Jean-Charles Samson
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־Lieux dialectiques et existence du lieu physique
Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval
pour l'obtention
du grade de maître es arts (M.A.)
FACULTÉ DE PHILOSOPHIE UNIVERSITÉ LAVAL
FEVRIER 2001
Dans les Topiques, Aristote présente la dialectique comme une méthode servant à guider le processus naturel de la raison humaine dans !'investigation d'un problème. Cette méthode, entre autres, sert pour chaque science à diriger la recherche de ses premiers principes comme aussi de ses conclusions. Or, puisque dans la Physique, Aristote tente de déterminer les premiers principes des sciences de la nature, l’on devrait pouvoir y observer !'application de cette méthode. Aussi, dans ce mémoire, on dégagera, de ce traité scientifique, un des aspects de la dialectique exposé dans les Topiques : les lieux dialectiques, et leur usage par Aristote dans le passage où il s'interroge sur l'existence du lieu physique (IV, 1, 208bl-209a30). Pour ce faire, il faudra d'abord remettre en contexte la section du traité étudiée en vue de comprendre la nature du lieu physique, qui n'est pas sans quelques analogies avec le lieu dialectique; puis, il importera de rappeler en quoi consiste une démarche dialectique afin d’éclairer la nature du lieu dialectique. Ensuite, on sera en mesure d'exposer et de commenter les lieux dialectiques servant à la formation des arguments qui visent à résoudre le problème de l'existence du lieu physique.
Les premiers pas dans le monde de la recherche sont comme une première aventure en forêt. Aussi est-il nécessaire d’avoir un bon guide. Or. !’attention et la disponibilité de celui-ci envers son élève sont les qualités essentielles à la réussite de ce dernier. Yvan Pelletier a été un tel guide, et je le remercie grandement. Je tient également à exprimer ma gratitude envers Warren Murray et Thomas de Koninck pour leur judicieux conseils.
Tables des matières
Introduction... 1
A. Titre...1
B. Nécessité...1
a. La dialectique, voie de la découverte... 1
b. Dialectique et science...3
c. Difficulté de l’analyse comparée des attaques et des démonstrations...3
C. Propos... 4
a. Illustration de l’usage des lieux dialectiques dans un traité scientifique... 5
b. Analyse dialectique de la Physique... 6
D. Plan...8
Chapitre 1. Dialectique et lieu... 9
Introduction... 9
1.1. Le lieu physique... 10
1.1.1. La méthode... 11
1.1.2. Les propriétés du lieu... 14
1.1.3. La définition du lieu...16
1.2. Le lieu dialectique... 21
1.2.1. La démarche dialectique : problème et principes...22
1.2.1.1. La discussion : la position initiale, le propos initial et l’attaque... 24
1.2.2. La découverte de l’attaque... 28
1.2.2.1. L’instrument dialectique...28
1.2.2.2. Le lieu dialectique...31
1.2.2.2.1. Nature et fonction du lieu dialectique... 32
1.2.2.2.2. Usage du lieu dialectique... 39
Chapitre 2. Lieux dialectiques et existence du lieu naturel..44
Introduction... 44
2.1. Le lieu existe... 51
2.1.1. De prémisses absolument endoxales... 51
Première argumentation... 51
Deuxième argumentation... 55
2.1.2. De prémisses endoxales relatives...60
Première argumentation... 60
Deuxième argumentation...61
2.2. Le lieu n'existe pas... 63
Première argumentation... 63 Deuxième argumentation...65 Troisième argumentation...67 Quatrième argumentation... 70 Cinquième argumentation... 71 Sixième argumentation... 72 Conclusion... 73
Conclusion...
75Bibliographie
... 801
Introduction
A. Titre
Lieux dialectiques et existence du lieu physique. Ce titre, au premier
regard, a de quoi rendre perplexe, puisqu'ici lieu exprime deux réalités bien différentes, dont l'une, communément entendue par tous, concerne le lieu naturel, et l'autre, la logique. Mais une communauté de nom résulte rarement du hasard. Le plus souvent elle est le fruit de ressemblances, aussi imparfaites soient-elles, entre deux réalités. Aussi, le lieu dialectique, dont la découverte a suivi celle du lieu naturel, n'est pas sans quelque analogie avec le lieu naturel, duquel il tire son nom. Ainsi, la connaissance du lieu naturel permettra de comprendre la nature des lieux dialectiques, et, d'un autre côté, dans l'élaboration de sa philosophie de la nature, Aristote se sert abondamment des lieux dialectiques; d'où ce titre.
B. Nécessité
a. La dialectique, voie de découverte
La dialectique présentée dans les Topiques par Aristote est une méthode servant à guider le processus naturel de la raison humaine dans !'investigation d'un problème1. En effet, elle montre, par l'aporie, au dialecticien et au spécialiste d'une science particulière, la manière de s'approcher de la vérité2. Elle indique le chemin vers la vérité pour la science du fait qu'elle la précède en traçant la voie à l'intuition des principes, qui serviront de prémisses en vue de la démonstration de la science en question. Car, si chaque science démontrait les propositions premières à partir de ses propres principes, comme elle le fait pour toutes propositions comprises sous son domaine, il n'y aurait pas démonstration
1 Yvan Pelletier, 1985a, « Les Topiques et la raison humaine », Urgence de la philosophie. Yvan Pelletier, 1989, « L'articulation de la dialectique aristotélicienne », Angelicum. Yvan Pelletier, 1991, La dialectique aristotélicienne : Les principes clés des Topiques.
2 Aristote, Topiques, I, 2, 101334-36; VIII, 14, 16369-12. Aristote, Réfutations Sophistiques, 9, 170a36-39.
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parce que l'objet de démonstration coïnciderait avec le point de départ, il y aurait pétition de principe3. La dialectique aide à découvrir les principes propres à une science, et spécialement les définitions, en soumettant l'objet de ses éventuels principes à !'argumentation en faveur de chacune de leurs contradictoires que permettent les opinions généralement admises. Les principes sont découverts quand l'on réussit à intuitionner, suite à la compréhension obtenue par les arguments en faveur de chacune des contradictoires, laquelle des contradictoires est la plus apte à nous faire connaître la chose. La dialectique permet aussi de pressentir les conclusions qui pourront par la suite se démontrer à partir de ces principes
Cette démarche n'est toutefois pas une invention d'Aristote : celui-ci n'a fait que tourner en méthode l'exercice et l'usage de ce processus naturel de la raison humaine en quête de vérité devant un problème. Il expose cette méthode en précisant les genres de problèmes éventuels (naturels, éthiques, logiques) et la démarche susceptible de les résoudre — dont les éléments caractéristiques sont la nature endoxale des propositions sur lesquelles se fonde l'examen dialectique; le caractère agressif des déductions et inductions mises en œuvre, qu'il nomme
attaques (€πιχ£ΐρήματα); le fonctionnement des instruments pour la
découverte des propositions nécessaires à la construction des arguments; et, surtout, une longue énumération des lieux destinés à préciser la pertinence de chacun des endoxes recensés pour la solution de chaque problème éventuellement abordé.
3 « Autre avantage encore, en ce qui regarde les principes premiers de chaque science : il est. en effet, impossible de raisonner sur eux en se fondant sur des principes qui sont propres à 1 a science en question, puisque les principes sont des éléments premiers de tout le reste; c'est seulement au moyen des opinions probables qui concernent chacun d'eux qu'il faut nécessairement les expliquer. Or, c'est là l'office propre, ou le plus approprié, de 1 a Dialectique : car en raison de sa nature investigatrice, elle nous ouvre la route aux principes de toutes les recherches » (Topiques, I, 2, 101a36-101b4).
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b. Dialectique et science
Aussi, la dialectique diffère-t-elle de la science4, si bien qu'Aristote les présente chacune dans un traité différent, les Topiques et les Seconds
Analytiques. En effet, la science se limite à un objet déterminé et appuie
ses démonstrations sur des principes vrais par eux-mêmes et propres à la science en question, qui conduisent nécessairement à des conclusions rigoureuses. Tandis que la dialectique, au champ d'investigation plus vaste, recourt, dans les raisonnements, à des prémisses vraisemblables (endoxes) recueillie par les instruments dialectiques, et, ensuite, choisies à l'aide des lieux dialectiques; et accède, de ce fait, à cause de la matière de ses prémisses, à des conclusions faillibles.
