ABSTRACT Th~se de mattrise Linda Johnson-Gaboriau
LE GROUPE DU GRAND JEU
Une étude du groupe d'écrivains et d'artistes qui publia, entre
1928
et1930,
la revue le Grand Jeu • Parmi les principaux collaborateurs étudiés : René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, André Rolland de Renéville, Roger Vailland, Maurice Henry et Josef Sima. L'auteur étudie d'abord les divergences politiques et philosophiques entre le groupe surréaliste et le groupe du Grand Jeu. L'auteur démontre ensuite que ce dernier groupe, attribuant une signification strictement métaphysique ~l'existence humaine, se consacrait ~ l'élaboration d'une "méthode mystique" dont les principaux éléments furent l'étude de l'occulte, l'étude du mysticisme oriental et l'usage de la drogue. Un chapitre est consacré à "l'alchimie du verbe" et au r8Ie du poMe-voyant. Le dernier chapitre situe le Grand Jeu vis-~-vis son époque et, ensuite,
LE GROUPE DU GRAND JEU
Linda Johnson-Gaboriau
M.A.
~ Linda Johnson-Gaboriau
1972
Chapitre I. Chapitre II. Chapitre III. Chapitre IV. Chapitre V. Chapitre VI. Chapitre VII. l
LE GROUPE DU GRAND JEU
PARTIE l L'INITIATION
Présentation Du Grand Jeu en ses oeuvres vives.
Introduotion historique. A. Les Simplistes à Reims.
B. Le Grand Jeu à Paris - - les nouveaux membres.
Le Grand Jeu et le surréalisme. A. Les premiers rapports.
B. Analyse des divergenoes politiques. C. Analyse des divergenoes philosophiques.
PARTIE II LE LIEU ET LA FORMULE
Le Grand Jeu et le mystioisme oriental. A. La philosophie non-dualiste.
B. L'art hindou.
Le Grand Jeu et les drogues.
A. René Daumal : une expérienoe fondamentale. B. Gilbert-Leoomte: la mort-dans-Ia-vie.
Le Grand Jeu et l'oooulte
A. Daumal: Expérienoes de dédoublement et de vision paroptique.
Bo Leoomte: MYthologies et légendes primitives. C. Rolland de Renéville : Alohimie et la Cabale.
L'alohimie du verbe
A. Gilbert-Leoomte: les halluoinés de l'esprit. B. Rolland de Renéville : le po~te-voyant·
2
LE GROUPE DU GRAND JEU
PARTIE III PASSAGE A LA LIMITE
Chapitre VIII. A la limite - - le sort des membres.
A. Les partisans, les poètes et les peintres. B. Roger Gilbert-Lecomte : le "suicidé". C. René Daumal : le "mystique".
Chapitre IX. Conclusion : Aspect prophétique A. Les prophéties.
B. Résumé de l'actualité. C. Spéculations.
Chapitre l Chapitre II Chapitre III
3
PARTIE l L'INITIATION Présentation Introduction historiqueLe Grand Jeu et le surréalisme
Le Grand Jeu est une communauté en quelque sorte initiatique; chacun de ses membres, quoi qu'il fasse, le fait avec la volonté de maintenir et renforcer l'unité spirituelle.
Le Grand Jeu groupe des hommes qui n'ont qu'un Mot ~ dire, toujours le même, inlassablement, en mille langages divers; le même Mot qui fut proféré par les Rishis védiques, les Rabbis cabalistes, les
proph~tes, les mystiques, les grands hérétiques de tous les temps,
et les Po~tes, les vrais.
La circulaire du Grand Jeu
4
Chapitre I
PRESENTATION
DU GRAND JEU EN SES OEUVRES VIVES
Quand je songe à la fermeté qu'il nous a fallu, à Daumal et à moi, pour maintenir notre groupe intact, et en dehors du surréalisme, alors que les surréalistes ont tout fait pour nous dissocier • •• , je ne puis me retenir de trouver pénible que finalement on nous range sous l'étiquette de gens auxquels nous nous opposons sous tous les rapports. (1).
Je crois que le Grand Jeu était en avance d'un si~cle sur son si~cle.
Il est bon de le laisser mourir. (2)
Rolland de Renéville (1932)
A tous les gens, m~mes jeunes, qui toute l'année m'assaillent de questions sur le Grand Jeu, je réponds invariablement qu'ils arrivent quarante ans trop tard; en ajoutant que d'ailleurs, il y a quarante ans, je les aurais mis à la porte car je ne voulais pas, nous ne voulions pas ~tre des sujets de th~ses, ni d'ouvrages, ni d'études mais des bombes pr~tes à exploser d'un instant à l'autre pour détruire définitivement la Culture.
(3)
--5-DU GRAND JEU EN SES OEUVRES VIVES
Le groupe du Grand Jeu, qui publia trois numéros d'une revue que la plupart des critiques de l'époque qualifi~rent "d'ésotérisme inco-hérent", ne figure pas dans les manuels littéraires. Dans l'Histoire du surréalisme, Maurice Nadeau en parle comme d'un groupe de "jeunes" quii se tenaient "en dec~ de la position des surréalistes" et qui
"parlaient un peu trop de mysticisme".
(4)
Il est vrai que les idées du Grand Jeu ne trouv~rent pas de public pendant l'entre-deux-guerres. Ce n'est que depuis1960
environ que les critiques ont "découvert" l'oeuvre de René Daumal, un des animateurs du Grand Jeu. En1967
et1968,
La Grive et les Cahiers d'Herm~s lui ont consacré tour ~ tour un numéro spécial. L'année suivante, les Cahiers de l'Herne repro-duisirent intégralement les textes du Grand Jeu dans une édition spéciale.Pour le lecteur attentif du Grand Jeu, il devient vite évident
, . ., ..
qu'il ne s'agit pas d'un groupe surréaliste. Toute étude visant ~
compléter l'historique du mouvement surréaliste ne saurait rendre justice ~ l'originalité de la pensée du Grand Jeu. Certes, les deux groupes partageaient certaines optiques, et il est vrai qu'en consé-quence, ils avaient beaucoup d'ennemis communs mais, au fond, les surréalistes et les membres du Grand Jeu n'habitaient pas les m@mes
sph~res. Pendant que les surréalistes plongeaient vers les bas-fonds du "Moi" subjectif, le groupe du Grand Jeu préconisait l'essor vers le "Soi" universel.
Il est intéressant de comparer les préoccupations des surréalistes avec celles du groupe du Grand Jeu car ceci nous permet de mieux définir la "philosophie" de ce dernier, non pas pour situer le Grand Jeu vis-~
vis Breton et les surréalistes, mais pour mieux se rendre compte du climat intellectuel qui régnait en France dans les années vingt. La collaboration du groupe du Grand Jeu a été trop courte pour lui per-mettre d'élaborer une expression littéraire qui lui soit propre et qui identifie . sa "métaphysique" particuli~re. Seuls Daumal et Lecomte ont eu une certaine renommée dans les cercles littéraires ~ la suite de la publication du Grand Jeu mais surtout ~ la suite de témoie;n8.ges posthumes. Par ses théories sociales et philosophiques, le groupe du Grand Jeu fut indubitablement ~ l'avant-garde de son temps.
6
Les écrits du Grand Jeu étaient ~ peine accessibles à leur époque. Dans la France d'entre-deux-guerres, c'étaient surtout les exigences économiques et pratiques qui déterminaient l'orientation de la vie quotidienne. Tout au plus était-on capable de répondre ~ l'appel des surréalistes qui réclamaient les droits de l'individu ~ l'épanouisse-ment. Aujourd'hui, l'interprétation psychologique quasi exclusive (et souvent freudienne) de la conscience humaine par les surréalistes est de plus en plus dépassée. La voix du Grand Jeu, qui réclamait les droits de l'Humanité ~ l'~ernel, sonnait dans le vide. Aujourd'hui, Buckminster et certains autres proph~tes de la Nouvelle Culture annon-cent l'av~nement de l'~re métaphysique. La signification de la
7
-NOTES CHAPITRE l
(1) M. Random, Le Grand Jeu - - Essai (Paris: Denoel,1970)
(2) R. Daumal, Tu t'es toujours trompé (Paris: Mercure de France, 1970) , p. 187.
