13 septembre Philippe BOCQUIER (ORSTOM-France) Le ET L'ACCES AU PREMIER EMPLOI MUTATIONS DU MARCHE DU TRAVAIL DAKAR

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Texte intégral

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LES MUTATIONS DU MARCHE DU TRAVAIL A DAKAR (SENEGAL) ET L'ACCES AU PREMIER EMPLOI

97' U

Philippe BOCQUIER (ORSTOM-France)

Le 13 septembre 1991

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2 Dans les pays en voie de développement, la réflexion sur la structure du marché urbain du travail est subordonnée, qu'on le veuille ou non, à l'exhaustivité des statistiques sur l'emploi. Ainsi, le rapport Kénya de 1972 (BIT, 1972), qu'il est convenu de citer comme l'écrit fondateur dune réflexion sur le secteur informel, est le produit d'une mission du BIT suscitée par la méconnaissance d'une large part de l'emploi urbain. Les données dont dispose en premier lieu l'analyste proviennent des statistiques officielles. Il s'agit de l'emploi enregistré par les services ministériels, dans le but dassurer à 1'Etat le contrôle de son économie. Ces sources sont loin d'être exhaustives et laissent dans l'ombre une large part des activités nationales.

Malgré (ou plutôt: à cause de) leur non-exhaustivité, les statistiques (officielles) de l'emploi enregistré présentent l'avantage de fournir une définition par défaut du secteur informel, pour peu qu'on dispose d'une source de données exhaustive, telle que le recensement. Le critère du non-enregistrement reste d'ailleurs le plus opérationnel d'après le BIT (BIT, 1987). Même si ce critère ne vaut pas pour définition théorique

-

les expressions "secteur informel" et

"secteur non-enregistré" ne sont pas équivalentes (1)

-,

il s'impose comme le plus petit commun dénominateur des analyses actuelles sur la structure de l'emploi dans les PVD.

Dans cette communication, nous analyserons trois types de données correspondant chacun à trois critères différents de partition du marché de l'emploi. D'abord, les statistiques de l'Enquête Bi-Annuelle sur l'emploi au Sénégal nous donnerons une estimation de l'emploi enregistré depuis 1971 dans ce pays. Ensuite, le statut dans la profession nous servira à analyser la structure de l'emploi salarié et indépendant et du chômage, selon le sexe et la branche d'activité, pour l'agglomération urbaine de Dakar (qui comprend la ville de Dakar, et sa banlieue, Pikine). Enfin, le statut dans la profession et le critère de la comptabilité nous permettront d'analyser l'orientation sur le marché de l'emploi de trois générations de dakarois.

Les données sur Dakar proviennent de l'enquête ménage et de l'enquête biographique menées conjointement en 1989 par l'Institut Fondamental d'Afrique Noire (IFAN) et par l'Institut FranFais de Recherche Scientifique pour le Développement en Coopération (ORSTOM) (ANTOINE et al, 1991). Par rapport aux données classiques (de type transversal) sur l'emploi, l'enquête biographique a l'avantage de mieux restituer la dynamique du marché de l'emploi. Nous verrons qu'une analyse simple des biographies montre les conséquences concrètes de la conjoncture économique sur la vie des individus.

~~

(1) Pour une revue de la littérature et une analyse conceptuelle plus complète, voir par exemple le texte de P.-M. ROY et P:BODSON dans cette série des Cahiers.

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1

I 3

1

-

L'emploi enregistré au Sénégal (1971-1988)

Les sources statistiques sur l'emploi au Sénégal sont rares et de qualités très inégales. Cela peut paraître surprenant alors que le pays a connu son premier recensement en 1955, limité il est vrai à la ville de Dakar. Deux recensements (1976 et 1988) et plusieurs enquêtes ont eu lieu depuis, mais ces sources ont été très peu exploitées. Par ailleurs, le manque d'homogénéité des définitions utilisées pour définir les emplois, ou le faible recouvrement statistique de certaines enquêtes, rendent difficiles les comparaisons entre les sources.

Comme le déplorent

J.

CHARMES (1990) et

C. ZAROUR

(1989), les statistiques publiées des recensements de 1976 et 1988 ne permettent pas de faire des comparaisons claires avec les autres sources, notamment pour faire la part des secteurs enregistré et non enregistré. Le recensement est théoriquement la source qui nous permettrait de chiffrer au mieux à la fois chacun des secteurs.

Pour cela, il nous faudrait au moins les tableaux croisant la branche d'activité avec la situation professionnelle, et la profession avec la situation dans la profession. Ces tableaux ne seront sans doute jamais disponibles pour le recensement de 1976, mais on peut espérer que le recensement de 1988 fera l'objet d'un meilleur traitement.

Toutefois, bien que le recensement soit théoriquement la source la plus exhaustive, elle n'est pas la plus fiable. Par exemple, les modalités de la question sur la profession ne correspondent pas à la réalité du pays, notamment par rapport aux activités du secteur informel de l'économie.

Les catégories professionnelles ont en fait été reprises sur la nomenclature utilisée en France par l'INSEE, et qui est impropre pour un pays tel que le Sénégal, o ù domine l'économie informelle. Les catégories professionnelles qualifiées sont trop détaillées a u détriment des catégories qu'occupent la majorité des actifs.

Les questions sur l'emploi dans le recensement de 1976 ont été reprises pour le recensement de 1988 par souci de comparabilité dans le temps, mais au détriment d'une description plus fidèle de l'emploi. Il est alors nécessaire de mener des enquêtes spécifiques sur tel ou tel secteur de l'économie, sans que pour autant le recensement puisse servir de base de sondage précise sur l'emploi. Une classification des activités selon les normes internationales du BIT, aurait été préférable et aurait de plus permis la comparaison entre le Sénégal et les pays de la sous-région ou du reste du monde.

,

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5

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4

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Pour obtenir des statistiques sur le secteur enregistré de l'économie, il faut attendre les chiffres de 1971, fournis par l'Enquête Bi-Annuelle menée depuis 1972 sur les établissements dont au minimum 100 salariés sont inscrits au registre de la main d'oeuvre. Cette source, fournie par le Ministère du Travail et de la Formation, offre les statistiques les plus fiables sur le secteur parapublic et privé enregistré, mais jusqu'à présent indisponible, elle n'a pas été utilisée dans les rapports de synthèse sur l'emploi au Sénégal que nous avons pu consulter (ZAROUR, 89; CHARMES, 1990). Les statistiques de cette enquête pour l'année 1981 corroborent en partie les recoupements faits par

J.

