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La représentation du sujet ouvrier : analyse du discours syndical québécois, de 1949 à 2009

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UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL

LA REPRÉSENTATION DU SUJET OUVRIER: ANALYSE DU DISCOURS SYNDICAL QUÉBÉCOIS, DE 1949 À 2009

MÉMOIRE PRÉSENTÉ

COMME EXIGENCE PARTIELLE DE LA MAÎTRISE EN SOCIOLOGIE

PAR

HUBERT FORCIER

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Avertissement

La diffusion de ce mémoire se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé le formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles

supérieurs (SDU-522 - Rév.01-2006). Cette autorisation stipule que «conformément à l'article 11 du Règlement no 8 des études de cycles supérieurs, [l'auteur] concède à l'Université du Québec à Montréal une licence non exclusive d'utilisation et de publication de la totalité ou d'une partie importante de [son] travail de recherche pour des fins pédagogiques et non commerciales. Plus précisément, [l'auteur] autorise l'Université du Québec à Montréal à reproduire, diffuser, prêter, distribuer ou vendre des copies de [son] travail de recherche à des fins non commerciales sur quelque support que ce soit, y compris l'Internet. Cette licence et cette autorisation n'entraînent pas une renonciation de [la] part [de l'auteur] à [ses] droits moraux ni à [ses] droits de propriété intellectuelle. Sauf entente contraire, [l'auteur] conserve la liberté de diffuser et de commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»

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AVANT-PROPOS

j'avais dans ma tête

le beau navire d'inquiétudes - Pierre Perreault, Bilan

Ce mémoire souhaite discuter d'une interrogation récurrente portant sur le sens de notre agir et sur les lieux collectifs de sa constitution. Il est motivé par les réflexions perpétuelles concernant le devenir de notre société et les possibilités pour nous tous de nous sentir solidaires d'un projet de société. Confronté à cette question, nous avons d'abord cherché à circonscrire l'acteur qui pourrait prétendre porter ce projet.

À quoi bon en effet réfléchir à un projet de société si l'on ne pressent aucun acteur social pour le faire sien? C'est pourquoi, avant même de spéculer sur l'édification des grandes lignes d'un projet commun, nous avons voulu nous pencher sur la nature des sujets collectifs qui l'ont historiquement incarné, le sujet national et le sujet ouvrier plus particulièrement, pensant trouver dans cette recherche quelques réponses à nos questions.

Mais c'est plus exactement l'étude du sujet ouvrier qui a retenu notre attention. Notre travail vise à démontrer de quelle manière celui-ci s'est fait le représentant d'un projet collectif dans l' histoire. En étayant les contours historiques et contemporains de ce sujet, nous avons voulu rendre compte d'un sujet collectif qui a su évoluer et faire progresser son projet dans le temps. En prenant le point de vue qui est le sien, notamment en nous sentant solidaires du destin du mouvement syndical québécois, nous nous sommes interrogé sur les enjeux qui sont les siens, sur les dangers qui le guettent, sur les espoirs qui l'habitent. Cette perspective nous permet à terme de mieux expliquer le rapport du sujet ouvrier avec un projet collectif se renouvelant

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dans le temps. Le retour sur notre questionnement premier nous mène toutefois à craindre l'effritement contemporain de ce projet, frappé de plein fouet par une tendance profonde à la fragmentation et à l'individualisation. Ce sont ces phénomènes que ce mémoire souhaite éclairer.

Le sujet auquel se réfère le mouvement syndical dans son discours doit répondre à plusieurs défis. La posture parfois très critique que nous avons adoptée à son égard vise à lancer un appel. Tout n'est pas joué, voilà ce qui doit ressortir de cette recherche. Si des tendances fortes heul1ent le mouvement syndical, celui-ci demeure un acteur fondamental de notre société. Le sujet ouvrier reste présent et s'affirme malgré la direction incertaine qu'il prend de nos jours.

Cette recherche nous a permis de mieux cerner la constitution et le développement des sujets collectifs de la modernité. En nous questionnant sur la tendance à la fragmentation du sujet ouvrier, nous n'avons pas voulu tomber dans le catastrophisme, ni laisser entendre que la situation est irrévocable. Seulement, il nous semble que le mouvement syndical québécois participe de cette mouvance qui tend à représenter un sujet de moins en moins unifié et de moins en moins évocateur. La représentation de plus en plus évanescente du sujet ouvrier en tant que représentation collective s'accompagne de la relative indétermination de la référence à un projet commun. Or la poursuite d'un projet commun ne peut se faire sans une représentation claire des acteurs qui le portent. C'est dans cette direction que nos réflexions devront nous mener dans le futur.

Ce mémoire, nous l'avons mené à terme en usant de plusieurs méthodes, à la fois théorique, historique et empirique. Voilà sans doute sa force, mais aussi sa plus grande faiblesse. En tentant de valider l' hypothèse de cette recherche, le parcours nous a mené à retracer de manière très brève l'histoire de la modernité, à nous appuyer sur un appareil théorique rapidement évoqué, à analyser un discours en nous en tenant à ses plus grandes lignes. En fin de compte, une impression d'inachèvement

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IV

surgira peut-être. Mais peut-être est là le signe que notre recherche en appelle une autre, qui viendrait la compléter.

Je ne pourrais aller plus loin sans remercier certaines personnes. Il me faut d'abord exprimer ma reconnaissance envers le soutien constant et la force d'esprit de mon directeur, Jacques Beauchemin, qui a toujours su guider ma recherche. Merci pour ces rencontres toujours éclairantes.

Je voudrais plus globalement remercier le département de sociologie de l'UQAM, dans lequel je baigne depuis voilà déjà plus de cinq ans. Professeurs, collègues et membres du personnel ont tous su m'apporter les éléments nécessaires à la poursuite de mon parcours et de ma recherche. l'en profite pour remercier tous ceux et celles avec qui j'ai passé ces années. Je remercie ceux avec qui je me suis lié, autant que ceux avec qui j'ai débattu, parfois de manière agitée.

Je remercie aussi mes parents, Luc et Sylvie, qui ont su faire naître cette étincelle sans laquelle tout ceci n'aurait été possible. Je les remercie de l'intérêt constant qu'ils ont accordé à mes projets. La curiosité, la rigueur et la discipline que je reconnais en moi sont leurs. Cet univers familier me rappellera toujours l'importance fondamentale d'appartenir au monde. Entre la tour d'ivoire et la culture première, je sais que mon statut de sociologue ne saurait être complet sans cet intérêt constant pour la vie du « monde ordinaire », si éclairante et souvent si vraie.

Merci à mon frère Mathieu, pour sa présence perpétuelle. Merci pour ta lecture éclairante, pour les discussions, et bien plus encore.

Merci à Louise, pour tout, ce regard, cet esprit éclairé, la présence patiente dans le flot des jours.

Merci finalement à tous ceux et celles qui se reconnaîtront et qui sont tous une parcelle de ce mémoire. Ils m'excuseront, je l'espère, de ce langage par trop aride, passage obligé de la formation sociologique.

