Les forums de discussion : une micro situation de pratiques plurilingues Kamila OUKIL-OULEBSIR
École Normale Supérieure, Bouzaréah, Alger
Bonsoir à vous tous.: hahaha, hehheh, hohoho, (Tee)heehee...C’était en anglais !
ha ha ha, hee hee, keekh keekh...c’était en arabe ! ha ha, hi hi, ho ho ; hé hé ...c’était en français ! hahaha, hihihihi2, Hö! Hö!...c’était en allemand ! huhuhuh.... c’était en japonais... etc etc !81
Introduction
Le recours à plusieurs langues dans un même échange est une caractéristique des pratiques linguistiques des locuteurs. Les locuteurs font, volontairement ou pas, appel à plusieurs codes linguistiques pour atteindre un but particulier. Ils peuvent établir une relation de face à face ou une relation différée et se compor-tent en fonction des spécificités que chaque situation leur offre. En ce sens, les forums de discussion sur Internet sont considérés comme un outil de communication asynchrone. Ils fonctionnent suivant un certain nombre de normes interactionnelles qui assu-rent le bon fonctionnement de ce type de communication. En effet, ces espaces engagent des internautes dans une relation « décalée » leur permettant d’aborder des sujets de société variés en respectant les ouvertures et les clôtures de discussions, les
81. tg9, le 5 juillet 2012 : extrait d’un forum traitant du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie.
termes d’adresse et en utilisant, également, plusieurs langues à des fins diverses. Peut-être, pouvons-nous déjà l’annoncer, la pre-mière raison qui explique ce recours à plusieurs langues dans les forums est, comme l’expliquent Atifi et Marcoccia (2006), la volonté de traduire les pratiques plurilingues à l’œuvre dans la communauté en question. Partant de là, nous voudrions obser-ver les pratiques langagières réalisées dans ces forums pour étu-dier la dimension plurilingue en usage dans ces discours. Corpus et méthode d’analyse
Notre corpus se compose d’un ensemble de forums qui réagissent principalement à des articles parus dans la presse. Ces forums ne figurent pas sur un site de forums spécialement conçu pour cela ; ils ont été collectés à travers la réaction à des articles de la presse algérienne francophone traitant d’un sujet relatif à un aspect de la réalité algérienne : politique, économie, culture, sport… Les séquences choisies et analysées ne sont pas décontextualisées parce qu’elles portent les références suivantes : la date, le surnom du participant et si nécessaire le sujet traité. Notre corpus recense plusieurs forums téléchargés et collectés de 2012 jusqu’à mars 2014. Il faut signaler que la majorité des réactions et discussions traitent du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie et sur-tout des élections présidentielles d’avril 2014.
De façon générale, les utilisateurs des forums interviennent pour prendre part à un sujet de société, partager un avis, le réfuter ou pour réagir à un article. Ils sont alors obligés de s’exprimer dans les différentes langues utilisées dans la société algérienne. En partant de ce constat, nous nous sommes intéressée au fonctionnement de ces textes pour travailler la problématique du plurilinguisme. Analyser ces pratiques plurilingues au niveau des forums de dis-cussion nous oblige à observer à quels niveaux se réalise le contact
des langues et à interpréter les paradigmes dégagés. Plus préci-sément, nous voulons interpréter le recours à telle ou telle langue. Positionnement théorique et questionnements
Nous tenterons de répondre aux questions suivantes :
- À quelle(s) réalité(s) correspond cette dimension plurilingue ? - Sur quoi renseignent ces pratiques plurilingues par rapport à la situation sociolinguistique de la communauté en question ? - Comment le discours construit-il cette alternance de langues ? - Quand les internautes changent-ils de langues, pourquoi et en fonction de quoi ?
Nous proposons donc une analyse des discours qui apparaissent dans ces forums, une analyse de l’utilisation des langues et variétés des langues. Ces forums sont produits dans la commu-nauté algérienne et doivent transposer la complexité de la situa-tion plurilingue de cette même communauté.