En conséquence, on s'attendrait à trouver, dans les traités scientifiques d'Aristote, seulement des démonstrations; or, ce n'est pas le cas, la dialectique y est présente5. Car certains sujets sont si difficiles qu’on ne peut accéder aux démonstrations dès le départ, il faut au préalable établir les principes de ces démonstrations en utilisant la dialectique. De sorte que, dans plusieurs de ses traités scientifiques, Aristote fait usage de la dialectique dans certaines parties.
c. Difficulté de l'analyse comparée des attaques et des
démonstrations
Une autre surprise apparaît à la lecture des traités scientifiques d'Aristote : la démarche dialectique et scientifique se départagent difficilement6, sans compter qu'il est ardu de déterminer dans quelle
4 Topiques, I, 100a25-100b23
5 Enrico Berti, 1996, « L'utilité de la dialectique pour les science », Aristotélica Secunda : Mélanges offerts à Christian Rutten. Enrico Berti, 1991, « Les méthodes d'argumentation et de démonstration dans la Physique », La Physique d’Aristote et les conditions d'une science de la nature. Lambros Couloubaritsis, 1978, « Dialectique et philosophie chez Aristote », Philosophia.
6 Lambros Couloubaritsis, 1978, Op. cit., p. 243-255. Augustin Mansion, 1945, Introduction à la Physique Aristotélicienne, p. 206-225
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mesure Aristote applique et respecte les règles qu'il présente dans les
Topiques et les Seconds Analytiques7. Ces difficultés déconcertent
tellement les commentateurs qu'ils en arrivent à croire qu'Aristote ne tient pas compte de ses études logiques dans ses traités scientifiques. Certains en viennent à penser qu'Aristote ne démontrerait jamais ou »pratiquement jamais; qu'il userait d'une dialectique tout à fait étrangère à celle présentée dans les Topiques8; et que les lieux dialectiques développés dans les Topiques ne serviraient presque pas.
Ainsi, dans les traités scientifiques d'Aristote, un travail précieux, mais encore à faire, serait d'identifier et d'analyser chacune des attaques et des démonstrations afin de montrer en quoi elles respectent, ou non, les principes des Topiques et des Seconds Analytiques ainsi que les autres œuvres de YOrganon.
C. Propos
Comme un tel travail serait colossal, on ne peut le compléter dans le cadre restreint d'un mémoire de maîtrise, mais on peut l'aborder. On se limitera à l'aspect dialectique, et, même là, il sera nécessaire de réduire l'analyse à certains points précis.
7 G.E.L, Owen. 1980, « τιθεναι τα φαινόμενα », Aristote et les problèmes de méthode.
8 Irwin (Terence Irwin, 1988, Aristotle’s First Principles, p. 66, 167-168) affirme que la dialectique se divise en deux branches, l'une faible, développée dans les Topiques, insuffisante à trouver les principes des sciences, ët l'autre forte apte à découvrir les principes des sciences. Brunschwig (Jaques Brunschwig, 1990, « Remarques sur la communication de Robert Bolton. », Biologie, logique et métaphysique chez Aristote Actes du Séminaire C.N.R.S., p. 23 8- 239) va dans le même sens qu'Irwin, il doute à '!'unicité de la dialectique : « Il n'est pas évident, ni hors de toute contestation, que les procédures qui, dans les traités scientifiques et philosophiques d'Aristote, peuvent être qualifiées de "dialectique" relèvent toutes d'une seule et même "méthode dialectique"; il n'est pas évident non plus que cette "méthode dialectique", au cas où l’on en admettrait l'unicité, soit identique à celle qui est présentée théoriquement, et enseignée pratiquement, dans les TopTques ». Bolton (Robert Bolton, 1990, « The Epistemological Basis of Aristotelian Dialectic », Biologie, logique et métaphysique chez Aristote Actes du Séminaire C.N.R.S., p. 201) penche également vers cette interprétation : «Dialectic for gymnastic purposes has different rules than dialectic for "testing and inquiry" (since only the latter need always reason from what is "more intelligible") and also that gymnastic dialectic need not always reason from what is "more endoxon" (since such reasoning does, and is meant to, guarantee that conclusions are derived from what is "more intelligible", and the latter simply does not always happen, or need to happen, in gymnastic dialectic) ».
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a. Illustration de l'usage des lieux dialectiques dans
un traité scientifique
L'analyse dialectique se fera selon la théorie exposée dans les Topiques. Cependant, nous n'aurons pas l'ambition de montrer tous les aspects de la dialectique présents — appréciation de l'endoxalité des opinions, instruments dialectiques mis en œuvre, tous les caractères des arguments apportés, etc. Nous nous limiterons à identifier les arguments utilisés et à les analyser pour dégager les lieux dialectiques qui les inspirent.
C'est dans la Physique que s'effectuera notre recherche. D'abord parce que, dans cet ouvrage, la dialectique occupe une grande place, vu qu'Ari- stote tente d'y édifier la science physique en cherchant à connaître les principes capables d'expliquer les phénomènes naturels :
« Connaissance et science se produisent, dans tous les ordres de recherche dont il y a principe ou cause ou éléments, quand on a pénétré ces principes, causes ou éléments (en effet nous ne pensons avoir saisi une chose que lorsque nous avons pénétré les causes premières, les principes premiers et jusqu'aux éléments), il est donc clair que dans la science de la nature, il faut s'efforcer de définir d'abord ce qui concerne les principes »9, Aussi, avant d'asseoir la science de la nature sur pareils principes, il faut les découvrir. Si bien que ce traité d'Aristote est beaucoup un usage des endoxes pour accéder à la découverte des premiers principes.
« La Physique : traité proprement philosophique, où sont discutées presque exclusivement des questions de principes et fixées les notions principielles. Tout s'y réduit en général à des analyses plus ou moins poussées de concepts, — analyses guidées souvent et illustrées par des données de l'expérience, plutôt qu'appuyées sur celle-ci; la déduction n'y apparaît guère que comme une mise en forme des résultats de ces analyses »10.
9 Aristote, Physique, I, 1, 184al0-15 10 Mansion, 1945, Op. cit., p. 211
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Ensuite, la Physique a été choisie au regard de son importance dans l'histoire de la philosophie. Étude si influente que quelque philosophe voulant définir la nature ne peut éviter les explications proposées par Aristote. En outre, plusieurs points développés dans la Physique se retrouvent dans plusieurs œuvres d'Aristote traitant de sujets aussi différents que l'éthique, le politique et la métaphysique11.
Comme il serait impossible, dans le cadre d'un mémoire de maîtrise, de faire une analyse de la dialectique pour l'ensemble de ce traité, notre attention se dirigera seulement vers la section du livre IV, où Aristote s'interroge sur l'existence du lieu physique12. Du coup, l'examen des lieux pourra être plus exhaustif. De plus, cette partie du livre IV a pour nous l'intérêt supplémentaire que nous y voyons Aristote en action dans sa recherche ardue de la définition du lieu.
b. Analyse dialectique de la
PhysiqueDans ce mémoire, notre intention est de montrer !'utilisation de lieux dialectiques par Aristote dans un traité de science en examinant leurs utilisations concrètes dans l'élaboration des arguments dialectiques, car la théorie a été exposée assez abstraitement dans les Topiques. De sorte qu'il y aura place pour une introduction théorique avant d'aborder l'analyse des arguments. Et celle-ci sera précédée de l'examen du lieu physique, qui aidera à comprendre le lieu dialectique, en ce qu'il imite suffisamment les propriétés du lieu physique pour mériter d'être désigné par son nom.
11 Par exemple, l'éthique et le politique étudiant le domaine de l'action présupposent le principe de l'acte et de la puissance, étudié au livre I; la Physique, qui s'occuppent des premières causes de la nature et de tout mouvement naturel, et conséquemment du premier mouvement immobile, concoure à démontrer avec la Métaphysique à l'existence d'une Intelligence — Dieu — qui meut toute chose en tant que cause finale (Lambros Couloubaritsis, 1999, « Introduction », Physique, p. 17, 19).
