RACCOLTA
DJ VIAGGIp r i m a e d i z i o n e t o r i n e s e
L E T T R E S
SUR LA SUISSE
É C R I T E S E N 1 8 2 0SUIVIES
D’UN VOYAGE A CHAMOUNY ET AU SIMPLON To m e III.
TURI N
DE L’IM PR IM ER IE A L L U N A 1 8 2 9TA tja /
L E T T R E S
SUB LA SCISSE
LETTRE XXI.
A M . A B E L -R Ê M T JS A T .
S c h a fio u s e , ce i 5 a o û t.
Du point de vue le plus fa vo ra b le à la chute du Rhin. Origine de Schaf- fouse ; anciennes fa m illes nobles adonnées au commerce. Aperçu de la constitution actuelle de S ch a f- fouse et de sa situation politique.
Nous étions rentrés tard à Schaf- fo u se, et la chute du Rhin était déjà bien loin de nous , et , déjà depuis long-tems, ce fleuve que nous avions vu si terrible, avait repris son cours
et sa tranquillité ordinaires, que l ’o rage grondait encore au -d ed an s de de nous-m êm es, Je ne pus m anquer d ’observer au reto u r , combien les vojrageurs qui entrent en Suisse p a r Schajfouse et qui courent d ’abord à cette cataracte, avant de s’être p ro curé aucun objet de com paraison, en re m p o rten t nécessairement une idée faible et im parfaite. Je rem arquai de m êm e com bien ceux qui, arrivant par la route de Z ürich , l ’aperçoivent de loin sous l ’aspect le moins favorable, à une distance qui atténue tout à la fois et le volume , et le b ru it , et le m ouvem ent de ses eaux , perdent ainsi d ’effets m agiques et de fortes émotions ; il y a donc ici d ’h e u reu ses combinaisons à faire , et un peu d ’art n ’est pas to u t-à -fa it inutile à la nature. «,,v:
U ne considération plus im portante, c’est que ce spectacle si grand , si
m ajestueux,ti’est pas ici une de ces beautés stériles ou m alfaisantes, q u ’on rencontre si souvent dans la Suisse , qui changent en déserts les lieux mêmes où l ’on les contem ple, et de vant lesquelles il est rare q u ’un sen timent pénible ne se joigne pas à l’adm iration qu’elles causent et au plaisir qu’elles p ro cu ren t : la chute du R hin a fait naître , en effet, une ville libre, active, industrieuse. P o u r recevoir les m archandises, q u ’il fal lait nécessairement déposer sur le rivage , à l ’endroit m êm e où le cours du fleuve commence à se hérisser de cataractes , puis rem barquer im m é diatement au-dessous de la chute, on construisit des hangars, des magasins. Dès le VIII siècle, les habitations des bateliers et des m archands couvraient l’emplacem ent actuel de Schaffbuse. Telle est l ’origine de cette ville et l ’étymologie de son nom ; et je ne
sais si ce bienfait m êm e de la chute du R hin, ajouté à toutes les grandes images que la nature y déploie, n ’en tre pas p o u r quelque chose dans l ’ef fet extraordinaire que p ro d u it cette superbe cataracte.
On c o n n a ît, à p a rtir de l ’époque que j ’ai indiquée, l'h isto ire de S*haf- fo u se et les variations de son gou
v ernem ent ; un esprit fortem ent ari stocratique, m êm e à travers les tro u bles de la réform e et les progrès du c o m m e rc e , en a formé ju sq u ’à nos jo u rs le trait le plus rem arq u ab le. L a révolution qui, là aussi, a cherché des sectaires et des victim es, n’a pu prévaloir sur les vieilles habitudes du p eu p le; la m édiation elle-m êm e n ’y a laissé que des dettes, et l ’ancienne Schaffouse s’est retrouvée to u t entière en i 8 i 5 , sauf son p o n t b rûlé et son trésor enlevé: bien des gens trouvent q u ’elle en a été quitte encore à bon
I t compte, et qu’on ne p eu t guère avoir une révolution à m eilleur m arch é.
N ’allez pas croire , au reste , que p ar cet esprit aristocratique j ’enten de ici la m orgue de cette classe d ’hommes qui ne vit que dans les souvenirs du X III siècle, et do n t nous craignons, avec tan t de raison, nous autres Français d u XIX , de voir se relever les prétentions gothiques, les droits surannés et les vieilles tours à mâchicoulis. Grâce au c i e l , on ne connaît à Schaffouse d ’aristocratie qu’en m agasin, et de privilège q u ’en boutique ; les familles n o b le s , dont quelques-unes , notam m ent celle des Im - T h u r m , jadis alliée à la m aison de H apsbourg, com ptent h u it à neuf siècles d ’illu stra tio n , n ’en exercent pas moins le commerce , comme les plus hum bles et les plus, obscures de la cité ; et l ’un de ces oligarques schaffuusois, M. S to c k a it, m ’a reçu
à son com ptoir avec un e franchise de m anières toute plébéienne. Que vous d irai-je, enfin ? il ne m anque p e u t- être à l ’aristocratie de Schajfouse , p o u r trouver grâce à des yeux lib é rau x , qu’un peu plus de l ’élégance de nos banquiers et de l ’am énité de
nos parvenus. ,
L a constitution nouvelle du canton de Schajfouse a dim inué de beaucoup la p a rt de représentation que l ’acte de m édiation accordait au peuple de la cam pagne. Des soixante-douze m em bres qui form ent le G rand C o n seil, Schajfouse seule en nom m e q u a ra n te - h u it, la ville de Stein, quatre; le reste du canton n ’en a que douze , et les h u it derniers sont choisis p a r le G ra n d Conseil lui-m êm e , indistin-; elem ent e t arb itrairem en t parm i tous les citoyens. Voilà sans doute une rép artitio n qui blesse furieusem ent les droits de l ’hom m e ; et toutefois
ce peuple a si peu de bon sens, que d ’être m écontent de la p a rt m êm e que lui laisse la constitution actuelle, et de se trouver un peu moins bien adm inistré, depuis q u ’il est ta n t soit p eu représenté. Jadis sa condition lu i sem blait m eilleure lo rsq u e , sou mis à la juridiction directe de la Ville, affranchi des travaux e t des soucis d u g o u v ern em en t, il vaquait lib re m ent à ses occupations agricoles, e t laissait aux bourgeois de Schaffouse le soin d ’exercer l ’industrie et de protéger le com m erce d u canton. Il trouve aussi q u ’à c e tte . époque la justice était plus prom ptem ent et plus économ iquem ent adm inistrée p a r les Baillifs de la cité, que p a r les juges q u ’il se donne m aintenant à lui-m êm e. De tous les bienfaits de la révolution, il n ’a. guère conservé que l ’avantage de payer deux florins p o u r m ille, et de contvibuer ainsi à éteindre la dette
helvétique q u ’il n ’avait pas contribué ii faire. Enfin, ses honneurs rép u b li cains lu i sont à charge ; sa p a rt de souveraineté; lui pèse ; q ue dis-je? il asp ire à retom ber sous l ’effroyable ty ran n ie des bourgeois ; e t c’est ce q u i m ’autorise à' déclarer que ce can to n e st encore l ’un des plu s gothiques de la Suisse; ■
C’est sans doute p o u r se conform er aux préjugés d e leurs c o m p atrio tes, que les m agistrats de Schaffouse ont laissé subsister d an s le gouvernem ent, sous des formes en apparence trè s- populaires , ‘dét esp rit aristocratique d o n t j’ai p arlé. Les citoyens sont classés suivant les anciennes catégo ries e t ,x ce qui est p e u t-ê tre plus odieux encore^ suivant les anciennes dénom inations. L a ville est divisée en d a in e tribut* S ir des plus nobles fa m illes, telles que les Im -T h u rm , les S to c k a rç , com posent h elles seules
la prem ière de ces tribus , et jo u is sent ainsi , p a r le seul fait de le u r longue illustration , du privilège in tolérable de d o n n er q u atre m em bres au G ra n d Conseil e t deux au Petit. Les deux chefs de ces conseils e t de la rép u b liq u e sont toujours deux B ourguem eslres élus p o u r q u atre ans, et en tre les m ains desquels le p o u voir suprêm e a ltern e chaque année. Mais, tel est l’attach em en t du peuple à ses vieilles h abitudes, que des m a gistrats déjà honorés de sa confiance continuent d ’en recevoir le p r i t ; et, m algré l ’avantage évident q u ’il y a u r a it à changer tous les q u atre ans ces souverains électifs , p o u r liv rer l ’É tat à des hom m es to u t à fait n o u v eau x , SchaJjSxise s , lè croirez- vous ? toujours conservé son ancien Bourguem estre, m êm e sous sa consti tution nouvelle.
