Les idées féministes de Christine de Pizan/

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LES IDEES FEMINISTES DE CIIlUSTI1ΠDE PIZAII

) f by Lise Trudel \ A Thesis submitted to

,

the Faculty of Graduate Studies and Researcb

McGill University

in partial fulfilment of 'the requira.ent. for the degree of

)

Kaster of Arta

oepartment of French Language . and Literature ',.

1

... o °Dec~. 1973 J ~ L ,

.

(2)

(

LES IDEES

McGill University

Department of French Language and Li terature

DE PIZAN

Lise Trudel

RESUME

te présent travail a pour but de mettre l~ ~~1~té con-temporaine en relation -avec un auteur du XVe si~cle_ Christine de Pizan, qui, par sa personnalité, sa carrière et ses préoccupa-tions sociales. se rattache au XXe siècle en tant que défenseur

du sexe féminin.

Ce travail comporte:

- un aperÇu sur la position de la femme au moyen ~ge vue A tra-vers la littérature de cette époque:

- une étude générale de la vie de notre auteur ce qui témoigne de son incessante lutte contre les préjugés du sexe-fort;

..

- une étude détaillée des écrits "féministes" de Christine: L'Epistre au dieu d'amours, Les Epistres sur le Roman de la Rose et Le Dit de la Rose,. qui font ressortir la grande pré-occupation de Christine, la réhabilitation de la femme;

une tentative de confrontation du féminisme de Christine avec celui du XXe siècle •

(3)

(

McGill University

Department of French Language and Literature

LES IDEES FEMINISTES DE CHRISTINE DE PIZAN by

Lise Trudel

ABSTRACT

The purpose of this thesis is ta bring into contact with

-co~temporary society a medieval author, Christine de Pizan, who,

by her personality, career and social preoccupations, belongs ta the 20th Century as defender of the' female sexe

T~

work comprises:

- a description of woman's position in the Middle Ages seen through the literature of that era:

- a brief outline of the author's life which bears testimony ta her unceasing struggle against the prejudices of the male sex;

- a detailed study of Christine's "feminist" writings:

L'Epistre au dieu d'a~ours, Les Epistres sur le Roman de la Rose and Le Dit de la Rose, which bring out Christine's main preoccupation, women's rehabilitati~~;

1 - an attempt to confront Christine's fem~nism with that of the

(4)

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TABL~ DES~ERES

, Page

l - LA POSITION DE LA FEMME AU MOYEN AGE. • • • • 1

II - CHRISTINE DE.PIZAN: SA VIE, SES OEUVRES. • • 28

III - L'EPISTRE AU DIEU D'AMOURS • • • • • • • • • • 65

1

IV --LES EPITRES SUR LA QUERELLE DE ~~SE.

.

.

.

90

V - LE DIT DE LA ROSE • • • • • • • • • • • • • • 132

VI - LE FEMINISME DE CHRISTINE DE PIZAN,. • 155

BIBLIOGRAPHIE • • • • • • • •

. . .

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LA POSITION DE LA FEMME AU MOYEN-AGE

Au début du XXe' siècle, la femme, indignée contre la condition sociale, intellectuelle et morale dans laquelle elle

(

était tenue par l'homme et l'opinion' publique, se révolte et réclame la revendication de ses droits. A la deuxi~e moitié du même siècle, elle est maintenant prête à

attein~~

le but

"

,

qu'elle s'était proposé: égalité 'en tout avec l'homme. Autre-fois c~s1dérée comme un être pernicieux, inféri~ur, et exclue des domaines 1ntellectuels à cause de l'infériorité de son es-prit, la femme contemporaine est loin du gouffre où pendant des centaines d'années la malédiction~e Dieu précipita notre

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"

première mère, Eve. '~

Après environ une cinquantaine

d.ann~nous

sommes.

conscients que les femmes s'insurgent et livrent bataille con-"t.te l'injustice du préjugé des sexes: depuis lors, c'est une

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ascensi~nue. Après avoir obtenu le droit de vot~, non sans une lutte a~arnée. les femmes ont montré pend~nt la guerre

leur puissance dominatrice et leur faculté d'adaptation et ont

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2

été la force vivante de leur nation. Maintenant, l'activité

féminine se manifeste d~ns des proLessions yUl )us~u'dlors étdient intecdl.tes ~ L, 1emme: <.l.gents de police, soldats docteurs,

avocates, ministres et premlers m1nistres.