CHARMES (1990) à partir des données de l'Enquête Main d'Oeuvre-Migration de 1979-1980 et du Centre Unique de Collecte de l'Information (CUCI) pour les années 1977-1986.

Avec la série (presque) annuelle des effectifs de l'administration sénégalaise et les statistiques de l'Enquête Bi-Annuelle, nous avons donc deux sources fiables et complémentaires qui nous permettent d'estimer, pour l'ensemble du Sénégal, l'évolution du secteur le plus moderne de l'économie, depuis 1971 jusqu'en 1982. Pour les années suivantes, nous disposons des chiffres de l'administration jusqu'en 1990 et des statistiques du CUCI pour les branches de la production et du bâtiment en 1985 et 1988. Or, les statistiques du CUCI pour les branches du commerce, de l'hôtellerie, de la restauration, du transport et des autres services, pour des raisons que nous n'invoquerons pas ici, ne sont pas fiables: il nous a donc fallu procéder à des estimations. La synthèse des statistiques que nous proposons ne doit pas être considérée comme des plus précises: la Figure 1 ne montre que les grandes tendances de l'emploi enregistré dans les vingt dernières années.

(Figure 1 ici)

Dans son ensemble, le secteur moderne a connu une croissance de ses effectifs supérieure à celle de la population dans les années 70 (+7,15% par an de 1971 à 1974, +6,28% de 1974 à 1982) mais ses effectifs ont stagné, voire régressé, à partir de 1983 ou 1984. Ainsi, le nombre d'emplois dans le secteur moderne s'élevait à 86.500 en 1971, à 173.000 en 1982, et il est, en ce début des années 90, sans doute inférieur à 165.000. Que signifie cette croissance suivie d'une stagnation? On peut faire plusieurs remarques à la lecture du graphique

Nol.

D'abord, les emplois dans les services ont considérablement augmenté dans les années 70, autant dans l'administration que dans les services privés (commerce non compris). De 1971 à 1983, les effectifs de la fonction publique sont passés de 37.700 à un maximum de 70.300 en 1983, soit un taux de croissance annuel de 5,33% en moyenne. Le taux d'encadrement, qui tient compte de la croissance démographique, est estimé à 8,37 fonctionnaires pour

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5 1.000 habitants en 1971 et est passé à 11,42 en 1983, ce qui signifie une croissance de 2,62% par an. Depuis, 1'Etat a restreint ses embauches et procédé à des compressions de personnel dans la fonction publique. Entre 1983 et 1990, le taux d'encadrement a décru de 3,6% par an, et est certainement revenu en 1991 à un niveau inférieur à 8,5 fonctionnaires pour 1.000 habitants, à peu près le niveau atteint en 1975.

Malgré ces fluctuations, on remarquera que, par rapport à l'ensemble de l'économie moderne, la part des emplois de l'administration s'est maintenue autour de 40% dans les années 70 et 80. Les autres branches, en revanche, ont connu d'importantes fluctuations. En effet, les emplois dans les services privés auraient continué d'augmenter dans les années 80 (de 2,4% par an en moyenne), quoique moins rapidement que dans la décennie précédente (10,9%

en moyenne). De fait, la part des services privés a augmenté passant progressivement de 18,4% en 1971 (soit 16.000 emplois) à plus de 30% en 1988 (soit 53.000 emplois).

Mais pour les autres branches du secteur enregistré de l'économie, et notamment pour la production, on assisterait à une baisse du nombre d'emplois.

Bien que les emplois du commerce soient passés de 11.000 à 15.000 dans les années 70, il semble que leur nombre ait baissé pour retrouver un niveau d'à peine plus de 10.000 emplois au début des années 90. Leur part dans le secteur moderne a chuté de moitié dans la même période: de plus de 13% au début des années 70 elle serait maintenant de 7% au plus.

La branche de la production (dans les secteurs privé et para-public) a connu une forte augmentation de ses effectifs dans le début des années 70 (de 19.000 emplois en 1971 à 28.000 en 1974, soit une croissance de 13,8% par an). La croissance de la branche s'est ensuite ralentie (+3,2% par an) pour atteindre un maximum des effectifs dans le début des années 80 (36.000 emplois). Mais sa part dans le secteur moderne a baissé dès le milieu des années 70 (de 22,1%

en 1971 à 26,4% en 1974, elle est passé à 20,7% en 1982), et elle est maintenant de moins de 20% (pour moins de 32.000 emplois), ce qui ne représente même pas la moitié du tertiaire privé (commerce et autres services) à la même date. Il faut rappeler que dans la branche de la production, les entreprises para-publiques ont subi comme l'administration les restrictions d'embauches e t les compressions de personnel (les "déflations'', comme on les appelle au Sénégal), sous les contraintes budgétaires et les pressions des bailleurs de fonds, en plus de la crise proprement dite.

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.

%

6

1 1 1. 1

Ces dernières années o n t durement touché la production industrielle qui n'a pas réussi à concurrencer les produits importés (pour une bonne part introduit en fraude), ni non plus à se rendre compétitive au niveau international. Les produits à l'exportation (huile, phosphates, conserverie de poisson) subissent les aléas du marché international, et le marché national est trop limité pour permettre la relance de l'industrie sénégalaise. A cela viennent s'ajouter des erreurs de gestion, des coûts de production élevés (énergie notamment) et une législation du travail jugée trop contraignante pour les industriels et les investisseurs potentiels, nationaux et internationaux

(VALETTE,

1990).

On assiste donc à une tertiarisation de l'emploi enregistré en même temps qu'à un désengagement de 1'Etat sur le marché de l'emploi depuis le début des années 80 au Sénégal. Ces tendances ne se soldent pas par une relance de l'économie moderne dans son ensemble? et se font au détriment des industries pro duc tives.