(3) M. Henry, lettre inédite, datée du 29 novembre 1969, adressée
à Robert LaPalme, caricaturiste montréalais.
(4) M. Nadeau, Histoire du surréalisme suivi de Documents surréalistes (Paris: Editions du Seuil, 1964), p. 122.
8
-Chapitre II
INTRODUCTION HISTORIQUE
Ances, ainsi - - Quatre qui se sont révélés ànges - - D'où une vie sur un plan supérieur où l'on se rencontre tous quatre. Harmonie et contact des âmes veulent aussi lien rythmique de la mati~re : les rites -Rites, rythmes - - Comment de saluer religieusement tel ou tel objet, inscrire tel signe sur les lettres que nous nous écrivons, et tant
d'autres. Il faut une étiquette à ce groupe, pensames-nous pour affirmer son existence à la face des hommes. Purement, sans raison, ce fut : Simplistes. (1)
René Daumal
Pourquoi cette importance accordée à leurs premi~res années? Parce que c'est alors qu'ils se mirent à l'épreuve avec une détermination rare, et qu'à un âge oa l'enfance jette ses derniers feux, ils en étaient déjà à interroger la mort mais à leurs risques et périls et sans la moindre hésitation • • • Dans la destinée de Gilbert-Lecomte et de Daumal, les années rémoises ont joué un rOle tout aussi essentiel que celles du Grand Jeu. Ils arrivaient à Paris en pleine possession de leur pensée, sachant à fond qui ils étaient, ce qu'ils voulaient @tre • • • (2)
9
-INTRODUCTION HISTORIQUE
A. Les Simplistes A Reims
Le Grand Jeu commence A se jouer sur les bancs du lYcée de Reims -.~'.
--en septembre 1922. Roger Gilbert-Lecomte, âgé alors de quinze ans, et déjA doté de son étrange allure "d'ange noir", attire à lui les autres
"phr~res". Il entratne d' abord ~ ses j eux Robert Meyrat et Roger Vailland, tous deux âgés de quatorze ans. Quinze jours apr~s la rentrée arrive un nouveau venu qui frappe par "ses traits de Bouddha et sa parole br~ve".
Il s'agit de René Daumal. Ce garçon de quatorze ans impressionne vite Lecomte par sa connaissance exceptionnelle de la littérature et de la poésie, et les deux se lient d'une amitié qui allait déterminer l'orien-tation de leur vie durant les dix années qui suivront.
Etrange destin qui réunit quatre "anges déchus" dans un lieu terrestre aussi banal et ennuyeux que la petite ville de province: "Reims-la-plate". Copieusement bombardée pendant la guer.l',e de Quatorze, Reims n'offrait d'exceptionnel que ses ruines - - rappel constant de la nature éphém~re
des constructions humaines. Parmi les ruines, et entourés de bons bourgeois champenois, les quatre phr~res cherchent à créer un autre monde. Ils
veulent fuir la banalité du quotidien et se livrer à l'exploration des "zones intermédiaires" de l'existence que seuls les "initiés" pouvaient atteindre.
Le grand prêtre du culte fut indéniablement Roger Gilbert-Lecomte, surnommé "Papa" et "Rog-Jarl". Les détails biographiques manquent sur Lecomte (il ne fit jamais de confidences ~ son sujet). On sait toutefois qu'il est né à Reims le 18 mai 1907, dans une famille bourgeoise et plut6t aisée. Dans ses écrits comme dans les témoignages de ses amis, il n'y a aucune mention de fr~res ni de soeurs. Il y a par contre de fréquentes indications que son p~re a exercé une influence autoritaire sur ce fils unique. Ce p~re eut beau orienter les études de Roger et lui choisir une profession respectable (la médecine), Rog-Jarl ne se voua pas moins A l'auto-destruction. A quatorze ans, âge auquel il prédit sa mort par le tétanos, il avait déj~ l'habitude de se procurer adroitement des
10
-stupéfiants chez les pharmaciens.
Pierre Minet, un jeune "phr~re adopté" des Simplistes, raconte: "Je l'ai connu ~ la fleur de l'~ge. Bea'll;, tr~s beau, étonnamment ~autre, incomparable
déj~
etdéj~
déclinant".(3)
Le goüt de l'auto-destruction s'exprime de plusieurs façons chez Lecomte. En plus de s'adonner ~ la drogue, il est attiré par les pactes de suicide et par la fascination du satanisme. Lecomte réussit ~ entratner ses compagnons et ~ les convaincre que la vraie vie se passe ailleurs, dans des zones o~ l'on ne pén~tre qu'au moyen de forces psychiques extraordinaires.René Daumal, désigné comme "phils" de Lecomte, et surnommé "Nathaniel" pour sa sagesse, fut ~ vrai dire "converti" avant sa rencontre avec Rog-Jarl. Né le 16 mars 1908 ~ Boulzicourt dans les Ardennes, Daumal était le fils d'un instituteur agnostique et socialiste. Il avait deux soeurs et deux fr~res et semble toujours avoir été en bons termes avec sa
famille. Son enfance fut pourtant marquée par des "angoisses métaphysiques" qu'il attribuera plus tard ~ son manque d'éducation religieuse. D~s son adolescence, Daumal étonne non seulement par sa connaissance de la poésie mais aussi par sa curiosité dans le domaine des sciences naturelles. (Il parle ~ différents endroits dans ses écrits de son escargot apprivoisé
et de sa collection de coléopt~res). Les éléments de la future "métaphysique expérimentale" s'y annoncaient.
Roger Vailland, surnommé "François", naquit ~ Acy-en-Multien le 24 octobre 1907. Il a toujours parlé de son p~re, géom~tre agnostique, comme d'un homme rigide et fermé â toutes les idées. Mobilisé pendant la guerre de 1914, ce fut probablement au front que le p~re de Vailland se convertit au catholicisme. Pendant l'absence de son p~re, l'enfance de Vailland est dominée par des femmes (une m~re tr~s dévouée, une grand-m~re paternelle et une soeur cadette). La jeunessë de Vailland se passe somme toute dans une ambiance de petite bourgeoisie marquée de puritanisme. C'est en 1918 que sa famille s'installe ~ Reims ~ la suite de la nomination de son p~re
__ Il
-Dans ses Ecrits intimes, Vailland raconte qu'à quinze ans, il souffrait d'une grande timidité aggravée d'un "nouveau conflit - - appétits sexuels et financiers - - , désir de sort ir". (4) Il semble que ct est son désir d'échapper au milieu familial qui pousse Roger Vailland vers "l'initiation" de Lecomte.
Robert Meyrat, qui portait l'inquiétant surnom de "la Stryge", reste une énigme. En 1926, il abandonne brusquement les activités simplistes et refuse jusqu'à ce jour de collaborer aux témoignages consacrés aux membres
'"
du Grand Jeu. De lui, nous n'avons aucun détail biographique. De son étrange personnalité, on a le témoignage de Daumal: "C'est presque un mythe. Je lui écris réguli~rement sans recevoir de réponse. Mais on me dit: la Styge est là, regarde par ce hublot. Je ne vois rien, mais je suis sUr. Idole à laquelle on ne peut parler. Quand il baise la main d'une femme, il y laisse un filet de sang. On ne peut que tomber à ses pieds et pleurer".
(5)
C'est avec Meyrat que Daumal.fit les expériences les plus poussées dudé~oublement.
En mai 1925, Daumal et Lecomte remarquent, lors d'une manifestation de grévistes, un jeune homme aux longs cheveux qui discute passionnément avec les grévistes. Il s'agit de Pierre Minet qui impressio~e tant les
phr~res par son esprit de révolte qu'ils le baptisent le phr~re Fluet. Quoique plus jeune de deux ans que les autres, Minet est le premier des Simplistes à quitter la maison paternelle et à s'installer à Paris. Sa collaboration passag~re au Grand Jeu fut minime (quelques poèmes), mais ce· fut lui qui présenta à Lecomte et Daumal celui qui devint le patron de la revue, Léon Pierre-Quint.
