LES AILES DU SALTIMBANQUE

Texte intégral

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LES AILES SALTIMBANQUE DU

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DANS LA MÊME COLLECTION

Aérospatiale

par Gérard Maoui

Le tour du monde en deux heures

texte de Jean-Pierre Lemesle iconographie de Spot Image

ATR, histoire d'un succès

par Gérard Maoui

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JEAN-LOUIS MONNET

LES AILES

DU

SALTIMBANQUE

Collection

« CIELS DU MONDE » dirigée par Gérard Maoui

le cherche midi éditeur

23, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris

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Édition originale

Tous droits réservés. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit - photographie, photocopie, microfilm, bande magnétique, disque ou autre - sans le consentement de l'éditeur ou du Centre français d'exploitation du droit de Copie est illicite et constitue une contrefaçon

sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

© le cherche midi éditeur, 1993

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À mes enfants

« Nul n'a le devoir de se laisser abuser par des images »

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1 LES RAPACES

Quand le cercueil paraît, la grande famille retient son souffle, et puise dans l'émotion d'une image douloureuse la force qui resserre les liens distendus par le quotidien et la sempiternelle course aux étoiles.

Six pilotes en grande tenue déposent, en gants blancs, leur lourde charge sur le catafalque avant de former une haie d'honneur livide.

Sur le drapeau national qui recouvre la bière, ultime symbole du sacrifice, trônent la casquette et la veste soigneusement pliée du disparu, la poitrine en attente de l'agrafe d'une médaille posthume.

Les généraux occupent le premier rang, celui où perle le chagrin de parents tant honorés d'avoir à leurs côtés le chef que leur enfant n'a pu devenir.

Derrière, les diverses délégations de militaires forment, pour certaines, le nombre indispensable à la grandeur du cérémonial, pour d'autres, le carré des amis venus pour un dernier adieu.

De part et d'autre de l'autel, participant à la tristesse des hommes, deux avions Mirage s'ob- servent dans un étrange face à face. Tout autour, des parachutes décorent les parois de ce hangar

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d'escadron devenu cathédrale par la seule pro- fondeur du silence qui suit le drame de toutes les collisions en vol.

L'office religieux, sobre et digne, laisse le temps à chacun de se livrer à quelques méditations, mêlées de souvenirs qui s'estompent naturelle- ment dès l'annonce de l'Ite missa est, quand la garde d'honneur transporte le cercueil sur le parvis pour la cérémonie militaire.

Les grands chefs prennent la parole et font l'éloge du pilote, toujours décrit dans ces circons- tances comme un meneur d'hommes trop tôt disparu, mais aux qualités humaines et profes- sionnelles reconnues de tous. Puis, quand vient l'heure de la remise de la décoration sur la veste pliée en quatre, la famille, impressionnée par cette distinction, éclate en sanglots.

Ce jour-là, les parents pleuraient sur un cercueil vide, car le corps de leur enfant gisait encore dans un cockpit au fond de la mer. Mais la médaille n'en avait pas eu moins d'effets...

Dieu qu'il est bon de mourir dans l'action au service des autres !

« Aux Morts ! »

Quand s'éteignent les dernières notes de la sonnerie, le cercueil est hissé sur un véhicule de transport de troupes qui s'éloigne, majestueux, sous le salut de ceux qui restent.

Les généraux adressent leurs condoléances et se retirent. Le cérémonial accompli, la famille re- prend son bien pour enterrer son petit au village.

Ainsi va la mort, aussi banale qu'une simple absence.

Ainsi va la vie du soldat, trouvant sa fin naturelle dans l'indifférence totale de ceux-là même qu'il était appelé à défendre.

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Dès que les rangs sont rompus, le parking et le hangar perdent leur caractère sacré. Les pilotes se retrouvent au gré de leurs affinités, allument une cigarette et se font raconter une dernière fois les circonstances de l'accident avant de repartir à bord de leurs appareils vers le calme et la sérénité de la vie familiale.

Un peu plus longtemps demeure le groupe des copains de promo venus par le train, ceux qui ne repartiront que le lendemain.

Chacun adopte un air faussement serein, ca- chant derrière ses Ray Ban l'humidité qui trouble le fond des yeux. Le parking est envahi de tris- tesse, mais aucun des pilotes ne veut s'attendrir.

Ils ont tous la force de la jeunesse et la dureté d'un cœur rompu à toutes les contraintes, rêvant en- core aux mythes et aux légendes dont l'histoire des hommes se montre si friande.

Ils se sont forgés une âme qu'ils disent opéra- tionnelle, une carapace hermétique derrière la- quelle s'entassent pêle-mêle toutes les émotions nuisibles à la hargne du vainqueur. Car se laisser aller à un excès de tendresse serait manifestement une faiblesse indigne des grands héros de la Chasse...

Mais la lutte intérieure est terrible, trop inégale pour qu'une jeunesse si pure ne succombe pas à une réaction outrancière, peut-être naturelle dans un métier où la vie se pilote souvent aux limites.

