ÉGLISE CATHOLIQUE ET CRISE
SOCIO-POLITIQUE EN RD CONGO
Analyse discursive de la parole épiscopale catholique sur la
paix (1990-2010)
Thèse
Job Mwana Kitata
Doctorat en théologie Philosophiae doctor (Ph. D)
Québec, Canada ©Job Mwana Kitata, 2017
ÉGLISE CATHOLIQUE ET CRISE
SOCIO-POLITIQUE EN RD CONGO
Analyse discursive de la parole épiscopale catholique sur la
paix (1990-2010)
Thèse
Job Mwana Kitata
Sous la direction de :
Guy Jobin, directeur de recherche
iii
Résumé
Traitée autour de la question : « Quelles sont les stratégies discursives des évêques pour transformer les agents en acteurs de changement souhaité, et donc, en artisans de paix », la recherche montre à partir de l’analyse rhétorique de huit discours des évêques de la CENCO, l’impact et la pragmatique de leurs discours dans la reconstruction de la paix en RDC. En prenant comme base empirique, la crise socio-politique que traverse la RDC (1990-2010), l’analyse rhétorique de la parole épiscopale, se ressourçant dans la pragmatique de la communication telle qu’élaborée dans la théorie de l’argumentation de C. Perelman, l’analyse argumentative du discours de R. Amossy et du discours politique de P. Charaudeau, traite de la reconstruction de la Nation, de la consolidation de la paix et des perspectives pour un Congo démocratique paisible, juste et prospère. L’analyse porte deux enjeux majeurs : elle poursuit une visée pragmatique de manière à produire un impact effectif sur l’auditoire et construit de nouveaux sens, précisément, un nouveau système de valeurs sur lesquelles il convient de bâtir la Nation. Mettant le point focal sur les valeurs de l’ethos : paradigmes du « devoir-faire » et du « faire-être », la recherche s’inscrit dans la théologie morale, précisément l’éthique théologique. Ces valeurs structurantes sont des principes normatifs, principes de réflexion et des points d’ancrage qui fondent le discours théologique et éthique sur la paix. Aux antivaleurs qui hypothèquent la paix, l’analyse propose, partant des élaborations de P. Ricoeur sur la responsabilité et la cohérence, et de M. Foucault sur la vérité, une éthique de responsabilité et une éthique de cohérence adossée à l’éthique de vérité. La paix est une responsabilité citoyenne, une composante de l’éthique de fraternité à construire sur l’éthique de vérité. L’aléthique engendrera chez les destinataires l’éthique de cohérence. Justesse du discours à l’authenticité de la vie, conformité de la parole à la manière de vivre et d’agir, l’éthique de cohérence comme mode de sincérité et d’authenticité de vie, aiderait à édifier la paix et l'homonoïa en RDC.
Mots-clés : Paix, ethos, logos, doxa, dialogisme, auditoire, valeurs, changement, reconstruction, consolidation, pragmatique, État de droit, analyse rhétorique, analyse du discours, éthique de responsabilité, éthique de vérité, éthique de cohérence.
iv
Abstract
Developed around the question: « What are the bishops’ discursive strategies for turning agents into actors of desired change, and hence into peacemakers », research shows from the rhetorical analysis of eight speeches by the bishops of the CENCO, the impact and pragmatic of their speeches in the reconstruction of the peace in the DRC. To be based on an empirical basis the socio-political crisis in the DRC (1990-2010), the rhetorical analysis of the episcopal word, emerging in the pragmatics of communication as elaborated in the theory of C. Perelman’s argumentation, in the argumentative analysis of R. Amossy’speech and P. Charaudeau’s political discourse, deals with the reconstruction of the Nation, the consolidation of peace and the prospects for a peaceful, just and prosperous democratic Congo. The analysis raises two major issues: it pursues a pragmatic aim in order to produce an effective impact on the audience and constructs new meanings, precisely, a new system of values on which to build the Nation. Putting the focal point on the values of the ethos: paradigms of « must-do » and of « bring-into-being », the research is inscribed in the moral theology, precisely theological ethic. These structuring values are normative principles, principles of reflection and anchors that the theological and ethical discourse on peace. To the counter values that threaten peace, analysis proposes, starting from the elaborations of P. Ricoeur on responsibility and coherence, and of M. Foucault’s on truth, an ethic of responsibility and an ethic of coherence backed by eths ethic of truth. Peace is a civic responsibility, a component of the ethics of fraternity built on the ethics of truth. The alethic generate the ethic of coherence among the recipients. The correctness of discourse the authenticity of life, the conformity of speech to the way of living and acting, the ethics of coherence as a mode of sincerity and authenticity of life, make it possible to build peace and self-Homonoïa in the DRC.
Keywords: peace, ethos, logos, doxa, dialogism, values, change, reconstruction, consolidation, pragmatics, rule of law, rhetorical analysis, discourse analysis, ethic of responsibility, ethic truth, ethic of coherence.
v
Table des matières
Résumé ... iii
Abstract ... iv
Table des matières ... v
SIGLES ET ABRÉVIATIONS ... ix
Remerciements ... xii
Introduction générale ... 1
Problématique ... 1
Hypothèse, objectifs, domaine de la recherche, cadre théorique et méthodologique . 5 Choix, intérêt, but et délimitation de la recherche ... 8
Pertinence et originalité ... 10
Corpus ... 13
Division du travail ... 16
Première partie : ANALYSE PRAGMATIQUE DU DISCOURS SOCIO-POLITIQUE DES ÉVÊQUES DE LA CENCO ... 18
Chapitre 1- CADRE THÉORIQUE : ANALYSE DU DISCOURS ET RHÉTORIQUE ... 20
1.1 Chaïm Perelman et la théorie de l’argumentation ... 22
1.2. Ruth Amossy et la théorie de l’énonciation ... 26
1.3. Patrick Charaudeau et le dispositif énonciatif ... 29
1.4. Les clefs de la persuasion ... 31
1.4.1. L’ethos ou la mise en scène de l’orateur ... 32
1.4.2. Le pathos en action ... 35
1.4.3. Le logos ... 38
1.4.3.1. Les arguments démonstratifs ... 39
1.4.3.1.1. L’argument de l’enthymème ... 39
1.4.3.1.2. L’argument par l’exemple ... 41
1.4.3.1.3. Les proverbes et les maximes ... 43
1.4.3.1.4. Le modèle ... 44
1.4.3.2. Les figures de style et de rhétorique ... 44
1.4.3.2.1. Les figures à base syntaxique ou de construction ... 46
1.4.3.2.1.1. Les répétitions ... 46
1.4.3.2.1.2. L’antithèse ... 46
1.4.3.2.1.3. La redondance ... 47
1.4.3.2.1.4. La gradation ... 47
1.4.3.2.2. Les figures à base sémantique ou des sens ... 47
1.4.3.2.2.1. La métaphore ... 48
1.4.3.2.2.2. L’allégorie ... 48
1.4.3.2.3. Les figures référentielles ou de pensée ... 49
1.4.3.2.3.1. L'hyperbole ... 49
1.4.3.2.3.2. L’allusion ... 50
1.4.3.2.3.3. La question rhétorique ou question de style ... 50
1.4.3.2.3.4. L’argument d’autorité ... 50
1.4.4. La doxa ... 51
1.4.5. Le dialogisme ... 52
vi
1.5.1 Le genre délibératif ... 53
1.5.2. Le genre judiciaire ... 55
1.5.3. Le genre épidictique ... 57
Conclusion partielle ... 60
Chapitre 2 - POUR LA RECONSTRUCTION DE LA NATION ZAÏROISE ... 61
2.1. Tous appelés à bâtir la Nation ... 64
2.1.1. Les mécontentements sociaux ... 69
2.1.2. Le courage de la dénonciation ... 71
2.1.3. Un appel à bâtir la Nation par la démocratie ... 76
2.1.4. Les valeurs pour construire la Nation ... 80
2.2. Libérés de toute peur au service de la Nation ... 82
2.2.1. Les obstacles au processus démocratique ... 84
2.2.2. Le foisonnement des partis politiques ou la lutte pour le pouvoir ... 87