pas en m on pouvoir de d issim u le r, je ne saurais non plus m ’em pêcher d e reconnaître q u 'il règne dans le gouvernem ent de Schaffouse un g rand esprit d ’ordre , d ’équité , d ’écono m ie , e t , dans toutes les classes de citoyens , cette aisance , et , ce qui v au t mieux encore, cette satisfaction générale , qui vient surtout de ce que chacun , content de sa condi tion , ne cherche p oint à en sortir. Le com m erce , sans être florissant , n ’à pas au tan t souffert à Schaffouse que dans d ’autres villes helvétiques, parce q u ’ici le peuple a sagement préféré au com m erce de fabriques et de m anufactures , qui prospère et enrichit u n m om ent, le com m erce de .transit1, que la position même de la ville lui donne et q u ’on ne peu t lui enlever. Des idées m ysti ques ont pu ferm enter dans q u e l ques tê te s , comme les erreurs an a
-boptistes , au XVII siècle et plus récem m ent celles des piétistes. L ’il— lum inism e germ anique a fait des prosélytes, comme la révolution fran çaise avait fait des dupes. Mais on s'est généralem ent m oqué en ce pays de m adam e K rudener , de ses p ro phéties , de ses extases ; et , quoi q u ’on puisse dire , la dévotion qui exalte l ’im agination du peuple , est encore m oins fâcheuse que l ’incré dulité qui le dégrade et que le ra i sonnem ent qui l ’a b ru tit. Enfin , j ’ai vu à Scliaffouse un excellent esprit public , et des hom m es sensés , in struits , aim ables. Je p o u rrais citer tel m agistrat dont la m odestie seule rejeterait mes éloges, et que je crois destiné à gouverner son pays p a r l ’ascendant de la raison. Je pourrais citer encore tel aristocrate , doux ,. affable , m odeste , et tel banquier „
hom m e d ’esprit et de sens (i) , qui m ’au raien t guéri de tous mes p ré ju gés, si j ’avais*pu les perdre à Schaf- J'ouse , ou si je n ’avais pas d û les
retrouver à Paris.
Je su is, etc.
( i ) L a m o d e stie de M . Z u n d e l l’e m p êch er« p e u t- ê tr e d e se re c o n n a ître ici d a n s le n om b re d es p e rso n n e s qu i o n t c o n trib u e à m e r e n d re a g ré a b le le sé jo u r d e S c lia ffo u s e ; je m e v o k d o n c o b lig é de le n o m m e r , e t j ’a jo u te que le so u v e n ir d es b o n té s q u ’il a eues p o u r m oi e s t l ’un des fru its les p lu s p ré c ie u x que j’aie re m p o rté s d e m es voyagps.
LETTRE XXII.
A C M Ê M E ,
S c h a fib u s e , ce 25 a o û t.
■ D e Jean de M illier, auteur de / ’Hi stoire des Suisses , et de ses L et tres à M . de Bonstctten , ancien b a illif de N yon,
Schaffouse est la patrie de Jean de Millier; c’est dans une petite ville toute com m erçante , q u ’est ué le prem ier h istorien de l ’Allemagne ; c’est au m ilieu des tracas d u négoce et des jeux de la Bourse, que ce génie grave et austère a reçu ses prem iers dcve- loppem cns. Cette espèce de p h én o mène littéraire m ’a fait relire avec I plus d ’in térêt, à Scliajfouse m êm e, la partie de la correspondance de M üller avec M, de Bonstctten, où cet écri
vain jeune encore, in c o n n u , en proie aux besoins de la vie et tourm enté du plus im périeux de tous, celui de la célébrité, versa dans le sein de son am i les prem ières ém otions de son âme et les prem ières inspirations de son talent..
Vous savez, mon ami, que M üller est m aintenant regardé p a r les A l- •lem ands comme le prem ier de leurs historiens ; et vous savez aussi que cette place h onorable q u ’il occupe dans leu r litté ra tu re , il la doit au caractère véritablem ent antique de sa d ic tio n .,. toujours grave , concise, et forte, comme il convient à l'h isto ire, et dépouillée- su rto u t de ces puérils ornem ens et de ces traits de bel esprit qui. ne peuvent flatter, q u ’une nation vaine et frivole.L’éloquence de M üller,, sim ple et sévère comme son sujet , quelquefois même un peu ru d e et agieste r comme le génie républicain;
des pâtres des Alpes, n’est jam ais que le langage de la raison e t de l ’ex périence. Elle s’échauffe naturellem ent nu récit d ’une grande action , à la p einture d'un beau caractère. Mais , alors m êm e q u ’elle étincelle des plus vives couleurs, elle brille plus encore p ar la vérité des détails, p a r des traits d ’une âme énergique et d 'u n e sen sibilité touchante, que p a r des images brillantes ou p a r le vain artifice d ’une composition étudiée. M üller conserve dans son style, si je puis m ’exprim er ainsi, tous les anciens caractères de son pays. Grave et recueilli dans son allure habituelle , au tan t q u ’im p er tu rb ab le dans sa m arche; len t à s’é- m ouvoir et toujours pressé de s’a r rêter; simple et négligé dans son co stum e; patient, exact, laborieux; mais d ’une raison si soutenue, d ’un patrio tisme si vrai et d ’une énergie si na tu relle, que le plus ordinaire effet de
ses opinions , comme le plus g ran d charm e de ses récits , c’est de s’y laisser entaîner.
Je me suis souvent étonné , en le lisan t , de l ’estime q u ’il a inspirée aux Allemands ; et cela prouve q u ’il lie faut jamais désespérer de la raison hum aine. Com m ent un historien d ’un esprit si solide et d ’un jugem ent si sain, qui n ’adm et p o u r base de ses opinions que l ’expérience , et pour agrém ent de son style que la raison, qui ne donne presque rien à l ’im a gination , ni dans les faits , ni dans l ’expression ; qui professe par-dessus to u t, l ’attachem ent aux anciens p rin cipes de gouvernem ent et le respect des institutions religieuses; qui ne se m o n tre enfin anim é que d ’une seule passion , celle de la vérité et de la justice ; com m ent un pareil écrivain a-t-il pu trouver des lecteurs chez cette nation allem ande , au jo u rd ’hui
si follem ent em portée à des innova tions de toute espèce , qui s’égare avec ses philosophes dans les régions de la m étaphysique la plus abstraite; qui, sous des guides moins estim ables encore,court au renversem ent de toutes les croyances positives, et qui fait du raisonnem ent un si déplorable abus, q u ’on l ’a vu naguère trouver , dans les idées les plus généreuses , les moyens de transform er la révolte en principe et l ’assassinat en m artyre ? Q uoi q u ’il en soit des causes qui ont p ro d u it l ’adm iration dont Mül ler jouit dans sa patrie , il est du moins certain que, ju sq u ’ici, ce sen tim ent si légitim e n ’a pas p ro d u it les h eu reu x effets q u ’on avait droit d ’en attendre. Les leçons du passé , recueillies p a r l ’historien des Suisses, n ’ont que faiblem ent éclairé l ’esprit de ses contem porains; et m êm e dans les hom m ages qui ont été décernés
•à sa m em orie, je n’ai rem arqué que la vanité nationale, et presque nulle p a rt le vrai patriotism e. Des statues de m arbre ou d ’airain n ’attestent et ne flattent que l ’orgueil qui les élève; et M üller, qui travailla toute sa vie à rap p eler les Suisses aux principes de le u r antique indépendance , au m épris des m œ urs étrangères et des richesses acquises p a r l ’industrie , à l ’am our d ’une liberté forte et sage , à l ’union des esprits et des cœurs .; ■ce M üller, si éclairé sur les vrais in
térêts de l ’Helvétie et si passionné p o u r sa gloire, gém irait p e u t-ê tre a u jo u rd ’hui de n ’y voir , au l ieu des sentim ens q u ’il cru t y féconder p ar son génie , que l ’adm iration stérile de son nom et le vain luxe de ses images.
