et internationales comme une fin en soi11, qui implique la mise en place de politiques susceptibles de compromettre le

6 Sont ainsi créées la Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO) en 1945 ; l’Agriculture and Rural Development Department of the World Bank (ARD) ; l’United Nations World Food Programme (WFP) en 1961 ; le Consultative Group on International Agricultural Research (CGIAR) en 1971 ; et l’International Fund for Agricultural Development (IFAD) en 1977 (John Shaw, Global Food and Agricultural Institutions, Londres-New York, Routledge, 2009, p. 1).

7 Voir Tim Land & David Barling, « Food security and food sustainability: reformulating the debate », dans The

Geographical Journal, v.178, n°4, Décembre 2012, p. 313.

8 Comme le soulignaient par exemple Amartya Sen et Jean Drèze en 1989 : « Public action can decisively eliminate

famines now » (Amartya Sen & Jean Drèze, Hunger and Public Action, Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 258).

9 David Marcus, « Famine Crimes in International Law », dans American Journal of International Law, n°97, 2003, pp. 245-281.

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droit de subsistance des populations12. D’autre part, le modèle libéral présuppose de donner la préséance légale au droit de propriété et à la liberté de commerce, sans fournir de garde-fous empêchant ceux-ci d’être exercés aux dépens de la subsistance des individus13.

La garantie d’un droit positif à la subsistance ne constitue donc pas une priorité irréductible et incontournable pour les institutions qui pourraient pourtant s’en porter garantes14. Ainsi, la réforme du contrat politique et le renforcement de la place qu’y occupe ce droit sont deux des principaux combats des défenseurs de la sécurité alimentaire des populations vulnérables. Les émeutes de la faim provoquées dans plusieurs pays par la crise des prix alimentaires de 2007-2008 ont ainsi été entendues comme une puissante revendication civile d’un droit fondamental à la subsistance15. De nombreux intellectuels, dont l’économiste Amartya Sen, ont inlassablement souligné la nécessité de développer un cadre institutionnel démocratique pour dissuader les autorités de négliger la sécurité alimentaire des populations16, tandis que le politologue Alex de Waal appelle à l’instauration d’un véritable contrat politique « anti-famine »17. En ce sens, un nombre croissant de juristes militent pour un réajustement de la place

12 Alex de Waal, Famine that Kills : Darfur, Sudan, 1984-1985, Oxford, Clarendon Press, 1989, pp. 46-58. 13 Comme le note ainsi Amartya Sen, sous un tel régime de propriété privée, « the millions that die in a famine

typically die in an astonishingly legal and orderly way » (Amartya Sen & Jean Drèze, Hunger and Public Action…, op. cit., pp. 21-22). Voir à ce propos Olivier De Schutter, « International Trade in Agriculture and the Right to

Food », dans Dialogue on Globalization, n°46, Novembre 2009, p. 3 ; Stephen Devereux, « Introduction. From “Old Famines” to “New Famines », dans Stephen Devereux (éd.), The New Famines. Why Famines Persist in an

Era of Globalization, Londres-New York, Routledge, 2007, p. 14 ; François Collart Dutilleul & Valérie Pironon,

« Droit économique et sécurité alimentaire. Introduction », dans Revue internationale de droit économique, t.XXVI, n°4, 2012, pp. 5-14 ; Catherine Bélair, « Le silence de la faim. La sécurité alimentaire et les droits humains. Notes de recherche », dans Anthropologie et Sociétés, v.31, n°2, 2007, p. 213 ; Jenny Edkins, « The Criminalization of Mass Starvations: from Natural Disaster to Crime against Humanity », dans Stephen Devereux (éd.), The New Famines…, op. cit., pp. 50-65

14Amartya Sen & Jean Drèze, Hunger and Public Action, Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 23. Voir également

Jenny Edkins, Whose Hunger ? Concepts of Famine, Practices of Aid, Londres-Minneapolis, University of Minnesota Press, 2000.