Lecomte, Daumal, Vailland, Meyrat et Minet sont les cinq Simplistes qui se livr~rent aux jeux insolites et iconoclastes qui allaient aboutir au Grand Jeu. Les r~gles du jeu furent compliquées et secr~tes. Les surnoms, les mots de passe, les rites nocturnes et "l'ortographe cosmique" n'en constituaient que quelques éléments. Et tout ceci se passa sous l'oeil de la maScotte "Bubu", petit gnome sur pattes, avec une t~te énorme et des oreilles plus grandes encore. Bubu était évidemment un parent du roi Ubu, et les Simplistes n'hésit~rent pas à proclamer que l'Occident avait produit un seul homme de science méritant leur respect, le grand "pataphysicien" Alfred Jarry. Bubu apparaissait partout, dessiné sur les livres, les murs
12
-Habituellement, les camarades de classe étaient exclus des réunions des Simplistes. Ils se rencontraient souvent dans le salon de Lecomte, et ce dernier envoütait ses phr~res par la lecture de ses po~tes préférés Baudelaire, Nerval et Rimbaud.
A l'exemple de Rimbaud, ils pratiquaient le dér~glement des sens par tous les moyens qu'offrait "Reims-la-plate". Il y avait l'absinthe· au bar du Cirque, les "philtres" soutirés du pharmacien, les
danseuses de la "Rich Tavern", et la pipe offerte chez un personnage mystérieu:x:, ,,~ la fois avocat et bibliophile". Ces "divertissements", leurs expériences de dédoublement et de noctambulisme, et l'étude de l'occulte et de la philosophie hindoue, furent les principales activités des Simplistes pendant environ quatre ans ~ Reims.
B. Le Grand Jeu ~ Paris
La rentrée de 1926 marque la fin du Simplisme et le début du ~
~. Daumal et Vailland montent ~ Paris pour préparer l'Ecole Normale, aux lycées Henri IV et Louis-le-Grand respectivement. Lecomte, sur
l'insistance de son p~re, reste ~ Reims pour suivre le cours de médecine. Ce m@me hiver, la "défection" de Meyrat cause ~ Lecomte un grand chagrin, et la séparation des autres phr~res lui devient insurpportable.
Il s!l'ensuit une correspondance suivie entre Daumal et Lecomte. Ils échangent des brouillons d'articles pour le premier numéro d'une revue simpliste qui s'appellerait La Voie. Afin de réaliser ce projet, ils n'attendent que l'arrivée de Lecomte ~ Paris, prévue pour le 18 mai 1927.
Entre-temps, Daumal et Vailland agrandissent leur cercle d'amis. Ils consacrent, semble-t-il, tr~s peu de temps aux études; malgré cel~, Daumal Obtient sa licence en 1928. Ils correspondent avec un lycéen de Cambrai, Maurice Henry, qui écrit des lettres o~ foissonnent des dessins fantasques. Pierre Minet, qui avait trouvé un emploi aux Editions Kra, les présente aux directeurs, Léon Pierre-Quint et Philippe Soupault. A leur tour, Soupault et Pierre-Quint présentent Daumal et Vaillahd au
po~te tch~que Richard Weiner. Ce fut par l'intermédiaire de Weiner qu'ils
- 13
~Josef Sima est né le 19 mars 1891 à Jaromer en Boh@me (il était de quinze ans l'atné des Simplistes). Sima se dit inspiré dans sa peinture par un passage d'Aurélia de Nerval : "Quoi qu'il en soit, je crois que l'imagination humaine n'a rien inventé qui ne soit vrai dans ce monde ou dans les autres, et je ne pouvais douter de ce que j'avais ~ si dis-tinctement". Dans ses toiles, il cherchait à recréer l'image de l'unité de l'univers et de l'identité du monde intérieur et extérieur. Cette vision moniste fut la base de la collaboration qui s'établit entre Sima et les membres du Grand Jeu.
Encore une fois, ce fut gr~ce à Léon Pierre-Quint que Gilbert-Lecomte vint à Paris. Frappé par une photographie de Gilbert-Lecomte que lui avait montrée Minet, Pierre-Quint voulut le connattre à tout prix, et il l'invita à faire un séjour chez lui à Paris. A partir de ce moment, le projet d'une revue simpliste commença à prendre forme. Lecomte aban-donna ses études et s'installa à Paris.
L'automne de 1927 vit le début des réunions hebdomadaires des membres du nouveau groupe à l'atelier de Sima, 17 Cour de Rohan. Ce fut à l'une de ces réunions que Daumal rencontra l'écrivain hollandais Hendrik Cramer qui écrivit des contes pour la revue et dont la femme Vera devint l'égérie du Groupe. Le titre définitif de la revue fut choisi au mois de novembre 1927. Selon Minet, (8) au cours d'une promenade, les Simplistes se trouvent assis sur les bancs devant le Palais de Justice, et Vailland sugg~re tout à coup le titre éclatant : "Le Grand Jeu". Vers la même époque, Maurice Henry arrive enfin à Paris, accompagné d'un autre lycéen de Cambrai, le jeune photographe et cinéaste Arthur Harfaux. L'équipe du Grand Jeu est alors presque compl~te, et elle
entreprend la rédaction définitive du premier numéro.
Pour les essais poétiques, Pierre-Quint signale à Daumal un jeune écrivain de Tours qui prépare divers articles sur "l'alchimie du verbe". Une correspondance s'engage et, vers le début de 1928, Rolland de René-ville vient à Paris y rencontrer Daumal et Lecomte. Ces deux derniers comprennent tout de suite l'apport capital qu'offre au Grand Jeu ce personnage studieux et quelque peu impénétrable.
".. 14 -
,-André Rolland de Renéville est né ~ Tours le 8 juillet 1903, d'une tr~s vieille famille bourgeoise dont l'a!eul paternel avait été anobli sous l'Empire. Il passe son enfaNce dans l'ambiance d'oc-cultisme qui r~gne dans la grande gentilhommi~re familiale. Dans une lettre ~ Jean Paulhan, Renéville décrit l'inquiétude de son enfance: "J'ai mis longtemps ~ me défaire de cette conviction terrifiante: je n'existe pas vraiment, je suis mort, j'habite un souterrain et tout ce que je crois voir n'est qu'un'prestige que - - par bonté, pour me faire croire
~
la vie - - mes parents suscitent". (9) Selon ses amis les plus intimes, ce fond d'anxiété intérieure domina la vie enti~re de Renéville. Il s'engage tr~s jeune dans l'étude de l'ésotérisme occiden-tal. Ces recherches marqueront toute son oeuvre qui se résume ~ l'analyse des analogies entre l'expérience mystique et l'expérience poétique. Dans le premier numéro de la revue, on ne lit de Renéville que trois po~mes,mais son essai sur Rimbaud est l'un des textes-clef du Grand Jeu II. A cause de nombreuses difficultés, surtout d'ordre financier, le premier numéro du Grand Jeu sort en juin 1928. Il est en grande partie subventionné par Léon Pierre-Quint, et réalisé avec la collaboration tenace de Daumal. Une autre année se passe avant la publication du
deuxi~me numéro, en mai 1929. Ce numéro contient les textes d'un nouveau membre, Monny de Boully, po~te yougoslave et transfuge du surréalisme.
En
fait, l'année 1928-1929 marque une période de grande activité pour le groupe du Grand Jeu.En
plus de la publication du deuxi~me numéro, on avait assisté ~ la premi~re exposition des peintres du Grand Jeu,~ la galerie Bonaparte.C'est également ~ cette époque que se produisent
les
premi~res
intrigues avec le groupe surréaliste. (10)Malgré la rupture avec Vailland et les divergences politiques qui commençaient ~ se faire sentir ~ l'intérieur du groupe, le troisi~me
(et dernier) numépo du Grand Jeu paraît en octobre 1930. A oe numéro collaborent deux nouveaux amis communistes, André Delons et Pierre Audard. Un quatri~me numéro est rédigé;, mais. faut e d'argent, il ne sera pas publié. Peu apr~s la publication du Grand Jeu III , deux événements décisifs surviennent dans la vie de Daumal. Véra, avec qui
- 15 _.
il èorrespondait pendant son long séjour aux Etats-Unis, quitte son mari et regagne Paris. Ce m~me mois, Sima présente à Daumal AleY~ndre de Salzmann. Disciple de Gurdjieff, Salzmann allait devenir le martre de Daumal. Ces deux personnes ont exercé une influence qui éloigne peu à peu Daumal des activités du Grand Jeu.