2.2.3. La recherche d’un consensus national ... 88
2.2.4. Construire la démocratie, un devoir citoyen. ... 91
2.3. Pour une Nation mieux préparée à ses responsabilités ... 94
2.3.1. L’éloge du peuple ... 97
2.3.2. La réalisation du projet commun ... 99
2.3.3. Les élections pour une vraie démocratie ... 100
2.3.4. Des valeurs à promouvoir pour la responsabilité du peuple ... 105
2.3.5. Appel à la sagesse et au discernement ... 107
2.3.6. La paix pour la démocratie ... 109
2.3.7. La conversion et la prière au service de la nation ... 109
Conclusion partielle ... 112
Chapitre 3 - POUR LA CONSOLIDATION DE LA PAIX EN RD CONGO ... 115
3.1. « Bienheureux les artisans de paix » (Mt 5, 9) ... 117
3.1.1. Le peuple zaïrois : un souffre-douleur des politiciens ... 118
3.1.2. Construire la paix et consolider l’unité nationale ... 121
3.1.3. Redynamisation des institutions de l'État ... 125
3.1.4. L'espérance à la source de la paix ... 127
3.1.5. Devenir artisan de la paix, un devoir citoyen ... 128
3.2. Conduis nos pas, Seigneur, sur le chemin de la paix (cf. Lc 1, 79) ... 131
3.2.1. Une nouvelle guerre d'agression ... 133
3.2.2. Le courage de la dénonciation ... 135
3.2.3. La violence, un obstacle à la paix ... 137
3.2.4. La paix et l’unité ... 138
3.2.5. La conversion des cœurs ... 141
3.2.6. La prière et la pénitence ... 142
3.3. « J'ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3, 7). Trop, c’est trop! ... 144
3.3.1. Une misère qui ne dit pas son nom ... 146
3.3.2. Le manque de volonté politique et de patriotisme ... 147
3.3.3. À la recherche d’une société civile responsable ... 151
3.3.4. La dignité humaine comme fondement de la paix ... 152
3.3.5. L’intégrité territoriale, gage de la paix ... 154
3.3.6. Un appel à la responsabilité ... 156
vii
Chapitre 4 - POUR UN CONGO DÉMOCRATIQUE PAISIBLE, JUSTE ET
PROSPÈRE ... 161
4.1. « À vin nouveau, outres neuves » (Mc 2, 22). ... 162
4.1.1. La persistance des antivaleurs ... 164
4.1.2. L’exploitation des ressources naturelles ... 166
4.1.3. Une jeunesse désoeuvrée et marginalisée ... 167
4.1.4. Une infrastructure dégradée et un budget modique ... 168
4.1.5. L’heure des investissements congolais ... 169
4.1.6. Pour un décollage définitif ... 171
4.1.7. Un appel à l’engagement ... 173
4.1.8. Le progrès de la Nation, une résultante du travail ... 174
4.1.9. Un appel à la solidarité et à la paix ... 176
4.2. La justice grandit une Nation (Pr 14, 34). ... 178
4.2.1. L’indépendance, un acquis mal géré ... 179
4.2.2. Corruption au sein de l’État ... 181
4.2.3. Enrichissement éhonté au milieu d’un peuple appauvri ... 184
4.2.4. Engagement pour un avenir prospère et heureux : des valeurs à promouvoir ... 189
4.2.5. Sens de l’État et du bien commun par la lutte contre la corruption ... 190
4.2.6. La formation du peuple ... 192
4.2.7. Un nouvel élan pour un Congo nouveau ... 193
Conclusion partielle ... 196
Conclusion de la partie ... 199
Deuxième partie : FONDEMENTS ET PERSPECTIVES THÉOLOGIQUES DE LA PAIX ... 204
Chapitre 5 - FONDEMENTS ET SOURCES THÉOLOGIQUES DE LA PAIX DANS LE CORPUS À L’ÉTUDE ... 206
5.1. Références à l’Écriture ... 207
5.2. Références au magistère de l’Église ... 212
5.3. Ressources anthropologiques et juridiques ... 219
5.4. Les données de l’expérience et de l’histoire ... 221
5.5. Les ressources sociologiques ... 223
Conclusion partielle ... 227
Chapitre 6 - POUR UNE THÉOLOGIE ET UNE PRAXIS DE LA PAIX ... 228
6.1. Les composantes de la paix ... 229
6.1.1. La paix, fruit de la vérité ... 229
6.1.2. La paix, fruit de la justice ... 235
6.1.2.1. Du respect de la dignité humaine ... 236
6.1.2.2. Édifier la justice par le bien commun ... 240
6.1.2.3. Pour une justice sociale et distributive ... 243
6.1.3. La paix, fruit de l’amour ... 256
6.1.3.1. La fraternité au cœur de la paix ... 258
6.1.3.2. La paix, fruit du pardon ... 262
6.1.3.3. La paix par la réconciliation ... 265
6.1.4. La paix, fruit de la liberté ... 271
6.2. Pour une dynamique de la paix ... 276
viii
6.2.2. Opérer la catharsis de la violence et de la peur par la conversion ... 279
6.2.3. La nécessité d’un dialogue pour la paix ... 283
6.2.4. Promouvoir la paix par la tolérance ... 287
6.2.5. Structures pour une dynamique de la paix ... 293
6.3. Promouvoir une culture de la paix ... 295
6.3.1. La culture de la paix ... 296
6.3.2. La culture de la paix suppose un esprit et exige des pratiques ... 297
6.3.3. Pour une éducation à la paix ... 301
Conclusion partielle ... 307
Chapitre 7 - PERSPECTIVES POUR UNE PAROLE ÉPISCOPALE EFFICIENTE ... 311
7.1. L’éthique de la responsabilité pour une citoyenneté responsable ... 313
7.2. La citoyenneté responsable, une composante de l’éthique de la fraternité ... 316
7.3. Une éthique de cohérence adossée à l’éthique de la vérité ... 318
Conclusion partielle ... 328
Conclusion de la partie ... 329
Conclusion générale ... 330
Synthèse et perspectives ... 330
ix
SIGLES ET ABRÉVIATIONS
Ac : Actes des apôtres
AO : À vin nouveau, outres neuves BAP : Bienheureux les artisans de paix
CENC : Conférence épiscopale nationale du Congo CENCO : Conférence épiscopale nationale du Congo CEZ : Conférence épiscopale du Zaïre
CP : Conduis nos pas, Seigneur, sur le chemin de la paix 1Co : Première épître aux Corinthiens
2 Co : Deuxième épître aux Corinthiens Col : Colossiens
Coll. : Collection
CONC. OECU. VAT. II : Concile Œcuménique Vatican II DC : Documentation catholique Éd. : Éditeur Eds : Editor Ep : Ephésiens Etc. : Et caetera Ex : Exode Ez : Ezéchiel
FCK : Facultés catholiques de Kinshasa Gn : Génèse He : Hébreux Id. : Idem Is : Isaie Jb : Job Jc : Jacques
JGN : La justice grandit une Nation JMP : J’ai vu la misère de mon peuple Jn : Jean
Lc : Luc
LNP : Libérés de toute peur au service de la Nation Mc : Marc
Mgr : Monseigneur Mt : Matthieu
NRT : Nouvelle revue théologique P : Page
1P : Première épître de Pierre Ph : Philippiens
PNR : Pour une Nation mieux préparée à ses responsabilités Pr : Proverbe
Ps : Psaume
RDC : République démocratique du Congo Rm : Romains
x Op. cit. : Opus citatus
SCEAM : Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et Madagascar TAN : Tous appelés à bâtir la Nation
1Th : Première aux Thessaloniciens 1Tim : Première à Timothée 2 Tim : Deuxième à Timothée Vol. : Volume
xi
En mémoire de Urbain Kokoto, Annie Kisina,
André et Venant Mwanakitata Pour Caroline Pungi, Baudouin, Fabien,
Edwige, Jeanne, Héritier, Violette, Osée et
tous les Mwanakitata Pour Parfait et Jolie Kileya, Emery Kibula et
Charles Lulendo Pour les hommes et les femmes qui oeuvrent
xii
Remerciements
Au terme de cette recherche, nous exprimons nos remerciements à toutes les personnes qui nous ont aidé à faire aboutir ce projet. En premier, nous exprimons notre profonde gratitude au professeur Guy Jobin, directeur de recherche, pour sa rigueur scientifique, sa perspicacité, son encouragement moral, la minutie et la disponibilité dont il a fait montre pendant tous les temps qu’a duré cette recherche. Nos remerciements s’adressent également au personnel académique et administratif, et au Fonds de soutien à la réussite de la Faculté de théologie de l’Université Laval, qui nous ont aidé à réaliser ce projet. Nous citons particulièrement Gilles Routhier, doyen de la faculté et François Nault, directeur des programmes. Que le professeur Ignace Ndongala Maduku qui a nous beaucoup initié à la recherche et dont la disponibilité, l’encouragement moral et la fraternité ne sont jamais démentis, trouve ici l’expression de notre gratitude.