Analyser un discours plurilingue
Pour pouvoir étudier les pratiques plurilingues dans les forums de discussion sur Internet, nous devons interpréter, selon un positionnement théorique bien déterminé, les phénomènes observés au niveau de ce corpus. En effet, nous souhaitons réa-liser un compromis entre la sociolinguistique et l’analyse du dis-cours (Boutet, Maingueneau, 2005). Cette démarche se justifie par rapport aux concepts mobilisés dans cette étude. D’une part, le plurilinguisme et de l’autre le discours en tant que tel dans ces espaces asynchrones. En effet, le premier concept s’inscrit dans les démarches qui se réclament de la sociolinguistique puisqu’il permet de mettre en exergue le phénomène du contact des langues. Le second, le discours82, est l’objet de l’analyse du discours qui fonctionne avec d’autres concepts, en l’occurrence
le contexte, le dispositif énonciatif et le préconstruit, entre autres. L’analyse du discours est définie comme un champ disciplinaire carrefour dans lequel plusieurs approches du traitement du dis-cours sont conjuguées. Cette discipline voudrait montrer com-ment toute pratique sociale se construit à travers le discours. Analyser un discours c’est rendre compte de son mode de fonc-tionnement, déterminer comment il est dit, à l’adresse de qui et surtout sa relation intime avec le contexte extralinguistique dans lequel il est produit (Charaudeau, 2009, Maigueneau, 2005). Nous affirmons à la suite des recherches conduites sur les pra-tiques plurilingues dans le contexte algérien (Rahal, Kara, Keb-bas, Taleb-Ibrahimi, entre autres) que ce pays offre une situation linguistique pour le moins complexe. La situation sociolinguis-tique est marquée par la coexistence sur le terrain de plusieurs langues à savoir l’arabe classique et standard, l’arabe algérien, le tamazight ainsi que le français. C’est une coexistence qui implique la présence de langues de statuts différents.
Dans cet article, l’équation que nous voudrions soumettre à l’analyse est celle qui combine le plurilinguisme en tant que phé-nomène permettant le contact des langues et le discours, en par-ticulier le discours médiatisé par ordinateur (DMO), en tant que support véhiculant ce contact.
Discours médiatisé par ordinateur et plurilinguisme
Internet est considéré comme un terrain d’observation et d’ana-lyse des phénomènes discursifs notamment ceux des contacts des langues :
« Un forum de discussion est un dispositif de communication médiatisée par ordinateur asynchrone, permettant à des inter-nautes d’échanger des messages au sujet d’un thème particulier » (Marcoccia, 2006).
Nous empruntons l’expression discours médiatisé par ordinateur (DMO) à Marcoccia et Gauducheau (2007). Elle a été utilisée lorsque ces auteurs ont voulu étudier le caractère de l’oralité des écrits numériques et elle s’inscrit dans le domaine de la commu-nication médiatisée par ordinateur, (CMO). Le domaine de la CMO retient ces dernières années l’attention de plusieurs cher-cheurs (Pierozak (2007), Atiffi et Marcoccia (2006), Marcoccia (2006, 2004), Grosjean (2004).
Si nous choisissons cette appellation de DMO c’est simplement pour qualifier le discours porteur des pratiques plurilingues au niveau des forums. Nous sommes face à un discours construit par une communauté virtuelle pour montrer des pratiques et des comportements langagiers réels à l’œuvre dans la commu-nauté en question.
Notre longue observation de ce type de discours nous a conduite à mener une réflexion par rapport à la présence du plurilin-guisme dans le discours utilisé sur Internet. Nous avons donc choisi d’étudier un des aspects constituant cet espace, à savoir celui des forums de discussion.
Les forums de discussion : un foyer plurilingue
Les pratiques langagières sur les forums montrent que ces espaces engagent des participants, définissent un cadre social qui structure l’acte de communication. Même si la relation entre les internautes est qualifiée de décalée, il n’en demeure pas moins que ces communications asynchrones présentent de réelles situations d’échange avec toutes les contraintes déjà ren-contrées dans les situations de face à face et à travers lesquelles les énonciateurs transposent les pratiques de leur communauté. L’emploi des différentes langues est un choix dans les forums étudiés comme dans tout autre discours qu’il soit médiatisé ou
pas. Les internautes rédigent leur message en français et intro-duisent des phrases/mots/expressions appartenant à d’autres langues, à savoir l’arabe standard, l’arabe algérien et le kabyle, comme le montre l’analyse qui suit.