En 1931, Daumal et Véra logent avec Lecomte au
7
de la rue Dombasle. Leur domicile est le lieu de rencontre des collaborateurs et des amis du Grand Jeu. Pendant cette m~me période, la drogue (qu'il appelait sa "déesse noire") commence à dominer la vie de Lecomte, et il doit subir plusieurs cures de désintoxication. Les relations entre Daumal et Lecomte deviennent tendues, et Daumal et Véra sont finalement obligés de déménager. Ceci marque le début du déclin de leur amitié.Etant donné l'état précaire de l'alliance Daumal-Lecomte, le groupe du Grand Jeu n'avait pas le souffle nécessaire pour survivre aux péripé-ties de l'affaire Aragon. Nous verrons dans la section consacrée à ce sujet que certains membres du groupe ne pouvaient accepter le manque d'engagement politique de Rolland de Renéville. Vers la fin de novembre 1932, Renévil1e est exclu du groupe par un vote majoritaire. Ses recher-ches sur la poésie ont constitué un élément essentiel de la "métaphysique expérimentale" du Grand Jeu, et son exclusion affecte sensiblement l'idéo-logie de la revue. La dissolution du groupe était inévitable. En décembre 1932, Daumal part pour les Etats-Unis, où il accompagne, ~ titre d'attaché de presse, la troupe du danseur hindou, Uday Shankar. Lecomte n'avait jamais été tr~s intime avec les autres membres du groupe, et il reste plus ou moins seul à Paris où il ach~ve sa descente aux "Enfers des Paradis Artificiels".
16
-NOTES CHAPITRE II
(1) R. Daumal, Lettres ~ ses amis (Paris: Gallimard, 1958) pp. 138-139.
(2) P. Minet, "Réoit d'un témoin" in Cahiers de l'Herne, no 10, novembre 1968, p. 227.
(3)
P. Minet, "Contribution au portrait d'un po~te" , Cahiers du ~ , no 340, avril 1957, p. 387.(4) M. Random, Le Grand Jeu - - Essai (Paris: Deno~l, 1970) p. 218
(5)
~., p. 23(6)
Voir plus loin le chapitre:l'-Le Grand Jeu et 1 'Oooulte".(7) Voir plus loin le ohapitre "Le Grand Jeu et les Drogues".
(8) P. Minet, "Récit d'un témoin" in Herne, p. 230.
(9) M. Random, Le Grand Jeu • • • , p. 213.
17
-Chapitre III
LE GRAND JE(] ET LE SURREALISME
C'est pour cette glissade sur le dos vers un vertige des ~mes
que nous.aimons le surréalisme - - au même titre que l'opium. Nous sommes surréalistes à des nuances pr~s. Le propre du sur-réalisme est de placer l'homme dans un état exceptionnellement réceptif et instable : réceptif à tout, justement - - telle la
ba~ance tr~s sensible qui oscille à la moindre trépidation : ce n'est pas ce qu'on veut d'elle. (1)
René Daumal
Malheureusement, les voies des réalisations terrestres ne sont pas celles de l'esprit. Il est trop certain que vous, André Breton, ne pouvez venir à nous. Mais nos situations respectives dans le monde, parmi la foule de nos ennemis communs, ne nous permettent pas de nous ignorer mutuellement; observons-nous donc les uns les autres d~s maintenant, et nous verrons lesquels de vous ou de nous, iront plus loin dans la direction du but que vous avez parfois nettement entrevu. (2)
18
-LE GRAND JEU Er LE SURREALISME
A. Surréalistes ~ des nuances pr~s
Lorsque Daumal écrit, au nom des Simplistes, "nous sommes surréalistes ~ des nuances pr~stl, le groupe du Grand Jeu a déj~
commencé ~ formuler des réserves idéologiques ~ l'égard des sur-réalistes. A Reims, les Simplistes n'avaient connu du surréalisme que quelques écrits et des légendes. Ils s'étaient réjouis de retrouver dans le Manifeste du surréalisme de 1924 des notions qui leur étaient ch~res : la mort et l'absurdité, la magie et le merveilleux. Les rumeurs qui circulaient concernant les exploits scandaleux des surréalistes portaient ~ croire que ces derniers, comme les Phr~res Simplistes, pratiquaient la Révolution vécue.
Les premiers contacts personnels ont lieu au début de 1926 entre Daumal et deux "amis de Breton", identifiés seulement comme "Félix et Unie". Dans une lettre ~ Lecomte, Daumal raconte que ces deux amis lui avaient "proposé de fonder une revue patronnée par Breton. Vailland, non encore prévenu, participera - - et toi aussi: - - ce sera une revue littéraire et politique aussi (on doit dis-cuter le coup pour savoir si elle sera anarchiste ou communiste : . oh : Si j'opine pour prune: ) sous la protection des surréalistes,
mais plus jeune • • • "
(3)
L'enthousiasme de Daumal n'allait gu~re durer. Peu de temps
apr~s, les Simplistes font la connaissance de Léon Pierre-Quint. Comme nous l'avons vu, c'était grâce au patronage de ce dernier que les Phr~res furent introduits dans certains milieux littéraires. Ces nouvelles fréquentations leur permettent de constater rapidement leurs divergences avec le surréalisme, et la formation d'un groupe indépendant est alors décidée.
19
-La réunion du Bar du Ch~teau
On note pourtant, d~s la publication du premier numéro de la revue, la participation (quoique marginale) de quelques surréalis-tes. Le Grand Jeu l publie des po~mes de Desnos et de Ribemont-Dessaignes, ainsi qu'un dessin et une photographie de Man Ray. Selon les témoins de l'époque, (4) cette collaboration, accom-pagnée du passage au Grand Jeu de Monny de Boully en novembre 1928, suscite chez Breton un ressentiment tr~s fort. L'existence du Grand Jeu semblait favoriser des "trahisons" qu'il ne pouvait tolérer. La cél~bre réunion du Bar du Ch~teau fut le résultat de son effort pour grouper autour de lui ~ les artistes et écri-vains de l'avant-garde parisienne.
Le 12 février 1929, Breton lance une circulaire invitant tous les intellectuels d'avant-garde à se réunir "en vue d'étutiier les possibilités d'une action commune". Dans la même missive, il de-mande à chacun de bien vouloir préciser ses "motifs", son opinion sur l'activité commune et ses crit~res de sélection quant aux collaborateurs futurs. Déjà, il soulevait des questions de per-sonnalité.
Dans un second communiqué, Breton convoque tout le monde au bar du Ch~teau pour le 11 mars, et il précise que la discussion portera sur le sort de Trots~ récemment exilé par Staline. La plupart des "convoqués" se réunissent alors sans trop savoir à quoi s'attendre. Avant que le débat sur Trots~ ne s'ouvre, Breton insiste pour que l'assemblée se prononce sur la "qualification morale" de chacun. Il commence lui-même par énumérer les griefs qu'il formule contre le groupe du Grand Jeu. (5)
Breton s'attaque d'abord à certains passages du premier numéro du Grand Jeu. Il signale la "proposition lapidaire concernant la pré-férence donnée à Landru sur Sacco et Vanzetti".