C 'est en effet p a r le désintéresse m ent le plus sincère de l ’atnour-pro- pre et de la gloriole d ’a u te u r , que
Millier se m ontre le plus h abituelle m ent à ses lecteurs, dans les Lettres do n t je vous ai parlé; c’est là le ca ractère le plus frappant de cette cor respondance de sa jeunesse. On l ’y voit constam m ent occupé de re c h e r cher les m atériaux de son histoire , dont il conçut l’idée dans le cours de ses prem ières études, do n t il m o difia le plan à m esure que s’étendit le cercle de ses connaissances ; to u jours consumé du désir de travailler à la gloire de son pays, p lu tô t q u ’à la sienne, ou du moins de confondre tous ses honneurs dans ceux de cette antique Suisse q u ’il idolâtre; et l ’en thousiasm e , et même si l ’on veut , l ’orgueil de ses espérances littéraires, s’allient si n aturellem ent avec son patriotism e helvétique, qu’on est , à chaque page, tenté d ’absoudre d ’a vance une am bition fondée sur de si nobles sentimens et si bien ju sti fiée p a r le succès.
Un au tre m otif d ’intérêt que p r é sente cette correspondance, mais qui n ’est p a s , à la vérité , d ’une espèce aussi ra re , ce sont ces difficultés de position et de fortune qui arrê te n t à chaque pas le développem ent de son génie. Né sans biens et dans une con dition m édiocre , destiné d ’ab o rd à u n é ta t qui répugnait à ses penchans, jeté long-tems sur une terre étran gère , à la m erci des besoins et des bienfaitèurs qui l’assiègent, sans autre dédom m agem ent que l ’am itié de M. deB onstetten et le studieux lo isir dont il jo u it dans la m aison du philosophe Bonnet, il se m ontre dans ces Lettres toujours lu tta n t contre des obstacles qui renaissent sans cesse; nourrissant dans une dépendance habituelle le plus a rd en t am our de la liberté; q u el quefois ab attu p ar la fortune et tou jo u rs relevé p a r la gloire; quelquefois
son soi't jusqu’à douter de son génie; et, pa r une de ces contradictions q u ’of fre plus souvent encore la vie des gens de lettres , cet hom m e , d ’une âme si fière et d ’un caractère si in dép en d an t, finissant p ar vivre au ser vice des princes, en écrivant l ’histoire d ’une ré p u b liq u e , et le p ro testan t M üller, conseiller de l ’archevêque de M ayence.
Ces Lettres , si intéressantes p ar elles-m êm es , en ce q u ’elles offrent le développem ent d ’un beau talent e t d ’une âm e plus belle encore , si attachantes p a r la peinture de l ’am itié la plus tendre et la plus pure qui fût jam ais p e u t-ê tre entre deux hom m es d ’un esprit supérieur , o n t d ’ailleurs beaucoup de m érite sous le rap p o rt littéraire ; mais il est vrai que c’est celui dont on est le moins frappé en les lisant. M üller y épanche dans le sein de son ami toutes les rem arques
que lui suggèrent ses vastes et nom breuses le c tu re s; et ces rem arq u es, p o u r la p lu p a rt pleines de sens et de justesse , plaisent d ’autant plus, que, dans l ’effusion d ’une âm e tendre, e l les revêtent presque toujours la to u r nure et l ’expression d ’un sentim ent. R evient-il à Homère , q u ’il avait un peu négligé , à cet H om ère , gi gantesque et m ajestueux, comme les Alpes , il ajoute « Si je vous ai dit » que j ’avais abandonné les anciens » p o u r m ’occuper exclusivement de » m on histoire , c’est comme si je » vous disais que , dans un m om ent » d ’ivresse , j ’ai fait serm ent de ne » plus vous aim er. » Ce sentim ent , qui l ’occupe dans tous ses travaux et qui est , com m e il le d it lu i-m ê me , l ’âme de sa vie entière , se re p ro d u it à chaque page , sous mille form es différentes et toujours nou velles ; ta n t une affection vraie , de
quelque natu re q u ’elle s o i t , fournit d ’alim cns à l ’esprit et de ressources à l ’im agination ! L ’am itié est vérita blem ent la muse de Millier ; et ce génie austère , qui refusa constam m ent de sacrifier aux Grâces , trouve à tout m om ent , dans la seule pen sée de son am i , des pensées d ’une naïveté et d ’une délicatesse ch arm an tes : « J ’ai le m alheur , lu i é c rit-il, » quand on me parle de vous , de » rougir comme un enfant , e t de ne » pouvoir presque rien dire à votre » louange : il me semble q u ’on me » parle de moi. » Et l ’abandon et la grâce du sentim ent le plus aim a b le ne respirent-ils pas dans ce pas sage qui term ine une de ses lettres ? « Si mes travaux sont couronnés » de succès , notre patrie et le p u - » blic vous devront plus que vous » ne croyez vous-m êm e. Vous’ êtes ». sans cesse devant mes yeux. Y
o-» tre approbation m’encourage ; vos » observations m ’instruisent ; e t , ce » qui est plus e n c o re , votre am itié » entretient le calme de m ou âme » et la liberté de m on esprit. Vous » êtes p o u r m oi ce que les anges » sont au* âmes pieuses. Votre idée n me so u tie n t, m e console, m ’élève » et m ’anim e. Jam ais il n ’y eut d ’af- » fection plus pu re et plus sincère » que la m ienne pour vous ; et le » seul reproche que j ’aie à vous faire, » m on am i , c’est que vous me p ar- » liez plus souvent de l ’alliance avec » la France , que de celle de nos » cœurs. »
On aime à voir , dans le dévelop pem ent successif du talen t de M ül le r , dans les tâtonnem ens de son goût , et jusque dans les inquiétudes de son esprit , une idée forte et p ré dom inante ; car c’est à cela q u ’on reconnaît surtout l'hom m e de géuic.
Il n ’etfvisage l ’histoire, en général , fû t-c e celle de la république de G er- san , composée de trois ou quatre cents individus, que comme une suite d ’expériences sur le cœur hum ain ; et il n ’estime les gouvernemeris et les peuples divers , q u ’à proportion que leu r histoire offre un système de vues et d ’opérations toutes ém anées d ’un m êm e principe et constam m ent dirigées vers un m êm e b u t. C’est sur ce principe q u ’il tro u v e , avec raison, l ’histoire de Rome m oderne la plus instructive e t la plus intéressante de toutes , après celle de Rom e ancien ne ; et q u ’il préférerait de beaucoup l’histoire des Jésuites , si elle était écrite avec sincérité , à l'h isto ire de telle grande m onarchie , qui n ’offre dans la politique changeante des p rin ces , com m e dans leur succession r a pide , que projets rom pus aussitôt que formés , de grands moyens pour
de petites choses , et , plus souvent encore , de petits moyens p o u r de grandes choses ; des guerres sans .mo tif , des négociations sans in té rê t; le règne des courtisannes succédant à celui des favoris ; et rien de fixe q u ’une perpétuelle instabilité.
