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Bertrand Marquer

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Névrose

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Névrose

Si nombre d’écrivains réalistes peuvent être accusés de « toujours nous la faire à la névrose », comme le regrette un critique à propos de La Faustin d’Edmond de Goncourt (L’Art moderne, 12 mars 1882), c’est que l’innervation constitue, dans la seconde moitié du siècle, le réseau métaphorique privilégié d’une esthétique fondée sur la physiologie*. [A]cteurs irremplaçables de la pathologie humaine », les nerfs ont en effet « la fonction d’un agent transmetteur, d’un programmateur détestable, d’une archive redoutable » (J.-L. Cabanès). Ils fournissent au système zolien une architecture (l’arborescence héréditaire et le réseau de transmission de la pulsion) capable de représenter le corps physique et le corps social à travers les soubresauts qui les animent. Le cycle des Rougon-Macquart suit ainsi les ramifications d’une « névrose » assimilée à une « lésion originelle […] se tourn[ant] en vice ou en vertu, en génie, en crime, en ivrognerie, en sainteté » (Le Docteur Pascal, 1893), et dépeint dans le même temps le détraquement de la société du Second Empire : dans La Curée (1871), le nervosisme de Renée est constamment mis en relation avec le souffle de la ville ou de la serre pour « illustr[er] une pathologie de la vie sociale » (J.-L. Cabanès, 344), celui de Madame de Boves apparaît comme la concrétisation d’« appétits de luxe inassouvis » (Au bonheur des

Dames, 1883) encouragés par l’atmosphère fiévreuse du grand magasin, tandis que La Bête humaine

(1890) pousse à son comble l’analogie entre corps physique et corps social, en faisant du réseau ferré l’allégorie d’un corps nerveux traversé de pulsions morbides. C’est de même la « névrose originelle » de des Esseintes que traque le récit d’À rebours (1884), tout en restituant son inexorable « marche » (ibid.). Chez des êtres paradoxalement « malades de progrès » (Émile Zola, « La littérature et la gymnastique », Mes

haines, 1866), le système nerveux constitue le principal vecteur de l’hérédité morbide, et permet de faire

coïncider déroulement narratif et involution physiologique. Convertis en trame du récit, les nerfs fournissent péripéties et accidents, et modèlent le visage d’une humanité en perpétuelle crise, sous les traits du neurasthénique ou de l’hystérique, de l’aliéné(e) ou de la possédée – à une époque où « névrose et diablerie » (Paul Arène, Gil Blas, 1885) deviennent synonymes. L’attaque de nerfs, crise d’hystérie* ou conséquence de l’éréthisme*, ponctue très souvent des récits calqués sur la clinique* : elle leur donne un véritable tempo dramatique en scandant l’inexorable déroulement d’un fatum physiologique, tout en ménageant, grâce à la grande scène de la crise, l’acmé d’un morceau de bravoure.

La névrose, néanmoins, ne fournit pas à l’écrivain clinicien que la syntaxe paradoxale d’une esthétique fondée sur la rupture : elle relève également d’une poétique, à une époque où la maladie nerveuse est étroitement corrélée au talent, voire au génie. Nulle surprise, dans ces conditions, à ce que le style artiste, qui cultive le discontinu et l’arabesque, soit, pour les Goncourt et pour Huysmans, « à la fois écriture de la névrose et névrose de l’écriture » (J.-L. Cabanès), puisque la création est vécue comme une « déperdition nerveuse » (Goncourt, Journal, 5 mai 1869), le résultat de « tensions [qui] activent les hystéries originelles, déterminant souvent des névroses » (Huysmans, lettre à Ludovic Naudeau, 13 janvier 1892). Le substrat pathologique de l’écriture réaliste pouvait ainsi aisément la convertir en art de la décadence. Véritable « appareil à métamorphoses » (S. Thorel-Cailleteau), la névrose est en effet capable de transcender les clivages esthétiques : si elle structure la vaste fresque des Rougon-Macquart, elle nourrit également la veine baudelairienne d’un Maurice Rollinat (Les Névroses, 1883), et fournit son lot d’histoires extraordinaires à un fantastique* hérité de Poe et de « ses créatures ne viv[ant] que par les nerfs » (À rebours). La sensibilité artistique fin-de-siècle tout entière semble se reconnaître, par-delà les divergences esthétiques, dans la définition qu’en donnaient les premiers « écrivains des nerfs » dans leur Journal (Goncourt, 22 décembre 1868).

« Ce siècle, assénait Mirbeau, sera le siècle des maladies nerveuses, à un double point de vue : d’abord parce qu’elles auront été maîtresses et causes de tous ses actes ; ensuite parce qu’il aura étudié à fond et connu les secrets de son mal » (« Le siècle de Charcot », L’Événement, 29 mai 1885). En liant l’analyse de la névrose à sa subjectivation, Mirbeau formule sans doute une des vérités du tempérament naturaliste. Il annonce également l’aporie de la démarche clinique dont il se réclame : l’observation physiologique ne pourra se défaire d’une réflexivité devenant, au fur et à mesure que l’imaginaire de la décadence s’impose, le sujet principal d’une écriture névrosée.

B. Marquer

Bibliographie : Cabanès, Jean-Louis, Le Corps et la maladie dans les récits réalistes, Paris, Klincksieck, 1991, 2 t. ; Deleuze, Gilles,

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éd.), Presses Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 229-265 ; Thorel-Cailleteau, Sylvie, La Tentation du livre sur rien : Naturalisme et

décadence, Mont-de-Marsan, éd. Interuniversitaires, 1994.

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