HISTOIRE DES
ROIS D’ALGER
Diego de Haëdo
Cette traduction a paru en plusieurs livraisons dans
la Revue africaine(1880-1881), puis réunie en un volume, Alger, Jourdan, 1881.
ISBN : 2-912946-04-2
© Éditions Bouchène, 1998.
HISTOIRE DES
ROIS D’ALGER
traduite et annotée par Henri-Delmas de Grammont
présentation de Jocelyne Dakhlia
EDITIONS BOUCHENE
Les Rois d’Alger : la filiation au loin
L’Epitome de Los Reyes de Argelest un ouvrage bien connu des historiens, mais ces derniers l’ont surtout utilisé pour sa valeur documentaire, au sein d’une reconstitution factuelle, événementielle, de l’histoire politique algérienne. Une lecture linéaire, chronologique, des Rois d’Algers’est d’autant mieux imposée que ce texte d’Haëdo est singulièrement dépourvu de la passion dont le même auteur investit, notamment, ses Dialogues de captivité. La question des souffrances des captifs chrétiens à Alger affleure à peine dans sa narration, par la mention de révoltes d’esclaves, dont Haëdo indique, de manière sobre et sans plus de commentaires, qu’elles sont sévèrement réprimées.
La forte neutralité de ton de ce texte fait donc problème et mérite en soi qu’on lui porte attention. Plus encore, Haëdo fait preuve d’une empathie à l’égard des hommes dont il fait la chronique, qui étonne profondément son traducteur du XIXesiècle, H. de Grammont. C’est ainsi qu’il qualifie une massive réquisition d’armes au profit des musulmans de Grenade de «cause pieuse et sainte». À certains égards, sa narration se distingue à peine d’une chronique musulmane, soit que ces similitudes résultent, en dépit des tensions entre ces deux mondes, d’une parenté des valeurs et des critères politiques, communs aux lettrés musulmans et chrétiens de la fin du XVIe siècle ; soit qu’elles découlent d’une forte imprégnation de ce texte par le discours et l’information d’interlocuteurs musulmans.
Cette dernière dimension de l’information de Haëdo est très sensible dans les Rois d’Alger. Il évoque des témoins ocu- laires de nombreux événements, des traditions oralement transmises par ces même acteurs. On serait tenté d’aller plus
loin encore et d’envisager qu’il ait lui-même plus littérale- ment intériorisé une tradition islamique, locale, de l’histoire politique. Ce titre de « rois », notamment, qu’il applique de manière générique à tous les gouvernants, à tous les déten- teurs de fait du pouvoir, quel que soit leur titre officiel, décalque très exactement, comme on le sait, celui de mulûk lequel, bien que généralement exclu des titulatures officielles, est d’un constant usage dans la chronique musulmane ou dans la littérature. Les « rois», mulûk, réfèrent ainsi soit à une continuité dynastique, soit à l’exercice même d’un pouvoir politique, voire d’une simple lieutenance1.
De même les critères d’évaluation que Haëdo applique à ces dirigeants, ou ceux dont il se fait l’écho, reprennent-ils très exactement des critères du bon (et du mauvais) gouver- nement dans la littérature islamique des Miroirs des princes.
Ainsi l’auteur va-t-il louer tant l’équité de plusieurs des
«Rois» d’Alger, que leur sévérité, et leur capacité à se faire craindre et respecter de leurs sujets. Cette double qualité, assortie du courage personnel, est fréquemment mentionnée par lui. Il n’est pas jusqu’à la manière dont Haëdo reconstitue le portrait physique, physiognomonique, de chaque person- nage après sa mort, qui n’évoque la manière des historio- graphes maghrébins. Il serait donc utile de pouvoir déve- lopper des recherches plus complètes sur le séjour de Haëdo à Alger et sur ses contacts personnels avec des musulmans 2. La lecture de ce texte, dans tous les cas, donne l’image d’un univers où la communication est singulièrement aisée, à l’antithèse du monde cloisonné que l’on pourrait imaginer en ces temps de tension. Non seulement Haëdo, bénédictin espagnol, paraît accéder aisément, lors de son «enquête», à divers témoins des grands événements du XVIesiècle barba-
8 Présentation
1. Le meilleur exemple à cet égard serait celui de Yussuf, Joseph, fréquemment compté par les penseurs politiques parmi les « rois ».
2. Une édition critique du texte original devrait apporter plus d’informations sur ce point.
resque, ainsi qu’aux lieux dans lesquels ils se sont déroulés, mais il atteste aussi un assez libre échange de correspon- dance entre les rives chrétiennes et musulmanes, dont les conséquences concrètes ne peuvent sans doute pas être sous- estimées. Lorsqu’Andrea Doria débarque ainsi à Cherchel pour en détruire le port, la cause, selon, Haëdo, en est la sui- vante : «On a dit, et des prisonniers de ce temps là m’ont affirmé à moi-même, que quelques uns d’entre eux avaient écrit au prince pour lui apprendre comme il serait facile de leur rendre la liberté, de prendre la ville et de détruire le môle commencé»1. Symétriquement, des Morisques auraient écrit à Hassan Pacha, de venir les délivrer, ce qu’il devait faire quatre mois plus tard.
Ce contexte de très grande fluidité, relativement à nos stéréotypes, de l’information et de la circulation des hommes, semble un élément essentiel pour la compréhension de cette période et de ses acteurs, et l’on en prend la mesure même à travers une narration touffue, intriquée, quelquefois. Il y aurait, cependant, plusieurs façons de faire cette histoire à partir des Rois d’Alger. La première consisterait à dérouler le fil de cet inventaire et à établir une galerie de portraits. L’in- ventaire nous réserverait encore quelques surprises, telle la contribution politique d’eunuques – Hassan Agha, Djafar Pacha – aux plus hautes charges de l’État, et jusque dans une fonction guerrière ; cet aspect, par exemple, de l’histoire nord-africaine est encore très mal connu.
Ces grandes figures de l’État algérien sont néanmoins familières au lecteur ; l’histoire des États barbaresques a plus généralement inspiré une focalisation sur de grandes figures, héroïsées ou honnies. On pourrait encore, à partir de la même source, affiner une histoire de la conquête territoriale et de la pacification de régions à traditions autonomistes.
Mais l’une et l’autre approche impliquent en arrière-plan, non pas seulement une histoire des institutions, mais une
1. p. 59.
histoire des réseaux de solidarité ou des clivages entre les dirigeants. On n’entend pas seulement par là les tensions classiquement décrites dans l’historiographie algérienne entre janissaires et corsaires, ou entre turcs et couloughlis, par exemple, mais un tissu social et politique beaucoup plus labile, moins bien connu pour cette période, qui lie ou affronte, selon le cas, des «maisons » de notables1.
L’ouvrage de Haëdo, en effet, fait clairement apparaître ce processus par lequel chaque gouvernant de la Régence, chaque homme aspirant au pouvoir, s’entoure d’alliés et de clients, en systématisant un lien d’ordre domestique avec ces derniers.
Ainsi voit-on à plusieurs reprises, et pas seulement dans l’histoire fondatrice des Barberousse, des dirigeants s’entou- rer de frères, ou de neveux, venus en Islam, à Alger, accom- pagner leur ascension. Le principe de la transmission héré- ditaire du pouvoir ne saurait être non plus sous-estimé. Has- san ben Kheir-ed-Din revient à trois reprises au pouvoir à Alger; Mohammed Pacha succède à son père, Salah Raïs. Des alliances matrimoniales renforcent également ce principe de clans. Les mariages alliant entre eux des dirigeants de la Régence, des caïds tenant le haut du pavé, semblent très fréquents à en croire Haëdo. Ils pourraient donner une impression d’endogamie, mais la réalité semble plus com- plexe. Hassan ben Kheir-ed-Din, notamment, est le fils d’une
«Moresque d’Alger», ce qui fait d’un des principaux gouvernants de la Régence, alors encore en gestation, un couloughli 2 . Le même Hassan s’est d’ailleurs uni à une fille
10 Présentation
1. Cf. J.B. Wolf, The Barbary Coast. Algeria under the Turks. 1500 to 1830, New York-Londres, 1979. Les études sont beaucoup plus nombreuses pour le XIXe et le XXe siècles. Voir par exemple les approches développées dans «Bourgeoisies et notables dans le monde arabe (XIXe et le XXe siècles)», Cahiers de la Méditerranée, n° 45, déc. 1992.
2. Il serait notamment à l’origine de la répartition tripartite des beylicats. De nombreux beys, en une période plus tardive, tel Ahmed Bey de Constantine, sont également des couloughlis.
du roi de Kouko, consacrant son alliance avec les Kabyles. À cette union, il associe d’ailleurs son plus proche lieutenant, qu’il marie également dans sa nouvelle belle-famille.