(n
s'agit ici d'un slogan formulé en guise de provocation et imprimé en tête d'une page du Grand Jeu l "Nous défendrons Saoco et Vanzetti, nous préférons Landru".) Breton trouva également inacceptable "un emploi constant du mot 'Dieu' ". (Nous verrons plus loin que la notion de Dieu, ou de l'Absolu, était à la base des divergences philosophiques entre les membres du Grand Jeu et les surréalistes.)-~20 r .... ~
Breton s'interroge ensuite sur l'intégrité révolutionnaire des collaborateurs du Grand Jeu, en les accusant d'avoir été "défaillants", sinon plus, lors des incidents de l'Ecole Normale Supérieure". (Il s'agit ici du sort d'une pétition rédigée par dix: normaliens en réponse à une enquête dans les Nouvelles Littéraires. Cette déclaration violente contre la préparation militaire avait été endossée également par un certain nom-bre d'étudiants de facultés et, entre autres; par plusieurs collaborateurs du Grand Jeu. Gilbert-Lecomte avait reçu la déclaration et cherchait les moyens de la faire publier, lorsque le directeur de l'Ecole interdit for-mellement aux él~ves de l'E.N.S. toute déclaration collective non approuvée par lui. Lecomte et Daumal ne se reconnaissant pas le droit d'agir de façon à faire exclure de l'Ecole les dix signataires, on leur rendit le texte sans l'avoir publié.)
Cette derni~re accusation, de nature politique, aurait pu sembler assez grave, si Breton n'avait sorti la vraie bombe de la soirée. Apr~s ~a mention des griefs mineurs, Breton lit un hommage à Jean,Chiappe, le préfet de police parisien, détesté de tous les milieux de gauche. Il rév~le
ensuite que l'article, signé "Georges Omer" et publié dans France-Soir, était de Roger Vailland. Il le dénonce et demande sa mise au ban par tous les
surréalistes ainsi que par les autres collaborateurs du Grand Jeu. Ces derniers; venus pour participer à un dialogue ouvert, se sentent victimes d'une diatribe inquisitrice et quittent la réunion, indignés.
En
partant, Roger Gilbert-Lecomte déchire le plan d'action commune qu'il avait préparé.Même s'ils ne se portent pas à la défense du texte de Vailland, Lecomte et Daumal refusent de se soumettre au diktat de Breton, et Vailland continue de collaborer au Grand Jeu. Dans le deuxi~me numéro de la revue, on peut lire de lui "Arthur Rimbaud ou guerre à l'homme:". La rupture était pourtant inévitable. Malgré la confiance que ses amis lui accordent, Vailland conti-nue ses activités journalistiques, "compromettantes" dans la mesure o'à elles trahissent l'esprit du Grand Jeu.
Dans le troisi~me numéro de la revue, on peut lire l'avis suivant: Certaines antinomies s'étant révélées ces derniers
temps entre la pensée de Roger Vailland et celle de ses amis, il a préféré, en complet accord avec Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, ne pas collaborer à l'activité du Grand Jeu jusqu'à ce que ces antinomies ne soient résolues.
(6)
21
-L'amitié de Ribemont-Dessaignes
Ce fut ~ la suite du "tribunal" du bar du château que Ribemont-Dessaignes, ancien dada!ste alors âgé de
48
ans, rompit définiti-vement avec le groupe surréaliste. Dans une lettre à Breton, il prend la défense des jeunes du Grand Jeu • Tout en refusant de lé-gitimer l'acte de Vaillant, il déplore "la parodie de justice" que cet acte avait occasionnée. "Je m'él~vep écrit-il, de toutes mes forces contre la mauvaise foi qui a régné durant la réunion de la rue du Château, et contre le guet~apens mal organisé (ou trop bien), si l'on envisage cela du point de vue "commissariat de police", qui se cachait sous le prétexte de Trotsky • • • " (1)Ribemont-Dessaignes appuie alors les membres du Grand Jeu dans leur refus de se soumettre aux ordres de Breton. Il continue de leur accorder son amitié en sollicitant leur collaboration ~ sa revue Bifur •
Et
il écrit lui-m@me un assez long article intitulé "Poli-tique" pour le deuxi~me numéro du Grand Jeu • Dans ses négociations ultérieures avec les membres du Grand Jeu , Breton leur demande sou-vent de rompre leur affiliation avec ce "vieux dada!ste". Il n'en était jamais question car, en plus de liens de reconnaissance, Daumal éprouvait un grand respect intellectuel pour l'auteur de Fronti~reshumaines et Adolescence. Daumal s'explique ~ ce sujet dans une lettre
~ Renévi11e ; "Si Ribemont-Dessaignes nous a défendus - - nous connais-sant ~ peine humainement - - avec cette énergie, c'est qu'il avait
premi~rement reconnu l'Identique en lui et en nous: c'est l~ justement toute la beauté de son attitude, que pour des Idées, il s'est privé de l'amitié des surréalistes, (combien plus précieuse dans ce monde), pour défendre quelques jeunes gens qu'il avait entrevus une ou deux fois,
(8)
mais qui avaient assez clairement ~ ses yeux exprimé ses Idées". Ribemont-Dessaignes rédige ensuite un assez long article destiné au- 22
-Lettre ouverte ~ André Breton
Dans le m@me numéro du Grand Jeu, René Daumal publ:i.e sa cél~bre
"Lettre ouverte ~ André Breton". En somme, la '.lettre répond aux propos que Breton lui avait adressés dans le Second Manifeste du surréalisme • Les efforts de Breton pour dissocier ou assimiler le groupe du ~ ~ ne s'étaient pas arr@tés avec l'incident du bar du Château. Par
l'intermédiaire d'Aragon, il avait tenté de séduire ces jeunes ~ndé
pendants en leur proposant de collaborer aux revues surréalistes -ce qui aurait diminué de beaucoup l'image de solidarité et de manifes-tation collective du Grand Jeu. Rolland de Renéville, dont le Rimbaud le Voyant venait de remporter un grand succ~s aupr~s des critiques, fut le principal objectif de ces avances.
Il existe une correspondance volumineuse entre Renéville, Daumal et Gilbert-Lecomte, oa ces derniers tentent d'initier "l'occultiste" de Tours ~ la politique des cliques littéraires de Paris. Lecomte lui écrit catégoriquement: "Si l'on vous offre de collaborer ~ la Révolu-tion surréaliste, c'est avant tout pour jouer un mauvais tour au Grand Jeu , pour semer parmi nous le désordre, les querelles intes-tines, et nous acculer individuellement (puisque l'entreprise collec-tive a raté) ~ passer sous les ordres de Breton ou ~ nous distraire du domaine oa s'exprime publiquement l'esprit • • • En résumé, il s'agit de ceci dans leur esprit: devant leur prestige, vous laissez immédiatement tomber le Grand Jeu pour passer
~
leur groupe".(9)
Rolland de Renéville s'est soumis aux directives de ses amis et a résisté aux tentations de prestige surréaliste.Quelques mois plus tard, l'assaut surréaliste recommence. Cette fois, Aragon propose aux membres du Grand Jeu, toujours par l'intermédiaire de Renéville, de collaborer ~ un hommage ~ Breton. Il laisse entendre qu'en échange, Breton ferait enfin une déclaration publique de son amitié pour les jeunes du Grand Jeu.
Cette fois, Daumal répond sans équivoque: "S'il doit publier une rétractation, c'est qu'il pense réellement qu'il s'est trompé; ce serait enlever une bonne partie de la valeur de sincérité de cette
dise ce qu'il pense, sans conditions".
déclaration que de la lui demander en échange de notre hommage. Qu'il
(10)
- 23
-~Visiblement irrité par l'indépendance persistante des "grands joueurs", Breton leur adresse un défi dans le Second Manifeste du surréalisme:
Je cherche autour de nous avec qui échanger encore, si possible, un signe d'intelligence, mais non: rien. Peut-@tre sied-il tout au plus, de faire observer ~ Daumal, • • • i
que riEn ne nous retiendrait d'approuver une grande partie des déclarations qu'il signe seul ou avec Lecomte, si nous ne restions sur l'impression passablement désastreuse de sa faiblesse en une circonstance donnée? Il est regrettable, d'autre part, que Daumal aît évité jusqu'ici de préciser sa position personnelle et, pour la part de responsabilité qu'il y prend, celle du Grand Jeu ~ l'égard du surréalisme • • • Pour quelles fins mesquines opposer, d~s lors, un groupe ~ un groupe? (Suit une citation de "Feux ~ volonté" de Daumal dans le Grand Jeu II) • • • Celui qui parle ainsi en ayant le courage de dire qu'il ne se poss~de plus, n'a que faire, comme il ne peut tarder ~ s'en apercevoir, de
se préférer ~ l'écart de nous. (11)
ta
~~p6nêe de Daumal s'étale sur huit p~ges du troisi~me numérodu Grand Jeu. Il Y souligne grosso modo les divergences politiques et philosophiques qui emp@chent le groupe du Grand Jeu de se joindre au surréalisme. (Nous étidierons ces passages plus loin dans les sec-tions consacrées ~ l'analyse des divergences idéologiques entre les deux groupes). Tout en reconnaissant la nécessité de faire front devant l'ennemi commun, Daumal ne croit pas qu'il soit possible pour les deux groupes d'entreprendre un travail commun sérieux:
La question devient donc: Le Grand Jeu (et non pas tel ou tel de ses membres) a-t-il des raisons de se préférer ~ l'écart du surréalisme • • • ?