Le style de cette correspondance est aussi inégal que les vues en sont fixes et arrêtées ; c’est encore p ar là q u ’elle intéresse. L ’âme de M ül ler s’y abandonne librem ent à toutes ses inspirations, tan tô t véhémentes et fortes , comme l ’histoire q u ’il écrit, tantôt douces et fam ilières, comme le sentim ent qui l ’inspire. L ’étude et l ’a m itié , voilà ses passions constantes ; et comme ces passions ont aussi leurs orages , la diction de M üller se res sent alternativem ent du calme ou de l'agitation de son cœur. Il n ’est pas ra re d ’y trouver , après un m ouve m ent plein d ’éclat et de c h a le u r ,
quelque rem arque bien critique sur quelque in-folio bien lo u rd , et une anecdote ou un- m ot plaisant après des plaintes ou des reproches d ’une tendresse affectueuse. Souvent aussi * le talen t de M üller , lorsqu’il est to u t entier occupé des images de son pays et de son am i , s’élève à des m o u - vemens d ’une h au te éloquence. T el est ce m orceau que je ne puis me refuser au plaisir de citer encore « Depuis l ’irru p tio n des barbares ju s- » q u ’à Erasm e , on a- bégayé ; depuis » Érasm e ju sq u ’à Léibnitz , on a é - » c rit ; depuis L éibnitz et Voltaire » jusqu’à p ré s e n t, on- a raisonné : » eb bien ! moi , je parlerai. L a » natu re est si éloquente dans nos- » Alpes ! le tonnerre roule entre leurs- » vastes cimes , et des cantons e n - » tiers s’ébranlent à sa voix. Le Rhin- » et le Rhône jaillissent de leürs en—
» trailles , e t, se précipitant du liaut » de nos rochers , vont arroser la » Belgique et la Germanie ; et nous, » m on am i , nous , environnés de ces » scènes imposantes , notre langage, » celui même de nos écrivains les » plus célèbres , sem blable à la ca- » scade du Staubbach, n ’est q u ’une » poussière brillante qui éblouit sans » entraîner. N onioin de m a ville na- » taie , le R hin passe su r des rochers » de quatre-vingts pieds de h au teu r, » et tombe tout entier de leur cîme. » Au lever du s o le il, ses eau x , b ri- » ;ées en écume , b rillent de toutes » les nuances de l ’arc-cn-ciel ; rien » ne résiste à leur violence : poissons, » bateaux , tout ce qui s’en appro- » che , est em porte. Le voyageur » étonné s’avance avec f r a y e u r , et •» saisi de vertige , il recule. Chute » de Laufen ! que ton souvenir soit n pour m oi un des bienfaits de ma
■» p a trie ! enseigne-m oi p a r intuition » cfc que Cicéron et Quintilien ont * essayé de m ’apprendre p a r leurs » préceptes : ce que doit être l ’élo- » quence ! » Rappelez-vous , m on am i , pour sentir le prix de ce m o r ceau , que M üller , en l’é c riv a n t, a - vait vingt-trois ans , et que cet e n thousiasm e d ’ un jeune hom m e a p ro d u it Y Histoire cles Suisses.
Si quelque chose p eu t me faire regretter de n ’avoir pas vu Genève cette année , c’est que , p a r là , j ’ai été privé de la vue et de l ’entretien de celui à qui sont adressées ces Lettres de Jean de M üller , et qui vient d ’acquérir des droits p artic u liers à ma reconnaissance. Avec quel plaisir , en m ’acquittant de ce devoir, j ’aurais contem plé , dans M. de Bon- stetten , le créateur , le confident du talent de Müller! Avec quelle émotion
je me serais approché des cheveux blancs de l ’hom m e qui rappelle en core son image à sa patrie , et qui devient pour elle comme un dernier m onum ent de son génie! J ’aurais con n u M üller p a r la plus digne p artie de lui m êm e ; et mon hom m age à M. de Bonstetten eût été en m êm e tcms un hom m age rendu à un pays que j ’aim e et à un écrivain que j ’ad m ire Z
Je su is, etc.
A U M Ê M E .
X ü r i c h . c e 26 a o û t.
L a ville et le lac de Zurich; aspect charm ant de l’une et de l'autre. L e palais du Sénat. L a Bibiliothèque publique; correspondance originale de Z w in g li ; manuscrits précieux ; M . H orner. L a tour du W ellenberg. Fontaines publiques. L e P latz, pro menade au bord de la L im m at ; M onument du poêle Gessner. J ’ai trop long-tem s captivé l ’im patience que j ’avais de voir Z ü rich , p o u r ne pas céder m aintenant à celle que j ’éprouve de vous en parler. Mais je ne veux, dans cette prem ière lettre, q u ’exprim er en peu de mots l ’effet q u ’a p ro d u it sur moi le prem ier a - spect de cette ville célèbre.
L a position de Z urich , à l'e x tré m ité d ’un vaste et beau lac, sur les deux rives de la Lim m at, qui en sort purifiée, rapide, abondante, et comme orgueilleuse du nouvel éclat dont elle b rille , m ’a paru l’une des plus dé licieuses q u ’on puisse voir. A l ’ouest et au m idi, le sol de la vallée s’a r ro n d it en collines agréablem ent om bragées ou couvertes de vignobles , jusqu’à la base de l ’ Uetlibcrg et de YAlbis , dont l ’u n , richem ent boisé, l ’autre d ’un aspect plus sauvage, ré p an d en t seuls sur ce gracieux paysa ge, quelques faibles teintes du coloris des Hautes-Alpes. De l ’au tre côté de la ville et à une distance infinie , s’étendent des chaînes de collines d ’ijÿjte pente encore plus douce et d ’une plus riante c u ltu re , au-dessus desquelles une légion de colosses ré gulièrem ent rangés sur une ligne im
m anteaux de glace. Sans offrir peut- être des masses aussi énorm es et des form es aussi im posantes que la chaî n e des Alpes q u ’on aperçoit de B erne, celle-ci p résen te, sur une étendue à- p eu -p rès égale, un plus grand nom b re encore de ces aiguilles brillantes q ui anim ent et vivifient , en quelque sorte , la scène im m obile des Alpes. De presque tous les points de la ro u te de Schaffouse, l ’œil peut suivre leurs mouvemens si variés, et, à la faveur du beau tems qui favorisait n otre voyage, je reconnus, avec cette douce ém otion de surprise et de plaisir q u ’on éprouve à revoir de vieux a - mis, le prodigieux D œ d i-H o rn , l ’âpre et sauvage Glœrnisch et l ’énorm e Sentis , qui dom inent cette longiti chaîne des Alpes de S c h w y lz, à ’ Ury, de Glarus et à ’Appenzell.
Je vous ai déjà p arlé de l ’aspect enchanteur du lac de Z urich, et c’est
encore à présent tout ce que je puis vous en dire. Si l ’impression des beautés de la nature nous touche d ’autant plus q u ’elle est plus fré quem m ent renouvelée, il n ’en est pas de même des images que nous es sayons d ’en retracer, et qui ne peu vent q u ’aller s’affaiblissant à m esure q u ’elles se reproduisent. Ce qui nous affecte de cent m anières , no-us n 'en avons guère q u ’une seule de l ’expri m er ; et les paroles m anquent bien vite à un sentim ent qui ne s’épuise jam ais. Le lac de Zïirich ne ressem ble à aucun de ceux de la Suisse, si ce n’est p a r les beautés qui lui sont propres; sa forme allongée, sa cour b u re , pareille à celle d ’un arc d ’iné- gàìe proportion , dont le po n t de Txappcrscliwyl form e la flèche ; son p eu de largeur , qui p erm et d ’en contem pler de p arto u t , avec une adm irable n e tte té , les rives tantôt
graves , solitaires, m élancoliques , le plus souvent riantes , animées , in dustrieuses ; la couleur même de ses eaux, d ’un verd plus tendre et plus uniform e , to u t concourt à d onner à ce lac une physionom ie p articuliè re , entre ces nom breux bassins que la nature semble avoir creusés au p ied des Alpes , p o u r reproduire son plus bel ouvrage et l ’em bellir encore en le répétant.