En effet, et c’est là un second élément tout aussi important, quoique concurrent, de la constitution de ces «maisons»
politiques, ces gouvernants ottomans ont pour habitude d’élever auprès d’eux et de protéger des jeunes gens, le plus souvent renégats, anciens captifs ou « mercenaires », afin de les initier peu à peu au métier des armes et de la course, au commerce, à la politique – toutes ces activités étant souvent confondues, mais pas toujours. Certains de ces hommes, Euldj-Ali, notamment, auraient eu jusqu’à cinq cents de ces renégats dans leur maison ; dès les origines de la Régence, Kheyr ed-Din semble en avoir eu également un nombre important. Il faut envisager toutes les dimensions de ce patronage, grâce auquel un notable politique se protège physiquement, s’entoure d’une garde rapprochée, mais aussi accroît son prestige et se prémunit plus aisément, en diversifiant les sources de conseil ou d’information, contre d’éventuels complots.
Or ces hommes, à l’instar de beaucoup de notables dans la société de cette époque, établissent fréquemment une relation privilégiée avec l’un ou l’autre de ces jeunes gens, une relation à connotation homosexuelle ou un simple compa- gnonnage, selon le cas. Ils anticipent ainsi, en certains cas, leur propre succession. Encore faut-il ne pas être trahi par son protégé, mais le témoignage d’Haëdo indique plutôt une grande piété filiale de ces «renégats» à l’égard de leur patron;
celle-ci se manifeste notamment par le soin qu’ils apportent à leur construire un mausolée après leur mort. En certains cas, se dessine d’ailleurs une tension entre «fils adoptif» et fils biologique. La chronique de Haëdo offre donc toutes sortes d’aperçus sur des liens interpersonnels et sur un style de relations entre individus qui restent très mal connus pour cette période.
Mais dans quelle mesure s’agit-il d’un milieu autonome, qui, étant composé d’éléments allogènes, aurait ses propres règles ? La chronique insiste avec une multitude de détails factuels sur les relations des Turcs d’Alger avec Tunis, Tripoli, le Maroc, La Porte…, ce qui renforce l’idée, couramment formulée, d’un gouvernement sans enracinement dans le pays. Néanmoins, la mention d’alliances, plus ou moins contraintes et fondées sur le tribut, avec les cheikhs ou les
«rois» des grandes «principautés» ou provinces du pays nuance très fortement l’image d’un État-postiche, simplement plaqué sur le pays réel qu’il ponctionne.
On peut tout d’abord remarquer, à la lecture de Haëdo, que le recours militaire à des renégats ou même à des chrétiens, qui pourraît sembler problématique dans une période de si grande tension des empires, n’est pas une spécialité ottomane. Non seulement le roi du Maroc emploie aussi de tels mercenaires, mais le « roi de Labès » – Beni Abbès – par exemple, se serait aussi constitué une armée sur ce modèle contre le gouvernement d’Alger, attirant à lui des milliers de chrétiens, leur offrant le mariage s’ils souhaitaient se convertir…1Il n’y a donc pas de différence, à cet égard, entre un modèle indigène, local, et le modèle mercenaire censément importé d’Istanbul.
L’intérêt des gouvernants turcs pour la mer, source de pres- tige et de richesses, n’était d’ailleurs pas exclusif; ces relations politiques supposaient aussi des relations continues avec le monde rural et agricole, qui ne soient pas exclusivement fon- dées sur la contrainte et la ponction. On sait par exemple que les aghas des spahis étaient fréquemment possesseurs de fermes dans le pays, et Haëdo nous donne quelques indices de l’intérêt des gouvernants d’Alger à posséder ou exploiter des « fermes ou métairies» dans le pays.
Le ton et les nuances de sa chronique, surtout, interdisent de comprendre trop radicalement cette histoire comme une
12 Présentation
1. Cf. p. 130.
opposition structurelle et permanente entre des gouvernants turcs indésirables et rapaces, et des sujets opprimés n’aspi- rant qu’à s’en libérer. Certains dirigeants, selon Haëdo, et plus spécialement ceux qui sont élus à Alger, plutôt que dési- gnés par la Porte, seraient aimés tant des Maures que des Turcs. Hadji Pacha, par exemple, offre une image de piété qui tranche sur les représentations que nous nous faisons communément de ce milieu des janissaires.
Mieux encore, le chroniqueur espagnol décrit très finement le dialogue et les négociations qui s’établissent entre les habitants d’Alger et la Sublime Porte, pour réclamer un autre pacha, exiger la démission de l’un, le retour de l’autre, les requêtes s’accompagnant d’un système de rapports et de pétitions – voire de contre-pétitions, mais aussi d’interces- sions. On envoie en effet quelquefois un marabout accompa- gner ces délégations, et sa présence en soi, si elle fait entendre la voix des sujets algériens, ou de certains d’entre eux au moins, visualise aussi solennellement leur allégeance directe. Or ces démarches sont quelquefois efficaces : quand bien même Haëdo insiste sur une procédure de désignation fondée sur la corruption et les jeux d’influence, il décrit aussi, à plusieurs reprises, une issue positive de ces plaintes présentées par les sujets.
L’auteur rapporte également, bien qu’il affirme à plusieurs reprises que les Turcs enlèvent impunément femmes, filles et garçons dans le pays, que les habitants de Constantine, en 1567, s’étaient révoltés contre le caïd turc, parce qu’il avait tenté de s’emparer d’une jeune fille. Ils furent alors sévère- ment châtiés par Mohammed Pacha, mais celui-ci, sur la plainte de certains d’entre eux, enfuis à Istanbul, se vit lui- même rappelé par le Sultan1.
De tels conflits locaux sont appelés à être plus systématiquement étudiés par les historiens, dans leurs
1. Cf. pp. 144-145.
aspects les plus contrastés, ce qui devrait apporter plus d’éléments de réponse, dans un proche avenir, à cette question de fond de l’histoire algérienne, que Haëdo reformule sous diverses formes : comment comprendre qu’avec quelques milliers d’hommes les Turcs aient pu tenir si longtemps un si vaste pays ?
JOCELYNEDAKHLIA
14 Présentation
Préface
Dans le savant article biographique qu’il a consacré à Haëdo1, M. Ferdinand Denis apprend au lecteur que la Topographia e Historia general de Argel2est demeurée à peu près inconnue, mal- gré sa grande importance historique. Cela n’a rien de très éton- nant, lorsqu’on considère d’un côté l’extrême rareté du livre lui- même, et, de l’autre, le peu de personnes qui veulent se donner la peine d’apprendre une langue pour lire un seul ouvrage.
Depuis le jour où l’érudit biographe écrivait, la Topographiaa été traduite3et mise ainsi à la portée de tous. C’est cette œuvre que je viens compléter aujourd’hui ; l’Epitome de los Reyes de Argelest la partie capitale du travail d’Haëdo, et sa connaissance est indis- pensable à tous ceux qui s’occupent de l’histoire d’Alger ; car c’est le seul livre qui fasse le récit des événements qui y sont sur- venus pendant le XVIesiècle. Sans lui, la nuit la plus noire règne- rait sur toute cette période, obscurité à peine interrompue par de rares chroniques indigènes, souvent menteuses, et par le récit de quelques-uns des faits les plus saillants, qu’il faut aller chercher à grand’peine dans vingt ouvrages divers, espagnols ou italiens4. Ayant été forcé par mes recherches de le traduire pour mon propre usage, je n’ai pas voulu que ce labeur ne profitât qu’à moi seul, et telle est la seule raison qui me porte à entreprendre aujourd’hui cette publication. Le récit d’Haëdo est très clair, et généralement très exact ; on sent que le savant bénédictin y a mis
1. Biographie générale, Firmin Didot.
2. Valladolid, 1612, petit in-folio à deux colonnes.
3. Revue africaine,tomes XIV et XV. Traduction de MM. Monnereau et Berbrugger.
4.Je n’oublie pas de Thou, ni le président Hénaut : mais ceux-là ont pris dans les auteurs espagnols et italiens tout ce qu’ils ont dit d’Alger ; parfois la traduction est littérale : j’ai eu l’occasion de le constater.
toute sa conscience : il relate rarement un fait de quelque importance sans invoquer l’autorité de témoins oculaires. Quel- quefois il est lui-même ce témoin ; car, malgré des affirmations hasardées, auxquelles on a ajouté trop de foi, Haëdo avait séjourné à Alger pendant plusieurs années1, de 1578 à 1581.