- On dégage, ce soir? lance François, le meilleur ami de Pierre, le disparu.

Un signe de tête affirmatif, un okay, quelques mains levées lui répondent. D'autres ne se sentent pas libres de le suivre. Le parking se vide, le noyau dur se met en piste pour la fête macabre, scanda-

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leuse, disparate, débauche d'alcool et de sexe, nuit de tous les cynismes et de tous les excès.

On appelle les copines, on en racole d'autres.

Le critère de sélection ne se fait pas au niveau de l'intelligence, car il n'y a rien à comprendre.

L'heure n'est pas à la philosophie mais à la fureur de vivre, aveugle comme toutes les fureurs.

La table est dressée pour treize couverts. Six garçons et six filles, présidés par une casquette de lieutenant posée sur une assiette blanche.

Meneur de jeu, François fait remplir les verres, se lève, et porte un toast.

- Mes amis, avant de commencer notre repas, j'aimerais saluer la mémoire de Pierre, dont le corps fait actuellement les délices des crabes et des poissons. En hommage à la trace indélébile qu'il a laissée dans nos cœurs, permettez-moi de vous inviter à lui dédier l' Escadrille des Rapaces.

Les autres se lèvent à leur tour, et entonnent la chanson de tradition des officiers de l'École de l'Air:

COUPLET 1 :

Dans l'escadrille des Rapaces Le plus vieux a vingt-quatre ans Le plus jeune sort de classe Capitaine y a plus d'enfants.

Camarades vivons en joie Si nous mourons c'est au volant Pour serre-tête un bas de soie Capitaine y a plus d'enfants.

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REFRAIN:

Buvons frais sans nous faire de bile Qu'on nous prépare un beau cercueil Toutes les femmes de la ville Demain seront peut-être en deuil.

Buvons en attendant la tuile Pour une marraine y a cent filleuls S'attendrir est bien inutile Partout nous trouvons bon accueil Notre moteur a son plein d'huile Et nous faisons l'amour à l'œil (bis).

COUPLET 2:

Le Rapace dans sa carlingue Rit au ciel de toutes ses dents Rit aux femmes, rit à la bringue Capitaine y a plus d'enfants.

Les verres il les descend en vrille L'ennemi en flammes souvent Mais toujours en looping les filles Capitaine y a plus d'enfants.

À l'issue du dernier couplet, tout le monde se rassied. Les filles se regardent, médusées. Devant leur air ahuri, François se lève à nouveau et leur dit avec douceur : - Vous n'avez pas l'air d'avoir compris grand- chose, les filles, mais ce n'est pas grave, vous découvrez simplement les traditions des pilotes de chasse... Après cette merveilleuse chanson, je vous invite au non moins célèbre peel off.. Ne me regardez pas comme ça et n'ayez crainte, ce n'est pas un strip-tease que je vous demande ! C'est le

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pot de la Chasse, le toast traditionnel des pilotes de combat. Vous allez vous mettre debout, pren- dre votre verre de la main gauche, et répéter chaque phrase après moi :

Le verre dans la main gauche La main droite sur le cœur

- Allez, répétez plus fort ! s'exclame François.

Intimidées dans un premier temps, les filles se dérident et hurlent de bon cœur.

Le verre dans la main gauche La main droite sur le cœur

Puis, montrant successivement chaque doigt de sa main gauche autour du verre, François pour- suit :

Le pouce pour le couvercle L'index pour la détente Le majeur pour ces dames L'annulaire pour tenir le verre Le petit doigt pour la distinction À nos femmes

À nos chevaux À nos avions

À ceux qui les montent À ceux qui les descendent À Pierre

Et à la Chasse... Bordel !!!

Après avoir répété chaque phrase, tout le monde vide son verre d'un trait, au final, tandis que résonne encore l'écho du dernier mot.

Le toast porté dans la plus pure tradition héritée des escadrilles de la Grande Guerre, la nuit de folie peut commencer...

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Ce samedi soir fut torride d'enivrements et de trivialités. Mais l'acharnement de ces jeunes gens à vouloir oublier leur détresse dans une jupe troussée faisait pitié, tant leurs provocations cyniques n'étaient qu'exutoires à une révolte angoissée.

Dans cette atmosphère, même au paroxysme de l'orgie, une douleur latente chasse toute sensation de volupté, aggravant cette tragique décadence où le guerrier tue peu à peu ce qui lui reste d'huma- nité.

Terrible perception du sentiment qui peut conduire à massacrer l'ennemi désarmé ou inno- cent pour venger l'être cher, ou à la torture pour protéger la Juste Cause ! L'homme est d'une âme si fragile qu'il n'est ni révoltant, ni débile d'imagi- ner les plus sensibles, les plus pacifistes ou les moins violents se livrer aux meurtres les plus sordides et commettre les pires exactions. Car personne ne se bat jamais pour une cause qu'il juge injuste, tout est dans le verbe et la mise en condition psychologique...