2

-

L'emploi salarié et indépendant à Dakar en 1989

Les données chronologiques sur l'emploi enregistré nous donnent une image de l'évolution de l'économie moderne. A cet égard, elles constituent une référence à garder en mémoire pour l'analyse de l'emploi dans son ensemble.

Mais il est nécessaire de faire appel à d'autres sources pour mesurer et comprendre les rapports qu'entretient l'économie moderne avec le reste de l'économie. Quelles sont par exemple les conséquences de la tertiarisation de l'emploi enrégistré, sur la structure du marché de l'emploi dans son ensemble?

Nous avons vu plus haut que les données sur l'emploi du RGPH ne sont pas encore disponibles et qu'elles sont peu adaptées à la r6alité dakaroise. Les résultats de l'enquête ménage IFAN/ORSTOM rendent-ils mieux compte de la situation du marché de l'emploi dakarois?

L'enquête quantitative que nous avons menée comportait deux volets: une

"enquête ménage" e t une "enquête biographique". Les ménages enquêtés constituent un échantillon représentatif de l'ensemble de la population dakaroise, Européens et Libano-Syriens exclus. Dans l'enquête ménage, les questions sur la structure démographique du menage et sur la nature de l'habitat ont été privilégiées. Les questions sur l'emploi sont du même type que celles posées au recensement de 1988 e t présentent donc les mêmes insuffisances. Elles n'ont pas fait non plus l'objet dune attention particulière lors de la collecte, de sorte qu'elles n'ont pas toujours été bien remplies par les enquêteurs

(ANTOINE

et al, 1991).

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I 7

De ce fait, les emplois dans l'administration n'ont pas été distingués des emplois dans les grandes entreprises de services publics (eau: SONEES, électricité: SENELEC

...).

Les artisans, qu'ils travaillent dans la production (menuiserie, couture ...) ou dans les services (réparation automobile ...) ont été regroupés dans la même catégorie. Aucune variable n'a été utilisée pour tenter de distinguer les secteurs formel et informel. Nous ne disposons que de la variable définissant le statut professionnel dans l'entreprise, à savoir les catégories de salariés, d'indépendant, et d'apprenti ou aide familial. Les questions sur l'emploi dans l'enquête ménage IFAN/ORSTOM, on l'aura compris, n'ont donc qu'une valeur indicative.

Comment avons-nous procéder pour l'extrapolation de ces données d'enquête?

L'échantillon de l'enquête IFAN/ORSTOM est constitué de près de 18.000 personnes (et environ 2.100 ménages). Pour obtenir une estimation de la répartition de la population selon l'activité et le sexe, nous avons fait une extrapolation en utilisant l'inverse du taux de sondage choisi pour le tirage des 18.000 personnes recensées, et une estimation du taux de croissance de la population de l'agglomération dakaroise en un an et demi, entre avril 1988 (date du RGPH) et septembre 1989 (date de l'enquête ménage IFAN/ORSTOM).

Le taux de sondage était de 1/72,5 et le taux de croissance est estimé à 4% par an. Ainsi, à partir des 407 hommes commerçants indépendants recensés dans l'enquête, nous estimons le nombre total de commerçants habitants dans les districts couverts par l'enquête à:

407

*

72,5

*

( 1

+

0,04 = 407

*

76,9 = 31296

Ce ne sont évidemment que des approximations, mais nous pouvons admettre qu'elles sont raisonnables.

Malgré les imprécisions de définitions et d'estimation, les extrapolations restent très instructives, notamment par rapport à la distinction entre secteurs moderne et informel. En effet, la catégorie des salariés fournit une estimation maximale de la part du secteur moderne dans l'emploi. Dans la population africaine de DakarPikine, les indépendants du secteur moderne représentent une très infime minorité du total des indépendants. Les apprentis sont aussi majoritairement employés dans le secteur informel. De même les bonnes et les gardiens travaillant chez des particuliers sont des salariés rarement déclarés par leur employeur. A contrario, il y a plus souvent des salariés employés dans le secteur informel des branches de la production, des services et du

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8 commerce, de sorte que pour ces branches la part des salariés est une estimation haute de la part du secteur moderne dans l'emploi.

L'enquête nous permet de vérifier quelques faits saillants que ne font pas apparaître les données publiées du Recensement Général de la Population et de l'Habitat (RGPH) de 1988 sur les zones urbaines de la région du Cap-Vert (qui inclue Dakar) et de l'enquête de I'USAID (ZAROUR, 1989) sur le secteur informel.

D'après l'enquête IFAN/ORSTOM, le marché du travail dakarois était constitué en septembre 1989 de près de 450.000 personnes dont 30% de femmes et 19% personnes à la recherche d'un emploi. Le nombre des jeunes n'ayant jamais travaillé et à la recherche d'un premier emploi est particulièrement important: chez les hommes, ils étaient 44.300 soit 67,2% du total des chômeurs, e t chez les femmes 8.900 soit 52% du total des chbmeuses. Les chômeurs n'ayant jamais travaillé représentent 14,3% de la main d'oeuvre masculine disponible sur le marché de l'emploi dakarois e t 6,5% de la main d'oeuvre féminine.

Voyons d'abord ce qu'il en est des actifs occupés avant de considérer les chômeurs.

2.1

-

LES actifs occupés par branche et statut professionnel Le secteur Dublic e t Dara-public dans l'emdoi salarié:

D'après nos estimations, le secteur public et para-public représentait au total 51.200 salariés répartis entre 39.900 hommes et 11.300 femmes. La part de l'administration, nous l'avons vu, n'a pu être distinguée dans l'ensemble du secteur public. Cependant, les emplois dans l'administration à Dakar sont estimés par Charbel ZAROUR (1989) à quelques 34.000 salariés, soit 663% du secteur public et 29% du total des salariés qui travaillent dans une entreprise.

Le secteur public dans son ensemble ne représente que 15% du nombre total d'emplois dans l'agglomération, mais sa part dans l'emploi salarié est relativement importante: 44% des 117.200 salariés dans des entreprises, pourcentage proche de la moyenne nationale (41% en 1988). Comparé à cela, l'industrie emploie bien peut de dakarois: moins de 13.000 personnes (11% des salariés). L'Etat, sous ses diverses formes et en particulier par l'administration, reste encore le principal employeur dans le secteur moderne de l'économie en zone urbaine, même s'il n'offre plus un débouché pour les jeunes à leur entrée dans la vie active, comme nous le verrons dans la section

suivante.

