Le Divin Marché

Texte intégral

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Irrmann G. — Fiche de lecture : Le Divin Marché de Dany-Robert Dufour - avril 2008

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Observatoire du Management Alternatif Alternative Management Observatory

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Fiche de lecture

Le Divin Marché

La révolution culturelle libérale

Dany-Robert Dufour 2007

Gaëtan Irrmann - Avril 2007

Majeure Alternative Management – HEC Paris - 2007-2008

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Genèse de la fiche de lecture

Cette fiche de lecture a été réalisée dans le cadre du cours « Histoire de la critique » donné par Eve Chiapello et Ludovic François au sein de la Majeure Alternative Management, spécialité de troisième année du programme Grande Ecole d’HEC Paris.

Origin of this review

This review was presented in the “Histoire de la critique” course of Eve Chiapello and Ludovic François. This course is part of the “Alternative Management” specialization of the third-year HEC Paris business school program.

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Le Divin Marché

La révolution culturelle libérale

Denoël, Paris (352 pages), 2007 (première publication)

Résumé : Héritée des réflexions de théologiens jansénistes et calvinistes et symbolisée par la

« main invisible » d’Adam Smith, la religion du marché s’est étendue sur la planète entière.

Elle postule que la recherche de l’intérêt privé est la source de l’intérêt collectif. Transformant en vertu les faiblesses humaines, le dogme du libéralisme est devenu irrésistible. Dans cet essai philosophique, Dany-Robert Dufour en sonde toutes les implications, des plus apparentes aux plus secrètes.

En présentant, en autant de chapitres, les « dix commandements » de la « morale » néo- libérale désormais dominante, il analyse les bouleversements qu’elle provoque dans tous les domaines : le rapport de chacun à soi et à l’autre, à l’école, au politique, à l’économie et à l’entreprise, au savoir, à la langue, à la Loi, à l’art, à l’inconscient, etc. Il démontre ainsi qu’une véritable révolution culturelle est en cours.

Mots-clés : Libéralisme, Postmodernisme, Religion, Egoïsme, Philosophie

The Divine Market

“Free-market cultural revolution”

Denoël, Paris (352 pages), 2007 (first publication)

Abstract: The idea of a ‘divine market’ is rooted in Jansenist and Calvinist theologies and is symbolized by Adam Smith’s « invisible hand ». It states that the satisfaction of self-interest is necessary in order to achieve general interest. By dint of turning human weaknesses into public virtue, economic liberalism has become inevitable. In this philosophical essay, Dany- Robert Dufour lists the consequences of such paradigm, from the most obvious to the most confined.

In ten chapters, each one corresponding to a new commandment of ultra-liberalism, he studies the impact of liberalism on every aspect of our society: the relationship between individuals, education, politics and economics, Law, art, etc… Dufour intends to show that a cultural revolution is on its way.

Keywords: Liberalism, Postmodernism, Religion, Selfishness, Philosophy

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Table des matières

Le Divin Marché... 3

1. Dany-Robert Dufour et son oeuvre... 5

1.1. Dany-Robert Dufour : un nouveau regard sur le libéralisme ... 5

1.2. Un essai philosophique qui sonde le libéralisme dans sa totalité... 6

2. Résumé de l’ouvrage ... 7

2.1 Sommaire de l’ouvrage ... 7

2.2 Thèses de Dany-Robert Dufour : le Décalogue libéral ... 8

3. Commentaires critiques ... 19

3.1 Une critique acerbe, lucide et totale du libéralisme ... 19

3.2 Notre avis sur Le Divin Marché ... 21

4. Bibliographie de Dany-Robert Dufour... 24

5. Références ... 25

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1. Dany-Robert Dufour et son oeuvre

1.1. Dany-Robert Dufour : un nouveau regard sur le libéralisme

Dany-Robert Dufour est un philosophe français contemporain, né en 1948. Il est professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris 8 et directeur de programme au Collège international de philosophie. Il enseigne régulièrement à l’étranger, notamment au Brésil et au Mexique. Son travail porte principalement sur les processus symboliques et se situe à la croisée de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés aux effets de la société postmoderne sur la psychologie des individus, dont Folie et démocratie (1996), et chez Denoël, L’Art de réduire les têtes (2003) et On achève bien les hommes (2005). Il collabore par ailleurs régulièrement à des activités artistiques (littérature, musique, théâtre) et est également l’auteur d’un roman, Les instants décomposés, publié chez Julliard (2003). Philippe Petit, journaliste de Marianne, nous dit de lui que « c’est un littéraire dans l’âme qui est capable de s’atteler à Beckett autant qu’à une chanson de rap, les psychanalystes le considèrent avec gratitude, et sa reconnaissance grandit parmi les ennemis déclarés du néolibéralisme et du capitalisme total ».

Il est actuellement au théâtre dans toute la France dans la pièce Bleib Opus 3, mise en scène par Michel Schweizer, au côté de cinq bergers malinois et de leur maître, un ancien légionnaire devenu homme d’attaque (dressage de chien), d’un Rmiste, d’un danseur et d’un psychanalyste.

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1.2. Un essai philosophique qui sonde le libéralisme dans sa totalité

Le Divin Marché est un essai de 352 pages, structuré en 10 chapitres, chaque chapitre correspondant, selon l’auteur, à un des dix commandements implicites de cette nouvelle religion du Marché.

Il s’agit du dernier essai philosophique publié par Dany-Robert Dufour. Il s’inscrit dans la lignée de ses ouvrages précédents : L’Art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme (Denoël 2003) et On achève bien les Hommes. De quelques conséquences actuelles et futures sur la mort de Dieu. L’auteur y poursuit ses analyses radicales de la société contemporaine. Il met en exergue la désymbolisation généralisée et la désubjectivication de l’humain propre à la société contemporaine et s'interroge sur la place de la morale ultralibérale aujourd'hui. Dany-Robert Dufour est avant tout animé par la volonté d'aborder des questions très actuelles auxquelles des cliniciens, psychanalystes notamment, des artistes, des éducateurs, des travailleurs sociaux et bien d'autres sont aujourd'hui directement confrontés.