15 Julia Berazneva & David R. Lee, « Explaining the African Food Riots of 2007-2008: An Empirical Analysis », dans Food Policy, n°39, 2013, pp. 28-39 ; Ray Bush, « Food Riots: Poverty, Power and Protest », dans Journal of

Agrarian Change, v.10, n°1, Janvier 2010, p. 121 ; John Walton & David Seddon, Free Markets and Food Riots,

Blackwell, Oxford, Blackwell, 1994, p. 33.

16 « When famine looms in a society without a free press and democratic political institutions, there is little

pressure on the government to do anything about it […] political rights – to information, to free association, to representation – are important in fighting famine, irrespective of the economic system » (Alex de Waal, « Famine

and Human Rights », dans Development in Practice, v.1, n°2, été 1991, p. 81). Voir également Amartya Sen & Jean Drèze, Hunger and Public Action, Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 278 ; Jean Drèze, « Democracy and Right to Food », dans Economic and Political Weekly, 24 avril 2004, pp. 1723-1731 ; Stephen Devereux, « Introduction… », op. cit., p. 2

17 « [An anti-famine political contract involves] a political commitment by government, recognition of famine as

a political scandal by the people, and lines of accountability from government to people that enable this commitment to be enforced » (Alex de Waal, Famine that Kills…, cité par Jenny Edkins, Whose Hunger…, op. cit., p. 139). Voir également Alex De Waal, Famine Crimes: Politics and the Disaster Relief Industry in Africa,

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7 qu’occupe le droit à la subsistance dans les accords économiques et les conventions internationales18.

La pertinence d’une étude historique attentive à la question des priorités institutionnelles

La question du contrat politique et de ses implications pour la sécurité alimentaire des populations est cependant souvent traitée comme une question fondamentalement contemporaine et donc relativement récente. La plupart des réflexions opposent en effet (a) la société contemporaine globalisée, techniquement capable d’endiguer les famines et de remédier au problème de la faim, mais détournée de cet objectif par d’autres priorités politiques, (b) aux sociétés pré-contemporaines, culturellement porteuses d’un droit prioritaire à la subsistance19, mais quant à elles techniquement et institutionnellement incapables d’éviter les crises alimentaires20. Cette considération induit inévitablement l’idée que la famine « contemporaine » ne tient qu’à quelques développements sociétaux récents, encore mal résolus sur le plan politique, mais qu’un simple effort de bonne volonté pourrait permettre à la société de résoudre aisément. Or, un regard d’historien permet de remettre en doute le fondement de ce postulat. Les modernistes ont en effet profondément nuancé ce raisonnement en démontrant, par une approche « généalogique », le profond ancrage historique des logiques institutionnelles aujourd’hui placées au cœur du débat. Deux moments clés sont ainsi couramment pointés : (1) l’émergence des états centralisés, aux XVIe-XVIIe siècles, dans le sillage de laquelle la

prospérité du royaume devient l’objectif prioritaire poursuivi au nom de la « raison d’État »21, et (2) le développement d’une pensée politico-économique libérale, dès l’époque des

18 François Collart Dutilleul & Valérie Pironon, « Droit économique et sécurité alimentaire. Introduction », dans

Revue internationale de droit économique, t.XXVI, n°4, 2012, p. 8 ; John Shaw, Global Food and Agricultural…, op. cit., p. 51 ; Sophie Thériault & Ghislain Otis, « Le droit et la sécurité alimentaire… », op. cit., pp. 573-596 ;

Kerstin Mechlem, « Food Security and the Right to Food in the Discourse of the United Nations », dans European

Law Journal, v.10, n°5, Septembre 2004, p. 646 ; Martin Wolpold-Bosien, « Un cadre stratégique mondial pour

la sécurité alimentaire et la nutrition fondé sur les droits humains », dans L'observatoire du droit à l'alimentation

et à la nutrition, octobre 2013, p. 36 ; Olivier De Schutter, « International Trade… », op. cit., p. 3.

19 Alain Clément, « La spécificité du fait alimentaire dans la théorie économique. Les fondements historiques et les enjeux », dans Ruralia, n°7, 2000, p. 3.