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9

La Dart du secteur informel dans les branches de la moduction et des services:

Les indépendants et les apprentis représentent 70,9% des emplois de ces branches chez les hommes (soit 90.300 travailleurs), et 24,7% chez les femmes (soit 13.400 travailleuses). En 1988, l'enquête USAID n'avait recensé dans ces branches que quelques 20.500 indépendants et apprentis (hommes ou femmes) travaillant dans la production et 10.000 travaillant dans les services. Ceux que nous avons recensés en plus constituent la part la plus informelle, mais aussi la plus importante, des branches de la production et des services. En effet, 1'USAID a procédé principalement à un recensement des activités localisées, alors que l'enquête IFAN/ORSTOM prend en compte, à partir des ménages, l'ensemble des activités localisées et non localisées.

La branche du bâtiment:

La branche du bâtiment appartient en grande partie au secteur non structuré non localisé. Pour cette raison, elle a été largement sous-estimée dans les enquêtes sur les secteurs formel ou informel à Dakar. D'après les extrapolations de notre enquête ménage, les indépendants dans les BTP étaient approximativement au nombre de 6.000, les salariés 3.200 et les apprentis 1.800, ce qui fait un total de 11.000 (en majorité du secteur informel).

Il

suffit de circuler dans l'agglomération pour voir que le bâtiment est loin d'être une activité négligeable: même si de nombreux chantiers sont laissés en plan depuis des mois voire des années, o n peut voir que partout dans la ville, des maisons sont en cours de construction, d'élévation ou d'agrandissement. A titre de comparaison, d'après notre enquête, le bâtiment emploierait à Dakar et à Pikine, autant d'hommes que le secteur structuré de l'industrie (secteur para-public exclu).

Un mand nombre de commercants indépendants;

Dans l'enquête IFAN/ORSTOM, nous avons pris en compte toutes les activités commerciales, en particulier celles qu'exercent les femmes d'une manière souvent très informelle, telles que la vente sur le pas de porte ou à domicile.

Ainsi, le nombre estimé de commerçants indépendants à Dakar est de 31.300 hommes et de 40.000 femmes, auxquels il faut rajouter quelques 5.400 salariés (3.800 hommes et 1.600 femmes) et 2.100 aides familiaux (1.800 hommes et 300 femmes). Nous verrons cependant que le commerce n'est pas exercé par n'importe qui, et en particulier, qu'il n'est pas un débouché naturel pour les jeunes dakarois à la recherche d u n premier emploi.

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10 L'imDortance des activités féminines:

Les actifs (occupés ou au chômage) représentent 46,0% de la population masculine, alors que les femmes actives représentent 20,5% de la population féminine. Nos estimations du nombre de femmes occupées sont supérieures à celles que peuvent fournir les enquêtes sur les entreprises (enregistrées ou non) et même le recensement. On peut penser que les activités féminines ont été sous-estimées de 35 à 40% dans le recensement, par rapport à notre enquête, ce qui représenterait autour de 45.000 femmes occupées à rajouter aux chiffres du recensement de 1988. Les femmes de notre enquête constituent 32,6% de l'ensemble des occupés contre 24,4% dans le RGPH de 1988.

Ces différences de recouvrement se retrouvent au niveau du taux d'occupation (ratio du nombre d'occupés sur le nombre d'actifs): le recensement sous-estime les activités informelles et non salariées. Cela a notamment pour effet de surestimer l'importance du chômage, principalement concentré dans le secteur moderne de l'économie. En effet, le RGPH fait apparaître un taux d'occupation de 72,7% chez les hommes et de 68,6% chez les femmes, alors que dans l'enquête IFAN/ORSTOM ce taux est respectivement de 78,8% et de 87,6%. I1 en résulte que dans la population africaine de Dakar, un actif occupé supportait en moyenne plus de 4,4 autres personnes dans le recensement de 1988, alors que dans notre enquête le rapport était de 1 pour 3,7 en fin 1989, ce qu'on ne peut assurément mettre sur le compte dune brutale augmentation de l'offre d'emploi entre 1988 et 1989!

On remarquera aussi que parmi 109.600 femmes occupées, 32.600 (soit 29,7%) étaient employées chez un particulier (en tant que bonnes pour la plupart). A titre de comparaison, il n'y avait que 23.400 femmes salariés dans une entreprise. De plus, de nombreuses bonnes, en particulier les plus jeunes, ont pu' être "oubliées" lors de l'enquête ménage, même si elles résidaient effectivement chez leur employeur, qui ne les considèrent pas toujours comme faisant partie de la concession. Le nombre de femmes employées chez un particulier que nous avons calculé est donc une estimation basse du personnel de maison.

Mais c'est surtout l'importance des activités commerciales qui frappe à propos des femmes: les 40.000 commerçantes indépendantes représentaient 36,6% du t o t a l des femmes occupées. Le petit commerce est en fait l'activité la plus accessible pour la majorité des f e m e s en ville.

(Tableaux l a et l b ici)

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' I

2.2 = Le &ômage par branche et par statut p&fdonnel

11

Pour calculer le chômage par branche, nous avons fait le rapport suivant:

Ci Ci

+

Oi

---

avec,

Ci, chômeurs provenant de la branche i (dernier emploi occupé) Oi, occupés dans la branche i.

Des "déflations" modérées avant 1990 dans le secteur Dublic:

Malgré la crise qu'a connu le secteur public dans les années 80, les chômeurs provenant de ce secteur ne sont pas si nombreux. Ces "déflatés" (tels qu'on les appelle au Sénégal) étaient au nombre de 4.100, soit 7,0% des hommes actifs de ce secteur et 8,7% pour les femmes. Il est possible que les déflatés du service public aient trouvé plus facilement du travail et qu'ils n'apparaissent plus par conséquent parmi les chômeurs en provenance de ce secteur. Mais plus probablement, la politique de rigueur dans les services publics et l'administration n'avait pas encore touché les emplois en place avant 1990, même si elle a fortement bloqué les recrutements. C'est en 1990 et 1991 que, sous la pression de plus en plus forte des bailleurs de fond, 1'Etat a pris de véritables me sures "déflationnistes" en matière d'emploi, not amment dans l'administration par des incitations au départ volontaire.