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Ce type d'étude dialectique apparaît comme une voie vers laquelle peu de philosophes ont dirigé leur recherche. Aucun auteur n'a fait l'analyse exhaustive de la méthode dialectique appliquée à un traité aussi important, pour la science aristotélicienne, que la Physique. Ainsi, à peu près rien n'a été fait dans la ligne d'une identification claire des différents éléments qui relèvent de la démarche dialectique; il est donc relativement difficile d'apprécier dans quelle mesure la démarche dialectique est employée pour établir les principes de cette nouvelle science. En fait, les analyses de la dialectique dans ce traité se limitent généralement à exposer la progression de !'argumentation en identifiant les différents moments de la résolution d'un problème (απορία, διαπορεΤν, ευπορία)13. De plus, certains auteurs s'arrêtent à une section précise du traité, mais l'analyse se restreint à décomposer la trame argumentative sans tenir compte de la démarche dialectique14. Quant aux commentateurs de la
Physique15, peu d'entre eux s'attardent à ces considérations d'ordre
logique, leur but étant de donner une explication philosophique de cet ouvrage. Seul, le commentaire de Thomas d'Aquin tient compte de la logique, et souligne quelques fois l'apport de la dialectique16. Enfin, les études sur les lieux dialectiques ont été, jusqu'à ce jour, davantage dirigées vers une perspective théorique17 que vers celle cherchant à observer la façon dont Aristote a pu les utiliser dans ses ouvrages18.
13 Berti, 1991, Op. cit. Couloubaritsis, 1978, Op. cit. Owen, 1980. Op. cit. Waterlow. 1982, Nature, Change and Agency in Aristotle's Physics.
14 Henri Bergson, 1949, « L'idée de lieu chez Aristote ». Les études bergsoniennes. David Bolotin, 1998, An Approach to Aristotle's Physics : With Particular attention to the Role of His Manner of Writing. Victor Goldschmidt, 1956, « La théorie aristotélicienne du lieu », Mélanges de philosophie grecque offerts à Mgr Diès par ses élèves, ses collègues, ses amis. Gérard Verbeke, 1949, « La structure logique de la preuve de Premier Moteur chez Aristote », Revue philosophique de Louvain.
13 Mansion, 1945, Op. cit. W.D. Ross, 1966, Aristotle's physics : A revised text with introduction and commentary.
16 II est d'ailleurs le commentateur auquel nous avons accordé le plus d'attention lors de l'analyse des arguments dialectiques.
17 W.A. De Pater, 1965, Les Topiques d'Aristote et la dialectique platonicienne : La méthodologie et la définition. Yvan Pelletier, 1985b, « Pour une définition claire et nette du lieu dialectique », Laval Théologique et Philosophique. Yvan Pelletier, 1991, Op. cit. Paul Slomkowski, 1997, Aristotle's Topics.
18 Toutefois, Frappier (Georges Frappier, 1974, L’art dialectique dans le traité De l'âme d'Aristote) retrace les lieux dialectiques employés par Aristote dans le pemier livre du traité
8
Il s'avère donc impérieux d'analyser avec quelque détail l'usage de la dialectique dans le traité de la Physique; cela aidera grandement à dégager leur emploi qui n'a été aucunement étudié dans ce traité.
D. Plan
Pour commencer, il est nécessaire de remettre en contexte la partie d u livre IV (208a27-213al 1) traitant du lieu physique afin de savoir ce que cette considération fait dans un pareil traité, dans quel ordre Aristote la développe, et les principales conclusions auxquelles il arrive sur l'existence et la nature du lieu. Ensuite, il importe de rappeler, à partir des Topiques, en quoi consiste une démarche dialectique, pour éclairer comment la nature du lieu dialectique confère son essence particulière a u raisonnement dialectique (chapitre 1). Puis, l'examen dialectique sera conduit en montrant l'analyse des raisonnements dialectiques formulés et des lieux dialectiques mis à contribution dans la résolution du problème abordé : est-ce que le lieu naturel existe, ou non? Et, en même temps, seront expliqués les lieux dialectiques utilisés dans les raisonnements analysés (chapitre 2).
De l'âme. Mais nous ne pouvons nous inspirer de cette analyse trop peu approfondie des lieux dialectiques.
Chapitre 1. Dialectique et lieu
Introduction
L'illustration des lieux dialectiques employés par Aristote dans le passage étudié de la Physique exige la compréhension de l'articulation du propos dans lequel les lieux dialectiques analysés ont été puisés — lesquels proviennent d'un chapitre parmi les six consacrés à la recherche de la définition du lieu physique — ainsi que la compréhension du lieu dialectique comme tel. Et, puisque le lieu dialectique admet quelques propriétés analogues à celles du lieu physique, une meilleure connaissance du lieu physique — par la connaissance de la définition du lieu physique et des différents moments de sa découverte — apportera de toute évidence une connaissance accrue du lieu dialectique.
Le lieu physique constitue incontestablement l'une des réalités les plus présentes dans notre quotidien. Il se manifeste à nous sans cesse : nous sommes conscients que nous nous trouvons dans un lieu; que nous voulons atteindre un lieu; qu'un lieu est proche, loin ou le même; que tout ce que nous faisons se fait quelque part; et puis un des aspects les plus frustrants de la vie n'est-il pas de devoir chercher régulièrement o ù sont les gens avec qui nous avons affaire et les instruments dont nous avons besoin. Quoique tous éprouvent cette réalité, quiconque tente de la définir se bute pourtant à maintes difficultés. Le même problème se rencontre d'ailleurs à propos du temps : « Tout le monde sait très bien ce qu'est le temps; tant que personne ne leur demande ce que c'est... »19. Ces raisons ont conduit Aristote à définir le lieu au livre IV de la Physique. Mais elles ne sauraient constituer les seules causes de cette recherche, qui prend origine dans la quête d'une science de l'être mobile, dans laquelle le lieu physique représente un des principes indispensables du mouvement. Mais comment Aristote a-t-il mené sa recherche? À quelles conclusions est- il arrivé? : quelles sont les propriétés du lieu? quelle est la définition d u
Les confessions. Chap. 14. Saini^Xugustin
1 o
lieu? Voilà des questions auxquelles nous répondrons brièvement en vue d'en arriver à une meilleure compréhension du lieu dialectique. Cependant, nous devrons auparavant comprendre les raisons qui ont conduit Aristote à examiner ce problème dans un traité de physique.
L'examen du lieu physique accompli, on éclairera la manière dont la nature du lieu dialectique confère son essence particulière au raison- nement dialectique; toutefois, il faudra, au préalable, rappeler en quoi consiste une démarche dialectique.
1.1. Le lieu physique
Dans la Physique, Aristote vise à connaître les principes fondamentaux des êtres naturels20. D'emblée, par induction, il devient manifeste que le mouvement est l'aspect central pour cerner leur essence, puisque tous les principes des êtres naturels gravitent autour de lui21 —la majeure partie du traité, les livres III à VIII, lui sera d'ailleurs consacrée22. Le mouvement est entendu ici dans son acception large signifiant n'importe quel changement aussi bien que le mouvement d'un lieu à un autre23. Après avoir montré comment le changement est possible, en en cherchant les principes élémentaires — matière, forme, privation (livre I) — et les causes — les quatres causes : matérielle, formelle, efficiente, finale (livre II) —, Aristote amorce !'explication du mouvement (livre III), et pénètre plus à fond certaines réalités qui lui sont reliées — l'infini, le lieu, le vide et le temps (livre IV) :
20 « Connaissance et science se produisent, dans tous les ordres de recherche dont il y a principes ou causes ou éléments, quand on a pénétré ces principes, causes ou éléments (en effet nous pensons avoir saisi une chose que lorsque nous avons pénétré les causes premières, les principes premiers et jusqu'aux éléments), il est donc clair que, dans la science de la nature, il faut s'efforcer de définir d'abord ce qui concerne les principes » (I, 1, 184al0-15).
21 « Pour nous, posons comme principe que les êtres de la nature, en totalité ou en partie, sont mus; c'est d'ailleurs manifeste par l'induction » (I, 2, 185al2-14).
22 « Puisque la nature est principe de mouvement et de changement et que notre recherche porte sur la nature, il importe de ne pas laisser dans l'ombre ce qu'est le mouvement; nécessairement, en effet, si on l'ignore, on ignore aussi la nature » (III, 1, 200b 12-15).
23 « Ensuite il n'y a pas de mouvement hors des choses; en effet, ce qui change, change toujours ou substantiellement, ou quantitativement, ou qualitativement, ou localement... » (III, 1. 200b32-201al); (III, 1, 201a9-15).
« Après avoir déterminé la notion de mouvement, il faudra entreprendre, de la même façon, les questions qui suivent celles- là. Or, semble-t-il, le mouvement appartient aux continus, et dans le continu l'infini apparaît en premier lieu... En outre sans lieu, ni vide, ni temps, le mouvement est impossible »24.