(6)

LISTE DES TABLEAUX ix

LISTE DES ABRÉVIATIONS, SIGLES ET ACRONYMES xi

RÉSUMÉ xii

INTRODUCTION

LA FRAGMENTATION DU SUJET OUVRIER 1

0.1. Le sujet ouvrier comme sujet politique 3

0.2. Questions de recherche et hypothèses 6

0.3. Présentation de la démarche 8

CHAPITRE 1

LE SUJET POLITIQUE: UNE THÉORISATION Il

1.1. Aux sources du politique Il

1.1.1. Compréhension historique des transformations des sources de la légitimité et des fondements du lien social dans les sociétés

humaines 12

1.1.2. Le politique comme mode d'organisation et de représentation de la

société par elle-même 16

1.2. Le projet de société de la modernité et la démocratie nationale ... 19 1.2.1. La révolution moderne: le projet de société de la modernité ... 19 1.2.2. La nation moderne: le projet politique moderne dans son

effectivité historique 23

(7)

VI

1.3.1. Le sujet politique: une définition conceptuelle 27 1.3.2. Le sujet politique unifié est national 28 CHAPITRE II

LE SUJET OUVRIER 30

2.1. Du sujet politique universaliste au sujet ouvrier 31

2.1.1. Sujet et contre-sujets 32

2.1.2. Émergence et importance du sujet ouvrier.. 35

2.2. Les contours théoriques du sujet ouvrier 37

2.2.1. Le sujet ouvrier: définition conceptuelle 37

2.2.2. Sujet ouvrier et sujet politique 38

CHAPITRE III

MÉTHODOLOGIE: ENTRE LES FONDEMENTS THÉORIQUES ET

L' ANALYSE DES DONNÉES .44

3.1. Clarifications méthodologiques 45

3.1.1. La question de la représentation 45

3.1.2. Approche déductive et interprétation 46

3.2. Le corpus 47

3.3. Codage et grille d'analyse 55

3.4. L'analyse de contenu 57

CHAPITRE IV

LE SUJET OUVRlER, 1949-1960: UN SUJET UNIFIÉ 61

4.1. Éléments socio-historiques : le mouvement syndical canadien-français de 1949 à 1960, d'Asbestos à la Révolution tranquille 62

4.1.1. La société libérale duplessist 62

4.1.2. Uaffinnation dans l'action du mouvement syndical

(8)

4.1.3. La consolidation d'une conscience nationale et sociale 66 4.2. Analyse des journaux syndicaux de 1949 à 1960 68 4.2.1. Présentation des journaux de la période 68

4.2.2. Le sujet de l'action 69

4.2.3. Les rapports de force 73

4.2.4. Les valeurs éthiques 76

4.3. Le sujet ouvrier des années 1950 comme sujet unifié 79 CHAPITRE V

LE SUJET OUVRlER, 1970-1975: ENTRE RADICALISATION ET

FRAGMENTATION 83

5.1. Éléments socio-historiques : le mouvement syndical québécois de 1970 à 1975, sous le signe de la radicalisation 84 5.1.1. La société québécoise dans les années 1970: l'essoufflement du providèntialisme et l'appel à son dépassement 84 5.1.2. La radicalisation du mouvement syndicaL 86 5.2. Analyse des journaux syndicaux de 1970 à 1975 89 5.2.1. Présentation des journaux de la période 89

5.2.2. Le sujet de l'action 90

5.2.3. Les rapports de force 94

5.2.4. Les valeurs éthiques 96

5.3. Le sujet ouvrier des années 1970 à 1975, entre unification et

fragmentation 99

CHAPITRE VI

LE SUJET OUVRIER CO TEMPORAIN, 1995-2009 : SOUS LE SIGNE DE

LA FRA ME TATION 103

6.1. Éléments socio-hi toriques: le m uvement syndical québécois de 1995

(9)

VIII

6.1.1. La société québécoise contemporaine: l'affirmation du

néolibéralisme 104

6.1.2. Le mouvement syndical québécois entre maintien des acquis et

concertation 106

6.2. Analyse des journaux syndicaux de 1995 à 2009 109 6.2.1. Présentation des journaux de la période 109

6.2.2. Le sujet de l'action 110

6.2.3. Les rapports de force 115

6.2.4. Les valeurs éthiques 118

6.3. Le sujet ouvrier des années 1995 à 2009, une tendance forte à la

fragmentation 120

CONCLUSION

LES MUTATIONS DU POLITIQUE SOUS LE PRISME DE LA

FRAGMENTATION DU SUJET OUVRIER 125

7.1. Fin de parcours: synthèse et retour sur les hypothèses initiales ... 126 7.2. La fragmentation du sujet ouvrier inscrite dans les mutations

contemporaines du politique 131

ANNEXE A 137

ANNEXE B 140

(10)

1. Nombre total des numéros de journaux syndicaux de 1949-1960 51 2. Nombre total des numéros de journaux syndicaux de 1970-1975 51 3. Nombre total des numéros de journaux syndicaux de 1995-2009 52 4. Nombre total des numéros de journaux syndicaux selon les centrales et les

périodes 53

5. Nombre total des pages sélectionnées selon les centrales et les périodes 54 6. Nombre de mots et pourcentages selon les centrales et les périodes 59 7. Nombre de références et pourcentages selon les dimensions et les périodes. 59 8. Fréquence et pourcentage des nœuds référant au sujet de l'action dans la

période 1949-1960 70

9. Fréquence et pourcentage des nœuds référant aux rapports de force dans la

période 1949-1960 74

10. Fréquence et pourcentage des nœuds référant aux valeurs éthiques dans la

période 1949-1960 77

11. Fréquence et pourcentage des nœuds référant au sujet de l'action dans la

période 1970-1975 92

12. Fréquence et pourcentage des nœuds référant aux rapports de force dans la

période 1970-1975 95

13. Fréquence et pourcentage des nœuds référant aux valeurs éthiques dans la

période 1970-1975 97

14. Fréquence et pourcentage des nœuds référant au sujet de l'action dans la

période 1995-2009 111

15. Fréquence et pourcentage des nœuds référant aux rapports de force dans la

(11)

x

16. Fréquence et pourcentage des nœuds référant aux valeurs éthiques dans la

période 1995-2009 119

17. Notions associées au sujet de l'action 137

18. Notions associées aux rapports de force 138

19. Notions associées aux valeurs éthiques 139

20. Fréquence des notions associées au sujet de l'action dans l'ensemble du

corpus 140

21. Fréquence des notions associées au sujet de l'action, 1949-1960 141 22. Fréquence des notions associées au sujet de l'action, 1970-1975 142 23. Fréquence des notions associées au sujet de l'action, 1995-2009 143

(12)

AFL : American Federation of Labour CEQ : Centrale de l'enseignement du Québec

CIC : Corporation des institu tems et institutrices catholiques de la province de Québec

CIO: Congress of Industrials Organisations CSD : Centrale des syndicats démocratiques CSN : Confédération des syndicats nationaux CSQ : Centrales des syndicats du Québec CTC : Congrès du Travail du Canada

CTCC : Confédération des travailleurs catholiques du Canada FPTQ : Fédération provinciale du travail du Québec

FTQ : Fédération des travailleurs du Québec

FUIQ : Fédération des unions industrielles du Québec UQAM: Université du Québec à Montréal

(13)

RÉSUMÉ

Ce mémoire a pour objectif d'éclairer la compréhension du sujet ouvrier contemporain. Les lignes qui suivent rendent compte des diverses représentations dont le sujet ouvrier a été l'objet, de sa naissance au XIXe siècle jusqu'aujourd'hui. Appuyé sur une analyse théorique et historique qui situe l'émergence du sujet ouvrier dans la compréhension plus large du sujet politique moderne, cette analyse des transformations du sujet ouvrier inscrit ce dernier sur l'horizon plus large du sujet politique unitaire du commencement de la modernité. L'avènement d'un sujet ouvrier constitue en effet une critique de l'abstraction du sujet politique national et entraîne la société vers une représentation des conditions concrètes d'existence des acteurs SOCIaux.

Ce mémoire s'intéresse plus spécifiquement à la représentation du sujet ouvrier dans le mouvement syndical québécois de la deuxième moitié du XXe siècle. À travers une analyse de contenu des journaux syndicaux, nous expliquons les transformations de la représentation du sujet ouvrier dans le cadre de trois périodes historiques. Notre analyse démontre le passage d'un sujet unifié dans la période 1949

à 1960, à un sujet hybride dans la période 1970 à 1975, et d'un sujet dont la représentation tend à se fragmenter dans la période contemporaine (1995-2009).

