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UN PETIT TOUR EN AMÉRAK

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Academic year: 2022

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ÉTUDES ET RÉFLEXIONS

UN PETIT TOUR EN AMÉRAK

ADRIEN JAULMES .

L

es avions militaires américains qui se posent à Bagdad n'atterrissent pas vraiment en Irak. Les passagers qui descen- dent de la rampe arrière des Hercules de l'US Air Force sur le tarmac de l'aéroport ne transitent même pas par la douane ira- kienne, dans l'énorme aérogare de style stalino-babylonien bâti par Saddam Hussein à l'époque de sa splendeur. Dans le vent brû- lant des moteurs, les visiteurs, soldats américains de retour de per- mission ou employés civils du Pentagone qui viennent de transiter par le Koweït, sont emmenés en file indienne de l'autre côté de la piste, vers une série de tentes climatisées. Ces tentes sont les por- tes de l'Amérak, l'étrange pays virtuel créé par l'armée américaine dans ses bases irakiennes, et la seule partie de l'Irak qu'elle contrôle vraiment.

L'ambiance sur l'aéroport de Bagdad ressemble à une ver- sion poussiéreuse d'Apocalypse Now. De gros hélicoptères gris Blackhawk ou des appareils d'attaque au sol Apache volent deux par deux au ras du sol. Des avions militaires C-130 Hercules ou C-141 Starlifter se posent et décollent, leurs moteurs hurlant

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quand ils tournoient au-dessus de la piste pour éviter les tirs de missiles. Des colonnes de soldats envoyés en renfort dans le cadre du surge, le « sursaut » militaire décidé par George Bush, débar- quent avec leurs armes et leurs paquetages.

Partout se dressent, autour des installations, de hauts murs pare-éclats. Ces grandes plaques de béton encastrables comme dans un jeu de construction géant sont devenues le symbole de l'aventure militaire américaine au Moyen-Orient, et le principal décor de l'Amérak.

Protégés par une enceinte fortifiée et des réseaux de barbelés, plusieurs camps américains s'étendent tout autour de l'aéroport de Bagdad : Victory, Liberty et Stryker. Mélange de ville-champignon de la ruée vers l'or, de chantier de construction et de campement de légionnaires romains aux marches de l'em- pire, ces immenses agglomérations s'étendent à perte de vue sous la lumière aveuglante du soleil irakien, sillonnées de hauts murs de béton, de tentes et de rangées de latrines portatives, petites cabines de plastique vert munies d'un distributeur de liquide dés- infectant pour les mains, alignées un peu partout. Dans ces mor- ceaux d'Amérique, les conquérants de la Mésopotamie vivent totalement coupés du reste d'un pays qui a basculé dans le chaos.

Toutes les heures, un minibus climatisé de la compagnie KBR, Kellog, Brown & Root, filiale de la société texane Halliburton, emmène les passagers de l'aéroport vers l'un de ces camps.

Le bus roule en respectant la vitesse limitée à 20 miles à l'heure, contrôlée par des radars. À bord, des soldats américains en treillis mouchetés de petits carrés gris, comme les pixels d'une photo numérique trop agrandie, rentrent de trois semaines de

« R & R », (repos et récupération). Le conducteur est un Indien à l'air aussi tranquille que s'il conduisait dans une banlieue de Bombay. La radio diffuse de la musique country et l'air conditionné transforme l'intérieur du bus en frigo.

Les soldats sont très jeunes. Certains n'ont même pas l'âge légal de 21 ans qui permet d'entrer dans un bar aux États-Unis. Ils sont en majorité blancs, et originaires des États du Sud et du Nord, où se recrutent traditionnellement les fantassins de l'armée améri- caine. Ils ne s'intéressent guère à la politique, et se sont engagés

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dans l'armée pour la solde, exonérée d'impôts, qui leur permettra de financer leurs études ou de s'installer à leur compte.

Peter Gregory est un jeune soldat de l'Arkansas. L'Irak est le premier pays étranger qu'il visite. Il rentre de sa première permis- sion aux États-Unis. « Pendant les premiers jours, je n'arrivais pas à réaliser que je n'étais plus en Irak, dit-il. En voiture avec ma fian- cée, je regardais le bord de la route pour essayer de détecter des IED [les engins explosifs improvisés que la guérilla irakienne place le long des routes sur le passage des convois américains]. Je sursau- tais aussi à chaque bruit, jusqu'aux coups de cuillère de ma grand- mère quand elle me servait à table. »

Un autre soldat amuse tout le bus en montrant les nouveaux blindages des tourelles d'un convoi de Humvee qui croise le bus.

« Ces nouvelles protections sont à peine suffisantes contre les jets de pierres. Et les blindages additionnels ne marchent pas contre les nouvelles IED. Ils sont juste suffisants pour empêcher les mor- ceaux de bidoche de ressortir de l'autre côté. »

L'un des seuls civils s'appelle Rodolphe Reboutier. C'est le seul Français de l'Amérak. Ce jeune homme est le représentant d'une marque californienne de lunettes de sport très populaire chez les soldats américains. « Je ne suis jamais sorti de Camp Liberty, dit-il. Je travaille sept jours par semaine. Pas le temps de souffler ou de m'ennuyer. Je fais environ 10 000 dollars de chiffre d'affaires par jour. Le soir, je rentre dans ma chambre, et je bavarde sur Internet, ou je fais un poker avec d'autres contractors. Ce serait parfait s'il n'y avait pas les tirs de mortiers. La nuit, les haut- parleurs annoncent les alertes. C'est un peu stressant. »

Camp Stryker est la première étape vers la zone Verte, l'en- clave fortifiée qui abrite au centre de Bagdad les ambassades amé- ricaines et britanniques, et les palais du nouveau gouvernement irakien.