Le lieu intervient donc dans la Physique comme l'un des principes essentiels du mouvement. Et il s'impose à !'attention du naturaliste à l'occasion du mouvement selon le lieu25, lequel mouvement est le plus général et le principal observé26. Cependant, son existence et son essence demandent démonstration27, vu que les hommes s'en font parfois une idée fausse28, que les propriétés du lieu occasionnent différentes opinions29, et que les prédécesseurs d'Aristote n'ont pas exposé les difficultés et les solutions concernant ce problème.
1.1.1. La méthode
En vue de connaître si le lieu existe et, si oui, de découvrir ce qu'est son essence, Aristote, pour commencer30, recueille les arguments (raison- nements dialectiques), que suggère l'opinion commune (endoxes), en faveur de chacune des contradictoires relatives à l'existence du lieu et à
24 III, 1, 200b 16-21 25 IV, 4, 211 a 12
26 IV, 1. 208a31
27 « Quand il vient à l'étude du lieu, le physicien doit... rechercher s'il existe ou non, et à quel titre, et ce qu'il est » (IV, 1, 208a27).
28 « Selon l'opinion commune, en effet les êtres sont, comme tels, quelque part, car le non-être n'est nulle part : où est le bouc-cerf, le sphinx? (IV, 1, 208329-30). Cette preuve est un argument sophistique : sophisme du conséquent, qui consiste à croire que si le conséquent est, l'antécédent l'est aussi. Ainsi, d'après ce sophisme, si ce qui n'est en aucun lieu n'est pas (antécédent), alors ce qui existe est dans un lieu (conséquent). Toutefois, ce n'est pas parce que ce qui existe est dans un lieu est vrai que découlera nécessairement la vérité de ce qui est en aucun lieu n'est pas, car il s'ensuit plutôt de ce qui existe est dans un lieu que ce qui existe est quelque part (Thomas d'Aquin, 1954, #407).
29 rv, 1, 208b33
ses différentes propriétés. Il scrute ces arguments et les critique en vue de clarifier sa conception du Lieu31. Cette démarche dialectique, sert, dans la première partie de la recherche de la définition du lieu, à surmonter l'embarras suscité par le problème de l'existence et de l'essence du lieu, peu de certitude définitive se faisant d'emblée sur ces deux questions. Cette méthode est la seule possible quand l'on ne sait laquelle des contradictoires est vraie; en plus, elle permet de savoir si on a trouvé ce qu’on cherchait à connaître, du fait que les multiples chemins menant à la solution ont été explorés; ainsi, elle met le chercheur en meilleure position pour juger la vérité :
« Or quand on veut résoudre une difficulté, il est utile de l'explorer d'abord soigneusement en tout sens, car l'aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés qui se posaient antérieurement, et il n'est pas possible de défaire un nœud sans savoir de quoi il s'agit... il faut avoir considéré auparavant toutes les difficultés... parce que chercher sans avoir exploré d'abord les difficultés en tous sens, c'est marcher sans savoir où l'on doit aller, c’est s'exposer même, e n outre, à ne pouvoir reconnaître si, à un moment donné, on a trouvé, ou non, ce qu'on cherchait... Enfin, on se trouve forcément dans une meilleure posture pour juger, quand on a entendu, comme des plaideurs adverses, tous les arguments e n conflit »32.
Au cours de cette investigation, l'existence du lieu semble de prime abord évidente33, mais l’examen d’opinions contraires conduit toutefois à
31 Cette façon de faire se conforme à l'autre manière d'aller du plus connu au plus intelligible préconisée au début du traité — s'appuyer sur le plus connu pour aborder le moins connu :
« Or, la marche naturelle, c'est d'aller des choses les plus connaissables pour nous et les plus claires pour nous à celles qui sont plus claires en soi et plus connaissables; car ce ne sont pas les mêmes choses qui sont connaissables pour nous et absolument. C'est pourquoi il faut procéder ainsi : partir des choses moins claires en soi, plus claires pour nous, pour aller vers les choses plus claires en soi et plus connaissables. Or, ce qui, pour nous, est d'abord manifeste et claire, ce sont les ensembles les plus mêlés; c'est seulement ensuite que, de cette indistinction, les éléments et les principes se dégagent e t se font connaître par voie d’analyse » (I, 1, 184al6-23). Voir aussi 200b22-25. 32 Aristote, Métaphysique, B, 1, 995a33-995bl
1 3
hésiter sur son existence34. Cependant, la recherche s'approfondissant, l'existence du lieu devient manifeste35. Par suite, l’enquête sur l’essence d u lieu devient possible, et à mesure que les propriétés sont mises en lumière, le genre commence à être entrevu36.
Après l'étude des différentes opinions, Aristote expose de manière plus rigoureuse, par la voie de la démonstration, les éléments de la résolution du problème dans l'intention d'accéder enfin à la définition37. Mais ce type de démonstration diffère d'une certaine façon de celui exposé dans les Seconds Analytiques, parce qu'ici les principes, les propositions des syllogismes, ont été trouvé grâce à la dialectique38.
Puisque la recherche de l’essence à l’aide de la dialectique a permis de distinguer certaines propriétés39 du lieu et d'entrevoir quelque peu son genre, il faudra maintenant, à l'aide des propriétés déjà admises40, trouver
34 20934-29 35 209331-210313 36 209331-210313
37 Chapitre 4 3 5: 210632-213311. La démonstration se substituant à 13 di31ectique d3ns 13 résolution d'un problème n'est p3s propre à cette section de la Physique; cette façon de faire est appliquée dans d'autres parties du traité. D'ailleurs, Mansion (1945, p. 69-71) le signale concernant le livre 1 :
« À mesure qu'il s'approche de la conclusion, son argumentation devient plus rigoureuse. Au début, il se contente de raisonnements probables, fondés pour une part sur les vues de ses prédécesseurs; il use ainsi, suivant un procédé qui lui est familier, d'une préparation dialectique... destinée à aplanir le terrain, avant d'entamer la démonstration qu'il veut décisive et qu'il n'abordera que plus loin. »
« Arrivé à ce point Aristote ne peut plus aller de l'avant en s'appuyant sur la vraisemblance de certaines opinions communes à divers de ses prédécesseurs, même en y ajoutant une bonne part de considérations personnelles. Aussi, oppose-t-il résolument à partir d'ici son explication à lui aux essais de ses devanciers et délaisse-t-il tout à fait le terrain historique pour établir de façon purement théorique sa doctrine sur les principes du devenir. Du coup, i 1 abandonne aussi le procédé dialectique, dont il avait usé jusqu'à maintenant, et le remplace-t- il par une analyse qu'il s'efforce de faire aussi rigoureuse que possible. »
38 Mansion, 1945, Op. cit., p. 211, p. 217
39 Bien que le propre appartienne au défini, il n'exprime qu'une qualité découlant de l'essence : « Le propre, c'est ce qui, tout en n'exprimant pas la quiddité de la chose, appartient pourtant à cette chose seule et peut se réciproquer avec elle » (Topiques, I, 5, 102317-18).
40 « Cela posé, il faut poursuivre l'examen et l'on doit tâcher de diriger une telle recherche de façon qu'elle permette d'obtenir l'essence, afin de résoudre nos difficultés, de transformer en propriétés véritables du lieu celles qu'on avait seulement admises comme telles... » (21137-
1 4
le genre41 et la différence spécifique42, attributs obligés de toute définition43. Ce dessein s'accomplira d'abord par la recherche du genre, par laquelle on élimine successivement, parmi les hypothèses plausibles sur le sujet, celles qui ne conviennent pas (comme forme, matière, espace) pour ne retenir que l'unique valide (le lieu comme extrémité d u contenant). Il termine par la quête de la différence spécifique, avec l'examen du problème du lieu de la partie et du tout. La définition posée44, elle sera vérifiée45, et permettra enfin de résoudre les difficultés exposées dans la partie dialectique46.
1.1.2. Les propriétés du lieu
Les propriétés dévoilées par l'examen dialectique seront d'une grande importance pour !'investigation de la définition : elles serviront à orienter la recherche, en excluant les éléments non conformes à la nature du lieu, et à confirmer l'exactitude de la définition.