Je me suis attaché à rendre le texte le plus fidèlement possible;
néanmoins, sous peine de fatiguer le lecteur, j’ai été quelquefois obligé d’élaguer le style par trop touffu de l’auteur espagnol2. J’ai ajouté à la traduction quelques notes qui ont le plus souvent pour objet de comparer les allégations de l’Epitomeà celles des historiens du temps, cherchant en cela beaucoup plus à faire une chose utile qu’une œuvre littéraire, et c’est par ces mots que je ter- minerai une préface déjà trop longue.
H.-D. DEGRAMMONT
16 Préface
1. M. Ferdinand Denis, avec sa sagacité habituelle, avait déjà soupçonné la vérité et avait conclu de la lecture de certains passages d’Haëdo que l’auteur avait dû parler de visu ; mais le fait est aujourd’hui mis hors de doute par la découverte d’un manuscrit du Père Dan : Les illustres captifs,manuscrit de la Bibliothèque Mazarine, n° 1919. Dans le livre II, qui traite Des chrétiens pris en mer par les infidèles musulmans,le chapitre XII est consacré à l’histoire de la captivité à Alger de Fray Diego de Haëdo, abbé de Fromesta.
2. Le style d’Haëdo a deux grands défauts, qui seraient insupportables en fran- çais : il abuse des épithètes, et n’en met jamais moins de deux à la fois : il ne dit pas un tel était brave, mais brave et plein de courage; et ainsi de suite. De plus, il semble se méfier toujours de l’intelligence et de la mémoire de son lecteur ; par exemple, dix lignes après avoir dit :Charles V venait de quitter les Flandres et de rentrer en Espagne, s’il a de nouveau à parler de ce souverain, il ouvre une paren- thèse et renouvelle son renseignement ainsi qu’il suit : Charles V, qui, comme nous l’avons dit précédemment, venait de quitter les Flandres,etc., etc. On concevra sans peine qu’il a été nécessaire de supprimer tout cela ; mais je tenais à exposer les raisons que j’ai eues de le faire.
HISTOIRE DES
ROIS D’ALGER
Aroudj Barberousse, premier roi d’Alger
1.
Le premier qui porta le nom de Barberousse fut aussi le premier des Turcs qui régnèrent sur le pays et la ville d’Alger, dont il s’était emparé par violence et par trahison, ainsi que de plusieurs autres royaumes et seigneuries en Barbarie. Il se nommait de son vrai nom Aroudj, et non Arox, ni Omicho, comme quelques-uns l’ont appelé.
Il était grec, natif de l’île de Mételin, la Lesbos de l’anti- quité et d’un petit hameau nommé Mola, situé à la pointe septentrionale de cette île. Son père, qui était chrétien, se nommait Jacob1, nom fort répandu encore aujourd’hui parmi les Grecs ; il exerçait la profession de potier. Je n’ai pu savoir jusqu’ici quel était le nom chrétien d’Aroudj ; mais les récits de Turcs et de renégats très vieux qui furent élevés dans le palais du second Barberousse, son frère, m’ont appris que son existence fut très certainement la suivante.
Enfant, il aida d’abord son père dans sa profession de potier; celui-ci était pauvre et la famille nombreuse. Le tribut qu’il payait au Sultan était lourd pour lui comme pour ses compatriotes, et il se voyait, comme eux, perpétuellement opprimé par les Turcs. Le pauvre homme, accablé de travail, se plaignait, et, selon la coutume, endurait ses maux comme il le pouvait. Le jeune homme, voyant son père si pauvre et si mal- heureux, tant d’enfants dans la maison (trois garçons et quatre filles, tous plus jeunes que lui), sachant que son départ allège- rait les charges de la famille, et que son absence ne nuirait en rien, puisque les autres enfants étaient déjà grands, se décida à
1. D’après le R’azaouat,Iacoub était musulman et capitaine d’un navire de commerce : mais il y a lieu de se méfier de la flatterie orientale. Rappelons, en passant, que l’auteur, Sinan Chaouch, écrivait postérieurement à la mort de Kheir-ed-Din, et que son livre est bien loin d’être une autobiographie de ce der- nier. Pour les détails, voir notre brochure :Le R’azaouat est-il l’œuvre de Kheir-ed- Din ?(Villeneuve-sur-Lot, 1873, in-8°).
tenter la fortune, et à chercher aventure à la première occasion.
Comme il était dans ces dispositions, une galiote de corsaires turcs vint mouiller dans un petit port de l’île, à environ une lieue de Mola. Lorsqu’il apprit cette nouvelle1il jugea que le moment était venu. Sans rien dire à ses parents, il fut trou- ver le raïs et le pria très instamment de le recevoir dans son équipage, ajoutant qu’il désirait se faire mahométan. Le raïs, voyant en lui un garçon de belle allure, intelligent et de bonne volonté, le reçut très volontiers à son bord. Quelques jours après il le fit circoncire et le nomma Aroudj ; il avait alors environ vingt ans.
Pendant quelques années, il pirata sur toutes les mers en compagnie de ce raïs et de plusieurs autres. Comme il était naturellement fier, courageux et entrépide, il se signala en maintes occasions de guerre et ne tarda pas à se faire un nom parmi les corsaires. Cette réputation fut cause que des marchands turcs qui armaient à frais communs une galiote destinée à la course (tel était alors, et tel est encore aujour- d’hui l’usage), lui offrirent le commandement de ce navire, en lui promettant sa part des prises et du butin. Aroudj accepta avec joie ; mais il avait d’autres projets que ceux des armateurs, comme l’avenir le prouva.
Peu de jours après son départ de Constantinople, il entra en pourparlers avec quelques-uns des Levantins et soldats d’équipage qu’il avait embauchés après les avoir reconnus pour d’anciens compagnons de piraterie. Il leur persuada qu’il y avait avantage pour eux tous à passer en Barbarie avec la galiote, et qu’ils feraient ainsi de grosses prises sur les terres des chrétiens voisins ; les ayant séduits par l’espoir d’un grand profit, il se dirigea sans opposition sur Tunis. En 20 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
1. Les débuts d’Aroudj sont racontés tout autrement par Sinan Chaouch (R’azaouat). Arrivé à l’âge d’homme, il arme un navire, combat les chrétiens, se fait prendre par les chevaliers de Rhodes après deux campagnes heureuses; Keir- ed-Din offre dix mille drachmes d’argent pour sa rançon. Nous voilà donc loin de la boutique du potier ! Mais le récit d’Haëdo nous inspire beaucoup plus de confiance.
passant à Mételin, il apprit la mort de son père et emmena avec lui ses deux frères cadets, lesquels, très misérables, ne demandèrent pas mieux que de partager le sort de leur aîné.
Ils se firent musulmans quelques jours après ; l’un d’eux reçut le nom de Kheir-ed-Din et fut plus tard le célèbre Barberousse ; l’autre fut nommé Isaac-ben-Jacob, ce qui veut dire Isaac fils de Jacob.
2.
Peu de temps après qu’Aroudj eut quitté Mételin en emme- nant ses frères, il rencontra une autre galiote montée par des corsaires de ses amis, et leur dit qu’il avait l’intention de passer en Barbarie et l’espoir de s’y enrichir rapidement. Il fit si bien qu’il les décida à le suivre, à le reconnaître comme leur chef, et à marcher sous sa bannière. Ce fut ainsi, et à la tête de deux galiotes, qu’Aroudj débarqua à La Goulette de Tunis. Ce n’était alors qu’une petite tour qui servait de poste de douane et où les marchands qui négociaient par mer avec le pays déchargeaient leurs cargaisons. Aussitôt après son arrivée, qui eut lieu au printemps de l’année 1504, il alla trouver le roi de Tunis qui lui accorda, moyennant le paiement de la dîme, l’entrée des ports du royaume et l’autorisation d’y acheter ce qui lui serait nécessaire pour la course. Peu de jours après, il sortit avec une seule des galiotes, munie d’une forte chiourme et d’un bon nombre de soldats. Il laissait l’autre bâtiment, qui n’était pas en très bon état, à La Goulette où quelques-uns de leurs compagnons s’occupaient à le réparer.
À sa première sortie, Aroudj eut le bonheur de s’emparer de deux des galères du pape Jules II, de la manière suivante : elles venaient de Gênes, ne se méfiant de rien, mal armées (comme de coutume), chargées de marchandises pour Civita-Vecchia.
