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La crémation : une pratique traditionnelle koriak

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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Rites, cuites et religions

La

c ré m a tio n

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ria

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Valentina Gorbatcheva (Responsable du départem ent Sibérie, Musée d'Ethnographie des

Peuples de Russie, Saint-Pétersbourg)

Les Koriaks o c c u p e n t le Kam tchatka, à l'extrême est d e la Sibérie. Les Koriaks du littoral sont des chasseurs d e mammifères marins, tandis que ceux d e l'intérieur sont renniculteurs. Ces éleveurs autrefois nomades connaissent aujourd'hui un fort degré d e sédentarisation ; seuls circulent encore en toundra to u t au long d e l'année les pasteurs qui suivent les troupeaux domestiques. Pourtant les traditions qui a cc o m p a g n e n t le m ode de vie nom ade sont très présentes et to u te l'organisation du groupe s'inscrit encore dans une « culture du renne » que n'a pas e ffa c é un christianisme très syncrétique. Ainsi, à la mort d'un des leurs, les Koriaks pratiquent-ils encore le traitem ent du corps par crém ation, sur des lieux auxquels la tradition a donné une valeur symbolique2.

Le mort attend

Alors que les Koriaks du littoral p la ça ie n t le mort, qu'il é ta it obligatoire d e dévêtir com plètem ent, sur le lit qui lui a vait appartenu, les éleveurs le p la ça ie n t à l'en droit du polog. C ette cha m b re close était préalablem ent dém o n té e e t la peau, qui lui a vait servi d e lit p e n d a n t sa vie, éta it é tendu e sous lui, fa c e drayée tournée vers le haut, à fin que, dans m onde des morts, il dormît sur la partie laineuse. On le recouvrait d 'u n e couverture de fourrure, poils vers le haut, y compris la tê te tournée vers la sortie, vers « le chemin », car s'il a vait regardé les vivants, il aurait pu « prendre » l'un d 'e n tre eux a ve c lui.

Le défunt restait ainsi deux jours dans sa demeure, p e n d a n t lesquels les habitants du village ou du ca m p e m e n t lui rendaient visite, le tra ita n t com m e s'il s'agissait d 'u n être vivant. Q uand ils se m ettaient à table, ils disposaient à son ch e ve t du th é e t d'autres produits, considérant qu'il particip a it à tous les jeux auxquels se livrait l'assistance.

Chez les Koriaks, jusqu'à la crém ation du défunt, il é ta it sévèrement défend u d e prendre part à la production, ni d e faire quoi que c e soit en m atière d 'é co n o m ie , Arrivé dans le m onde supérieur, le mort pouvait attirer l'atte ntion sur un hom m e qui aurait transgressé un interdit e t dire toute c e q u 'o n a vait réuni contre lui

Préparation du vêtem ent funéraire

Tandis que les hommes e t la jeunesse « distrayaient » le défunt, les femmes lui co nfection naient un vêtem ent funéraire. En principe, ch a cu n possédait de son vivant un vê te m e n t préparé, mais ce dernier ne d e va it pas être fini p arce que, prêt à l'emploi, il entraînait une mort précoce. Alors, m anquaient la lisière du c a p u ch o n et du bas d e la kuhlianka3, la courroie du ca p u c h o n d o n t on le couvrait, les m orceaux de fourrure de renne destinés à la partie supérieure d e son visage, de m êm e que, sur les manches, la poitrine et le dos du

1 Par c e tte conférence, Valentina G o rb a ch e va a bien voulu nous présenter en avant-prem ière, à notre dem ande, la partie proprem ent funéraire d ‘un im portant travail d'ensem ble sur la m aladie e t la m ort chez les Koriaks. Le présent résumé a é té rédigé par Claudine Karlin à partir d e la traduction réalisée par Christian Malet, directeur d e la revue Boréales. Les notes e t les intertitres sont du traducteur ou des auteurs du résumé.

Le travail intégral d e Valentina G orb a ch e va , d e portée b e a u c o u p plus vaste e t a c c o m p a g n é d'illustrations, est en cours de publication dans la revue Boréales.

2 C ette introduction a é té ajo u tée p ar nous.

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vêtem ent, les ornements qui symbolisaient la lune, les pendentifs en fourrure d e jeune phoqu e teintée en rouge, les perles d e verre. D'après les données d e V. I. Jochelson, on ne cousait pas non plus les semelles des chaussures ; une chaussure mortuaire vue chez les Koriaks par l'au teur avait une semelle, mais on y avait pratiqué en la perforant un petit orifice — « pour la santé ».