D'abord, la propriété la plus manifeste du lieu est sa séparation de chaque chose qu'il contient. En effet, les corps reposant en un lieu viennent et partent; ils ne sont pas attachés au lieu. Par exemple, un vase qui fait office de lieu pour de l'eau et de l'air se succédant tour à tour n'est aucun de ces deux corps, qui pourtant reposent et se remplacent mutuellement dans ce lieu47.
41 « Le genre est ce qui est attribué essentiellement à des choses multiples et différant spécifiquement entre elles. Et on doit considérer comme prédicats essentiels tous les termes d'une nature telle qu'ils répondent d'une façon appropriée à la question : Qu'est-ce que le sujet qui est devant vous? » (Topiques, I, 5, 102a31-34).
42 « Une différence c'est ce qui a pour nature de séparer ce qui est sous le même genre » (Porphyre, 1998, p. 15).
43 « ... s'il est l'un des termes compris dans la définition, il sera un genre ou une différence, puisque la définition est composée du genre et des différences... » (Topiques. I, 8, 103bl4-16). 44 212a20
45 212a21-30 46 212b22-213al0
47 « ... là où maintenant il y a de l'eau, là même, quand elle en part comme dans un vase, voici . de l'air qui s'y trouve et, à tel moment, une autre espèce de corps occupe le même lieu... il est
Parallèlement à cette première propriété, une seconde apparaît : le lieu n'est pas la chose qui l'occupe. Car ce qui repose en un lieu est nécessairement un corps qui a autre chose en dehors de lui. Hésiode a bien exprimé cette propriété lorsqu'il affirme que la terre doit obliga- toirement reposer en un lieu48.
En concomitance à ces propriétés, il s'en dégage une autre : le lieu est égal à la chose. C'est-à-dire la limite du corps et du contenant est la même, car le corps se joint au contenant par leurs extrémités en contact49.
Une dernière propriété est mise en lumière : les corps sont transportés par nature et reposent chacun dans leur lieu propre, soit le haut, soit le bas. Par exemple, le bas est le lieu des roches, et, si l'une d'elles est lancée dans les airs, elle tendra naturellement à revenir vers son lieu propre, le bas. Contrairement aux propriétés précédentes, qui manifestent l'existence du lieu par rapport à nous, celle-ci implique la préexistence du lieu dans la nature et sa puissance d'attrait sur les objets enclins à se transporter vers leur lieu propre50.
une chose autre que celles qui y surviennent et s'y remplacent, car là où il y a maintenant de l'air, là il y avait tout à l'heure de l'eau... » (208b2-6).
« ... là où il y avait de l'air, voici qu'il y vient de l'eau, nous l'avons dit [208b 1-8], l'air et l'eau se remplacent mutuellement, et de même les autres corps... Il semble en effet que le lieu soit quelque chose comme un vase, le vase étant un lieu transportable; or le vase n'est rien de la chose » (209b21-27).
48 « Donc que le lieu soit quelque chose indépendamment des corps et que tout corps sensible soit dans un lieu, on pourrait l'admettre d’après ce qui précède et il semblerait qu'Hésiode ait pensé juste quand il a mis au commencement le chaos... Le premier de tous les êtres fut le Chaos, puis la Terre au large sein» (208b27-32).
« D’autre part ce qui est "quelque part" est, par soi, quelque chose, et implique en tant que quelque part, autre chose en dehors de lui » (209b32).
49 « ... elle [l’enveloppe] est détachée et simplement en contact, le corps est immédiatement à l'intérieur de la surface extrême de l'enveloppe, qui n'est point partie de son contenu, ni plus grande que l'intervalle d'extension du corps, mais lui est égale; car les extrémités des choses en contact sont jointes » (21 la30-35).
« ... il est nécessaire... que le lieu s'accroisse avec le corps si le lieu n'est ni plus grand n i plus petit que chacun des corps » (209a27-29).
50 « En outre les transports des corps naturels simples, comme feu, terre et autres semblables, indiquent non seulement que le lieu est quelque chose, mais aussi qu'il a une certaine
Quant au genre du lieu, il commence peu à peu à se distinguer : ce sera l'enveloppe première de ce qui se trouve dans le lieu. Effectivement, la limite du corps contenu qui enveloppe le corps le plus près permet de situer le lieu, puisque les autres limites successives n indiquent aucunement le lieu premier occupé par le corps51.
Il nous reste maintenant à examiner la façon dont Aristote s'est servi de ces propriétés pour obtenir la définition du lieu.
1.1.3. La définition du lieu
Pour point de départ à la recherche de la définition du lieu, Aristote pose implicitement comme postulat que le lieu ne peut se définir sans le corps52. Ainsi cherche-t-il à connaître le lieu à l’aide d’un corps quelconque placé dans un lieu fixe et défini. Pour commencer, il examine si le lieu est le corps lui-même, mais un court examen révèle rapidement que le lieu n'est pas une masse corporelle53; le lieu pourrait-il alors être un des éléments incorporels et inséparables du corps : la forme ou 1 a matière?
Ce questionnement est fort à propos, la forme semble bien être le lieu parce que, comme lui, elle enveloppe un objet. Effectivement, puisque le
puissance : en effet, chacun est transporté vers son propre lieu, si rien ne fait obstacle, l'un en haut, l'autre en bas; mais ce sont là parties et espèces du lieu, je veux dire le haut, le bas et les autres parmi les six dimensions... Dans la nature, au contraire, chaque détermination est définie absolument : le haut n'est pas n'importe quoi, mais le lieu où le feu et le léger sont transportés, de même le bas n'est pas n'importe quoi, mais le lieu où les choses pesantes et terreuses sont transportées, de telles déterminations différant non seulement par leur position, mais par leur puissance » 208bh9=21. Voir aussi 210a2-4.
51 « ... par exemple, vous êtes maintenant dans le ciel parce que vous êtes dans l'air et que l'air est dans le ciel, et dans l'air parce que dans la terre, et de même, dans celle-ci également, parce que dans ce lieu-ci, qui n'enveloppe rien de plus que vous. Si donc le lieu est l'enveloppe première de chaque corps, il est une certaine limite... » (209a32-209bl).
52 La thèse d'Hésiode présentant le lieu comme un absolu originaire est donc écartée
(208b28-209a3).
lieu est l'enveloppe première de chaque corps, une certaine limite, le lieu paraît être la forme, la configuration de chaque chose par quoi est déterminée la matière. D'un autre côté, le lieu semble être la matière, d u fait qu'il est le réceptacle où se produisent les changements. En effet, le lieu donne l'impression d'être ce qui est enveloppé et limité par la forme, comme la matière.
Pourtant, le lieu n'est ni forme ni matière. Au contraire de la forme et de la matière, qui sont inséparables de la chose dans laquelle elles se trouvent, le lieu, lui, est séparable. À l'encontre de la matière, qui, elle, est contenue, le lieu contient. Le lieu est hors de la chose, tandis que la forme et la matière ne peuvent l'être. En admettant que le lieu soit forme o u matière, le mouvement des corps simples vers leur lieu propre devient impossible; car la forme et la matière ne marquent pas la différence entre le haut, le bas, la droite et la gauche, les choses ne peuvent pas, e n conséquence, se mouvoir en rapport à la forme et à la matière. À supposer que le lieu soit forme et matière, il serait dans la chose même, vu que la forme et la matière se meuvent avec la chose et sont dans le lieu où se trouve la chose. Le lieu serait ainsi dans un lieu, ce qui est absurde. Et le lieu périrait s'il était forme ou matière, par le fait que la destruction d'une chose détruirait immédiatement son lieu.
N'empêche que le problème, à savoir si le lieu est forme ou matière, n ' a pas été complètement résolu, car une question n'a pas encore trouvé réponse : la surface du contenant peut-elle avoir pour lieu le contenant lui-même?54. Cela ramène à nouveau la question : une chose peut-elle se trouver à l'intérieur d'elle-même?
Pour résoudre ce problème, il faut être capable de distinguer clairement le contenant du contenu. C'est l'examen des divers sens de la préposition
dans55 qui permettra de préciser ces différences. En faisant cet examen, on
s'aperçoit qu'il faut distinguer être dans en rapport aux parties d'être
54 210al4-210b31 55 210al4
dans en rapport au tout. En fait, être dans en rapport au tout signifie
pour le contenu et le contenant qu'ils sont deux parties d'un tout, tandis que être dans en rapport aux parties veut dire que le contenant et le contenu sont envisagés chacun comme étant une seule chose. Ainsi, en tant que tout relativement à autre chose, le tout est dit être en lui-même — le corps est dans la surface du contenant comme dans un lieu —, puisque ses parties sont en lui comme dans un tout. Par contre, une chose ne peut aucunement être à l'intérieur d'elle-même relativement à soi, parce qu'il faudrait que le contenant et le contenu soit l'un et l'autre; par exemple, que le vase soit vase et vin, et le vin, vin et vase.