20 « Widespread hunger is so unnecessary and unwarranted in the modern world. The enormous expansion of

productive power that has taken place over the last few centuries has made it, perhaps for the first time, possible to guarentee adequate food for all, and it is in this context that the persistence of chronic hunger and the recurrence of virulent famines must be seen as being morally outrageous and politically unacceptable. If politics is “the art of the possible”, then conquering world hunger has become a political issue in a way it could not have been in the past » (Amartya Sen & Jean Drèze, Hunger and Public Action…, op. cit., pp. 3-4). « Famines that have occured since they became technically preventable have been political failures » (Stephen Devereux, « Introduction… », op. cit., p. 10)

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physiocrates, à la fin du XVIIe siècle, qui tend à retirer aux denrées alimentaires leur statut d’objet d’administration politique pour les soumettre aux lois autorégulatrices du marché comme toute autre commodité22. Le questionnement historique n’aura pourtant pas été porté au-delà des cinq derniers siècles de notre ère – la recherche en histoire médiévale demeurant largement déconnectée de toute réflexion diachronique sur l’influence des institutions et du « contrat politique » sur la sécurité alimentaire des populations. Il est toutefois permis d’argumenter que cet état de fait tient moins à l’anachronisme de la question elle-même qu’à l’état encore incomplet de la réflexion sur les crises médiévales.De fait, la vision qui prédomine depuis longtemps est celle d’une société médiévale passive, structurellement vulnérable aux mécanismes naturels et donc peu susceptible de constituer un cadre d’observation pertinent pour poser la question de l’influence des institutions sur la sécurité alimentaire des populations. Un bref regard sur l’évolution du débat historiographique concernant les causes des crises alimentaires permet de comprendre les raisons de la prégnance de cette vision23.

En 1944, Ernest Labrousse oppose au modèle des crises contemporaines le modèle des « crises de type ancien », définies comme des crises agraires de court terme causées par un facteur climatique non maitrisé qui entraine de manière directe et automatique une hausse des prix céréaliers. Dans les années 1950, plusieurs médiévistes d’inspiration malthusienne affinent toutefois son interprétation, en soulignant l’influence déterminante de l’évolution démographique sur la conjoncture alimentaire. Les différentes phases médiévales de multiplication des crises résulteraient selon eux d’un déséquilibre entre (1) la population, dont la croissance est linéaire24, et (2) la production, dont la croissance est fondamentalement limitée

22 Voir par exemple Alain Clément, « Les lois économiques… », op. cit., p. 15. Sur les implications de la pensée libérale pour la gestion des crises alimentaires, voir également les réflexions emblématiques de Michel Foucault (Sécurité, territoire, population : cours au Collège de France, 1977-1978, Éd. Michel Senellart, Paris, Gallimard-Le Seuil, 2004) et d’Edward Thompson (Edward P. Thompson, « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth century », dans Past & Present, février 1971, n°50, pp. 76-136).

23 Soulignons qu’il s’agit ici seulement de retracer l’évolution générale du débat pour servir le raisonnement, et non de répondre à la question même des causes des crises alimentaires, qui sera abordée dans le Chapitre III de cette étude. Pour une analyse détaillée de l’évolution des courants historiographiques d’interprétation des causes des crises alimentaires médiévales, se référer en priorité à Pere Benito i Monclus, Crisis alimentarias en la Edad

Media : Modelo, explicationes y representaciones, Lleida, Milenio, 2013.