Nul ne d e va it voir la fem m e coudre ces vêtem ents funéraires, préparés ou non du vivant, au risque d'entraîner la m ort d 'u n des membres d e la famille. C 'est pourquoi elle s'effo rçait d e travailler q uand il n'y a va it personne dans l'ha bitation ou alors dans le polog soigneusement clos. Elle ne cousait que p e n d a n t la prem ière moitié d e la journée, l'exécution d e c e travail au cours d e l'après-midi — surtout lors du coucher du soleil — entraînant pour les Koriaks, une perte de la vision.

Pour la co nfection de ces vêtem ents funéraires, on utilisait la fourrure des rennes personnels ou d 'u n parent proche, tradition qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Néanmoins, les Koriaks em ploient d e plus en plus souvent des peaux sombres. Certains vêtem ents funéraires présentaient une q ueue en bas du dos : à l'arrivée du d é fu n t dans l'au-delà, les ancêtres venus l'accueillir le prenaient par ce tte q ueue pour l'entraîner dans une danse. Pantalons e t chaussures, faits en peau blanche, décorés d e patchworks d e fourrure e t d e franges de couleurs variées, différaient, pour les hommes, d e ceux portés de leur vivant : jam bes d e pantalon plus longues e t tiges de soulier plus courtes convena ient mieux pour la course organisée dans le m onde d e l'au-delà à l'a tte n tio n des nouveaux arrivants. La com binaison funéraire fém inine se distinguait à peine de l'habituelle. On s'effo rçait de confectionner un beau vêtem ent pour le défunt afin qu'il ne soit pas fâ c h é contre ses parents.

C ependant, la finition des habits funéraires é ta it grossière p a rc e q u 'o n p ré te n d a it q u 'u n e fois dans le m onde des morts, elle se transformerait e t deviendrait fine e t élégante. On ne faisait pas d e noeud avec le fil e t si l'on utilisait en guise de vêtem ent funéraire un h a b it usagé, on en co u p a it les nœuds. On finissait enfin de coudre le vêfem ent p e n d a n t q ue le défunt a tte n d a it dans sa demeure.

Aux habits funéraires é ta it liée toute une série d'interdits : on ne d evait ni d onne r ni vendre c e qui avait été préparé pour habiller un mort, ca r l'h a b it é ta it lié à son propriétaire. Aussi, en cas de décès d 'u n hom m e loin d e sa résidence familiale, les parents se débarrassaient-ils d e son habit, l'incin érant sur un p e tit bûcher, co m m e s'ils l'envoyaient à sa suite.

Le mort est habillé

Tôt le matin, le jour des funérailles, quatre parentes préparaient le défunt « pour le voyage », mais ne lui m e tta ie n t que le vêtem ent du haut, On prenait une couverture ou un couvre-lit d e la taille d e l'habit. Les bottes e t les moufles étaient mises de travers e t on veillait à c e qu e sa main n 'a it pas le poing serré, c e qui aurait signifié qu'il voulait em m ener a v e c lui quelqu 'un de son entourage. On a tta c h a it le corps a ve c une courroie à l'extrémité d e laquelle, près du cou, on a va it fa it des nœ uds d o n t le nom bre d é p e n d a it du nombre de membres d e la famille. Avant la levée du corps, on c o u p a it les nœuds en n'en laissant qu'un seul, indiquant que le m ort restait seul,

Une fois mis les habits funéraires co m m e n ça ie n t les adieux au défunt, q u 'o n e n ja m b a it e t fra p p a it avec le pied droit com m e pour l'écarter. Ensuite, par l'arrière de la yaranga4, on sortait le corps du m ort qu'on é te n d a it sur un traîneau neuf. Les Koriaks de la cô te tiraient eux-mêmes le traîneau, les renniculteurs y a ttelaient deux rennes désignés par le d éfunt g râ ce à la divination. Pour le traîneau, on prenait deux perches de l'arm ature d e sa yaranga. Puis on le transportait sur le lieu des funérailles.

On a b a tta it alors les rennes de trait du mort, déterm inant, d'a près leurs convulsions, s'ils é taient bien partis dans le m onde des trépassés.

Préparation du bûcher

La crém ation est le p ro cé d é fondam ental d e traitem ent du corps chez les Koriaks depuis la fin du XIXe siècle.

Le parent le plus â g é du défunt organisait la mise en p la c e du bûcher d o n t la hauteur a tte ig n a it deux à trois mètres e t pour lequel on observait des règles précises. Les hommes ramassaient des bois d e cèdre qu'ils déterraient a ve c les racines, puis les disposaient e t les tassaient parallèlem ent. On m e tta it les grosses branches en périphérie e t les plus fines à l'intérieur pour que la crém ation fû t com plète. Les Koriaks d e la c ô te m êlaient au bûcher, à la p la c e de cèdre, une nageoire d e leurs bateaux. C haque assistant p la ç a it le rondin qu'il avait a p p o rté sur le lieu de crém ation.

