POUR CITER CET ARTICLE, UTILISER L’INFORMATION SUIVANTE :
Olson, Sherry et Jean-Claude Robert (2001). «Morphologie de la paroisse urbaine» dans Serge
Courville et Normand Séguin (dir.), La paroisse. Québec: Les Presses de l'Université Laval (coll.
«Atlas historique du Québec»). [En ligne]:
https://atlas.cieq.ca/la-paroisse/morphologie-de-la-paroisse-urbaine.pdf
Tous droits réservés. Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ) Dépôt légal (Québec et Canada), 2001.
ISBN 2-7637-7818-6
Par Sherry Olson et Jean-Claude Robert
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M
orphologie de la paroisse urbaine
Ce texte vise à répondre à deux questions : dans quelle mesure la morphologie d’une paroisse de grande ville est-elle comparable à celle d’une paroisse rurale ? Quelles en sont les différences les plus signifi-catives ? La taille de la population et sa densité élevée affectent l’organisation paroissiale et, dans le cas de Montréal, la rapidité de la croissance et son caractère saccadé amènent, au moment de la Confédération, un processus de fragmentation des unités paroissiales remarquable : en moins de vingt-cinq ans, le nombre de paroisses à l’intérieur du territoire passe d’une seule à plus de vingt. Le processus ardu de démem-brement de la paroisse mère de Notre-Dame de Montréal est décrit dans le texte Jean-Claude Robert, avec son cortège de répercussions politiques et reli-gieuses.
La paroisse ouvrière de Saint-Pierre-Apôtre, isolée dans l’est de la ville, constitue une illustration de cette recristallisation des paroisses à échelle plus petite. Comme le tiers des paroisses de la métropole actuelle, le quartier est le produit d’une croissance urbaine rapide durant la seconde moitié du xixe siècle
et son armature se met en place en quelques années. Plus au nord, la paroisse de l’Immaculée-Conception est formée lors d’une phase de fragmentation ulté-rieure. Les autorités épiscopales sont sensibles à l’im-portance de l’encadrement pastoral (voir Raymond Brodeur et Brigitte Caulier) et, face à l’augmentation des densités urbaines, soit par extension du tissu urbain, soit par concentration résidentielle, lors de l’introduction massive des habitations de style triplex, les paroisses urbaines se subdivisent à coups répétés jusqu’à la fin des années 1950, marquant des arrêts au moment des grandes crises financières de 1873, 1893 ou 1929, transformant les anciennes paroisses rurales en paroisses de banlieue, marginalisant les vieilles paroisses du centre qui s’anémient faute de résidants. La présence protestante est une composante essen-tielle du paysage religieux montréalais, avec ses propres formes de vie communautaire et ses rapports avec la ville catholique. Le territoire de Pointe-Saint-Charles, en plein milieu industriel et ouvrier, nous servira d’exemple de paysage religieux composite.
LE MARQUAGE RELIGIEUX DE LA VILLE
La morphologie propose une représentation parfois réelle, parfois idéale, des relations sociales. Saint-Pierre possède les mêmes éléments que la paroisse rurale, mais à une échelle différente : visibilité de l’église dans le paysage avec sa tour et ses flèches, belle symétrie de sa façade gothique et ensemble de bâti-ments logeant diverses institutions, dont la taille et la facture se démarquent avec élégance des résidences
des paroissiens. Comme dans beaucoup de paroisses voisines, un propriétaire intéressé au développement foncier a fait don du terrain pour l’église en 1848, escomptant la hausse des valeurs. La création de cette paroisse figurait dans la stratégie globale de l’évêque Bourget, mais il a dû composer avec les intérêts des notables, l’implantation à Montréal des Oblats et la résistance des Sulpiciens qui a retardé d’un
demi-1961 1956 1951 1946 1941 1936 1931 1926 1921 1916 1911 1906 1901 1896 1891 1886 1881 1876 1871 1866
Une érection de paroisse =
FIGURE 1
Érections de paroisses, diocèse de Montréal, 1866-1963
Source : Document préparé par les Archives de la chancellerie de l’archevêché de Montréal : « Liste des paroisses du diocèse de Montréal par ordre d’érection canonique ».
Commentaire : Il s’agit de l’ensemble des paroisses du diocèse actuel, mais elles sont en majorité urbaines et l’histogramme donne une bonne idée du mouvement, soulignant les changements de rythme de l’urbanisation au début du siècle et après la Seconde Guerre mondiale.
siècle l’octroi du statut canonique (voir le texte de Lucia Ferretti).
