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Chéri(e), lâche ton portable !

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Academic year: 2022

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Chéri(e), lâche ton portable !

C'est devenu un sujet fréquent de dispute familiale ou amicale: à table, au lit, au travail, sur la table d'accouchement..., on ne peut plus se passer du portable.

Pathologie ou changement inéluctable de mode de vie? Les deux, mon général : tout dépend du degré d'intoxication.

Enquête chez les accros de l'écran et ceux qui les subissent.

« Dans le couple, nous sommes trois: lui, moi et son téléphone. » Carol a la trentaine, et l'air d'avoir déjà dit ces choses-là un millier de fois : «Mon copain refuse de retirer son portable de la table quand on mange.

Quand je lui parle de politesse, il me dit que mes codes sont, complètement désuets, j'ai l'impression d'être Nadine de Rothschild. Il paraît qu'on est "au-delà" de ça, maintenant. » Et la brunette de poursuivre: «Il s'endort avec son portable, il se réveille avec son portable. Et quand il reçoit une notification pendant la nuit, "ding, ding, ding!", ça sonne sur le téléphone, sur l’ordinateur et sur la tablette. »

Ça ne rendra peut-être pas le sommeil à Carol, mais le cas de son

«chéri 2.0» est tout sauf isolé. Pour communiquer, pour échanger, pour mettre en scène son existence, pour regarder de quoi est faite celle des autres, pour consulter la météo, pour chercher notre chemin, pour tuer le temps… Nos smartphones sont devenus des compagnons de vie.

D’authentiques « doudous » pour adultes, que l’on consulte… une fois toutes les six minutes en moyenne (1) !

«C'est hyper sécurisant d'avoir son portable: on a tous ses réseaux, toute sa petite maison sur soi, explique la

psychologue Stéphanie Bertholon, auteur du livre Vivre mieux dans un monde stressant. Certains se sentent complètement nus quand ils sortent sans leur mobile.»

D'ailleurs, 74% des Français - quand même ! - ne tentent même plus l'expérience et affirment ne jamais sortir sans

leur téléphone (2).

ÉPIDÉMIE 2.0

L’affaire a pris une tournure massive, épidémique. Dans une réunion de travail, chacun a bien conscience de l'absurdité de la situation quand il y a autant de portables posés sur la table que de participants. Mais qui aura le courage d'y renoncer ? Le téléphone est une bouée de sauvetage, la

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promesse d'un ailleurs si la discussion devient trop ennuyeuse... Les artistes qui se produisent en concert n'ont plus un public devant eux, mais une foule de Nokia, Samsung et iPhone tendus vers eux comme autant de caméras de surveillance. Qu'une équipe de foot »marque un but et il y a plus de personnes brandissant leur iPhone pour immortaliser la liesse que de gens en train d'exploser de joie.

Sans parler des selfies. Tout être doté d'un cerveau en état de marche juge la pratique ridicule jusqu'au jour où l'on estime que les conditions l'exigent... Les badauds qui ont appliqué ce raisonnement au passage du Tour de France ont failli coûter cher aux coureurs. Mais le fléau gagne aussi la sphère personnelle, le portable s'infiltre dans le quotidien des couples, jusque dans les dîners en tête à tête jusque dans les chambres à coucher. Posée sur la table de chevet, la « maîtresse 2.0 » peut devenir plus qu'envahissante. Il semble que la tare numérique ne soit pas réservée aux hommes:

une étude anglaise affirme que 62 % des femmes regardent leur smartphone pendant l'acte sexuel.

"NO MOBILE PHOBIA''

Tous intoxiqués ? À des degrés divers, tout de même. Les us et coutumes de Jean-Manuel, 22 ans, paraissent certainement tout naturels à ses camarades d'école de commerce. Mais pour les plus de 30 ans, l’écouter décrire sa relation au portable est une expérience qui laisse songeur. «Je n'attends pas que mon téléphone vibre, je le regarde sans arrêt. Même quand je suis en conversation téléphonique, je l'éloigne de ma joue pour jeter un coup d'œil.

Je ne m'en sépare jamais.» Jean-Manuel s'explique: il est en ce moment en stage dans une entreprise de webmarketing. Sa mission implique une omniprésence sur les réseaux sociaux.