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Rites, cultes e t religions

D evant le bûcher, sur le sol, on posait un saucisson rituel fa it d'un m orceau d e panse bourrée d e moelle e t d e graisse d 'u n renne. C ôté ouest, près du d é fu n t étendu, visage recouvert, sur son traîneau ou sa peau de renne, les femmes âgées et les proches parentes b a va rd a ie n t e t riaient ; pleurer n 'é ta it pas autorisé ici.

Préparation du mort

Le bûcher prêt, on découvrait quelques instants le visage du mort en disant : « Va e t ne te retourne pas ». Deux parents ou plus généralem ent deux femmes qui n 'a p p a rte n a ie n t pas à la parentèle et q u 'o n appelle « les corbeaux » m ontaient alors sur le bûcher, à c ô té du défunt. Des m anches d 'h e rb e tressée sur les avant- bras, d e la mousse dans la bouche, elles simulaient ces oiseaux. Elles c o u p a ie n t la courroie qui a tta c h a it le d é fu n t e t la je ta ie n t à cô té du bûcher. Puis, soulevant la kuhlianka du mort, elles prenaient son couteau e t lui ta illa d a ie n t le ventre pour conserver les viscères, fa u te d e quoi la réincarnation aurait pu être entravée. Certains Koriaks bourraient le ventre ouvert d e celui qui éta it mort d e m aladie. D'autres, a va n t la crémation, ta illa d a ie n t le c a d a v re entier. D'autres enfin, pour qu e le corps ne se recroquevillât pas, c o u p a ie n t les tendons des mains et des pieds.

Lorsque les « corbeaux » ava ie n t ach e vé leurs activités rituelles auprès du défunt, on déposait sur le bûcher des choses qui lui avaient apparten u : le traîneau, « l'a rc e t les flèches, le javelot, les skis, le couteau,

le briquet, le silex e t l'a m a d o u ... to u t c e q u 'il possédait p a r nécessité ». Les femmes « donn a ie n t le grattoir pour corroyer la peau, la p la n ch e de coupe, l'é tu i à aiguilles, le d é à coudre e t les autres objets d'u sa g e personnel. Les to u t petits enfants recevaient des jouets, des canifs, des grattoirs e t des objets utilisés p a r les adultes ». Tout

ce q u 'o n expédiait a v e c le mort, « on considérait q u e c 'é ta it p o u r le vivant e t non p o u r l'incin éré... ».

Avant la crém ation, on a tta c h a it aux mains des hommes et des femmes un m orceau de youkola 5 ou on leur d o nna it un os de renne ou encore on leur a tta c h a it à la ceinture une petite croix, faite d e deux bâtonnets de bois assemblés par un fil rouge. Les Koriaks croyaient que la première rencontre du défunt était les chiens offerts en sacrifice à l'Être suprême, qui vivent dans la dem eure com m une construite par les trépassés, Toujours d e v a n t l'entrée, ils ne laissaient pas passer un hom m e qui p e n d a n t sa vie aurait m altraité les chiens. En leur la n ça n t le youkola, l'os ou la croix d e bois, le d éfunt g a rd a it une c h a n c e d e franchir l'« obstacle ».

A vec le défunt, on envoyait aussi des c a d e a u x pour les parents trépassés : sucre, thé, ta b a c , viande et graisse d e renne, am anite tue-m ouche pour ceux qui en avaient consom m é d e leur vivant. Dans la première moitié du XXe siècle, l'inventaire se com posait aussi d'objets d e première nécessité, com m e gobelets ou couteaux. L'im portance de l'assortiment é ta it fixée par la famille du mort, Une clo c h e tte servait à soutenir la m arche du défunt e t l'avertissait q u 'u n « vivant » s'approchait. C ependant, on ne pouvait pas envoyer de vêtem ents ni rien qui soit lié à la production.

La crémation

Une fois toutes les choses nécessaires à la vie ultérieure du mort déposées sur le bûcher, des membres d e l'assistance, le plus souvent parents masculins, allum aient les branches ou les copeau x d e cèdre qu'ils a va ie n t apportés e t les présentaient au bûcher funéraire. En a p p ro c h a n t les copeau x enflammés, ils d e m a n d a ie n t : « Vivrai-je longtem ps ? » Si les co p e a u x ne s'éteignaient pas, cela augurait d e longues années d e vie en bonne santé. Si l'un des côtés du bûcher ne prenait pas feu, certains considéraient que le défunt ne voulait pas que l'hom m e qui se te n a it d e c e c ô té p articipe à sa crém ation.

