« Moshe dit : ‘‘Vous connaissez la différence entre un comptable anglais et un comptable sicilien ?’’ Il attendit. ‘‘Non ? Vous voulez que je vous la dise ? dit-il. Je vous la dis ?’’ ‘‘Dites’’, dit Papa. ‘‘L’Anglais, dit Moshe, peut dire combien de gens mourront chaque année. Le Sicilien peut vous donner leurs noms et leurs adresses’’. »
Adam THIRLWELL, Politique, Points, p. 43.
Comment organise-t-on la comptabilité ? Derrière cette question très simple, se cache souvent aujourd’hui une réponse qui ne l’est pas moins : on confi e ces tâches à un ensemble de salariés qui forme un service comptable. On voit bien à ce qu’il renvoie : des salariés de qualifi cations différentes sont regroupés dans un espace et un temps bien défi nis pour accomplir des tâches très précises. Les techniques sont connues, s’organisant autour d’un plan comptable et de progiciels de gestion intégrés. Cette solution semble à première vue tellement satisfaisante qu’elle paraît presque naturelle : on a du mal à imaginer comment on pourrait organiser autrement la comptabilité.
La crise des entreprises bureaucratiques ou des administrations (dont Michel Crozier avait déjà pressenti les limites dès 1963 dans Le phénomène bureaucratique) a conduit à une remise en cause des services comptables de nombreuses entreprises. Alors qu’aujourd’hui les logiques de compétence remplacent dans des entreprises dites apprenantes les techniques bureaucrati-ques fondées sur la qualifi cation (du moins dans les discours), il nous a semblé intéressant de revenir aux origines de ce modèle pour en comprendre les origi-nes économiques, sociales et culturelles. Ce retour aux sources est d’autant plus important que la constitution des services comptables s’est opérée en opposition à l’apparente désorganisation de la production comptable du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Ce travail est apparu nécessaire quand nous nous sommes aperçu de
certaines similitudes existant entre les modes organisationnels du XVIIIe siècle et ceux d’aujourd’hui. D’une certaine manière, l’étude de la naissance des services
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comptables constitue le chemin inverse de celui s’étant produit ces dernières années avec l’apparition d’organisations plus souples fondées sur la compétence, même si les différences entre les modes d’organisation contemporains et ceux du XVIIIe siècle demeurent sensibles.
Cette recherche s’avère d’autant plus importante que la majeure partie des travaux historiques portant sur les comptables se centre sur la profession libérale, délaissant largement la réalité du travail comptable quotidien dans les entreprises.
LAPROBLÉMATIQUEDERECHERCHE
La constitution de grands services comptables dans les grandes entreprises est un phénomène que l’on peut faire remonter à la fi n du XIXe siècle que ce soit dans une banque comme la Société Générale (Bonin [2006], p. 562-575) et le Crédit Lyonnais (Omnès [1998]) ou dans les grandes industries comme Saint-Gobain 1. Le mouvement correspond assez logiquement à l’essor d’une nouvelle
catégorie sociale, celle des employés. Il paraît diffi cile de se fi er aux statisti-ques offi cielles de la période vu l’imprécision de la défi nition même d’employé (Zerner [1985]). Néanmoins, comme le rappelle Gardey [2001], d’« un peu plus de 800 000 en 1866, le nombre des ‘‘employés’’ s’élève à plus de 3 millions en 1936 » (p. 44).
Dans ces conditions, l’apparition des services comptables pourrait sembler assez évidente : elle serait le simple résultat de l’augmentation de la taille des entreprises (Woronoff [1998], p. 416). A priori, cette explication paraît d’ailleurs assez séduisante. Le travail de bureau, initialement effectué par les patrons, aurait été progressivement délégué à des employés de bureau au fur et à mesure du développement de l’entreprise. Cette théorie dite de la délégation a été défendue par des auteurs comme Fritz Croner dans les années 1950 (Kocka [1989], p. 16-17). Des travaux plus récents comme ceux de Jürgen Kocka [1989] pour l’Allemagne ou Delphine Gardey [1995] ont nuancé et complété la thèse de Croner. Le premier, sans nier la théorie de la délégation, invoque d’autres facteurs (nouvelles répartitions des tâches, mutations technologiques et socia-les) quand la seconde s’intéresse à l’identité sociale de l’employé de bureau en la défi nissant par rapport à l’attachement au lieu de travail.