Et quand bien m@me j'aurais ~ choisir1 Vous avez reconnu dans une phrase d'un de mes textes le but identique que nous poursuivons. C'est entendu. Ce but identique implique d'une part des ennemis communs et les m@mes obstacles ~
détruire, d'autre part des recherches convergentes ou
para11~les. Je reconnais que les hommes dont les fins sont les n8tres sont rares • • • ils doivent de plus en plus se rapprocher et faire front. Contribuerais-je ~ cette cohésion
en allant vers le surréalisme? Ce serait au moins ridicule d'inefficacité, puisqu'en m@me temps que je grossirais votre groupe, je diminuerais le n8tre d'autant. Mais bien plus, je crains qu'aujourd'hui l'activité surréaliste ne soit que confusion, trompe-l'oeil et maladresse, tant dans sa t~che de combat que dans son oeuvre créatrice.
- 24
~Idéalement donc, et en résumé, S1 Je consid~re votre appel comme s'adressant au Grand Jeu, je constate qu.'un accord de:principe sur un programme minimum serait possible entre nous, que m~me une collaboration serait souhaitable; mais, d'une part, le fait que le Grand Jeu lui, s'il poss~de d~s
maintenant un plan d'activité suffisamment précis et une idéologie compl~te, n'a encore réalisé que les tout premiers points de son programme; cette double raison rendrait une
collaboration entre nous, aujourd'hui au moins, prématurée. (12) L'affaire Aragon
L'année 1931 marque une période de politisation escaladée pour le groupe surréaliste.
La
Révolution surréaliste était déj~ devenue le Surréalisme au service de la révolution • Dans le troisi~me numéro de la revue, Aragon, de retolU' de son voyage en Russie, pr~che "La Reconnaissance dans le domaine de la pratique de l'action de la IlleInternationale comme seule action révolutionnaire". A la m~me époque, la Littérature de la Révolution mondiale "publie son potlme "Front Rouge", un texte violent et antimilitariste o~ il préconise l'assassinat des dirigeants du régime. A la suite de la publication du po~me en France, Aragon est poursuivi par le gouvernement pour "excitation de militaires
~ la désobéissance" et "provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste".
En
janvier 1932, les surréalistes protestent contre ce proc~s en lançant une pétition, ratifiée aussit6t par plus de trois cent signa-tures. Tous les membres du Grand Jeu la signent - - ~ l'exception fla-grante de Roland de Renéville.Renéville s'explique dans une lettre ~ Maurice Henry: "Mpn attitude dans l'affaire Aragon? Révélatrice sans doute de ma faiblesse dans l'ac-tivité révolutionnaire. Mais tu sais, je ne suis pas communiste, et je
consid~re le communisme comme une épreuve nécessaire pour l'Humanité, et non comme absolu; oh: mais non • • • Par conséquent, je n'éprouve pas au m~me point qu'Audard, par exemple, la nécessité personnelle de signer un manifeste communiste". (13)
Rolland de Renéville demeure incapable de faire face aux contingences sociales et politiques si, pour le faire, il doit compromettre ses
25
-la pétition, Renéville publie dans -la Nouvelle Revue française un article sur "le dernier état de la poésie surréaliste" o~ il ridi-culise "Front Rouge". Les surréalistes n'auraient pu souhaiter une plus belle preuve de "défaillance révolutionnaire" de la part de l'équipe du Grand Jeu.
En raison des conflits provoqués ~ l'intérieur du groupe par sa i'faiblesse révolutionnaire", Rolland de Renéville donne sa dé-mission au comité de rédaction, avec l'entente qu'il continuerait ~
collaborer ~ la revue. André Delons et Pierre Audard, tous deux mem-bres du Parti communiste, ne veulent pas, de leur c8té, ~tre affiliés ~ une revue o~ collaborent quelqu'un qu'ils tiennent pour un "contre-révolutionnaire définitif". Ils demandent l'exclusion de Renéville. Daumal refuse de sacrifier Renéville dont les recherches, dans le domaine purement intellectuel, lui semblent plus précieuses au Grand Jeu que les activités politiques de Delons et d'Audard. Ces deux derniers donnent alors leur démission ~ Daumal qui l'accepte sans consulter les autres membres du groupe.
Maurice Henry et Arthur Harfaux sont les premiers ~ protester contre la démission de Delons et d'Audard. Dans une lettre adressée
~ chaque collaborateur du Grand Jeu, ils se déclarent solidaires des deux démissionnés. Ils se disent également pr~ts ~ se retirer si la présence de Renéville dans le groupe doit se prolonger. Ils invitent chaque collaborateur ~ se prononcer ~ ce sujet. Par la suite, Roger Gilbert-Lecomte convoque une réunion générale chez lui, rue Dombasle, le 30 novembre 1932. A l'issue de cette réunion, Renéville se voit définitivement condamné par la majorité des membres.
Comme nous l'avons vu, l'exclusion de Renéville marque en fait la dissolution du Grand Jeu • Or, en vérité, de tous les membres du groupe, seul Renéville accordait ~ la métaphysique expérimentale la
m~me importance et la m~me urgence que Daumal et Lecomte. Et ce fut, avant tout, l'intensité de leur aventure métaphysique qui a distingué les grands joueurs de leurs contemporains surréalistes.
26
-LE GRAND JEU Er -LE SURREALISME
B. Analyse des divergences politiques
R~volte ou révolution?
Bien que les confrontations entre le groupe du Grand Jeu et le groupe surréaliste aient toutes ~ l'origine un prétexte politique (l'incident de l'E.N.S., l'hommage ~ Chiappe et l'affaire Aragon) , il demeure néanmoins que les deux groupes suivirent essentiellement la m@me évolution politique.
Ils sont tous deux partis de la révolte de l'individu contre la société et ses institutions. En route, ces deux groupes furent amenés
~ croire que la révolte individuelle n'est gu~re possible sans la révolution sociale - - qu'il n'y a pas de libération personnelle sans liberté collective. Au long de cette évolution, les deux mouvements ont connu les m@mes contradictions internes et, par conséquence, ils ont souvent présenté les m@mes "mbigu~tés externes.
Une étude plus approfondie de l'évolution politique des deux groupes nous am~ne ~ conclure que les "divergences" étaient plut6t le résultat du fait que les deux mouvements n'arrivaient pas toujours au m@me niveau de politisation au m@me moment.
Et
leurs membres respec-tifs ne s'y donnaient pas toujours avec la m@me emphase, ni avec le m@me dogmatisme.Les surréalistes et la révolte
(1923-1926)
Dans ce que Maurice Nadeau appelle la "période héro~que" du surréalisme, les surréalistes pratiqu~rent systématiquement la révol-te individuelle.
En
proclamant la toute-puissance de l'inconscient, ils visaient la destruction de la logique. Destruction aussi de la religion, de la morale et de la famille, les bastilles de la répression du ~.21
-Le travail et l'esprit pragmatique étaient honnis, car ils éloignàient l'homme de l'inspiration. On était alors loin de la révolution commu-niste. En 1924, Aragon écrit, dans une lettre au directeur de la revue Clarté: "Je place l'esprit de révolte bien au-del~ de toute politique
••• La révolution russe? Vous ne m'empêcherez pas de hausser les épaules.