24 Michael Postan, en relisant les analyses de Wilhelm Abel (Agrarkrisen und Agrarkunjunktur. Einse Geschichte

der Land- und Ernährungswirtschaft Mitteleuropas seit dem hohen Mittelalter, Hambourg-Berlin, Paul Parey,

1935), applique en 1950 cette lecture à la dégradation de la conjoncture alimentaire observée dans le tournant du XIVe siècle (Michael Postan, « Some Economic Evidence of Declining Population in the Later Middle Ages », dans Economic History Review, 2e Série, n°2, 1950, pp. 130-167). Ce déséquilibre est également mis en évidence par d’autres historiens à propos des phases de croissance démographique observables à l’époque carolingienne (Adriaan Verhulst, « Economic Organisation », dans Rosamond McKitterick (éd.), The New Cambridge Medieval

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9 par un plafond technique et par la loi des rendements décroissants25. Seuls d’importants pics de mortalité, induits par les crises alimentaires ou sanitaires qui finissent nécessairement par émerger dans ce contexte de saturation démographique, auraient permis de relâcher la pression, comme ç’aurait été le cas dans le courant du XIVe siècle.

Mais cette lecture néo-malthusienne suscite de vives contestations. D’un côté, le courant d’interprétation marxiste, incarné par Witold Kula26, Robert Brenner27, Guy Bois28 et Rodney

Hilton29, contrebalance le paradigme en mettant l’emphase sur le poids de la fiscalité féodale, perçu comme un frein à l’investissement dans le progrès technique et agricole, et interprète donc la « crise du XIVe siècle » comme une crise du système féodal. D’un autre côté, Ester Boserup nuance le schéma malthusien en soulignant l’effet positif que produit parallèlement la croissance démographique sur la production alimentaire30. Au sein de tous ces paradigmes

d’interprétation, toutefois, la société reste considérée comme un système profondément passif. Et cette lecture se trouve de nouveau entretenue par le courant historiographique qui se développe dans le sillage des travaux d’Emmanuel Le Roy Ladurie, lequel encourage à observer le climat et les forces naturelles comme des protagonistes de l’histoire à part entière31. En effet,

dans le courant des années 198032, le facteur climatique est replacé au centre des interprétations

L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval (France, Angleterre, Empire, IXe- XVe

siècles). Essai de synthèse et perspectives de recherches. Paris, Aubier, 1962).

25 Formulée au XIXe siècle par l’économiste anglais David Ricardo, cette loi veut qu’au-delà d’un certain niveau de production, le rendement marginal obtenu par la mobilisation d’un facteur de production supplémentaire (le travail, la terre, le capital, etc.) diminue dans des proportions d’ordre géométrique. Par exemple, une fois la majorité des sols fertiles mis en culture, le fait de doubler le nombre de terres allouées à la production de céréales pousse à exploiter des sols marginaux moins productifs et ne permet donc pas de doubler la production en proportion. Pour illustrer ce propos par des chiffres fictifs : 40% de la production augmente si 50% de terres supplémentaires sont mises en culture, 70% pour 100% de nouvelles terres, 85% pour 150%, etc.

26 Witold Kula, Teoria ekonomiczna ustroju feudalnengo. Proba modelu, Varsovie, Książka i Wiedza, 1962. 27 Notamment Robert Brenner, « Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe », dans Past and Present, n°70, 1976, pp. 30-74 ; Robert Brenner, « The Agrarian Roots of European Capitalism », dans Past and Present, n°97, 1982, pp. 16-113.

28 Guy Bois, Crise du féodalisme. Economie rurale et démographie en Normandie orientale, du début du XIVe

siècle au milieu du XVIe siècle, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1976.

29 Rodney Hilton, The English Peasantry in the Later Middle Ages, Oxford, Clarendon Press, 1975 ; Rodney

Hilton, The Transition from Feudalism to Capitalism, Londres, New Left Books, 1976.

30 Ester Boserup, The Conditions of Agrucultural Growth: The Economics of Agrarian Change under Population

Pressure, Londres, George Allen & Unwin Ltd, 1965, cité par Jean-Pierre Devroey, « L'accès à la nourriture… », op. cit.