Il nous semble que deux autres raisons permettent de relativiser au moins partiellement la théorie de la délégation. Le premier contre-exemple nous est fourni par la Compagnie de Saint-Gobain qui regroupe plus de 1 200 salariés en 1764 (Pris [1981], p. 387). Si l’on en croit le raisonnement de Croner, les tâches administratives devaient être largement déléguées. Or, comme le montre
1. En 1873, il n’y a encore que 7 comptables travaillant au siège. En 1912, ils sont 74. 1L2 et 1L41. Archives Saint-Gobain.
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un document de 1761 2, il n’y a pas, à cette époque, un seul teneur de livres. Le
caissier s’occupe de centraliser les écritures tandis que les différents directeurs tiennent les comptes pour ce qui relève de leur responsabilité. Au XVIIIe siècle, le service comptable est donc loin d’être une nécessité dans la mesure où les tâches comptables sont parcellisées entre divers acteurs de l’entreprise.
Si l’on admet que la naissance des services comptables, suit l’augmentation du nombre de comptables 3, le cas de Saint-Gobain fournit un deuxième
contre-exemple à la théorie de la délégation. En 1867, Saint-Gobain est déjà ce qu’on peut appeler une grande entreprise : elle compte 5 416 salariés dont 52 compta-bles, soit une proportion de 0,96 % 4. Si la théorie de Croner était exacte, les
tâches administratives auraient déjà du être largement déléguées aussi bien au niveau du siège que des établissements où des comptables devaient travailler à plein temps. Le règlement de 1872 5 ne fait plus mention d’activité
compta-ble exercée par des salariés qui ne seraient pas comptacompta-bles. Par conséquent, on devrait observer, peu ou prou, une stabilité des effectifs comptables par rapport à l’ensemble des salariés. Pourtant, c’est à ce moment là que le nombre de compta-bles explose : en 1912, on dénombre 340 comptacompta-bles pour 12 321 salariés, soit un taux de 2,76 % 6.
Cette deuxième observation peut être généralisée. Au début du XIXe siècle, le nombre de comptables est très limité même dans les grandes entreprises. Ainsi en est-il de la faillite Guélin à Bourges 7 qui sort de l’ordinaire du fait du montant
du passif total (6 597 357,32 francs) et du nombre exceptionnel de créanciers (994). Preuve supplémentaire de l’importance de l’affaire : le rapport des syndics de faillite est imprimé, ce que l’on ne retrouve dans aucun autre rapport de l’époque 8. En dépit de l’importance du cas, plusieurs remarques du rapport
sous-entendent clairement que Guélin n’a recours à aucun teneur de livres pour ses écritures :
« le sieur V. Guélin n’avait pas préparé son bilan » (p. 2).
2. C 4-2, Archives Saint-Gobain. Cf. Annexes.
3. Il existe deux usages du terme de comptable que nous voulons clairement différencier. Le comptable peut d’abord désigner l’ensemble des employés travaillant dans un service comptable : le chef comptable, le caissier, l’employé aux écritures etc. Dans ce cas, nous indiquerons le substantif comptable en italique. Le comptable peut également désigner une fonction particulière dans le service, comprise entre l’aide-comptable et le chef-comptable. Dans ce cas le substantif comptable ne sera pas en italique.
4. 1L1 Bis, Archives Saint-Gobain. 5. 00068/073, Archives Saint-Gobain. 6. 1L41, Archives Saint-Gobain.
7. 34 U 68, Archives départementales du Cher. Guélin est un négociant qui exerce aussi les fonctions de banquier.
8. Précisons aussi que le nombre de faillites dans le Cher passe de 2 en 1827 à 8 en 1828 avant de revenir à un seul cas en 1829 (Jobert [1991], p. 157). Ces huit faillites sont probablement liées aux conséquences de la faillite Guélin.
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« Ce n’est que le 16 juillet suivant que le sieur V. Guélin a monté de nouveaux livres tenus en partie double » (p. 9).
« Chaque année, à partir du 1er janvier 1824, le sieur Guélin a commencé
un nouveau journal en tête duquel se trouvent indiqués l’actif et le passif résultant des opérations antérieures » (p. 10).