Malgré ces contraintes, Saint-Pierre acquiert rapidement les éléments du paysage paroissial. Un an après la fondation, une chapelle couverte occupe le sous-sol et en cinq ans l’église de pierre est sortie de terre, dressant son élégante façade. En 1887, les élé-ments sont en place : clocher, sacristie, presbytère, écoles et couvents. Le choix de la pierre, correspon-dant aux prétentions et au caractère concret des aspi-rations des bourgeois, crée l’unité du complexe insti-tutionnel dont l’échelle et la cohésion en font véritablement le centre du quartier intégré dans le tissu urbain et sa grille orthogonale des rues, la hau-teur uniforme des trois étages et des toits mansardés enhardis de généreuses corniches. La paroisse rurale, avec ses exploitations de 90 arpents et ses maisons villageoises construites sur les lots d’un quart d’ar-pent, contraste vivement avec la paroisse urbaine, dont les maisons contiguës s’agglutinent autour de l’église, séparées les unes des autres par un simple
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LepaysageetL’organisation
mur coupe-feu, occupant chacune un lot exigu d’en-viron 11 mètres sur 22. Le complexe de Saint-Pierre est remarquable par l’harmonie de ses proportions et de ses matériaux. Il représente un style vernaculaire paroissial élégant, présent dans la plupart des quar-tiers antérieurs à la Première Guerre mondiale et qui persiste jusqu’aux années 1960.
L’érection canonique de 1900 libère les Saint-Pierrais de la tutelle des pasteurs de Sainte-Brigide. En une génération, le complexe paroissial se dote de couvents de religieuses et de résidences de frères enseignants, on construit des galeries aux étages des bâtiments où les prêtres font la lecture quotidienne de leur bréviaire et divers passages couverts per-mettent de passer d’un édifice à l’autre. Le complexe couvre maintenant un îlot complet et les nouvelles constructions mordent sur deux autres, à l’est et à l’ouest. Malgré le fait que l’église ne soit pas située sur une place publique, comme dans le cas de Saint-Enfant-Jésus-du-Mile-End ou sur une rue commer-çante, sa vie communautaire est en symbiose avec la rue Sainte-Catherine, artère commerciale principale, où se retrouvent les boutiques du confiseur et du marchand de cigares, le salon funéraire et le fleuriste, le quincaillier et les bouchers, qui furent les premiers bienfaiteurs de la paroisse. Dans Saint-Pierre, comme dans les bourgs et villages, les familles de notables
s’installent sur la rue de l’église. Au xxe siècle, une
caisse populaire s’ajoute, la cour de récréation de l’école est pavée et clôturée et le presbytère est doté de garages.
Bien que les paroissiens de Saint-Pierre soient originaires de la campagne, nous ne pouvons conclure que la paroisse rurale ait été le modèle de la paroisse urbaine. Les deux viennent plutôt d’une matrice commune, chrétienne et catholique. Au
xixe siècle, c’est le modèle romain qui l’emporte, pour
préciser les formes des édifices, leurs fonctions et leurs relations. Le souci de l’ordre social transparaît à travers la conjonction église-école, la sobriété de la Maîtrise, les distinctions de genre qui déterminent les écoles, les résidences et même les entrées de ces édi-fices. Les prêtres sont imprégnés de culture urbaine, formés souvent dans des séminaires de ville ; de plus, les structures mêmes de l’Église catholique portent l’empreinte de la ville, de la nécessaire centralité, sacralisée dans Rome. Stimulés par la proximité, le nombre et la rivalité des paroisses, ils cherchent des architectes d’expérience du côté de New York ou Dublin, et leur demandent de s’inspirer de modèles parisiens, londoniens, romains, new-yorkais et bos-tonnais1. Plus tard au xixe siècle, les paroisses rurales
et urbaines emprunteront des éléments des unes et des autres. À la campagne, on copie des détails archi-tecturaux des paroisses de Notre-Dame et de Saint-Pierre. Le presbytère rural adopte le toit plat man-sardé, tandis qu’en ville les curés optent pour la véranda rurale2. L’évêque intervient pour limiter la
compétition et la mobilisation des ressources, si bien que les fabriques rurales et urbaines font souvent appel aux mêmes architectes et artisans. Les évêques
vueÀvold’oiseauduComplexeparoissialde l’immaCulée-ConCeptionÀ montréalen
1931. lafaçadedel’églisedonnesurl’avenue papineau, tandisqueCellesdusCholasti
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Bordeaux. leCentredeloisirsseraConstruitÀCôtédel’église, surlarue papineau
etestinauguréen 1951.
imposent aussi leurs idées ; ainsi Mgr Bourget s’assure
que presque toutes les paroisses de son diocèse soient dotées d’une grande statue du Sacré-Cœur aux bras largement ouverts vers les passants.