31 Emmanuel le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l'an mil, Paris, Flammarion, 1967.

32 Notamment Pierre Alexandre, Le climat au Moyen Age en Belgique et dans les régions voisines (Rhénanie, Nord

de la France): recherches critiques d'après les sources narratives et essai d'interprétation, Louvain, Centre belge

d'histoire rurale, 1976 ; Pierre Alexandre, Le climat en Europe au Moyen Age: contribution à l'histoire des

variations climatiques de 1000 à 1425, d'après les sources narratives de l'Europe occidentale, Paris, Editions de

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et, au fil des décennies suivantes, les développements de la paléoclimatologie incitent les historiens réinterpréter les fluctuations de la conjoncture alimentaire à travers un prisme déterministe33. L’arrivée du Petit Âge glaciaire (1300-1380) est alors désigné comme le facteur déterminant de la « crise du XIVe siècle »34.

À contre-courant de cette tendance, toutefois, les travaux de l’économiste Amartya Sen, menés dans les années 1980, auront permis de renouveler l’intérêt des médiévistes pour les « facteurs sociétaux », et ce sous trois aspects au moins. Premièrement, les analyses de Sen auront originellement mis l’accent sur le fait que, en temps de crise plus que jamais, la capacité de subsistance des individus est fondamentalement conditionnée par leur capacité à produire de la nourriture (laquelle dépend de leur degré d’accès aux moyens de production alimentaire) ou par leur capacité à s’en procurer par le biais du marché (laquelle dépend de leur pouvoir d’achat)35.

Dans ce sillage, les mécanismes de marché ont été replacés au cœur de l’analyse des crises par les médiévistes, relançant le débat sur l’effet que produit le développement commercial des XIIIe-XVe siècles sur l’évolution de la conjoncture alimentaire36. Deuxièmement, selon cette même idée, les réflexions d’Amartya Sen auront permis de décrypter la manière dont la répartition sociale des richesses et les structures socio-économiques conditionnent la répartition des effets de la crise au sein de la population. Chez les médiévistes, cette lecture trouve alors une résonance directe dans le questionnement croissant sur l’incidence alimentaire des mutations socio-économiques des derniers siècles du Moyen Âge : l’urbanisation, la part croissante des activités économiques secondaires et tertiaires37, l’émergence d’une « classe

l’Europe. Un système de reconstitution de l’évolution du temps et du climat en Europe depuis le Moyen Âge central », dans Histoire & Mesure, Année 1988, n°3, pp. 313-358.

33 Voir notamment Bruce M.S. Campbell, « Nature as Historical Protagonist: Environment and Society in Pre-Industrial England », dans Economic History Review, n°63, 2010, pp. 281-314 ; Chantal Camenisch, Endlose

Kälte. Witterungsverlauf und Getreidepreise in den Burgundischen Niederlanden im 15 Jahrhundert, Bâle,

Schwabe, 2015 ; Laurent Litzenburger, Une ville face au climat : Metz à la fin du Moyen Âge (1400-1500), Nancy, Presses Universitaires de Lorraine, 2015.

34 Voir notamment Brian M. Fagan, The Little Ice Age: How Climate Made History 1300-1850, New York, Basic Books, 2000.

35 Amartya Sen, Poverty and Famines. An Essay on Entitlement and Deprivation, Oxford, Clarendon Press, 1981. 36 Stephen R. Epstein, « Regional Fairs, Institutional Innovation and Economic Growth in the Late Medieval Europe », dans Economic History Review, n°47, 1994, pp. 459-482 ; Stephen R. Epstein, « The Late Medieval Crisis as an « Integration » Crisis », dans Economic, History Working Papers, v.46, n°98, 1998, pp. 1-29 ; Stephen R. Epstein, Freedom and Growth, Markets and states in Europe, 1300-1750, Londres, Routledge, 2000 ; Bas Van Bavel, The Invisible Hand ? How Market Economies have Emerged and Declined Since AD 500, Oxford, Oxford University Press, 2016.

37 Voir notamment Piet Van Cruyningen & Erik Thoen (éds.), Food Supply, Demand and Trade. Aspects of the

Economic Relationship between Town and Countryside (Middle Ages-Nineteenth Century), Brepols, Turnhout,

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11 bourgeoise » dans le cadre urbain, la saturation du marché des terres agricoles38, l’accroissement de la pauvreté rurale comme urbaine39, etc. Enfin, troisièmement, Amartya Sen

aura largement relancé le débat contemporain sur le rôle que jouent les institutions et les pouvoirs publics face aux crises alimentaires40 – un débat qui trouve écho dans le regain d’intérêt des médiévistes pour cette question fondamentale.