Tant que le bûcher n 'a va it pas co m m e n cé d e brûler, les « corbeaux » ne quittaien t pas le défunt qui en « se levant » pouvait porter préjudice à l'entourage. C e n'est q u 'à l'apparition d e la fum ée qu'elles ô taient de leur ceinture e t des m anches d e leur vê te m e n t les bandes d'herbe, extrayaient la mousse d e leur b ouche et déposa ient le to u t sur le bûcher.

En sautant du bûcher, elles s'adressaient au m ort : « Ne te lève pas, nous sommes a v e c toi ! » e t criaient : « Croa, c ro a ... » en imitant le corbeau. Restant à proximité du bûcher flam bant, elles se secouaient les unes les autres à l'a id e d 'u n e petite branche, « se purifiant » des esprits malfaisants qui, à travers elles, pouvaient atteindre les êtres vivants. Après la « purification », elles je ta ie n t la branche dans le bûcher embrasé.

En observant la crém ation, les assistants m a n g e a ie n t la viande des rennes abattus pour le défunt, l'a m a n ite apportée, etc. Les femmes ch a n ta ie n t en ré pétant des sons m onotones : « ko, ko, ko...». Pendant le repas, elles se com p o rta ie n t com m e si elles se trouvaient, non pas à des funérailles, mais à un repas de

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famille. Il a va it été sévèrem ent défendu aux enfants d e regarder le bûcher, ca r le défunt n'a urait alors pas voulu quitter les vivants. Les autres, en regardant le bûcher brûler, déterm inaient si c 'é ta it leur mort ou non que l'ho m m e a va it reconnu. La com bustion rapide du v ê te m e n t funéraire éta it considérée co m m e un bon signe, indiquant que l'hom m e é ta it mort de sa bonne m ort e t qu'il a v a it quitté les siens en e m portant ses habits. Les Koriaks a p p ré cia ie n t différem m ent les m ouvements des pieds e t des mains du mort ; pour les uns, si les mains e t les pieds ne b o u g e a ie n t pas pen d a n t la crém ation, c 'é ta it qu e l'hom m e éta it m ort d e sa bonne m ort ; d'autres voyaient dans les mouvements, a ve c la première fum ée du bûcher, que le d éfunt s'en é ta it allé en haut dans le royaum e des morts.

Le monde de l’a u -d elà

Des sources anciennes indiquent que les Koriak « pensaie nt que leurs trépassés vivaient dans les d e u x

après leur mort, soi-disant com m e on vivait sur terre. » La notion d 'u n e transmigration des morts dans un m onde

supérieur s'est conservée jusqu'à nos jours dans la conscience d e personnes d 'u n certain âge.

Les éleveurs de rennes appellent ce m onde « les ancêtres », e t parce qu'il est situé dans le nord le d é fu n t porte toujours des vêtem ents d'hiver. Les étincelles du bûcher funéraire sont interprétées com m e une froide fe m p ê te d e neige qui surprend le défunf sur la route. Pour se protéger du froid, il couvrait son visage d e son plastron e t sa c a p u c h e e t il serrait les liens des m anches d e son habit.

Avant d 'a tte in d re le m onde de l'au-delà, en traversant le « bourg » où vivaient les chiens, le d é fu n t d e va it en am a d o u e r les habitants. Dans le m onde des ancêtres, il rencontrait des « gens » qui, a v e c une lance, pratiquaient une légère incision au visage d e q uiconq ue ne p o rta it pas de ta touag e. Chez les Koriaks, il existait deux types d e tatouag e, réalisés à l'aid e d 'u n e fine aiguillée d e fils en tendon d e renne ou d e cheveux de fem m e, q u 'o n enduisait d e charbon concassé mêlé d e graisse e t q u 'o n faisait passer dans la peau co m m e pour la coudre. Le premier é ta it censé « protéger » hommes e t fem m es contre les esprits maléfiques. Le second constituait un ornem ent féminin. D'après un informateur, le ta to u a g e « protège » le mort contre les morsures des chiens du m onde d e l'au -delà et lui donne la possibilité d 'a tte in d re ses ancêtres koriaks.

Pour le nouveau venu, les ancêtres organisaient des courses à dos d e renne, des com bats, jouaien t au handball. S 'étant saisis d e la queue de son vêtem ent funéraire, les gens du m onde d 'e n haut dansaient a v e c lui puis le conduisaient à la dem eure de ses parents. Ils le régalaient, le questionnaient sur la vie sur terre e t s'inquiétaient de savoir qui serait du prochain vo ya g e au pays des morts.