Les pratiques plurilingues dans les forums
Les langues locales : pour ironiser et dénoncer la réalité sociale
Les internautes engagés dans la communication utilisent les langues locales, celles qui sont pratiquées dans leur commu-nauté. Ces dernières ne sont pas distribuées d’une manière équi-table au niveau des énoncés. Notre corpus recense des passages où ces langues sont introduites à des moments précis de la com-munication et en fonction de plusieurs paramètres : le sujet choisi, l’expression d’un avis ou d’un sentiment particulier…etc. Nous procédons à une traduction des propos transcrits en d’au-tres langues.83
L’emprunt à l’arabe dialectal : expressions figées, stéréotypes et proverbes
1.Comme d’habitude ! (…) Depuis l’indépendance, le peuple n’a jamais eu ce privi-lège de choisir lui-même son président, alors pourquoi aujourd’hui voulons-nous que ça change, on a toujours été ce peuple dit inculte, soumis et mahgour (pacifique, le 07.03.14, 20h46)
2. (…) montré au monde que l’algérien ne supporte pas le mépris la hogra par une bande de punaise s.(vociférez, le 07.03.14, 18h09)
Ne trouvant pas d’équivalent en français, les locuteurs utilisent le terme [hogra], un algérianisme qui signifie « abus de pou-voir », selon Chachou (2013 : 181), pour insister sur le sens véhi-culé par ce terme. L’idée étant d’exprimer le malaise et le désarroi des jeunes face aux fléaux sociaux tels que le chômage et l’injustice. Souvent et dans plusieurs discours, de la presse
83. Nous avons pu traduire littéralement quelques proverbes et autres occurrences en essayant de garder le sens voulu, mais il nous est difficile d’en faire autant pour les stéréotypes, par exem-ple, ou les termes n’ayant pas d’équivalents en français. Nous expliquons leur sens au cours de l’analyse.
aux conversations quotidiennes en passant par les écrits sur les murs, la [hogra] et son dérivé [mahgour] pour désigner celui qui fait l’objet de la [hogra], sont dits en arabe algérien. Ce sont ces termes emblématiques et porteurs d’une forte charge séman-tique qui sont associés à la situation générale du pays pour décrire le vécu du peuple et la répression de l’État.
3.Numide, vous allez tous subir le même sort que celui de ZENGA ZENGA,(le 22 mars, 2014, 16 h 39)
Le passage souligné dans cet exemple est dit en arabe par réfé-rence au premier contexte dans lequel ce mot a été proféré. [zanga zanga]est une expression que l’on a rencontrée dans le discours de l’ex-Président libyen Mouamar el Khadafi dans le contexte de la révolution arabe ayant secoué ce pays en 2011. L’expression signifie « rue par rue » et se dit lorsqu’il est question d’affirmer que l’on connaît les moindres coins et recoins d’un endroit. Très vite, l’expression entre dans l’usage sur le mode parodique et sert à tourner en dérision un discours. Cet énoncé a signifié dans ce contexte, précisément, la détermination de cet ancien Président à poursuivre le combat contre l’opposition conduite par son peuple. Dans notre exemple, [zanga zanga] sert à nommer ce « guide » tué au début de la révolution libyenne. Avec un procédé de substitution, cet emprunt à l’arabe, pris sous le signe de la dérision, fait un parallèle entre le sort du pouvoir algérien, s’il continue à exister, et celui de Khadafi. La mémoire collective est sollicitée pour « menacer » ceux qui sont au pou-voir à la veille des élections présidentielles du 17 avril 201484. 4. Tout s’achete en Algérie. Tout est cher sauf le peuple qui est « rekhis ». Dire qu’on avait tout pour réussir dans l’Afrique. Aujourd’hui nous sommes tombés très bas en deçà du raisonnable. Les chohadas ont bon dos le ministre des... la suite
Tout est cher sauf le peuple qui est « rekhis » « ignoble ». (…) Il va falloir se lever ya bourabe si non nous allons baisser le pantalon pour se faire…(le 07.03.14, 20h46)
L’arabe dialectal crée ici un code algérien pour ironiser sur le sens de cher/pas cher. Littéralement, [rekhis] envoie au coût bas d’un objet mais dans cet exemple, il est question d’une qualifi-cation péjorative allant dans le sens d’ignoble. [Ya bourab] est une injure et une insulte renvoyant à une interpellation avec [ya] (hé !) et [bou] (abou « le père ») et [rab] pour Dieu dans le sens d’exprimer une colère. L’arabe est ici une stratégie utilisée dans le but de toucher le destinataire et de l’inviter à agir en exhibant un aspect particulier relatif à un épisode actuel et « brûlant » de la réalité sociale algérienne.