Le Divin Marché aura sans doute une place charnière pour la suite des travaux de Dany- Robert Dufour. Il explique dans des interviews récentes qu’il a l’intention de prolonger les réflexions tirées de cet ouvrage et des précédents et de travailler sur le retournement dans l'histoire de l'Occident qui « a permis à l'antique nécessité du contrôle des passions de s'inverser en un impératif de libération des passions ». Il pense que le capitalisme a pu se développer grâce à ce retournement et souhaite désormais mieux comprendre comment nous sommes passés de commandements nous interdisant de jouir à un commandement nous intimant au contraire de jouir à tout prix. Il a mis au programme de l'année 2008 de son séminaire du Collège International de Philosophie l'idée que Sade pourrait bien exprimer ce moment décisif de libération des passions qui soutient le capitalisme comme économie de la jouissance. Les réflexions tirées de l’écriture de cet ouvrage l’amèneront notamment à examiner la question de la théodicée (doctrine chrétienne selon laquelle l'existence du Mal n’est pas en contradiction avec l'existence de Dieu, mais bien au contraire), qui serait selon lui à la source du retournement qui s’est effectué au début du XVIIIe du champ des passions légitimes au profit de l'amour propre et de l'intérêt privé.

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2. Résumé de l’ouvrage

2.1 Sommaire de l’ouvrage

Introduction

1. Le rapport à soi : Tu te laisseras conduire par l’égoïsme ! - Individualisme, narcissisme ou égoïsme

- L’égoïsme grégaire comme principe du troupeau post-moderne

- La famille virtuelle et la disponibilité des cerveaux : « Ne pensez pas ! Dépensez ! »

- Un stade du miroir télévisuel

2. Le rapport à l’autre : Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins ! - Deux différences : sexuelle et générationnelle

- Sexe et genre

- Changer de genre et changer de sexe - L’autre c’est moi

3. Le rapport à l’Autre : Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le Marché !

- La postmodernité : sans dieu ou avec trop de dieux ? - L’amor de dieu

- Une nouvelle Providence : le Marché ? - Une guerre de religion postmoderne !

4. Le rapport au transcendantal : Tu ne fabriqueras pas de Kant-à-soi visant à te soustraire à la mise en troupeau !

- La sortie du religieux : la voix transcendantale

- Le retour au religieux : laisser faire, c’est Dieu qui fait !

5. Le rapport au politique : Tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance !

- Corporate governance - La très bonne gouvernance - La « société civile » contre l’Etat

6. Le rapport au savoir : Tu offenseras tout maître en position de t’éduquer ! - La doxa postmoderne : « L’école est une prison »

- Défense de la scholè

7. Le rapport à la langue : Tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire ! - De quel droit, mesdames et messieurs, parlez-vous de la langue ?

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- De la novlangue – en six caractéristiques

8. Le rapport à la loi : Tu violeras les lois sans te faire prendre ! - Le crime paie

- Extinction de la lex au profit du décret, de la procédure et de la négociation 9. Le rapport à l’art : Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp !

- La « vraie » subversion

- La « commédie » de la subversion

10. Le rapport à l’inconscient : Tu libéreras tes pulsions et tu chercheras une jouissance sans limite !

- La transduction

- D’une lutte homérique entre deux grands psychanalystes : Mandeville et Freud - Fictions et fonction paternelle

Conclusion

2.2 Thèses de Dany-Robert Dufour : le Décalogue libéral

La thèse principale de Dany-Robert Dufour est que nous sommes tombés sous l'emprise d'un nouveau dieu, le Marché, qui nous imposerait une nouvelle forme de Décalogue au nom du laisser-faire. Ce nouveau dieu se présente comme un remède à tous les maux en nous promettant le bonheur et le rachat. Pour Dany-Robert Dufour, la gestation de cette nouvelle religion a débuté il y a trois siècles et cette dernière serait aujourd’hui triomphante. Elle trouverait son origine dans des textes jansénistes et calvinistes du XVIIe siècle, de Pascal, de Nicole et de Bayle. Elle procède d'un axiome redoutablement simple formulé par Bernard de Mandeville, lui-même calviniste, dans sa Fable des Abeilles : « les vices privés font la vertu publique ». Cet axiome a été repris à son compte et popularisé par Adam Smith lorsqu’il expliquait avec sa célèbre métaphore de la « main invisible » que les «lois» du marché, associées au caractère égoïste des agents économiques, conduisent à l’harmonie sociale. Le Marché présente tous les attributs de la divinité, dans la mesure où il serait omnipotent tant qu’on le laisse s’autoréguler. De fait, Adam Smith, lui-même théologien, s’est inspiré des réflexions théologiques de Newton selon lesquelles Dieu serait un grand horloger qui aurait organisé le cosmos selon un plan bien établi. Smith réintègre cette interprétation d’un Dieu horloger qui aurait créé un monde où le hasard n’aurait pas sa place dans l'ordre humain, l'intérêt privé jouant chez lui le même rôle que l'attraction chez Newton : de l'un comme de l'autre découlerait l'harmonie du tout. Malheureusement, beaucoup d'économistes ont

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occulté les fondements théologiques de cette doctrine et se sont efforcés de montrer qu’il s’agit d’un modèle de pure rationalité, optimal, légitimé par la redoutable efficacité de l’économie de marché et sa capacité prétendument illimitée à créer des richesses.

Pour Dufour, l’axiome fondateur de cette nouvelle religion est d’autant plus dangereux qu’il semble se vérifier au niveau de l’économie marchande, notamment par l’efficacité sans précédent qui caractérise l’économie marchande contemporaine. Malheureusement, cette autolégitimation de la religion du Marché par son efficacité contribue à déstructurer ce que Dufour appelle les « autres grandes économies humaines », à savoir l'économie politique, l'économie symbolique, l'économie sémiotique et l'économie psychique.

La principale caractéristique de cette nouvelle religion est qu’elle est « immanente », contrairement aux autres religions monothéistes qui sont, elles, « transcendantes ». Elle n’est plus fondée sur une interdiction du type : « Tu ne tueras point » mais sur un commandement du type : « Tu dois viser ta jouissance personnelle ». Or, cette levée de l’interdit modifie complètement les autres « économies humaines ». A titre d’exemple, la psychanalyse a démontré que l’ « économie du désir » est structurée par l’interdit, mais le laisser-faire prôné par l’ultralibéralisme risque de créer des enfants qui ne connaîtraient plus de limites et trouveraient normal de pouvoir assouvir tous leurs désirs. Dany-Robert montre de manière assez subtile, pour peu qu’on ait une connaissance minimale des principaux concepts psychanalytiques, que la montée en puissance des phénomènes de dépression et, parallèlement, la multiplication des comportements pervers sont symptomatiques de cette injonction « immanente » à jouir.