Dans le m onde des ancêtres, les Koriaks trépassés m ènent le m êm e m ode d e vie que sur la terre, conduisant à paître les rennes que leurs parents vivants o n t abattus. Ils ont des yaranga construites a v e c les branches d 'a u ln e placées sous le corps du d éfunt dans le bûcher funéraire lors d e la crém ation. Par rapport au m onde des vivants, to u t est inversé : quand c'e st le jour sur la terre, c 'e s t la nuit dans le m onde des morts ; arrivé vieux, on devient jeune, alors qu'un jeune m ort lui, de vie n t vieux ; les choses de petite taille que le d é fu n t « a em portées » a ve c lui se transforment en grandes choses. Dans c e m onde, les gens ne sont jamais m alades e t ne m eurent pas. Ils passent leur temps à se divertir a v e c des concours e t des jeux. La nouvelle arrivée de parents décédés leur procure une joie particulière. La présence d 'u n e aurore boréale en hiver indiquait aux Koriaks q u 'u n m em bre d e leur tribu é ta it mort e t q u 'e n son honneur, les « gens » du m onde d 'e n haut organisaient des épreuves — combats, jeux d e ballon, etc. Une aurore boréale vive an n o n ça it la mort d 'u n hom m e riche ou qui l'a v a it été.

Protection des vivants

La m ort éta it d o n c perçue par les Koriaks co m m e un « passage » de l'hom m e vers un nouveau dom icile, où sa vie se poursuivait dans un environnem ent d e parents trépassés. L'attitude envers le d é fu n t é ta it d o u b le : d 'u n côté, e t jusqu'à la crém ation, on le traitait com m e s'il é ta it encore vivant ; en le m e tta n t « sur la route », on lui fournissait to u t c e qui lui é ta it indispensable. Dans le m êm e temps, com m e on le considérait co m m e dangereux pour les vivants e t q u 'o n n'excluait pas la possibilité qu'il ne se m étam orphosât en mauvais esprit, en particulier s'il é ta it m ort d e grave m aladie, les Koriaks accom plissaient une série de rites visant à protéger les vivants des morts.

On veillait, a ve c une sévérité particulière, à l'accom plissem ent des rites qui, succédan t aux funérailles, a c c o m p a g n a ie n t le retour d'obsèques. Chez les nom ades co m m e chez les sédentaires, au m om ent d e partir, les personnes présentes contournaient le lieu d e crém ation en s'a va n ça n t contre le soleil et, s'é ca rta n t du défunt, s'efforçaient d e brouiller leurs traces. Chez les renniculteurs du nord du Kamtchatka, ch a q u e participant, en s'en allant, prenait une poignée d 'h e rb e sèche qui symbolisait « la vitalité » de l'hom m e e t une brindille d e saule pour celle des rennes domestiques, afin que le mort ne nuise ni à ses parents, ni à son troupeau e t qu'il n 'e m porte pas avec lui leur « force vitale ». En q uittant le lieu des funérailles, ceux qui ava ie n t assisté à la cérém onie recouvraient de branches d 'a u ln e e t d e pierres le chem in qui reliait c e lieu au m onde des vivants. Ailleurs, les « corbeaux » interdisaient au défunt le chem in m enant au ca m p e m e n t ou au village :

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Rites, cultes et religions

d e b o u t de ch a q u e c ô té du sentier, après avoir laissé passer tous ceux qui s'en revenaient, elles jetaient des branches de saule sur le sol, en les écrasant a v e c des pierres, D'autres éleveurs exécutaient, non loin d e la yaranga, un chien préalablem ent nourri a v e c d e la graisse d e renne, e t l'é te n d a ie n t près d 'u n bâton disposé à c ô té du chemin, le museau tourné en direction du lieu d e crém ation. Ce rite signifiait : « Séparation du m ort

d 'a v e c les vivants, c a r m aintenan t q u e le voilà mort, le voilà aussi kaia ». D'autres encore enjam baient une

ligne qui, tracée transversalement sur le chemin, symbolisait « la rivière séparant le village du lieu où l'on a va it

brûlé le cadavre. Après l'avo ir franchie, ch a cu n se secouait co m m e s'il se débarrassait de to u t c e qui a v a it un ra p p o rt a ve c le d é fu n t ». D'autres enfin purifiaient tous ceux qui revenaient des funérailles a ve c des branches

d 'a u ln e auxquelles des poils d e renne é taient attachés a v e c d e l'herbe. Certains éleveurs d e renne utilisaient la purification par le feu : « on e n ja m b a it le feu e t la fum ée d 'h e rb e enflam m ée ».

