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ARTheque - STEF - ENS Cachan | Processus de banalisation du thème du SIDA en Colombie : quelques résultats de recherche

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Academic year: 2021

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PROCESSUS DE BANALISATION DU THÈME DU SIDA

EN COLOMBIE : QUELQUES RÉSULTATS DE RECHERCHE

Jorge MARQUEZ VALDERRAMA

Professeur Études Philosophiques et Culturelles, Universidad Nacional, Medellín

MOTSCLÉS : SIDA SENS COMMUN DOXA CONTAGION ÉPIDÉMIES VULGARISATION SCIENTIFIQUE - MÉDIATISATIONS

RÉSUMÉ : L’événement "sida" peut être lu du point de vue de l’analyse de cet élargissement de l’action et de la production en vulgarisation scientifique. Nous avons eu recours à une double enquête : une analyse de la couverture de l’événement « sida » par la presse colombienne dans les années quatre-vingts et une analyse d’un corpus recueillie lors d’une enquête de terrain. La méthodologie est issue de l’approche appelée « communautaire », amplement utilisée et développée dans divers contextes en Amérique Latine.

ABSTRACT :

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1. INTRODUCTION

D’ordinaire, les chercheurs en vulgarisation des sciences s’occupent des productions journalistiques, scientifiques et/ou muséographiques, adressées au grand public et relevant d’activités spécialisées dans l’avancement des sciences et des techniques. Pourtant, des récents travaux ont montré l’immense diversité de champs d’action des discours et des images des sciences vulgarisées et médiatisées. La diversité de ces productions va des revues de loisirs aux débats publics sur l’orientation de la recherche fondamentale, en passant par les actions médiatiques de lutte contre certaines maladies ou contre certains risques collectifs émergents (campagnes massives de prévention, Téléthon, Journée mondiale contre le sida, etc.).

L’élargissement croissant du champ médiatique des sciences est un des effets de l’emprise actuelle des sciences et des techniques sur nos sociétés. L’avènement du sida est un événement qui peut être lu du point de vue de l’analyse de cet élargissement de l’action et de la production en vulgarisation scientifique. Si nous risquions un classement des vulgarisations des savoirs, selon les besoins immédiats des sociétés, la vulgarisation au sujet du sida rentrerait dans la classe des vulgarisations faites par nécessité - et presque avec urgence - et non dans les vulgarisations dont l’objectif est de satisfaire une certaine curiosité ou un désir de savoir. Même si la vulgarisation du sida a commencé avec le sensationnalisme et l’alarmisme propres des médias, elle est bientôt devenue une affaire de militantisme luttant pour une prévention et une éducation efficaces et pour développer des attitudes critiques vers toute sorte de discriminations subies par les porteurs du VIH. Il est évident que le désir de savoir est présente, lui aussi, dans les discours et les images de la vulgarisation du sida, mais c’est plutôt la nécessité de savoir qui l’emporte sur les autres motivations possibles qui l’animent.

Cette liaison avec la nécessité de prévention fait la complexité majeure de la vulgarisation du sida qui n’a jamais été une simple affaire scientifico-médicale, mais un fait relevant en même temps du politique, de l’économique, du symbolique, bref du social. En effet, le sida a été l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales (anthropologie, sociologie, psychologie sociale), mais notre étude propose pour la première fois de l’analyser comme un objet appartenant au champ des sciences médiatisées et vulgarisées. La complexité du phénomène « sida » et de sa mise en commun marque un des intérêts majeurs de ce sujet.

Nous décrivons, à partir d’une étude de cas, le processus de mise en commun et de devenir de l’événement « sida ». Dans le champ des recherches sur les sciences médiatisées, cette étude propose d’étudier le sida comme thème de la doxa actuelle, c’est-à-dire comme élément nouveau d’un sens commun. Comment et pourquoi le sida est devenu un thème de nos imaginaires contemporains ?

Notre approche permet de travailler avec l’implication de tous les participants (jeunes, formateurs et enseignants) et du chercheur dans le processus de formulation de l’enquête. Dans les résultats de

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cette recherche, nous proposons une critique de certaines rhétoriques de la prévention. D’une part, les notions de contagion et de séroposivité ; d’autre part, des états corporels et des entités nouvelles comme VIH, sida, séropositivité et séropositivité au VIH, ont servi comme descripteurs pour notre observation du processus de construction d’un sens commun autour du sida. Quelques propositions finales pourraient coopérer à l’évolution des pratiques de prévention des maladies collectives et émergentes. Ces rhétoriques sont analysées à partir des discours des jeunes, mais aussi à travers une lecture d’une sélection d’articles de presse.

Selon une pensée du philosophe Jean Baudrillard, « trop d’information, tue l’information », et cette mort de l’information correspond parfois à un manque d’efficacité des processus de communication ou à une banalisation excessive du sujet médiatisé. Il est inévitable de s’intéresser aux processus de banalisation lorsqu’on s’intéresse à la formation du sens commun. Tout processus de production d’un sens commun sur un objet ou un phénomène nouveau est en grande partie un processus de banalisation de cet objet ou de ce phénomène. Or, la banalisation produit inévitablement le dégoût. L’humain est sans cesse envieux du nouveau et a horreur des banalisations : tout le monde aime le singulier, l’unique, le changement, le nouveau.