Z urich est bâtie sur les deux rives de la Lim m at , qui ne lui porte pas seulem ent le trib u t des plus belles eaux du monde , mais qui , p a r le rapide courant d ’air q u ’elle établit sur son passage , l ’assainit encore et la purifie. Ou d irait q u 'av an t de s’éloi gner de ce lac , où elle est redeve nue si lim pide , la L im m at recon naissante veuille se charger à son to u r des hum ides vapeurs qui cor rom pent la salubrité de ses rivages.
Des deux parties de la cité, celle qui s’élève sur la rive droite du fleuve , est la plus considérable e t , je crois aussi, la plus antique ; on y retrouve au m ilieu des édifices de tous les âges , tous les m ouvemens du sol p rim itif ; et, p a r un juste re to u r, le tems n ’y a guère moins respecté l ’œ u vre de l ’hom m e, que celui-ci l ’œ uvre de la nature.
Z ürich est, sans contredit, la ville la plus fortifiée de toute la Suisse : aussi a-t-elle été prise plus souvent. On se rappelle encore les furieux com bats livrés sous ses m urs p a r ces années russes , autrichiennes , fra n çaises , qui se disputaient l ’em pire de l ’Europe dans uu coin de l ’Helvétie. Les fortifications àe Z ü rich ,<\\.\\ datent du XVII siècle, ne sont que vieilles; mais il existe, au sein de la cité même, quelques débris , vraim ent antiques, des m urailles et des tours qui la p ro
-tégeaient autrefois; et dans "ces débris, dont la caducité encore em preinte de force et de gran d eu r, sert d ’appui à la faiblesse des constructions m odernes, j ’ai cru voir une image de la constitua tion de Zurich.
Des trois ponts p a r lesquels les deux parties de la cité com m uniquent entre elles , un seul est praticable aux voitures, et il sert en même tems de prom enade et de m arché. On y jouit d ’une vue magnifique sur le lac, la L im m dt , l ’intérieur de la ville et les sommets lointains des H autes- Alpcs. C’est à l ’extrém ité de ce po n t q u ’est b âtie l ’auberge de VjEpéc, qui serait, à ce titre seul, la prem ière de la Suisse, si elle ne l ’était déjà sous
d ’autres rapports. i
A l ’autre extrém ité, s’élève le pà* lais du sén at,b âtim en t d u XVII siècle. La solidité est à-peu-près le seul mé rite qu’on ait recherché dans la
cou-u
struction de cet édifice ; il n’en con vient que mieux au gouvernem ent d o n t il est le siège. L ’inscription en est simple et noble, surtout très-claire p o u r le peuple auquel elle s’adresse; a u s s i, n ’est-elle pas l ’ouvrage d ’une académ ie. D’autres sentences latines ornent les m urs et" le couronnem ent de l ’édifice; elles rappellent des vertus républicaines qui sont ici dans tous les cœurs ; et peut-être eût-il mieux valu laisser le faste de ces paroles aux peuples qui se consolent avec des phrases des vertus qui leu r m an quent.
L a salle où s’assemble le G rand Conseil, ou les D e u x Cents, est plus vaste que celle du parlem ent b rita n nique , à W estm inster, et des dépu tés de France : mais ce n ’est ici q u ’un vain luxe d ’arcliitecture ; car le peu ple ne jo u it point à Z urich de l'a vantage d ’assister aux débats que sa
liberté fait naître. Il ignore ap p a rem m ent combien la vue de ses lé g islateu rs, ivres de vin, d ’éloquence et de colère, est propre à rehausser dans son esprit le caractère et l ’au to rité des lois. L a salle du Petit Conseil est to u t-à -fa it inaccessible ; l ’œil profane d ’un étran g er ne sau ra it s’y glisser, même furtivem ent ; c’est là que réside la majesté invisi ble du peuple souverain, q u ’ailleurs on a vu plus convenablem ent placée sur des tréteaux ; mais p eu t-être est- il en effet plus sage de reléguer ce dogme absurde dans un sanctuaire im pénétrable.
T o u t près de là-, sur la rive droite de la L im m a t, est la W asser-K irche. C’é ta it dans l ’origine u ne chapelle dédiée à trois saints m artyrs Félix , Légulus et Exupérans , patrons de la ville. Le célèbre 'W aldmann en fit, q la fin du XVe siècle , un temple
de la Victoire , où flottaient les d ra peaux enlevés au duc de Bourgogne ; c’est m aintenant la Bibliothèque p u blique. Il me semble q u ’il y a quelque chose d ’assez rem arquable dans l’ordre de ces attributions successives ; c’est en quelque sorte l ’ordre de la civi lisation même qui rem place tout a u jo u rd ’hui p a r des livres , et ne m et plus , au lieu des images de la piété et de la gloire , que la vaine science des écoles. Cette bibliothèque est, au reste , nom breuse et choisie ; elle pos
sède , entre autres m anuscrits p ré cieux , une partie du C o d ex vatica- nus écrit sur d u . parchem in violet , et le seul m anuscrit original de Quin- tilien qui ait échappé à la barbarie du moyen fige. On y m ontre cent cinquante volumes de.docum ens con cernant l ’histoire de la réform e, les quels proviennent en grande partie de la correspondance originalede Zwingli;
e t j ’ai frém i en songeant sous quel énorm e amas de livres fut presque étouffé p a r ces sectaires le livre q u i , seul, p eu t tenir lieu de tous les autres.
J ’ai lu avec u n vif intérêt des let tres latines de Jeanne Gray au tliéo-, logien Büllinger , qui attestent un rare savoir , un esprit infinim ent cu l tivé et une âm e plus belle encore. Mais le p rin cip al ornem ent de cette bibliothèque consiste en une n o m breuse suite de po rtraits des p rin c i paux personnages zurichois , depuis 1336 jusqu’en 1798. Quelques-uns de ces vieux m agistrats , dont l ’âge se reconnaît à la m âle fierté des traits, plus encore q u ’à la grossièreté du pinceau , paraissent un peu surpris de se voir à présent couverts de la poussière des livres ; 011 d irait que les théologiens s’en accom m odent m ie u x , ou , s’ils sem blent encore étonnés , ce ne peut être que de leur
silence. J ’ai rem arqué un p o rtra it do Zwingli , d ’une vérité frappante , e t d ont la touche rude et austère s’ac corde bien avec la physionom ie de ce sectaire , ainsi que le p o rtra it de fem m e qui l'accom pagne. On m ontre encore dans cette bibliothèque de Z ü r ic h , quelques antiquités et des m édailles rom aines , et vous vous doutez bien que je n ’ai pas perdu de teins à les regarder ; mais je m ’ex poserais à vos reproches , et je se rais m oi-m êm e coupable d ’ingratitude, si j ’oubliais de vous dire que le b i bliothécaire a c tu e l, M. H orner, ho m me obligeant , théologien aim able et savant m odeste , com m e on n ’en voit pas beaucoup , m êm e à Zürich, m ’a fait voir un recueil considérable de peintures allégoriques chinoises , ra p portées p a r son frère , le célèbre voyageur H orner, du voyage autour du m onde q u ’il a fait avec le capitaine K rüsenstern.
"Vis-à-vis de la b ib lio th è q u e , s u r l ’autre rive du fleuve , est le vaste m agasin dans lequel une partie de la Suisse vient s’approvisionner de blé y cette rem arque doit vous sem b ler puérile r et p e u t-ê tre l ’est-efle en effet ; m ais dans m ie viUe aussi lettrée q u e Z ü r ic h , où les aliinens de l ’esprit sont to u t aussi bien de prem ière nécessité que ceux d u corps, je ne saurais croire que ce ra p p ro chem ent de la bibliothèque e t d u grenier ;fût p u rem en t fo rtu it. .