La paroisse de L’Immaculée-Conception, érigée en 1875 sous le vocable de Saint-Grégoire-le-Thaumaturge et confiée aux Jésuites, reflète égale-ment le modèle urbain. Comme pour Saint-Pierre, les paroissiens, l’espace d’une génération, s’adresseront au Très-Haut depuis un sous-sol. Au bout de vingt ans, l’église sortit de terre et son clocher atteint 64 mètres (206 pieds). L’édifice fut le premier temple éclairé à l’électricité au Canada. La présence du scho-lasticat jésuite, une des conditions posées pour que la communauté accepte la desserte, crée une masse imposante dans le paysage : outre l’église et le
presby-tère, un vaste édifice de quatre étages couvre tout un îlot urbain, le long de la rue Rachel, tandis que l’an-cien sous-sol devient salle paroissiale, surmontée d’une grande chapelle secondaire pour le scholasticat et de l’inévitable statue du Sacré-Cœur. Des bâti-ments annexes logeant bureaux, imprimerie, atelier de reliure et bibliothèque paroissiale complètent l’en-semble. Ici logeaient dans les années 1920 et 1930
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densitéduBâtiurBaindanslaparoissede l’immaCulée-ConCeption.
La densité est élevée dans la paroisse de L’Immaculée-Conception, comme le montre le plan du quadrilatère Papineau-Rachel-de Lorimier-Gauthier. À noter les logements plus spacieux sur Papineau que sur les rues intérieures, qui correspondaient à des catégories professionnelles différentes. Le paysage social est ainsi marqué par une certaine diversité qui se réduira durant les années 1950-1960, alors que les paroissiens plus aisés se déplaceront vers de nouvelles paroisses éloignées du centre.
l’École sociale populaire et dans les années 1940 la Ligue missionnaire des étudiants. En 1910, sa caisse populaire, première de la ville, fut créée. Durant les années 1950, la paroisse se dotera d’installations spor-tives exemplaires qui deviennent rapidement le modèle du centre de loisir pour l’encadrement des jeunes. Le paysage de la paroisse se complète par des institutions scolaires qui ne sont pas contiguës à l’en-clos paroissial, sauf pour le couvent Mont-Royal, pour les filles. Il y avait deux autres écoles élémen-taires, ainsi que l’école secondaire Le Plateau, érigée dans le parc La Fontaine. Les services plus spécifiques sont situés à côté de l’église paroissiale. Ainsi, le salon funéraire fait face à l’église, presque à côté de la Goutte de lait et non loin de la caisse populaire. Les cabinets de médecins et de dentistes se retrouvent dans les grands logements de l’avenue Papineau.
Chaque paroisse contribuait à l’environnement sonore. Toutes les paroisses rivalisaient dans le choix de leurs cloches et de leurs grandes orgues. Saint-Pierre-Apôtre et L’Immaculée-Conception ne font pas exception et sont renommées pour leur acous-tique. À la ville comme à la campagne, les cloches rythment la vie de tous les jours, fêtes religieuses, les baptêmes, les mariages et les enterrements. À la ville, les cloches de la paroisse mère soulignent les funé-railles d’État comme celles de D’Arcy McGee et George-Étienne Cartier ; toutefois, les paroissiens n’ont pas tous les moyens de faire sonner les cloches pour marquer leurs joies et leurs peines familiales.