Il est d’autant plus urgent de réagir, estime Dufour, que cette nouvelle religion impose à notre civilisation de vivre dans une insoutenable contradiction. En effet, « le capitalisme se présente comme programme de production infinie de la richesse alors que notre terre, étant ronde, est limitée dans ses ressources. » La crise financière de 2007 a des répercussions dramatiques et prouve, une fois de plus, que la conception d’une richesse qui croît indéfiniment n’est pas soutenable. C’est bien là la preuve que le réel de la nature est en train

« d’objecter en acte au programme sans limite du capitalisme... ».

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Dans cet ouvrage, il s’efforce de mettre en lumière cette déstructuration systématique des

« autres grandes économies humaines » engendrée par les nouveaux commandements

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imposés par la religion du Marché et articule son raisonnement autour de l’explicitation des commandements qui ont permis à cette nouvelle religion de se diffuser. Il s’agit pour lui d’

« autopsier », au sens étymologique du terme les « dix commandements du libéralisme, de montrer, de façon critique, l’extraordinaire puissance du nouveau dieu libéral ».

Tu te laisseras conduire par l'égoïsme…

Le premier commandement s'applique au rapport à soi. D’entrée de jeu, Dufour explique que cette injonction pourrait être complétée par « et tu entreras gentiment dans le troupeau des consommateurs ! » Le philosophe parle d’égoïsme et non d’individualisme, car si l’individualisme était au programme des Lumières, il a été corrompu par l’idéologie libérale qui, depuis Adam Smith, lui préfère le « self love », littéralement l’égoïsme. La société contemporaine parvient à agréger tous ces petits ego grâce, notamment, à la télévision, qui s’est progressivement incrustée dans la cellule familiale et joue dorénavant un rôle prépondérant dans la subjectivisation des individus. Elle a créé une nouvelle forme de lien social, virtuel, qui a pris la place traditionnellement occupée par la famille. Pour Dufour, la télévision, qu’il appelle « le troisième parent » a joué un rôle majeur dans l'éducation de l'individu postmoderne qui croit se divertir alors qu'il est sans arrêt sondé, analysé et regardé.

Il y voit le fruit d’un long travail méthodique entrepris et perfectionné entre autres dans les années 30 par le neveu de Freud, Edward Bernays, le père des Relations publiques, qui a adapté dans le secteur de l'économie de marché les recherches de son célèbre oncle vis-à-vis de la libido. Elle a permis à la société ultralibérale de massifier cet agrégat d’ego qui se croient libres tout en relayant l’injonction selon laquelle il faut dépenser (« dé-penser ») au lieu de penser (cette injonction est d’autant plus réelle que tout le monde garde en mémoire la célèbre tirade de Patrick Le Lay). Le drame, pour Dufour, c’est que la télévision constitue désormais une sorte de « stade du miroir », en référence à cette étape déterminante de la subjectivisation de l’individu en psychanalyse, formatant les individus et les « massifiant » en une sorte de troupeau, détruisant de la sorte ce qui permettait traditionnellement à l’individu de se construire.

Tu utiliseras l'autre comme un moyen pour parvenir à tes fins !

Le second commandement vient au niveau du rapport à l'autre. Il traite du rapport à l’altérité, or précisément les frontières qui dessinaient cette altérité, à savoir le sexe et le

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genre, sont brouillées. En nous intimant de jouir, en levant les interdits, la nouvelle morale légitime l’idée qu’il est possible de choisir absolument tout, jusqu’au sexe et au genre. Il renvoie ainsi les revendications des associations en tous genres (transsexuel, homoparentalité etc.) à leurs délires postmodernes quand elles veulent "jouer le genre contre le sexe", ce qui n’est en fait qu’un programme libéral, dans cette volonté démiurgique de tout déréguler. « Ce qui compte aujourd'hui en effet, ce n'est plus la nature qui m'est échue, c'est mon choix ! Je parle, je veux, donc j'ai le droit - y compris le droit d'être une femme si je suis un homme. Le choix du genre voudrait s'imposer au destin du sexe. […] Ce qui revient à dire que je n'ai plus à m'arranger comme je le peux avec ce qui m'est échu, le sexe, mais que je peux décider de ma nature. Et aller jusqu'à, depuis ma culture ou plutôt depuis mon bla-bla, la remettre en question.»

Il ne s’agit pas pour Dufour de faire de jugement de valeur sur l’homosexualité ou la transsexualité, mais de constater que ce qui était historiquement déterminant pour la subjectivisation de l’individu a changé. Ces nouvelles revendications sont le fruit de la normalisation de l’idée selon laquelle « tout peut se vendre, en plein jour ou au noir […] les embryons, les gosses et les organes » ; ce qui implique « une expansion du marché qui fasse rentrer le vivant, tout le vivant, jusqu’au vivant humain, dans l’orbe de la marchandise ». Tout cela au nom de la liberté de jouir. Ce commandement nous intimant de jouir, pour le philosophe, n’est pas sans rapport avec l’augmentation constatée de cas d’incestes et de pédophilie, la normalisation du tourisme sexuelle. Le rapport à l’autre est modifié et explique que l’on assiste à « l’effondrement post-moderne des références symboliques fondatrices par lesquelles se réglait le nouage oedipien, identifié par Freud, comme étant au cœur du procès civilisationnel ». C’est symptomatique d’une nouvelle croyance selon laquelle « l’autre, c’est moi, il est à ma disposition, je peux, le cas échéant, l’acheter ou le vendre ». Cette perte de repère symbolique risque de signer l’ère d’une nouvelle forme de barbarie « qui montera à mesure de la dislocation du rapport à l’autre ».

Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le marché !