Des études de plus en plus nombreuses abordent en effet la question de l’influence du facteur institutionnel sur le sort des victimes des crises médiévales et la plupart d’entre elles se focalisent tout particulièrement sur l’action des gouvernements urbains, qui s’affirment aux XIVe-XVe siècles41. Force est néanmoins de constater que, si les études médiévales accordent une grande attention (1) à la typologie des mesures politiques prises face aux crises et (2) aux moyens pratiques déployés pour les mettre en œuvre, la question de l’influence véritable qu’elles produisent sur le sort des victimes est quant à elle très souvent laissée irrésolue. D’une part, une grande partie des études ne consacrent pas d’analyses à la question de l’efficacité des interventions urbaines42 mais présupposent malgré tout, sans autre fondement que le discours officiel des autorités urbaines, que ces interventions produisent un effet concret sur la détresse des affamés. D’autre part, certaines études pointent au contraire l’impuissance des institutions43, en soulignant judicieusement qu’en dépit des interventions urbaines, les crises persistent et continuent de produire des victimes (cf. Figure 1). Mais cette impuissance est alors attribuée à l’incapacité technique des gouvernements urbains ou à l’inefficacité des stratégies mises en place. Le postulat selon lequel les mesures publiques sont nécessairement déployées dans l’intention de soulager l’effet que la crise produit sur ses victimes, quant à lui, n’est jamais véritablement remis en question.

38 Eline Van Onacker, « Small but Significant. The Micro-Level Functioning of Markets for Land and Credit in the Fifteenth and Sixteenth Centuries (The Campine Area, Low Countries) », Communication présentée à l’ESSHC 2014, Vienne, janvier 2014 (à paraître) ; Voir également Laurent Litzenburger, Une ville face au

climat…, op. cit., pp. 331-332.

39 Hugo Soly & Catharina Lis, Poverty and Capitalism in Pre-Industrial Europe, Atlantic Highlands, Humanities Press, 1979 ; Bronislaw Geremek, Poverty: A History, Oxford-Cambridge, Blackwell, 1994 ; Michel Mollat, Les

pauvres au Moyen Âge. Étude sociale, Paris, Hachette, 1978.

40 Amartya Sen & Jean Drèze, Hunger and Public Action, Ofxord, Clarendon Press, 1989. 41 Pour un état complet de la littérature, voir le Chapitre I (note n°9 à 19, page 25).

42 Et de fait, les données disponibles ne permettent la plupart du temps pas d’analyser directement l’efficacité des mesures adoptées (cf. Chapitre XIII, introduction).

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Deux des principaux apports légués par Amartya Sen et par sa postérité auront ainsi été négligés par les médiévistes, à savoir : (1) l’idée que l’effet que les institutions produisent sur la sécurité alimentaire des populations dépend avant tout des objectifs et des priorités qui meuvent ces institutions ; et (2) l’idée que le secours des victimes des crises ne constitue pas nécessairement une priorité pour les institutions publiques, qui même face aux crises contemporaines, demeurent souvent guidées par d’autres objectifs conjoints44. Il est donc apparu nécessaire d’entreprendre une nouvelle étude, dotée de cette grille d’analyse renforcée. Évitons néanmoins toute méprise : cette étude n’entend pas refonder un nouveau paradigme d’interprétation des crises médiévales uniquement centré sur le facteur institutionnel. Elle vise plutôt à réévaluer le rôle que jouent les institutions médiévales en de telles circonstances, à la fois (1) dans l’optique d’alimenter la compréhension des logiques générales qui animent ces institutions ; (2) dans le but d’alimenter plus indirectement l’analyse des nombreux facteurs qui conditionnent le développement des crises ; et (3) dans l’espoir de pouvoir mettre à profit ce que l’histoire médiévale peut apporter à la réflexion diachronique sur le rôle joué par les institutions dans la garantie de la sécurité alimentaire des populations.