A l'échelle des idées, c'est au plus une vague crise ministérielle. Il siérait vraiment que vous traitiez avec un peu moins de désinvolture ceux qui ont sacrifié leur existence aux choses de l'esprit". (14) Breton reconnatt vite les dangers- qu'une telle position pouvait faire nattre. Il affirme qu'en se consacrant "aux choses de l'esprit", les surréalistes ne soihaitent pas créer une nouvelle école d'avant-garde. Il s'agit plut6t de découvrir les fondations d'une nouvelle vie. Dans le tract intitulé '~Déclaration du 21 janvier 1925", on peut lire:
Nous n'avons rien ~ voir avec la littérature. Mais nous sommes tr~s capables, au besoin, de nous en servir comme tout le monde.
Le surréalisme n'est pas un moyen d'expression nouveau ou plus facile, ni même une métaphysique de la posésie. Il est un moyen de libération totale de l'esprit et de tout ce qui lui ressemble. Nous sommes bien décidés~ faire une révolution. Il n'est pas un moyen d'action que nous ne soyo~pas capables au besoin d'employer • • •
Le surréalisme n'est pas une forme poetique. Il est un cri de l'esprit qui retourne vers lui~m@me et est bien décidé ~ broyer désespérément ses entraves. Et au besoin, par des marteaux matériels. (15)
Pourtant, les accusations d'élitisme intellectuel ne se font pas àttendrè~ Au printemps de 1926, Pierre Naville publie La révolution et lés Intellectuels (Que peuvent faire les surréalistes). Il y
affirme que "l'abolition des conditions bourgeoises de la vie matérielle" est "une condition nécessaire de la libération de l'esprit". O~ les
surréalistes vont-ils se situer dans l'abolition de ces conditions? Est-ce qu'ils vont "persévérer dans une attitude négative d'ordre anarchique. • • attitude soumise ~ un refus de compromettre son exis-tence propre et le caract~re sacré de l'individu dans une lutte qui entratnerait vers l'action disciplinée du combat de classes"? Ce serait alors se rendre compte que la force spirituelle, substance qui est tout et la partie de l'individu, est intimement liée ~ une réalité sociale qu'elle suppose effectivement". (16)
28
-Le pamphlet de Naville ne manque pas de susciter des débats ~
l'intérieur du groupe surréaliste. Il faut prendre parti. En sep-tembre 1926, Breton publie Légitime défense • Dans cette brochure, il affirme son adhésion de principe au programme communiste, tout en le qualifiant de "programme lJlinimum" insuffisant, surtout au niveau de la motivation. D'apr~s Breton, l'espoir d'une amélioration de la vie matérielle ne saurait, ~ lui seul, susciter des révolutionnaires. Le surréalisme sert donc au mieux la cause de la Révolution en sou-tenant l'espoir d'une nouvelle vie spirituelle. Et ceci, en poursui-vant ses recherches "au. dehors" du Parti communiste. Breton conclut ainsi : "Dans le domaine des faits, de notre part aucune équivoque n'est possible: il n'est personne de nous qui ne souhaite le passage du pou-voir des mains de la bourgeoisie ~ celles du prolétariat. En attendant, il n'est pas moins nécessaire, selon nous, que les expériences de la vie intérieure se poursuivent, et cela, bien entendu, sous contrale erlérieur/m@me marxiste". (17)
Les surréalistes et la révolution (1927-1933)
Dans Légitime défense , la volonté d'autonomie du surréalisme est nette. La question de l'engagement politique ne cesse pourtant pas d'agiter le groupe. Il est donc indispensable que les surréalistes, qui ne veulent avoir "rien ~ voir avec la littérature", n'aient pas l'air de craindre l'action.
En
1927, Breton, Aragon, Eluard, Péret et Unik adh~rent au Parti communiste français. Pour donner ~ leur adhésionsa pleine valeur de manifestation, ils publient la brochure Au Grand jour.
En plus d'une br~ve introduction, cette brochure consiste en cinq lettres adressées aux communistes et aux non-communistes qui mettaient en doute la motivation de leur adhésion. Aux surréalistes non-communis-tes, ils expliquent: "Nous avons adhéré au P.C. français estimant avant tout que ne pas le faire pouvait impliquer de notre part une réserve qui n'y était point, une arri~re-pensée profitable à ses seuls ennemis (qui sont les pires d'entre les natres"). (18)
Ils réaffirment que l'adhésion des surréalistes au P.C. ne comporte point d'abandon de l'activité surréaliste, mais se pose plutat comme la
29
-"suite logique du développement de l'idée surréaliste et sa seule sauvegarde idéologique". De l'autre c6té, aux "camarades communis-tes", ils se plaignent que le Parti n'ait pas su intégrer les recher-ches surréalistes à l'action révolutionnaire sociale, et ils réclament "de meilleurs jours, ceux durant lesquels il faudra bien que la Révolu-tion reconnaisse les siens".
(19)
Pendant presque trois ans, le surréalisme va poursuivre sa course sur deux chemins parall~les : celui de la Révolution, au plan de la réalité sociale, et celui de la Révélation, au plan de la surréalité individuelle. Mais comme nous l'avons vu, l'année
1930
et le congr~s de Karkhov ont marqué le début d'une nouvelle période d'escalade politique. La fin de cette période s'annonce en1932
avec la publication de Mis~rede la poésie par Breton. La brochure dénonce la poésie de circonstance et la littérature de propagande, attaquant ainsi, en termes plus ou moins voilés, la politique littéraire du P.C. Aragon se sent alors obligé de se désolidariser de la brochure de Breton et, par la suite, il renie publiquement le surréalisme.
Apr~s la rupture avec Aragon, les rapports entre le P.C.F. et le groupe surréaliste deviennent plus tendus. Vers la fin de
1933,
Breton, Eluard et Crevel se voient exclus du Parti à la suite de la publication de deux textes surréalistes. Le premier de ces textes, "La mobilisation contre la guerre n'est pas la paix", critique le pacifisme du "Congr~s d'Amsterdam-Pleyel" dont le P.C. avait été le promoteur par l'intermé-diaire de Barbusse et de Romain Rolland. Les surréalistes y lancent lecél~bre mot d'ordre de Lénine : "Si vous voulez la paix, préparez la guerre civile". Le deuxi~me texte, de Ferdinand Alquié, fut publié dans le seul numéro du S.A.S.D.L.R. paru en
1933.
Alquié y critique l'exal-tation, dans cer'tains films soviétiques, de "valeurs conformistes" , comme l'amour du travail. La défense de ces articles par les trois chefs surréalistes leur vaut l'exclusion du P.C.Entre
1934
et1938,
Breton publie de nombreux textes où il réaffirme la solidarité des surréalistes avec la lutte prolétarienne. Pendant ces m@mes années, le surréalisme connatt une période de grande activité ar-tistique, culminée en1938
par "l'Exposition internationale du Surréa-lisme" à la Galerie des Beaux-Arts.30
-Peu apr~s cette exposition, Breton part pour le Mexique o~ il rencontre Léon Trotsky, exilé. Cette rencontre est décisive pour Breton, car il découvre que Trotsl~ soutient l'opinion que l'art, pour ~tre vraiment révolutionnaire, doit se tenir indépendant de tous les partis politiques. Encouragé par cette communauté de vues, Breton entreprend la fondation d'une "Fédération internationale d'Artistes révolutionnaires indépendants". Il écrit, avec le peintre mexicain Diego Rivera, le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant • Ainsi, le fondateur du surréalisme, à la fin d'une période d'évolution de quatorze ans, proclame de nouveau la nécessité de l'activité artistique indépendante.
Le Grand Jeu et la révolte
A la fin du manifeste "Pour un art révolutionnaire indépendant , Breton lance le mot d'ordre: "L'indépendance de l'art - - pour la
révolution; la révolution - - pour la libération définitive de l'art". Au fond, le groupe du Grand Jeu adh~re toujours à cette dialectique de la liberté politique et artistique - - au nom de la libération métaphy-sique. Il reste donc assez difficile de définir une période de révolte et une période de révolution dans les écrits et les manifestations du Grand Jeu • On peut tout au plus constater que dans les trois numéros de la revue, publiés entre 1928 et 1930, la révolution communiste figure dans un seul article, tandis que la nécessité de la révolte individuelle en est le leitmotiv de plusieurs. Il faut pourtant voir de quelle révolte il s'agit.