LE PAYSAGE INTÉRIEUR
Malgré les contraintes ecclésiales régissant l’emplace-ment de l’autel, de la chaire et des fonts baptismaux, l’église de chaque paroisse se distingue par son amé-nagement. C’est un processus plus lent et plus compo-site que pour l’extérieur, élaboré au gré des pasteurs, des bienfaiteurs et des artistes. À Saint-Pierre-Apôtre, l’architecte Victor Bourgeau, le sculpteur identifié par ses seules initiales « J.G. », les facteurs Warren et Casavant, à L’Immaculée-Conception, les électriciens, ailleurs les statuaires italiens et les donateurs de vitraux, contribuent à faire rendre tribut à la gloire de Dieu la pierre, le bois, le marbre, la lumière, créant ainsi un environnement familier, propice à la prière et aux émotions religieuses. La liturgie, avec ses change-ments de vêtechange-ments, d’éclairage, de décoration et de musique, rythme l’année et envahit périodiquement la rue. Entre la bénédiction de la première pierre et la consécration de l’église, on installe le chemin de croix pour guider chaque année les fidèles qui revivent les grands moments d’espoir et de douleur. La veille de Noël 1849, lorsque l’évêque, revenant sur une inter-diction remontant au xviiie siècle pour cause de
désordres publics, permet une messe de minuit à Saint-Pierre, les paroissiens mettent une chandelle à leurs fenêtres et marchent silencieusement en proces-sion vers leur église temporaire. Un siècle et demi plus
tard, les décorations de Noël sont beaucoup plus visibles et criardes dans les rues, mais l’église installe une crèche qui permet aux fidèles de voir un paysage d’étable, d’étoiles, de rois mages et de bergers. Variant selon les saisons, le décor de l’église propose un cer-tain dépaysement, préparant les fidèles à se resituer sur le plan spirituel.
Dans une ville marquée par les extrêmes de richesse et de pauvreté, les distinctions sociales se retrouvent aussi à l’église. L’encan annuel des bancs permettait aux notables de s’assurer une place de choix. À Saint-Pierre, les bouchers, à Notre-Dame, les marchands de fourrures et les hommes de loi ; à Saint-Patrick les aubergistes et à Christ Church, les banquiers, le gouverneur général et le commandant de la garnison. Dans l’église de Granville, sur l’Ou-taouais, une galerie discrète permettait aux cageux d’assister aux offices et soulignait leur contribution à la construction. À Notre-Dame, les décisions sur la taille de l’église et l’aménagement intérieur furent également prises en fonction des revenus escomptés des bancs et de la nécessité de prévoir un jubé gratuit pour les pauvres de la paroisse3. Les marguilliers qui
prirent cette décision, groupe bien nanti et sociale-ment cohérent, assistaient à l’office dans le banc d’œuvre, identifié par ses chandeliers, et avaient un autel attitré, privilèges qu’ils perdront durant les années 1870. Un siècle plus tard, la configuration des lieux a changé avec la nouvelle disposition de l’autel qui place le célébrant face aux fidèles et, de plus en plus, les femmes prennent place au lutrin.
LA PRÉSENCE PROTESTANTE
Le paysage religieux montréalais est marqué par une grande faille entre catholiques et protestants, toujours très vif au xixe siècle où l’on ne parle pas encore de
« frères séparés », mais au mieux de croyants encore dans l’« erreur » ou la « superstition ». Bien que ce clivage se retrouve aussi dans de petites villes comme Buckingham et Shawinigan, et en balise l’espace public, Montréal est le point de contact principal entre les deux et la présence protestante joue le rôle d’un aiguillon qui force les catholiques à définir leur identité sociale. À une époque où les institutions socioculturelles portent la marque indélébile de la religion, il était forcé que l’effet sur le paysage urbain en soit visible.
Les rivalités s’expriment dans la monumentalité des églises et la hauteur des clochers pour marquer la territorialité urbaine. Ce marquage est à son tour médiatisé par des préférences architecturales qui laissent bientôt place à une interpénétration des styles4 . Ainsi, au départ, les anglicans préfèrent le
style georgien, tandis que presbytériens et baptistes, plus proches de leurs origines étatsuniennes, choi-sissent le néo-classique. Au moment de la reconstruc-tion de la cathédrale anglicane Christ Church, entre 1859 et 1867, un groupe d’étude de Cambridge
pro-101
pose un nouveau canon, imposant un matériau noble, la pierre, et une préférence pour l’architecture du quatorzième siècle, les arcs Tudor et les vitraux. D’autres confessions protestantes adoptent aussi le néo-gothique, tandis que les catholiques sont influen-cés par les modèles renaissance, baroque et byzantin que leur offrait la très catholique Rome.