5. MESMAR JEHA,Mesmar jeha même yetseddad mayetne7a Il n y a pas que les millions de signatures c est qui ce toubib qui a délivré a un hémiplé-gique, aphasique,un certificat d aptitude ! la question reste posée!!... la suite Mesmar jeha même yetseddad mayetne7a « Le clou de Djeha même s’il est rouillé ne s’enlèvera pas » Il n y a pas que les millions de signatures c est qui ce toubib qui a délivré a un hémiplégique, aphasique,un certificat d apti-tude ! la question reste posée!! drahem aydirou triq fel b7ar « l’argent fraie un chemin en mer »(kabylahonte le 07.03.14, 22h26)
6. hna ymout kaci. on est tous débiles l’ex future et le future ex président veut mourir BERZIDANE.(vociferez le 07.03.14, 15h12)
En parlant du quatrième mandat présidentiel, ces trois exemples usent de proverbes et de stéréotypes pour qualifier et en même temps critiquer la candidature du président algérien sortant. Les expressions [mesmar jeha yetseddad ma yetneha] « Le clou de Djeha même s’il est rouillé ne s’enlèvera pas » et [hna ymout kasi85] renvoient à ce qui ne veut pas s’enlever, qui dure et qui colle à un objet. Cette comparaison entre les gens du pouvoir et
un élément immuable permet à nos locuteurs de dénoncer, à leur façon, le maintien du gouvernement actuel et le refus de tout changement. Une dénonciation qui se fait encore plus violente lorsqu’il est question de rester à la tête du gouvernement grâce au pouvoir et à l’argent et en dépit de la volonté du peuple comme en témoigne le proverbe [drahem ydirou trik f bhar] « l’argent fraie un chemin en mer ». Approcher le lecteur en convoquant un savoir doxique relatif à la conjoncture actuelle de la communauté est apparemment le but de l’utilisation de ces formes stéréotypées. 7. Y’a el khaoua « Hé, les frères » ont est devenu la risée du monde (…) y’a fhakou le peuple vx fhakhamatouhou « son excellence » qu’il reste attention aux kabyles restez au calme algérie est vaste pas sur nos dos les mec (massyl 03. 03. 2014, 19:59)
L’extrait commence par une interpellation sciemment introduite en arabe dialectal comme une volonté de convoquer, d’appeler et de rappeler les siens. L’idée de cohésion et d’union entre citoyens se dessine en filigrane derrière cette expression. S’ajou-tent à cette ouverture solennelle de [ya el khawa] des stéréotypes qui créent une sorte de code entre les interlocuteurs. Le vocable [fakou] est utilisé pour signifier qu’on n’est pas dupe et qu’on a compris toutes les facettes du problème. Il introduit une autre désignation fhakhamatouhou qui nomme le Président actuel. Emprunté à l’arabe classique [fakhama], qui signifie grandeur, majesté et excellence, [fakhamatouhou] renvoie ici, par ironie et par le biais d’une métonymie, au Président. Dans les différents discours circulants, la référence au président passe nécessaire-ment par cette dénomination qui permet à un substantif de rem-placer un nom propre.
8. La continuité mafieuse…pour une seule chanson ‘OUHDA RABIIA fi khater sidna Bouteflika, (quatrième mandat pour notre seigneur
Ce participant au forum annonce dès le début de son énoncé l’idée qu’il veut transmettre. Amorcé en français, l’énoncé s’achève par une phrase toute faite en arabe algérien. Il en fait un refrain pour une éventuelle chanson. La [3ouhda rabi3a] « quatrième mandat » est devenu en ce début d’année un leit-motiv surtout quand il est utilisé en arabe algérien et reflète un besoin d’exprimer un sens beaucoup plus profond que s’il était proféré en d’autres langues. Le locuteur exprime, d’une façon ironique, le sens qu’il accorde à ce mandat tant glosé dans les discours de cette époque. L’expression [fi khater sidna Boute-flika] « pour notre seigneur Bouteflika » confirme le ton déri-soire qui caractérise cette idée de seigneur. Nous remarquons une contradiction entre la position de ce locuteur pour le quatrième mandat déduite à partir du champ sémantique employé (mafieuse, seule chanson) et le vocable seigneur.