1

/ Devant cette évidence, nous pouvons conclure sans témé-·, rité que, dans un avenir plps ou moins éloigné, les femmes

seront partout dans le monde léS égales de l'homme.

Cependant, afln d'obtenir la révocation de l'injustlce que l'histoire semblait aV01r marquée en leur défaveur, l'élite

féminine a da lutter depuis des siècles; de

géné-\

,,> ,

ration en génération, elle a transmis ses idées " r

évolutioI).Pai-", ,

res". Nous n'avons qu'à reparcourir l'li~stoire pour nous rendre compte qu'à toutes les époques quelques femmes ont su accomplir, par plaisir ou par nécessité, des taches "masculines" dans toutes les branches

~

l'act1vité humaine.l Parm1 ces

femmes, il Y en a qui demandent l'égalité des sexes, et il y

en a d'autres,qui montrent yu'elle est déJ~ réalisée.

IV

l

Pour une synthèse historique sur le féminisme, voir l'oeuvre de ~éon Abensour, Histoire générale du féminisme ; des origines à nos 'jours (paris: Librairie Delagrave, ,1921) •

\1

"

(7)

3

Ces deux genres de féminisme, théorique et pratique, expliquent l'évolution de nos moeurs et idées, et annoncent la révolution qui est en train de se réaliser.

Portons notre regard vers le moyen age, l'époque dans laquelle a vécu Christine de Pizan,l la première féministe, et examinons la position sociale, intellecttielle et morale de la

~

femme.

A ses origines, la société médiévale était très anti-féministe. Pendant les époques mérovingienne et carolingienne, la femme est littéralement l'esclave de son mari. Elle n'a ni droit politique ni droit civil. Sans doute dut-il y avoir des

,

exceptions, mais celles-ci n'empêchèrent pas que la femme fut opprimée et foulée. Néanmoins, dans la barbarie germanique, on retrouve le germe de la féodalité et par conséquent le début de l'affranchissement de la femme.

Au XIIe siècle, une nouvelle société est créée. Les femmes peuvent devenir propriétaires à peu près dans les mêmes

lpour l'orthographe du nom de Christiné, voir Franco Simone, Mescellanea di Studi e Ricerche sul '400' francese

(8)

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)

1

•• 4

conditions que les hommes, et dès lors en exercer les droits. Quand le mari est à la guerre, dans de longues expéditions, ou même décédé, c'est à la femme qu'échoit la tache de chevaucher sur ses ~erres, de surveiller ses serfs, de recueillir leur redevance, de défendre sa

propr~été, ~e

guerroyer contre ses

vo~s~ns, de promulguer les lois, d'octroyer des chartes à ses

sujets et de recevoir l'hommage de ses vassaux. Voilà bien

des po~oirs et des fonctions administratives aujourd'hui

jugés masculins. En somme, elles n'ont fait que ce que firent la fermière et la femme de propriétaire qui, au cours de la guerre mondiale, ont da suppléer leurs maris respectifs pendant leur absence de c~nq ans.

Christine de prlan, dans la cité des Dames,l prescrit ces devoirs à la chatelaine. D'après Christine, celle-ci doit être initiée à tous les détails de l'admi~istration féodale. Seule, en l'absence de son mari, c'est elle qui peut assurer la vie de son fief. Ainsi, voilà la femme pourvue de ces fonc-tions publiques que le XXe siècle lui ouvrira.

Lvoir l'étude de Marie-Joseph pinet, Christine de Pisan: étude biographique et littéraire (paris: Bibliothèque du

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.'