Les limites de la paroisse de Christ Church, encore qualifiée d’église paroissiale anglaise durant les années 1820, sont calquées sur celles de la paroisse catholique de Notre-Dame et la demande des Irlandais pour la construction de Saint-Patrick parti-cipe de la même logique de partage territorial. Ce sont les trois étoiles de la couronne civique montréa-laise. Toutefois, les protestants non conformistes (principalement presbytériens, méthodistes et bap-tistes), qui se livrent à des combats théologiques entre eux, éprouvent le besoin de marquer leur existence dans la pierre. Ainsi, vers le milieu du siècle, chaque dénomination réformée s’est bâtie un temple pour affirmer sa légitimité et sa singularité par un clocher bien visible et des cloches bien audibles.
Vers la fin des années 1860, les églises protes-tantes subissent la même pression que les catholiques pour l’encadrement des fidèles et la desserte des ban-lieues pour le service divin et l’école dominicale. Tandis que, chez les catholiques, ce processus a entraîné une fission de l’immense paroisse, pour les protestants, il amène plutôt des échanges de lieux de culte et de bâtiments. Une communauté en pleine expansion peut très bien choisir de céder ses installa-tions à une autre, plus petite ou plus pauvre, pour installer une église plus vaste dans un quartier « plus commode » ou « plus élégant ». Chacune des confes-sions met sur pied une « Church Extension Society », analogue à la Congrégation romaine pour la propa-gation de la Foi, dont la mission est de financer la construction d’églises dans les quartiers plus récents ou plus pauvres. Si des paroisses rurales comme Vaudreuil conservent leur église très lumineuse, l’au-tel blanc recouvert de nappes de denl’au-telle, les bancs peints en blanc avec leur main-courante en merisier, la poussée de construction des années 1850-1900, diffuse un nouveau type d’église, au style victorien caractérisé : sombre, feutrée et à l’atmosphère théâ-trale. Héritage d’un certain nationalisme, d’abord impérial puis pancanandien, beaucoup d’églises pro-testantes déploient l’Union Jack et l’unifolié, les dra-peaux et insignes régimentaires des troupes régulières ou de la milice qui y avaient leur service. L’émulation entre les confessions produit parfois des résultats assez homogènes comme en particulier dans le
Square Mile, aire bornée par la rue Hutchison,
l’ave-nue des Pins, la rue Atwater et le boulevard René-Lévesque, où logeait la grande bourgeoisie montréa-laise, ou dans les municipalités de Westmount et Mont-Royal. Les églises protestantes, de traditions
différentes, y ont en effet un « air de famille canadien-anglais ».
L’enseignement public étant confessionnel, les protestants ont dû travailler à gommer leurs diffé-rends théologiques et s’entendre sur l’emplacement des écoles. Mais l’architecture scolaire, contrôlée chez les protestants comme chez les catholiques par le bureau central de la commission scolaire, permet de marquer les différences entre les deux. Toutefois, cer-tains traits sont communs : plan type avec deux entrées symétriques, l’une pour les filles et l’autre pour les garçons, d’immenses corridors et cages d’es-calier kafkaïens, et une disposition des classes qui ren-force l’autorité5. Les institutions secondaires sont en
général plus soignées, plus monumentales aussi, mais la comparaison doit tenir compte d’une différence car les catholiques ont confié ce niveau jusqu’en 1929, et même au-delà, aux collèges classiques privés, relevant chacun d’un diocèse ou d’une communauté. La place de la religion et ses symboles traversent l’histoire de l’éducation comme le rappelle la récente controverse au moment de la transformation des commissions scolaires confessionnelles en commissions linguis-tiques (1998).
LA TRANSFORMATION DU PAYSAGE URBAIN
Le diocèse de Montréal est dorénavant essentiellement urbain et le tiers de ses paroisses ont été construites dans les municipalités de banlieue durant les années 1950 et 1960. Dans la banlieue, l’ensemble paroissial, en dépit de sa centralité, ne joue pas le même rôle structurant que dans les vieux quartiers urbains ou dans les villages à cause de la quasi-exclusivité des fonctions résidentielles. Par ailleurs, sur l’île Jésus, la municipalité de Laval a cherché à faire disparaître toute césure entre les quatorze anciens noyaux villa-geois et paroissiaux, en orientant le développement résidentiel interstitiel. La vieille paroisse de Sainte-Rose, qui a focalisé pendant deux siècles une paroisse rurale, apparaît maintenant comme un vestige isolé, entouré d’une modernité aussi agressive que pressée.