Un chômaFe élevé chez les salariés du secteur Drivé:

Ce sont en fait les salariés du secteur privé qui sont le plus durement touchés par la crise des années 80. Chez les hommes, les chômeurs représentaient 13,7% de la branche de l'industrie. Dans le bâtiment, ce chiffre est de 14,3%, dans les services et la production privés de 14,6% et il est de 9,1% dans le commerce. Ce sont les salariés du secteur de l'agriculture et de la pêche qui sont les plus touchés par le chômage (18,8%).

Mais la situation est plus dramatique encore pour les femmes chez qui le pourcentage de chômeuses est de 21,6% dans l'industrie, de 15,0% dans les services et la production et de 19,2% dans le commerce. Ce plus grand chômage des femmes est d'autant plus remarquable qu'un certain nombre dentre elles o n t du se déclarer ménagère, après avoir vainement cherché du travail. Les chiffres que nous avançons pour les femmes sont donc des estimations basses du chômage féminin.

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L'importance du chômage féminin, signe d'une plus grande précarité de l'emploi chez les femmes, s'explique sans doute par une tendance des entreprises a) à conserver plutôt des hommes en cas de nécessité de licenciement, b) à recruter moins de femmes sur le marché de l'emploi, et c ) à entretenir la précarité de l'emploi féminin sous la forme d'une main d'oeuvre journalière bon marché (ce qui expliquerait le taux de chômage particulièrement élevé dans la branche de l'industrie o ù les contrats journaliers sont encore très courants).

Le chômage dans la branche de la production et des services:

Dans cette branche, le chômage frappe plus durement les salariés en entreprise que les autres salariés (chez des particuliers) et que les apprentis et indépendants. Mais il est vrai que la situation d'apprenti cache souvent un chômage larvé dans la mesure o ù elle peut constituer un refbge dans l'attente d'un emploi. De plus, on remarquera que le chômage des indépendants n'est pas négligeable ( 9 3 % chez les hommes et 7,3% chez les femmes). La crise touche aussi le secteur informel de la production et des services: le chômage est certainement le signe dune précarité plus grande dans ce secteur.

Les salariés chez des particuliers semblent avoir moins souffert du chômage (6,3% chez les hommes et 5,4% chez les femmes). En fait, il s'agit du salariat à l'accès le plus facile, car c'est un salariat précaire (le personnel de maison est rarement déclaré) et souvent mal payé, notamment chez les bonnes.

Le chômage des salariés dans la branche du bâtiment:

Si le chômage des salariés de la branche du bâtiment est important (14,3%), en revanche il est négligeable chez les indépendants et les apprentis (les effectifs de l'enquête ménage étaient trop faibles pour être extrapolés). Cette situation correspond certainement à une mauvaise santé du secteur le plus structuré de la branche du bâtiment, sans doute en raison du déclin des activités du secteur structuré dans son ensemble (moins de grandes opérations immobilières), alors que le secteur informel, sous la forme du tacheronnage surtout, répond à une demande privée importante en provenance des ménages urbains.

Un chômage en apDarence faible dans le commerce:

C'est dans le commerce que les indépendants connaissent moins souvent le chômage. Cela correspond certainement à ce mouvement de tertiarisation de l'économie dont nous avions parlé plus haut, et qui touche aussi le secteur informel. On sait aussi que pour les femmes, le commerce représente l'emploi le plus facile d'accès. Cependant, il faut relativiser le faible taux de chômage

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chez les femmes commerçantes: la plupart des femmes dont les affaires ne marchent pas vont abandonner leur activité et se déclarer comme ménagère.

Cela ne signifie nullement que ces femmes ne voient plus la nécessité dun revenu propre, ni non plus qu'elles ne vont pas retourner à une activité commerciale quand l'occasion s'en présentera.

(Tableaux 2a et 2b ici) 3

-

L'acck au premier emploi des Dakarois

Malgré les insuffisances des données de l'enquête ménage, nous avons pu relevé quelques caractéristiques intéressantes du marché du travail dakarois, notamment par rapport au rôle de l'auto-emploi, de la part des femmes et du chômage. Cependant, la classification des emplois entre salariés (en entreprise ou chez un particulier), apprentis et indépendants n'est pas des meilleures, notamment par rapport à la distinction entre secteurs moderne et informel de l'économie. Parmi d'autres critères, on peut citer ceux du statut dans l'entreprise, de la taille de l'entreprise, du niveau des revenus, et de l'utilisation d'une comptabilité. Nous verrons dans un premier temps, pourquoi nous avons utilisé ce dernier critère dans l'enquête IF'AN/ORSTOM.

Dans un second temps, nous illustrerons l'utilité du recueil biographique des histoires professionnelles par une analyse de l'entrée dans la vie active.

L'insertion des jeunes sur le marché du travail est un enjeu important de la politique d'emploi à Dakar. En effet, le chômage des jeunes est très important, puisqu'il représente en 1989 67,2% du total du chômage chez les hommes et 52,0% chez les femmes. Dans cette première analyse, nous présentons une analyse de l'accès des hommes à un premier emploi permanent à Dakar.

3.1

- L a

classification des activités dans l'enquête biographique IFAN/ORSI?OM Nous avons vu dans la section précédente ce qu'il en est du critère du statut dans l'entreprise: il ne permet pas de situer à lui seul l'informel dans le salariat, ni non plus le formel chez les indépendants.

Il

nous a permis de tirer quelques conclusions sur les données agrégées pour Dakar, mais il n'est pas sûr que ce critère puisse être appliqué quel que soit le pays ou la ville.