Le troisième commandement correspond au rapport à l'Autre. L’Autre correspond à ce qui est généralement entendu par Dieu, au sens de cette altérité totale en fonction de laquelle toutes les civilisations se sont construites. Il s’agit aussi bien, nous explique Dufour, « des dieux du polythéisme, du Dieu du monothéisme, du Roi dans les monarchies ou du Peuple

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dans la République ». Paradoxalement, cette nouvelle divinité, le Marché, « n’est jamais présentée comme relevant du religieux, mais au contraire comme ce qui nous a sorti du religieux ». Ce Marché, dont Adam Smith, est un des fondateurs ne peut pas être compris si on ne s’aperçoit pas qu’il « s’inscrit pleinement dans les problématiques de la Providence, c’est-à-dire la façon dont Dieu gouverne la création, en se proposant comme alternative décisive à l’ancien gouvernement de la cité des hommes qui fonctionnait sur le modèle de la cité de Dieu ». La théorie d’Adam Smith regorge de métaphores religieuses telles que la

« main invisible », l’ « esprit caché ». Son Marché « dépasse en puissance tous les anciens grâce à cette Providence enfin déchiffrée, acceptée et surtout mise en pratique » ; il suffit pour que tout marche bien « qu’on accepte de se soumettre à cette force, incoercible et sans limites, qui représente comme telle un degré supérieur de régulation, une forme ultime et enfin vraie de rationalité se manifestant, non pas seulement par d’éventuels effets symboliques, mais surtout par l’extension infinie de la richesse ». Il faut « laisser faire ». Sa spécificité est d’être immanent et non plus transcendant, « il ne figure plus une origine », « ne connaît en effet pas le passé ou l’avenir, il se déroule toujours au présent, il n’est qu’un pur espace d’échange généralisé dans lesquels des flux se croisent, se connectent et se déconnectent ».

L’horizontalité de cette divinité qui fonctionne sur le mode du réseau met fin à l’idée d’une verticalité transcendante qui garantissait la cohésion et la cohérence de l’ensemble.

La où la normalité du sujet tendait, en psychanalyse, vers le névrosé classique se déplace vers un sujet schizoïde, « désinhibé, sans culpabilité, sans surmoi, qui doit savoir sans cesse jongler, changer de forme, d’identités personnelles, d’identités sexuelles et de localisation ».

En prônant ce nouveau type d’individu « apte à maximiser rapidement ses gains », le Marché risque de laisser pour compte ceux qui ne sont pas suffisamment flexibles et qui se maintiennent dans la névrose classique.

Tu ne fabriqueras pas de Kantàsoi visant à te soustraire à la mise en troupeau ! Le quatrième commandement se rapporte au transcendantal. En écartant les autres religions pour les cloîtrer dans la sphère privée et en ne se présentant pas comme une religion en soi, le Marché enlève à l’individu les repères qui lui permettaient historiquement de se subjectiviser.

Ce dernier se retrouve face au constat d’Ivan, le personnage des Frères Karamazov de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ».

En réalité, Dufour ne regrette pas cette mise à l’écart des religions, mais il craint que la nouvelle religion du Marché ne fasse payer un tribut aussi lourd, sinon plus, que les

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précédentes. Il regrette que nous ayons « raté le rare moment où nous aurions pu sortir de l'obscurantisme des transcendances pour accéder aux bien nommées lumières du transcendantal, celles qui interpellaient chacun en lui disant : "ose penser en ton propre nom !" ». Cette morale kantienne transcendantale à laquelle il fait référence ne vise pas d’autres fins qu’elle-même. Elle pousse à agir moralement uniquement pour agir moralement et non pas par recherche d’un quelconque intérêt personnel. Or dans un monde structuré par l’impératif de la jouissance et de l’égoïsme, il est impossible de mettre en œuvre ce programme kantien. L’idéal critique perd toute considération, effacé par cette nouvelle injonction divine : « Laissez faire ! C’est Dieu qui fait ! ». Le plus dramatique dans tout ça, c’est que l’individu se croit parfaitement libre puisqu’il a été « libéré de tout principe régulateur » alors qu’il s’est délaissé de ce qui aurait pu lui permettre d’être un sujet autonome et libre, son sens critique.

Tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance !

Le cinquième commandement se rapporte au politique. Le concept de gouvernance est aujourd’hui omniprésent dans la rhétorique politique. Elle est héritée de l’expression américaine corporate governance qui renvoie à un tournant décisif dans l’histoire de la gestion d’entreprise. Dufour estime qu’elle témoigne de la suprématie du capitalisme financier sur le capitalisme industriel, permise par le libre jeu du marché, et en aucun cas d’un approfondissement de la démocratie. Son intrusion en politique prétendait contester les lourds pouvoirs centralisés alors qu’elle ne fait que limiter le statut de citoyen à celui de « client- consommateur ». Elle ne ferait que « piéger » la démocratie en prétendant l’élargir par une meilleure participation de la société civile. En réalité, elle participe à la disparition des instances qui, comme l’Etat, pourraient jouer un rôle régulateur, au dessus des intérêts particuliers. En faisant appel à la société civile, elle renverse le politique et laisse libre champ aux rapports de force et donc à la victoire des plus forts, en l’occurrence les marchés financiers. Dans un tel contexte, le politique se voit ravalé à n’être plus que la somme des intérêts privés. Pire, « le transfert de pouvoirs qu’effectue la gouvernance néolibérale en faveur de la société civile équivaut à exproprier le peuple de sa souveraineté » et ce coup d’Etat postmoderne institue « une nouvelle tyrannie, une « tyrannie sans tyran » où chacun aurait suffisamment intériorisé les lois du marché pour qu’elles régulent « spontanément » l’ensemble des rapports. »

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Tu offenseras tout maître en position de t'éduquer !