9. CHER NOTRE BIEN AIME PRESIDENT, (…) Merci, et nous somme tres reconnaissant envers vous ; pour tous que vous avez réalisé ; monsieur le président ; si je peux me permettre, de vous dire regardez les pays fort et puissant, libre et démocratique... la suite…
… regardez les pays fort et puissant, libre et démocratique comme par exemple USA.L’EUROPE ; la RUSSIE.et meme la CHINE. nos rèves que notre cher beau pays soit comme ces pays.ne vous laissez pas influencer par vos proches, et dire ça suffit fiha BARAKAT « cela est suffisant »(zack2, le22.03.14, 23h13)
Toujours dans le contexte des dernières élections présidentielles, plusieurs slogans apparaissent dans les discours sociaux. Intro-duit en arabe dialectal86[fiha baraka] « cela est suffisant » est une façon d’exprimer le ras-le-bol contre le pouvoir en place. Le seg-ment est une expression consacrée par l’usage et le mot baraka se dit lorsqu’il est question d’exprimer la satisfaction de ce que l’on possède et la bénédiction. Il s’agit de mettre en valeur une qualité prônée par la religion musulmane. Nous pouvons même
penser que le choix du terme en arabe algérien n’est pas le fruit d’un hasard mais qu’il rappelle le mot barakat [barakat], le nom d’un mouvement qui est apparu à la veille des élections pour se constituer comme un mouvement d’opposition. « cela est suffi-sant » est traduit en arabe [fiha baraka], pour accentuer et ren-forcer le sens, créer un effet de persuasion en haussant le ton. 10. le meme language, L’Algerie n’a pas besoin d’un chef de chantier,selon vous,c’est tous des types de la meme trempe,belkhadem sellal,amar et amar et amara, ammarines echkara... l’Algerie a besoin d’heritiers illegitimes... la suite
L’Algerie n’a pas besoin d’un chef de chantier, selon vous, c’est tous des types de la meme trempe, belkhadem sellal, amar et amar et amara, ammarines ech-kara…(amoukle 24.03.14, 17h14)
Toujours dans ce contexte d’effervescence qui a marqué le début de l’année 2014, les locuteurs réagissant sur ces forums trouvent des expressions pour construire leur position par rap-port aux élections présidentielles. À partir de trois noms pro-pres87, le locuteur de l’exemple 10 utilise la construction [3amarin] « ceux qui remplissent » qui rime bien avec ces noms : [3amarin al chekara] signifie littéralement « ceux qui remplissent le sac » mais en contexte, il fait référence à ceux qui sont à l’origine de la corruption et de la dilapidation des biens du pays. L’expression est ici l’équivalent d’une accusa-tion adressée à ces personnes qualifiées de voleurs et de cor-rompus. À travers cet exemple, nous pensons que l’alternance codique est une stratégie qui permet d’exprimer une charge sémantique forte réalisée avec le vocable [3amarin] qui met l’ac-cent sur ceux qui s’enrichissent illégalement.