La ville est toute proche. Mais malgré la présence d'un corps expéditionnaire fort de quelque 140 000 soldats, les huit kilomè- tres d'autoroute entre l'aéroport et la zone Verte sont depuis trois ans trop dangereux pour être empruntés de jour par les convois.

La perte de contrôle de l'Irak par les Américains commence ainsi, dès la sortie de l'aéroport, par où arrivent personnels et ravi- taillement. Le long de l'autoroute, les palmiers qui bordaient la

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chaussée ont été coupés, les glissières de sécurité arrachées pour éviter de servir de support à des IED, et les bretelles d'accès bar- rées de lourds blocs de béton pour éviter que les voitures suicides ne se lancent contre les convois. Mais l'insurrection sunnite conti- nue de tendre des embuscades, attaques qui dégénèrent parfois en plein jour en batailles rangées, nécessitant l'envoi de chars et d'hé- licoptères.

L'Amérak est devenu un archipel. Chaque base et chaque fortin américain est une petite île dans une mer hostile, ravitaillée par les airs ou par des convois régulièrement attaqués.

Le minibus fait halte aux KBR Stables, point de départ des Rhinos. Ces bus blindés ressemblant à des boîtes métalliques roulent toutes les nuits, tous feux éteints et sous une forte escorte entre l'aéroport et la zone Verte, à des horaires aléatoires et tenus secrets par crainte des embuscades.

Une grande tente au plancher de bois, protégée elle aussi par des murs de béton anti-éclats et éclairée comme en plein jour sert de salle d'attente.

Larry, un vieux monsieur coiffé d'une casquette de base-bail et à l'accent traînant du Sud des États-Unis, s'occupe du bureau où doivent s'enregistrer les passagers du Rhino. Ce n'est qu'un service de plus fourni par KBR. Cette société, dont le vice-président amé- ricain, Dick Cheney, a siégé au conseil d'administration, a décro- ché la plupart des juteux contrats d'hébergement et d'alimentation que l'armée américaine sous-traite à présent à des compagnies pri- vées.

Larry a la démarche d'un vieux cowboy, et on peut facile- ment l'imaginer tenant un trading post sur la piste de Santa Fe pendant la conquête de l'Ouest. Il tient son drôle de saloon ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Des employés pakistanais balayent régulièrement le plancher entre les tables. Les murs sont décorés par les drapeaux d'unités américaines ou de pays alliés, Croatie, Pologne ou Géorgie.

Des cafetières géantes sont à la disposition des passagers, avec des piles de gobelets de polystyrène. Des stocks de bouteilles d'eau minérale, elles aussi importées à grands frais du Koweït, sont en libre-service, et des tables sont couvertes de piles de MRE, meals ready to eat, les rations de combat de l'armée américaine,

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qui proposent des menus de poulet cajun avec leur petite bou- teille miniature de Tabasco.

Deux téléviseurs sont branchés en permanence sur Armed Forces Network, la chaîne de l'armée, et diffusent des extraits des journaux télévisés de Fox News ou de CNN. Mais les soldats qui somnolent dans les canapés sous des drapeaux de tous les corps de l'armée américaine ne semblent pas même s'intéresser aux débats du Congrès sur l'engagement militaire en Irak retransmis en direct, ou sur les intempéries qui entravent la circulation sur les autoroutes du Michigan ou de l'Ohio.

Entre les émissions, des publicités mettent en scène des ado- lescents qui expliquent gravement sur un escalier leur refus d'avoir des relations sexuelles avant l'âge de leur majorité, ou mettent en garde contre les dangers de l'alcool ou de la drogue. Dans un autre spot, une soldate confie à sa copine qu'elle a été victime de harcè- lement sexuel. Sans interrompre leur partie de squash, son amie lui conseille d'« en parler ».

L'alcool, la pornographie, la drogue et le sexe sont rigoureu- sement interdits dans l'armée américaine.

Les femmes servent dans toutes les formations, à l'exception des unités de combat. Mais les militaires américaines n'ont rien de l'allure sexy des soldâtes israéliennes, qui portent leurs cheveux déroulés, la silhouette moulée dans des treillis ajustés, et les seins pigeonnants dans le col de leur chemise. La militaire américaine disparaît quand à elle sous un immense battle-dress flottant. Ses cheveux sont attachés en un chignon très strict, et son comporte- ment de franche camaraderie martiale est totalement dépourvu du moindre début d'ambiguïté.

Dans des étagères on trouve des piles de Stars & Stripes, le journal de l'armée américaine, et une impressionnante collection de romans de Danielle Steele, des bibles King James reliées en toile de camouflage et des recueils de psaumes intitulés Prières pour le courage, mots de foi pour des moments difficiles, publiés par une fondation méthodiste.

Sur les panneaux d'affichage sont punaisés les horaires des cultes baptistes, juifs ou pentecôtistes, des dessins d'enfants de drapeaux étoiles avec des messages de soutien aux soldats, et les horaires d'un séminaire de lutte contre le stress post-traumatique.

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Aucun rendez-vous n'est nécessaire, précise l'affiche. Les thèmes de discussion sont la « gestion de la colère », la « gestion du stress », et la « prévention du suicide ».