Notre reconnaissance s’adresse à tous ceux que nous avons connus à Baie-Comeau, de façon particulière à Mgr Jean-Pierre Blais, évêque de Baie-Comeau, pour sa sollicitude paternelle. Nous disons aussi merci à la sœur Jeanne Mance, Léonard Kapia, André Mwamba, Charles-Odon Miense, Aimé et Bibiane Baudin, Luce Bouchard, Bertrand Lapointe, Rita Verreault, Véronique Maltais, Maria Elsa et Jean-Sébastien Duchennes, Pascale Simard, Alphonse Ahikye et sa famille.
À tous les autres frères, sœurs et amis qui, en des moments difficiles, de doutes et parfois d’incertitudes, nous ont redonné l’espoir, la force et le courage d’avancer : Placide Ponzo, Angèle Khoma, Faustin Kwakwa, Albert Mundele, Rose Tsengele, Jacques Kusambila, Charles-Claver Ndandu, Didier Kabutuka, Gaston Mumbere, Willy Nunga, Armand Mbatika, Fidèle Buloki, Guillaume Mabilu, Jean et Bénédicte Zenga, Jean-Claude Kalawa et Agnès Mwanandeke, Françoise Mulamba, Maman Bibi, Rosalie Mawoko, Eugenie Munday, Judith Metena, Léa Tsombo, La famille Kaluma, Nathan Konda, Thérèse Mabanda, Thérèse Lulendo, Henriette Tshiela Kupa, Armand Kayolo, Cristina Bolay, Rose Kifela, Julie Nzonzi Ngituka, Eric Mwanakikombo, Fedos Pesi, Wivine Pangu, Brigitte
xiii
Kaputu, Madeleine Mayamba, Serge Tsunda, Seraphin Kiosi, Sylvain Kikwanga, Tryphon Ilenda, Chrysanthe Mukawa, François Kilunzi, Fidèle Kotho, Elvis Kininga, Modeste Kisambu, Jean-Pierre Bakadi, Raphaël Kwasi, Hyacinthe Kihandi, Thibaut Mukaba, Luc et Christiane Claessens, Fidèle Mungema, Cécile et Christine Mungema, Nadine et Thierry Mungema, Jean-Marc et Doris Putallaz, Christine Kayolo, Michel et Nathalie Bokwala, Antha Mimpu, Sophie Ayom, Ursule Mboso, Marine El Hajj, Sarah Yoga, nous disons grand merci.
1
Introduction générale
Problématique
Dans son livre Méthodologie et guide pratique du mémoire de recherche et de la thèse de
doctorat, P. N’da énonce que « toute recherche a pour point de départ une interrogation, un
phénomène curieux, un problème qui se pose, une situation qui fait problème et qui amène à se poser des questions, questions qui appellent ou exigent des explications, des
réponses »1. La problématique de la présente étude trouve sa genèse dans la crise
multiforme, une « crise cumulative »2 qui frappe de plein fouet la RDC depuis la décennie
1990 et l’a réduite à un État déliquescent et sinistré, où la paix est incertaine3. Cette crise a
ouvert un chantier prolifique en recherche scientifique, qui ne laisse pas la théologie dormir sur ses lauriers. Parmi les critiques les plus pointus, nous pouvons signaler les travaux
réalisés par Kä Mana, qui peignent un tableau clinique de la crise en Afrique4 et ici en
RDC, en termes de paradoxes tributaires de l’inadéquation entre le programmatique,
c’est-à-dire, l’idéal de la Politique5 (qui recherche du bien commun et la défense des droits de
l’homme) et la pragmatique6 (qui touche les pratiques de l’action politique en cours en
RDC). Pour l’auteur, la RDC ploie dans un univers des paradoxes scandaleux qui constituent un frein à l’érection d’une société émancipée au regard de plusieurs atouts liés à l’immensité des ressources plurielles dont le Créateur l’a gratifiée. Il synthétise lesdits
1 P. N’DA, Méthodologie et guide pratique du mémoire de recherche et de la thèse de doctorat en lettres, arts
et sciences humaines et sociales : informations, normes et recommandations universitaires, techniques et pratiques actuelles, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 106.
2 C. COQUERY-VIDROVITCH, D. HEMERY, J. PIEL (éds.), Pour une histoire du développement. États,
sociétés, développement, Paris, L’Harmattan, 1988, p. 25.
3 Cf. R. MUGARUKA, « 50 ans après l’indépendance. Le rôle sociétal de l’Église catholique en RDC », dans Revue En Question, n° 93 (juin 2010), p. 25.
4 La crise dont parle Kä Mana est une réalité très visible en RDC.
5 La Politique (avec « P » majuscule) qui embrasse le vaste champ des activités sociales, caritatives et culturelles diffère de la politique (avec « p » minuscule) qui évoque la lutte pour accéder au pouvoir : Cf. B. SORGE, Uscire dal tempio, Biblioteca Universale Rizzoli, Milano, 1991, p. 133.
6 Cf. CENCO, Notre rêve d’un Congo plus beau qu’avant. Message de la Conférence Épiscopale Nationale
du Congo au peuple congolais à l’occasion du Cinquantième anniversaire de l’Indépendance de la RD Congo, dans CENCO, Actes de la CENCO et documents, n°1, Kinshasa, Éditions : Secrétariat Général de la CENCO, 2010, p. 14.
2
paradoxes dans une typologie à quatre pans, à savoir : les paradoxes économiques, sociaux, religieux et politiques.
Au sujet des paradoxes économiques, l’auteur note qu’au moment où la RDC dispose d’immenses ressources naturelles et d’énormes ressources humaines, son peuple est encore l’un des peuples le plus pauvre et le plus misérable de la planète. S’agissant des paradoxes sociaux, l’auteur focalise sa critique sur le lot de misères, de souffrances, d’injustices et d’inégalités qui trahit une société singulièrement réputée par son instinct de solidarité, son souci de la sagesse et sa volonté d’assurer harmonieusement les équilibres fondamentaux de la vie sociale. Cela questionne, on n’en doute pas, les vertus morales et civiques des
citoyens congolais7. Par rapport aux paradoxes religieux, Kä Mana pointe du doigt
l’affluence des masses populaires dans les églises et leur engouement pour le culte, le rite et la prière, les conflits, les guerres, les divisions, les massacres, les viols, les pillages et les violations des droits de l’homme perpétrés à grande échelle par ceux-là mêmes qui se
déclarent chrétiens, mettant à nu la précarité de leur identité des baptisés8. Pour ce qui est
des paradoxes politiques, l’auteur ne cache pas son amertume face à une élite politique impuissante à traduire en acte l’utopie d’ensemble (ce rêve) que caressaient les Pères de l’indépendance exprimée dans l’hymne national qui, à notre sens, est l’hymne à
l’émancipation totale du peuple congolais de toutes les chaînes d’asservissement9.
À notre avis, il est un paradoxe implicite au cœur de ces paradoxes explicites, mis en lumière par Kä Mana qui sous-tend la problématique au cœur de cette étude, à savoir : loin de voir l’exercice du pouvoir politique promouvoir les valeurs émancipatrices de paix, de justice et de liberté, pour lesquelles les Pères de l’indépendance ont payé de leur vie, afin de s’affranchir de la colonisation, celui-ci est paradoxalement au service de la perpétuation de l’asservissement. En effet, la « disproportion entre la théorie et la pratique, l’institué et le
vécu, le conçu et l’éprouvé »10 ou la crise socio-politique engendrée par ces multiples
7 Cf. KÄ MANA, L’Afrique va-t-elle mourir ? Essai d’éthique politique, Paris, Karthala, 1993, p. 35-36. 8 Cf. R. MUGARUKA, « 50 ans après l’indépendance… », p. 26.
9 « Debout Congolais. […] Dressons nos fronts longtemps courbés. Et pour de bon, prenons le plus bel élan dans la paix. […] Nous bâtirons un pays plus beau qu’avant dans la paix » (Extrait de l’hymne national de la RDC).
3
paradoxes qui ont détruit la paix en RDC, se ramène (ou se résume) à ce que F.