(14)

Réfléchir à l'élaboration ou à la reprise d'un projet de société pose inévitablement la question du sujet qui peut le porter. Alors qu'une telle recherche se concluait rapidement par l'évocation du sujet politique national dans la modernité triomphante, par la référence à un sujet révolutionnaire chez les marxistes; les réflexions récentes rendent compte d'une exploration plus ardue. Cette investigation pose souvent le constat du passage d'un sujet unifié au morcellement de sujets multiples. \

Le sujet politique national peut se définir comme cette «figure symbolique et institutionnelle sous laquelle une société aménage la diversité de ces récits et de ces expériences identitaires potentiellement conflictuelles2». C'est lui qui a porté le projet éthico-politique de la modernité triomphante, en se prétendant être le représentant universel de la communauté politique. Ce projet visait à réaliser la volonté moderne de constituer le monde à la fois sur la liberté individuelle et sur une vision d'un vivre­ ensemble partagé.3 Mais ce sujet politique nationaL accusé d'une trop grande fermeture face à la réalité concrète des individus et des groupes sociaux, s'est vu confronté à la montée progressive de contre-sujets. Ceux-ci feront leur le projet

1 Marcel Gauchet, L'avènement de la démocratie: La révolution moderne, Paris, Gallimard,

2007, p.21-35.

2 Jacques Beauchemin, L'histoire en trop: La mauvaise conscience des souverainistes

québécois, Montréal, VLB Éditeur, 2002, p.60.

3 Jacques Beauchemjn, La société des identités: Éthique et politique dans le monde

contemporain, Outremont, Athéna dirions, 2èll édition, 2007, p.17-18. 0':

(15)

2

d'émancipation de la modernité inaugurale.4 Le premier de ces contre-sujets sera le sujet ouvrier qui interviendra dans le politique en s'appuyant sur des référents de classe, et en alliant ceux-ci à un projet de transformation de la société. On peut le définir comme une figure sociale concrète qui représente son action dans des rapports sociaux de classe, en promouvant non seulement une ouverture du politique à ses intérêts particuliers, mais un projet de transformation de la société. Suivra plus tard une multitude de contre-sujets qui tous placeront la vie sociale concrète au centre de leur action. Face à l'affirmation de contre-sujets multiples dont la source du rassemblement se situe dans la volonté de voir reconnaître leur réalité concrète et particulière, le sujet politique national tend à se fragmenter. Nous entendons cette fragmentation comme la tendance toute contemporaine à investir le politique de référents particularistes qui viennent miner la constitution d'un projet de bien commun fondé sur une communauté politique regroupant indistinctement tous les acteurs d'une société.

Au sein de la communauté politique abstraite et universaliste progresse dans l' histoire moderne une communauté empirique où les acteurs interviennent dans la sphère politique en se posant comme les porteurs d'une réalité particulière qui fonde leur identité. La communauté politique abstraite, qui avait trouvé son porte-parole dans un sujet politique universaliste, est dès lors remise en question et transformée de l'intérieur. L'avènement de communautés empiriques entraîne la concrétisation croissante du rapport au politique. À terme, ce processus laisse entrevoir une tendance à la fragmentation dès lors que les acteurs s'impliquent dans la société politique, non plus en faisant fi de leur condition particulière, mais bien plutôt en posant celle-ci au fondement de leur action. On peut dès lors se demander s'il est encore possible, dans la société contemporaine, d'envisager la présence d'un sujet qui

4 Jacques Beauchemin, La société des identités: Éthique et politique dans le monde contemporain, Outremont, Athéna Éditions, Itrc édition, 2004. pA7.

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agirait, non seulement en faisant sien le pan émancipateur de la modernité, mais en portant un projet de société rassembleur.

Qu'est-il advenu du sujet politique unitaire de la modernité inaugurale? C'est sur cette question que s'ouvre notre mémoire. Nous tenterons d'y répondre en nous intéressant d'abord à la définition et aux contours du sujet politique national et du sujet ouvrier. Entre ceux qui déplorent la remise en question de ces deux sujets et les autres qui célèbrent leur éclatement, il sera nécessaire de comprendre les mutations qui les affectent. C'est ce que nous souhaitons faire, non seulement par une compréhension théorique du phénomène, mais plus particulièrement en étudiant la représentation du sujet ouvrier dans les journaux syndicaux québécois5 de la deuxième moitié du XXe siècle. Nous analyserons les journaux syndicaux de trois périodes historiques prédéfinies (1949-1960, 1970-1975, 1995-2009) qui, selon nous, permettent de comprendre les transformations du sujet ouvrier. Les journaux syndicaux sont pour nous autant un lieu d'expression fort de la vision syndicale qu'un outil de représentation du sujet ouvrier.

0.1. Le sujet ouvrier comme sujet politique

Ces considérations initiales sur la présence d' un sujet politique dans la société contemporaine nous porteront à concentrer notre attention sur la question du sujet politique que promeut et appe11e de ses souhaits le mouvement syndical québécois, le sujet ouvrier6. Celui-ci se présente au XIXe siècle comme le premier et le plus

important contre-sujet de la modernité. Remettant en cause le caractère formel du sujet politique national, le sujet ouvrier engendre une nouve11e conception de l'agir 5 Notre recherche vise ainsi à mieux comprendre comme totalité la société particulière qu'est le Québec, et plus spécifiquement le mouvement syndical qui le peuple. Voir Gilles Gagné et Jean­ Philippe Warren, «Introduction », Sociologie et valeurs, Montréal, PUM, 2003, p.ll.

6 Nous utiliserons dans ce mémoire le terme de sujet ouvrier, qui renvoie tout autant à l'acteur collectif qui naît au XlXe siècle qu'à celui auquel fait référence le mouvement syndical dans son discours. En ce sens, nous entendons ce concept de manière très large, alors qu'il rend compte pour nous des travailleurs salariés sans distinction précise.

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4

politique, qui n'envisage plus la représentation de l'ensemble de la société dans un sujet abstrait et universel, mais plutôt la représentation effective d'une classe sociale déterminée. Contre un sujet qui souhaite rassembler tous les citoyens derrière un certain unanimisme, le sujet ouvrier donne l'impulsion à l'aspect conflictuel inscrit dans les germes de la modernité. Il conçoit les rapports sociaux dans une lutte où s'affrontent dorénavant plusieurs sujets.

Au Québec, le sujet ouvrier apparaît lui aussi au XIXe siècle et il se transforme considérablement au cours du XXe siècle. L'étude des transformations du sujet ouvrier peut être menée de diverses manières. Pour tenter d'expliquer les mutations récentes du sujet ouvner, on peut par exemple démontrer l'impact des transformations du capitalisme, celles du monde du travail, les effets de l'individualisme sur lui, ou encore interpréter les changements par une analyse profonde de l'histoire du mouvement syndical. Tous ces outils de compréhension permettraient de saisir un aspect des mutations du sujet ouvrier. Pour notre part, c'est par le prisme privilégié de la fragmentation que nous voulons envisager les transformations de ce sujet et enrichir la réflexion sur les mutations du sujet ouvrier et du politique. Si les explications externes au phénomène - transformation du capitalisme, compréhension du monde du travail, etc. - permettent une bonne compréhension des tendances lourdes, nous privilégions pour notre part une explication interne, c'est-à-dire que nous voulons comprendre les transformations du mouvement syndical et du sujet ouvrier par son étude particulière. Nous souhaitons comprendre de quelle façon le mouvement syndical se représente le sujet ouvrier dans son discours et son action, et dès lors envisager de manière plus générale les mutations du politique dans ce cas particulier.