Enfin, dans tous ces groupes koriaks, é ta it très répandu l'usage d e donner de l'eau à tous ceux qui pénétraient dans la dem eure du défunt. Après le rite d e purification, deux femmes se tenaien t près de l'entrée ; à tous ceux qui désiraient pénétrer, elles offraient une g o rg é e d 'e a u puis en versaient sur leur dos, de sorte que c 'é ta it co m m e si l'on d onna it à boire au défunt.

La dem eure du mort é ta it elle-m êm e purifiée aussitôt après la levée du corps. Les rites variaient. Autrefois, les Koriaks du renne ch a n g e a ie n t la yaranga d e place, tandis que ceux du littoral sortaient le lit du défunt. C 'é ta it l'occasion de passer dans une nouvelle dem eure, l'a n cie n n e restant av e c le mort. De nos jours, dans la maison, on lave obligatoirem ent les planchers, les meubles e t tous les objets d o n t se servait le défunt,

Pendant un tem ps déterm iné, qui pouvait durer trois jours, un p a re n t ou des femmes d 'u n certain âg e dorm aient, après purification, à l'en droit où avait reposé le mort. On pouvait choisir un individu particulier, « celui qui protège », qui non seulement dorm ait au m êm e endroit que le défunt, mais d e va it séjourner dans la maison p e n d a n t dix jours ; s'il sortait, quelqu 'un le rem plaçait. Dans d'autres localités, on utilisait à sa p lace une figurine anthropom orphe co n fe ctio n n é e a ve c de l'he rbe ; ou encore, afin que la p la ce du m ort ne restât pas vide, on y a tta c h a it un chien. C 'é ta it une manière d e chasser le trépassé de sa dem eure en lui disant : « Ta

p la c e est o ccupée, tous les esprits sont partis a v e c toi ».

Retour au lieu de crémation

Après les funérailles, il éta it d'u sa g e d e rendre visite au lieu d e crém ation. Deux hommes, le plus souvent parents éloignés, rendaient visite au d éfunt p e n d a n t un, voire deux ou trois jours. Ils arrivaient tô t le matin sur le lieu d e la crém ation, e t enfouissaient les restes du corps incinéré dans la cendre ou dans une petite fosse creusée à l'endroit du bûcher qu'ils recouvraient de branches d e cèdre. Les branches d 'a u ln e empilées le jour des funérailles autour du bûcher é ta ie n t à nouveau mises en place. Certains disposaient des branches de c è d re une par une, par trois ou par quatre sur les quatre côtés « p o u r q u 'il n'y 'a it pas de co u ra n t d 'a ir ». Tout c e qui a vait été utilisé sur le lieu des funérailles é ta it a p p e lé « yara n g a » — la dem eure dans laquelle les Koriaks pensaient que le d é fu n t avait dém énag é. À c e t endroit, on déposait différentes denrées : graisse de renne, sucre, pain, thé, cigarettes ou ta b a c à chiquer destinés au défunt.

Outre cela, on pouvait placer là où se trouvait la tê te du m ort p e n d a n t la crémation, trois petites pierres apportées le jour des obsèques : deux d 'e n tre elles symbolisaient les yeux, l'au tre la bouche du mort.

Le repas funéraire

Des rites particuliers é taient observés pour la co n fe ctio n du repas funéraire annuel, qui apparaissait co m m e une m anifestation originale du souci que l'on a va it du défunt, Les délais et la manière d o n t se réalisaient ces repas avaient des particularités selon les unités territoriales koriakes.

Les repas funéraires des pasteurs é taient liés à l'a b a tta g e massif d e rennes pour le d éfunt : les éleveurs faisaient ces repas le jour p ré cé d a n t la fê te d 'a u to m n e ou la fê te d'hiver. Les parents, proches e t éloignés, ainsi que ceux qui ava ie n t eu un décès dans leur famille au cours d e l'a n n é e se rendaient sur le lieu de crémation. Ils app o rta ie n t av e c eux des chaudrons, des théières, des gobelets e t des sacs pleins d e victuailles. Les femmes d 'u n certain â g e construisaient un autel en é ta la n t des petites pierres à c ô té d 'u n buisson d e saules de faible hauteur. Le nom bre des pierres d é p e n d a it d e celui des morts dans la famille. On en a ffe c ta it trois à ch aque d é fu n t : deux é ta ie n t appelées littéralem ent « les yeux d e l'a n c ê tre » le troisième « la bouche de l'a n cê tre ». Les pierres venaient du lieu où s'é ta it déroulée la crém ation du ou des morts q u 'o n allait célébrer. Sur les pierres, on disposait le « sacrifice » a p p o rté par les parents.

