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L’OMS est-elle coupable d’avoir tardé dans la lutte contre Ebola ?

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1634 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 3 septembre 2014

actualité, info

… Ebola doit permettre un partage des richesses préventives et thérapeutiques …

L’OMS est-elle coupable d’avoir tardé dans la lutte contre Ebola ?

Depuis le début de l’année, le virus Ebola progresse en Afrique de l’Ouest. Aujour d’hui, cette épidémie inquiète le monde. Aurait-on dû agir plus tôt ? Aurait-on pu le faire ? Loin du front africain, ces questions commencent à agiter les esprits. Rien que de très normal : aucune grande crise sanitaire n’échappe plus au questionnement sur les responsabilités et sur les culpabilités. L’affaire n’est pas nou- velle, ce qui l’est, en revanche, c’est bien l’accélération de l’histoire. Il fallut quelques mois, lors de l’épidémie de «grippe aviaire»

pour s’interroger sur la gestion des stocks de Tamiflu. Aujourd’hui, le questionnement éthique sur le ZMapp (anticorps monoclo- naux humanisés de la firme californienne Mapp Biopharmaceuticals) émerge et prend corps alors même que l’on réalise les injec- tions intraveineuses chez quelques soignants occidentaux.

A l’heure où ces lignes sont écrites, l’OMS recense plus de 2600 cas avec une mortalité de l’ordre de 50%. Quatre pays sont touchés : Guinée, Liberia, Sierra Leone et Nigeria. Une autre bouffée épidémique est apparue en République démocratique du Congo, sans relation avec l’épidémie de l’ouest du conti- nent. Ce ne sont là que des chiffres a minima.

Les chiffres estampillés «OMS» de l’épidé- mie de fièvre Ebola sont largement sous- estimés. C’est l’OMS elle-même qui le re- connaît. «Le personnel présent dans les zones d’épidémie relève des preuves montrant que le nombre de cas rapportés et le nombre de morts sous-estiment largement l’ampleur de l’épidémie» faisait savoir il y a quelques jours l’institution onusienne.

Comment comprendre que l’OMS en soit là, elle qui dispose de tous les moyens pour, non pas agir, mais au moins pour observer ? On peut voir ici une nouvelle démonstra- tion de l’incapacité de cette agence à remplir les tâches minimales pour lesquelles elle existe et pour lesquelles sont rémunérés ceux qui ont l’honneur de travailler sous sa bannière.

Il ne s’agit certes pas de sous-estimer les considérables difficultés que peuvent ren- contrer les épidémiologistes sur le «terrain»

africain. A fortiori en phase épidémique, et plus encore lorsque l’épidémie est due à un virus qui sème la mort et répand une forme collective et contagieuse de terreur. Le tout en l’absence de critères biologiques de dé-

pistage et de diagnostic. Mais, précisément, ce sont là des données connues depuis des décennies. Pourquoi, dès lors, s’en tenir à des comptabilités hebdomadaires officielles, religieusement reprises dans les médias. Des comptabilités dont chaque soignant concerné sait qu’elles sont obsolètes. Pourquoi ne pas donner des fourchettes d’incertitudes ?

Que valaient les «1975 cas et 1069 morts en Guinée, au Liberia, au Nigeria et en Sierra Leone» dont faisait état l’OMS à la date du 14 août. Par quel facteur fallait-il les multi- plier pour s’approcher de la vérité ? Et aujour- d’hui ? Et demain puisque la même OMS prédit que l’épidémie ne disparaîtra pas avant six mois ? Que dit-on encore au numéro 20 de la via Appia, sur les hauteurs aseptisées de Genève, siège de l’Organisation ? «L’OMS coordonne une augmentation massive de la réponse internationale». On y annonçait par exemple, il y a quelques jours, que les CDC américains vont équiper les pays touchés d’ordinateurs «pour pouvoir avoir une vision en temps réel de l’évolution de l’épidémie».

Pourquoi les CDC ? On ne le disait pas. On

précise s’attendre «à ce que l’épidémie dure un certain temps». On s’est trompé sur les chiffres, on aimerait ne pas faire d’erreurs sur les dates.

D’autres parlent différemment. Comme, par exemple, Peter Piot, dans un entretien accordé au quotidien français Libération, daté du 26 août 2014. Peter Piot dont les médias redécouvrent aujourd’hui qu’il avait parti- cipé à la découverte du virus Ebola, en 1976.