Eboussi-Boulaga nomme la crise du Muntu11. C’est cette crise qui constitue le leitmotiv existentiel
des évêques de la CENCO, qui les pousse à saisir leur vocation prophétique12, à travers une
abondante production discursive13 pour affronter les défis de la dictature, les violations des
droits de l’homme qui hypothèquent les aspirations légitimes du peuple congolais à la paix, à la justice et à la liberté, au bien-être, au respect de sa dignité, à l’édification de l’État de droit et de la démocratie.
Il importe de noter que derrière cette vocation prophétique de l’Église, se cache une dimension oubliée combien interstitielle dans les discours sociopolitiques des évêques, aiguisés par la hausse exponentielle des structures du péché (cf. CENC, CP, 10). De notre
point de vue, il s’agit de la dimension polémologique, à la M. Heidegger14, de la vocation
prophétique de l’Église. En effet, l’implicite des discours des évêques appelant un idéal Politique de quête du bien commun, de défense des droits de l’homme et de la construction
11 Cf. F. EBOUSSI-BOULAGA, La crise du Muntu. Identité africaine et philosophie, Paris, Présence africaine, 1997.
12 Cf. JEAN-PAUL II, Sollicitudo rei socialis. Lettre encyclique à l’occasion du vingtième anniversaire de
Populorum progressio, Montréal, Éditions Paulines, 1988, n°41.
13Cf. L. de SAINT MOULIN et R. GAISE N’GANZI, Église et société. Le discours socio-politique de
l’Église catholique du Congo (1956-1998). Tome 1 : Textes de la Conférence Épiscopale (Documents du
Christianisme africain 8. Centre des Archives Ecclésiastiques Abbé Stefano Kaoze (C.A.E.K)), Kinshasa, FCK, 1998 ; cf. Mgr F.-J. MAPWAR BASHUTH, Église et société. Le discours socio-politique des évêques
de la CENCO. Tome 2. Messages, Déclarations et points de presse des évêques de la CENCO et la Transition Politique (1996-2006), (Documents du Christianisme africain 9. Centre des Archives
Ecclésiastiques Abbé Stefano Kaoze (C.A.E.K)), Kinshasa, FCK, 2008 ; cf. Tous les documents édités par les Éditions du Secrétariat de la Conférence Épiscopale du Zaïre (CEZ), de la Conférence Épiscopale du Nationale du Congo (CENC, CENCO) .
14Le concept de polémologie (du grec polemos : guerre ; logos : science ; étude de la guerre) s’applique à diverses disciplines, comme la sociologie (Gaston Bouthoul), la philosophie, etc. Nous l’employons ici au sens philosophique, selon Martin Heidegger, pour nommer "la dimension de combat" du discours des évêques de la CENCO. Ce discours est polémologique, c’est-à-dire, constitue une arme de la raison contre les mythes, les croyances et les théories, les idéologies et les systèmes de pensée qui s’éloignent de l’être, en prônant la géopolitique du chaos pour le Congo. M. Heidegger envisage la pensée comme une lutte, un « engagement par et pour l’être ». La pensée est cet instrument de combat (kampf) contre tout ce qui détruit l’être. Elle n’est autre que « ce comme quoi et comment l’être se déploie ». « Source première de l’être », la pensée est donc elle-même foncièrement polémologique, véritable combat pour l’être, « lutte de ce qui, vaillamment, pose en ses limites ce qui est essentiel et inessentiel, ce qui est haut et ce qui est bas et le fait apparaître » (S. JOLLIVET : « De la guerre au polemos : le destin tragique de l’être », Astérion [En ligne], 3 | 2005, consulté le 04 juin 2017. URL : http://asterion.revues.org/419). Le combat, en ce sens, est décisif. Il requiert « toutes les capacités de la volonté et de la pensée, toutes les forces du cœur et toutes les aptitudes du corps doivent se déployer par le combat, se renforcer dans le combat et se conserver en tant que combat […] » (S. JOLLIVET, « Enjeux de la polémologie heideggérienne : entre Kriegsideologie et refondation politique », Astérion [En ligne], 6 | 2009, consulté le 31 mai 2017. URL : http://asterion.revues.org/150).
4
des rapports harmonieux entre les hommes15, est d’amener leurs compatriotes à aller en
guerre contre les antivaleurs qui marquent l’action politique, économique et sociale et qui perpétuent l’aliénation plutôt que l’émancipation des peuples dont il faut assurer la
libération totale16. Il va sans dire que, cette pointe polémologique des discours prophétiques
des évêques a des incidences pédagogiques. Il consiste à apprendre aux Congolais l’éthique de cohérence. Elle est, pensons-nous, l’arme dans les mains des Congolais pour aller en guerre contre les pseudo-valeurs ou paradoxes, mis en lumière par Kä Mana, lesquels constituent un frein à la construction d’un État de droit et d’une paix durable en RDC. C’est dire, qu’au cœur de tous les paradoxes décriés, se trouve le paradoxe éthique, tributaire du déficit de cohérence entre le programmatique et la pragmatique dans l’exercice de la vie sociale et politique. Dans le cas d’espèce, c’est le hiatus entre l’utopie émancipatrice du Congo formulée dans l’hymne national : « Debout Congolais. […] Dressons nos fronts longtemps courbés. Et pour de bon, prenons le plus bel élan dans la paix. […] Nous bâtirons un pays plus beau qu’avant dans la paix » et l’utopie rédemptrice de Jésus-Christ, coulée dans son discours-programme en Luc 4, 16-20. En effet, les pratiques politiques ne convergent pas dans la perspective de la libération dont parlent les Pères de l’indépendance. Le peuple congolais, hier, captif de la colonisation, aujourd’hui toujours courbé à cause des vicissitudes des souffrances, doit recevoir sa libération pour aspirer à la paix et à la joie dans son propre pays. C’est de cette libération dont parle Jésus-Christ, dans l’extrait de l’Évangile cité, comme une Bonne Nouvelle pour chaque homme et chaque peuple qui se voit captif. C’est dire que la problématique au cœur de cette recherche est aussi l’impuissance à articuler le discours politique et la praxis publique. Celle-ci entrave la réalisation du salut. À notre sens, au-delà des appels à la moralisation de la vie politique publique ou civique, contenus dans les discours des évêques, se cachent des appels à la guérison de la mémoire historique. La conscience sociale et politique en RDC, souffre d’un trou béant de mémoire historique. C’est dans ce trou qu’on ensevelit, consciemment ou inconsciemment, l’utopie émancipatrice coulée dans l’hymne national qui, théologiquement parlant, est l’écho du discours-programme christique misant sur la libération de tout homme et de tout l’homme. À cet égard, le discours socio-politique des évêques s’inscrit dans l’éveil d’une conscience éthique de cohérence. Les évêques dont la mission prophétique
15 Cf. E.-J. PENOUKOU, Églises d’Afrique. Propositions pour l’avenir, Karthala, Paris, 1984, p. 59. 16 Cf. CENCO, Notre rêve d’un Congo…, p. 24.
5
prolonge celle de Jésus-Christ, et dont le but est de libérer l’homme de toutes les formes d’esclavage et d’aliénation, entendent par leurs prises de parole publique déboulonner les mécanismes de résistance au changement et persuader leur auditoire, pour qu’il contribue à la paix et établisse entre les hommes des fondements solides d’une communauté
fraternelle17. D’où la question de recherche qui nous occupe : « Quelles sont les stratégies
discursives des évêques pour transformer les agents en acteurs du changement souhaité, et donc, en artisans de la paix? » En guise de réponse anticipative à cette question de recherche, nous proposons l’hypothèse suivante.
Hypothèse, objectifs, domaine de la recherche, cadre théorique et
méthodologique
Le discours socio-politique des évêques proféré dans le contexte de la crise et qui porte sur la crise, nous permet de formuler l’hypothèse que nous allons vérifier : En jouant le rôle de médiation et de communication, par le biais d’un appel à la transformation des agents et des auditeurs, le discours pose (postule) la possibilité de changement de la situation de crise en la situation de paix. La vérification de cette hypothèse permet d’élaborer un travail théorique et empirique, consistant en un corps théorique affiné pour une analyse de la société congolaise en crise. Nous nous appuyons sur l’analyse du discours et retenons les concepts opératoires de l’auditoire, de doxa, de pathos, de l’ethos, de logos et de dialogisme (cf. Premier chapitre. Cadre théorique : analyse du discours et rhétorique) et sur l’éthique théologique, en retenant les concepts de paix, de vérité, de liberté, de justice, de cohérence, d’éthique et de responsabilité qui seront définis tout le long du développement de la thèse.