Barberousse se tenait dans les eaux de l’île d’Elbe, en face de Piombino, pays toscan. Il aperçut une des galères qui se trouvait isolée, s’étant écartée de l’autre de plus de trente
milles, et ordonna aussitôt de s’apprêter à l’attaque. Les Turcs, considérant la force de l’ennemi et la faiblesse de leur galiote qui n’était que de dix-huit bancs, et craignant en outre que l’autre bâtiment ne vint à la rescousse pendant le combat, étaient d’un avis contraire et disaient que non seulement il ne fallait pas attaquer, mais qu’on devait se hâter de s’enfuir. Mais Aroudj leur déclara très vigoureusement qu’il ne commettrait jamais une pareille lâcheté. Bouillant de fureur, il ordonna à la chiourme de jeter immédiatement à la mer toutes les rames, les privant ainsi du moyen de fuir, pour les forcer à combattre;
les rameurs, qui étaient presque tous Turcs et braves, lui obéirent. Cependant, la galère du pape approchait tranquille- ment, ne se doutant guère qu’elle était guettée par les corsaires, parce que à cette époque, les mers n’étaient pas infestées comme elles l’ont été depuis et le sont encore. L’équi- page ne pouvait donc penser que ce petit bateau était un ennemi qui allait l’attaquer. Mais, quand ils furent arrivés tout près de la galiote, et que du tillac ils reconnurent les Turcs à leurs vêtements, ils prirent les armes en grand désordre, ce qui excita le courage de l’ennemi. Au moment même ils furent accostés et assaillis très vivement par une décharge d’arque- buses et de flèches qui tua plusieurs chrétiens et épouvanta le reste; et la galère envahie se rendit après une courte résistance, en sorte que la prise ne coûta que des pertes légères.
Aroudj fit enfermer soigneusement ses captifs et se décida à attaquer aussi l’autre galère. Il fit un bref discours à ses soldats, leur remontrant combien les conquêtes coûtaient peu à des hommes de courage et d’audace. Il leur représenta que ce bâti- ment arrivait sans défiance, et qu’ils n’avaient qu’à se montrer hardis et audacieux pour s’en emparer presque sans coup férir.
Quelques-uns s’effrayèrent de cette témérité, mais la plupart promirent à leur chef de le suivre partout où il irait. Celui-ci leur commanda alors de se revêtir des habits des captifs ; en même temps, il fit arborer le pavillon du pape sur sa galiote pour tromper les chrétiens de la deuxième galère et leur faire croire que leur conserve avait été victorieuse. Ce stratagème 22 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
lui réussit. Lorsqu’il vit le vaisseau assez rapproché de lui,il vira de bord et l’aborda très impétueusement avec une décharge d’arquebuses et de flèches qui fit quelques victimes, et le prit en peu d’instants. Sans perdre un moment, il s’assura de la personne des chrétiens, et en fit mettre la plus grande partie à la rame, où ils remplacèrent un bon nombre de Mores et quelques Turcs qui composaient la chiourme des deux prises.
Il cingla ensuite vers Tunis où il arriva quelques jours après.
Il est impossible de décrire l’étonnement que causa cet exploit dans Tunis et dans la chrétienté, et quelle célébrité commença, dès lors, à s’attacher au nom d’Aroudj dont tout le monde parla comme d’un heureux et vaillant chef d’aven- tures. Comme sa barbe était très rousse1, on commença dès ce moment à le nommer Barberousse, surnom qui passa plus tard à son frère. Avec le butin qu’il acquit dans cette expédi- tion, la faveur et l’aide du roi et d’autres personnes désireuses de participer aux prises, il put armer l’automne suivant ses deux galiotes et une de ses galères. Il se mit alors à écumer les côtes de Sicile et de Calabre, prit un grand nombre de vaisseaux et de barques, fit beaucoup de captifs, et rentra à La Goulette chargé de prisonniers et de butin.
3.
Au commencement du printemps de l’année suivante, 1505, Barberousse sortit de La Goulette avec sa galère et ses deux galiotes et rencontra près de Lipari, île voisine de la Sicile et de la Calabre, un grand vaisseau chargé d’infanterie
1. On voit qu’Haëdo n’est pas partisan de l’étymologie (toute moderne, du reste) de Baba-Aroudj.Nous croyons qu’il est dans le vrai, et qu’on s’est laissé séduire par le rapprochement de ce vocable avec le surnom espagnol Barbaroja.
Mais, au même moment, les Italiens disaient Barbarossa et les Français Barberousse, ce qui ne ressemble plus du tout à Baba-Aroudj. D’ailleurs, il faut remarquer qu’Aroudj avait à peine trente ans, et que l’appellation de Baban’est donnée qu’aux vieillards, comme marque de respect affectueux.
espagnole que le Roi Catholique envoyait d’Espagne au grand capitaine Gonzalve Fernand, qui était alors à Naples. Il fut assez heureux pour capturer ce bâtiment sans mettre la main à l’épée et sans verser une goutte de sang. Il le reçut à merci et y trouva cinq cents soldats espagnols, parmi lesquels il y avait beaucoup de gens de noblesse et de condition qui lui payèrent plus tard une grosse rançon.
Les uns disent que le patron du navire qui était esclavon, saborda lui-même son vaisseau et le laissa se remplir d’eau pour le livrer aux corsaires par trahison. Les vieux Turcs et renégats content autrement la chose et disent que le navire avait beaucoup souffert de la tempête, qu’il était ouvert et crevé en plusieurs endroits, que la chiourme et les soldats étaient inondés, ne pouvant quitter la pompe un seul instant sous peine de périr. Ils ajoutent qu’il y avait en ce moment calme et plat, et que ce fut cette impossibilité de combattre qui mit l’équipage dans la cruelle nécessité de se rendre plutôt que de couler à fond.
Aroudj gagna là un énorme butin, en marchandises, en vêtements et en argent que le Roi Catholique envoyait au grand capitaine pour les dépenses de la guerre et pour celles du royaume de Naples ; les passagers et les soldats lui rapportèrent aussi un bon profit.
De retour à Tunis, il se servit de cet argent pour faire trans- former les deux galères du pape et quelques autres prises en deux galiotes légères, parce qu’il lui parut plus avantageux d’avoir des bâtiments très maniables que de pesantes galères.
Il en composa la chiourme, ainsi que celle des deux galiotes qu’il possédait déjà, avec les captifs qu’il venait de faire.
Pendant cinq ans, à la tête de ces quatre vaisseaux, il parcourut les mers d’Italie, dont il ravagea et pilla les côtes, et se procura ainsi huit galiotes armées entièrement à lui. Il en mit deux sous le commandement de ses deux frères Kheir- ed-Din et Isaac.
En 1510, à la suite du célèbre désastre de don Garcia de Tolède, fils du duc d’Albe, qui fut vaincu et tué aux îles 24 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
Gelves avec beaucoup de gentilshommes et de soldats espagnols, le roi de Tunis, auquel appartenaient alors ces îles, en offrit le gouvernement à Barberousse, dans la crainte que les chrétiens ne voulussent tirer vengeance de leur défaite et de leurs pertes. Ce souverain pensait qu’Aroudj avait suffisamment accru sa puissance pour se défendre facilement contre les forces qui pourraient être envoyées par l’ennemi.
Celui-ci accepta d’autant plus volontiers cette charge que La Goulette n’offrait plus qu’un asile insuffisant à la grande quantité de monde et de galiotes qu’il possédait, et il s’installa immédiatement à son nouveau poste. Étant donc devenu caïd (ou gouverneur) des Gelves, il continua à pirater et à ravager de tous côtés, infestant tellement les mers d’Italie qu’aucun vaisseau ne naviguait sans de grandes appréhensions.
Au commencement de 1512, il opérait avec douze galiotes dont huit lui appartenaient ; les quatre autres étaient la propriété de corsaires, ses amis et compagnons. Toutes étaient construites avec les matériaux des navires qu’ils pre- naient chaque jour, car les Gelves ne produisent pas d’arbres propres à la construction navale ; on n’y voit que des palmiers et des oliviers.
En 1510, le comte Pedro Navarro avait pris aux Mores la ville de Bougie dont le roi s’était enfui dans les montagnes voisines. Se voyant ainsi privé de ses biens et de sa puissance, et ayant appris les exploits d’Aroudj, il lui envoya des ambassadeurs en 1512. Il le priait très instamment de l’aider à reprendre Bougie, sa capitale, et lui promettait non seulement de rémunérer ses services, mais encore de le faire seigneur de Bougie dont le port, qui est très grand et commode, lui assurait la sécurité toute l’année1,et lui per- mettrait d’hiverner sa flotte tout près de l’Espagne et des
1. Il s’agit, comme la phrase suivante le prouve, de la sécurité des galères pendant la mauvaise saison ; encore que l’éloge accordé au port de Bougie est-il exagéré ; la flotte de Charles Quint put le constater à ses dépens en 1541. La prise de la ville avait eu lieu à la fin de 1509.