A u m ilieu des- eaux de la- Lim m at, s’élève la to u r carrée du Wellenberg., où fut enfermé la plus illustre victime que la dém ocratie se soit jam ais im m olée en Suisse T le héros de M oral, l ’intrépide et m agnanim e W aldmann. C’est encore a u jo u rd ’h u i une prison d ’É t a j t e t cette tour dom ine tous les toits de la ville , comme p o u r
re n d ré . à cliaque instant présent à la m ém oire de tous les citoyens , ce g rand exem ple de l ’in gratitude ré publicaine.
Vous p a rle ra i-je des places et des prom enades publiques q u i , nulle p a rt peut-être, n’avaient pu sem bler aussi inutiles que là , où la n a tu re , a t tentive à tous les besoins de l ’hom m e, a si libéralem ent pourvu à l’e m bellissem ent des lieux q u ’il h ab ite ? Aussi le séjour de Z ürich ne se re com m ande-t-il pas aux yeux d e l ’é tra n g e r p a rle s frivoles agrém ens d ’une stérile ou orgueilleuse magnificence. Des fontaines d ’eaux jaillissantes sont l e seul ornem ent auquel se re c o n naisse le luxe d e cet É ta t ré p u b li cain , 'et ces eaux si pures q u i s’é p a n ch en t égalem ent p o u r to u t le m onde , ne sont -qu’un des bienfaits d u pouvoir d o n t elles sont ici l ’ima ge. Sur u n e d e ces fontaines et comme
à la' source m êm e de la reconnais sance publique , est placée la statue de ce fameux Bourguemeslre,Roclolp/ic S tiissi, qui donna ses jours à son p a y s , après lui avoir consacré ses talens ; e t , sans doute afin que ce gran d exemple de dévouem ent ne p û t être m éconnu dans n o tre siècle, on lu i a conservé l ’arm u re et le co stum e du sien. '
C’est encore un sentim ent de p a triotism e qui fait le principal orne m ent de la plus belle prom enade de Z urich , q u ’on nom m e le Platz-, elle s ’éten d sur la rive gauche de la L im - h ï a t , ju sq u ’a u confluent de la Sihl. .Un a rt industrieux y a p ratiqué de -charœ ans b o s q u e ts , de longues a ir lées solitaires $t d e vastes pelouses, e t le monument de Gessner qui s’é lèv e au sebi de ces paisibles re tra i tes , y rép an d un charm e attendris san t, comme les images que son génie
a créées e t comme les idées que'soin nom rappelle. Ce m onum ent ne con siste q u ’en une simple urne de marbre- gris placée- sur une large base de pierre;. Gessner lui-m êm e ne l ’eû t pas fait plus m odeste y mais peu t-être ’e û t-il voulu!
plus élégant. J-’ai vu Ie-JYotz désert^ e t je m ’y suis promené- délicieusem ent,, sous de frais 'om brages, au- m ilieu de doux souvenirs; je l ’ai vu plus rian t,p lu s animé-, è t couvert d ’une population, nom breuse, le jo u r o ù la florissantèjeu* nesse zurichoise, parvenue au- terme- des études de l'an n ée, disputait, sous, les yeux de scs m agistrats et-de ses p a rens, les prix d ’arquebuse qui sont ici' la prem ière école d u patriotism e e t du. courage; et je-ne saurais vous dire com b ien j’ai, été ém u, en contemplant- ces jeux dp l ’enfance e t ces images dé la g u e rre ,a u to u r du mausolée d ’un poète q u i ne chanta que les faciles plaisirs e t les innocens com bats des- berger»,.
■AXJ M Ê M E .
• Z ü ric h , c e i S a o û t.
H om m es illustres que Z urich a pro~ -, .duits; Salom on Gessner; Lavater:; AI. H enri Meister. Constitution an cienne de Zürich^ état florissant de •cette r é p u b liq u e S a constitution ac- ... tuelle; p rin cip a u x ehangemens qu'el
le a apportés à l a condition du peuple ; salutaire influence exercée , p a r Z ürich au sein des Diètes hel vétiques. M . le conseiller Ustèri ; A i. le Bourguemestre de Reinhard; AI. Niiscljeler. Détails sur les mœurs publiques et privées des habituas ■ d e Zürich.
Z ü ric h est Lien véritablem ent l'yjf- jUiènes de Ja S u isse , e t je me bâte
d ’ajouter que c’est uniquem ent sous le ra p p o rt des études littéraires; car, s’il s’agissait aussi des m œurs , un p a re il éloge lu i serait trop injurieux. Dès le X III siècle, alors que l'E u ro p e entière était b arb are , Z urich avait d éjà obtenu le surnom de Savante ; le m odèle et le p atro n des M inne singers de cétte époque, l ’illustre R o ger Maness , rassem blait , dans son château près de Z ürich, l ’élite de ces po ètes: l ’Anthologie helvétique q u ’il rédigea lui-m êm e est tin des p lu s précieux monumens de la littératu re d u moyen âge. Plus ta rd , lorque la reform e se fut introduite à Zurich , le goût des plaisirs de l ’esprit s’y soutint en présence et dans la chaire m êm e de Zwingli; lés rigueurs dé ce som bre génie, l ’austérité de sa secte, qui, p a rto u t ennemie des chants, des fêtes et des jeux, sem bla vouloir dé p o u iller l ’im agination de tous ses
tem ple à son usage , ne p u ren t ni décourager ni flétrir les m uses zuri choises; une foule d ’artistes continua de fleurir chez ce peuple d ’icono clastes ; e t , p a r un privilège que je crois unique, Z ürich a p ro d u it ju s q u ’à nos jours presque au ta n t de p o è tes que de théologiens.
L a sim ple liste des hom m es célè bres que Z urich a vu naître, form e ra it un gros volum e: ce qui n ’est pas sans doute u n m édiocre avantage, dans un siècle où l ’on ne fait guère de livres , qu'avec d ’autres livres. Ac tuellem ent même que tous ces rares génies qui illustrèrent Z urich au d er nier siècle, ont disparu , sans laisser d ’h éritiers, si ce n ’est de leurs noms, d u m oins de leurs talens, cette ville com pte e n c o re , sur une population d ’à-peu-près onze mille âm es,soixante- quinze hom m es de lettres, écriv an t, ta n t bien que m al, sur toutes sortes
a s
d e matières; èt l ’on m ’a m o n tré, dans la bibiliothèque publique, un rayon exclusivement réservé à ces p ro d u ctions nationales, où les rangs se p res sent avec une rapidité tO ut-à-fait
satisfaisante. - - ».sel
E t ne croyez pas que ce luxe de l ’esprit soit à Zürich le partage d e quelques familles opulentes , et- une sorte de privilège aristo cratiq u e; ici, u ne instruction saine est-généralem ent répandue dans toutes les classes de la société , et il n ’est- p e u t-ê tre pas en E urope de peuple, q u i lise au tan t que le peuple zurichois. J ’ai vu dans cette ville vouée h l ’industrie e t au com m erce, un livre-sûr chaque coih- p to ir et presque dans chaque main-, e t je ne serais pas surpris que le der n ie r artisan de Zürich eût plus de littératu re , que tel de nos beaux esprits de Paris. Avec cela , comme o n n ’écrit pas en ce pays seulem ent
p o u r écrire, et que les m ots in stru ction et esprit n ’y e'xpriment pas deux choses différentes, le bel esp rit non- seulem ent ne constitue pas à Z ü rich une profession particulière , mais il n ’y distingue m êm e dans aucune:- et le titre d ’hom m e d e lettres, que p ren nent chez noos ceux qui n ’en ont pas d ’au tre, ne s’y donne à personne, parce que chacun y exerce quelque honnête industrie. Les citoyens é tan t tous classés p ar tribus d ’arts et m é tiers, un hom m e qui ne sau rait faire que des brochures ou des opéras, ne trouverait nulle p a rt à se placer ; il ne p o u rra it p rétendre à rien , il ne servirait à rien, pas m êm e à am user les loisirs de la populace , a tten d u q u ’il n’y a non plus à Z urich , ni com édiens, ni bateleurs, ni gazetiers. .. L a culture des esprits n ’étant point séparée ici de l’exercice des arts u - tiles, cette cu ltu re s’est naturellem ent
dirigée vers tout ce q u ’il y 3 de p o - ble et de grand. Le nom de fa v a n s qui ne s’applique chez nous q u ’aux m oins capables et aux moins néces saires de . tous les hom m es, distingue à Z urich les m inistres de la religion, c’est-à-dire , ceux qui enseignent au peuple la science la plus élevée et la plus indispensable de toutes. Un naturaliste n ’y est pas seulem ent un natu raliste, ni un géom ètre, un géo m ètre ; ce sont des hom m es utiles , des citoyens actifs-, et L avater, dont nous ayons fait un philosophe à notre m anière, et que nous ne connaissons que p a r son système , était curé de la m aison des orphelins, et n ’a laissé à Z ü rich que le souvenir du bien q u ’il a fait.