Nous analyserons la représentation du sujet ouvrier dans les journaux syndicaux québécois, de 1949 à 2009. Nous verrons premièrement de quelle manière le sujet ouvrier est représenté dans le discours syndical des années 1949 à 1960, période que nous appréhendons comme l'affirmation confirmée de la classe ouvrière canadienne­

(18)

française7 dans l'action et le discours, comme la rencontre pour celle-ci entre une conscience sociale et une conscience nationale. Nous effectuerons ensuite un saut dans le temps, afin de saisir les transformations de la trajectoire sociologique qui nous intéresse, en portant notre regard sur les années 1970 à 1975. Cette période est celle des années de radicalisation du mouvement syndical québécois, où le discours syndical a pris une forte importance dans la société québécoise.8 Enfin, nous terminerons cette analyse par une étude du discours syndical contemporain, celui des années 1995 à 2009. Nous nous appuyons sur l'hypothèse selon laquelle cette période est porteuse d'une tendance à la fragmentation du sujet ouvrier.

Nous avons signalé que nous étudierons la question de la fragmentation du sujet ouvrier, comme symptôme des mutations du politique. Comme une recherche de la sorte nous poussera à poser notre regard sur l'histoire et sur le mouvement syndical, il nous faut préciser qu'il sera question d'une thèse de sociologie politique et non pas d'une étude de sociologie du travail ou d'histoire. Nous ne tenterons pas d'exarniner de quelle manière le sujet ouvrier est touché par les modifications du monde du travail. Aussi, le passé n'est pas notre objet d'étude spécifique, il est plutôt un détour obligé pour saisir les mutations du sujet ouvrier. Si notre recherche relève de la sociologie politique, il faut préciser le cadre théorique qui nous guidera au travers de cette analyse. En reprenant à notre compte la thèse de la fragmentation du sujet politique et en tentant de l'appliquer au cas particulier du sujet ouvrier, nous devons noter l'héritage de devanciers sur notre réflexion. Michel Freitag, Jacques Beauchemin et Marcel Gauchet sont autant d'auteurs qui envisagent l'étude du politique par le biais de la fragmentation du sujet politique. Il nous semble pertinent d'indiquer d'emblée dans quel courant théorique nous nous situons, alors justement que cette vision du politique ne fait pas consensus. D'autres auteurs ne sont pas aussi

7 Nous utilisons le concept « canadien-français» pour la période 1949-1960 et le concept « québécois» pour les deux périodes suivantes, afin de suivre la définition de soi de cette société.

8 Jacques Rouillard, L'expérience syndicale aLl Québec: Ses rapports avec l'État, la nation et l'opinion publique, Montréal, VLB Éditeur, 2008, p.20.

(19)

6

empreints à donner une importance forte à l'étude de la fragmentation du sujet politique dans la compréhension contemporaine du politique. Notre réflexion nous porte à défendre cette vision critique, ce que nous serons amené à démontrer par une analyse théorique rappelant l'émergence du politique, l'avènement de la modernité et du sujet politique. En somme, les mutations du sujet ouvrier seront ici entendues par une analyse en termes de fragmentation, que nous aurons à situer au niveau théorique et historique, et à valider au niveau empirique.

0.2. Questions de recherche et hypothèses

L'intention de notre recherche étant maintenant dégagée, nous souhaitons préciser nos questions de recherche et nos hypothèses. Nous voudrons principalement répondre à cette question fondamentale: Quel a été le développement de la représentation du sujet ouvrier dans le discours syndical québécois de la deuxième moitié du XXe siècle? Cette interrogation, générale et englobante, suppose que la représentation du sujet ouvrier dans le discours syndical québécois de cette période s'est transformée. Si cela est vrai, il nous faut aussi nous demander en quels termes nous pouvons saisir la représentation du sujet ouvrier dans le discours syndical québécois de la deuxième moitié du XXe siècle. Les analyses rendant compte des développements du sujet politique dans la société contemporaine sont multiples. Nous le poserons en termes d'individualisation, de concrétisation, de particularisation, on abordera sa fragmentation. Il sera ainsi question, à la lumière du rappel théorique de ces thèses et par notre analyse de contenu, d'observer d'abord si la représentation du sujet ouvrier dans le discours syndical québécois rend compte d'un ou de plusieurs de ces termes, et ensuite de comprendre lesquels peuvent nous permettre de l'interpréter.

Nous devrons ultérieurement poser des questions plus précises qUl nous permettront de mieux expliciter nos questions principales. C'est grâce à elles que

(20)

nous aurons l'occasion de donner plus de substance aux interprétations que nous poserons en fin de mémoire. Il faudra se demander quel est le sujet de l'action dans le discours syndical québécois? Comment ce discours se représente-t-ill'action du sujet qui porte le projet syndical? De là, il faudra examiner l'utilisation de termes renvoyant au sujet de l'action. Ensuite, nous voudrons répondre à cette question: Pouvons-nous observer, dans la période et les discours à l'étude, une transformation dans la représentation des rapports de force? Nous aurons d'abord pour objectif d'analyser de quelle façon le discours de chaque période évoque les rapports de force avec le patronat, les gouvernements et entre les travailleurs, et si deuxièmement il y a une évolution dans la référence à ceux-ci. Puis, il nous faudra expliquer de quelle manière le discours syndical fait référence à des valeurs éthiques et à leur transformation dans le discours. Nous reviendrons plus loin, dans la section portant sur la méthodologie, sur ces questions qui nous aideront à mener notre analyse de contenu.

Cette recherche, nous la débutons en formulant deux hypothèses. Nous posons premièrement l'hypothèse selon laquelle, dans la deuxième moitié du XXe siècle, le sujet ouvrier a tendu, dans sa représentation dans le discours syndical québécois, à se concrétiser de plus en plus, intégrant dans sa définition des sous-groupes de plus en plus nombreux. Nous serons amené à défendre l'idée que cette concrétisation débouche sur une fragmentation du sujet ouvrier. De plus, nous pensons que le discours syndical, puisqu'il se pose dans la société qui l'englobe, est grandement influencé par les transformations du sujet politique national. Cela nous mènera en fin de parcours à lier la mutation du sujet ouvrier à celle du sujet politique et de nous interroger globalement sur les mutations du politique.

Nous pensons trouver, dans le discours syndical québécois de la deuxième moitié du XXe siècle, les signes d'une représentation du sujet politique permettant de valider la thèse de la fragmentation. Nous ne croyons évidemment pas y découvrir une évocation franche ou une promotion de la fragmentation du sujet politique par les

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8

acteurs eux-mêmes, mais nous pensons pouvoir lier les termes de ce discours aux thèses portant sur la fragmentation du sujet politique. C'est qu'en tentant à la fois de s'adresser à tous les travailleurs tout en voulant rendre compte des particularismes de chacun, le discours syndical risque de se diluer et d'avoir plus de difficulté à se faire cohérent et rassembleur.

Nous croyons également pouvOlr déceler, dans le discours syndical, une transformation majeure dans la représentation des rapports de force. Ce changement s'inscrit dans celui du sujet politique national, de telle sorte que ces deux hypothèses sont liées. Nous pensons en effet pouvoir examiner le déplacement d'une représentation des rapports de force dans des termes de domination de classe à des questions de discriminations particularisantes. Cette tendance ferait en sorte de déplacer le foyer des luttes entre les travailleurs eux-mêmes, les menant à intérioriser les rapports de force et les conflits du monde du travail.