Aussi, il est impossible qu'une chose se trouve à l'intérieur d'elle-même, car le contenu et le contenant, pris au sens propre sont différents; de manière que le lieu ne pourrait être ni la matière ni la forme, puisqu'il est différent de ce qu'il contient — le vase n'est rien de ce qui est en lui; a u contraire, la matière et la forme sont parties constituantes de ce qui est dans le lieu.
Comme rien du corps ne correspond au lieu, ce qui demeure, une fois le corps retranché, l'intervalle vide occupé par le corps, pourrait-il être le lieu?
Non, le lieu ne peut être l'intervalle. D’abord, parce qu'il n'y a rien à l'intérieur de l'extrémité du corps contenu dans le lieu, qui serait autre que le corps contenu. Ainsi, l'espace entre les deux côtés d'un vase ou encore celui entre deux parties d'eau d'une masse contenue dans un vase ne peut exister, sinon les lieux seraient infinis, puisque les parties feraient dans le tout ce que le contenu fait dans le lieu. Ensuite, l’espace entre les extrémités du contenant n'est pas le lieu parce que le lieu serait, autrement, soumis au changement, attendu que, lorsque un corps change de lieu, l'espace qui coïncide avec ce corps changerait en même temps. Faute de quoi une partie d'eau se mouvant à l'intérieur d'un vase emplirait deux lieux en même temps : le lieu où elle s'est transportée à l'intérieur du vase et le lieu qu'occupe le vase dans l'air. Or, il est impossible qu'il y ait deux lieux l'un dans l'autre.
1 9
Alors, n'étant ni la forme, ni la matière du corps, ni l'intervalle vide occupé par le corps le lieu doit nécessairement être le corps enveloppant dans lequel l'autre corps est inséré : « Le lieu... est... la limite du corps enveloppant »56. En fait, ayant rejeté du corps présent dans le lieu tout ce qui était étranger à la nature du lieu, Aristote a été conduit à tenir compte de l'espace du corps enfermé dans le lieu, mais cette absurdité lui a fait rejeter cette position. Conséquemment, rejetant du contenant tout ce qui ne paraît pas se rapporter au lieu propre du corps enfermé, il est amené à considérer la surface intérieure du contenant, la limite de la chose par laquelle le corps enfermé est touché.
Cependant, le genre découvert est-il correct? En le comparant aux propriétés du lieu déjà connues, l'essence dévoilée s'avère exacte, puisqu'il y a conformité entre le genre et les propriétés. En effet, si le lieu est la limite du corps enveloppant, la partie extrême qui touche et renferme le corps peut être séparée de l'objet; le lieu n'est rien de l'objet; le lieu n'est ni plus petit ni plus grand que le corps enfermé57; les corps peuvent être transportés par nature et reposer dans leur lieu propre58; finalement, il correspond fidèlement à l'essence entrevue partiellement au début de la recherche : le lieu est l'enveloppe première — toutefois, ce genre est maintenant précisé, il est l'enveloppe première séparée de la chose.
Un problème demeure : de quelle limite s'agit-il? Est-il question de la limite des parties dans le tout ou de la limite du tout dans le lieu?
5^ 212a5
57 « En outre le lieu est avec la chose, car avec le limité, la limite » (212a29). C’est-à-dire la limite du contenant et la limite de l'objet sont concomitantes, leurs extrémités se touchent, ils ont les mêmes extrémités.
58 Effectivement, « Conséquence : le centre du ciel et l'extrémité (celle qui est de notre côté) du transport circulaire sont admis comme étant, pour tous, au sens éminent, l'une le haut, l’autre le bas : en effet, l'un demeure éternellement; l'autre, l'extrémité de l'orbe, demeure en ce sens quelle se comporte de la même manière; par suite, puisque le léger c'est ce qui est transporté naturellement vers le haut, le lourd vers le bas, le bas c'est la limite enveloppante qui est du côté du centre, c’est aussi le corps central lui-même; le haut, celle qui est
---Puisque le mouvement est la condition nécessaire à la connaissance de l'existence du lieu59, il y a lieu quand un corps se meut, à savoir lorsque le corps est détaché et simplement en contact avec l'enveloppe, laquelle n'est pas partie du contenu, mais égale au corps, puisque les extrémités des choses en contact sont jointes60. Aussi, quand il y a continuité entre les parties entre elles et entre les parties et le tout, ces parties n'ont pas de lieu propre, attendu qu'elles forment un tout continu avec le corps, c'est le tout qui est localisé61. De manière que, lorsque le corps (le tout) se meut, les parties ne se meuvent pas en lui mais avec lui62. Alors, le lieu est la première limite immobile du contenant : « Le lieu est un vase qu'on ne peut mouvoir »63, car il contient le mouvement des corps, mais il ne se meut pas lui-même, puisque, s'il était mobile, il y aurait un lieu du lieu; en effet, un vase mobile serait un lieu pour ses parties mobiles en lui.
Par exemple, quel est le lieu de personnes se déplaçant sur un navire voguant sur un fleuve? Le lieu des gens est le fleuve. En effet, les individus et le navire sont dans l'eau comme le serait de l'eau dans un vase. Ils sont comme les parties d'un tout dont l'enveloppe est continue avec le corps. Tandis que l'eau, le navire et les gens, qui constituent un tout, occupent les limites immobiles, le fleuve; ils sont considérés comme un tout (contenu) contigu au contenant (fleuve), c'est-à-dire comme un corps occupant un lieu.
Ainsi, le lieu n'est pas n’importe quelle limite du corps enveloppant, mais précisément la limite immobile, témoin immuable des corps se
20
5y « D'abord, il faut réfléchir qu'aucune recherche ne serait instituée sur le lieu s'il n'y avait pas une espèce de mouvement selon le lieu... » (21 lal2).
« ... le lieu est... la limite du corps enveloppant. J'entends par corps enveloppé celui qui est mobile par transport » (212a5-6). —
« En effet, il est impossible que ce vers quoi il n'y a pas mouvement et qui n'a pas comme différence le haut et le bas soit le lieu » (210a3-4).
60 21la32-34
61 21 la29-32. Les parties d'un tout ont toutefois un lieu en puissance : « la partie, à moins qu'elle n'ait sa place distincte, ne sera pas dans un lieu mais dans le tout » (214b24).
62 21la36 63 21lal4
succédant au même endroit. L'immobilité s'avère bien être une qualité essentielle du lieu, étant donné qu'elle a trait à la surface, à l'enveloppe64
Donc, de ces recherches pour trouver le genre et la différence spécifique, il ressort que « le lieu est la limite immobile immédiate de l'enveloppe»65. En d'autres termes, le lieu d'un corps est la partie extrême immobile de son contenant qui touche et renferme ce corps. Aussi y-a-t-il lieu seulement quand un corps a hors de lui un corps qui l'enveloppe66. D’où la difficulté à localiser l'univers, question à laquelle Aristote se penche à la fin du livre IV67.
Ce bref résumé des principaux arguments conduisant à la définition d u lieu physique a contribué à percevoir
sa
nature ainsi que l'importance de la dialectique dans cet effort de définition. Mais cette exploration servira aussi ultérieurement à mieux connaître le lieu dialectique et son rôle pour la raison en recherche — la raison mobile —, car la nature du lieu physique et son rôle dans l'existence de l'être mobile est analogue à la nature et au rôle du lieu dialectique.1.2. Le lieu dialectique
Aussi, l'examen du lieu dialectique, qui va suivre, montrera comment se réalise cette analogie. Or, le lieu dialectique est au cœur de la démarche dialectique. C'est lui qui confère une essence particulière au raisonnement dialectique en tant qu'assistance méthodique à la découverte de l'attaque. Si bien qu'Aristote en fait la préoccupation fondamentale de la méthode :
« Si nous pouvons saisir le nombre et la nature de ce à quoi [mènent] les raisons, [saisir] aussi de quoi elles [procèdent], puis
» (212a28).
« ... le lieu paraît être la surface et comme un vase : une enveloppe 212a29 212a31 5, 212a31-212b21 64 65 66 67
22
comment nous nous en munirons en abondance, nous tiendrons déjà notre propos de manière suffisante »68.