Et monsieur \!iliensour de dire:

Ainsi par là\ conception que la féodalité fut amenée à se faire de la propriété foncière, la femme noblej pourvue des mêmes d~oits que l'homme, a presque autant que les hommes eux-mêmes exercé ces \ ,droi ts. Pendant deux ou trois siècles, la' ,vie politique et administra-tive de la France ~ été faite autant par les femmes que par les hommes. L'histoire de bon nombre de grands fiefs et d'une multitude de petites seigneuries là démontrait surabon-damment. l

..

Cependant, nous devons faire une réserve. La recon-

,.

naissance de la

~acité

politique et administrative de la femme s'accompagne fort bien d'ailleurs au moyen age d'un sen-timent de mépris pour sa faiblesse, de l'idée de son infério-rité morale, et de la subordination de la femme dans la

famille.

.

Mais avec la so~été féodale, apparatt la chevalerie

'.'

et avec elle de nouvelles idées, de nouveaux sentiments qui vont èonférer à la femme un prestige jusqu'alors inconnu.

\ Considérée comme un être faible que le chevalier doit

\

protéger, la femme apparatt bientOt comme un être supérieur

lAbensour ,~, p. 100.

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1

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6

à l'homme, placée sur un plan plus élevé et par conséquent plus près de Dieu. Elle devient l'inspiratrice des grandes actions de l'homme, actions qu'on accomplit par amour et qui

, d " f" " 1 s accompagnent 'un ln 1n1 respect.

L'amour subit une profonde t~ansformation. Quel témoi-gnage meilleur de cette transformation que le contraste entre les premières chansons de geste et les poème$ du cycle breton?

Là~ la femme, bien que traitée avec respect, est reléguée

.

dans l'ombre. La figure des héroïnes est à peine estompée. 2

Dans La Chanson de Roland, nous entrevoyons à peine une fian-cée qui pleure et meurt: l'amour reste à l'arrière-plan.

Si ces chansons de geste tendent au mariage et res-pectent cette institut~on sacrée, quand i l s'agit de régler

une union, la jeune fille n'est pas consultée quant à sa volonté

o~ quant à son coeur. Là, l'histoire s'accorde avec la

lsur l'amour au XIIe siècle, voir l'oeuvre de Myrrha Borodine, La Femme et l'amour au XIIe siècle, l~re éd.L~paris:

pl.c3rd, ).9'09):':"

192 t) .

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2La Chanson de Roland, éd.

..

J. Bédier (Paris: H. Piazza,

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7 ~

littérature. Un des traits de la femme c~est sa passivité et

~

sa soumission auX désirs de l'homme.

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Là, l'amour est l'tunique mobile. Ce sont la passion et la jalous~e qu~décha1nent la guerre dans le poème de Tristan et Yseult. 2 C'est pour plaire â une femme, mieux,

1 1

pour la mériter, que les chevaliers s'en vont par le monde, bravant les dangers. Le vrai chevalier doit briser les obsta-o cles qui se dressent devant son amour. C'est pour êJ~re digne de la femme aimée, pour mériter le don de son coeur et de son

"

corps qu'il s'imposera des épreuves. Et son amour s'accompagne d'un infini respect. Nous assistons à la transformation pro-gressive de l'objet aimé en objet de culte.

Il est temps de se'demander si cette élévation de la

,

;

femme a eu pour ~ffet 1 {exaltation, ou plutOt,' ld

réalisation de sa valeur.personnelle, ou s ' i l s'ag1t simplement d'une déprécidtion de la femme en compdraison dvec son dmant •

lpour un exemple de Alexis: poème du XIe siècle,

français du moyen S (paris:

1921), IV.

.

(

voir La Vie de SaiRt-paris, Classiques

Ancienne Honoré Champion,

2Thomas, Le Roma ristan par

Th~mas,

éd. J. Bédier, , 2 vol. (Paris: Didot, 1902-05).