0.3. Présentation de la démarche

Pour mener à terme notre recherche, nous débuterons par un premier chapitre à vocation théorique. Il permettra de poser les fondements qui seront repris tout au long du mémoire. Il portera sur une théorisation du sujet politique. D'abord, nous examinerons l'émergence historique du politique comme mode d'organisation et de représentation de la société moderne. Nous devrons pour cela comprendre de quelle manière se succéderont dans les sociétés humaines diverses sources de légitimité et de fondements du lien socia19, qui culminent dans l'avènement de la modernité et de son mode d'organisation fondé sur le politique. Dès lors, nous serons à même

9 Nous reprenons cette formulation de Dominique Schnapper. Alors que l'auteure se limite à démontrer comment la nation est source de légitimité et fondement du lien social, nous élargissons cette compréhension cn ['intégrant dans un schéma historique qui nous permettra de rendre compte des transformations de ces sources et de ces fondements, du mythe au politique. Dominique Schnapper, La communauté des citoyens: Sur ['idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994, p.24-25.

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d'expliciter les contours conceptuels et concrets du sujet politique tel qu'il est apparu dans la modernité, sous la forme nationale.

Nous poursuivrons la réflexion en examinant la naissance du sujet ouvrier comme premier contre-sujet de la modernité. Entre une opposition face au caractère formel et universaliste du sujet politique national et à l'inscription du sujet ouvrier dans le

cadre national, ce chapitre sera l'occasion de saisir les di vergences et les affiliations entre le sujet politique national et le sujet ouvrier. Une fois de plus, nous devrons nous contraindre à un exercice de définitions conceptuelles, qui permettra de clarifier la distinction entre le sujet politique national à prétention universaliste et le sujet ouvrier. Dernier moment nous permettant de poser notre appareil théorique, ce chapitre donnera le ton à la suite de la réflexion, en définissant le sujet ouvrier et en rappelant son évocation par le mouvement syndical québécois.

Avant d'entrer dans notre analyse de contenu, nous définirons notre cadre méthodologique. La présentation de notre corpus d'analyse, de notre grille d'analyse, ainsi que les contours de notre analyse de contenu seront détaillés dans ce chapitre. Nous présenterons les journaux syndicaux que nous avons sélectionné, l'échantillonnage dont ils ont fait l'objet, en plus d'expliquer sur quelles bases nous avons effectué ce choix. Nous exposerons les éléments d'analyse et d'interprétation que nous privilégierons.

Les chapitres suivants - les chapitres quatre

a

six - seront consacrés à notre analyse de contenu, divisée selon les trois périodes historiques. Pour chacun de ces chapitres, nous procéderons en trois temps. D'abord, nous présenterons brièvement quelques éléments socio-historiques permettant de comprendre la spécificité de chaque période. Nous nous livrerons ensuite à l'analyse de contenu, suivie d'une interprétation. Dans le chapitre quatre, nous étudierons la représentation du sujet ouvrier dans les journaux syndicaux de 1949 à 1960, que nous appréhendons comme un sujet unifié. Dans le chapitre cinq, nous perpétuerons l'analyse par la prise en

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10

compte de la période 1970 à 1975, une période que nous présenterons comme alliant la radicalisation et une première forme de fragmentation du sujet ouvrier. Dans le chapitre six, nous analyserons les journaux syndicaux de 1995 à 2009, présentant à notre avis les caractéristiques d'un sujet fragmenté.

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Notre analyse de contenu de la représentation du sujet ouvrier dans les journaux syndicaux québécois nécessite que nous effectuions d'abord un détour théorique, afin de comprendre ce qu'est le sujet politique dans le contexte qui est le sien, la démocratie moderne. Nous nous intéresserons ensuite à l'émergence du sujet ouvrier. Ces deux preIlÙers chapitres théoriques nous permettront de définir le cadre dans lequel nous situerons l'analyse de contenu qui suivra.

1.1. Aux sources du politique

Le premier détour théorique que nous devons emprunter nous amène à présenter une théorisation historique de l'émergence du politique conune mode d'organisation et de représentation de la société. Il nous faut d'abord examiner de quelle façon se succéderont dans l'histoire humaine trois sources de légitimité et de fondements du lien social. Du mythe au politique en passant par la religion, les sociétés humaines se sont fondées sur trois modèles pour organiser leur vivre-ensemble. Ce parcours nous permettra surtout de .nous intéresser au politique comme mode d'organisation de la société moderne.

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1.1.1. Compréhension historique des transformations des sources de la légitimité et des fondements du lien social dans les sociétés humaines

Pour poser un regard attentif sur la société moderne et le sujet qui la peuple, il faut s'obliger à revenir aux sources qui ont permis son apparition historique. Nous rappellerons brièvement de quelle manière le mythe a structuré la société mythico­ culturelle, la religion, la société traditionnelle et le politique, la société moderne. lo Comme la présentation sera brève, il faudra comprendre les transformations globales, mais surtout s'intéresser à la spécificité du politique dans la société moderne. Nous devrons, à la suite de Marcel Gauchet, garder en tête les liens et les disjonctions qui unissent et séparent la société moderne de celles qui l'ont précédée. 11

Le mythe, comme la religion et le politique, sont autant de moyens de doter l'être humain d'un horizon commun et objectif, de permettre de dissiper l'indétermination de la vie sur Terre. 12 Si ces trois modalités de régulation des rapports sociaux sont liées par une fonction commune, nous devons surtout envisager ce qui distingue le politique du mythe et de la religion. Notre objectif dans cette section est de démontrer de quelle manière les sociétés humaines en sont venues à considérer leurs rapports, non plus en référence à un au-delà, mais dans la perspective d'une organisation intra­ mondaine. Il sera nécessaire de rendre compte des moyens que se donneront les sociétés prémodernes pour nier le plus possible l'agir humain autonome, pour rejeter la « propre prise transformatrice sur l'organisation de son mondel3 » de l'être humain et de sa communauté. Considérant la religion comme ce phénomène qui vise à déposséder l'être humain de la prise de conscience et de l'effectivité de son action sur le monde, Gauchet entend l'avènement de la société moderne comme la sortie de la

10 Nous utilisons le concept de société mythico-cullurelle plutôt que celui de société primitive ou archaïque, que plusieurs auteurs ont critiqué. Ce concept, forgé par Michel Freitag, renvoie néanmoins à la même réalité que les deux autres. Nous utiliserons pour le reste les concepts de société traditionnelle et moderne, qui semblent faire consensus en sociologie.

Il Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde: Une histoire politique de la religion, Paris,

Gallimard, 1985, p.2ü.

12 Fernand Dumont, Les idéologies, Paris, PUF, 1974, p.53 et p.65. 13 Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, op. cit., p.43

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religion. 14 Avec la société moderne, le monde s'autoproduit sous l'impulsion active du sujet humain - individuel et collectif.

La société mythico-culturelle répond à deux caractéristiques fondamentales, elle évolue selon une adhésion à ce qui est et elle se guide par la référence à une origine commune, que le mythe rappelle et structure. IS On peut résumer l'intervention du mythe dans la société mythico-culturelle en interpellant Fernand Dumont, [Jour qui «le mythe dédouble le temps: un temps de l'action des hommes, celui des travaux et des jours, et un temps des Origines, qui sert de norme au précédent et où celui-ci apparaît comme un perpétuel avènementI6 ». C'est le mythe qui, au temps de l'action comme au temps des Origines, donne sens à la société et inscrit l'être humain dans son monde, en donnant la préséance continue au collectif, en faisant parler le monde contre l'être humain.'? Celui-ci ne peut y être entendu comme un acteur autonome et ne peut être envisagé dans son action individuelle, alors justement qu'il est inscrit ­ pour ne pas dire enfermé - dans une société qui l'englobe et l'oblige à agir dans le sens prescrit par le mythe. Pour Dumont, contre la société moderne qui se pense dans la succession d'événements, dans la fabrication continuelle du sens selon l'action, la société mythico-culturelle accomplit l'éternel retour à la genèse de son existence, à son avènement, comme si l'action présente était sans cesse à penser par une appartenance soumise à une action pure, originelle, « un avant primordial », qui lui ouvre le chemin des possibles.18 En ce sens, la société mythico-culturelle est une société fondamentalement conservatrice, qui se donne comme objectif premier de neutraliser la marche du monde, d'assurer la continuité éternelle d'un avant. C'est pourquoi le mythe se veut réactualisation du présent en référence nécessaire au passé.