11.A NE RIEN COMPRENDRE ...RUPTURE AVEC LE SYSTEME EN PLACE ALORS QU' IL N'Y A PAS LONGTEMPS ELLE A DECLARE
87. Deux ministres: Amar GHOUL, Amara BENYOUNES et une personnalité politique : Amar SAIDANI.
QU'ELLE SOUTENAIT LE PROGRAMME DE ""KHMEJE JNANOU ""… C'EST HANOUN DOUBLE CANONS A BOULETS EN COTON… (http://www.libertealgerie.com/actualite/jenesuispascandidatepourinstaurerunétatsocialistelouisahanouneaskikda218192 -comment-206607 (SOURIMORTE 25-03-2014 12:12)
[khmej jenanou] est une expression qui répond à une autre expression [tab jenanou] utilisée pour désigner la même per-sonne avec un sens métonymique, à savoir le Président algérien actuel. En effet, [tab jenanou] a été proféré par le président lui-même lors d’un discours tenu dans la wilaya de Sétif en 2012, à l’occasion de la commémoration des massacres du 8 mai 194588. Le Président affirme que la mission de la famille révolutionnaire, dans laquelle il s’inclut, est finie et que le flambeau doit être passé aux jeunes : [jili tab djenanou, tab djenanou, tab djenanou] « ma génération arrive à terme ». Nous pensons que le sens de cette deuxième expression est en relation avec le sens de la pre-mière dans la mesure où le verbe [tab] en arabe renvoie en fran-çais au verbe mûrir au passé et que l’adjectif [khemej] signifie « infect » et « trop mûr ». L’expression khemej jenanou serait donc une dénomination donnée par le locuteur au président actuel. 12. USA, liberez-nous, SVP, de ces colonisateurs boukerchs qui nous colo-nisent depuis 62 et qui ont sucé et sucent tjrs tout le sang du peuple algérien ! (el-Khoumri, 18/03/2011)
Le thème des élections de 2014 en Algérie a suscité beaucoup de commentaires et les internautes émettent des critiques acerbes contre ceux qu’ils croient responsables de la situation actuelle du pays. Les [boukerch] dérivé de [kerch] qui signifie « ventre » en arabe est ici utilisé pour qualifier ceux qui ont volé des biens et détourné l’argent du pays. L’introduction de ce terme arabe par-ticipe de la volonté de s’exprimer comme le peuple, de livrer un
sens modelé par le contexte social actuel. En fait, le sujet choisi ainsi que le but de la communication favorisent cette alternance codique avec le but de nommer et de qualifier les colonisateurs de boukerch, ce qui renforce un sens négatif « nous colonisent, ont sucé » et une critique envers ceux qui sont visés par ce locuteur. 13. GALOU, il prend le peuple pour des imbeciles bessah kayen rabi, un homme malade sur le point de mourir s’accrochant au pouvoir allah yahdik va te reposer laisse l’algerie faire son chemin hamdouleh y a des... la suite il prend le peuple pour des imbeciles bessah kayen rabi « Mais Dieu existe », (nif watani,22.03.14, 23h04)
Faire appel à la sagesse collective est réalisé dans la langue de tous, à savoir l’arabe algérien. Le sens symbolique est mieux perçu et permet de véhiculer une forte charge sémantique. La phrase soulignée [besah kayen rabi] « mais Dieu existe », qui est un appel à Dieu à qui il est demandé vengeance et justice, ren-seigne sur l’expression de l’émotion individuelle du locuteur et sa volonté de façonner le pathos89de celui à qui il s’adresse.
L’emprunt à l’arabe standard : parler de la religion et de l’histoire
Nous avons constaté qu’au niveau de notre corpus, l’emprunt à l’arabe classique ou standard est réservé au paradigme religieux et au thème de l’histoire de l’Algérie comme le montrent les exemples ci-dessous. L’arabe classique est la langue officielle en Algérie, c’est la langue du Coran, de l’enseignement, de l’écri-ture qui a une fonction institutionnelle. L’arabe dialectal, dit aussi arabe algérien, est l’idiome de l’échange et de la commu-nication. Avec l’usage de ces deux variétés de l’arabe, la variété haute pour l’arabe classique et la variété basse pour l’arabe dia-lectal, il résulte une pratique diglossique.
14.Vive la 2ème république issue de gens intègres et honnêtes. tahia el
Djazair « vive l’Algérie ». (bccharly le 22.03.14, 21h57)
Cet exemple, à travers le slogan [tahya el jazair], veut mettre en scène le pathos du récepteur du message. L’interlocuteur s’iden-tifie donc à la langue arabe et partage l’effet voulu de cette alter-nance de code :
15. Dreyfus : Ouallah al adim… « Je jure par Dieu le Tout Puissant » si par malheur, ce traitre, arrive a tenir un metting a tizi-ouzou…(22 mars, 2014 à 18 h 21 min)
16. La continuité mafieuse : … Est-ce exagéré 4 million de signatures en 4 jours ? oui bien sûr que c’est un non sens qui a des antécédants comme celui d’une ENTV vomie par tout un peuple qui l’a divorcé BETHALAT depuis 25 ans…(EL-BAHDJA le 07.03.14, 13h22)
17.tous les moyens sont bons, pour devenir un monarque, c’est tres simple il faut, instauré l’insucurité, militarisé le pouvoir ; affamé et humilié le peu-ple ; et le résultat cent pour cent réussite ; mesieurs les militaires et leurs amis pensez ou moins a ceux qui sont mort pour ce beau pays ; ALLAH YAHDI-KOUM INCHALLAH « Que Dieu vous rende à la raison » (csad10, 24.03.14, 15h00)
Le locuteur choisit la langue du Coran pour jurer, exprimer un fait religieux et implorer Dieu en demandant sa grâce. [betalat] tiré de [talat], signifiant le chiffre 3, s’applique dans la religion au divorce irrévocable prononcé trois fois de suite. L’arabe classique est ici utilisé lorsqu’il est question de citer Dieu ainsi que pour les expressions appartenant à la religion [walah el 3adim] « jurer par Dieu le Puissant »], [allah yahdikoum inchallah] « que Dieu vous rende à la raison ». Le choix de la langue arabe porte une sym-bolique, celle de s’exprimer dans la langue du coran, du sacré. 18.C’ le pays al izza ou karama« la fierté et dignité » est la preuve c’est fin tragique. (Akila, 22. 03. 2014, 18 h 02).