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J .

8

La femme parvient-elle à devenir le centre d'intérêt, ou est-o

elle encore reléguée à l'arrt~re-plan? Existe-t-elle par elle-même en tant qu'individu, ou ne trouve-t-elle son existence qu'en référence à une autre personne?

Si nous prenons en considération toute cette l~~térature

l

sur l'amour, nous arrivons vite à l'évidence que la femme n'est pas au premier plan. La plupart de ces liv~es traitent des

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hommes en amour et non des femmes en amour. Les douleurs et

les jo~es d~ l'amaht, la noblesse ou l'ignominie du destin de

l'amant, ~u'il so~t puc~t~é p~r le vécit~le dmouc,

q~'~l soit simplement accablé par les excàs et les désordres

auxquels tend l'amour physique, les devoirs qui lui sont impo-sés afin d'obtenir et de garder la faveur de la femme, les

ver-••

'.

tus·qu'il doit acquérir pour accomplir son devoir d'amant--tous ces sujets forment la substance de ces traités sur l'amour. La bien-aimée, l'objet de son adoration, le vrai centre

d'in-térêt~ car sans elle le reste serait sans signification, sans

.~

exis\ence, ~emeure 1...1 plupa ct du temps dans l' or.mre . LUl se dessine clairement et distinctement, elle se retire comme derrit\re un voile. Cette insistance sur l'amant, et par consé-quent l'obscurcissement de la bien-aimée font que la femme

doit dépendre encore une foia de l'homme pour sa signification,

/

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} "

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9

voire son existènce. Nous pouvons affirmer que malgré les apparences, le ro~an courtois n'a pas su donner à la femme sa

1

propre individualité. Mlle Dow exprime une idée semblable à

celle-ci lorsqu'elle dit:

The cult of the lady, the courtly ideal of love purports to by a dominant motif

in the chevalric medieval romance. A close examination of its handling, of the emphasis put upon it, would suggest that in many ';; instances it is in reality a secondary theme to the larger one of the eventual achieve-ment, the ultimate elevation of the hero. SUperficially the lady is revered, her 1 virtues are celebrated, her favors sought, but fundamentally she is a means of proving the knight, for in her service, his spurs are_won. Love is dignifi~, marriage is sanctified, for bath are contributing favors in the completion and in the enrichment of a

man's life.2 ~

()

Su~vant ces considérations, tournons notre regard vers

le mariage tel qu 1 i'l était pratiqué au moyen age. Dans les

commencements de la féodalité, la femme était donnée en mariage

l'A ce su.jet, voir l'oeuvre de Pierre Jonin, Les Per-sonnages féminins dans les romans français de Tristan au XIIe siècle (Aix-en-provence: Edition Ophrys, 1958).

2Slanche Hinman Dow, The Varying Attitude Toward WOmen in French Literature of ~he Fifteenth Century: The Opening Years (New York: Institute of French Studies, Inc.,

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10

pour des raisons de dot, d'intérêt ou de conyenance politique sans que l'on eOt consulté en rien ses aspirations ni ses

l goOts. Son -rOle était d'obéir sans se plaindre, autrement le

"

chatiment ne tardait pas à venir. L'épouse, i l va sans di~e,

trouve l'amour en dehors du mariage et choisit un chevalier servant. C'est elle qui demeurera le ma1tre, lui, sera l'es-clave. Conventions mondaines? Certes, mais conventions toutes puissantes qu'une élite-masculine et féminine prenaient fort au sérieux. Et l'exaltation de l'amour, la liberté que l'u-sage, sinon les lois, laisse à la femme de choisir en dehors du mariage, une ame.soeur, l'ascendant qu'elle prend sur l'homme assurent à la femme une suprématie sur celui-ci:

La chevalerie

est{~'age

de la femme, et elle réalise pour'la femme noble du moins, déjà largement pourvue de droits et de prérogatives politiques, mais toujours soumise à son mari et passant sa vie sous l'ombre du château féodal, une première émancipation. l

Par suite de la domination et du prestige féminin, la vie mondaine rayonne alors de tout son éclat. La femme

pré-1

side les cours d'amours: elle pré~ide le tournoi, pare les che'raliers de ses couleurs, donne au héros le gant. menu gage

lAbensour, p. 106.