Nous inscrivons cette étude du discours des évêques dans le « domaine de la théologie, et
particulièrement de la théologie morale »18, comme le dit Jean-Paul II et l’ouvrons à une
17 Cf. CONC. OECU. VAT. II, Gaudium et Spes. Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce
temps, Montréal, Bellarmin, 1965, n°80, §1.
18 JEAN-PAUL II, Sollicitudo rei socialis. Lettre encyclique à l’occasion du vingtième anniversaire de
6
approche interdisciplinaire intégrant l’analyse du discours, la science politique, la linguistique, la théologie, l’anthropologie, le droit, la philosophie, la sociologie et l’histoire en lui assignant comme objectifs : saisir le fonctionnement du discours des évêques et appréhender les ressources rhétoriques qu’il mobilise pour aider les destinataires à construire la paix. En d’autres termes, nous voulons ressortir la valeur épistémique et pragmatique de ce discours en tant qu’acte agissant, c’est-à-dire capable d’agir sur les auditeurs, et ainsi, contribuer à l’intelligence du concept de paix dans l’acception utilisée par l’épiscopat catholique congolais. Nous voulons en outre, proposer une éthique qui puisse concourir à la transformation de l’agir politique pour reconstruire la Nation congolaise. Nous entendons proposer une éthique qui mobilise les sujets au service de la politique, dans sa tâche de transformation de la société congolaise.
L’analyse du discours politique s’est développée en plusieurs approches en linguistique, en
histoire, en sciences humaines et sociales19, selon qu’on se situe dans la tradition
anglo-saxonne ou francophone. Pour cette étude, l’hypothèse et les objectifs assignés à notre
recherche commandent une approche synchronique et intégrative20 de l’analyse du
encyclique à l’occasion du centenaire de l’encyclique Rerum Novarum, Cité du Vatican, Libreria Éditrice
Vaticana, 1991, n°55.
19 P. Braud distingue deux méthodes générales dans l’étude des discours en sciences politiques : les approches diachroniques (qui étudient le discours dans son évolution à travers le temps, et sont utilisées davantage par les historiens) et les approches synchroniques (qui se concentrent sur le discours en lui-même, dans son immédiateté, pour l'analyser, le comprendre et l'expliquer, mais aussi pour évaluer son impact pragmatique et concret, c'est-à-dire ses répercussions socio-politiques). Parmi les approches synchroniques, il y a des intrinsèques (qui étudient l'énonciation, c'est-à-dire le mode et le fonctionnement internes du discours: c'est le cas de l'analyse littéraire traditionnelle, de l'analyse linguistique moderne, et de l'analyse quantitative ou lexicométrique) et des extrinsèques (qui essaient de répondre aux questions classiques: qui produit? à destination de qui? dans quel contexte? avec quels effets, délibérés ou inattendus? Celles-ci portent davantage sur la fonction plutôt que sur le fonctionnement des discours; elles s'intéressent au contexte socio-historique, aux acteurs et au contenu des discours ainsi qu'à leurs conséquences ou impact). À la croisée des chemins, on peut distinguer des approches qui combinent les méthodes extrinsèques et intrinsèques (cas des approches de la psychologie sociale et de la philosophie) : P. BRAUD, La science politique (5è éd.), Paris, Presse universitaire de France, 1993, p. 46-47.
20 L’approche intégrative en analyse du discours appréhende la formation discursive dans la complexité d’un fonctionnement globalisant. Là où la demande analytique désarticule le discours, la démarche intégrative vise à articuler les diverses composantes d’une formation discursive à travers un quadruple jeu d’articulations : celui des enchaînements intratextuels ; celui des divers textes à l’intérieur d’une formation discursive ; celui de la formation discursive dans un réseau intertextuel ; celui de la formation discursive et de son « contexte non-verbal » : D. MAINGUENEAU, L’analyse du discours : introduction aux lectures de
7
discours. La démarche méthodologique s’inspire de l’analyse des discours d’A. Seignour21.
Nous inscrivons l’étude dans le double champ de la linguistique de l’énonciation et de l’analyse de l’argumentation, dont l’enjeu est d’identifier les thèses en présence dans un énoncé et les modes d’argumentation employés par le sujet de l’énoncé. Ce champ d’investigation trouve ses fondements dans la rhétorique antique et nouvelle.
Afin de déterminer le degré de persuasion du discours, l’analyse procède par trois
indicateurs majeurs : les indices énonciatifs, référentiels et organisationnels22. À partir des
indices énonciatifs, nous indiquerons la façon dont les évêques s’inscrivent et inscrivent les destinataires dans le discours à partir des marqueurs : des déictiques (pronoms personnels, démonstratifs, indications spatio-temporels), des modalisateurs qui signifient leur degré d’adhésion (mitigée, forte, incertitude ou rejet) aux contenus des énoncés, leur implication directe dans la production discursive (adverbes, italiques, guillements, conditionnels, termes subjectifs) et des verbes d’action (factifs, déclaratifs, performatifs, statifs). Des indices référentiels, nous relèverons chaque fois à partir de leurs champs sémantiques, la représentation des évêques et celle qu’ils proposent aux destinataires sur la paix et les termes qui s’y rattachent; nous analyserons aussi la "nature des arguments" pour « savoir si
l’argumentation relève de l’ethos, du pathos ou logos »23. Des indices organisationnels,
nous porterons l’attention sur les connecteurs qui orientent l’argumentation du discours, le
cheminement que les évêques souhaitent faire suivre aux destinataires24 et sur la
progression thématique pour connaître, comment ils structurent l’énoncé à travers la chronologie des arguments, afin de mettre en évidence la logique persuasive. À la fin, nous ferons une synthèse globale du discours, en fonction des indices précédemment décrits pour la phase d’interprétation. Nous identifierons à partir du fonctionnement du texte, les thèses en présence inscrites de façon ouverte ou implicite pour cette phase interprétative. Celle-ci constitue l’entrée dans la deuxième partie qui est l’herméneutique du discours sur la paix, l’éthique conçue à partir des valeurs que profèrent les évêques.
21Cf. A. SEIGNOUR, « Méthode d’analyse des discours. L’exemple de l’allocution d’un dirigeant
d’entreprise publique », Revue française de gestion, 2011/2, n°211, p. 29-45. 22 Ibid., p. 34.
23 A. SEIGNOUR, « Méthode d’analyse des discours. L’exemple de l’allocution d’un dirigeant d’entreprise publique », Revue française de gestion, 2011/2, n°211 », p. 35.
8
Choix, intérêt, but et délimitation de la recherche
Le choix de ce sujet nous tient naturellement à coeur, en tant que citoyen congolais, pour l’amour du Congo, notre pays. En tant que tel, nous voulons participer à la stabilité du Congo, en éveillant les esprits et les consciences, comme le conseille R. Koren : « Le chercheur […] a le droit et le devoir d’utiliser un savoir si chèrement acquis, lorsque les textes à analyser traitent de questions de vie et de mort et posent des problèmes
éthiques »25. L’intérêt pour ce thème de la paix remonte à nos recherches universitaires26 à
KULeuven et à Lumen Vitae (2009), en vue de l’obtention de Master en théologie et sciences religieuses et du diplôme en catéchèse et pastorale. Ces recherches nous ont fait découvrir le rôle important joué par l’Église catholique en RDC dans la construction du pays, à travers la diaconie caritative. Mais à la fin de ces recherches, nous étions porté par une conviction : l’action de l’Église catholique en RDC ne devrait pas seulement se
cantonner dans le domaine de la diaconie caritative, en occultant la « diaconie politique »27
(cf. Rm 13, 1-7), sinon sa pratique au regard de la crise socio-politique du pays, serait une manière irresponsable de sacraliser le statu quo qui l’éloignerait de l’Évangile. Au cours de la même année, cette conviction fut confortée par notre participation aux travaux de forum de réflexion sur le deuxième Synode sur l’Afrique (Louvain-la-Neuve), sur le thème de la
réconciliation, de la justice et de la paix. L’appel lancé aux Pasteurs et aux théologiens28 sur
cette thématique en vue de construire une société paisible, réconciliée et fraternelle en Afrique, nous avait ouvert l’esprit et donné le goût de mener nos investigations et notre propre réflexion sur la perspective de construction d’une paix durable pour la RDC, en pleine crise socio-politique, à partir des discours socio-politiques des évêques de la
25 R. KOREN, « Contribution à l'étude des enjeux de la rhétorique laconique : le cas des indications chiffrées », Topique, 2003/2 (N°83), p. 111-124. DOI : 10.3917/top.083.0111. URL : http://www.cairn.info/revue-topique-2003-2-page-111.htm, consulté le 12 juin 2017 ; cf. R. KOREN, « Le cas de l’engagement du chercheur » dans R. KOREN et R. AMOSSY, Après Perelman : quelles politiques
pour les nouvelles rhétoriques ? L’argumentation dans les sciences du langage, Paris, L’Harmattan, 2002,
p. 197-228.