Le sixième commandement se rapporte au savoir. Dufour suggère que les philosophies postmodernes de Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu et de Michel Foucault, - prétendument révolutionnaires dans leur critique de toute culture et de toute identité, de toutes les institutions qui « emprisonnaient l’individu », comme l’école, la prison, l’hôpital ou l’asile -, ont paradoxalement nourri la pensée de la dérégulation. Elles sont allées dans le sens d'une

« désymbolisation libérale » des individus et ont contribué, involontairement, à laisser le marché conquérir plus facilement les esprits. Dufour cite Jean-Claude Michéa dans L’Enseignement de l’ignorance, selon lequel, « en rabattant la figure du maître comme sujet supposé savoir sur celle du maître comme oppresseur, on se donnait, sous des apparences révolutionnaires, les moyens de détruire toute transmission du savoir critique ». En effet, Foucault, dans Surveiller et Punir associait école et prison : « La prison ressemble aux usines, écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons. » Les philosophes postmodernes, bien qu’eux-mêmes très cultivés, auraient contribué à insuffler l’idée que

« toute la culture n’était que barbarie déguisée ». Roland Barthes, pourtant grand amoureux de la langue, alla même jusqu’à dire : « La langue est tout simplement fasciste, car le fascisme […] c’est d’obliger à dire ». En légitimant le refus de se cultiver, la philosophie postmoderne soi-disant révolutionnaire, couplée à l’injonction ultralibérale du laisser-faire, a abouti à la déconsidération de la transmission pédagogique et au discrédit de son pouvoir formateur.

Bref, à la faillite de l’école, qui ne fabrique plus que des « crétins », formatés pour coller à ce que leur impose le libéralisme : «A l'université, on voit tout un courant de recherche pédagogique postmoderne se mettre en place. Il ne faut surtout pas demander aux «jeunes» de penser. Il faut d'abord les distraire, les animer, ne pas les assommer avec des cours mais les laisser «démocratiquement» zapper d'un sujet à l'autre à leur guise au gré des interactions. Il faut simplement leur faire raconter leur vie, leur montrer que les acquis de la logique ne sont que des abus de pouvoir des «intellectuels» ou de la pensée «occidentale». Il faut surtout montrer qu'il n'y a rien à penser, qu'il n'y a pas d'objet de pensée hors de la gestion gagnante de leur intérêt égoïste. Bref, je le répète après l'avoir déjà écrit dans L'Art de réduire les têtes, il s'agit de «fabriquer des crétins procéduriers, adaptés à la consommation»…

Tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire !

Le septième commandement se rapporte à la langue. Pour la langue, comme pour l’école, Dufour estime que ces célèbres penseurs postmodernes révolutionnaires ont contribué à la

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déliquescence de la langue. Ces derniers considéraient que la grammaire était une autre forme de domination. Bourdieu, dans Ce que parler veut dire, alla même jusqu’à expliquer que les

« grammairiens normatifs » avaient pour but « d’imposer et de contrôler l’appropriation et l’usage de la langue officielle ». Or il fallait d’après lui considérer la langue comme un

« marché linguistique » au sein duquel les « échanges linguistiques sont des rapports de force entre locuteurs ou leur groupes respectifs ». En donnant la langue à l’économie, Bourdieu a occulté totalement que la langue puisse également être un rapport de sens et a justifié l’idée selon laquelle la grammaire et la justesse de la langue ne seraient que des « chichis » de petits-bourgeois. Cette destruction de la langue aboutit pour Dufour à la création d’une

« novlangue », en référence à la langue officielle de l’Océania inventée par George Orwell pour son roman 1984. Cette simplification lexicale et syntaxique de la langue dans 1984 était destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute formulation de critique (et même la seule « idée » de critique) de l’État.

Dufour décline différents aspects de l’émergence de la novlangue dans la langue française et montre qu’elle force la langue, - qui était structurée en fonction de normes transcendantes à laquelle tout le monde était forcé de se plier (on dit une chaise et pas un chaise, pourtant la chaise n’est pas plus féminine que masculine) - à prendre la forme horizontale du réseau.

« Elle est devenue dominante et elle dicte alors une forme souhaitable de la langue qui doit satisfaire à des données computationnelles telles que tout ce qui est susceptible de s’échanger dans l’acte linguistique doit être dûment calculé, faute de quoi l’échange est rendu impossible ». Dans un tel contexte, la langue se réduit à une espèce de langage informatique où grammaire et syntaxe perdent leur importance et qui exclut toute nécessité d’interprétation.

Tout ce qui ne peut pas être compris est immédiatement mis de côté. On comprend que le

« laisser-faire » libéral, en se diffusant jusque dans la structure de la langue, a retourné cette dernière à son profit, en la dépouillant de ce qu’elle avait toujours rendu possible : l’interprétation, la construction de sens et donc la critique.

Tu violeras les lois sans te faire prendre !

Le huitième commandement se rapporte à la loi et aux mutations du rapport à la Loi introduites par le libéralisme. Dufour met en lumière un autre paradoxe, en analysant l’exemple de certains rappeurs qui, sous couvert de se révolter contre le système en prônant la haine, la violence et la criminalité, ne font que se conformer aux injonctions de ce même système à jouir à tout prix, même si cette jouissance suppose d’enfreindre la Loi. Dufour

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analyse notamment les propos du groupe de rap français Lunatic dans leur chanson intitulée

« Le crime paie » et montre que dans un monde d’ego en perpétuelle concurrence, Booba et Ali, les deux rappeurs de Lunatic, ont raison de suivre l’exemple de ces grands patrons

« voyous », qui quittent leur postes avec des indemnités colossales.

Cet appel à enfreindre la Loi, transcendante, serait lié au fait « qu’à l’occasion du passage à un libéralisme échevelé, la conception anglo-saxonne [du droit] soit en train de prévaloir sur la conception romano-germano-transcendante ». Pour Dufour, c’est la notion même de la

« loi » qui est en train de changer : « avant on appliquait la loi, désormais on rend la justice ».

La loi s’éteint au profit de simples décrets, procédures et contrats. Dans un tel contexte, tout est permis tant qu’on ne se fait pas prendre par la justice.

Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp !

Le neuvième commandement se rapporte à l'art. Dufour, pour ce qui est de l’art, adhère en partie à la critique de l’art contemporain faite par Baudrillard en 1996 dans Le complot de l’art lorsqu’il dit que « l’art contemporain est nul ». L’art aurait connu un retournement majeur avec la célèbre Fontaine de Marcel Duchamp et, sous prétexte de se libérer des contraintes artistiques, aurait perdu tout « sublime ». L’art moderne était subversif, mais cette subversion n’était possible que dans la mesure où elle nécessitait de transgresser les règles. Or l’abolissement des règles abolit toute possibilité de transgression et l’art contemporain ne serait plus qu’une vaste supercherie, du bluff. Pour Baudrillard, le bluff à la nullité forcerait les gens à « donner de l’importance et du crédit à tout cela, sous le prétexte qu’il n’est pas possible que ce soit aussi nul, et que ça doit cacher quelque chose. L’art contemporain joue de cette incertitude, de l’impossibilité d’un jugement de valeur esthétique fondé, et spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien, ou qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre… » Dufour attribue ce retournement de l’art au déferlement de « l’anti-art » dans les années 60. Les conceptions de l’art qui supposaient « la notion d’apprentissage de difficiles techniques, la nécessité de l’assimilation des lois pour atteindre une maîtrise, permettant éventuellement un pas au-delà, sont devenues suspectes », et l’anti-art postule qu’

« il n’y a pas de loi » et que « nous sommes tous des artistes ». En d’autres termes, ici encore

« l’interdit d’interdire » postmoderne et révolutionnaire a contribué à ne faire de l’art qu’une affaire d’égoïsme qui se targue d’être subversif, mais qui, en réalité, ne fait que reproduire à l’infini la supercherie douteuse de Duchamp, une « comédie » de la subversion.

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Tu libéreras tes pulsions et tu chercheras une jouissance sans limite !

Le dixième commandement se rapporte à l'inconscient. Dufour traite ici de la diffusion de l’injonction à jouir de l’économie marchande dans l’économie psychique. Il s’agirait d’une véritable « transduction », à savoir, comme l’explique Gilbert Simondon dans L’individu et sa genèse physico-biologique, cette « opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opéré de place en place [où] chaque région de structure constituée sert à la région suivante de principe et de modèle ». Dufour estime que cette transduction est peut-être en train de modifier ce que Freud et Lacan jugeaient pourtant inaltérable et immuable : l’inconscient. L’injonction à jouir de l’économie marchande ferait écho dans l’économie psychique et expliquerait le constat fait par certains psychanalystes d’une normalisation et d’une généralisation de la perversion.

Ironie du sort, Mandeville, - ce penseur auquel Dufour attribue l’origine de ce paradoxe selon lequel le bien public procèderait de la libération des pulsions égoïstes -, était médecin et se targuait d’avoir découvert que « les maladies de l’âme sont causées par un bridage excessif des passions/pulsions ». Ce qui lui permettait de dire à ses contemporains, dans La Fable des abeilles, d’être « aussi avide, égoïste, dépensier pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de votre nation et le bonheur de vos concitoyens ». Or Freud n’a cessé de dire, nous explique Dufour, que

« toute jouissance tirée de la satisfaction de la pulsion ne peut être que limitée afin de préserver la cohésion du groupe social ». Ainsi le libéralisme, en transformant l’interdit manifesté par le refoulement en un interdit de refouler, ouvre grand la porte à la perversion.

Que faut-il faire ?

Il faut résister à cette idée selon laquelle, au nom de la liberté de parole et du droit à la différence, il est juste de jouir de tout. Pour Dufour, « contre vents et marées, il faut tenir à ce qui nous fait écrire un invendable poème, aller discuter philosophie en pure perte avec des inconnus, vouloir résoudre la conjecture de Poincaré, passer dix ans en analyse, cueillir des fleurs, peindre l’invisible ou défiler contre l’extension de la gouvernance libérale avec cent mille autres personnes ». Il faut tenir à ses névroses, y compris la dépression, « trouble le plus répandu de la postmodernité [qui] est une marque flagrante de la résistance du sujet à l’économie de marché généralisée ».

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Dufour anticipe les reproches qu’on pourrait lui faire et se défend d’être un réactionnaire, un restaurateur, un « décliniste ». Il n’y a pas, selon lui, de bon « tiers » pour sauver l’humanité. La religion, le roi, le prolétariat, l’Etat, toutes ces formes de la transcendance sont à ses yeux caduques : « il ne s’agit pas de se débarrasser entièrement et sans autre forme de procès du libéralisme. Car […] il nous a amené de très appréciables bienfaits par rapport aux systèmes antérieurs : libertés individuelles et élévation du niveau de vie moyen ». Mais il faut absolument contrer ses effets pervers, analysés dans cet ouvrage.

Pour mieux résister à la nouvelle aliénation au Marché, il importe de prendre toute la dimension de ce nouveau mal. La transduction opérée de l’économie marchande vers les autres économies humaines nécessite de disposer d’un « cadre unifié pour penser les champs divers où cette crise [du libéralisme] se déploie (économique, politique, psychique, symbolique et sémiotique) ». Nous devons réagir avant que nous ne soyons complètement pris dans ce troupeau d’égoïstes « déchus de l’accès à la pensée critique, esclaves d’une pulsion égoïste débridée, mus par le gain, obligés même de gagner chaque échange, limités à un usage utilitaire du discours, en guerre contre les grandes cultures, revenus à la pré-symbolicité de la perversion polymorphe ».

Il y a d’autant plus urgence que le capitalisme, en tant que programme de création infinie de richesse, nous mène à notre perte, comme en témoignent les problèmes et les dérèglements climatiques croissants.

L’homme a passé son temps à tuer ses dieux et celui-là aussi peut être vaincu. Les mêmes propriétés transductives qui ont permis au laisser-faire libéral de se propager peuvent être utilisées pour, au contraire, réintroduire de la régulation, notamment en luttant contre l’idée que tout peut être « marchandisable ».

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3. Commentaires critiques

3.1 Une critique acerbe, lucide et totale du libéralisme

Le Divin Marché de Dany-Robert Dufour est un ouvrage récent et il n’existe pas à ce jour beaucoup de commentaires. De manière générale, les critiques sont élogieuses et, dans l’ensemble, trouvent l’analyse de Dufour brillante.