Autour de minuit, le convoi des Rhino se gare devant la tente à la lueur aveuglante des projecteurs. Les passagers doivent porter impérativement casque et gilet pare-balles. Après plusieurs siècles d'éclipsé, les armures individuelles ont fait leur grand retour sur le champ de bataille, en même temps que les fortifica- tions.

Les soldats américains sont harnachés comme des chevaliers du Moyen Âge. Leur gilet pare-éclats « Intercepter » est renforcé de plaques de kevlar sur le torse et le dos, et complété par des épau- lières et un gorgerin. Des protections attachées par velcro couvrent les hanches et l'aine. Bardé de portes-chargeurs et complété par une poche d'eau dorsale, l'ensemble pèse une vingtaine de kilos, et fait ressembler les soldats à des cosmonautes.

Dans le bus blindé, un employé de KBR prend la parole, le fusil automatique en bandoulière. « Bonsoir, je suis votre chef de bord. Si quelqu'un ici ne parle pas l'anglais, faites-vous traduire par votre voisin. Nous allons rouler tous feux éteints, aussi je vous demande de couper vos téléphones portables et autres iPod. Les appareils photo sont aussi interdits. »

II indique comme à bord d'un avion comment évacuer le bus.

« Les issues de secours sont situées au fond du Rhino et sur le toit.

En cas d'attaque, pas de panique. Nous avons une escorte, et tant que le Rhino est capable de rouler, on roulera. Y a-t-il un infirmier ou un médecin à bord ? Ces deux sacs contiennent des trousses de première urgence. N'hésitez pas à les utiliser. Au cas où certains ne le sauraient pas encore, nous sommes dans un pays en guerre. Les routes ne sont pas en très bon état, alors ne vous plaigniez pas du confort, au moins vous arriverez entiers. Bonne route ! »

Les lumières s'éteignent et le bus démarre pour son périple dans le monde extérieur. L'engin lourdement blindé a des soubre- sauts pénibles à la moindre aspérité de la chaussée. On n'aperçoit au dehors que des silhouettes de palmiers et quelques lampadai- res. Le convoi est composé de quatre bus blindés, protégés par des Humvee, et suivi par un camion semi-remorque dans lequel sont entassés les bagages.

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Le Rhino roule sans croiser ni voitures ni êtres vivants.

Quelques postes de l'armée irakienne surgissent parfois dans l'obscurité, tourelles de béton fortifiées de sacs de sable et éclairée par des projecteurs qui se dressent sur les bords de la route.

La zone Verte

En arrivant dans la zone Verte, le décor ressemble à s'y méprendre à Camp Stryker. On a en débarquant du Rhino l'im- pression d'être revenu à son point de départ.

Cette Cité interdite s'élève à l'emplacement des anciens palais et ministères de Saddam Hussein. Elle occupe, en plein centre de Bagdad, une boucle du fleuve. C'est la capitale de l'Amérak.

La forteresse est une immense ville dans la ville. Elle possède trois entrées principales. La porte des Assassins donne sur le pont de la Jumuhirya, (la République) et sur le quartier de Mansour. À quelques centaines de mètres à peine de ses chicanes anti-voitures suicide et de ses miradors, commence la rue Haïfa, où les Américains sont régulièrement engagés dans des combats contre les insurgés arabes sunnites.

Le pont du 14-Juillet débouche sur le quartier de Karada, et est lui aussi fortifié. La troisième entrée donne sur l'autoroute qui mène à l'aéroport de Bagdad, et par là partent et arrivent chaque nuit les Rhinos.

Bien à l'abri de leurs hauts murs d'enceinte, les Américains ont transformé l'ancien quartier réservé des hiérarques du régime baasiste en une réplique de Xanadu sur les berges du Tigre. Dans cette enclave, rien de plus facile que d'oublier l'Irak dévasté qui entoure l'Amérak, comme une mer déchaînée qui bat les côtes d'une île enchantée.

De l'autre côté des murs, la terreur se déchaîne quotidienne- ment dans Bagdad. Des dizaines de cadavres méconnaissables sont retrouvés chaque matin dans des terrains vagues, mains liées dans le dos, portant des traces d'abominables tortures. Les victimes ont parfois eu, encore vivantes, le crâne percé à la perceuse élec-

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trique, avant d'être achevées d'une balle dans la nuque. Des voitu- res piégées explosent presque chaque jour dans les marchés ou dans les files d'attentes des stations service. Deux millions d'Irakiens ont fui le pays. Aucune fonction gouvernementale n'est assurée efficacement, ni le système de santé, ni la justice, ni l'édu- cation. Aucun membre du gouvernement irakien, soldat de la coalition ou étranger ne peut circuler dans une province sans escorte lourdement armée. Mais ce chaos et le déchaînement de violence n'affecte pratiquement pas la vie dans la zone Verte.

La garde de la forteresse est confiée à des soldats privés, employés par les diverses compagnies de sécurité qui ont signé de juteux contrats avec un Pentagone soucieux de conserver ses soldats pour des missions opérationnelles. Ils représentent le deuxième contingent de forces étrangères stationnées en Irak, après les Américains, mais devant les Britanniques.

Un subtil système racial place ces employés à des postes dif- férents en fonction de leur pays d'origine. En première ligne, exposés aux véhicules suicides se trouvent des policiers irakiens.

Derrière les premiers remparts de bastion walls, nierions pliants remplis de terre, la seconde ligne est tenue par des contractors péruviens. Ils ne parlent qu'espagnol, et ont remplacé les anciens Gurkha népalais, comparativement plus chers. Des soldats géor- giens, qui communiquent dans un vague russe mêlé d'anglais sont ensuite de faction. Les mercenaires occidentaux servent générale- ment dans des postes moins exposés, même s'ils ont tout de même essuyé de lourdes pertes depuis le début de la guerre. Leurs morts n'apparaissent pas dans les bilans de l'armée américaine.