La méthode et le plan d’analyse définis

Dans le cadre de cette étude d’histoire médiévale, trois questions sont donc ciblées : Quelles sont les institutions qui interviennent pour tempérer l’effet que les crises alimentaires produisent sur les populations ? Quelle est la part de la population susceptible de bénéficier de ces interventions ? Et quels sont les contraintes et les objectifs qui conditionnent la portée de ces interventions ?

Pour adresser ces questions, le choix du cadre d’observation s’est porté sur les Pays-Bas méridionaux des XIe-XVe siècles, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, ce cadre est marqué par une importante évolution des acteurs institutionnels : des princes territoriaux exercent un pouvoir régional sur leur principauté aux XIe-XIVe siècles ; les gouvernements urbains deviennent des acteurs de premier plan aux XIIIe-XVe siècles ; et un pouvoir centralisateur s’affirme parallèlement entre les mains des ducs de Bourgogne, au XVe siècle. Deuxièmement, l’espace des Pays-Bas méridionaux permet d’observer des dynamiques

44 Amartya Sen & Jean Drèze, Hunger and Public Action…, op. cit. ; Alex de Waal, Famine that Kills: Darfur,

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13 d’approvisionnement variables, certaines régions bénéficiant d’une production suffisante (le Hainaut, le Namurois, la principauté de Liège), d’autres reposant davantage sur les marchés extérieurs (la Flandre, le Brabant). Enfin, troisièmement, les Pays-Bas méridionaux des XIe -XVe siècles constituent le théâtre par excellence des grandes mutations sociétales des derniers siècles du Moyen Âge, qui s’y révèlent, peut-on presque affirmer, plus déterminantes qu’ailleurs en Europe.

Ce cadre spatio-temporel est néanmoins caractérisé par un contexte documentaire inconstant. Aux XIe-XIIIe siècles, les récits historiographiques (i.e. les annales, les chroniques locales ou universelles, les vies de saints, les gestes des princes, des évêques ou des abbés) constituent le seul corpus écrit permettant de documenter les crises et les réponses institutionnelles qui y sont opposées, exception faite de quelques informations collectables dans les corpus diplomatiques édités. Mais ces récits sont souvent truffés de constructions littéraires en tous genres ; parsemés d’emprunts à des auteurs antérieurs ou à la Bible ; mis au service de l’un ou l’autre message religieux ou politique ; et, somme toute, relativement peu détaillés. Ce n’est qu’à partir des XIVe-XVe siècles que, dans la sphère administrative des pouvoirs urbains et princiers, émergent en parallèle différents corpus administratifs, comptables et législatifs offrant des possibilités d’analyse accrues. Au XVe siècle, il est ainsi devenu possible : (1) de dresser un inventaire

quasi-exhaustif des démarches entreprises par les pouvoirs publics face aux crises (sur base des registres de comptabilité, des corpus législatifs urbains et princiers, des registres judiciaires, des correspondances officielles, etc.) ; (2) d’appréhender plus directement les réflexions politiques qui animent les dirigeants (par le biais des registres aux délibérations des conseils urbains) ; et (3) d’entreprendre certaines analyses économiques de la portée des mesures et du contexte commercial dans lequel elles sont adoptées (au moyen des données chiffrées fournies par les registres de comptabilité des différentes institutions impliquées).

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14

portée des réponses institutionnelles, des contraintes qui les limitent et des objectifs qui les

motivent – trois questions qui jusqu’alors étaient difficiles à traiter. Cette étude de cas fournit alors l’occasion de croiser (1) des analyses d’histoire administrative et du droit (en observant la typologie des interventions menées, les négociations et les démarches administratives impliquées et les modalités de décisions et d’application des mesures prises) : (2) des analyses de discours empreintes d’une approche d’histoire culturelle (en prêtant une attention critique à la manière dont l’action publique est exprimée dans le discours officiel émanant des pouvoirs urbains ou princiers) ; et (3) des analyses d’histoire économique et sociale (en tentant de mesurer les véritables implications économiques des démarches entreprises, malgré la rareté des données chiffrées disponibles).