Nous l’avons connu au Zaïre grâce au Monde, dans les premiers temps du sida. Nombreux et fructueux échanges, alors, avec ce méde- cin pragmatique, belge, formé à l’école des maladies tropicales d’Anvers. Puis l’homme quitta les prostituées de Kinshasa pour les étages diplomatiques et feutrés de la direc- tion de l’Onusida. Smokings et nœuds pa- pillons à la rencontre des grands de ce monde. Aller au plus près de l’argent et du pouvoir. Pour la bonne cause – avec tous les risques que cela suppose.1

Ebola est de retour, massivement. Peter Piot est aujourd’hui à la tête de la London School of Hygiene and Tropical Medicine.

Face à Anvers, il peut parler et agir (il vient notamment de lancer, avec David Heymann et Jeremy Farrar du Wellcome Trust, un appel en faveur du partage des hypothétiques thérapies anti-Ebola entre l’Occident et les pays touchés). Un remède à très haut risque mais la certitude que l’on ne peut rester dans les carcans de jadis. Ebola doit permettre, selon lui, d’amplifier ce qui a été si long à obtenir avec le sida : un partage des riches- ses préventives et thérapeutiques.

Extraits de son entretien à Libération :

«Jamais nous n’avions connu une épidé- mie d’une telle ampleur. Les précédentes étaient toujours très localisées, duraient quel- ques semaines, avec une centaine de cas.

Cette fois, depuis six mois, nous assistons à ce que l’on peut appeler une tempête parfaite : tout est réuni pour que cela s’emballe. L’environ- nement, d’abord : l’épidémie explose dans des pays où les services de santé ne fonc- tionnent pas, ravagés par des décennies de guerre. En plus, la population se méfie radi- calement des autorités, il n’y a aucune confiance dans les systèmes de santé. Ainsi se développent des croyances sur la mala- die, le mauvais sort, les démons, etc. (…)

On arrive, depuis plusieurs semaines, à des réactions d’hostilité à l’encontre des res- ponsables, mais aussi des équipes de Méde- cins sans frontières (MSF), qui font pourtant un travail inouï. Cela n’a plus rien à voir avec le virus Ebola en soi, c’est la méfiance qui est en cause dans un contexte de société malade.(…) La riposte a été d’une lenteur extraordinaire. L’alerte avait été donnée dé- but mars, on a découvert ensuite que l’épi- démie avait commencé en décembre 2013.

Malgré les demandes de MSF, l’OMS ne s’est réveillée qu’en juillet. Elle endosse mainte- nant le leadership, mais il est tard. En 1976 (année de la découverte du virus Ebola au Zaïre), l’OMS avait promis de mettre sur pied une équipe pour faire de la recherche, point de vue

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Bibliographie

1 Le Pr Peter Piot est l’auteur d’un ouvrage autobiogra- phique «No Time To Lose – A life in pursuit of deadly viruses». Publié chez Norton & Company l’ouvrage n’est pas encore disponible en langue française.

puis l’épidémie a pris fin et tout est tombé dans l’oubli (…)»

Tout le monde ne partage pas cette lec- ture. «Il est un peu facile d’accuser l’OMS»

nous a déclaré Sylvain Baize, directeur du Centre national français de référence pour les fièvres virales hémorragiques, qui a di- rigé l’équipe qui a identifié la souche virale circulant en Afrique de l’Ouest. «Le péché originel a été le délai avant le diagnostic. Ce n’est pas du fait de l’OMS, assure-t-il. Dans les pays habitués à Ebola, il faut plusieurs semaines pour faire le diagnostic. Ici, il a fallu trois mois depuis le cas index. Ceci dit, les premiers cas sont passés complètement ina- perçus. Dès que MSF s’est rendu compte qu’il y avait une épidémie de FHV en cours, ils ont très rapidement demandé un diag- nostic, qui a été fait le même jour. Ensuite, l’OMS et tous les autres acteurs se sont im- médiatement mis au travail. J’étais à Cona- kry dans les locaux de l’OMS dès le 6 avril, et je peux vous garantir que tout était en train de fonctionner. D’ailleurs, l’épidémie a failli être contrôlée en dépit d’un début mal engagé (dispersion dans la capitale, cas au Libéria) fin avril, début mai. Et puis, quel ques patients mal répertoriés (on peut difficile- ment blâmer l’OMS…) ont relancé l’affaire.