Car l'énumération des lieux dialectiques constitue l'aide principale qui permet de se munir en abondance des prémisses dont procèdent les raisonnements dialectiques, en ce qu'ils permettent d'abonder en raisonnements inférant la contusion visée.
Avant d'analyser la fonction du lieu dialectique, et par ricochet son essence et ses propriétés, il faudra d'abord rappeler en quoi consiste une démarche dialectique.
1.2.1. La démarche dialectique
: problème et principes
Au centre de la démarche dialectique, il y a le lieu d'où procède l'attaque; mais pourquoi doit-il y avoir attaque, et intellectuellement qu'est-ce que cette attaque?
L'attaque, et de fait la dialectique, s'élabore suite à une prise de position —position initiale — sur un problème69 —par exemple, est-ce que tout plaisir est bon, ou pas? —devant lequel l'on ne sait laquelle des contradictoires adopter, parce qu'aucun jugement légitime n'est immédiatement possible sur l'énoncé en question : on ignore au départ ce qu'il en est. Conséquemment, la raison demeure en tension entre l'affirmation et la négation de l'énoncé, soit parce qu'elle manque de motifs pour adhérer à l'une ou l'autre, soit parce qu'elle abonde en motifs
68 Topiques, I, 4, lOlbl 1-13
69 Problème soit de nature éthique, en vue de choisir le bien et d'éviter le mal : le plaisir est-il ce qu’il faut choisir? soit de nature théorique, en vue de la connaissance pure : le monde est-il éternel ou non? soit de nature logique (Topiques, I, 11, 104bl-l 1).
23
pour adhérer à l'une comme à l'autre70. On ne fera toutefois aucun problème de ce qui est trop manifeste ou de ce qui est trop difficile71.
Par contre, nous avons du sujet et de l'attribut, c'est-à-dire des termes du problème des conceptions familières — les endoxes2׳ —. ces idées formées par l'expérience rationnelle, qui nous viennent spontanément à l'esprit, concernant les choses et leurs propriétés, quoique sans parfaite évidence73, quand l'on s'interroge sur la relation d'un sujet et d'un attribut. La connaissance qu'apporte l'endoxe est un jugement sur la composition ou la division d'un sujet et d'un attribut, connaissance rendue familière par les efforts antérieurs pour connaître le sujet. Elle est la conception formée par la raison à propos d'un sujet en en faisant connaître l'accident, ou le genre, ou la définition, ou le contraire, ou le semblable, etc., dans un progrès vers une connaissance de plus en plus adéquate de la chose que représente le sujet74. Par suite, cette prise sur les choses permet de toucher à tout être, étant donné que celui-ci est connu selon les différentes modalités d'attribution75. Et la légitimité de ces représen- tâtions de la raison provient de la nature même de la raison,
70 Topiques, I, 11, 104M-5. En réalité, les problèmes examinés ne sont pas vierges. Une des contradictoires est déjà pressentie comme endoxale et l'autre comme paradoxale. Ils sont considérés comme problème en vue de vérifier les acquis (Pelletier, 1991. p. 345).
71 « La discussion ne doit donc porter ni sur des choses dont la démonstration est toute proche, ni sur celle dont le sujet est par trop éloigné : dans le premier cas. il n'v a pas difficulté du tout, et, dans le second, les difficultés sont trop grandes pour un simple exercice » (Topiques, I, 11, 105a7-9).
72 « Lorsque l'évidence requise à la science manque, la réaction spontanée de la raison est de faire confiance à sa propre nature, faite pour connaître le vrai, et proportionnée à cette
connaissance » (Pelletier, 1989, p. 606).
73 II ne faudrait pas voir ici quelque caractère inné à l’endoxe; car il est reconnu par l’esprit seulement en tant qu’opinion, laquelle fut formée par l’expérience.
j 74 « Le savant, pour faire la lumière sur un objet, procède des principes et conclusions contenues sous l'art concerné; fle dialecticien, pour____ sa_jjgxt__ procède des principes et conclusions contenues sous JaJiaIecBpöImZ!ITögijiue[..TOur_..p.arIer...des...objets .autres que celui qui est propre à la logique » (Pelletier, 1991, p. 55-56)/}
75 « La dialectique, du fait qu'elle s'enquiert de relations d’attributs qui appartiennent à toutes choses, ne peut pas être limité à quelque genre-sujet déterminé, ni non plus être apte à démontrer quelque propriété ou attribut déterminé de quelque sujet. Plutôt, elle vérifie, pour n'importe quel sujet, ce qui lui convient comme son genre, son accident, son propre, s a définition » (Saint-Albert in I Elench., tr. 5, c. 8; traduit par Y. Pelletier. 1991. p. 56).
qui s'incline spontanément vers le vrai et répugne au faux76. La proposition endoxale, s'appuyant non pas sur la nature propre des choses mais sur leurs représentations familières à la raison77, a besoin que l'on vérifie sa légitimité. Aussi, doit-on la demander, c'est-à-dire vérifier s'il s'agit de quelque chose qui est admis ou l'a déjà été ou serait facilement admissible par tous. D'où la nécessité d'un dialogue par lequel chaque proposition éventuelle est demandée et par lequel la réponse témoigne de son caractère endoxal ou non.
24
1.2.1.1. La discussion : la position initiale, le propos initial
et l'attaque
Dans les faits, cette discussion se déroulera en plusieurs étapes bien identifiées : elle prend racine dans la position initiale et se développe avec le propos initial auquel s'adresse l'attaque.
La première étape, dans l'examen du problème, est de choisir l’une des contradictoires — la position initiale —, afin d’avoir quelque chose de tangible à examiner. Car il y a problème quand l’on ne sait pour laquelle des contradictoires opter, soit parce qu’on a aucune opinion sur chacune, soit parce qu’il existe des raisonnements contraires d’égale force, soit parce
/& « ... ce n’est pas un instrument négligeable que de pouvoir embrasser d’un coup d’œil, ou d’avoir déjà embrassé, les conséquences qui résultent de l’une et de l’autre hypothèses; car i 1 ne reste plus qu’à faire un juste choix entre les deux. Mais, pour une tâche de cette sorte, i 1 faut une heureuse disposition naturelle, et cette heureuse disposition naturelle n’est pas en réalité autre chose que la faculté droite de choisir le vrai et d’éviter le faux. Or c’est là ce que les gens bien doués sont capables de faire : car, par une attirance ou une répugnance heureuse pour ce qui leur est proposé, il savent fort bien juger ce qui leur est meilleur » Topiques, VIII,
14, 163b9-16. . * * * * * * 7
77 ¿s'
' « Le dialecticien, c'est celui qui regarde" réellement les [choses] communes » (Réfutations
Sophistiques, 11, 17 lb6). '״־
« L'endoxe concerne ce qui, vrai ou faux, peut aussi toutefois être autrement. C'est ce qui vient en réponse lorsqu'on demande la prémisse immédiate et non nécessaire » (Seconds Analytiques, I, 33, 89a2-4).
« Aussi le dialecticien ne va-t-il jamais pouvoir adhérer à ses principes comme à ses conclusions qu'en gardant quelque crainte que la vérité ne réside dans leurs contradictoires » (Pelletier, 1991, p. 56).
que l’opinion du vulgaire est contraire au sage, soit parce qu’il y a désaccord parmi les sages ou les vulgaires78.
Cette position initiale fixera le propos de l'examen; en d'autres termes, toute !'argumentation élaborée au cours de la discussion tendra vers une conclusion; toutefois, ce ne sera pas la position initiale qui constituera la conclusion visée, mais plutôt sa contradictoire.
mettre à l'épreuve la position initiale sera plus l'attaquer que la confirmer, car il est plus facile, rationnellement ou d'une autre façon, de détruire que de construire, une faille suffisant à détruire le tout :
. 25
« De l’extérieur, il est toujours plus facile de détruire que de construire. C'est qu'on ne peut s'assurer qu'une chose est bonne qu'en en voyant bons tous les éléments et tous les aspects, tandis qu'il suffit d'en avoir un seul mauvais pour la savoir mauvaise »79.
Ainsi, l'examen d'un problème intellectuel comporte beaucoup d'agressivité, il est une discussion et l'argument constituant sa charpente est naturellement une attaque80. Cette attaque, qui vise le renversement de la position initiale, s'effectuera de préférence par la réfutation, argument dont les prémisses concluent la contradictoire de la position à l'examen81, parce que c'est là l'inconvénient le plus puissant et le plus direct, du fait qu'il est la contradiction de l'énoncé à renverser82.