Dans la lueur glauque du petit matin, enjam- bant des corps dénudés avachis parmi les cada- vres de bouteilles, François s'approche de la fenêtre pour voir le soleil se lever, et pour satis- faire un besoin d'air pur et de fraîcheur. Mais tout n'est que crachin, tristesse et dégoût d'une ven- geance inaccomplie. Devant tant d'impuissance, ivre d'alcool et de fatigue, il s'effondre et pleure à chaudes larmes son ami perdu.

Il n'est point de soleil levant pour ces âmes dont la fraîcheur s'est fanée en l'espace d'une nuit, par simple envie de vivre, sans comprendre qu'il n'est

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point d'injustice de la mort pas plus qu'il n'en est de la naissance. Le refus de l'homme face au prétendu scandale de la mort procède seulement de celui qui confond la vie et son but, car c'est en lui que règne l'injustice, née de sa propre igno- rance.

À l'issue du week-end, François reprend, avec une solide gueule de bois, le chemin de l'escadron où l'accident fait désormais partie d'une histoire inscrite dans le Journal des Marches et Opéra- tions, document qui finira un jour dans une armoire au service des archives. Les plaquettes nominatives de Pierre ont été effacées, son ar- moire vidée, son indicatif gommé de la liste des pilotes. Il n'y a plus trace visible de cet homme, mais chaque recoin résonne encore de son pas- sage.

Comme d'habitude, et comme le fait naturel- lement chaque pilote tous les matins, François pénètre dans la salle d'opérations et jette un coup d'œil sur le tableau d'ordres de vol. Au pro- gramme du jour, il doit diriger une mission de combat à basse altitude, en mer, contre deux Phantom américains.

Deux Mirage contre deux Phantom... Les constructeurs d'avions ont toujours eu le sens de l'image cocasse pour les noms de code qui offrent ainsi des comptes rendus surréalistes : un Phan- tom s'écrase sur un château en Écosse... Un Mirage, au détour d'un virage, tombe sur une voiture de peinture... Un Eagle explose en vol, la plume gauche s'abat sur le toit d'une maison d'édition... Deux Vautour anéantis par un Mys- tère, les autorités mènent l'enquête... Un Faucon est abattu par un Crotale, trois Tornade s'enrou- lent en combat contre deux Rafale...

La nature semble être l'arme absolue...

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François sourit à cette élucubration, mais cha- que battement de son cœur rappelle à sa tête les excès du week-end. Mal à l'aise, et trop fatigué pour voler efficacement en toute sécurité, il se décide à en référer au commandant d'escadron, bien qu'il soit mal vu de refuser une mission de combat, si valorisante quand il s'agit d'affronter les représentants de l'armée qu'on dit être la plus performante au monde. L'accueil est plutôt froid : - Quand on fait la bringue, Lieutenant, on en assume les conséquences. Comme vous devez le savoir, vous venez de lire ce qu'on appelle un tableau d'ordres de vol, dit-il en insistant sur le mot « ordres ». Et, poursuivant après un léger silence :

- Votre devoir étant d'obéir aux ordres, je pense que les choses sont claires, que vous avez compris, et que la discussion ne s'impose pas.

C'est à vous qu'il revient d'assumer la responsabi- lité de vos actes, vous pouvez disposer.

- Mais, mon commandant...

- Ça suffit, lieutenant, coupe le chef qui connaissait la difficulté à repartir en vol après la mort d'un ami, il FAUT vous mettre en l'air !

François se raidit, rectifie la position en cla- quant des talons, et, d'un demi-tour réglemen- taire, se dirige vers la sortie. Au moment où il met la main sur la poignée de la porte, le patron l'interpelle :

- Lieutenant, n'oubliez jamais ce que disait un de nos grands chefs : "Quand les talons claquent, la tête se vide !" Allez, réfléchissez-y, et bon vol ! En refermant la porte, François crut voir l'es- quisse d'un sourire sur les lèvres de son supérieur.

Il partit enfiler sa combinaison de vol et son

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Ancien leader de la prestigieuse « Patrouille de France » et lieutenant-colonel d'aviation, Jean-Louis Monnet a pratiqué un métier d'exception où la vie se pilote parfois aux limites, et dans lequel l'action et la méditation ne peuvent être dissociées.

Aux histoires vécues de ce livre passionnnant se mêlent réflexions, impressions et sentiments.

Ainsi, malgré sa méfiance des systèmes politiques, affirmant sa foi en l'homme, l'auteur transmet les ailes du saltimbanque comme un message d'espoir et de sagesse.

Né en 1950, pilote de chasse, chevalier de l'Ordre national du Mérite et médaillé de l'Aéronautique, l'auteur décide d'interrompre sa carrière militaire à l'âge de 36 ans.

En 1988, il publie avec succès un premier récit intitulé Le Baiser de la mort, celui qui donne un sens à la vie. Puis il oriente ses nouvelles activités professionnelles vers la promotion de l'action et de la création, dans ce domaine prodigieux de l'aviation qui réunit l'être, l'espace et le temps.

COLLECTION

« CIELS DU MONDE »

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