Les salaires de ces mercenaires, descendants des Grecs de Xénophon ou des armées privées de la guerre de Trente Ans, sont aussi calculés en fonction de leur pays d'origine. « Nous sommes payés 1 200 dollars par mois, sans vacances », disent deux mercenai- res fîdjiens qui s'apprêtent à quitter l'Amérak. Employés par la com- pagnie américaine Triple Canopy, ils expliquent que « les employés occidentaux touchent pour le même travail et les mêmes risques, 15 000 dollars par mois, avec des vacances tous les trois mois ».

À l'intérieur de l'enceinte, l'Amérak vit à l'heure américaine.

Là aussi, un service de bus climatisés relie les différents quartiers de la zone Verte.

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Les chow halls, que l'on peut traduire librement par

« baraque à bouffe », sont les réfectoires climatisés installés par KBR dans les camps de PAmérak.

Dans un petit sas aux lamelles de plastique transparentes qui empêche l'air irakien d'entrer, des affiches rappellent aux sol- dats de bien se laver les mains avant de manger, et recommandent de penser à éternuer dans sa manche de veste pour ne pas proje- ter des miasmes vers ses camarades.

Le Chow hall est à lui seul un morceau d'Amérique. Aucune trace de houmous orientaux ou de spécialités locales. On n'y sert que des plats américains, généralement en provenance du sud de la ligne Mason-Dixon. Les ingrédients sont importés depuis le Koweït ou d'autres pays du Golfe.

Derrière leurs bacs fumants, des Sri Lankais en toque de papier, qui n'ont pas toujours compris dans quel pays les emmè- neraient leurs contrats, remplissent à volonté des plateaux-repas jetables (tout est jetable) de pommes frites ou de travers de porc au miel, de poisson-chat frit à la cajun ou de T-bone steack géants avec une sauce brune épaisse comme du napalm. Dans des armoi- res frigorifiques sont alignés des stocks multicolores de Gatorade, Dr Pepper, Coca Light, lait chocolaté, écrémé, entier ou demi- écrémé, Sprite ou Mountain Dew.

Les puristes peuvent se confectionner eux-mêmes des tacos ou des cheeseburgers à trois étages, des hot-dogs à la choucroute et à la moutarde jaune fluorescente, ou de la salade Caesar comme à Las Vegas, avec croûtons importés par avion et sauce aux anchois. Un ice-cream parlor sert des boules grosses comme des ballons de handball de glace vanille-noix de pécan ou menthe- pépites de chocolat inondées de sauce au chocolat, à la myrtille ou au caramel.

En cas d'une fringale peu probable après cette débauche calorique, il est encore possible de se bourrer les poches de barres de céréales au chocolat blanc avec des morceaux de smarties.

Un peu affolés par cette abondance, des employés africains ou irakiens tiennent à deux mains leurs plateaux chargés au maxi- mum de ces solides nourritures américaines.

En dehors des heures d'ouverture, on peut se restaurer dans le centre commercial qui s'est installé au centre de la zone Verte.

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Sur une petite place, trois magasins proposent des pizzas américaines à la croûte épaisse et chargées de pepperoni, des hamburgers et des hot-dogs, ou des cafés aqueux servis dans des gobelets à couvercle. Les clients sont des soldats ou des mercenai- res, types musculeux aux nuques rasées, aux petits boucs de tueurs florentins de la Renaissance, et aux épaules de body- builders. Ils portent des lunettes de soleil profilées, des pistolets Glock ou des couteaux aux lames d'acier composite accrochés à la ceinture ou bas sur la cuisse.

Un étalage vend des souvenirs, écussons militaires fantaisie avec des têtes de mort et des aigles, des serviettes de bain repro- duisant les panneaux accrochés sur les véhicules de l'armée améri- caine, et où on lit en anglais et en arabe : « Danger, restez à

100 mètres de distance ou nous tirons ».

Dans l'air climatisé du PX, le supermarché des forces américai- nes, des militaires font leurs courses avec des fusils d'assaut M-16 en bandoulière et un petit panier au bras. Les étalages regorgent de friandises, bonbons multicolores et vitaminés, viande séchée en sachets, sauce Tabasco en bouteilles familiales, chips de maïs et donuts alignés dans des paquets de cellophane. On y trouve aussi des drapeaux américains dont les couleurs sont garanties résistantes au lavage, des tee-shirts et des mugs frappés de l'écusson

« Opération Iraqi Freedom », des couteaux de toutes les tailles, et une foule d'ingénieux accessoires de camping ou de pièces d'uniformes.

On paye tout en dollars. La monnaie est rendue avec des jetons de plastique, décorés de photos d'engins militaires et de leur valeur en cents, qui servent de petite monnaie en Amérak, quelqu'un ayant dû réaliser que le transport aérien de rouleaux de pièces dépassait largement leur valeur numérique.

Un certain nombre d'Irakiens continuent à vivre dans la zone Verte, squatters des villas de l'ancien régime ou ex-domes- tiques ayant changé subitement d'employeur en même temps que de gouvernement. Ils fournissent, du lavage de voitures à la prosti- tution, toutes les distractions de la banlieue américaine, à qui la zone Verte a emprunté son ennui mortel et ses limitations à 20 miles à l'heure.