Vous m e p e r m e t t r e z d o n c de vous r a p p e l e r ici l e s n o m s d e quelques-
uns d e . C e s h o m m e s r a r e s qui • o n t
cette grande lum ière du XVI siècle* que la natu re sem ble avoir placée elle-m êm e entre Aristote et Linnée^ un Josids Sim m ler, qui fit revivre pour sa patrie l ’élégante sim plicité d ’H é- rodote dans la langue de Jules César-, les Bourguemestres Leu et Ott, labo rieux historiens de leu r pays ; H o t- tinger, u n des plus vigoureux cham p ions dé la réform e, et des restau ra teurs de l ’érudition orientale; un Bill- linger, un Zininterm ann, et tant d ’au tres vertueux et éloquens m inistres-, un Breitinger , qui eut, l ’un des p re m iers, la gloire de rappeler à l ’étude de l ’antique et de la vérité, la litté ra tu re allem ande q u i s’égarait encore dans les ténèbres du moyen âge; et ce B odm er , surtout , do n t le nom , attaché à cette heureuse révolution, a laissé dans son phys de si tendres et de si respectables souvenirs; et ce Salom on Gessner, l’im m ortel honneur
des muses helvétiques, qui sut atten d r i r la civilisation m oderne à la pein tu re naïve des mœurs antiques;' et ce Lavatcr, enfin, qui sem bla fa it p o u r u n ir tous les contrastes aussi bien q ue toutes les vertus; philosophe sen sible et théologien religieux; sincère e t de bonne foi dans ses serm ons com m e dans ses systèmes ; et qui , passant sa vie à étu d ier les hom m es e t à les servir , e n fut p e u t-ê tre le ■meilleur e t le plus inconséquent, p u is q u ’il p u t tout .ensemble les connaître
e t les aimer. ,
Désormais, h Z ürich, on n e con verse plus q u ’avec les om bres de ces hom m es illustres; car leurs écrits sont p a rto u t, e t leurs noms ont rem pli le m onde. Mais j ’ai vu à Z ürich un sage, form é à leur école , u n hom m e qui fu t leur a m i , et qui m ’a accueilli com m e le sien. Ecrivain ingénieux et p o li, philosophe indulgent et aim able,
Ml Henri Meister a été-, p a r ses tr a vaux T le lien de deux littératures-,, comme il' est, dans toute sa- person ne, le- lien de deux siècles déjà é - tran g ers l ’un à l ’autre. Je ne- l ’ai p resq u e p o in t quitté to u t le- tems que- j'a i passé ici-, e t j ’ai- appris à- connaître, p en d an t m on séjour à Z ü ric h , l ’u r banité q u ’on- tro u v ait jadis à Paris'. L e gouvernem ent de Z ü ric h a été long-tem s et est encore au jo u rd 'h u i ITun des plus- aristocratiques- de la Suisse , quoiqu’il a it été , dès l ’orb- gine, dirigé-contre l ’aristocratie inênic-, tan t il est naturel à-l’hom m e de cher-- cher dans l ’é ta t social un appui con tre ses- propres passions ! De nobles Maisons de la Souabe-, de l ’Alsace- et de l ’ilelvétie , qui dom inaient à Z ürich, virent tout-à-coup-, en i336, s’élever contre leu r puissance féodale- les intrigues et les talens d 'u n homme- n o u v e a u , R odolphe Brun. Ce
rdr-C'2
form ateur , moins digne , p eu t-ê tre , d e son siècle que du nôtre, eut l ’art d e se substituer aux nobles q u ’il a- vait chassés; à l ’aristocratie du sang e t de la naissance , il flt succéder u n e aristocratie toute bourgeoise des a rts et des m étiers ; un asile fut ou v e rt, dans une des trib u s, à tous les nobles qui se soum irent ; on se dé liv ra libéralement des autres p a r l ’eau, le fer et la cor-de. Du reste , il n’y e u t guère de changé , dans le gou vernem ent , que les personnes ; lés m êm es maxim es continuèrent sous d ’autres noms; e t même on rem arqua que cette noblesse nouvelle et po p u laire ne fut ni moins vaine n i moins
orgueilleuse que celle q u e lle avait rem placée ; ,çe qui n ’est pas , sans doute, un tra it exclusivement p ro p re à la Dévolution de x33d.
Quoi q u ’il en s o i t , ce R odolphe B run disait naïvem ent de sa
consti-tu tio n , qu'elle était l’un d ei plus respectables hospices d e là médiocrité; et je ne connais g u è r e , p o u r un g o u v e rn e m e n t, d ’éloge plus flatteur que celui-là. Aussi cette constitution de Z urich s’é ta it-elle m aintenue , à- peu-près, sans altératio n depuis l ’an i336 ju sq u ’à l ’an 1798 , quoique les m œ urs eussent passablem ent changé dans cet intervalle; et sa durée é ta it sa n sd o u te la m eilleure réponse q u ’elle p û t opposer à ses m odernes d é tra cteurs. Les progrès toujours croissants d u com m erce e t de l ’in d u strie, sous le fatal système des eorporations et des m aîtrises; l ’acquisition d ’un riche e t fertile territoire; u n excellent esprit p ublic, f r u it d e la m odération e t du tr a v a il; des m œ urs pures e t m êm e sévères , jointes à u n e culture p e r fectionnée de l ’esp rit, étaien t encore d ’autres argum ens dont les partisans de l ’ancien gouvernem ent zurichois
pouvaient au to riser le u r attachem ent exclusif aux institutions de leurs pire s; Mais nos sublim es1 législateurs n 'é taient p as gens à se payer de sem blables raisons -, à leurs yeux, il n 'y avait point de faits capables d e te n ir c o n tre le dogm e de la souverai neté du p eu p le ; et le Directoire en voya u ne arm ée proclam er à Z ürich les d roits de l ’hom m e, au risque de n 'y pas laisser d ’hom m es p o u r eu jouir. J e n ’ai pas le courage d e p a r ler de ces tristes com bats , qui im m ortalisèrent le nom d ’un soldat fran çais , et q u i coûtèrent la vie- à * L a vatoi' ; je ne vois point la gloire de mon pays où je vois le deuil de l ’h u m an ité. Trois ans encore après , u ne arm ée nouvelle apporta sous les m urs de Zürich la nouvelle consti tution helvétique, e t , au défaut d u eonsentem ent des- • citoyens , qui se b arricadaient de lem - m ieux co n tre
la lib erté , cette constitution se lit précéder du b ru it im posant et de l ’autorité victorieuse : de l ’artillerie. Z urich vit tom ber, dans cet absurde bom bardem ent, plusieurs, de ses plus vertueux citoyens , en m êm e tems que les dernières pierres de Vhospi ce de R odolphe Brun ; et la m édia tion, qui survint dans ces conjonctu res , im posa du moins silence aux douleurs du présent et. aux regrets du passé.