26 Cf. Job MWANA KITATA, Pour une pastorale des malades. Cas des personnes vivant avec le SIDA à
Kenge (RD-Congo). Mémoire présenté en vue de l’obtention de titre de Master en théologie et sciences religieuses, Leuven, KULeuven, Inédit, 2009.
27 R. COSTE, Théologie de la paix, Paris, Cerf, 1997, p. 395.
28 Cf. BENOÎT XVI, Africae Munus. Exhortation apostolique post-synodale sur l’Église d’Afrique au service
de la réconciliation, de la justice et de la paix : « Vous êtes le sel de la terre […] Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13.14), Cité du Vatican, Libreria Éditrice Vaticana, 2011, n°172.
9
CENCO. Une année plus tard (2010), notre projet rencontre l’appui du groupe de recherche des professeurs G. Jobin et G. Routhier de la faculté de théologie et des sciences religieuses de l’université Laval, ayant reçu des subventions de recherche sur la parole épiscopale au Canada, recherches auxquelles nous avons participé en tant que thésard.
Cette étude présente un intérêt particulier par son caractère risqué, dans un domaine aussi vaste qu’est l’analyse du discours en pleine construction, puisque jusqu’à ce jour, peu d’études sur l’analyse du discours socio-politique de l’épiscopat congolais ont été menées. À travers elle, nous voulons apporter notre contribution à une esquisse d’interprétation des discours socio-politiques des évêques, en vue de saisir leur impact sur les acteurs et la société congolaise. L’étude vise à démontrer par une analyse systémique et rigoureuse, la valeur pragmatique du discours socio-politique des évêques. Ce discours est une "arme de la raison", une forme d’engagement politique à partir des problèmes réels de la société congolaise. Son étude rentre dans la ligne de la pragmatique de communication et s’inscrit dans le "topos" global de la reconstruction et la renaissance d’un Congo nouveau. L’écriture de cette thèse est dans un même filon d’intérêts avec la théologie de la
reconstruction29. Cette variante africaine de la théologie de la libération inscrite dans la
lignée des théologies contextuelles, est dans la perspective du changement de paradigme. Ce dernier s’aligne sur la logique du projet où l’enjeu de sonner l’alarme des contrecoups tragiques d’une approche amorale du politique, doit être doublé de la responsabilité, face au destin commun comme étant une responsabilité face à Dieu.
29Le concept de reconstruction a été forgé par la Conférence des Églises de Toute l’Afrique (CETA). Sa théologie est davantage une synthèse qu’un courant théologique. Elle veut dépasser les tiraillements entre les courants de l’adaptation (V. Mulago), de l’inculturation (A. Ngindu Mushete, O. Bimwenyi Kweshi) et de la libération (F. Eboussi Boulaga, M. Hebga, E. Mveng, J.-M. Ela), pour rendre compte, en théologie, de tous les besoins et de toutes les attentes des Africains aux niveaux social, culturel, économique, politique. « La théologie de la reconstruction (…) montre qu’il est nécessaire de penser notre présent en termes de nouveaux choix (…) et en termes de nouvelles fondations morales et spirituelles à poser et d’invention de nouvelles stratégies pour bâtir l’Afrique. Sans renier les préoccupations passées, il s’agit de les intégrer dans la perspective de l’invention du futur, la reconstruction étant en fait le commencement d’un processus de restructuration des mentalités et des attitudes » dans http://www.afrikanistik-online.de/arch/2005/79. Lire aussi A. KARAMAGA, J.-B. CHIPENDA, J. MUGAMBI, C.-K. OMARI, L’Église d’Afrique, pour une
théologie de la reconstruction, Nairobi, Défis africains, CETA, 1991 ; cf., J. MUGAMBI, From liberation to reconstruction. African Christian theology after the Cold War, East African Educational Publishers, Ltd,
Nairobi, 1995 ; cf. KÄ MANA, Foi chrétienne, crise africaine et reconstruction de l’Afrique. Sens et enjeux
des théologies africaines contemporaines, Nairobi, CETA ; Lomé, HAHO ; Yaoundé, CLE, 1992; Id., La nouvelle évangélisation en Afrique, Paris/Yaoundé, Karthala/Clé, 2000; Id., Théologie africaine pour temps de crise. Christianisme et reconstruction de l’Afrique, Paris, Karthala, 1993.
10
Le but de la thèse, inscrite dans la perspective de la théologie de la reconstruction, avons-nous soutenu, est d’aiguiser la pointe polémologique de la vocation prophétique des discours ecclésiastiques dont l’enjeu est de déconstruire les mécanismes de résistance au changement, qui tient à la remorque la mentalité politique au service des intérêts privés plutôt que publics. C’est le lieu de sortir l’action de l’Église catholique en RDC des cloîtres de ses fonctions liturgiques, pour l’ouvrir aux dimensions politiques de sa mission libératrice. Ce discours culmine dans la déconstruction des schèmes mentaux et culturels qui maintiennent les structures sociales et politiques, économiques et culturelles déshumanisantes. Cet idéal trouve son écho dans les discours des évêques qui rappellent que « le peuple est de plus en plus persuadé qu’une vraie solution à une crise socio-politique ne peut s’élaborer sans la paix : celle-ci en effet rend possible l’ordre, la
clarification et la réconciliation pour l’édification d’une société de frères et de sœurs »30.
La présente étude s’étend sur une période de vingt ans, soit du 24 avril 1990 au 30 juin 2010. Le 24 avril 1990, terminus a quo, marque l’ouverture du pays au processus de démocratisation et de pluralisme politique, et le 30 juin 2010, terminus ad quem, commémore les cinquante ans d’accession du Congo à la souveraineté internationale (indépendance).
Pertinence et originalité
L’Église catholique et le discours socio-politique des évêques en RDC ont déjà fait l’objet de divers travaux dans différentes orientations. Certains travaux développent une approche
historique, d’autres privilégient une approche politique et d’autres encore proposent des
analyses théologiques. Nombre de ces travaux décrivent et commentent les faits, analysent les conflits et leur implication, esquissent des typologies ou des évaluations.
30 SECRÉTARIAT GÉNÉRAL DE LA CEZ, Le processus de démocratisation au Zaïre. Obstacles majeurs et
11
L. Ngomo Okitembo31 réalise une synthèse de l’histoire mouvementée de l’Église
catholique et fait le point sur la société depuis l’indépendance du pays (30 juin 1960) jusqu’à « la marche d’espoir » (16 février 1992). C’est l’histoire d’une Église au service de
la Nation. C. Makiobo32 indique que l’Église catholique au Congo-Zaïre a répondu aux
besoins des populations en matière d’éducation, de santé et de développement, par l’implantation solide de ses nombreux mouvements et associations. Pour sa part, D. Wamu
Oyatambwe33 souligne le rôle remarquable joué par l’Église catholique dans le processus de
démocratisation enclenchée en 1990, en prenant une part active et parfois décisive dans la marche de la Nation vers le pluralisme politique et la démocratie. Il cite quelques discours des évêques pour indiquer leurs positions, mais sans en faire une analyse approfondie.
A. Mutonkole Muyombi34 décrit l’engagement historique de l’Église dans le processus de
démocratisation, en se basant sur les discours des évêques et des organisations laïques. Il recourt à la méthode de l’analyse sans la spécifier. Il déduit de ses analyses que « cet engagement n’a eu que peu d’impact sur la vie concrète de la population et même dans le milieu politique » (p. 232) et recommande aux évêques de s’entourer des experts en matière politique et que l’Église passe de la parole aux actes.