Dans le centre commercial, une petite galerie marchande tenue par des Irakiens propose des bibelots orientaux, théières en

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forme de chameaux et narguilés, ou des peintures de caravanes sous des soleils couchants. Un coiffeur coupe les cheveux à la mode irakienne, en arrachant les poils superflus du visage avec un fil qu'il entortille autour du follicule avant de tirer d'un coup sec avec l'autre extrémité tenue entre ses dents.

Les sabres géants bâtis par Saddam Hussein aux extrémités de l'avenue consacrée aux défilés militaires sont en train d'être démontés sur ordre des nouvelles autorités irakiennes. Ces arcs de triomphe monumentaux, fondus par une société allemande avec le métal de casques iraniens capturés pendant la guerre Iran-Irak et tenus par des répliques géantes des mains de Saddam ont été pen- dant longtemps l'une des attractions touristiques les plus populai- res de la zone Verte.

Un des autres lieux emblématiques est l'hôtel Al-Rashid.

L'ancien palace du régime baasiste a perdu la mosaïque de son perron représentant le président George Bush père, sur laquelle devaient marcher les visiteurs pour entrer dans l'hôtel. Aujourd'hui en pleine zone Verte, il abrite des diplomates et invités de l'Amérak.

L'ancien palace est aussi devenu l'un des seuls endroits de la zone Verte où on peut trouver les denrées rares de l'Amérak : de l'alcool, des femmes et un semblant de distraction. Fréquentée par les civils américains, qui échappent aux restrictions de leurs homo- logues en uniforme, la boîte de nuit du Al-Rashid est ainsi devenue l'un des lieux de perdition les plus prisés dans cette citadelle de l'ennui qu'est la capitale de l'Amérak. Perdues au milieu d'une foule masculine qui vient de faire disparaître ses alliances au fond de ses multipoches, quelques Américaines ayant pensé à mettre une jupe et des chaussures à talons dans leur housse à gilet pare-éclats ondu- lent sous les boules à facettes, sous le regard de contractors et de diplomates rendus un peu sentimentaux à coup de bière turque ou de whisky pakistanais. Sur un mur de sanitaires, un graffiti un peu mufle résume la situation : « Profitez-en : dès qu'on retourne en Amérique, vous redeviendrez moches. »

Sur le parking de l'hôtel, la statue du pauvre pêcheur des Milles et une Nuits, son filet de bronze à la main, continue de contempler d'un air effaré le mauvais génie qu'il vient de libérer de la jarre où le sceau du roi Salomon le tenait enfermé, et qui,

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après avoir attendu sa liberté pendant des siècles, avait fini par jurer de tuer son libérateur.

Mais les stratèges du Potomac n'ont toujours pas trouvé la ruse qui permettrait de faire rentrer sous leur couvercle les forces obscures libérées par la chute de Saddam Hussein.

Derrière ces aspects folkloriques, la zone Verte reste avant tout, quatre ans après la chute de Saddam Hussein, le plus éclatant symbole de l'incompréhension tragique qui s'est établie dès l'en- trée des troupes américaines à Bagdad entre la population irakien- ne et ses libérateurs.

En s'installant dans l'ancien quartier réservé construit par Saddam Hussein pour ses dignitaires, et où le commun des Irakiens n'a jamais pénétré, le proconsul américain Paul Bremmer, roi sans couronne placé par Washington à la tête de l'Irak, se coupe presque dès son arrivée dans le pays, en mai 2003 de tout contact avec le monde réel.

Lorsqu'il arrive à Bagdad, quelques semaines après la prise de la ville, la zone Verte est déjà presque établie. Son fils lui a offert avant son départ une paire de chaussures Timberland jau- nes, accompagnés d'une carte l'encourageant à « botter quelques culs ». Il va les porter avec son costume noir pendant toute la durée de son proconsulat calamiteux.

Alors que les premières attaques contre les forces américai- nes dans Bagdad obligent à aligner plots de béton et réseaux de barbelés à l'entrée de la zone Verte, le gouvernement de Bremer, la Coalition Provisionnai Administration, groupe de militants répu- blicains cooptés et de diplomates, complètement déconnecté de la réalité à l'abri des remparts de la zone Verte, prend une série de décisions que ses successeurs cherchent depuis à grand-peine à rattraper.

En débandant l'armée et la police irakienne, il jette à la rue des dizaines de milliers de cadres du régime bassiste, qui s'em- pressent d'aller grossir les rangs de l'insurrection. Des jeunes gens recrutés pour leur appartenance au Parti républicain édictent un nouveau Code de la route sans être jamais sortis du Maryland.

Mais les Irakiens ordinaires, privés d'électricité et désemparés par la disparition subite d'un État totalitaire et inquisiteur n'ont même pas accès à leurs nouveaux maîtres.

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Alors qu'ils créent peu à peu leur nouveau pays virtuel, les Américains se retrouvent prisonniers de leur forteresse. La création tardive d'un gouvernement irakien et d'une Constitution intervient trop tard pour changer grand-chose. Le retour de l'Irak à un gou- vernement souverain n'a pas modifié les relations entre des diri- geants vivant à l'abri de leurs fortins et une population victime d'un déchaînement de violence qui semble sans fin.

Le président, Jalal Talabani, ex-guérillero marxiste et chef féodal kurde, s'est aussi installé dans un palais de la zone Verte, protégé par son armée personnelle de Peshmergas. Les Premiers ministres chiites qui se succèdent à la tête de gouvernements aussi inefficaces que corrompus, lyad Allaoui, al-Jaafari et Nouri al- Maliki, y vivent eux aussi, totalement dépendants de la protection américaine, et complètement coupés d'un pays qui a basculé dans le chaos.