Les banalisations sont parfois nécessaires comme dans le cas du condom, objet qu’il faut démystifier. Pourtant, les banalisations peuvent aussi parfois s’avérer dangereuses, comme dans le cas du thème du sida, quand celui-ci délaisse ses allures de nouveauté et de stimulant du désir de savoir pour devenir une espèce de chansonnette répétée par les médias et par les discours scolaires. Le danger réside surtout dans le fait de fatiguer les esprits avec un sujet dont la discussion devrait être largement partagée. Quand il y a excès de banalisation, un travail d’oubli commence inévitablement et les stratégies et les rhétoriques de prévention doivent s’adapter aux transformations produites par les banalisations, par la mise en doxa. Ce travail d’oubli a commencé plus tardivement dans des pays comme la Colombie, où les actions de prévention du sida ont été maigres et où la connaissance de l’impact de cette maladie est précaire.

2. LE SIDA COMPRIS COMME THÈME FAIT BOUGER LA PRÉVENTION

Le sida n’est pas seulement un événement biologique ou pathologique ou un événement social d’importance. Le sida est devenu un thème de notre culture contemporaine et, de ce fait, il est entré dans nos imaginaires collectifs. Le sida fait maintenant partie de l’histoire du XXe siècle et de l’histoire du temps présent. Première “maladie médiatique” de l’histoire du monde, le sida se présente comme un ensemble de singularités qui façonnent dans nos imaginaires une conception de l’infection au VIH comme maladie mystérieuse et tabou.

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L’enveloppe corporelle et l’enveloppe sociale s’y comportent comme des barrières symboliques et physiques à la fois : les approches pour aborder le thème culturel de la contagion devraient être donc symboliques et instrumentales à la fois.

3. LA SENSIBILISATION OU LA SOUFFRANCE VÉCUE EN DIRECT

Les relations avec la souffrance d’autrui et la perception du direct à propos des médiatisations du sida s´avèrent être différentes de la perception permise par les produits préventifs médiatisés : parmi les sources des connaissances sur le sida chez les jeunes de Medellín, l’une des plus importantes est celle de l’exhibition directe de la souffrance. Pour les jeunes de Medellín qui ont participé aux ateliers enquête, les sources d’information sur le sida sont l’école, les médias, la rue et l’entourage familial et social. De ces quatre ensembles de sources, les médias et l’école sont les plus importants. Les combinaisons des informations des deux dernières sont faites par les jeunes eux-mêmes. Les actions combinant des méthodes didactiques et médiatiques avec la participation du public intéressé ou censé être la cible de la prévention, seraient alors les plus recommandables. Cette exhibition est supposée non médiatisée, c’est-à-dire comme n’exigeant pas l’utilisation d’un canal de masses (radio, télévision, presse, réseau électronique). Pourtant, même si elle se prétend “tirée directement de la réalité”, elle se produit par des mises en scène et dans des cadres spatiaux ciblés : transports publics et lieux symboliques dans les rues de la ville, pour celles qui sont spontanées et des espaces clos avec des publics ciblés, convoqués à l’avance, pour celles qui sont planifiées. Toutes les deux sont pour autant des formes de mise en scène de la souffrance en direct que l’on appelle “sensibilisation”. Par ailleurs, ces formes de sensibilisation en direct profitent des discours et des images discursives utilisées par les produits médiatisés et, par ce biais, font recours aux mêmes ressources culturelles locales et/ou globales que nous avons appelé “mémoire collective”, à laquelle appartient le sens commun sur le sida.

Dans les rhétoriques médiatiques relevant du sida, les discours, eux aussi, construisent des “images discursives” fortes. Le sida, en tant que maladie épidémique et endémique associée aux symboles de notre inconscient collectif, interpelle l’imaginaire et les imaginaires, mais sa médiatisation, elle aussi, utilise la voie de la construction d’images avec plusieurs objectifs :

- Proposer des nouveaux discours pour changer les croyances établies, c’est-à-dire pour changer la doxa dominante : la prévention suppose que ces changements dans la doxa dominante peuvent, à leur tour, influencer les comportements.

- Élaborer des nouveaux discours censés agir au niveau de la banalisation des comportements nouveaux : l’adoption du préservatif est un processus de banalisation d’un artefact qui, selon les discours laïques de la prévention, devrait entrer définitivement dans les habitudes des gens,

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c’est-à-dire devenir un objet banal comme la brosse à dents, par exemple. La doxa du sida propose particulièrement l’entrée du condom dans notre univers du trivial et du quotidien.

- Sensibiliser pour changer les comportements : l’utilisation du direct dans les campagnes de sensibilisation et de prévention des accidents de la route, du tabagisme, du sida, très répandue dans le monde, est très présente peut-être à cause des limites avérées de certains discours préventifs. La généralisation du recours au sensible est due au constat selon lequel faire de la prévention ne consiste pas seulement à donner certaines informations précises. Cela est prouvé par l’emprise des croyances sur le savoir, au moment d’agir.