Ensuite, tout est allé tellement vite, la Sierra Leone et le Liberia étant dans un état…».

Coupable l’OMS ? Elle ne serait pas la seule à être appelée à la barre.

Jean-Yves Nau [email protected]

Surmoi légal et … criminel

«Les rapports de supérieur à inférieur interdisent les bonnes manières.»

(George Bernard Shaw) Rappelez-vous l’expérience fameuse de Stan- ley Milgram, au début des années soixante, magistralement reprise dans le film d’Henri Verneuil, I comme Icare et qui a aussi inspiré en 2009 un jeu truqué à France Télévisions.

Cette expérimentation, critiquable sur cer- tains points mais restant une référence par ailleurs reproductible, démontre qu’environ deux tiers des individus d’une société peu- vent être amenés à faire subir un traitement cruel (faux chocs électriques d’intensité crois- sante dans l’expérience) à un inconnu (co- médien jouant les stades successifs d’une souffrance fictive). Même avec réticences, ils acceptent d’infliger cette épreuve barbare (jusqu’à 450 volts !) par simple allégeance à une autorité reconnue qu’ils estiment com- pétente et sérieuse. Ils ont le plus souvent conscience d’enfreindre leurs propres cri- tères moraux au nom d’une instance supé- rieure à qui ils font confiance et à qui ils délèguent la responsabilité de l’acte qu’ils réprouvent au fond d’eux-mêmes. Se renier par soumission à une autorité supposée plus respectable que soi. Où l’humilité peut aussi nourrir la couardise ! Et vous, et moi, où nous situons-nous ? Sûrs d’appartenir au tiers de désobéissants indignés ? Renoncer à une part de sa propre autonomie pour obéir à des règles qui permettent de vivre ensemble en société, c’est normal, dans l’in- térêt de tous, donc moral au sens noble du terme. Quand cette obéissance est aveugle, elle est dangereuse, germe des pires débor- dements. L’Histoire et l’actualité nous en donnent des exemples terrifiants. Sans se référer à ces extrémités florissant dans les pages internationales de nos journaux, il suf- fit de s’arrêter à celles des «faits divers» de notre région pour se convaincre de cette réa lité mettant à mal l’humanité de notre so- ciété. Ainsi nos garde-frontières, pas forcé- ment représentatifs de l’ensemble de leur

profession, qui, au nom de la mission sacrée qui leur était confiée de refouler une famille de requérants d’asile syriens en Italie, ont refusé les secours indiscutables et néces- saires à éviter que la mère accouche d’un enfant mort-né dans des conditions indignes.

Pas à l’autre bout du monde : nous les avons peut-être croisés sur le trajet entre Vallorbe et Brigue. L’obéissance au règlement et aux ordres a prévalu sur l’éthique, l’empathie et la bienveillance les plus élémentaires. Et dire que la négation de ces valeurs, essentielles au «bien vivre ensemble» est érigée en pro- gramme politique par des moutons qui se croient blancs !

En fait, le thème de cette Carte blanche m’a été inspiré par une situation récente que nous, médecins, vivons tous à notre tour dans notre pratique quotidienne. L’attitude de soumission intransigeante à l’instance légale, quoique moins dramatique, infiltre aussi sournoisement la prise en charge de nos patients lorsqu’un de nos collègues, méde- cin-conseil d’une assurance réputée pour

ses prises de position excessivement res- trictives, me répond qu’il donne un préavis défavorable à ma demande exceptionnelle de remboursement d’un examen essentiel à la décision thérapeutique, chirurgie lourde ou simple observation, chez un patient pauci- consommateur de soins. Et quand je lui en demande la raison : «la maladie de votre pa- tient ne figure pas sur la liste des indications à l’examen que vous demandez ; et la loi, c’est la loi.» Circulez, tout est dit ! Le souci d’économies imposé par la loi se substitue à l’éthique médicale. Quand ce médecin (mais l’est-il encore ?) renonce à une interprétation nuancée, il ne fait que servir de caution à ce que n’importe quel fonctionnaire d’assurance aurait pu me répondre. Il se renie au point de n’être utile qu’à couvrir, au nom de la loi, celui qui le salarie. I comme Icare … ou no care !

«L’obéissance simule la subordination, exactement comme la crainte de la police simule l’honnêteté.»

(George Bernard Shaw) carte blanche

Dr Alain Frei Gastroentérologie FMH 30, avenue Ruchonnet 1003 Lausanne [email protected]

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