Certains lui objectent que sa construction est totale, c’est pourtant une des plus grandes forces de cet ouvrage. Thierry Jobard, dans le magazine mensuel Sciences Humaines, explique justement que l’ouvrage de Dufour se distingue des autres critiques du libéralisme dans la mesure où le philosophe « pense le monde comme une totalité, à savoir comme un système qui interagit en permanence et qui exprime une circulation du sens » et dont la vision d’ensemble vaut « par la radicalité de son questionnement qui permet de tisser le fil conducteur d’une critique lucide ». En effet, les critiques du capitalisme sont nombreuses, mais la plupart se limitent à leurs champs d’analyse respectifs : économie, histoire, anthropologie, psychologie ou même sémiologie. Comme l’explique Philippe Petit, responsable de la rubrique "Idées" de Marianne, « si l’économiste tempère, mondialisation oblige, si l’historien observe les changements dans le rapport à la religion, si le grammairien prend en compte de nouveaux usages langagiers, si le sociologue ceci et le politologue cela, etc., le philosophe, lui, c’est son rôle, tente de penser comment s’articulent ces niveaux de rationalité afin de mieux cerner les progrès ou les défaillances de l’esprit critique, voire de l’autonomie individuelle ».

Les critiques admirent également la volonté du philosophe de mettre à jour toutes les illusions qui ont bercé les autres critiques du capitalisme. Pour le scénariste et cinéaste Yannick Rolandeau « en véritable désillusionniste, le philosophe tente de nous faire voir ce que nous ne voulons pas voir ». Rolandeau salue la démonstration faite par Dufour, dans la lignée de Jean-Claude Michéa, que la philosophie libertaire de mai 68 en prétendant s’opposer au néo-libéralisme n’en a été que son cheval de Troie : « Dany-Robert Dufour, avec une audace certaine, démontre que les trois penseurs de mai 68, Deleuze, Foucault et Bourdieu, n'ont fait qu’élargir la voie égotiste initiée par un Adam Smith. […] Ainsi le philosophe bat en

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brèche le sociologisme libéral à la Bourdieu en rappelant que la division sexuelle est d'abord une distinction biologique avant d'être une construction culturelle. […] Avec Michéa et quelques autres, Dany-Robert Dufour fonde une pensée novatrice dans la compréhension de la postmodernité en nous faisant voir l’impasse suprême : si libéralisme et libertaire sont bien deux mots, ils ne forment qu'une seule et même chose.»

Hormis quelques rares critiques un peu aigries, la majorité des commentateurs souligne la lucidité de l’analyse de Dufour dans sa dénonciation des méfaits philosophiques de la doxa néolibérale et postmoderne. Pour Silvia Ricci Lempen, philosophe et critique pour le journal suisse Le Temps, un des mérites de Dufour « tient peut-être au fait qu’il nous incite à réfléchir sur la flagrante inadéquation entre la réalité contemporaine et une cartographie intellectuelle basée sur les oppositions traditionnelles entre la droite et la gauche, le conservatisme et le progressisme ». Elle balaye avec justesse l’idée selon laquelle le philosophe pourrait être un peu réactionnaire : « sur des questions telles que le rapport à l’autorité, le déterminisme biologique ou les relations entre générations et entre sexes, l’auteur prend des positions qui, superficiellement, pourraient être considérées comme conservatrices et «de droite»; alors même que ces positions découlent directement d’un engagement «de gauche» contre la globalisation capitaliste ». De même, elle estime que « les passages sur l’éducation,

«transformée par trente ans de réformes dites démocratiques mais allant toujours dans le même sens, celui de l’affaiblissement de la fonction critique », prennent tout leur poids de la part d’un professeur en sciences de l’éducation à Paris-VIII ».

Nombreux sont ceux à s’étonner que les travaux de Dufour, certes polémiques, n’aient pas encore reçu l’audience qu’ils mériteraient. Car, explique Philippe Petit, l’exercice réalisé par Dufour est difficile : « Il s’agit, en fait, pour Dufour, d’obvier à la faillite de l’autre, tout en se défendant de vouloir restaurer un monde disparu. La porte est étroite, mais il la franchit avec dignité. Il noircit parfois le tableau en se concentrant uniquement sur les dégâts du progrès ; […] Il discute de pied ferme sur les questions de bioéthique et de genre. Il sait donner forme à cette fameuse « perte de repères » dont se gargarisent les ignorants. En fait, Dufour poursuit à sa manière la lutte entre Adam Smith, le prêtre de la dérégulation morale, et Emmanuel Kant, le prince de la régulation morale, et il oppose à cette ancienne sagesse de la modernité, à cet équilibre entre régulation et dérégulation qui s’achève avec les Trente Glorieuses, une analyse impitoyable, vive, engagée, de la rupture d’équilibre qui est la nôtre, en vue de la dépasser ».

Un sans-faute ? Presque… Silvia Ricci Lempen, à juste titre, estime que « le livre de Dany-

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Robert Dufour a deux défauts quelque peu agaçants, un franco-centrisme invétéré et un ton prophético-catastrophiste ».

3.2 Notre avis sur Le Divin Marché

L’originalité de l’œuvre de Dany-Robert Dufour tient en partie à son caractère inclassable.

Il élabore une critique du capitalisme qui passe le libéralisme à la moulinette, ainsi que toutes les critiques antérieures du capitalisme. Dufour dresse un tableau particulièrement sombre de ce qui nous attend ; tout le monde y prend pour son grade, y compris ceux qui se croyaient les plus farouches opposants du libéralisme.

Son analyse de la manière avec laquelle les principaux repères ont éclaté est particulièrement convaincante. Au fil des chapitres, il montre ainsi que l’ultralibéralisme a signé la mort de toute autorité et de tout transcendantal (parents, professeur, langage, loi, art…) au profit d'une immanence totale, qui sert parfaitement d’ancrage pour le consommateur contemporain, au risque de mettre en péril la démocratie elle-même, voire la planète entière. Dufour montre à quel point cette nouvelle religion est pernicieuse : elle est parvenu à « ruser » l'individu qui se croit rebelle et hors du troupeau alors qu'il est plus conformiste que jamais. Pas étonnant que l'industrie culturelle (le cinéma hollywoodien, les jeux vidéo) soit omniprésente et que le mot culture ait perdu sa signification d’origine et soit utilisé à toutes les sauces (rap, techno, tag). On comprend mieux la surabondance d’artistes auto-revendiqués ou l’hyperconsommation galopante engendrée par l’exploitation de la subjectivité humaine et des sciences cognitives par le marketing. Avec un humour certain, le philosophe montre bien que le Marché n’a plus besoin de brimer l’individu mais, au contraire, qu'il le renforce dans son fantasme d’autonomie, son égoïsme.