Dans la ville, tout près du Stade olympique, l’église de Saint-Jean-Baptiste-de-La-Salle, construite durant les années 1960, répond aux nouveaux canons de Vatican II : abandon de la monumentalité au profit d’un plan carré, des lignes courbes, une silhouette et une tour plus discrètes, plus propices à susciter le recueillement, la prière et la participation liturgique d’une communauté chrétienne6.
Au xixe siècle, les religions chrétiennes tentent
d’imposer leur empreinte sur la ville par leur monu-mentalité, un peu comme l’avait fait naguère l’Église catholique pour convertir la Gaule et l’Hibernie, en installant chapelles et abbayes aux endroits straté-giques et en donnant une nouvelle identité chrétienne aux sources et aux ruisseaux des païens. Le paysage
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LepaysageetL’organisation
urbain, en constante mutation, devait lui aussi être constamment réapproprié par les forces du sacré. Les photographies anciennes de la ville montrent l’ubi-quité des tours de Notre-Dame et du clocher de Saint-Patrick, tous deux marquant le paysage et visibles depuis la terrasse de la rue Sherbrooke, le fleuve ou le bas de la ville. Mais l’expansion rapide du capitalisme fait basculer l’équilibre en faveur de l’es-pace séculier, avec ses bâtiments de plus en plus imposants, qu’il s’agisse des banques, des sièges sociaux, des grandes gares, ou des formes nouvelles tels le gazomètre et les silos à grains. La nouvelle monumentalité capitaliste et civique éclipse peu à peu la monumentalité chrétienne des années 1840-1860. De nos jours, l’édifice de la Banque Nationale est deux fois plus haut que la grande façade de Notre-Dame. Dès 1926, l’église Saint James Methodist, construite sur la rue Sainte-Catherine, choisit de créer des espaces commerciaux sur sa façade néogo-thique, masquée désormais par une série de bou-tiques.
La cathédrale anglicane, construite dans un champ au début des années 1860, est maintenant flanquée d’un gratte-ciel, dont la façade reflète la sil-houette, et a transformé son sous-sol en galerie mar-chande occupant deux étages. Sur le square Dominion, la cathédrale Marie-Reine-du-Monde et l’église de la paroisse anglicane Saint George, appa-raissent un peu comme des constructions jouets se mirant dans les murs de verre des tours voisines.
L’église de Saint-Pierre-Apôtre, pourtant éloi-gnée du centre des affaires, est maintenant écrasée par la tour de Radio-Canada et le pont Jacques-Cartier. Toujours active et dirigée par les Oblats, son ensemble institutionnel s’est réduit à un seul îlot, dans un envi-ronnement de petites entreprises et de stationne-ments, en marge d’un quasi-désert urbain. Saint-Pierre, construit pour urbaniser les ruraux, se retrouve dans une section de la ville en décrépitude, rongée de l’intérieur, perdant ses habitants au profit de la banlieue plus campagnarde. Les édifices conçus pour la jeunesse sont transformés en refuges pour vieux. Le noyau de Saint-Pierre est ainsi devenu un symbole de ténacité et de rassemblement, de pont entre générations. Le contraste est plus frappant
aujourd’hui qu’au xixe siècle, entre l’opulence
déployée pour la gloire de Dieu et la pauvreté des paroissiens. Le vide du paysage, la vulgarité commer-ciale reflètent un peu la même misère spirituelle qui avait stimulé le zèle des Oblats devant les auberges des années 1840. Au lendemain du verglas de 1998, debout sous la splendeur des voûtes, et devant le pay-sage éblouissant de la crèche, le curé disait à sa petite communauté que « la qualité de notre solidarité est la somme des qualités de nos solitudes ». La paroisse de L’Immaculée-Conception a vu disparaître le scholas-ticat, la chapelle, ainsi que les bâtiments qui logeaient les services et la statue du Sacré-Cœur a été relocali-sée, perdant son piédestal au passage. Dorénavant, l’école polyvalente Jeanne-Mance occupe la majeure partie de l’ancien enclos paroissial. Le Couvent Mont-Royal est disparu sous le pic des démolisseurs et au moins une école a été transformée en logements. Les Jésuites viennent de se retirer de la desserte (2000).
LE PARTAGE D’UN QUARTIER, POINTE-SAINT-CHARLES
Le quartier plus que centenaire de la Pointe-Saint-Charles nous révèle la complexité du tissu social de la ville. Au cœur du quartier se trouvent côte à côte les deux grandes églises catholiques, Saint-Gabriel, irlan-daise, et Saint-Charles, française.