14 Ibid., p.319

15 Ibid., p.62

16 Fernand Dumont, Le lieu de l'homme: La culture comme distance et mémoire, Montréal,

Bibliothèque québécoise, 2005, p.89.

17 Michel Freitag, Dialectique et société, tome 1 : Introduction à une théorie générale du

Symbolique, Montréal, Éditions Saint-Martin, 1986, p.34.

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La société traditionnelle, de son côté, se distingue de la précédente en posant la source de sa légitimité et le fondement de son lien social sur la religion. '9 Les grandes

religions monothéistes, qui prennent leur essor dans la société traditionnelle, donnent naissance à un dieu-sujet, un dieu qui se rapproche du monde humain par son unicité. Cette société perpétue une interprétation du monde et de l'action des êtres humains en référence continuelle à un au-delà, à un ordre transcendant dans lequel on peut lire le chemin à suivre. Comme le mythe, la religion permet, tel qu'Hannah Arendt nous le rappelle, « [d']envisager le même monde à partir de la perspective d'un autre20». Ce qui distingue pourtant la religion du mythe, c'est que cette dernière ouvre la voie à une interprétation humaine de la volonté divine, et permet la naissance d'une communauté d'interprétants.21 Au côté d'un sens plein qui est donné par le mythe, la religion donne sens au monde en laissant une possibilité d'interprétation mondaine. Si les voies du Seigneur sont impénétrables, c'est alors que l'être humain est doté d'une intelligibilité indépendante des origines, et de Dieu.22 Dès lors, le monde de l'ici bas en vient à envisager l'administration des choses comme relevant de la volonté humaine, bien que cel1e-ci soit toujours mise en relation avec une volonté divine supérieure. Cette volonté humaine se lie à l'émergence de l'État sous les régimes monarchiques23, forme révolutionnaire de l'action humaine sur le monde. Avec l'État

apparaît la possibilité d'une action politique, d'une action qui se présente dans la relation entre les humains, et qui pense et structure l'organisation du monde humain. Devient alors envisageable le passage d'un ordre strictement reçu des origines lointaines, à un ordre voulu, passage que réalisera véritablement la révolution moderne.24 C'est par l'avènement de l'État que l'on peut comprendre les premières

19 Michel Freitag, « La dissolution postmoderne de la référence transcendantale », Cahiers de recherche sociologique, no 33, 1999, p.194-200.

20 Hannah Arendt, La crise de la culture: Huit exercices de pensée politique, Paris, Gallimard,

2005, p.7!.

21 Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, op. cit., p.28

22/bid., p.103

23 Claude Lefort, Essais sur le politique (X/X"-XX" siècles), Paris, Éditions du Seuil, 1986, p.27.

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formes du tournant moderne, alors que cette institution se pose entre Dieu et les êtres humains. Avec la modernité, la référence divine cessera de structurer le monde pour que le politique en vienne à médiatiser la relation entre les sujets et le monde.

De la religion au politique, de la société traditionnelle à la société moderne, on assiste à une transformation fondamentale de l'édifice social, à une révolution qui réorganise les relations humaines et la vision de la société. La référence à un ordre divin est abandonnée dans la structuration politique du monde social. La modernité accouche de l'être d'action, du sujet humain qui remplace le sujet divin, sujet humain qui ne connaît d'autre réalité que celle qu'il modèle par son action?5 Au terme de ce parcours, la société moderne laisse place à une vision du monde qui annule la dette de l'humain face à l'au-delà, qui tente, par le politique, d'organiser la société par et pour elle-même. C'est dorénavant par le politique que la société trouve sa légitimité et fonde le lien social. Contre la référence transcendantale des sociétés prémodernes, la société moderne cherche dans le politique à aménager le monde humain entre un idéal tourné vers l'avenir et un agir concret.26 Ce monde, il est maintenant inscrit dans la possibilité de changements perpétuels, de renouveau par l'action humaine. La société moderne institue le conflit dans le politique en opposition à l'indifférenciation prémoderne.27 Elle reconnaît que les individus et les groupes peuplant la société ne défendent pas les mêmes idéologies et elle permet à ces visions du monde de s'opposer, posant ainsi la société comme polémique.28 La société moderne instaure dans le politique un lieu de représentation des divers intérêts de la société, une instance décisionnelle où les êtres humains décident du sort du monde. En sorrune, le

25 Ibid., p.24

26 Ibid., p.113 et p.348

27 Ibid., p,376-377

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politique, les idéologies, se dislinguent du mythe et de la religion puisqu'ils sont ouvertement fabriqués par la volonté et l'action humaines.29

1.1.2. Le politique comme mode d'organisation et de représentation de la société par elle-même

Notre parcours nous mène maintenant à une analyse particulière du politique, où nous devrons avant tout définir ce que nous entendons par ce concept, et par la suite porter un regard analytique sur le mode d'organisation et de représentation de la société au sem de laquelle émerge le politique. Celui-ci se présente pour Hannah Arendt comme «l'effort suprême de l'homme pour s'''immortaliser'' lui-même30», comme l'activité humaine qui met, par la parole et l'action, les êtres humains en relations les uns par rapport aux autres dans un monde commun. Ce monde, nous y participons du fait de cette condition humaine que nous partageons, nous l'aménageons pour y vivre. Il est le lieu de la pluralité humaine, alors qu'il se fonde sur notre égalité relative en minimisant nos particularismes?' Le politique, entendu en ce sens, est «1' espace-entre-les-hommes32 » dont la communauté humaine s'est dotée pour assurer une médiation entre le sujet et le monde qui l'englobe et auquel il participe.33 Si pour Arendt les affaires humaines sont en elles-mêmes fragiles, c'est que le politique permet l'affirmation conflictuelle de la rencontre des êtres humains, et que malgré l'horizon commun qu'il leur procure, il ne peut complètement annihiler l'imprévisibilité inhérente à la condition et à la rencontre humaines?4 C'est pourquoi

29 Ibid., p.53 et Fernand Dumont, L'anthropologie en l'absence de l'homme, Paris, PUF, 1981, p.91.

30 Paul Ricoeur,« Préface », Condition de l'homme moderne, Paris, Pocket, 2003, p.2?

31 Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique?, Paris, Éditions du Seuil, 2005, pA3 et Hannah

Arendt, Condition de l'homme moderne, Paris, Pocket, 2003, p.142-143.

32 Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique?, op. cit., pA2

33 Michel Freitag, L'oubli de la société.' Pour une théorie critique de la postmodernité, Québec, PUL, 2002, p.94.

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les humains doivent toujours agir ensemble, c'est-à-dire investir le politique, pour dominer leur commune fragilité.