Dans "l'Avant-propos" du premier numéro du Grand Jeu, rédigé par Roger Gilbert-Lecomte, on lit : "Les changements de minist~re ou de régime nous importent peu. Nous, nous attachons à l'acte m~me de révolte une puissance capable de bien des miracles". (20) Suivent trois articles majeurs sur les différents aspects de la révolte de l'individu. Dans "Nécessité de la révolte", Maurice Henry signale les obstacles contre lesquels se heurte le révolté : Il y a d'abord les institutions sociales - - la famille, la police, l'Eglise et l'armée. Une fois libéré de ces
31
-cadres sociaux, le révolté se heurte aux parois de sa prison intérieure - - ces parois qui se dressent au nom de la morale et de la raison, vieux fant6mes de l'héritage occidental. Pour y échapper, pour se livrer à "l'inspiration des gestes", il faut d'abord retrouver "la sauvagerie primitive des b~tes". Apr~s la lutte, une fois libéré, on devient
"doux comme une chevelure blonde • • • l'Enfant-figé-dans-Ie-silence".(21) Dans le deuxi?:!me article, "La force des renoncements", Gilbert-Lecomte reprend le th~me du révolté devenu doux, résigné. La révolte n'est qu'un premier pas dans la démarche du Grand Jeu , et elle ne sert qu'à briser les entraves intérieures et extérieures. "Le révolté ne doit jamais considérer son état présent comme une fin en soi • • • Car une révolte qui se prolonge risque de devenir un appui pour elle-m~me. Il faut savoir renoncer à cet appui comme à tous les autres". (22)
René Daumal prenn alors la parole pour affirmer que le but de la révolte n'est point la liberté, le libre arbitre, mais plut6t, la libé-ration. La libération qui résulte de la négation de l'autonomie indivi-duelle. "Il faut donner le corps à la nature, les passions·et les désirs à l'animal, les pensées et les sentiments à l'homme. Par ce don, tout ce qui fait la forme de l'individu est rendu à l'unité de l'existence; et
l'~me, qui sans cesse dépasse toute forme, et n'est ~me qu'à ce prix, est rendue à l'unité de l'essence divine, par le m~me acte simple d'abnégation". (23)
Le Grand Jeu II est un numéro spécial consacré à Rimbaud, celui qui a "colJlpris l'inéluctable nécessité de la révolte la plus absolue". Dans l'essai "Arthur Rimbaud, ou Guerre à l'homme", Roger Vailland souligne que celui qui se voulait "ange ou mage" se révoltait contre la condition humaine toute enti?:!re, - et il y échoue. Or, l'essentiel de cette condi-tion, c'est la volonté de l'individu. La ~évolte de Rimbaud,étant toujours restée consciente et volontaire, ne fut qu'une autre forme de l'affirma-tion de soi.
Si Rimbaud, l'homme, échoue dans sa recherche de l'Eternité, Rimbaud, le po?:!te, y est victorieux. • • Gilbert-Lecomte le démontre dans son essai "Apr?:!s Rimbaud, la mort des Arts". Lorsqu'il écrit, Rimbaud suspend sa révolte personnelle pour participer à l'Harmonie universelle. Voyou devenu voyan.t, le poMe ne fait que transmettre la Parole : "Cette langue
32
-sera de l'âme pour l'âme". Dans le troisi~me essai consacré ~ Rimbaud, Rolland de Renéville se penche, lui aussi, sur l'aspect médiumnique de l'oeuvre rimbaldienne. La Volonté n'y est plus. Renéville cite, en exemple, un passage de la lettre du Voyant: "Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident: j'assiste
~ l'éclosion de ma pensée • • • ".
En
résumé, il ne faut pas se laisser tromper par l'importance accordée à la révolte dans les deux premiers numéros du Grand Jeu. Si la révolution s'y trouve subordonnée à la révolte, la révolte, à son tour, s'y trouve subordonnée à la résignation. Car le but est ailleurs, au-delà des révoltes et des révolutions, dans ce que Gilbert-Lecomte appelle la "résorption dans l'univers". Dans le troisi~menuméro de la revue, consacré à "l'universalité des Mythes", les auteurs se livrent à la tâche/de déchiffrer cet univers.
Le Grand Jeu et la révolution
Dans son deuxi~me numéro, le Grand Jeu publie un seul article où il ne soit pas question de Rimbaud. Il s'agit de "Politique" de
Ribemont-Dessaignes. Cet article qui traite directement de la révolution communiste (ce sera, du reste, le seul article du Grand Jeu à en traiter) détonne dans un numéro spécial consacré à Rimbaud. Quoique l'auteur, ami du Grand Jeu depuis l'incident du bar du Château, ne fasse pas vraiment partie du groupe et que ses idées ne représentent pas forcément celles de la revue, le Grand Jeu pùblie quand m@me, en mai
1929,
un article qui formule de fortes réserves à l'endroit de la révolution communiste.L'article de Ribemont-Dessaignes se présente comme une analyse réfléchie de l'adhésion des surréalistes au P.C. L'auteur est d'avis que le surréa-lisme, ayant vu son terme dans "l'apothéose de l'individu • • • c'est-à-dire l'esprit poussé à son extr@me limite", ne trouvait pour sortir de
lui-m~me que "l'entrée dans le collectif".
Se réfugier dans le social - - et en la circonstance il s'agissait de se servir de la seule révolution possible, la communiste -ne pouvait don-ner de résultat que si l'on gardait le silence • • • Trouver une possibilité d'évasion dans le silence de l'individu au sein du collectif ne pouvait résulter que d'un malentendu ou d'une
- 33 _.
dupl~cité de passage, et aboutir à une impasse. Mais la révolte demeure la seule possibilité d'évasion et de libération • • • Le rejet hors de soi de tout ce qui y a été accepté, la possibilité de n'être jamais plus qu'un masque sous lequel on n'est pas nu, mais vide, d'un vide dont le vide physique ne donne même pas la moindre idée, et de changer de masque comme de chemise •• ~ et l'on sait si ces chemises là se salissent v~te, cela fait perdre à toute question
sociale et politique un peu de son acuité ardente • • • (24) Dans ses écrits qui datent de la même époque du Grand Jeu, (25) René Daumal formule les principes de sa solidarité avec la révolution marxiste. On peut bien se demander pourquoi ces écrits n'ont jamais figuré dans les pages de la revue. S'agissait-il d'une volonté de se distinguer des surréalistes qui dépensaient tant de pages à justifier la coexistence du surréalisme et du communisme?
En tout cas, il reste vrai que René Daumal ne manquait pas de recon-naître la nécessité d'une liaison étroite entre la révolte de l'individu et la révolution du prolétariat. Dans l'essai intitulé "Les provocations
à l'asc~se", il développe les termes de cette liaison
Nous pouvons observer le passage de l'esprit de révolte
~ l'esprit révolutionnaire; la révolte, dans son état primitif de nihilisme, rec~le, nous l'avons vu, des contradictions qui l'empêchent d'être viable: l'individu qui, en tant qu'invidu, va nécessairement vers sa propre destruction. Pour sortir de cette contradiction, il doit comprendre que ce qu'il veut nier et combattre, ce sont toutes les tendances de sa mort, toutes les forces d'i-nertie de l'esprit; et qu'il doit les combattre au nom de quelque chose qui dépasse son propre individu, s'il ne veut pas se combattre soi-~eme. Ce supra-individuel, il le trouvera d'abord dans sa conscience de l'humanité en tant qu'elle se réveille. ~ comme ce réveil, avons-nous dit, correspond au soul~vement de la partie oppri-mée de la société, le révolté devra résigner sa révolte individuelle entre les mains de la classe révolution-naire de son époque • • • Je veux montrer par l~ que la Métaphysique, anticipation d'un progr~s possible, serait vaine et stérile si des actes concrets ne venaient lui donner sens de vie". (26)