Le critère de la taille de l'entreprise est souvent combiné avec celui du caractère enregistré de l'entreprise ou, celui du statut professionnel, afin de ne pas inclure dans le secteur informel des catégories telles que les professions libérales. Mais il est difficile de choisir une taille maximale (5, 10, 15 travailleurs?) pour sélectionner son échantillon. On n'utilisera pas . nécessairement la même taille maximale selon le terrain d'enquête, ce qui ne

(14)

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14

facilite pas les comparaisons. De plus, on éprouvera des difficultés à estimer convenablement le nombre de travailleurs dans l'entreprise informelle: quel statut donner aux apprentis? Comment tenir compte de la variation des effectifs et de la saisonnalité de certaines activités? Ces problèmes dévaluation conduisent bien souvent à multiplier les critères. En fait, nous sommes d'avis que la taille de l'entreprise devrait être considérée comme une variable dépendante dans l'analyse, plutôt que comme un critère défini a priori et au demeurant assez flou.

Le niveau des revenus est lui aussi un critère difficile à estimer a priori. De multiples raisons font que' les répondants donnent de mauvaises réponses aux enquêteurs: crainte de l'impôt, confusion des bénéfices et du chiffre d'affaire, ou tout simplement méconnaissance de ses propres revenus, en particulier lorsqu'ils sont gérés a u jour le jour comme bien souvent dans le secteur informel. Mais surtout, ce critère conduit bien souvent à supprimer de l'observation les entreprises les plus rentables et donc à biaiser l'analyse sur la productivité du secteur informel.

Dans l'enquête biographique IFANORSTOM, le critère de la comptabilité a été privilégié, en combinaison avec le critère du statut professionnel. Aux travailleurs indépendants de notre échantillon, nous avons demandé s'ils tenaient une comptabilité écrite. Aux salariés, nous avons demandé s'ils avaient un bulletin de salaire. Le bulletin de salaire est considéré comme révélateur dune comptabilité écrite dans l'entreprise. Notons que l'existence d'une comptabilité n'est pas nécessairement accompagnée de l'enregistrement de l'entreprise auprès des services de 1'Etat. La question sur la comptabilité ou sur le bulletin de salaire a été choisie parce qu'elle offre l'avantage d'être bien acceptée par les enquêtés (qui ne soupçonnent pas alors les enquêteurs d'être des agents de 1'Etat

...

et de l'impôt), et qu'elle appelle une réponse sans ambiguïté.

Dans l'enquête biographique IFAN/ORSTOM, l'intitulé précis de la profession et de la branche de l'entreprise nous a permis de classer l'ensemble des périodes d'activité connues par les enquêtés selon les normes du BIT.

Cependant, la taille de notre échantillon ne nous autorise pas à utiliser le détail des 387 professions enregistrées dans l'enquête biographique. Des regroupements sont dès lors nécessaires.

Pour l'analyse exploratoire sur l'accès au premier emploi que nous proposons ici, les statuts de salarié et d'indépendant ont été distingués. Au sein des salariés, deux catégories ont été formées selon que les enquêtés recevaient ou non un bulletin de salaire: pour plus de commodité, nous parlerons de salariés dans le secteur formel et dans le secteur informel. Chez les salariés du secteur

(15)

formel, nous avions dans un premier temps établi deux groupes, les salariés du secteur public et para-public, dune part, et les salariés du secteur privé, d'autre part: cette distinction s'est avérée inutile au stade exploratoire, et nous présentons donc des résultats où les salariés du secteur formel font une seule et même catégorie. Enfin, pour analyser l'entrée dans la vie active en tant qu'indépendant, la classification selon la branche nous a permis de distinguer les indépendants de la production (de biens manufacturés), les indépendants des services (ex: réparation automobile) et les indépendants du commerce.

Dans les analyses qui suivent, nous considérons comme premier emploi toutes activités rémunérées, en tant que salarié ou indépendant. L'apprentissage n'est pas une période d'emploi, mais une période de formation: à Dakar, les apprentis ne sont généralement pas rémunérés (ou pour des sommes dérisoires), bien qu'ils soient souvent nourris le midi par le patron et perçoivent parfois des "cadeaux" (vêtement par exemple).

Les paragraphes suivants présentent quelques analyses exploratoires à partir d'un sous-échantillon d'hommes de notre enquête. Nous y soulevons quelques problèmes liés à l'analyse quantitative des biographies professionnelles recueillies par observation rétrospective.

3.2

- Un

accès au premier emploi de plus en plus

tardif

pour les Dakarois

Un des outils les plus efficaces de l'analyse exploratoire des histoires de vie est certainement l'estimateur de la fonction de séjour de Kaplan-Meier (2). I1 permet de tenir compte des données tronquées à droite, c'est-à-dire des données où le récit de vie s'arrête au moment de l'enquête. La courbe ainsi obtenue s'interprète simplement comme la proportion de "survivants" dans un état donné à chaque âge.

Dans l'analyse qui suit, la population soumise au risque est constituée des enquêtés présents à Dakar au moins à l'âge de 12 ans, soit un échantillon de 401 hommes parmi les 1059 hommes répondants de l'enquête biographique (nous les appellerons les "dakarois" pour plus de clarté dans l'exposé). Pour chacun de ces dakarois, nous avons l'âge au premier emploi (salarié ou indépendant) ou l'âge à la "troncature", lorsque l'individu sort de la population soumise au risque. Ces troncatures à droite peuvent être aussi bien causées par la date d'enquête (68 observations soit 17,0% de l'échantillon) que par une migration hors de Dakar (57 observations soit 14,2% de l'échantillon).

(2) Pour une explication en français, voir COURGEAU & LELIEVRE, 1989, chp. III et IV.

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Les courbes tracées à la Figure 2 représentent la proportion de "non encore actifs" à chaque âge selon les trois groupes de générations qui ont servis pour la stratification de l'échantillon de l'enquête biographique IFAN/ORSTOM. En effet, dans cette enquête, nous nous attachons en particulier au sort des trois générations d'hommes et de femmes. Pour ce faire, nous avons décidé de tirer des effectifs égaux d'individus dans trois groupes dâges: 25-34 ans, 35-44 ans et 45-59 ans, trois générations qui ont connu des contextes économiques différents lors de leur entrée dans la vie active, approximativement dans les années soixante, soixante-dix et quatre vingt. Les enquêtés du premier groupe sont nés entre 1930 et 1944, ceux du second entre 1945 et 1954, et ceux du troisième entre 1955 et 1964.