Pourtant, assez vite, il reconnaît que sa passion pour le mobile n'a pas attendu cette justification professionnelle. «Pendant mon voyage Erasmus, à Budapest, j'étais sans arrêt sur WhattsApp pour communiquer avec ma copine qui était restée en France, raconte-t-il. Comme c'était du non-stop, j'ai renoncé à certaines sorties, j'ai raté des moments de convivialité avec les autres étudiants Erasmus ... Même mes potes qui étaient venus me rendre visite, a posteriori, je me rends compte que je n'ai pas vraiment profité d'eux.» À la fin de l'entretien, le jeune homme semble être victime d'une douloureuse prise de conscience : «En voyage, je privilégie les McDo aux petits restos

traditionnels, parce que je sais qu'il y aura le Wi-Fi... C'est horrible, en fait. ». Gageons néanmoins que Jean-Manuel est retourné à ses habitudes moins de quatre minutes après la fin de la conversation.

« C'EST DE LA DÉPENDANCE COMPORTEMENTALE, AU MÊME TITRE OUE LA BOULIMIE OU LA DÉPENDANCE AUX JEUX. » UNE PSYCHOLOGUE

Dans les maternités, l'apparition des smartphones donne lieu à des naissances connectées ... Ainsi nous a-t-on raconté l'histoire d'un futur papa rapportant à son groupe d'amis, via la messagerie

instantanée WhatsApp, les indications de la sage-femme - «col à 7 cm», «col

à 10 cm »… Maman accouche, papa «textote». Cette anecdote suscite des réactions qui varient d'un extrême à l'autre : il y a ceux qui ne voient

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pas le problème... et ceux qui sont consternés. «Les nouvelles technologies se développent à une vitesse telle que les réflexions sociales et philosophiques n'ont pas suivi », note le rapport de l'enquête sociologique Devotic (3), «Déconnexion volontaire aux technologies de l'information et de la communication», remis cette année à l'Agence nationale de la recherche (ANR). Il n'existe encore aucun texte, aucune convention admise par tous, qui interdise de pianoter sur son mobile pendant l'accouchement de son épouse. On pourrait même concéder que, après tout, ce jeune homme ne jouait pas à «2048 » : il restait dans la thématique du moment.

Serions-nous devenus incapables de nous contenter du présent? Peut-être bien. Le socio- anthropologue Jocelyn Lachance considère pourtant qu'il est exagéré de parler d' «addiction». «Je n'ai jamais vu quelqu'un en manque d’internet commettre un meurtre pour s'en procurer... À la rigueur, je préfère le terme "nomophobie".» Ce néologisme, qui n'a pas encore reçu de validation scientifique, est une contraction de « no mobile phobia », qui désigne la peur d'être séparé de son portable, La psychologue Stéphanie Bertholon considère au contraire que «lorsqu’on observe une souffrance clinique avec des symptômes d'angoisse, on peut parler d'addiction». «C'est de la dépendance comportementale; au même titre que la boulimie ou la dépendance aux jeux», analyse-t- elle, Depuis deux ans, Stéphanie Bertholon a cofondé à Lyon le Centre de traitement du stress et de l'anxiété, où elle traite les accros à l'iPhone par thérapie comportementale cognitive. Elle reçoit notamment un patient qui préfère jouer à « Candy Crush » plutôt que d'aller coucher sa fille. Lorsqu'il réalise qu'il préfère passer son temps à griller des bonbons, ça lui renvoie une image pitoyable de lui en tant que père... Mais il est complètement dépendant.

Sa santé n’est peut-être pas affectée au même degré que pour d'autres addictions, mais sa vie sociale et familiale l'est énormément.

Face à ce phénomène, une brèche marketing n'a pas manqué de s'ouvrir. Des spas et des hôtels proposent désormais des séjours «digital detox », pour se « désintoxiquer » de nos outils numériques.

« Nous leur proposons de nous remettre tous leurs appareils, que nous conservons à l'abri dans un placard de la maison...» raconte Pierre Massot, propriétaire d'une chambre d'hôte haut de gamme sur la presqu'île du Médoc. Sauf que voilà : depuis dix-huit mois qu'il propose ce service, il n'a accueilli que trois personnes en cure de « digital detox ». « Nous avions des gens qui voulaient le faire cet été, mais: dix jours avant, ils ont changé d'avis, ils gardent leur téléphone.» En revanche, il reçoit un appel par mois de journalistes intrigués par le concept… C'est ce que l'on appelle une bulle médiatique.