Selon cette structure générale, cette étude s’est articulée en quatre parties. La Partie 1 permet tout d’abord d’analyser les crises alimentaires survenues dans les Pays-Bas méridionaux entre le XIe et le XVe siècle. Cette démarche préalable s’est en effet révélée indispensable pour deux raisons. D’une part, toute interprétation de l’évolution des réponses institutionnelles et de leurs fluctuations dans le temps est impossible sans une bonne connaissance préalable de l’évolution de la fréquence et de l’intensité des crises. D’autre part, il est nécessaire d’analyser la phénoménologie des crises (i.e. leurs mécanismes de développement, leurs symptômes, les phénomènes qui émergent conjointement) pour être capables d’interpréter les mesures qui y sont opposées. Néanmoins, en dressant un état de la littérature, le Chapitre I permet de constater l’insuffisance des répertoires de crises préexistants et engage à mener une nouvelle enquête exhaustive. Le Chapitre II présente donc : (1) une nouvelle chronologie des crises (cf.

Annexe I), établie sur base d’un dépouillement exhaustif des 245 récits historiographiques

conservés dans le cadre observé (cf. Annexe II) ; (2) une analyse des biais documentaires à prendre en compte ; et (3) une explication de la méthode suivie pour mesurer l’intensité relative des différentes crises identifiées. Le Chapitre III comprend ensuite : (1) une synthèse des causes usuellement associées aux crises alimentaires médiévales ; (2) une analyse de l’évolution des déclencheurs associables aux crises identifiées ; et (3) une étude des biais que l’usage du corpus historiographique implique pour l’interprétation des causes des crises. Enfin, au regard des résultats dégagés dans les chapitres précédents, le Chapitre IV pose plusieurs observations générales sur la variation des crises dans l’espace et le temps.

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15 précédemment relevés ; (2) sur un dépouillement complémentaire de divers corpus de sources édités (registres d’ordonnances, comptes urbains, etc.) ; et (3) sur une revue de la littérature. L’analyse est divisée en trois étapes chronologiques. De manière introductive, le Chapitre V porte sur les VIe-Xe siècles, proposant un rappel des formes d’interventions menées par les pouvoirs et les institutions du haut Moyen Âge, en accordant une attention particulière aux politiques emblématiques déployées sous le règne de Charlemagne (768-814). Le Chapitre VI aborde quant à lui le contexte de la fragmentation politique postcarolingienne et analyse l’action des abbés et des princes territoriaux face aux crises des XIe-XIIIe siècles. Le Chapitre VII observe ensuite l’émergence du rôle des gouvernements urbains aux XIVe-XVe siècles et permet ainsi de souligner l’ampleur, le systématisme et la complexité inédite des interventions menées dans les villes. Enfin, le Chapitre VIII dresse le bilan de l’évolution ici documentée ; commente ses fluctuations en pointant les « chainons manquants » ; et rappelle l’existence de toute une série d’institutions qui sont susceptibles d’avoir également joué un rôle face aux crises, mais qui ne sont pas documentées par le corpus disponible.

Dans l’ensemble, l’élément le plus significatif qui ressort de cette Partie 2 est le caractère exceptionnel de la politique d’intervention déployée dans le cadre urbain. Mais les analyses auront permis de constater qu’il est impossible de comprendre les logiques sous-jacentes à cette politique sans passer par une étude plus approfondie que celles qui ont jusqu’à présent été menées dans le cadre spatio-temporel observé. L’entreprise d’une étude de cas s’est donc imposée comme une étape indispensable pour la poursuite de l’enquête. Les villes de Lille et Mons ont alors été choisies pour l’abondance de leurs fonds d’archives et les deux plus grandes crises du XVe siècle (1437-1439 et 1477-1483) ont été sélectionnées comme cadres chronologiques d’observation.

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