Cet emprunt à l’arabe permet d’être fidèle à une formule figée fré-quemment utilisée dans les discours officiels pour qualifier
l’Algé-rie. Nous sommes dans la construction du stéréotype de l’État-Nation. En effet, cette phrase dite en arabe [el 3iza wa karama] « la fierté et la dignité » a été utilisée comme le slogan de la campagne électorale du président actuel lors de l’un de ses mandats. Bien évi-demment, l’emploi qu’on en fait ici est ironique et montre la contra-diction existant entre ce pays censé être celui de la fierté et de la dignité et son devenir tragique selon ce même locuteur.
19. Bravo le mouvement baraket. Je vous salut est vous en courage. J’ai de l’espoir Grace a vous Mille merci kassamen binazilate elle mahikat « nous jurons par les tempêtes dévastatrices abattues sur nous » (ABDEL13, 08.03.14, 08h44).
L’emploi d’un fragment appartenant à l’hymne national [kasa-men binazilat el mahiqat] « nous jurons par les tempêtes dévas-tatrices abattues sur nous » et pris tel quel en arabe standard participe à la mise en place d’une identité collective, un sens par-tagé du combat et de l’engagement envers un pays qui a vécu une histoire glorieuse considérée comme une fierté. Très sou-vent, l’histoire de l’Algérie est un sujet qui mobilise un éthos90 particulier qui conjugue fierté et détermination à préserver l’unité du pays, voire l’éthos du nationaliste algérien.
20. Les islamistes et la démocratie!Avec les islamiste il n’y a pas de démo-cratie, il y a la chariâa « loi islamique », « la kanoun la dostour kala allah kala arassoul » « ni loi, ni constitution, Allah a dit, le prophète a dit » (hadivan16le 24.03.14, 17h18)
[la qanun la doustour qal allah qal el rasoul] « ni loi, ni consti-tuions, Allah a dit, le prophète a dit » est une phrase qui a fonc-tionné dans le contexte de la décennie noire en Algérie, quand les islamistes, voulant prendre le pouvoir, ont tenté d’appliquer la chariâa, c’est-à-dire la loi islamique. L’emprunt à l’arabe
ren-90. « L’image de soi que le locuteur construit dans son discours pour exercer une influence sur son allocutaire », CHARAUDEAU, Patrick, MAINGUENEAU, Dominique, 2002, Dictionnaire de l’analyse du discours, Paris, Seuil, p.238.
force l’identité linguistique et participe ainsi à dessiner un éthos arabo-musulman (Attifi et Marccocia, 2008).
21- IR7ALOU MINFADLIKOUM LAQAD HARIMNA « Partez s’il
vous plait, nous sommes déchus » (alilapointele 07.03.14, 21h06)
Le terme [harimna] « nous sommes déchus »91apparaît dans le contexte de la révolution tunisienne de 2011 lorsqu’un Tunisien exprime sa satisfaction suite au déclin du régime de l’ancien Pré-sident Ben Ali. Dans notre exemple, le locuteur s’adresse aux gens du Pouvoir en les implorant de partir. Il utilise, en tant que porte-parole de toute sa communauté, le terme de [harimna] pour qua-lifier le degré de refus, de souffrance, de fatigue et d’indignation à l’égard de cette classe qui commande le pays. [harimna] qui ren-voie à un état de déchéance est un terme très fort qui traduit les affres d’une vieillesse tant physique que morale.