ET S'IL T'ARRIVE MALHEUR ?

En réalité, la déconnexion est un concept qui ne séduit que sur le papier. Francis Jauréguiberry est le sociologue qui a piloté l'enquête Devotic. Il s'était donné pour objectif d'observer les comportements de ceux qui procèdent à une vraie coupure. Sa conclusion ? Ces gens n'existent pas. «Nous pouvons affirmer à l'issue de cette recherche que les pratiques ne suivent pas, dit le rapport final. Il y a comme un hiatus entre un discours sur la déconnexion et sa réalité. » Les cadres qui ont participé à l'étude aménagent leur connexion en se mettant en mode vibreur de temps en temps, mais ne se déconnectent jamais totalement. Jocelyn Lachance a, lui, mené une étude auprès de « voyageurs d'aventure» qui annonçaient eux aussi vouloir décrocher. Sur 53 personnes, seules deux

http://hitek.fr/actualite/top-10-publicites-contre- telephone-sms-au-volant-2_291

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sont parties sans aucun outil numérique. Les autres ont plutôt tenté de « maîtriser" leur connexion, pour ne plus y être assujettis: envoyer un SMS tous les trois jours, ou écrire sur son blog pour donner de ses nouvelles sans avoir à entendre celles des autres. «Ce n'est pas le travail qui les a poussés à rester connectés, souligne l'anthropologue. Ce sont les amis el la famille qui ne peuvent pas admettre que la personne ne soit pas joignable. L'argument ultime, c'est celui de la mort: « Mais s'il lui arrive quelque chose ? S'il nous arrive quelque chose ?». Notre rapport aux smartphones, à la connexion permanente, ne serait rien d'autre qu'une nouvelle expression de notre intolérance croissante au risque, à l'aléatoire.

Comme si le fait d'être joignable annulait tous les dangers! L'errance, le ratage, l'accident: notre téléphone devrait nous permettre d'éviter tous les moments qui «ne devraient pas arriver». Parce qu'ils ne servent pas à nourrir notre gloire personnelle. «Malgré les outils de géolocalisation, les voyageurs d'aujourd'hui veulent bien se perdre de temps en temps, mais seulement si c'est pour vivre une expérience significative, note Jocelyn Lachance. Si ça permet de tomber par surprise sur une petite église nichée quelque part, par exemple... Sinon, non. » Le hasard, ça n’est pas très 2.0 comme concept.

TRUCS ET ASTUCES POUR RETROUVER DES RELATIONS SOCIALES HARMONIEUSES

LES CONSEILS DU PSY, Stéphanie Bertholon, cofondatrlce du Centre de traitement du stress et de l'anxiété à Lyon : « Première chose : Je recommande de couper les notifications. Ensuite, avant d'emporter son smartphone à la plage, on se pose la question : pourquoi je le fais ? Le tout, c'est de sortir du rituel pour reprendre le contrôle sur son comportement. »

LES CONSEILS DU JEUNE Jean-Manuel, 22 ans, étudiant en école de commerce : « Quand on prend un verre entre amis, chacun met son portable au milieu de la table, et le premier qui craque pour le regarder paye sa tournée… Bon, nous, on a arrêté d'y jouer, ça rendait tout le

monde trop nerveux. »

LE5 CONSEILS DE LA BUSINESS WOMAN, MÈRE DE FAMILLE, Sabine Lochmann, directrice générale de BPI Group, trois enfants, vingt-cinq ans de mariage : «En vacances, mon mari et moi payons des amendes si nous travaillons, ou si nous parlons de boulot. C'est ma fille aînée qui tient la cagnotte. Et quand on passe un moment tous ensemble, je demande à tout le monde de déposer "les armes", soit les téléphones portables, à l'entrée, dans un panier. »

(1) D'après une étude menée par Nokia en 2013.

(2) Étude réalisée par Ipsos pour Google en 2013.

(3) Institut de sondage lfop.

In Marianne, 25 au 31 juillet 2014

J’ai consulté mon téléphone : je n’avais aucun message.

C’est à cela que servent les téléphones portables, à se

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rendre compte que personne ne pense à vous. Avant, on pouvait toujours rêver que quelqu’un cherchait à vous joindre, à vous parler, à vous aimer. Nous vivons maintenant avec cet objet qui matérialise notre solitude…

David FOENKINOS, La tête de l’emploi

Références

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