78 Topiques, I, 11, 104b2-5, 11-17 79 Pelletier, 1991, p. 134-135
80 « C'est une attaque un syllogisme dialectique » (Topiques, VIII, 11, 152al6).
« Car c'est bien ce à quoi mène l'usage d'endoxes : le dialecticien s'attaque à toute position; c'est son procédé naturel d'investigation; quelle que soit la position choisie face à un problème, l’activité dialectique consistera à l'attaque le plus brutalement possible » (Pelletier, 1991, p.
148).
81 Premiers Analytiques, II, 20, 66bl0-l 1
82 La réduction à l'absurde et le paradoxe, inconvénients moins puissants que la réfutation, sont plus rarement utilisés. La réduction à l'absurde consiste à traiter la position initiale comme une prémisse de l’argument, auquel est joint une autre proposition hautement endoxale, lequel argument mène a une conclusion fausse, du fait de la fausseté de la position initiale. Le paradoxe se construit de la même façon que la réduction à l’absurde, mais la conclusion est ici paradoxale, c’est-à-dire elle est nettement opposée à un énoncé hautement endoxal.
26
Pour construire ce syllogisme, il s'agit de trouver le moyen terme de l'énoncé à conclure. Aussi, la force du syllogisme dialectique, et par conséquent de l'attaque, tient, comme pour le syllogisme démonstratif, à la fermeté de la matière et à la rigueur de la forme. Car le syllogisme dialectique participe de la structure universelle de tout argument :
«Le syllogisme est un discours dans !quel, certaines choses étant posées, une autre chose différente d’elles en résulte nécessairement, par les choses mêmes qui sont posées »83.
Seulement, il diffère du syllogisme démonstratif par la matière. Le syllogisme démontratif se compose de propositions vraies et nécessaires, alors que le syllogisme dialectique est constitué d'endoxes.
« C'est une démonstration quand le syllogisme part de prémisses vraies et premières, ou encore de prémisses telles que 1 a connaissance que nous en avons prend elle-même son origine dans des prémisses premières et vraies »84.
« Est dialectique le syllogisme qui conclut de prémisses probables »85.
En d'autres mots, c'est ce qui donne aux propositions leur légitimité comme points d'appui du raisonnement, qui varie. La démonstration requiert des propositions évidentes, c'est-à-dire dont on ait l'évidence que leur contenu est vrai et nécessaire. À la différence, l'attaque dialectique cherche sa force dans des propositions rendues légitimes par le constat que c'est ainsi que tous, ou la plupart, ou les sages se représentent spontanément les choses.
83 Topiques, 100a25-27. Voir aussi Premiers Analytiques, I, 1, 24b 18-20. 84 Topiques, I, 1, 100a27-29
En conséquence, l'attaque, et de fait la démarche dialectique, se polarise dans la construction du syllogisme :
« Il nous faut donc indiquer d'abord ce que c'est un syllogisme et quelles sont ses variétés, de façon à saisir ce qu'est le syllogisme dialectique, car c'est lui qui sera l'objet de notre investigation dans le présent traité »86.
Par construction du syllogisme, il faut entendre la découverte d u raisonnement en lequel consistera l'attaque. Et cela constitue une double découverte, car il faudra bien sûr percevoir que telles propositions, tels endoxes, permettent de conclure la contradictoire visée. Ce sera le lieu dialectique qui rendra possible ce discernement. Mais, auparavant, il faudra disposer de propositions légitimes, d'endoxes. Et cela, ce sont les instruments dialectiques, dans la terminologie d'Aristote, qui rendront apte à s'en munir. L'enquête instrumentale s'accomplit en examinant les endoxes portant sur les termes du problème et en les accumulant. Cette étape préparatrice au choix de l'argument conditionne l'attaque, car celle- ci sera d'autant mieux réussie que l'opération instrumentale aura été bien accomplie87. Ce travail terminé, il est alors possible de choisir les arguments les plus appropriés au problème.
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1.2.2. La découverte de l'attaque
La puissance de l'examen d'un problème tiendra donc essentiellement à la capacité de découvrir à quelle attaque s'expose la position initiale. Cette découverte comporte obligatoirement deux étapes : découverte des endoxes qui concernent les termes du problème, puis discernement de
86 Topiques, I, 1, 100a21-25
87 « L'œuvre la plus spécifiquement dialectique réside dans la production de l'argument; mais le recueil de la matière endoxale constitue pour elle un préalable absolu » (Pelletier, 1991, p. 324).
ceux parmi ces endoxes dont s'infère le propos, c'est-à-dire la contra- dictoire de la position initiale.
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1.2.2.1.
L'instrument dialectique
La découverte des endoxes se réalise en plusieurs étapes, ou instruments — !'acquisition des propositions, la distinction des sens possibles des termes, la découverte des différences et l'examen des ressemblances — recelant pourtant une unité profonde, du fait qu'elles concourent chacune à repérer des endoxes.
« Quant aux instruments qui nous procureront en abondance des raisonnements, ils sont au nombre de quatre : le premier, c'est !'acquisition des propositions; le second, c'est le pouvoir de distinguer en combien de sens une expression particulière est prise; le troisième, c'est la découverte des différences; et le quatrième, l'examen de l'identité. Ces trois derniers instruments sont aussi, en un certain sens, des propositions, car on peut, pour chacun d'eux, faire une proposition... »88.
En premier, il s'agit de trouver les endoxes et de les ordonner — premier instrument. En fait, il faut choisir parmi les énoncés formés sur le sujet ceux convenant à la recherche. Ces endoxes se reconnaissent à la sympathie que l'on éprouve à l'égard d'un énoncé, à la difficulté de le refuser, parce qu'accepté par tous, ainsi qu'à sa constance — endoxe absolu.
« Comment reconnaître, sans évidence directe, ce qui a toutes les chances de se conformer à la vérité des choses ? À ceci que
son énoncé met la raison à l'aise et lui est d'emblée sympathique; à ceci qu'il lui serait pénible de le contester et
qu'elle s'en sentirait ridicule »89.
88 Topiques, I, 13, 105a21-26 89 Pelletier, 1991, p. 40
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« On reconnaît immédiatement ces énoncés naturellement probables, à ce qu'ils portent le sceau de tout ce qui est naturel : la constance, la régularité, la fréquence; tout le monde les admet sans discussion, ils représentent ce qu'on s'attend à entendre dire sur un sujet »90.
Cependant, parfois, il n'y a pas d'énoncés admis par tous parce que le sujet est trop difficile. Dans ce cas, il faut s'adresser aux gens aptes à traiter du sujet en question : les sages, et parmi ceux-ci soit tous, soit 1 a plupart, soit les plus notables. Et le sujet porte-t-il sur un thème très précis, il faudra recourir aux arts et aux sciences concernées. Puis, s'il n'y a ni opinion commune ni celles de sages, il faut admettre celles qui ressemblent aux opinions communes ou des sages, ou encore les propositions qui contredisent les contraires des opinions tenues comme endoxales91.
Et une fois les endoxes pertinents recueillis, ils doivent être ordonnés, afin d'en faciliter le choix pour l'attaque, selon plusieurs niveaux d'ordonnance : ordre des valeurs endoxales, appréciation des propositions d’après leur degré d'endoxalité; ordre selon le genre du problème, chaque proposition est rattachée au genre dont relève son sujet, rangé lui-même sous le genre suprême dont il procède, dans un ordre décroissant d'universalité; ordre selon l'intimité de l'attribut, chaque proposition est marquée selon la modalité d'attribution qui la caractérise; ordre selon le genre de problème, problème éthique, physique et logique.
Ensuite, dans le but de s'approcher de la nature des choses discutées, et d'obtenir ainsi les propositions les plus appropriées, on observe les ressemblances — quatrième instrument — et les différences — troisième instrument — des endoxes accumulés. La recherche des ressemblances entre les attributs de sujets divers sert à situer le genre, modalité d'attribution nécessaire à la définition92, et à trouver les ressemblances
90 Pelletier, 1989, p. 606
91 Topiques, I, 1, 100b22-23; I, 10, 104a7-15
92 « Enfin la recherche des ressemblances est utile pour fournir les définitions, du fait que, en étant capables d'apercevoir ce qu'il y a d'identique dans chaque cas, nous ne serons pas en