Baléares, et de sortir à volonté pour prendre beaucoup de navires et de richesses.
4.
Barberousse, qui était décidé depuis longtemps à faire ce que le roi venait lui demander, avait alors sous ses ordres plus de mille Turcs qui, au bruit des grandes richesses et de la gloire qu’Aroudj avait acquises en Barbarie, y étaient accourus avec le même empressement que mettent les Espagnols à aller aux mines des Indes. Il espérait, ce qui arriva en effet peu à peu, qu’une fois affriandés par les pillages du Ponent, il en viendrait chaque jour davantage.
Ces forces lui parurent suffisantes, non seulement pour reprendre Bougie, mais encore pour se conquérir un royaume en Berbérie ; et, nourrissant déjà des ambitions plus grandes que celles d’un simple corsaire, il répondit au roi qu’il allait partir à l’instant même.
Il arriva au mois d’août avec douze galiotes chargées d’artillerie, de munitions, de mille Turcs et de quelques Mores. Il ouvrit d’abord le feu contre la principale défense de la place. C’était une grande et forte tour que le comte Pedro Navarro avait refaite à neuf ; elle s’élevait près de la mer, à la pointe de l’arsenal, qui était la principale défense de la place. En même temps le roi de Bougie descendit des montagnes pour venir à son aide avec plus de trois mille Mores. Au bout de huit jours de feu, la tour était déjà presque détruite et l’assaut était ordonné, lorsqu’un des projectiles chrétiens vint frapper Aroudj au bras gauche et le lui emporta presque entièrement. L’armée perdit courage à la vue du malheur arrivé à son chef, qui fut lui même contraint de se retirer pour se faire soigner, et d’abandonner momentanément son entreprise.
Le roi de Bougie s’en retourna aux montagnes d’où il était venu, et Barberousse, bien souffrant de sa blessure, revint à 26 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
Tunis avec sa flotte. En passant devant Tabarque où les Génois avaient l’habitude de pêcher le corail depuis longtemps (comme ils le font encore aujourd’hui), il rencon- tra par hasard une de leurs galiotes qui se rendit sans résistance. De là, il vint débarquer à La Goulette et se rendit à Tunis pour y guérir sa blessure. Ne voulant pas être éloigné de sa flotte et de son monde, il ordonna à son frère Kheir-ed- Din qui commandait à sa place, de désarmer les vaisseaux et de les conduire dans le canal en n’y laissant que la chiourme enchaînée. Une partie des Turcs se logea dans la tour, avec la permission du roi de Tunis, et le reste s’établit dans la ville avec lui.
Peu de jours après, on apprit à Gênes la prise de la galiote.
À cette nouvelle, André Doria partit en course avec douze galères bien armées. En passant à Tabarque, il y apprit que Barberousse se faisait soigner à Tunis et que son frère était à La Goulette, chargé de la garde des navires. Il s’y rendit immédiatement, débarqua son monde à portée de canon, et marcha sur les vaisseaux, pendant que ses galères le sui- vaient en côtoyant la plage. Kheir-ed-Din, voyant la marche audacieuse d’André Doria, donna l’ordre immédiat de sabor- der et de couler les galiotes pour que les chrétiens ne pussent ni les brûler ni les prendre. En même temps, il se jeta rapide- ment en avant avec quatre cents Turcs pour arrêter l’ennemi.
Mais sa troupe ne put soutenir l’élan des chrétiens, ni le terrible feu de leurs galères ; elle se débanda tellement qu’elle ne put même pas rentrer dans la tour et se précipita en désordre vers Tunis. Doria put donc entrer dans le fort qu’il saccagea et brûla ; il reprit la galère génoise et s’empara de six des vaisseaux de Barberousse que les Turcs n’avaient pas encore eu le temps ou l’audace de couler à fond. Il se rem- barqua victorieux, et prit joyeusement la route de Gênes1.
1. Il est presque inutile de dire qu’il n’est pas fait mention de cet échec dans le R’azaouat, dont l’auteur supprime systématiquement presque toutes les défaites qu’ont essuyées les Barberousse.
5.
Quoique Kheir-ed-Din eût eu le temps d’emmener sa chiourme et qu’il n’eût perdu par le fait que quelques carcasses de navires et un peu de butin, il n’osait pas rentrer à Tunis, ni paraître devant son frère, surtout depuis qu’on lui avait dit qu’il était très indigné contre lui à cause de cette défaite qu’il attribuait à sa couardise et à son manque d’énergie. Kheir-ed-Din n’avait pourtant rien à se reprocher, ayant fait tout ce qu’un homme peut faire.
Donc, excité par son dépit et par la crainte qu’il avait de son frère, il partit pour les Gelves avec la galiote dont il était le raïs. Là, pour apaiser la colère de son aîné, il fit construire en grande hâte trois galiotes avec des matériaux, ferrures et agrès de toute sorte qu’Aroudj lui avait donnés jadis. La colère de celui-ci se calma, et il fit savoir qu’il ne conservait plus aucun ressentiment. Pendant qu’il était retenu à Tunis par sa blessure, il avait permis à quelques-uns de ses raïs d’aller rejoindre Kheir-ed-Din aux Gelves, et ils s’y occupè- rent activement de la construction des navires.
En 1513, les nouvelles galiotes et les six anciennes qui avaient échappé à l’attaque d’André Doria partirent en course sous le commandement de Kheir-ed-Din. Isaac-ben- Jacob resta aux Gelves en qualité de caïd pour faire achever à la hâte d’autres bâtiments, suivant les ordres envoyés par Aroudj qui était encore convalescent à Tunis et disait que, tout estropié qu’il était, il voulait avoir encore quelque éclatant succès ; car son esprit ne se reposait jamais, et son inaction forcée le faisait souffrir de ne pouvoir rien entre- prendre de remarquable. À peine guéri, il partit pour les Gelves où il arriva au mois de mai 1513. Il y passa le reste de l’année et la moitié de la suivante à achever la construction de ses vaisseaux, et à amasser de la poudre et des munitions.
Enfin au mois d’août 1514, il partit avec ses douze galiotes, montées de plus de onze cents Turcs et vint de nouveau assiéger Bougie, sans attendre l’invitation du roi qui s’était 28 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
enfui dans les montagnes, comme nous l’avons dit. Quand celui-ci apprit l’arrivée de Barberousse, il le rejoignit avec beaucoup de Mores alliés, et le ravitailla en provisions de toute espèce. À l’aide de ce secours, Aroudj commença à battre la tour devant laquelle il avait perdu le bras, la rasa presque entièrement et força la garnison de rentrer dans la ville. Il ouvrit ensuite le feu contre une autre tour que le comte Pedro Navarro1avait nouvellement bâtie tout près de la mer, à l’endroit où il y a une belle plage. Après quelques jours de feu, les Turcs donnèrent plusieurs assauts, et ren- contrèrent plus de résistance qu’ils n’en attendaient. Dans la première attaque seulement, ils perdirent cent Turcs et cent Mores des principaux et des plus vaillants. Le temps s’écou- lait ; la mi-septembre était passée ; les grosses pluies commencèrent. De plus, cinq navires arrivèrent du Pénon de Velez sous les ordres de Martin de Renteria, brave capitaine espagnol, qui avait été invité par le Roi Catholique à se porter immédiatement au secours de Bougie. Il y arriva avec bon vent, et força Barberousse à se retirer sans coup férir et à lever le siège.
Cependant, quelques vieux Turcs m’ont raconté que la véritable cause de l’abandon de l’opération avait été le départ du roi de Bougie et des Mores ses alliés. D’après leur récit, Aroudj aurait demandé à ceux-ci s’ils voulaient tenir jus- qu’au bout; eux, qui désiraient ensemencer leurs champs (car il venait de pleuvoir beaucoup et les semailles doivent se faire en Barbarie après les premières pluies), répondirent qu’ils ne pouvaient rester plus longtemps en campagne et s’en retournèrent chez eux les uns après les autres.
Barberousse s’embarqua donc avec ses Turcs, fort mécontent d’avoir échoué deux fois devant la même place après avoir fait beaucoup de pertes. Sa colère fut telle qu’il se détermina à ne plus retourner à Tunis ni aux Gelves. Il se
1. Voir, dans les «Documents espagnols», le pouvoir donné par le roi Ferdinand à Antonio de Ravaneda (Revue africaine, tome XIX).
dirigea avec tout son monde vers une petite ville nommée Gigelli, qui se trouve sur la côte, à 70 milles à l’est de Bougie.
Comme c’est une forte position, qui possède un port suffisant, quoique petit, il jugea qu’il pourrait s’en accommoder pour quelque temps. Les habitants, au nombre de mille environ, qui le connaissaient de réputation, l’accueillirent fort bien.