Les Américains ont installé leur ambassade dans le palais de la République, grand machin de marbre d'un style hésitant entre le Mussolinien flamboyant et des influences mal digérées de Ricardo Bofill, et dont les quatre immenses bustes en bronze de Saddam qui décoraient les angles ont été abattus.

De puissants générateurs alimentent jour et nuit les climati- seurs et les lampadaires de la zone Verte, alors que Bagdad connaît depuis quatre ans des coupures de courant incessantes.

L'eau potable y est constamment disponible dans des palettes déposées un peu partout, et les rangées de toilettes chimiques contrastent avec la saleté et les problèmes de pollution qui régnent dans Bagdad.

Dans le reste du pays, les soldats américains vivent aussi à l'abri de forteresses, même si leurs patrouilles les exposent aux mines improvisées que la guérilla sunnite, ou même à présent chiite, pose le long des routes.

Enclavés derrière les remparts de l'Amérak, les Américains ont beau multiplier les efforts, les sacrifices de leurs soldats et les dépenses, leur emprise sur l'Irak réel ne cesse de leur échapper.

Mise au service d'un gouvernement régulièrement élu, mais dominé par des partis religieux chiites perçus comme des agents iraniens par la minorité arabe sunnite, ou par des Kurdes qui tra- vaillent à préserver l'indépendance de fait de leurs provinces, la

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formidable puissance militaire des États-Unis ne parvient qu'à grand-peine à une chose : maintenir le chaos dans lequel à basculé l'Irak à distance des murs de l'Amérak.

La grande majorité des habitants de l'Amérak n'a jamais mis les pieds en dehors des murs. Le monde extérieur est baptisé la zone Rouge.

« Je me suis un jour trompée d'embranchement en condui- sant, et je me suis retrouvée par erreur dans la zone Rouge, raconte un lieutenant féminin de l'armée américaine. Je ne pouvais plus faire demi-tour. J'étais terrorisée. Heureusement, une voiture de contractors m'a guidée vers une autre entrée, et cinq minutes plus tard, j'étais de retour à l'abri. »

Patrouille hors des murs

Les seuls à sortir de cet univers protégé sont les soldats des unités de combats. À la différence de conflits passés, les militaires américains n'ont pratiquement pas à subir l'inconfort de la ligne de front. Ni nuits de patrouille dans la jungle ou de veille dans des tranchées. Il s'agit seulement d'incursions un peu stressantes dans le monde extérieur, suivies d'un retour à l'abri des murs de l'Amérak.

Le sergent Gillman est un réserviste qui sert dans la police militaire. Sa mission est d'entraîner les forces de sécurité irakien- nes. Mais le plus dangereux est de se rendre jusqu'à la station de police qui lui a été assignée.

Dès l'approche de la sortie, les armes sont approvisionnées dans des claquements de culasses. « Nous sommes "Rouge" ! », annonce le sergent Gillman à la radio. Ses quatre Humvee se diri- gent vers la sortie du camp retranché de Rustamiyah, base améri- caine fortifiée dans les faubourgs est de Bagdad. Dans la termino- logie militaire, ce type de camp s'appelle une FOB (forward opération base, ou « base opérationnelle avancée »).

Plusieurs dizaines de ces bases ont été construites dans Bagdad depuis le début de l'année, pour tenter de reprendre le contrôle de la ville et d'enrayer la guerre confessionnelle qui se

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déchaîne dans la ville. Mais dans la pratique, elles ne sont que des camps supplémentaires, entouré de murs de béton et de barbelés.

La patrouille du sergent Gillman passe les dernières chica- nes. Sur un bloc de béton, quelqu'un a écrit à la peinture :

« Maintenant, vous entrez dans la réalité ! »

Une fois franchie la porte de leurs camps, les militaires amé- ricains en Irak sont en territoire hostile. Chaque patrouille « hors des murs » est une partie de roulette russe. Les insurgés sunnites, des éléments d'Al-Qaïda en Irak, mais aussi des miliciens chiites de l'armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr sont autant d'ennemis invisibles, qui placent au bord des rues des charges explosives de plus en plus sophistiquées, ou lancent des voitures suicides qui peuvent surgir à chaque instant dans la circulation pour se jeter contre les patrouilles américaines.

Les soldats savent que le blindage additionnel du Humvee ne résiste pas aux nouvelles mines à effet dirigé utilisées par la guérilla. Ces EFP, acronyme pour explosive formed penetrator, lan- cent à hauteur d'homme un jet de métal en fusion capable de per- cer les blindages les plus épais.

Aucun signe avant-coureur ne prévient du danger. Derrière les épaisses vitres blindées des Humvee, les rues de Bagdad ont l'air tranquille, comme vues à travers les parois d'un aquarium.

Des magasins sont ouverts, des femmes font leur marché, des enfants jouent au ballon, et des hommes boivent du thé devant de petites échoppes. Mais les rues secondaires sont barrées par de gros blocs de béton, chaque quartier de la ville se repliant sur lui- même par crainte des attaques et des assassinats. Des monceaux d'ordures sont entassés en tous lieux. L'herbe a poussé un peu partout, et la capitale irakienne ressemble de plus en plus à une ville du tiers-monde.