Les règlements des forges d’Allevard 9 ou d’Audincourt 10 constituent des cas
proches : dans des usines regroupant plusieurs centaines d’ouvriers, il n’y a qu’un teneur de livres ou un commis d’écritures. Il est vrai que certains commis effectuent quelques tâches comptables selon ces règlements, mais le nombre de ceux qui exercent une fonction comptable ne dépasse jamais le seuil des 1 % des salariés.
Aux forges d’Ivoy exploitées par le marquis de Vogué, il n’y a qu’un compta-ble pour 101 salariés en 1849 (Cardon [1996], p. 140). Même constat à Saint-Quirin la même année : sur 689 salariés, il n’y a que 9 employés de bureau 11 !
Un siècle plus tard, dans l’Entre-deux-guerres, les opérations comptables ont commencé à se mécaniser. La division du travail s’applique de plus en plus ouvertement et la qualité de l’organisation semble être devenue une exigence majeure. Le dénombrement des comptables apporte pourtant quelques surpri-ses : ainsi, à la Société des charbonnages du Boulonnais, en 1929, on compte trois comptables pour 112 salariés 12. Au 1er janvier 1931, dans la Compagnie
des Mines du Boulonnais, on trouve 1 chef comptable, 5 comptables et 1 aide-comptable pour 196 salariés, soit plus de 3,5 % de aide-comptables 13 ! Aux Papeteries
de Saint-Maur, le pourcentage de comptables est aussi assez élevé 14 : en janvier
1933, pour 170 salariés, on dénombre six comptables. Aux forges Teliet 15 (situé
dans le Jura avec un siège à Arcueil), il y a 48 salariés dont deux comptables en 1934. À la Société Générale des Tanneries Françaises, en 1939, on retrouve une chef comptable, un aide-comptable, une secrétaire-caissière et trois employés de bureau sans affectation, le tout pour environ une centaine d’ouvriers 16.
Bref des taux largement supérieurs à 2 % du personnel effectuant des tâches comptables.
Seul le textile paraît faire exception : aux établissements Bigrat en 1929 à Argenton-sur-Creuse, pour environ 75 personnes, il n’y a qu’un comptable
9. 94 J 337, Archives départementales de l’Isère. Le règlement remonte à la période 1831-1834.
10. 28 J, Archives départementales du Doubs. Le règlement remonte au 20 novembre 1824. 11. AA 214, Archives Saint-Gobain.
12. Dossier Société des charbonnages du boulonnais, 140 AQ 3, Centre des Archives du Monde du Travail (Roubaix).
13. Fonds du Cartex, 1994045 0005, Centre des Archives du Monde du Travail.
14. Dossier Papeteries de Saint-Maur, 140 AQ 34, Centre des Archives du Monde du Travail (Roubaix).
15. Dossier Teliet, 140 AQ 38, Centre des Archives du Monde du Travail (Roubaix). 16. 48 J 272, Archives départementales d’Indre-et-Loire.
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(Landais-Courant [2001], p. 275). Comme le note Landais-Courant, « la spécia-lisation de ces tâches [NDLA : de production] est très relative » (p. 276), le travail à façon se poursuivant encore dans l’Entre-deux-guerres. Aux établisse-ments Brisset 17, entreprise textile de la région parisienne, qui emploie
38 person-nes en 1932, aucun comptable n’est répertorié et c’est apparemment le proprié-taire Brisset père qui tient les comptes avec les conseils de l’expert-comptable Lavoissier 18. Pour autant, d’autres entreprises textiles emploient plus de
compta-bles. Il en va ainsi des établissements Cain & Rheims 19 où l’on dénombre huit
comptables, regroupés dans un service à part pour 247 salariés.
On pourrait multiplier ainsi les exemples, le constat resterait similaire : le nombre de comptables a augmenté plus rapidement que le nombre total de salariés dans les entreprises entre les débuts du XIXe et du XXe siècle. Dans ces
conditions, il nous paraît diffi cile de nous en tenir à une explication qui se contenterait d’invoquer les seules contingences en terme de taille.
Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas de nier l’impact, incontesta-ble, de la grande entreprise. Les services comptables apparaissent évidemment dans cette dernière. Ce que nous voulons signifi er, c’est que si la grande entre-prise est une condition nécessaire, elle n’est en rien une condition suffi sante pour expliquer la naissance des services comptables.