6.
Barberousse passa à Gigelli tout l’automne et tout l’hiver.
Dans ce temps-là, les habitants du pays supportaient une grande famine, n’ayant récolté que très peu de blé et d’orge ; les Turcs n’étaient guère mieux approvisionnés. À l’été de la Saint-Martin, les premiers jours de novembre amenèrent un très mauvais temps. Aroudj en profita pour partir en course avec ses douze galiotes, se dirigeant vers la Sicile et vers la Sardaigne, dans l’espoir d’y rencontrer quelques vaisseaux remplis de céréales. Le succès couronna son entreprise. Il s’empara en quelques jours de trois vaisseaux chargés de blé qui allaient de Sicile en Espagne, retourna immédiatement à Gigelli, et y distribua libéralement sa capture aux habitants et aux montagnards voisins qui souffraient aussi cruellement de la famine. Cette action lui valut une popularité immense et universelle, et accrut d’autant sa réputation et son autorité.
Lui qui aspirait sans cesse à de grandes choses ne voyait pas encore bien comment il arriverait à trouver une bonne occasion ; car, à cette époque, tous ces Mores étaient libres, ne reconnaissaient pas de roi, et s’étaient toujours servis des fortifications naturelles de leurs montagnes pour défendre leur indépendance (comme l’écrit Jean Léon) contre les rois de Tunis, au moment même de leur plus grande puissance, et contre des rois voisins très puissants. Ils se soumirent pourtant à Aroudj, et de leur pleine volonté le choisirent pour roi et seigneur. Cela fait, comme ces mêmes Mores 30 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
étaient depuis longtemps ennemis du roi de Kouko, leur voisin, il lui fit une rude guerre au commencement de l’année 1515, voulant l’empêcher de s’agrandir, et de l’entra- ver lui-même dans l’accroissement de son pouvoir qu’il trouvait déjà trop petit pour son ambition.
Il marcha à sa rencontre avec des fantassins et des cavaliers mores et quelques arquebusiers. Le choc eut lieu sur une grande montagne située à douze lieues de Gigelli, qu’on nomme Montagne de Benichiar ; on l’appelle aussi Montagne du Concombre. Le combat fut très rude, jusqu’au moment où le roi de Kouko ayant été tué d’une arquebusade dans la poitrine, tous les siens prirent la fuite, poursuivis pendant plusieurs lieues par les Turcs et les Mores de Gigelli qui en firent un grand massacre. Barberousse fit couper et porter à la pointe d’une lance la tête du roi, et s’avançant ainsi toujours victorieux, il soumit en peu de jours la plus grande partie du royaume de Kouko1.
7.
En l’année suivante 1516, le 22 janvier, le Roi Catholique don Ferdinand mourut, âgé de soixante-deux ans. La nouvelle de cette mort ranima le courage des habitants d’Al- ger qui se trouvaient opprimés par un fort que le roi avait fait construire quelques années auparavant2sur l’île qui est en face et à peu de distance de la ville. Cet établissement les maintenait sous la domination espagnole, et les empêchait de pirater comme ils en avaient l’habitude, ainsi que nous l’avons dit ailleurs3.
1. D’après leR’azaouat, Aroudj aurait conquis Gigelli sur les chrétiens, à l’aide des habitants du pays, et il n’est pas fait mention de la guerre contre le roi de Kouko.
2. Après la prise de Bougie, les Algériens effrayés avaient fait leur soumission à l’Espagne ; c’est à la suite de cela que le Pénon avait été construit et armé.
3. Dans la Topographie et Histoire générale d’Alger, chap. IV.
Quelque temps auparavant, ils s’étaient soumis volontai- rement à un cheikh, prince arabe nommé Sélim Eutemi, pour qu’il les protégeât. Avec son consentement, ils envoyèrent supplier Barberousse dont ils connaissaient les exploits, de venir les délivrer de l’oppression des chrétiens en détruisant cette forteresse.
Celui-ci écouta ces propositions avec un vif plaisir, moins à cause des grandes récompenses offertes par la ville d’Alger et par le prince, que parce qu’il lui parut que rien ne pouvait lui arriver plus à propos pour se rendre le maître de la Barbarie (c’était depuis longtemps l’objet de ses désirs) et pour s’emparer d’Alger, ville si importante, si riche, si populeuse, et si commode pour pirater.
Toutefois, cachant ses desseins, il congédia les ambassa- deurs avec maintes offres de services, et leur assura qu’il allait se rendre immédiatement à leur secours avec ses Turcs et le plus de monde possible. Et, comme il l’avait dit, il le fit, car la qualité principale de cet homme, fruit naturel de sa grande âme, était la promptitude et la diligence qu’il apportait dans toutes ses actions.
Il envoya d’abord par mer seize galiotes, les unes à lui, les autres à des corsaires de ses amis qui étaient venus le rejoindre à Gigelli où ils avaient trouvé son aide, ses bons offices, et son argent dont il était prodigue pour tous. Sur ces galiotes, il embarqua cinq cents Turcs, avec son artillerie, sa poudre, ses munitions et son matériel de guerre. Quant à lui, il prit la route de terre avec huit cents Turcs armés de mous- quets, trois mille Mores des montagnes de Gigelli, ses vassaux, et plus de deux mille autres qui, à la première nouvelle de l’entreprise, s’étaient joints à lui pour marcher sur Alger, dans l’espoir d’un butin assuré.
En apprenant qu’il s’approchait, le prince, les notables, et les riches vinrent au-devant de lui à une grande journée de la ville, le remerciant avec effusion de l’aide qu’il venait leur prêter pour les délivrer des chrétiens. Ils pensaient qu’Aroudj allait entrer immédiatement à Alger. Mais celui-ci leur dit 32 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
qu’il était nécessaire qu’il allât d’abord à Cherchel, port de mer situé à vingt lieues à l’ouest d’Alger et qui avait en ce temps-là cinq cents habitants. Il leur promit de revenir rapidement et de faire ce qu’il désirait encore plus qu’eux- mêmes.
La cause de cette détermination était la suivante : au temps où il s’était emparé si facilement de Gigelli et du pays voisin, un de ses anciens compagnons, corsaire turc, nommé Cara- Hassan, qui pendant bien des années avait piraté avec lui sur une bonne galiote dont il était le propriétaire, était devenu envieux de ses biens et de ses succès. Désirant faire une fortune semblable à la sienne, il l’avait quitté avec sa galiote et beaucoup de Turcs de ses amis et s’était rendu à Cherchel.
Il y avait été bien reçu par les habitants qui étaient (comme ils le sont encore aujourd’hui) des Morisques fuyards de Grenade, de Valence et d’Aragon, grands corsaires, faisant beaucoup de mal aux côtes d’Espagne qu’ils connaissent parfaitement pour y être nés.
Ces pirates acceptèrent volontairement Cara-Hassan pour leur chef et il devint seigneur de tout ce pays. Il se trouvait ainsi assuré de se constituer une bonne principauté, car il n’y avait là aucun roi more ou cheikh qui put lutter contre lui.
De plus, Cherchel a un port qu’il était facile de rendre grand et sûr avec un peu de travail ; la campagne y est fertile, et les montagnes sont riches en matériaux de construction navale ; enfin, pour aller aux Baléares et en Espagne, la traversée est très courte et ne demande guère que vingt heures. Ces éléments de succès faisaient donc espérer à Cara-Hassan de se rendre bientôt aussi célèbre qu’Aroudj par ses exploits sur terre et sur mer. De son côté, celui-ci, auquel toutes ces choses étaient connues, voyait avec un extrême déplaisir qu’un autre voulut l’égaler (tel est le naturel des tyrans ambitieux!);
il lui semblait qu’en cherchant à conquérir de la terre ou du pouvoir dans ces parages, on lui volait son propre bien, si ardent était son désir de dominer toute cette région. Jugeant donc qu’il pourrait toujours aller à Alger quand il le
voudrait, il se résolut à attaquer son rival à l’improviste et à le chasser avant qu’il ne fut devenu plus fort. Dans cette intention, il marcha rapidement sur Cherchel sans perdre une heure, et ordonna à ses galiotes qui étaient à Alger de prendre la même route. En arrivant, il lui eût été facile de prendre sans résistance la ville qui n’était pas fortifiée (aujour- d’hui, elle l’est un peu) et qui n’avait pas de défenseurs ; toutefois, il ne fit pas mine d’être venu pour combattre, mais seulement pour arranger cette affaire entre amis.