4. DES CHANGEMENTS DANS LA DOXA DES ÉPIDÉMIES : DE LA PEUR À LA TOLÉRANCE

Un des aspects de la médiatisation du sida est l’ensemble d’enseignements apportés à l’humanité d’aujourd’hui et du futur sur les dangers de la discrimination dans toutes ses formes : une énorme leçon de solidarité mondiale, visible aussi dans les propos des jeunes de Medellín. La peur a été un sentiment très présent à la fois dans leurs paroles et dans les productions médiatiques colombiennes, mais chez les jeunes on la voit contrecarrée par des discours sur la solidarité, la tolérance, l’acceptation d’autrui. On voit là des traces nettes des leçons de l’épidémie au niveau de l’apprentissage et l’effort pour construire une convivialité dans un cadre démocratique, c’est-à-dire la conscience du besoin de discussions ouvertes sur des thèmes considérés tabou, les besoins de créer des situations favorables à la construction d’une nouvelle doxa, opposée à une tradition d’intolérance.

Les imaginaires sociaux du sida sont donc imbriqués dans les imaginaires sociaux de la maladie et de la contagion. Ce fait est un argument de plus pour la conception et l’adoption d’approches mixtes, combinant le souci pour les contenus scientifico-didactiques et le souci pour les imaginaires de la maladie. La connaissance de la doxa en action à partir de la parole du public peut beaucoup aider à l’amélioration des stratégies de prévention.

5. LE PLAISIR, LES PLAISIRS

Le sida suscite des discussions inusitées avec les jeunes, sur des sujets difficilement abordables dans la situation des ateliers enquête, car cet outil de discussion et de partage du savoir ne peut remplacer le conseil psychologique et biomédical. Pendant les ateliers enquête, les thèmes du plaisir, de la diversité de sexualités, de la tolérance sont apparus, comme celui des aspects biomédicaux et cliniques du sida et des autres MST. Les jeunes ont osé poser des questions qu’ils

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gardent normalement pour eux ou qu’ils ne posent pas aux adultes, et ils ont demandé la présence d’experts (médecin, psychologue) pour en discuter. Ils ont pu dialoguer avec les experts et ces dialogues ont montré l’absence du thème du plaisir dans les rhétoriques de la prévention en Colombie.

La diversité de sens des vieilles notions comme “contagion” ne disparaîtra pas automatiquement : elle demeure dans l’imaginaire, associant le sida à la peur ancestrale face aux menaces épidémiques. Parfois, la polysémie de la contagion agit comme élément déterminant de certains comportements préventifs contribuant à changer la conception de liberté sexuelle totale des années soixante pour celle des plaisirs administrés dans le cadre d’une rationalité du moralement correct. Cette rationalisation de la sexualité et du plaisir ne se traduit pas par un renoncement à l’émancipation des corps conquise par des générations précédantes à celle des jeunes participant à nos ateliers. L’émergence de cette rationalisation du plaisir peut être entendue aussi comme le passage à une émancipation des corps face à un virus mortel qui a pénétré l’amour et les plaisirs sexuels. Cette dernière émancipation se voit renforcée par une prise de parole publique sur le sexe et l’amour. Pourtant, nous voulons attirer l’attention sur le grand rôle joué par la stratégie préventive de l’usage du préservatif, qui a été un des éléments importants créant les circonstances propices à une discussion ouverte sur le plaisir lié au sexe, sans pour autant négliger la montée en Colombie de l’abstinence comme première stratégie de prévention des MST.

6. PARTIR DE LA PAROLE DES JEUNES

L’analyse de la construction de la doxa, dans deux champs différents, paroles des jeunes et médias, a permis de retracer des fragments de l’usage des savoirs et des discours savants par le jeune public et d’y repérer quelques traces du rôle des médias dans la prévention et dans la formation d’un sens commun du sida. Des évolutions ont été repérées dans la transformation du sens de certaines notions, de certains mots et de certaines familles de mots : “sida”, “contagion”, “séropositivité”. Ces mots ont été ré-appropriés d’une nouvelle façon par la doxa ordinaire. Ils n’ont pas été au départ rejetés par la doxa scientifique, mais adoptés avec des sens nouveaux, rectifiés selon les besoins du discours de la prévention, et voilà que l’on assiste à des dialogues et des négociations entre le discours scientifique, le discours de la prévention, le discours des journalistes et le discours du public. Dans la conception des actions de prévention sur les MST, médiatiques ou scolaires, partir de la connaissance des attentes et des opinions des jeunes, de l’écoute de leurs paroles est un grand avantage facilitant l’efficacité des actions de prévention.

Cette présentation est issue d’une thèse soutenue pour obtenir le doctorat en Diffusion des Sciences et des Techniques à l’Université Paris XI, Orsay (Dir. : Daniel Raichvarg).

Références

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