Comme dans plusieurs autres quartiers, les ins-titutions catholiques se sont arrangées pour partager un îlot, échanger certains services du clergé, loger les enseignants, et adapter la taille des écoles. Malgré l’importance donnée depuis 1972 aux langues verna-culaires dans la liturgie, le doublage linguistique fait partie du quotidien de certaines paroisses montréa-laises depuis 175 ans, et une dualité linguistique s’est installée progressivement dans le paysage, pour assu-rer une instruction plus efficace (voir l’article de Brodeur et Caulier), pour répondre aux demandes identitaires des deux groupes, et, bien entendu, pour concurrencer le protestantisme7. L’étranger est
sou-vent surpris de découvrir parmi cette population peu scolarisée un bilinguisme intime et quotidien, égali-taire et écorche-oreilles. Comme la Pointe est demeu-rée un quartier solidement ouvrier, et chacun des deux groupes linguistiques est doté d’un ensemble complet d’institutions, ni l’un ni l’autre s’est imposé. Ce voisinage de trois générations est soudé par de nombreux mariages.
Les Irlandais catholiques qui affluaient aux grands chantiers du canal Lachine (1825, 1846 et 1875) et du pont Victoria (1859) ont érigé une pre-mière chapelle en 1875. Le terrain acheté des Sulpiciens sera ensuite divisé pour répondre aux besoins des catholiques, anglophones et franco-phones. L’église Saint-Gabriel fut reconstruite en pierre en 1890 et remaniée après un incendie dans les années 1950, alors que Saint-Charles, paroisse
franco-laparoisse saint-pierre -apôtreÀl’omBredupont.
phone, fut bâtie en bois dans le délai record de quinze jours en 1883, rebâtie en pierre en 1891, et de nou-veau en 1913. Selon le modèle appliqué dans la vieille paroisse Notre-Dame (voir Robert), on voit une paroisse double, chacune des deux églises avec son presbytère, ses écoles de garçons et de filles (jusqu’à 700 dans une école) et ses couvents pour les ensei-gnants8.
Après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque Mgr Charbonneau renouvelait l’effort pour réduire la
taille des paroisses et ainsi rapprocher le clergé de ses ouailles, la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste fut érigée dans le secteur sud de la Pointe, pour desservir les Canadiens français qui s’y trouvaient entourés par les protestants.
Or, la communauté protestante de la Pointe, bien enracinée, se distingue par une plus forte ségré-gation de résidence et de mariage et par un éventail très large de culture religieuse. La croissance de cette population a suivi le niveau d’activité des ateliers du Grand Tronc et les cinq temples du secteur sud, près de la rue Wellington, furent fondés pour desservir la main-d’œuvre qualifiée que la compagnie allait recruter en Angleterre. Dès la construction des
ate-liers dans les années 1850, les anglicans célébraient leurs offices dans un wagon ferroviaire. Lorsqu’ils ont obtenu le statut de paroisse (1871), ils ont bâti sur un terrain offert par le gérant de la compagnie, et recons-truit en grand (1892) sur le site actuel. De la même façon les presbytériens se réunirent dans la billetterie du Grand Tronc avant de bâtir (1858). Plus modestes, une église méthodiste fut bâtie en 1864, et une bap-tiste en 1868. Les quatre communautés — bapbap-tiste, méthodiste, presbytérienne et anglicane — ont toutes entrepris de grands chantiers en 1890 ou 1891, en pierre de taille, chacun de ces temples étant capable d’asseoir mille personnes. Les différences religieuses étaient à l’image de la segmentation de travail dans les ateliers, où les Canadiens français ont longtemps dominé les métiers du bois, les immigrés anglais et gallois le travail du métal.
De nouvelles souches d’immigration sont appa-rues à chaque vague de croissance. Pour desservir les Polonais et les Ukrainiens, à l’emploi du Grand Tronc depuis la Première Guerre mondiale, on a construit la Très-Sainte-Trinité, où la liturgie est célébrée en polo-nais et en anglais et l’église du Saint-Esprit avec ses clochers à bulbes de style byzantin et son ciel bleu à
104 Laparoisse
FIGURE 2
Les églises de Pointe-Saint-Charles
Source : Centre interuniversitaire d'études québécoises, François Guérard d’après Atlas de l’Underwriter’s Survey Bureau, et Le Canada ecclésiastique.