On « régalait » les défunts d e youkola co u p é en morceaux, d e thé (infusé), d e ta b a c e t de cigarettes, d e ta b a c à chiquer, etc,.. On tirait e t on éparpillait sur les pierres une petite partie du contenu : thé infusé, cigarettes et ta b a c . Au m om ent où les jeunes femmes e t les jeunes filles s'éloignaient pour aller chercher l'eau destinée à « abreuver » les rennes offerts en sacrifice e t cuire la viande, les vieux e t les vieilles assis près des autels prenaient c e qu'ils avaient a p p o rté aux défunts et se servaient, m a n g e a n t les victuailles, fum ant les cigarettes et le ta b a c , etc. On a p p e la it ce tte collation offerte p a r le m ort à ses parents vivants « la répartition ».

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Lorsque que le troupeau de rennes domestiques transhumait à proximité, co m m e n ç a it l'un des éléments les plus importants du rite des repas funéraires, littéralem ent « la séparation des rennes pour les défunts ». Sur l'ind ication d e parents âgés, les jeunes pasteurs a ttrapaien t des rennes parm i ceux qui avaient apparten u aux défunts, e t l'un des parents les égorgea it à l'a id e d 'u n couteau ou d 'u n e lance. On n 'a b a tta it que les rennes mâles, c a r les femelles, vêlant en chemin, n'auraient pas atteint le m onde d e l'au-delà. Après le c o u p fatal, l'anim al d e v a it to m b e r sur le flanc droit, plaie tournée vers le haut, co m m e pour les fêtes saisonnières. Sous sa tête, on glissait une branche de saule symbolisant l'oreiller du renne. On lui faisait boire d e l'eau en l'arrosant de la tê te à la queue. Une des parentes prenait le sang d e la plaie e t le ré p a n d a it sur les pierres de l'autel.

On d é b ita it ensuite la viande des rennes, tandis que le contenu d e l'e sto m a c e t des intestins éta it versé dans des fosses d o n f le nom bre d é p e n d a it de celui des familles p a rticip a n t au repas funéraire, afin que cela se transform ât dans le m onde des morts en lichen pour les rennes. C haque fam ille p la ç a it deux trépieds distants d e deux mètres e t disposait à leur sommet une perche transversale. Elle y a c c ro c h a it un chaudron pour la cuisson d e la viande des rennes immolés. Pour un foyer d e c e type, on n'a llum ait le feu q u 'à l'a id e d'allum ettes ou d 'u n silex. Puis, quand la viande é ta it cuite, on préparait pour les défunts une offrande à partir de petits m orceaux de viande bouillie mêlés à de la triperie crue, foie, cœur, partie cartilagineuse du museau, intestins. Les parents prenaient, cha cu n leur tour, un peu d e c e tte offrande qu'ils déposaient à cô té des branches d e saule, là où é taient disposés les autres présents faits au défunt. L'assistance m angeait le reste d e la viande bouillie. Les os é taient placés dans une fosse a ve c le contenu d e l'esto m ac e t des intestins, e t l'on veillait scrupuleusement à c e qu'il ne restât plus un seul os sur le lieu du repas funéraire ; autrem ent, les rennes sacrifiés n'a u ra ie n t pas a tte in t le m onde de l'au-delà. On m a n g e a it la m oelle des fémurs en en laissant une partie sur le lieu de sacrifice.

Après le repas, on p artait derrière les branches d'aulne. Les femmes, au term e du p a rta g e des rennes sacrifiés, d é ta c h a ie n t du sinciput6 les bois que les hommes enfilaient av e c les plus grandes vertèbres cervicales sur des branches d 'a u ln e sacrificielles e t purificatrices dépourvues d 'é c o rc e . Ils les disposaient dans un ordre précis, c o m m e n ç a n t par les bois les plus grands a v e c les vertèbres cervicales, puis poursuivant par les plus petits. C haque famille m ettait les bois des rennes offerts en sacrifice pour leurs défunts sur une branche particulière. Celles sur lesquelles on a vait enfilé les bois et les vertèbres symbolisaient le troupeau se rendant dans le m onde des trépassés, a ve c les petits qui allaient devant, e t les grands derrière. On les je ta it ensuite à terre, orientés vers le nord, après avoir préalablem ent mis en dessous des lamelles d e moelle osseuse provenant d e fémur, afin d e prévenir la m aladie du sabot. Entre les rangées d e bois e t en p a rta n t du haut, on p la ça it les branches d'aulne, les plus grandes a v e c les feuilles, puis une partie d e ces branches éta it je té e dans les fosses où l'on vidait aussi le bouillon de viande, à l'exception des os e t du contenu viscéral. On faisait ensuite tom ber les os à l'a id e des branches à l'intérieur des fosses. Enfin, celles-ci é ta ie n t closes a v e c de l'aulne e t du gazon, afin que les chiens n'em pêchassent pas la renaissance des rennes dans le m o n d e des morts. Les hommes é ta ie n t chargés d'enfiler les bois sur les branches, d e leur rangem ent e t d e la ferm eture des fosses. Les femmes, elles, après avoir a c c o m p li toutes les opérations rituelles, p a rta g e a ie n t la via n d e crue restante entre les assistants qui l'e m p o rta ie n t chez eux. Les parents d e ceux que l'on a va it célébrés en prenaient moins que les autres, e t le plus souvent d'ailleurs, n'en prenaient pas du tout. C hacun, en partant, cassait une branchette des saules d e l'autel, afin que les défunts n'e m portent pas a v e c eux d'autres rennes a p p a rte n a n t à leurs parents vivants. On a tta c h a it ces branchettes d e saule, « la vitalité des rennes », au trousseau des « gardiens » qui prenaient les rennes sous leur protection. Seul le foie éta it donné aux chiens présents sur le lieu du repas funéraire.