Pour conduire la discussion en des lieux plus sociologiques, nous pouffions définir le politique à la suite de Jacques Beauchemin comme «le lieu d'articulation de l'action de citoyens inscrits dans une communauté politique accueillant leurs projets d'émancipation dans un cadre éthique, normatif et institutionnel destiné à l'aménagement des conflits35». Cette définition conceptuelle, qui reprend plusieurs éléments de la théorie arendtienne, nous rapproche néanmoins d'une conception sociologique du politique, nous permettant de nous intéresser au sujet politique. Cette définition rappelle en effet la présence de citoyens qui participent au politique par l'impulsion de leurs projets d'émancipation, potentiellement particularistes et en inadéquation possible avec ceux des autres citoyens. Elle nous permet ainsi, non seulement de comprendre ce que contient et propose la révolution moderne, mais aussi de saisir les raisons de l'éventuelle fragmentation du sujet politique. Dans une société instaurant un lieu institutionnel qui assure l'affirmation des multiples projets d'émancipation des citoyens, il est en effet possible d'envisager une fragmentation du sujet politique. Nous reviendrons plus tard sur la thèse de la fragmentation, en montrant d'abord de quelle manière le sujet politique unitaire et totalisant de la modernité inaugurale se verra de plus en plus investi et désavoué par l'affirmation de contre-sujets et de projets d'émancipation concurrents. Cela nous permettra ensuite de réfléchir aux mutations politiques contemporaines, tout en nous rappelant de quelle façon le sujet politique est intimement lié à la forme qu'a pris le projet politique de la modernité.36

Dès lors que l'on comprend le politique comme le mode d'organisation et de représentation de la société moderne, comme la principale modalité d'action de cette

35 Jacques Beauchemin, La société des identités, 1ère édition, op. cit., pA2

36 Jacques Beauchemin, « La communauté de culture comme fondement du sujet politique chez Fernand Dumont », Présence et pertinence de Fernand Dumont, Bulletin d'histoire politique, volume 9, no l, automne 2000, p.30.

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société7, on peut appréhender le projet qu'elle se donnera. Celui-ci n'est plus tourné

vers un au-delà, mais organise le vivre-ensemble sur la base de propositions éthico­ politiques destinées à définir la vie bonne?8 À partir du moment où la société se structure elle-même en prenant conscience de son action dans le monde, elle doit fixer les balises morales qui l'encadreront. C'est par le biais du politique que la société moderne se dotera de ce projet éthico-politique, à l'intérieur duquel sera proposée une représentation du monde commun?9 Le politique est pour la modernité, non seulement son lieu, mais son lien commun.40

Nous poursuivons la réflexion en proposant une analyse effective du rôle du politique dans la société moderne. Pour Dominique Schnapper, la société moderne met en place une société politique abstraite qui a pour objectif de transcender les particularismes, afin de réunir les citoyens derrière un projet universel.4l En se fondant comme lieu indépendant de la volonté de chaque individu, cette communauté politique incite les individus à laisser leur réalité concrète de côté le temps de leur rencontre dans ce lieu médiateur.42 Dans la réalité effective, c'est sous la forme de la démocratie que le politique a su le mieux institutionnaliser les pratiques des acteurs.43 Cette thèse est développée entre autres par Marcel Gauchet, pour qui la démocratie vient redéfinir l'établissement humain-social sous le signe de l'autonomie humaine ­ individuelle et collective -, d'une autonomie qui permet dorénavant à l'humanité de prétendre se faire elle-même.44 En définitive, la société démocratique, née de

37 Jacques Beauchemin, La société des identités, 1ère édition, op. cit., p.37

38 Ibid., p.l58

39 Ibid., p.lü4

40 Michel Freitag, Dialectique et société, tome 2 : Culture, pouvoir, contrôle (D52), Montréal, Éditions Saint-Martin, 1986, p. t78.

41 Dominique Schnapper, op. cil., p.14

42 Ibid., p.213

43 Michel Freitag, D52, op. cil., p.227

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45 l'impulsion politique moderne, est une société qui s'inscrit dans l'historicité, en laissant une place privilégiée à l'affirmation de l'autonomie et de l'indétermination.

1.2. Le projet de société de la modernité et la démocratie nationale

Notre cheminement nous a permis de comprendre de quelle façon la société moderne a placé la source de sa légitimité et le fondement du lien social dans le politique. En poussant la réflexion en direction d'une analyse plus approfondie de la société moderne, nous verrons de quelle manière prend forme son projet éthico­ politique et de quelle façon elle le pose dans le cadre national. Dès lors, nous aurons assemblé tous les éléments nécessaires à une compréhension juste du sujet politique. Nous l'aurons en effet situé dans la société qui est la sienne, laquelle s'organise historiquement dans le politique en opposition aux sociétés qui la précèdent, et dont la nation constitue la forme historique.

1.2.1.

La

révolution moderne: le projet de société de la modernité

Nous avons vu de quelle manière la société moderne a aboli la transcendance religieuse de la société traditionnelle. À celle-ci, elle a opposé une transcendance par le politique, une transcendance qui guide et donne sens à l'existence et à l'action des acteurs sociaux par la référence à des principes universels et abstraits, la Raison universelle étant à cet effet un exemple prégnant,46 Fernand Dumont démontrera ainsi de quelle manière la vie sociale concrète de la société moderne se déroule sous le signe de l'immanence, donnant une importance nouvelle à la participation politique, à l'investissement de l'être humain dans le politique, par l'usage public de la parole et

45 Claude Lefort, op. CÎt., p.26

46 Michel Freitag, DS2, op. cit., p.291 et Jean-François Thuot, La fin de la représentation et les

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20

par l'action dans le monde.47 Ce passage, en forme d'affrontement48, est venu

redéfinir l'ensemble de l'organisation sociétale, sous une fmme complètement nouvelle et originale.

Néanmoins, nous avons jusqu'à maintenant présenté la modernité à travers une approche idéal-typique, en laissant souvent dans l'ombre ses aspects concrets. Or, il est nécessaire de l'expliquer dans sa forme concrète, celle d'un processus en construction perpétuel. S'il est vrai que le politique a pris une place fondamentale dans la constitution et le développement de la société moderne, il est essentiel de pousser plus loin la réflexion en nous intéressant aux formes historiques concrètes de

la modernité, à la substance de son projet. En étudiant la modernité comme un processus inachevé et potentiellement inachevable49 , nous devrons déterminer de quelle façon cette société en est venue à se donner un projet qui, tout en se dotant de balises normatives fortes, ouvre la voie à d'éternelles transformations de celles-ci sous le poids de l'action humaine et de la marche de ['histoire. Nous serons à partir de ce moment à même de démontrer de quelle manière les fondements de la modernité contiennent les germes de la fragmentation du sujet politique.

La révolution moderne est celle qui, selon Marcel Gauchet, installe l'État comme nouvelle figure du pouvoir et du corps politique, qui va opposer à la différenciation hiérarchique de l'Ancien Régime l'homogénéité égalitaire, qui va permettre et encourager la déliaison individualiste et qui va assurer l'inscription de l'humanité dans le temps en réalisant le passage de l'intérêt pour les origines à un appel de l'avenir.50 Voilà une définition qui dégage plusieurs éléments fondamentaux. Le

47 Fernand Dumont, Le lieu de l'homme, op. cit., p.18-21. Dumont envisage d'ailleurs une dialectique de la transcendance et de l'immanence, qui lui permet d'incarner la transcendance dans des institutions et des valeurs. Voir Gilles Gagné et Jean-Philippe WaJTen, «Fernand Dumont », Sociologie et valeurs, Montréal, PUM, 2003, p.204-205.

48 Michel Freitag, L'oubli de la société, op. cit., p.73

49 Nous reprenons l'expression d'Étienne Balibar, traitant pour sa part de l'histoire du politique.

Étienne Balibar, Droit de cité, Paris, PUF, 2002, p.189.

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premIer, qui concerne l'État, dont nous avons déjà mentionné l'apparition avec la monarchie en Europe, ainsi que l'importance nouvelle qu'il acquiert lors du passage à la modernité.