Cette capacité de Dany-Robert Dufour à mettre en lumière les désillusions et les ruses qui jalonnent notre histoire est un autre aspect intéressant de cet ouvrage. L’auteur rejette en bloc les grandes critiques du capitalisme dans la mesure où elles ont, chacune à leur manière, contribué à la mutation du capitalisme et à son renforcement. La critique conservatrice, loin de dévier les méfaits et les injustices du capitalisme, n’a fait qu’instaurer le patriarcat. La critique sociale, notamment le communisme, ne serait pour Dufour « qu’un produit dérivé de l’économisme…qui avait rejeté ce qui faisait prospérer l’économie, le marché, et l’avait remplacé par la coercition permanente – ce qui n’était manifestement pas la bonne solution ».

Dufour s’en prend également à ce qu’Eve Chiapello appelle la « critique sociale libertaire » et

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la « critique artiste ». Toutes deux auraient paradoxalement favorisé l’avènement de l’ultralibéralisme le plus extrême. L’auteur montre avec beaucoup de finesse comment Mai 68, - qui procédait de ces deux courants -, peut être analysé comme une formidable ruse de l'histoire, où les étudiants en lutte contre l'ancien capitalisme ont globalement obtenu des résultats exactement contraires à ceux qu'ils s'étaient fixés. Ils se sont fourvoyés en ne réalisant pas que leurs combats allaient permettre l’intronisation d'une toute nouvelle forme de capitalisme dérégulé et désinstitutionnalisé, qu’Eve Chiapello appelle le « Troisième Esprit du Capitalisme ». En effet, la transgression permanente souhaitée par Mai 68 ne pouvait aller que dans le sens d'une libération des passions et des pulsions indispensable à l'extension du règne de la marchandise. Avec des slogans comme « jouir sans entraves », « réalisez vos désirs »,

« il est interdit d’interdire », les étudiants de 1968 n’ont-ils pas préparé le triomphe de cette société structurée par l’idéologie de ce que Dufour appelle « l’anarcho-capitalisme ultralibéral » ? La mise en lumière de ces ruses de l’histoire est d’autant plus d’actualité qu’elle révèle l’obsolescence des conflits traditionnels entre droite et gauche, conservatisme et progressisme et plus généralement le bien-fondé de ceux qui s’imaginent combattre le libéralisme. En ce sens, Dufour ne fait que rappeler le constat fait en son temps par Karl Marx lorsqu’il mettait en garde ses contemporains contre les bouleversements sociaux sans cesse opérés par le Capital.

La tentative de Dufour d’analyser les implications du libéralisme dans sa totalité est particulièrement appréciable. La critique du libéralisme de Dufour se différencie de toutes les autres dans la mesure où il ne réduit pas la perspective de son « autopsie » du libéralisme à un seul champ d’analyse. Dans un style à la fois pamphlétaire et humoristique, il traque les manifestations de l’ultralibéralisme dans ses moindres recoins. Tout y passe, tous les domaines sont convoqués. On ne peut qu’admirer la maîtrise des références évoquées et le travail de documentation qui l’accompagne, permettant à Dufour de citer avec la même aisance les penseurs les plus obtus et les plus divers et des rappeurs. Au terme de cet ouvrage, l’étendue de l’intrusion du libéralisme économique dans tous les domaines est davantage palpable. On comprend mieux en quoi le néo-libéralisme a envahi toute la sphère de l'intime et a recoloré le réel à son image. Bref, ce nouveau capitalisme, progressiste, permissif et hédoniste, est plus fort que jamais.

On peut tout de même reprocher à Dufour une certaine nostalgie passéiste et une vision

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catastrophiste du libéralisme. Après tout, pourquoi le rap ne devrait-il pas être considéré comme une nouvelle forme de culture ? Au fond, Dufour serait-il un peu ringard ? Il ne serait pas le premier à crier au loup et rejoindrait ainsi le bataillon des pourfendeurs du libéralisme, dont les harangues anti-libérales sont paradoxalement plus médiatisées que les apologies du libéralisme. … De même, on trouve chez Dufour ce travers qu’ont tous les philosophes, qui consiste à croire que l’histoire humaine s’est écrite en regard des joutes intellectuelles que les plus grands d’entre eux se sont livrées ; une histoire d’ego, sans doute…

Enfin, on peut également reprocher à Dufour cette tendance des intellectuels français à réduire le monde à sa face occidentale. Dufour utilise de nombreuses références mais elles sont pour la plupart françaises, or un monde « globalisé », où les Occidentaux se retrouvent en minorité, nécessiterait peut-être d’aller voir ce qui se dit et se pense ailleurs…

Ces quelques reproches ne doivent pas occulter le fait qu’il y a incontestablement des analyses intéressantes dans ce que nous dit Dufour. Il est toujours utile de s’interroger sur le fonctionnement du monde et sur les dérives qui, à terme, risquent d’être irréversibles. Le désir du philosophe de renouer avec la maxime kantienne nous incitant à penser en notre nom propre et d’être réellement autonome est tout à fait louable. Enfin, l’idée que le processus de transduction qui a permis au discours libéral de s’introduire dans toutes les « économies humaines » puisse être utilisé dans l’autre sens, pour réintroduire de la régulation, a beaucoup de charme. Peut-être la naissance d’un programme comme la Majeure Alternative Management dans un temple du capitalisme à la française comme HEC est-elle le signe annonciateur de cette transduction inversée…à moins qu’il ne s’agisse, une fois de plus, d’une illusion, d’une ruse du capitalisme…

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4. Bibliographie de Dany-Robert Dufour

Essais :

• 1988 – Le bégaiement des maîtres: Lacan, Émile Benveniste, Lévi-Strauss, Rééd, Paris, Arcanes

• 1990 – Les mystères de la trinité, Bibliothèque des Sciences humaines, Paris, Gallimard

• 1996 – Folie et démocratie, Paris, Gallimard

• 1998 – Lacan et le miroir sophianique de Boehme, EPEL

• 1999 – Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy

• 2003 – L'Art de réduire les têtes : Sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total, Paris, Denoël

• 2005 – On achève bien les hommes : De quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu, Paris, Denoël

• 2007 – Le Divin marché : La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007

Roman :

• 1993 – Les instants décomposés, Paris, Julliard.

Figure

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Références

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Sujets connexes :