L a constitution actuelle de Z ürich se. rapproche plus de celle de Ro dolphe Brun que de celle de Napo léon , quoiqu’elle participe de l ’une et de l ’autre; c’est, eu quelque sorte, une transaction entre les vieux et les nouveaux principes. Le souveraineté ne réside plus exclusivement dans la bourgeoisie de Zürich ; les anciens sujets sont adm is avec les anciens.
m aîtres au partage de cette souve raineté, objet d ’ém ulation et d ’envie tant q u ’elle fut le patrim oine de quelques familles , d ’indifférence et presque de dédain depuis q u ’elle est la propriété de toutes. Le canton est divisé en soixante-cinq tribus , d ont treize seulem ent appartiennent à la ville de Z ürich , et le reste est ré p a rti entre un pareil nom bre d ’a r- rondissemens politiques. Le seul p ri vilège q u ’ait conservé la capitale, c’est de nom m er au G rand Conseil deux m em bres p a r chaque trib u , tandis que les cinquante autres tribus (i) n ’y sont représentées chacune que p ar un seul député. Si la dém ocratie ré-' sidait exclusivement dans les cam pagnes , et l ’aristocratie dans la cité, ou trouverait, sans doute, la p a rt de
- ( i ) L a v ille d e W i n t e r t h u r form e un e tr ib u , et n om m e c in q d ép u tés.
celle-ci bien faible en com paraison d e l ’autre. Mais heureusem ent que , dans ce pays, les m œurs servent en core de correctif et de supplém ent aux lois; la balance des pouvoirs n ’y dépend pas d ’une équation, ni le sort de l ’E tat d ’une com binaison arithm é tique; e t l ’on p eu t dire que les vingt- six voix de Z u rich sont encore au jo u r d ’hui l ’oracle de la nation, com m e au tems même où la nation rési dait toute entière à Zürich.
Un G rand Conseil , de deux cent douze m em bres , est l ’autorité su prêm e db la république. On y arrive p a r deux degrés diffèrens d ’élection, et cette élection est assujétie à des conditions de diverse sorte qui p o u r raient sem bler rigoureuses , même à ceux qui pensent que les intérêts de l ’É tat ne sauraient être remis en des mains tro p éprouvées et trop pures. Il faut être bourgeois d ’une com m une
p o u r avoir le droit d ’y voter, à plus forte raison d ’y être élu; il faut aussi payer soi-m êm e l ’im pôt d ’une p ro p rié té q u ’on possède soi-m êm e ; e t , grâce à ces sages précautions, on ne connaît point à Z ürich le scandale de ces faux députés admis sur de faux titres, de ces législateurs in tro d u its p a r la fraude dans le sanctuaire des lois, et viciant à sa source même l ’au to rité de la raison et de la m o rale publiques,
L ’élection d irecte ou populaire p ro d u it q u atre-v in g t-d eu x mem bres choisis j connue je l ’ai d it plu s h au t, parm i toutes les tribus du canton ; les cent tren te autres mem bres qui com plètent le Conseil souverain sont nommés , p a r ce conseil lui-m êm e , au scrutin secret et à la majorité absolue , sur une liste triple , for mée p a r une commission élue' ellc- inêius avec de semblables formalités*
c'est ce q u ’on p eu t appeler ici l ’éle ction indirecte ou privilégiée. La plus grande latitude est laissée au choix de ce conseil, sauf les conditions d e' fortune , que rien ne p eu t éluder , et de m oralité , dont rien ne peut dispenser. Le cinquiènié de ces éle ctions est réservé à la campagne; et tel est l ’avantage des corps aristo cratiques ", que l ’on p eu t présum er q u ’ici le souverain se contient rigou reusem ent dans les bornés qu’il s’est prescrites.
L e gouvernem ent résidé dans uii Petit Conseil de. vingt-cinq m em bres, y compris les deux Bôur'guëmeslres , qui sont les chefs de ces conseils et de la république. Les mêm es élé- tnens se retrouvent ici dans le m ê me ra p p o rt ; et de là v ie n t, sans doute, l ’action rapide et sûre q u ’on •remarque dans ce gouv ern em en t, et q u i, dans les États régis p ar des as
semblées républicaines , ne peut ré sulter , en effet, que d u p arfait ac cord et de l ’exacte proportion de toutes les parties qui en tren t dans la com position de ces machines po pulaires. Les membres de ces deux conseils, aussi bien que les Bourgue- m estres , sont nommés pour six ans, m ais toujours rééligibles ; et il y a sans doute , dans cette disposition p ru d en te, de quoi concilier le m ou vem ent et l'activité dont un corps politique a besoin , avec le repos et la stabilité qui ne lui sont pas m oins nécessaires.
Ce qui distingue la constitution de Zürich , de la p lu p art de ces consti tutions helvétiques , si rapidem ent improvisées en i 8 i 4 parm i les cris des factions intestines et à la voix des arm ées étrangères , c’est qu’elle est encore im parfaite en beaucoup de points. J ’adm ire , quant à moi , la
sagesse d ’un législateur, qui, recom posant pièce à pièce un édifice ruiné par le tem s, ne croit pas q u ’on puisse le relever d ’un seul coup d e main , ni q u ’il suffise de déclarer une nation constituée sur le pap ier, p o u r q u ’elle le soit en effet. C’est à cette p rudente tem porisation qui , p rép aran t len te m ent des am éliorations utiles, essaie en quelque sorte la raison avant la lib e rté , et non pas la liberté avant la raison, que le gouvernem ent de Zürich a d û dans tous les tems et p articu lièrem en t dans le nôtre , l ’influence q u ’il exerce an sein des Diètes h e l vétiques. Les circonstances qui ont fait déchoir l'orgueilleuse et puissante Ber ne du rang que cette ville occupait à la tête de la confédération , ont aussi tourné à l ’avantage de la sage et modeste Ziirich. Aucune animosité ancienne, aucune prévention nouvelle, ne peut disputer à celle-ici la préë*
m inence que lui assure la m odération de ses conseils, égale à la m odéra tion de sa fortune. Zürich est donc bien véritablem ent le prem ier canton helvétique; et tan t q u ’elle conservera l ’esprit qui la dirige e lle -m ê m e , on p eut prédire q u ’elle conservera, pour l ’avantage de la Suisse , non moins que pour le sien, l ’em pire qui lui fut déféré par la reconnaissance et q u ’elle exerce p a r la raison.
Le principal adoucissem ent que la constitution nouvelle ait apporté à la condition du peuple zurichois, con siste moins encore dans la p art de souveraineté q u ’il exerce p a r ses p ro pres délégués, que dans la liberté de commerce attribuée m aintenant à tous les liabitans du canton. Grâce au bon sens de ce peuple , qui n ’estime de cette souveraineté si vainc à force d ’ê tre si générale, que ce q u ’elle a de réellem ent applicable à ses besoins
et d ’utile à ses in té rê ts, les familles patriciennes sont restées presque ex clusivem ent en possession des emplois'- politiques ; c’est-à-d ire q u ’elles ont conservé le privilège de se ru in er pour la chose publique ; mais le d ro it de s’enrichir n ’est plus, comme autrefois, un d ro it exclusif de l ’aristocratie; et ce qu’il y a, sous le régime actuel , de plus populaire à Zurich , c’est l ’a rt de faire fortune. •
Cette liberté illimitée de com m erce n ’est cependant p e in t , comme on l ’imagine, un avantage exempt d ’in - convenient. Grâce à une concurrence affranchie de toute entrave, une foule de machines se sont élevées, qui n’ont p u trouver toutes une occupation suf fisante ni un bénéfice assuré. La p rin cipale industrie du canton consiste en filatures de coton, et l ’on en com pte jusqu’à cinquante-sept ; ce qui est beaucoup plus, m ’a -t-o n dit, que