(Figure 2 ici)

En comparant les groupes de générations 1930-44 et 1945-54, on voit très nettement apparaître un retard du calendrier dans la vie active, qui se traduit sous la forme dun décalage vers la droite de la fonction de séjour de la seconde génération par rapport à celle de la première. Dit autrement, on assiste à un recul de deux ans (de 21 à 23 ans) de l'âge médian au premier emploi entre les deux générations. Cependant, on observe un rattrapage vers les 30 ans: les dakarois nés entre 1945 et 1954 s'insèrent dans la vie active plus tard mais avec la même intensité que leurs aînés nés entre 1930 et 1945.

En revanche, la génération suivante (1955-64) a subit à la fois un retard (recul d'un an de l'âge médian par rapport à la deuxième génération) et une baisse d'intensité de son entrée dans la vie active: le pourcentage dhommes n'ayant jamais travaillé dans cette génération serait encore de 25% à l'âge de 30 ans,

contre moins de 8% pour les générations précédentes.

Mais, l'importance des troncatures pour la troisième génération (44,3%) nous empêche d'extrapoler à l'ensemble de la génération: tous les hommes de cette génération n'ont pas été observé jusqu'à 30 ans. Au moment de l'enquête, ils pouvaient avoir n'importe quel âge entre 25 et 34 ans. En fait, la fonction de séjour au delà de 25 ans pour cette génération doit être interprétée comme une estimation de ce qui se passerait dans les années à venir si les conditions des années précédentes se maintenaient.

Une autre nuance doit être introduite dans l'interprétation: les troncatures ne sont pas seulement imposées par la date d'enquête mais aussi par les éventuelles migrations hors Dakar. Notre échantillon est dailleurs en partie biaisé: il n'est pas absolument représentatif de l'ensemble de la population qui a vécu à Dakar, puisqu'une partie de cette population, suite à une émigration, vivait hors de Dakar au moment de l'enquête et n'a donc pu être incluse dans

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(17)

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notre échantillon. Néanmoins, certains émigrants sont retournés à Dakar et ont pu être interrogés dans notre enquête. Parmi les hommes de notre échantillon présents à Dakar à 12 ans, les migrants de retour étaient 12,3%

dans la première génération, 16,2% dans la seconde et 13,5% dans la troisième.

Ce dernier chiffre est une estimation sans doute très inférieure de l'émigration, étant donné que pour cette troisième grhération, il fallait avoir effectué un séjour hors Dakar en moyenne plus court pour figurer dans notre échantillon en tant que migrant de retour. Cela serait d'autant plus vrai si, comme d'autres analyses devraient le confirmer, l'émigration des jeunes est plus fréquente dans les dernières années.

3.3

-

L'accès au salariat formel devient difficile pour les Dakarois

En analysant l'accès au premier emploi, nous avons ignoré le fait que l'enquêté pouvait s'orienter dans différents secteurs du marché de l'emploi. Le retard et la baisse de l'intensité de l'accès au premier emploi sont-ils identiques quel que soit le secteur d'activitS?

Lorsqu'un événement peut être ainsi scindé en plusieurs catégories, on parle alors de risques multiples. Dans ce cas-là, l'estimateur de Kaplan-Meier nécessite de faire l'hypothèse, rarement vérifiée, dindépendance entre chacun des risques. L'estimateur de Aalen (3) est plus indiqué car il ne pose aucune restriction sur l'interdépendance entre les événements. I1 s'agit de calculer l'intensité cumulé (la somme cumulée des quotients instantanés) pour chaque événement, ce qu'on interprète relativement aisément à l'aide d'un graphique.

Le niveau de chacune des courbes ainsi produites n'est pas interprétable en lui même, mais on pourra comparer les pentes des courbes entre elles: au moment t, la pente est une estimation de l'intensité de l'accès au premier emploi dans telle ou telle activité.

D'après la Figure 3, pour la première génération (strat=l) l'emploi salarié dans le secteur formel (voir plus haut la définition que nous en avons donnée) est le principal débouché avant 25 ans, et le seul après 25 ans. L'emploi salarié formel est aussi prépondérant pour la génération suivante (strat=2), mais sa contribution est plus tardive, comme d'ailleurs l'emploi indépendant (qui contribue jusqu'à 29 ans au premier emploi). Remarquons que pour ces deux premières générations, la contribution de l'emploi salarié informel est négligeable.

(3) Pour une explication en français, voir COURGEAU & LELIEVRE, 1989, chp. III et IV.

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La situation est très différente pour la troisième génération (strat=3): l'accès au salariat formel et l'accès à l'emploi indépendant se produisent avec à peu près la même intensité (les deux courbes se confondent) jusqu'à l'âge de 27 ans. En effet

,

la contribution de l'emploi salarié formel a considérablement diminué, alors que celle de l'emploi indépendant s'est maintenue (quoiqu'aussi à un niveau plus bas que dans les générations précédentes).

On voit aussi apparaître un phénomène nouveau, l'accès au salariat informel, qui n'a cependant pas pu compenser la baisse de l'intensité de l'entrée dans le salariat formel. L'emploi informel, dans son ensemble (salariat informel et auto-emploi), ne s'est pas substitué à l'emploi formel. Le retard de l'accès au premier emploi des dakarois est principalement du a u blocage des recrutements de salariés dans le secteur formel.

(Figure 3 ici)

3.4

-

L'accès des dakarois aux emplois indépendants se fait de plus en plus dans les secteurs des services et du commerce

Le salariat formel devenant de moins en moins un débouché pour les jeunes, il est intéressant d'évaluer quelles sont les potentialités du secteur informel en terme d'emploi. Nous avons vu que le salariat informel prend de l'importance.

En raison de la faiblesse des effectifs, il n'est guère possible de tirer des conclusions sur la nature de ces emplois, mais on notera cependant une prédominance du secteur des services (autour de 50% quelle que soit la génération). E n revanche, d'importantes différences selon le secteur apparaissent à travers les générations pour les emplois indépendants.

Comme le montre la Figure 4, le secteur de la production contribue presque totalement à l'accès à un emploi indépendant dans la première génération (strat=l). Les services sont négligeables et le commerce est absent.