Il fit savoir à Cara-Hassan, surpris de son arrivée, qu’il avait été mécontent de le voir s’emparer de cette ville, de laquelle il avait lui-même l’intention de faire le séjour de sa flotte. Le corsaire, effrayé, prit le parti de se soumettre entièrement. Se fiant à l’ancienne amitié qui les liait ensemble, il vint souhaiter la bienvenue à Barberousse, s’excusa le mieux qu’il put, et lui livra la ville, sa galiote, ses Turcs et sa propre personne. Aroudj se montra très cruel ; il lui fit couper immédiatement la tête, s’empara de tous ses biens, incorpora les Turcs dans son armée et se fit reconnaître pour roi par tous les habitants1.
8.
Cela fait, laissant dans la ville une garnison d’une centaine de Turcs, il se dirigea sans retard vers Alger. Il y fut reçu avec une grande joie par les habitants qui ne se doutaient guère qu’ils introduisaient le feu dans la maison.
Sélim Eutemi logea Barberousse dans son palais et s’ingénia à le traiter le mieux possible. Les notables en firent autant à l’égard des Turcs ; tous les soldats de l’armée furent 34 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
1. Sinan Chaouch raconte autrement la prise de Cherchel : d’après lui, les chrétiens s’en étaient emparés et y avaient mis garnison. Aroudj survint à l’improviste et la leur enleva de vive force. Quelques détails du récit nous donnent à penser que Sinan fait ici confusion avec l’attaque de Cherchel, par André Doria, qui eut lieu en 1531 seulement.
de même bien accueillis. Dès le lendemain de son arrivée, Aroudj, voulant leur faire voir qu’il n’était venu que pour les délivrer des chrétiens, ouvrit la tranchée à grand bruit et éleva une batterie contre la forteresse de l’îlot, menaçant les chrétiens de la garnison de leur faire couper la tête à tous, et faisant les bravades familières aux Turcs. Cependant, avant d’ouvrir le feu, pour se conformer aux usages de la guerre, il envoya un parlementaire au commandant du fort, et le somma de se rendre et de s’embarquer pour l’Espagne. Il s’offrait à le laisser partir librement avec tout son monde et ses bagages et s’engageait à fournir les vaisseaux nécessaires au rapatriement. Le commandant répondit en l’invitant à mettre un terme à ses forfaitures et ses offres qui ne pouvaient effrayer ou corrompre que des lâches ; il l’engagea en même temps à prendre garde qu’il ne lui arrivât encore pis qu’à Bougie. Là-dessus et sans attendre d’autre réponse, Barberousse ouvrit le feu contre le fort qui n’était qu’à trois cents pas de la ville (comme on peut le voir encore aujour- d’hui) ; mais la faiblesse de son artillerie l’empêcha d’obtenir des résultats sérieux.
Au bout de vingt jours, les Algériens, voyant que Barbe- rousse n’avait obtenu aucun avantage, que son arrivée n’avait servi à rien, que les Turcs se montraient insuppor- tables par leurs violences, leurs pillages et leur arrogance accoutumée, craignirent que cela n’allât de mal en pis. Ils étaient déjà bien mécontents et manifestaient hautement leur regret de l’avoir appelé et introduit à Alger. Sélim Eutemi, en particulier, ne pouvait supporter le dédain d’Aroudj, ni l’arrogance avec laquelle celui-ci le traitait publiquement dans son propre palais. Il se méfiait déjà de ce qu’il lui arriva quelques jours après ; car Barberousse, qui pensait nuit et jour à s’emparer de la ville, s’était enfin résolu, au mépris des lois de l’hospitalité, à tuer traîtreusement le cheikh de ses propres mains et à se faire reconnaître roi par force et à main armée. Afin d’accomplir son dessein sans bruit et à l’insu de tous, il choisit l’heure de midi où Sélim Eutemi était entré
dans son bain pour y faire ses ablutions en récitant la salat, prière de cette heure ; telle est la coutume des Mores et la loi de leur Coran. Il entra dans le bain sans être vu, car il logeait, comme nous l’avons dit, dans le palais même. Il y trouva le prince seul et nu, et à l’aide d’un Turc qu’il avait amené avec lui, il l’étrangla et le laissa étendu sur le sol. Environ un quart d’heure après, il entra de nouveau dans le bain et se mit à appeler les Mores du palais avec de grands cris, disant que le cheikh était mort, asphixié par la chaleur du bain1.
Quand cet événement fut connu dans la ville, chacun fut saisi de peur et s’enferma chez soi, soupçonnant le crime et la trahison d’Aroudj. Celui-ci avait averti d’avance ses Turcs qui se tenaient sous les armes, ainsi que les Mores de Gigelli.
Ils lui firent cortège avec de grands cris de joie, pendant qu’il chevauchait à travers la ville, et le proclamèrent roi, sans qu’aucun Algérien osât ouvrir la bouche. Le cheikh laissait un fils encore tout jeune qui, voyant son père mort, et craignant que Barberousse ne le fit périr, se sauva à Oran avec l’aide de quelques anciens serviteurs de la famille.
Le marquis de Comarès, capitaine général de la province d’Oran, accueillit très bien le jeune prince. Plus tard, il l’envoya en Espagne au cardinal don Francisco Ximenes, archevêque de Tolède qui gouvernait alors le royaume, par suite de la mort du Roi Catholique et de l’absence de Charles Quint qui se trouvait alors en Flandre.
Aroudj, devenu de cette façon roi d’Alger, fit appeler les habitants les plus notables et se fit reconnaître par eux, grâce à ses promesses et à ses offres ; il obtint d’autant mieux leur assentiment qu’ils n’étaient pas de force à le lui refuser.
Aussitôt il se mit à battre monnaie et à fortifier la Casbah qui était alors le seul fort d’Alger; il la munit d’un peu d’artillerie et d’une garnison de Turcs.
36 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
1. Il est presque inutile de dire qu’il n’est pas parlé dans le R’azaouatdu meurtre de Selim. S’il fallait en croire Sinan, Aroudj aurait été reconnu dès le premier jour comme souverain maître et d’un consentement général. Mais tous les récits contemporains démentent cette assertion, et confirment la version d’Haëdo.
Peu de temps après ces événements, ceux-ci, se voyant les maîtres absolus d’Alger, se mirent à traiter les habitants comme s’ils eussent été leurs esclaves, les pillant, les insul- tant, et les maltraitant avec leur arrogance accoutumée, si bien que ceux-ci eussent mieux aimé être soumis aux chrétiens, d’autant plus qu’ils savaient que le fils de Sélim Eutemi avait été en Espagne et qu’ils craignaient de le voir venir avec une armée pour reconquérir le royaume paternel.
Ils pensaient que dans ce cas, ils seraient traités comme étant complices du meurtre, que le poids de la guerre porterait sur eux comme sur les Turcs, et qu’ils devaient s’attendre à une destruction complète, châtiment dont les menaçait chaque jour la garnison espagnole du fort de l’île.
En conséquence, les Algériens et les principaux d’entre les Mores s’entendirent entre eux et ouvrirent des pourparlers avec le commandant de la forteresse auquel ils demandèrent de les aider, le moment venu, à chasser les Turcs. Barberousse n’avait conservé que ceux-ci et avait renvoyé chez eux les Mores de Gigelli. Les habitants ajoutaient qu’ils aimaient mieux obéir aux chrétiens, qui étaient justes et raisonnables, qu’à une race méchante et arrogante comme les Turcs. En même temps, ils s’entendirent très secrètement avec les Arabes de la Mitidja, grande plaine voisine d’Alger. Ceux-ci gardaient un extrême ressentiment du meurtre de Sélim Eutemi qui était de leur race et de leur sang et leur seigneur légitime. Ils avaient le plus vif désir de le venger aussitôt que cela leur serait possible ; d’autant plus que Barberousse, non content de la soumission d’Alger et de ses habitants, les pres- sait vivement de se soumettre à lui et de lui payer le tribut. De plus, les Turcs sortaient souvent en armes dans la campagne, par troupe de trois ou quatre cents, armés de mousquets, et les forçaient de payer l’impôt, leur prenant encore leurs vivres, leurs biens, et jusqu’à leurs filles et leurs fils.
9.
Pour toutes ces raisons, l’accord fut bientôt conclu entre les Algériens, les Arabes et les chrétiens de la forteresse. Il fut convenu qu’à un jour donné un bon nombre d’Arabes entre- raient dans la ville avec des armes cachées, sous prétexte d’y vendre quelques denrées, comme ils en ont l’habitude, et mettraient le feu aux vingt-deux galiotes de Barberousse.