Dans le Humvee, encombré par les boîtes de munitions et les postes radio, tout l'équipage est aux aguets. Dans sa tourelle, le mitrailleur pointe son arme vers la droite ou la gauche en cher- chant à repérer les mines ou les voitures suicides qui se fondent dans la circulation. Le conducteur, le sergent Negron, se crispe sur son volant en se frayant un chemin entre les voitures civiles qui s'écartent prudemment au passage de la patrouille. Ce petit bout de femme d'origine portoricaine disparaît presque dans son gilet

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Un petit tour en Amérak

« Intercepter ». Réserviste de la police militaire, elle se retrouve exposée aux mêmes dangers que les unités de combat.

L'interprète du groupe est une jeune Irakienne, vêtue d'un uniforme américain. Elle est surnommée Dina, mais c'est un faux nom. Elle porte un masque de ski qui lui couvre le visage, par peur des représailles. Ces quelques milliers de jeunes interprètes sont le seul lien entre les soldats du corps expéditionnaire améri- cain avec le pays qu'ils tentent de stabiliser. Certains sont d'origine kurde. D'autres sont des Américains d'origine arabe, des Libanais du Michigan ou des chiites qui viennent des provinces du sud de l'Irak et n'ont jamais mis les pieds à Bagdad.

Dina n'a jamais dit à sa famille, ni à ses voisins qu'elle tra- vaille pour les Américains. Elle s'habille en civil et est transportée discrètement près de l'entrée des employés irakiens de la zone Verte pour rentrer chez elle en permission.

Le groupe du sergent Gillman roule vers le centre de com- mandement de Zafaraniyah. Il fait partie des centres récemment créés dans le cadre d'un plan de sécurité censé enrayer la guerre civile et rendre le contrôle de Bagdad aux autorités irakiennes. Ils servent à coordonner les missions des troupes américaines avec celles de l'armée et des différents services de police irakiens.

Installée dans un poste de police fortifié, c'est une salle d'opéra- tions climatisée, aux murs couverts de cartes. Des officiers améri- cains et irakiens dirigent les patrouilles, centralisent les rapports et les renseignements.

« Le plan de sécurité marche », assure le capitaine Carr, le jeune officier américain diplômé de West Point qui est de perma- nence au centre de commandement. « Le nombre d'attaques par IED et EFP a diminué. Le nombre de meurtres aussi. On est en train de réussir », dit-il.

Le nouveau commandant en chef américain, le général David Petraeus, a la réputation d'être un spécialiste de la lutte anti-guérilla. Il est l'auteur du nouveau manuel de l'armée améri- caine, dont les recommandations vont point par point à l'opposé de tout ce que les Américains n'ont pas fait depuis leur arrivée en Irak.

Nommé par George Bush à la tête du corps expéditionnaire, il tente d'appliquer de nouvelles méthodes pour tenter d'enrayer le

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fiasco dans lequel s'est enlisée l'aventure militaire américaine au Moyen-Orient.

Mais il est peut-être déjà trop tard. Les Américains ne font plus seulement face à une insurrection des Arabes sunnites, ulcé- rés par la perte de leur pouvoir et par l'occupation étrangère. À ce conflit se sont ajoutées trois autres guerres : celle interconfession- nelle qui oppose les chiites et les sunnites dans une Saint- Barthélémy quotidienne dans Bagdad, celle qui oppose les diffé- rentes factions chiites pour le contrôle du pouvoir, notamment l'armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr avec ses rivaux de l'Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak, majoritaire dans le nouveau Parlement, et celle menée par Al-Qaïda, qui a fait de l'Irak le nouveau champ de bataille de sa lutte contre l'Occident et contre les chiites hérétiques. Chaque tentative améri- caine pour juguler l'un de ces conflits contribue comme par un effet de vases communicants à aggraver les autres.

Dans les Humvee du sergent Gillman garés en plein soleil à l'extérieur, le ton est un peu moins optimiste que celui du capitaine Carr. « Putain, je compte les jours, dit un soldat originaire de l'État de New York. C'est une putain de guerre civile ici. Qu'est-ce qu'on peut y faire si les Irakiens veulent se tuer ? Tu ne sais même pas qui est l'ennemi. Ça peut être le colonel de la police ! », dit-il en pointant le doigt vers un officier irakien debout devant le poste, le talkie-walkie à la main.

Une violente explosion toute proche interrompt les conver- sations. Une épaisse fumée grise s'élève juste de l'autre côté des remparts, près d'une mosquée en forme de vaisseau spatial.

« Embarquez, on y va !» crie le sergent Gillmann en sortant du poste. Les soldats enfilent leurs casques, les Humvee démarrent derrière les 4 x 4 de la police irakienne qui manquent de s'embou- tir en cherchant à franchir tous en même temps le portail d'entrée.

Le réseau radio est saturé. Une patrouille américaine vient d'être touchée par une EFP. Le bilan tombe bientôt dans une demande de « medevac », le message type réclamant une évacua- tion médicale d'urgence. Un soldat a été tué dans l'explosion et trois autres blessés. Les Humvee du sergent Gillmann se déploient sur le carrefour près des véhicules touchés. Des femmes irakien- nes voilées de noir de la tête aux pieds se hâtent avec leurs sacs à

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commissions. Des jeunes restent sous la devanture des magasins, comme au spectacle. Les Humvee se garent en faisant face à toutes les directions. Le sergent Gillmann fait débarquer des sol- dats qui se postent.

Deux hélicoptères d'attaque Apache font des cercles à très basse altitude au-dessus du carrefour. On aperçoit les têtes des pilotes derrière les vitres blindées du cockpit.