A. Kambale Rukwata35 s’interroge sur l’efficacité du discours des évêques du
Congo-Kinshasa et inscrit son analyse dans la théologie sociale. Faisant une analyse lexicologique et rhétorique de quelques passages du discours socio-politique des évêques (p.113-132), l’auteur y dégage quatre principes majeurs qui sous-tendent la théologie sociale. Mais l’appréciation qu’il donne du discours de l’épiscopat, quand il affirme que « la présence des auxiliaires modaux tels que devoir, pouvoir… et l’utilisation de certaines formes impersonnelles du genre : « il faut », « il importe », « il s’avère », « il est urgent… », laissent entrevoir une certaine déresponsabilisation des évêques par rapport à leur texte »
31 Cf. L. NGOMO OKITEMBO, L’engagement politique de l’Église catholique au Zaïre (1960-1992), Paris,
L’Harmattan, 1998.
32 Cf. C. MAKIOBO, Église catholique et mutations socio-politiques au Congo-Zaïre : la contestation du
régime Mobutu, Paris, L’Harmattan, 2004.
33 Cf. D. WAMU OYATAMBWE, Église catholique et pouvoir politique au Congo-Zaïre. La quête
démocratique, Paris, L’Harmattan, 1997.
34 Cf. A. MUTONKOLE MUYOMBI, L’engagement de l’Église catholique dans le processus de
démocratisation en RDC, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2007.
35 Cf. A. KAMBALE RUKWATA, Pour une théologie sociale en Afrique. Étude sur les enjeux du discours
12
(p.111), démonte l’inapropriation de l’analyse du discours et de la théorie de
l’argumentation. E. Ipondo Elika36 part de l’hypothèse selon laquelle « dans un contexte de
crise, toute organisation sociale de grande dimension, à l’exemple de l’épiscopat catholique de la RDC, développe des positions idéologiques ambiguës qui contrarient la réalisation de l’objet de quête, en l’occurrence la démocratie » (p. 8). « Autrement dit, l’épiscopat catholique ne contribue pas à la promotion de la démocratie » (p. 8). Si nous pouvons apprécier quelques théories de langage, nous regrettons l’absence de définition claire de la démocratie, des principes et des valeurs qui la sous-tendent, et surtout, son repérage à travers le corpus. Sur le thème de la démocratie, l’auteur recourant à d’autres textes, se livre à un jugement péremptoire, comme : « Dans le système de figuration de l’Église, [la démocratie] s’inscrit dans le processus de libération du peuple congolais du péché. Autrement dit, la démocratie revêt l’image de terre promise et de paradis, aboutissement des efforts du chrétien. La démocratie, terre promise, paradis, mais aussi voie du salut » (p. 329). L’auteur établit un rapprochement entre démocratie et indépendance (p. 329).
I. Ndongala Maduku37 étudie les dynamiques religieuses et leur influence sur les
déterminations et les changements politiques en RDC. Dans un contexte autoritaire, il montre que la religion participe à la structuration de la réalité sociale et politique. Il focalise son étude sur les marches des chrétiens (p. 113-152) et l’expertise électorale de l’Église catholique (p. 193-277). Ses analyses pertinentes et pointues sur la parole épiscopale catholique congolaise, sont menées selon l’approche de l’analyse du discours et s’inscrivent dans la pragmatique de la communication et se ressourcent dans la théorie de l’argumentation de R. Amossy et de P. Charaudeau. Pour l’auteur, la parole épiscopale participe à une forme de régulation des rapports sociaux et du politique, à travers la moralisation de l’espace public (p. 353). Le recours à l’aléthique qu’il préconise (p. 218), adossé aux valeurs chrétiennes et démocratiques de justice, de paix et de vérité dans l’espace public, ouvre à l’éthique de respect des textes et de la parole donnée, à une
36 Cf. E. IPONDO ELIKA, Église et démocratie. Analyse du discours politique de l’épiscopat catholique
congolais. Approche sémio-pragmatique, Kinshasa, Thèse de doctorat, Institut facultaire des sciences de
l’information et de la communication (IFASIC), 2005.
37 Cf. I. NDONGALA MADUKU, Religion et politique en RD Congo. Marche des chrétiens et paroles des
13
nouvelle culture politique nouvelle, une culture de droit, de la justice et de la légalité (p. 353).
Tous ces travaux que nous venons d’énumérer, en dépit de leur apport spécifique, ne mènent pas une étude sur la paix. L’originalité de cette thèse réside dans le fait que les discours socio-politiques des évêques de la CENCO qui constituent notre corpus, n’ont pas encore été l’objet de recherche, à notre connaissance, et surtout l’angle sous lequel nous inscrivons cette thèse, qui n’a pas encore été envisagé et demeure d’actualité. Puisque les travaux allant en ce sens manquent, nous nous proposons de combler cette lacune en étudiant le processus de production et le fonctionnement du discours des évêques de la RDC.
Corpus
Le corpus peut être défini « comme un ensemble d'énoncés (ou « sac de phrases »), ou
encore, dans notre perspective, comme un ensemble de textes »38. Selon F. Rastier, « un
corpus est un regroupement structuré de textes intégraux, documentés, éventuellement enrichis par des étiquetages, et rassemblés : de manière théorique réflexive en tenant compte des discours et des genres, et de manière pratique en vue d’une gamme
d’applications »39. P. Charaudeau le définit comme un ensemble « constitué de textes
(productions langagières en situation) qui sont regroupés en fonction de leur appartenance à
tel ou tel type de situation »40. Selon lui, le corpus permet de construire la problématique et
« participe ainsi d'une démarche heuristique »41. B. Bommier-Pincemin donne trois
conditions qui permettent de déterminer un corpus :
38 F. RASTIER cité par C. DUTEIL-MOUGEL, « Les mécanismes persuasifs des textes politiques », Corpus [En ligne], 4 | décembre 2005, mis en ligne le 01 septembre 2006, consulté le 14 juin 2012. URL : http://corpus.revues.org/index357.html.
39 F. RASTIER, « Enjeux épistémologiques de la linguistique de corpus », in G. WILLIAMS (éd.), Actes des
deuxièmes journées de linguistique de corpus (Lorient, 2002), Presses Universitaires de Rennes, 2005, p.
32.
40 P. CHARAUDEAU, « Dis-moi quel est ton corpus, je te dirai quelle est ta problématique », Corpus [En ligne], 8 | 2009, mis en ligne le 01 juillet 2010, consulté le 11 juin 2017. URL : http://corpus.revues.org/1674.
14
Des conditions de signifiance : Un corpus est constitué en vue d’une étude déterminée (pertinence), portant sur un objet particulier, une réalité telle qu’elle est perçue sous un certain angle de vue (et non sur plusieurs thèmes ou facettes indépendants, simultanément) (cohérence). Des conditions d’acceptabilité : Le corpus doit apporter une représentation fidèle (représentativité), sans être parasité par des contraintes externes (régularité). Il doit avoir une ampleur et un niveau de détail adaptés au degré de finesse et à la richesse attendue en résultat de l’analyse (complétude). Des conditions d’exploitabilité : Les textes qui forment le corpus doivent être commensurables (homogénéité). Le corpus doit apporter suffisamment d’éléments pour pouvoir repérer des comportements
significatifs (au sens statistique du terme) (volume)42.
Le corpus sur lequel porte cette thèse est un corpus existant43, publié par les éditions du
Secrétariat général de la CENCO [CENC, CEZ], L. de Saint Moulin et R. Gaise N’ganzi et
Mgr F.-J. Mapwar Bashuth, déjà mentionnés44. Le corpus de référence est constitué de huit
discours des évêques de la CENCO (CENC, CEZ), tenant compte du critère temporel (des discours émis entre 1990 et 2010); du genre discursif (des déclarations et des messages) ; du critère du locuteur (sujet) qui a l'initiative de l'acte de communication : un individu soit
un locuteur collectif45 (Assemblée plénière et Comité Permanent)46 ; du critère de
42 B. BOMMIER-PINCEMIN, Diffusion ciblée automatique d’informations : conception et mise en œuvre d’une linguistique textuelle pour la caractérisation des destinataires et des documents. Thèse, Paris IV, 1999, p. 416 ; B. BOMMIER-PINCEMIN cité par C. DUTEIL-MOUGEL, « Les mécanismes persuasifs des textes politiques », Corpus [En ligne], 4 |décembre 2005, mis en ligne le 01 septembre 2006, consulté le 14 juin 2012. URL : http://corpus.revues.org/index357.html.