Quelques-uns de ces navires appartenaient à des corsaires qui venaient de jour en jour se joindre aux Turcs ; ils étaient tous sur la plage, à deux places différentes, les uns en dehors du rempart, à l’endroit où il rejoint la mer, près de la porte Bab-el-Oued (c’est là qu’est maintenant le bastion de Rabadan Pacha) et les autres un peu plus loin, sur la plage du Ruisseau qui descend des montagnes1.
Il était convenu qu’au moment où Barberousse et ses Turcs sortiraient par la porte Bab el Oued pour éteindre le feu, les Algériens fermeraient la porte et les empêcheraient de rentrer. Au même moment, le gouverneur de la forteresse et les chrétiens devaient passer en barque dans la ville, s’y réunir aux Mores, massacrer les Turcs qu’on y trouverait et attaquer ceux qui seraient avec Barberousse occupés à éteindre l’incendie. Ce plan était très bien combiné et rien de mieux ne pouvait être imaginé, mais il advint, sans qu’on sache comment, qu’Aroudj apprit ce qui se passait. Il fit sem- blant de ne rien savoir et se contenta de si bien faire garder ses vaisseaux que les Arabes n’osèrent pas en approcher.
Un vendredi, jour de Djema (c’est le dimanche des musul- mans), il se rendit à midi à la grande mosquée pour y dire la salat, en compagnie d’un bon nombre de Turcs qu’il avait mis dans sa confidence. Il y trouva les principaux d’entre les Algériens qui avaient l’habitude d’aller ce jour-là et à la même heure à la mosquée et ne pouvaient pas se douter que le roi sut rien de leurs intrigues. Quand tout le monde fut 38 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
1. L’oued M’racel (ruisseau des blanchisseuses).
entré dans la mosquée, les Turcs coururent fermer les portes qu’ils gardèrent les armes à la main, et s’assurèrent de la personne des conspirateurs. Aroudj en fit immédiatement décapiter vingt des plus coupables ; leurs têtes et leurs corps furent exposés dans la rue. Plus tard, pour les outrager davantage, il les fit jeter à la voirie, dans l’intérieur de la ville, au même lieu où se trouvent aujourd’hui les écuries royales.
Les Algériens furent épouvantés par cette rapide et rigoureuse répression, tellement que, depuis lors, si maltrai- tés qu’ils fussent par les Turcs, ils n’osèrent plus se plaindre ni s’en aller, ce à quoi Barberousse ne voulut jamais consen- tir ; ainsi, de gré ou de force, ils devinrent très soumis et très obéissants1.
Cela se passait au printemps de l’année 1517. En ce même temps, le fils de Sélim Eutemi qui avait su gagner la faveur du marquis de Comarès, avait, par son intercession, obtenu du cardinal Francisco Ximenes, et du Conseil royal d’Espagne le secours qu’il demandait pour reconquérir le royaume paternel et chasser les Turcs. Car le gouvernement espagnol trouvait mauvais que Barberousse, déjà maître d’une flotte aussi nombreuse, accrut autant son pouvoir et ses richesses, et se rendit si voisin de l’Espagne (plût à Dieu qu’on y eût porté remède en ce temps !).
On fit donc partir une armée de plus de dix mille hommes, commandée par un vaillant chevalier nommé Francisco de Vera2; il devait remettre sur le trône le fils de Sélim Eutemi qui accompagnait l’expédition3. Quand l’armée fut arrivée à Alger, elle fut en butte à la même mauvaise fortune qui
1. Dans le R’azaouat, la révolte et sa répresion sont narrées à peu près de la même manière ; mais d’après l’historien turc, ces événements se seraient passés plus tard, sous le commandement de Kheir-ed-Din.
2. Le véritable nom est Diego de Vera, ainsi qu’on peut s’en assurer à la lecture des pièces officielles publiées en appendice à la Cronica de los Barbarojas, de Gomara.
3. D’après les pièces citées à la note précédente, cela n’est pas bien certain, et le contraire paraît même plus probable. De plus, l’expédition eut lieu à la fin de 1516 et non en 1517.
frappa plus tard l’empereur Charles Quint, de glorieuse mémoire. Une tempête subite jeta presque toute la flotte à la côte, fit périr la plupart des vaisseaux et des équipages dont le reste gagna la rive à la nage. Ceux-ci furent pris ou tués par Aroudj qui était sorti de la ville à la tête de ses Turcs1. Son pouvoir et sa réputation s’en accrurent d’autant, et il fut de plus en plus considéré comme un homme illustre et heureux dans ses entreprises.
Cependant, les Arabes voisins d’Alger se voyaient de jour en jour plus opprimés par les Turcs qui leur gardaient ran- cune de leur tentative de sédition ; ils ne pouvaient pas supporter cette tyrannie si nouvelle pour eux qui avaient jusque-là vécu libres sous l’autorité de leurs cheikhs. Dans cette occurence, ils s’adressèrent au roi de Ténès, ville située à 30 lieues à l’ouest d’Alger, à 15 à l’est de Mostaganem, à 30 d’Oran et à 52 de Tlemcen2. En ce temps-là ce roi était assez puissant et tenu en grand crédit parmi les Arabes qui le supplièrent très instamment de les aider à se délivrer des Turcs, des maux et des vexations insupportables qu’ils enduraient. Ce prince se nommait Amid-el-Abid3, c’est-à-dire Amid le Nègre, parce qu’il était très noir, étant fils d’un blanc et d’une négresse. Il eut pitié des Arabes qui l’imploraient et qui étaient du même sang que lui ; de plus, il craignit que le mauvais voisinage de Barberousse ne lui valut à lui-même un sort semblable à celui de Sélim, et ces raisons le détermi- nèrent à entreprendre la guerre et à chercher à chasser les Turcs d’Alger.
40 HISTOIRE DES ROIS D’ALGER
1. Ici, Haëdo, moins exact que de coutume, n’est plus du tout d’accord avec les documents officiels. La vérité est que l’armada se composait d’une trentaine de bâtiments, montés par trois mille hommes, et que l’insuccès fut dû, non pas à la tempête, mais aux mauvaises dispositions du général. Sinan-Chaouch, avec son exagération habituelle, parle de trois cent vingt navires et de quinze mille hommes.
2. Faisons remarquer, une fois pour toutes, que la lieue d’Haëdo est le plus souvent de 8 à 10 kilomètres.
3. D’après les documents déjà cités, il se nommait Mouley bou Abd-Allah, et se trouvait compromis dans une sorte d’alliance déjà ancienne avec les Espagnols.
Il réunit donc dix mille cavaliers de ses vassaux ou alliés et partit avec eux de Ténès au mois de juin 1517, peu de temps après la défaite de l’armée chrétienne. Comme tous les Arabes de ces régions détestaient les Turcs et craignaient de tomber sous leur joug, l’armée se renforça à chaque étape de cavaliers et de fantassins qui accouraient pour défendre une cause commune à tous. Aroudj se résolut à ne pas attendre l’ennemi et à marcher sur lui en prenant l’offensive, se fiant au courage de ses Turcs qui étaient tous pourvus de mous- quets, armes que les Mores ne possédaient pas encore. Il laissa Kheir-ed-Din avec quelques soldats à la garde d’Alger, et pour plus de sûreté, il emmena en otage une vingtaine des principaux habitants, et se mit en marche avec un millier de Turcs armés de mousquets et cinq cents Morisques andaleuces1de Grenade, d’Aragon et de Valence qui affluaient de tous les points de la Barbarie à Alger où ils étaient bien reçus des Turcs qui les admettaient dans leurs rangs ; ces Morisques étaient presque tous armés d’arquebuses.
Au bout de deux jours de route, Aroudj rencontra l’ennemi à 12 lieues à l’ouest d’Alger, près du Chélif. La bataille s’en- gagea. Les Turcs et les Morisques tuèrent tant de monde avec leurs arquebuses que le roi de Ténès fut forcé de s’enfuir en grande hâte, poursuivi l’épée dans les reins jusqu’à sa capi- tale. N’osant pas y tenir ferme et s’y laisser assiéger, il s’en fût dans les montagnes de l’Atlas ; puis, ne s’y trouvant pas encore en sûreté, il les traversa, et gagna les plaines du Sahara (c’est le nom actuel de l’ancienne Numidie), pays très voisin de celui des nègres, et Barberousse entra ainsi sans difficulté à Ténès. Il pilla à fond le palais du roi, s’emparant de tout ce que celui-ci n’avait pas emporté dans sa fuite. Les Turcs en firent autant à l’égard des habitants du pays qui furent forcés de reconnaître leur conquérant comme roi et seigneur. Celui donna quelques jours de repos à son armée,
1. Les Maures venus d’Espagne se divisaient en Andaleuceset Tagarins, suivant les provinces dont ils étaient originaires.