Dès le crépuscule, les défunfs que l'on a vait honorés em portaien t c e qui é ta it resté près des autels. Pour eux, le jour com m ençait, e t ils pouvaient m anger to u t ce que leurs parents leur a va ie n t apporté. On estimait que les repas funéraires pour le défunt étaient pleinem ent accom plis lorsqu'on a v a it a b a ttu trois rennes, do n t un d 'a tte la g e . Si, lors des repas funéraires d 'a ufom ne, on a va it a b a ttu moins d e bêtes, il incom bait aux renniculteurs d e les « rendre » au défunt en d écem bre dans des repas organisés a v a n t les fêtes d'hiver.

6 Littéralem ent : « des os syncipitaux d u crâne », le term e sinciput est peu usité en a natom ie. Il correspond ici chez le renne au vertex, ou som m et du crân e form é p ar la réunion des deux pariétaux.

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Rites, cultes e t religions

Syncrétisme des rituels

Dans les groupes méridionaux des Koriaks du littoral, baptisés au XVIIe siècle, les rites orthodoxes pour les funérailles é taient spécifiques, c a r certains éléments du rituel traditionnel s'éta ient introduits dans la nouvelle pratique. En d é p it du fa it que, du XIXe au d é b u t du XXe siècle, on ait enseveli les morts dans la terre, selon le rite chrétien, on leur fournissait to u t c e qui leur é ta it nécessaire pour une vie future, m e tta n t dans le tom beau un gobelet, une théière, le vêtem ent funéraire national si le défunt portait un costum e d e travail, un couteau, un porte-aiguille, des restes de fourrures d e vê te m e n t funéraire, un traîneau dém onté. La conservation de ces rites s'explique, visiblement, par le fa it que l'enseignem ent chrétien ne contredit pas les représentations Koriaks sur la continuité d e la vie e t la transmigration des morts dans l'autre m onde. Parfois, lors d e l'accom plissem ent des rites orthodoxes, on je ta it dans la tom be, sur le cercueil, une branche de c è d re e t une allum ette enflam m ée c e qui semble tém oigner de l'existence, dans le passé, d 'u n e crém ation des cadavres chez les Koriaks côtiers. D'une manière générale, c e tte orthodoxie pénétra faiblem ent la conscience des Koriaks baptisés, et, en l'ab sence de missionnaire ou de représentant d e l'administration russe, ils brûlaient leurs morts com m e autrefois. Avant d e brûler un défunt, les Alioutors disposaient une croix sur le bûcher, puis ils l'enlevaient e t après l'incinération, la replaçaien t sur le lieu d e crém ation.

Relation des vivants et des morts dans le temps

Habituellement, on rendait visite à la to m b e un mois plus tard, quarante jours après e t au bout d 'u n an. Tout le rite consacré au souvenir du d éfunt consistait à lui laisser des denrées alimentaires, du ta b a c , une cigarette. Au b o u t d 'u n an à partir du jour du décès, les visites à la tom be cessaient.

Le lieu d e sépulture ou d e crém ation d evena it sacré. L'endroit où l'on a va it enterré un hom m e d o n t la mort a va it été pénible é ta it considéré co m m e le refuge des esprits malveillants e t on s'efforçait de l'éviter. En passant d e v a n t les lieux de sépulture ou de crém ation des morts, on laissait toujours quelque chose, graisse de renne, ta b a c ou cigarettes. Un parent venant d e loin, je ta it à son arrivée c e qu'il a va it a v e c lui en disant : « Je

suis passé e t je te d onne ».

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