La problématique centrale de cette thèse consiste donc à essayer de comprendre pourquoi, à un moment donné, les entreprises ont mis en place une fonction comptable 20.
LEPLANDEL’OUVRAGE
Pour essayer de répondre à cette problématique, nous nous proposons de présenter notre travail en trois temps.
La première partie se situe clairement en amont de notre problématique : pourquoi la fonction comptable n’existe-t-elle pas avant la fi n du XIXe siècle ? Pour cela, nous montrerons la cohérence des pratiques et des savoirs comptables aux XVIIe, XVIIIe et au début du XIXe siècle (ici dénommé âge classique) au travers de trois domaines (la technique, le personnel et l’organisation comptable) qui constitueront les chapitres de cette partie.
17. Dossier Alfred Brisset, 140 AQ 4, Centre des Archives du Monde du Travail (Roubaix). 18. Dans une lettre de Lavoissier à Brisset du 1er août 1932, le premier écrit au second : « dans
le bilan que vous allez établir ».
19. Dossier Établissements Cain & Rheims, 140 AQ 6, Centre des Archives du Monde du Travail (Roubaix).
20. Comme Anne Pezet [2009] pour les tableaux de bord, nous avons fait le choix de ne pas partir d’une défi nition a priori de la fonction comptable de sorte à n’en être pas prisonnier. Nous nous sommes contenté de limiter notre sujet à trois thématiques : les techniques (intellectuelles et matérielles), le personnel et l’organisation. Dans une telle démarche, la défi nition de la fonction comptable et du service comptable est un résultat et non le point de départ du travail.
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La deuxième partie se situe au moment de la naissance des services compta-bles expliquant les changements structurels qui l’ont rendu possible. Dans un premier temps (chapitre 4), nous préciserons la nature de la rupture dans les savoirs de gestion qui s’opère au cours du XIXe siècle. Le chapitre 5 se concentrera
sur les nouveaux lieux que le savoir comptable contribue à créer au XIXe siècle. La troisième partie se situe en aval. Comme dans la seconde partie, il s’agit d’insister sur la cohérence interne des nouveaux modes organisationnels pour caractériser la fonction comptable naissante à la fi n du XIXe et au début du XXe siècle (ici dénommé âge moderne. À partir des trois mêmes domaines (la technique, le personnel et l’organisation comptable) qui constituent autant de chapitres, nous montrerons la nouvelle logique des savoirs et des pratiques.
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LESSOURCESMOBILISÉES
Nous ne rentrerons pas ici dans les détails méthodologiques comme dans un travail universitaire ordinaire. Une partie du travail a d’abord consisté à chercher ce que d’autres historiens ont pu écrire sur les comptables et autre teneurs de livres. L’historien de la gestion s’appuie traditionnellement sur deux types de sources :
– d’une part les archives d’entreprise. Nous avons travaillé essentiellement sur les cas de Saint-Gobain et Pont-à-Mousson. De façon plus marginale, nous avons travaillé sur des fonds d’archives plus limités comme ceux d’Altadis ou de nombreuses entreprises conservées au Centre des Archives du Monde du Travail à Roubaix ;
– d’autre part, les ouvrages. La plupart sont conservées à la Bibliothèque Nationale de France ou au Fonds Stevelinck à la Bibliothèque Universitaire de Nantes. Il s’agit de travailler sur les manuels de comptabilité et plus généralement de gestion publiés sur trois siècles.
Ces sources sont évidemment l’occasion d’écrire deux histoires : d’un côté, celle des pratiques des entreprises et, de l’autre, celle de la constitution des savoirs de gestion. Tout au long de ce travail nous nous interrogerons sur les liens entre pratiques et savoirs.
Nous avons également été amené à travailler sur des sources plus spécifi ques : les revues comptables, les archives des associations (revues, annuaire etc.), de droit social des employés (thèses, rapports etc.) ou les archives de faillite, les sources littéraires (Balzac, Zola, Svevo, Simenon etc.), les correspondances et les mémoires. Nous renvoyons le lecteur intéressé à l’exemplaire original de la thèse pour une discussion approfondie de l’intérêt de ces différentes sources.