43 F. Rastier et B. Bommier-Pincemin distinguent un corpus existant, correspondant aux textes accessibles dont il peut disposer, du corpus de référence, constituant le contexte global de l’analyse, ayant le statut de
référentiel représentatif, et par rapport auquel se calcule la valeur de paramètres […] et se construit l’interprétation des résultats. Un corpus de travail, est ensemble des textes pour lesquels on veut obtenir une caractérisation […]. Le corpus existant est un état de fait : "corpus" est ici pris dans son sens le plus large, d’ensemble de textes ; F. RASTIER et B. BOMMIER-PINCEMIN, « Des genres à l’intertexte », Cahiers de
praxématique [En ligne], 33 | 1999, document 3, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 12 juin 2017.
URL: http://praxematique.revues.org/1974. 44 Cf. Note 13.
45 « La notion de locuteur collectif s'applique dans les analyses à des discours produits par des locuteurs individuels lorsqu'un ensemble de conditions peut amener à les considérer comme des porte-parole du groupe » : P. CHARAUDEAU et D. MAINGUENEAU, Dictionnaire d'analyse du discours, Paris, seuil, 2002, p. 352.
46 L'Assemblée plénière, instance suprême et organe qui, par sa nature collégiale rassemble tous les évêques, gouverne et légifère, donne une vision et une appréciation globales de la situation socio-politique du pays. Le Comité Permanent des évêques, organe exécutif des décisions de l'Assemblée plénière, contrôle et veille à la publication de ses actes. L'autorité juridique des textes de la CENCO repose sur les articles : Art 11, § 2 et 4 : « Les décrets généraux de l'Assemblée plénière, votés par les 2/3 au moins des suffrages exprimés des membres ayant voix délibérative, et reconnus par le Siège apostolique, obligent juridiquement, mais seulement dans les cas prescrits par le droit ou quand un ordre spécial du Saint-Siège donné sur son initiative ou à la demande de la Conférence elle-même, en a ainsi décidé» (cf. CIC 455, §§1-2) […]. « Les autres délibérations sont prises par l'Assemblée plénière à la majorité absolue des votants présents. Même si elles ne sont pas juridiquement contraignantes, chaque évêque se conformera à ces délibérations
15
l’auditoire (fidèles/chrétiens catholiques et les hommes de bonne volonté) et du critère thématique (la paix avec tous ses corollaires : justice, démocratie, liberté, droits de l’homme).
Suivant les critères définis ci-haut et la subdivision de trois moments qui caractérisent la période de 1990-2010, nous retenons trois discours de la CEZ de la période de 1990-1996 :
Tous appelés à bâtir la Nation. Déclaration des évêques aux chrétiens catholiques et aux hommes de bonne volonté, du 16 juin 199047 ; Libérés de toute peur au service de la
Nation. Message des évêques du Zaïre aux chrétiens catholiques et aux hommes de bonne volonté, du 22 septembre 199048 et Pour une Nation mieux préparée à ses responsabilités.
Message des évêques du Zaïre aux chrétiens catholiques et aux hommes de bonne volonté,
du 21 août 199449 ; trois discours de celle de 1996-2003 : CEZ, « Bienheureux les artisans
de paix » (Mt 5, 9). Les événements actuels et l’avenir du Zaïre. Message des évêques du Zaïre aux catholiques et aux hommes de bonne volonté, du 31 janvier 199750; CENC,
Conduis nos pas, Seigneur sur le chemin de la paix (cf. Lc 1, 79). Message des évêques catholiques de la RD Congo aux fidèles et aux hommes de bonne volonté, du 7 novembre
199851 et CENCO, « J’ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3,7). Trop, c’est trop ! Message
des évêques de la CENCO, membres du Comité Permanent, aux fidèles catholiques et aux hommes de bonne volonté, du 15 février 200352 ; deux discours de la CENCO de la période en vue de sauvegarder l'unité et le bien commun, à moins que des raisons graves, à son avis, ne le dissuadent de leur adoption dans son propre diocèse » (cf. CIC 455, §4). Le Comité Permanent, quant à lui, doit veiller à l'exécution des décisions de l'Assemblée plénière et à la publication de ses actes (cf. Art 16, § 3).
47 Cf. CEZ, Tous appelés à bâtir la Nation. Déclaration des évêques aux chrétiens catholiques et aux hommes
de bonne volonté, Kinshasa, Éditions : Secrétariat Général de la CEZ, 1990.
48 Cf. CEZ, Libérés de toute peur au service de la Nation. Message des évêques du Zaïre aux chrétiens
catholiques et aux hommes de bonne volonté (22 septembre 1990), dans L. de SAINT MOULIN et R.
GAISE N’GANZI, Église et société…, p. 349-353.
49 Cf. CEZ, Pour une Nation mieux préparée à ses responsabilités. Message des évêques du Zaïre aux
chrétiens catholiques et aux hommes de bonne volonté (21 août 1994), dans L. de SAINT MOULIN et R.
GAISE N’GANZI, Église et société…, p. 432-441.
50 Cf. CEZ, Bienheureux les artisans de paix. Les événements actuels et l'avenir du Zaïre. Message des
évêques du Zaïre aux catholiques et aux hommes de bonne volonté, Kinshasa, Éditions : Secrétariat
Général de la CEZ, 1997.
51 Cf. CENC, Conduis nos pas, Seigneur, sur le chemin de la paix (cf. Lc 1, 79). Message des évêques
catholiques de la RDC aux fidèles et aux hommes de bonne volonté (7 novembre 1998), dans Mgr F.-J.
MAPWAR BASHUTH, Église et société…, p. 67-72.
52 Cf. CENCO, « J’ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3,7). Trop, c’est trop ! Message des évêques de la
16
de 2003-2010 : « À vin nouveau, outres neuves » (Mc 2, 22). Message des évêques
catholiques de la RD Congo aux fidèles catholiques et aux hommes de bonne volonté, du 7
juillet 200753 et La justice grandit une Nation (cf. Pr 14,34). La restauration de Nation par
la lutte contre la corruption. Message des évêques catholiques de la RD Congo aux catholiques et à tous les hommes de bonne volonté, du 10 juillet 200954.
Division du travail
Pour bien mener cette thèse, nous organisons notre réflexion autour de deux grandes parties subdivisées en sept chapitres. La première partie porte sur l’analyse pragmatique du discours socio-politique des évêques de la CENCO. Elle se subdivise en quatre chapitres. Le premier trace le cadre théorique : il définit l’analyse du discours et la théorie de l’argumentation selon C. Perelman et le dispositif énonciatif selon R. Amossy et P. Charaudeau, les concepts et les modalités argumentatives.
Le deuxième chapitre traitera des perspectives de la reconstruction de la Nation zaïroise, à partir de l’analyse de trois discours (1990-1996). Le troisième concerne la consolidation de la paix en RDC. Nous allons dégager les éléments discursifs appelant à la reconstruction et à la consolidation de la paix, en nous basant sur les trois discours de la période de 1996-2003. Le quatrième orienté vers le futur, projette l’avènement d’un Congo nouveau, démocratique, paisible, juste et prospère à partir des analyses des discours de la période de 2006-2010.
La deuxième partie étudie les fondements et les perspectives théologiques de la paix dans les discours des évêques. Le cinquième chapitre étudie les sources et les fondements de la Kinshasa, Éditions : Secrétariat Général de la CENCO, 2003.
53 Cf. CENCO, « À vin nouveau, outres neuves » (Mc 2,22). Ne pas décevoir les attentes de la Nation.
Message de la CENCO aux fidèles catholiques et aux hommes de bonne volonté à l’occasion du 47e anniversaire de l’indépendance, Kinshasa, Éditions : Secrétariat Général de la CENCO, 2007.
54 Cf. CENCO, La justice grandit une Nation (cf. Pr 14,34). La restauration de la Nation par la lutte contre la
corruption. Message des évêques catholiques de la RD Congo aux catholiques et à tous les hommes de bonne volonté, Kinshasa, Éditions : Secrétariat Général de la CENCO, 2009.
17
paix; mieux, il situe les lieux théologiques de la paix. Le sixième dégage la théologie sous-jacente dans les discours socio-politiques des évêques ainsi que la praxis qui en découle. Quant au septième et dernier chapitre, il appelle à une responsabilité éthique des acteurs (artisans de paix) pour reconstruire la paix : éthique de responsabilité citoyenne, éthique de vérité et de cohérence.