Une nouvelle explosion soulève presque un kiosque de maraîcher sur le carrefour, projetant des débris métalliques dans toutes les directions. « À couvert ! », crie le sergent.

« Fontera est touché ! », dit le tireur du deuxième Humvee.

« On lui fait un garrot, mais il faut l'évacuer ! »

Les Humvee foncent dans l'avenue déserte en direction de la base. Crispée sur son volant, le sergent Negron ne ralentit presque pas quand elle franchit les chicanes des points de contrôle de l'armée irakienne. « Cet thefuck out ofmy way ! »

À l'entrée d'un pont, un embouteillage s'est formé devant les chicanes du poste de la police. « Tirez-vous ! », hurle le sergent Gillmann aux conducteurs irakiens. Entassés dans la benne d'un camion, des jeunes chiites qui reviennent de la grande manifestation antiaméricaine organisée par les partisans de Moqtada al-Sadr à l'oc- casion du quatrième anniversaire de la chute de Saddam Hussein rient en faisant des signes pas très polis aux Américains. La recon- naissance des chiites envers leurs libérateurs appartient à un lointain passé. Negron presse l'accélérateur et se fraye un passage en arra- chant avec un grincement sinistre toute l'aile d'un 4 x 4 civil irakien.

Le convoi arrive enfin à la base de Rustamiyah. Devant l'hôpital militaire, une foule d'infirmiers attend la patrouille. Des soldâtes en shorts et gants en plastique font signe de ralentir aux véhicules. Le pantalon couvert de sang, un tourniquet à la cuisse, le caporal Fontera est placé sur une civière et emmené au bloc opératoire.

Les IED ont été la grande surprise tactique des Américains en Irak. Les Humvee, généralement dépourvus de blindage à l'époque de l'invasion, se sont depuis couverts de plaques d'acier.

De puissants systèmes de brouillage radio ont été développés pour tenter de déjouer les détonateurs à distance. Mais les insur- gés n'ont pas cessé de leur côté d'améliorer leurs tactiques.

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La médecine militaire a aussi fait des progrès considérables.

S'il n'est pas tué sur le coup, un soldat américain blessé en Irak a en moyenne plus de chance de survivre à ses blessures que s'il est victime d'un accident de la circulation sur une route de campagne américaine. Mais les amputations sont d'autant plus nombreuses que les chirurgiens parviennent à sauver les cas les plus désespé- rés. Pour 3 500 soldats tués depuis 2003, 85 % l'ont été par des IED. Quelques dizaines de milliers d'amputés ou de mutilés plus ou moins importants figurent parmi les rescapés.

Devant l'hôpital militaire, les autres soldats fument des ciga- rettes près de leurs véhicules. Le caporal Fontera s'en tirera. « Ça lui fera une Purple Heart ! (1) », dit quelqu'un. « Moi, je m'en passe bien, de ce genre de médaille », dit un autre. « Encore une journée de passée », dit un soldat en marquant au stylo un petit trait sup- plémentaire à l'intérieur de sa casquette.

Dès leur retour à l'abri des remparts, les soldats retrouvent l'atmosphère familière de l'Amérak. Au Joe's, un bar sans alcool ouvert par un Irakien, les GI fument le narguilé en regardant des groupes de rap sur un écran plasma géant. Certains pianotent sur leur ordinateur portable, connectés par wi-fi avec les États-Unis.

« On sort tous les jours, sept jours par semaine, explique un sergent. J'espère que c'est utile, et que les Irakiens vont grâce à nous prendre leur pays en main. Parce que c'est un boulot assez stressant. »

Mais les pertes continuent de progresser. Chaque jour, plu- sieurs soldats américains sont tués dans des attaques dans Bagdad.

Sur la base de Rustumiyah, des hélicoptères embarquent au petit matin sur l'héliport les dépouilles des soldats tués. Des rangées de soldats au garde-à-vous saluent les cercueils recouverts d'un dra- peau américain qu'on charge dans les Blackhawks qui décollent vers l'aéroport.

À Camp Stryker, alors que les corps volent déjà dans des cercueils plombés vers les États-Unis, une cérémonie commémora- tive est organisée par le 8e régiment de cavalerie.

À la lueur des projecteurs, des fanions rouge et blanc flot- tent au vent. Des hélicoptères passent au-dessus de l'estrade où les casques de trois soldats tués ont été posés sur la crosse de leurs fusils, devant une paire de bottes.

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« Nous disons adieu ce soir à trois frères d'armes qui nous ont quittés, dit le général, coiffé d'un chapeau bleu de la cavalerie orné de deux sabres croisés. Mais ne nous laissons pas abattre par la tristesse. La mission continue. »

Sa voix est couverte par le bruit des générateurs qui gron- dent derrière les plaques de béton. Les soldats passent en rang devant les casques alignés et déposent des insignes de leurs unités. Sur l'aéroport de Bagdad, des avions continuent d'atterrir en amenant d'autres soldats en renfort, et de décoller en empor- tant d'autres cercueils.

1. La Purple Heart (en français : « cœur violet ») est une médaille militaire américaine, décernée au nom du président des États-Unis d'Amérique, accordée aux personnes blessées ou tuées au service de l'armée américaine après le 5 avril 1917.

• Adrien Jaulmes est reporter au service étranger du fîgaro depuis 2000. Il a reçu le prix Albert Londres 2002 pour une série de reportages en Afghanistan. Ses deux derniers séjours avec l'armée américaine en Irak, à partir desquels il a écrit ce repor- tage, ont été faits en février et en avril 2007.

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