Le secteur des services prend une réelle importance à partir de la deuxième génération, pour tenir un rôle à peu près équivalent au secteur de la production, quoique selon un calendrier différent (les croisements successifs des courbes dans la deuxième génération montrent qu'on ne rentre pas aux mêmes âges dans les deux secteurs).

Enfin, le commerce fait aussi son apparition dans la deuxième génération autour de 25 ans; dans la troisième génération, on y accède quel que soit l'âge.

(Figure 4 ici)

(19)

4

-

Synthèse des mkultab et interprétations:

Chaque génération traverse des périodes économiques de crise, de stabilité ou de croissance, mais elles les traversent à des âges différents. L'analyse démographique offre dans une large mesure le contrôle des effets spécifiques de la génération et de l'âge sur la réalisation d'un type d'itinéraire professionnel. La maîtrise de la durée en même temps que des variables explicatives permet de résoudre en partie le problème de compatibilité entre l'analyse économique du marché de l'emploi et l'analyse sociologique des biographies de travailleurs.

Une étude à venir, plus approfondie, à l'aide de méthodes probabilistes d'analyse des événements, évaluera les déterminants socio-démographiques de l'entrée dans la vie active, mais aussi de la mobilité professionnelle, à partir de l'enquête biographique IFAN/ORSTOM. De nombreuses variables, dont nous n'avons pas tenu compte ici, peuvent encore expliquer l'accès à l'emploi.

L'itinéraire de formation avant le premier emploi, notamment, sera introduit pour expliquer plus précisément l'orientation vers tel ou tel secteur du marché du travail dakarois. Cela nous mènera aussi à des analyses de l'issue et de la durée des études, de l'apprentissage et du chômage.

Malgré leur simplicité, les méthodes descriptives utilisées ici sur trois types de données (emplois enregistrés, structure de l'emploi et du chômage à Dakar selon le statut professionnel, et accès à différents types d'emplois selon la génération), nous ont déjà apportés des informations utiles. Elles sont de nature différente mais elles sont complémentaires:

D'abord, la baisse de la part des emplois enregistrés au Sénégal s'est traduite par un chômage important chez les salariés de Dakar et par un retard de l'entrée dans la vie active des jeunes dakarois.

Ensuite, la crise a touché principalement les activités productrices de biens manufacturés quel que soit le secteur (formel ou informel). On remarque que la tertiarisation de l'emploi salarié semble s'étendre à l'emploi indépendant: de plus en plus de jeunes créent leur emploi dans les branches des services ou du commerce, et de moins en moins dans la branche de la production. Mais constater l'importance du commerce à Dakar ne doit pas nous faire oublier qu'il s'agit essentiellement d'un petit commerce de subsistance qui vit principalement des importations (notamment frauduleuses) et du manque d'organisation moderne des réseaux de distribution marchands. Comme les services, le commerce souffre de la baisse du nombre des salariés et du pouvoir d'achat des classes moyennes. Le petit commerce est certes un recours

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*.

20

.

possible, notamment pour les femmes et les jeunes, mais ses capacités d'absorption de la main d'oeuvre sont limitées, comme o n l'a vu plus haut à propos des dakarois.

Dans ce contexte, l'économie sénégalaise est-elle longtemps viable sans le soutien (et le maintien) de son industrie? Peut-elle reposer sur le seul secteur tertiaire?

Enfin, l'accès aux emplois indépendants et au salariat informel ne compense pas la difficulté d'accès au salariat formel. Cela peut vouloir dire que le secteur informel n'est pas un secteur vers lequel les jeunes dakarois veulent s'orienter.

Rappelons que nous n'avons pas ici analysé l'orientation des migrants sur le marché du travail dakarois: les nouveaux arrivants sont certainement moins

"difficiles", car ils n'ont pas les mêmes besoins. Des analyses ultérieures devraient nous permettre de confirmer ou d'infirmer l'hypothèse selon laquelle le secteur informel est divisé en plusieurs tranches, dont l'accès est différent selon qu'on est, par exemple, migrant ou pas (FIELDS, in

TURNHAM

et al, 1990). Une analyse de l'entrée en activité des femmes devrait aussi nous permettre de mieux comprendre les mutations du marché de l'emploi et aussi les stratégies économiques (de survie) au sein des ménages.

Une hypothèse concomitante serait que le secteur informel n'est pas d'accès aussi facile qu'on peut le penser malgré son manque de modernité (selon les critères de comptabilité et des facteurs de production). Des problèmes peuvent se poser en termes de formation ou d'accumulation d'un capital de départ.

Il

est possible qu'au cours des dernières années, de plus en plus de jeunes Dakarois ont émigré hors Dakar pour se former (études, apprentissage) ou pour trouver leur premier emploi, dans le but éventuel d'accumuler un capital pour s'installer à Dakar. Cela voudrait dire que la ville n'offre ni une formation suffisante ni assez d'emplois pour ses jeunes. Comme les opportunités ne sont pas meilleures ailleurs au Sénégal, il y a lieu de s'inquiéter pour l'avenir de ces jeunes. L'émigration hors des frontières du pays, depuis longtemps déjà pratiquée par les Sénégalais, a elle aussi ses limites. Dès lors, cette situation contient les germes d'un mouvement de révolte urbain, qui s'est déjà manifesté, parfois violemment (pogroms e t saccages lors du conflit avec la Mauritanie, grèves et manifestations étudiantes, etc). L'Etat et la Société Civile sont-ils capables actuellement de contenir ce mouvement et de lui offrir d'autres alternatives?

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(21)

21

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EVOLUTION DES EMPLOIS ENREGISTRES PAR BRANCHES D'ACTIVITE 1971-1988

(sources: Division de la Prbvision, Enquete Bi-Annuelle sur les Entreprises et nos propres estimations pour les secteurs du commerce et des services en 1985 et 1988)

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Source: enquête ménage IFAN/ORSTOM (septembre 1989).

(26)

25

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POPULATION ACTIVE NON OCCUPEE

Répartition selon le statut professionnel et selon la branche du dernier emploi occupé

Dakar, septembre 1989

(en milliers et en pourcentage de$ actifs occup6s et chômeurs de la branche)

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Références

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