Le deuxième élément majeur de cette définition tient à la place nouvelle qui est octroyée à l'individu dans la modernité. Cette société invente à proprement parler ce que l'on entend aujourd'hui par individu5l , l'être humain ayant précédemment

toujours été englobé par sa société. Michel Freitag appréhende cette apparition comme l'aporie de la modernité et de la liberté moderne, alors qu'elle soutient en elle la possibilité «[d']affranchissement des individus à l'égard de leur inscription ontologique dans la société et dans le monde52 ». C'est en s'appuyant sur l'aspect émancipateur du projet de société de la modernité que l'individu se détachera de son lien à la société. La société moderne a néanmoins rapidement pris conscience du risque potentiel que représente pour elle l'idéal d'un individu délié, désolidarisé, qui peut, dans la théorie, se comporter de manière asociale. L'intégration sociale devient pour elle un défi de taille53, et la société moderne y veillera, en constituant des lieux de médiation -l'école, les institutions de toutes sortes, l'État, etc. - entre l'individu et la société.

Le dernier élément de la définition de Gauchet renvoie à l'inscription de la société moderne dans l'histoire. Nous nous sommes déjà penché sur cette tentative répétée de la part de la société moderne de s'émanciper d'un ordre extra-mondain, afin de s'inscrire dans l'historicité. Cette inscription de l'humanité dans le mouvement de l'histoire, tourné vers l'avenir, se fera sous le signe d'une notion nouvelle, le progrès. La société s'entend dorénavant dans une perpétuelle amélioration, dans un universel

51 Francis Farrugia, Archéologie du pacte social. Des fondements éthiques et sociopolitiques de

la société moderne, Paris, L'Harmattan, 1994, p.9.

52 Michel Freitag, L'impasse de la globalisation : Une histoire sociologique et philosophique du

capitalisme, Montréal, Écosociété, 2008, p.374.

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22

changement qui mène inexorablement vers un demain meilleur que l'aujourd'hui.54 Si nous pouvons entendre la révolution moderne en ces termes, il nous reste cependant à démontrer de quelle façon le projet de société de la modernité veillera à assembler ces éléments et à leur donner sens.

Le projet éthico-politique de la modernité se définit comme la « double volonté de fonder le monde à la fois comme liberté des individus et comme projet de vivre en commun55». Contre un individu potentiellement tourné vers lui-même, le projet éthico-politique de la modernité tente d'assurer la participation de l'individu au politique et à la vie sociale, par l'édification d'un projet de société rassembleur. Il entreprend de donner sens à un individu socialisé, non seulement par la formulation d'une identité dialogique, qui permet à l' indi vidu de se situer face à l'autre et de participer au politique, mais en adjoignant au discours émancipateur un discours disciplinaire.56 En donnant naissance et en promouvant l'existence de l'individu, la société moderne s'efforcera néanmoins, tout au long de son expérience historique, de baliser les intérêts et les désirs de celui-ci. Jamais elle ne remettra en cause son idéal individualiste, qui reste une des composantes primordiales du fait humain-social moderne5?, mais toujours elle souhaitera voir l'individu s'insérer dans le cadre

sociétal. Ce qui doit nous intéresser toutefois tient essentiellement à deux choses. D'abord le fait que le projet éthico-politique de la modernité assure l'intégration de l'individu potentiellement asocial, et ensuite que cette même société s'ouvre au conflit. Contre la société traditionnelle, hiérarchique et dominée par la soumission des sujets, la société moderne est consciente de sa division interne et permet au conflit

54 Fernand Dumont, Le lieu de l'homme, op. cit., p.128 et Alain Touraine, op. cit., p.l33 55 Jacques Beauchemin, La société des identités, 1ère édition, op. cit., p.18-19

56 Amy Gutmann, « Introduction », Multiculturalisme: Différence et démocratie, Paris, Flammarion, 1994, p.18; Charles Taylor, Multiculturalisme: Différence et démocratie, Paris, Flammarion, 1994, p.Sü etJacques Beauchemin, La société des identités, 1ère édition, op. cit., pAl

57 Marcel Gauchel, Le désenchantement du monde, op. cit., p.187. D'ailleurs, on doit rappeler que l'épisode totalitaire ne saurait faire bloc à part. Louis Dumont explique bien que le totalitarisme est une maladie moderne qui ne saurait s'extirper du cadre individualiste de la société moderne. Voir Louis Dumont, Essais sur l'individualisme : Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Paris, Éditions du Seuil, 1983, p.163.

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social de se déployer.58 Celui-ci, bien que balisé par un projet éthico-politique à portée disciplinaire, reste potentiellement dangereux par rapport à l'intégrité du lien social.

L'avènement de l'individu comme la reconnaissance du conflit social sont deux principes qui nous mènent à expliquer de quelle manière la fragmentation du sujet politique est inscrite dans la logique même du développement de la modernité. La question qui nous intéressera pour la suite de l'exposé est la suivante: combien de temps la société moderne peut-elle retenir son potentiel asocial et autodestructeur? Est-elle en mesure d'assurer la pérennité d'un sujet politique se voulant le représentant de tous, le porteur d'un projet qui rassemble tous les individus derrière une volonté commune? L'histoire de la société moderne nous montre que le sujet politique, comme le projet politique qu'il porte, se verront critiqués par l'action de contre-sujets. Ceux-ci, en fragmentant le sujet politique dans sa forme unifiée, pourront s'appuyer sur les deux principes modernes que nous venons d'énoncer ­ individualisme et conflit social - pour porter leurs revendications dans la société. Ce qu'ils remettront en cause, c'est surtout le caractère formel de la liberté et de l'égalité inscrit dans le projet moderne initial. Ils en auront contre l'aspect abstrait de la communauté politique, qui a priori ne souhaite pas rendre compte de l'être humain pris dans sa concrétude.59 Nous verrons maintenant de quelle manière ces formes de liberté et d'égalité formelles se mettront en place dans les communautés historiques.

1.2.2. La nation moderne: le projet politique moderne dans son effectivité historique

La nation est la forme politique qu'a pris la société moderne. Elle succède à la bande et à la tribu, dans la société mythico-culturelle, et à la Cité et à l'Empire, dans

58 Jacques Beauchemin, La société des identités, 1ère édition, op. cif., p.37

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la société traditionnelle.6o C'est une forme politique qUl est née sous le régime monarchiqué l, en lien avec la création de l'État, mais qui reçoit son impulsion véritable avec la révolution moderne. Notre intérêt pour cette forme politique est double: son étude nous permet d'approfondir les idées que nous avons proposées depuis le début de ce chapitre et de déboucher sur une théorisation du sujet politique. Nous aurons à revenir sur les liens qui unissent le sujet politique et la nation. Pour le moment, contentons-nous d'étudier le concept de nation et sa forme concrète dans la démocratie représentative.

La nation est une forme de communauté politique concrète. Elle se pose dans une relation entre une souveraineté intérieure - où elle engendre une communauté de citoyens qui s'y réfère par l'intermédiaire d'idées, de valeurs et d'institutions - et une souveraineté extérieure - qui lui permet de veiller à son unité politique et de se situer dans un ordre mondia1.62 La communauté de citoyens veut pousser les individus à dépasser - et non à annihiler - leurs particularismes respectifs, le temps de leur participation à la société politique. En s'incarnant dans les formes institutionnalisées et représentatives de la société, la nation aspire à intégrer les individus et à légitimer le projet politique de la modernité. Elle est donc à la fois ce à quoi se réfèrent les citoyens pour situer leur agir politique, et une entité politique existant au côté d'autres qu'elle-même. Nous verrons que c'est entre ces deux considérations que l'on peut saisir la logique du sujet politique national, alors justement qu'il est mobilisable par les citoyens, en même temps qu'il possède son existence propre. En définitive, la nation nous intéresse particulièrement du moment qu'elle représente le sujet politique unifié de la modernité. En se voulant la représentante du nous collectif, la nation pose le sujet politique comme sujet abstrait et unifié, comme protecteur des libertés et égalités formelles.

60 Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Paris, Fayard, 200 j, p.74-79 et Eric

Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992, p.35 et p.91.

61 Dominique Schnapper, op. cit., p.46

Références

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