L’emprunt au kabyle : une mémoire et des valeurs partagées
22. Chassez Benflis de Batna, on chassera Si Himid de Tizi Puis me permettre cet aphorisme KABYLE agma ACHAWI «mon frère le Chaoui » ? M’kul
iguer iyatsajad assanan « chaque champ de blé laisse/possède une épine »
L’appel au kabyle peut être interprété comme une stratégie visant à exprimer la fraternité, ce qui renforce l’identité collec-tive. Ce locuteur kabyle s’adresse à un locuteur Chaoui en s’ex-primant en langue kabyle. Il est question d’un stéréotype de l’Algérie plurielle et unie où les différences linguistiques dispa-raissent face au sentiment de fraternité. C’est un appel que les Kabyles lancent aux Chaouis pour qu’ils les rejoignent dans leur combat identitaire92. Les Chaouis sont des Berbères que les
91. La vidéo montrant cet extrait peut être consultée à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=SkPVSZIVzXk
92. L’expression «agma achaoui» est connue, elle est même utilisée dans certaines chansons ka-byles. Les Kabyles citaient les Chaouis quand ils parlaient de l’union et de la fraternité dans le combat pour l’identité et la langue.
Kabyles considéraient comme militants de la cause berbère étant donné qu’ils étaient impliqués dans le mouvement contestataire notamment dans la chanson engagée. Le proverbe en kabyle à la fin de l’exemple résume le raisonnement de ce locuteur et le regard porté sur la réalité de son pays. Le sens de ce proverbe traduit l’ébullition dans laquelle l’Algérie a baigné avant, pen-dant et après les dernières élections présidentielles.
23. (…) MONSIEUR LE PRÉSIDENT DU CONSEIL CONSTITUTION-NEL, LE PEUPLE SE SOUVIENDRA A TOUJOURS QUE VOUS ÊTES UN ARGUEZ… (haussonvillersle 07.03.14, 17h48)
Arguez qui signifie « homme » en kabyle est un mot
embléma-tique, c’est le stéréotype de la virilité. Dit en kabyle à l’intérieur d’un énoncé rédigé en français, il a une charge sémantique très forte que la traduction ne rend pas.
24. il faudrait plutôt dire: « LE PÉTROLE ALGÉRIEN EST UN OBJECTIF IMPORTANT POUR LES USA » « anerez wala neknu » « même si on s’écrase, on ne se plie/s’incline pas ». (Par Anonymous).
Une phrase-slogan est introduite en kabyle pour exprimer un mot d’ordre. C’est un énoncé qui a alimenté les évènements du printemps berbère de 198093. Durant les évènements du prin-temps noir de 2001 dans la région de la Kabylie, ce slogan a été réutilisé et signifie la détermination des Kabyles à maintenir leurs revendications et résister aux répressions de l’État à la même époque.
Conclusion
Notre échantillon nous permet seulement une lecture qualitative des données observées en contexte et toute généralisation des résultats serait une entreprise risquée. Néanmoins, nous
consta-93. Il renvoie aux manifestations réclamant l’officialisation de la langue tamazight et la recon-naissance de l’identité de cette langue/culture en Algérie. Cet énoncé a également été utilisé par le chanteur kabyle Matoub Lounes dans l’une de ses chansons engagées.
tons que le plurilinguisme observé dans ces extraits de forums témoigne de la complexité des pratiques linguistiques et de la volonté de choisir la langue et le terme adéquats pour exprimer un sens connoté et forgé par le contexte et la mémoire collective. L’utilisation des différentes langues permet de fractionner les domaines de la réalité sociale et reflète la situation sociolinguis-tique de la société algérienne. Quand l’arabe algérien, en tant que langue commune à tous, essaye de maintenir l’identité lin-guistique avec la manifestation du préconstruit et des stéréo-types, le kabyle est surtout utilisé, dans notre cas, pour réaliser un effet perlocutoire avec mots-d’ordre et slogans. L’arabe clas-sique se réserve le droit de rappeler les principes et les préceptes de la religion. Sans vouloir faire correspondre tel domaine à telle langue,94nous voulons dire que les locuteurs s’expriment de façon à pouvoir construire leur éthos en fonction des termes choisis et de la langue également. La stratégie discursive avec l’utilisation d’une langue autre dans un énoncé traduit, aussi, le pathos que le locuteur façonne chez le destinataire. Ce pathos est modelé par l’imbrication de ces différentes langues qui ser-vent à renforcer le sens, toucher le locuteur, convaincre, inter-peller ou encore affirmer l’attachement à une langue particulière tout en montrant au passage les mutations que subit la commu-nauté algérienne actuelle.
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