Voies ferrées A B I J M Canal Lachine D L C E G F H K Kilomètres 0 0,25 0,5 N
A- Saint-Gabriel, catholique anglophone B- Saint-Charles, catholique francophone C- Grace Church, anglicane D- MacVicar Hall, presbytérienne
E- Centenary Methodist, aujourd’hui Zion Adventiste F- Temple sick Gurdwara
G- Main Memorial United Church
H- Saint Matthews, presbytérienne I- Très-Sainte-Trinité, polonaise
J- Saint-Esprit, ukrainien de rite grec catholique K- Saint-Jean l’Évangéliste, filipino L- Mont-Zion, adventiste M- Évangélique
l’intérieur. Cette communauté ukrainienne est de rite grec, mais sous l’autorité du Vatican.
Depuis un quart de siècle la Pointe s’essouffle : les emplois se font rares, les jeunes familles s’éta-blissent ailleurs, et les plus petites communautés, vieillissantes, sont fragilisées. Les églises de la Pointe ont presque toutes connu l’incendie, obligeant chaque fois les paroissiens à prendre des décisions et faire de nouveaux sacrifices. Lorsque l’église presbyté-rienne fut détruite (1977), la communauté demeura dans l’ancienne salle paroissiale rue Charron, et ven-dit son lot à la communauté Chambit d’origine coréenne. Les méthodistes, après l’incendie de 1950, reconstruirent en plus petit, et en 1990 se sont retirés dans leur ancien presbytère, pour vendre l’église, trop onéreuse à entretenir, aux Adventistes. Ceux-ci, pré-sents dans la Pointe depuis vingt-cinq ans, venaient de subir un incendie. Les baptistes ont vendu aux Sikhs (1985) et l’ancienne paroisse
Saint-Jean-105
LepaysageetL’organisation
l’Évangéliste abrite une communauté filipino affiliée aux Adventistes.
L’échange et le recyclage des bâtiments se pour-suivent : l’ancien Main Memorial United Church a fait place à une coopérative de logement, l’école Sarsfield également. Un nouveau temple évangélique occupe un triplex. La mission Welcome utilise l’an-cien complexe derrière l’église irlandaise, le Centre Louis-Riel, l’école derrière Saint-Charles. Plusieurs écoles des Sœurs de Sainte-Croix sont prêtées aux œuvres de dépannage, et de petites communautés haïtiennes et jamaïcaines de langue anglaise louent une maison, un commerce ou un garage, en donnant à leur local un nom qui évoque le paysage religieux des premiers chrétiens — le Mont Sion, Réveil, Parole vivante, Pierre angulaire, La Luz del Mundo, ou le Réparateur des brèches.
lesdeuxéglises. saint-Charles,
laparoisseCanadienne-française,
Àl’est (Àdroite), et saint-gaBriel,
paroisseirlandaiseÀl’ouest (ÀgauChe).
Photographie Jason Gilliland.
églisedel’anCienneparoisseCanadienne saint-Jean -l’évangéliste, Bâtieen 1946 aveCunsouCidesimpliCité etdemodernité, etutiliséeauJourd’huiparuneCom -munautéadventisteoriginairedes philippines.
Photographie Jason Gilliland.
église saint-esprit,
delaCommunautéukrainienne
deritegreCCatholique.
Photographie Jason Gilliland.
église « nationale »
très-sainte-trinité delaCommunautépolonaise.
Notes
morphologiedelaparoisseurbaine
1. Voir Epstein, 1999 et Pinard, 1989.
2. Sur le modèle que représente le presbytère dans l’ar-chitecture domiciliaire, voir Martin, 1999.
3. Toker, 1991. 4. Epstein, 1999.
5. Pour une analyse du paysage scolaire, voir Lamarre, 1991.
6. Bergeron, 1987.
7. Les Irlandais ont pratiqué un véritable chantage, en rappelant les incidents dans les périodes de « mixité » des paroisses Anne, Saint-Gabriel et Sainte-Marie. Voir Trigger, 1997.
8. En 1900, l’église Saint-Gabriel s’associait l’école Sarsfield pour garçons (CECM) avec 700 élèves, l’école Gabriel pour garçons (FEC), l’école Saint-Jean-l’Évangéliste avec 700 filles (CECM) et le cou-vent de Saint-Jean-l’Évangéliste des Sœurs de Sainte-Croix. Dans la paroisse Saint-Charles la croissance des effectifs était forte au début du xxe, dans les écoles
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