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I l

d'amour, dont tout à l'heure sa valeur va s'exalter. Plus qu'à aucune ~poque, l'amour se mêle à toutes les actions des hommes, car n'est-ce pas pour la femme que l'on combat?

Cependant, i l ne faut pas nier tout ce qu'il y avait de convenu et d'artificiel dans un tel ~tat d'esprit. ~

dans la classe aristocratique oà florissait le genre chevale-resque. "le culte dont elle [la femme] ~tait l'objet ~tait

tout extérieur: c'était une forme de courtoisie, une éti-quette de beau monde • • • Ml Pour beaucoup de 'chevaliers. sans

doute. cette marque de respect qui consistait à s'agenouiller devant la femme fut pure affectation.

En aucun siècle la littérature n'est l'image

exacte ·des moeurs et ,des sentiments des hommes. PdS davantage

~u moyen ~ge. L~ littérdture cou:toise exprime les

idéaux et les asp1rations des chevaliers, elle ne se pré-occupe pas de donner une image concrète de la vie. Or, au moyen age, il existait une différence considérable entre l'adulation théorique de la femme et la pratique oosawae:

lErnest Langlois, Origines et sources du ao.an de la Rose (paris: Champion, 1891), p. 98. 0

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12

entre l'amour courtois et la façon dont elle fut traitée dans la société par ses contemporains.l

SOus l'influence d'Eléonore d'Aquitaine, à peine les femmes eurent-elles manifesté leur importance, que les hommes

voulur~nt reprendre le premier rang auquel ils croyaient avoir

(

droit. parmi les louanges ~t les hommages qui montaient vers la dame, on pouvait entendre d'autres voix qui la raillaient ou qui maudissaient la f~e et l'amour.

Il faut cependant noter que les hommes ne sont pas 1

exonérés de tout blame. Marie de France a dénoncé dans

G'uigemar ces faux amants qui se vantent de leur bonne fortune à qui veut l'entendre:

Plusur le tiennent a~abeis,

Si cume al vilain c~teis,

Ki jOlivent par tut le mund, Puis se vantent de ce que funt. N'est pas amurs, unz est folie

A E malvaistiez e ~cherie.2

lvoir

l'~nterprétation

de E. Telle, L'Oeuvre de Marguerite d'Anqoulème Reine de Navarre et la querelle des

femmes (Genève: Slatkine Reprints, 1969), pp. 1-28. 2 . d Mar~e e France, Lea La~s ~ d " d e e Mar~e France, éd • Jean Rychner (paris: Champion, 1966), V. 487-92 •

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,

1

13

Egalement dans quelques pastourelles, 11 arrive ~u'une

bergère honnête se défende avec succès contre un trop aven-tureuX chevalier. l

Ce n'est rien en comparaison des attaques contre la femme. Puisque ce sont les hommes, sauf quelques rares exceptions qui eurent le privilège d'aller à l'école et qui furent capables d'écrire, le sort de la femme fut joué. Les invectives seront donc plus nombreuses et pl~s efficaces que les plaidoyers. On s'accorde à avilir et à vilipender la femme. La misogynie, selon Bédier, est une sorte de co-1ère méprisante, un dogme bien défini, profondément enraciné qui soutient que les femmes sont des êtres inférieurs et

mal-faisants.2

Ce courant re~nte de loin. Nous en recrouv~~s plu-sieurs traits chez les vieux romanciers français.

Souvenons-IVoir Marcabru, Poésies com~lètes du troubadour

Marcabru, éd. J.M.L. Déjéanne (Toulo~se: Privat, 1909), XXX, V. 32-45.

2vo ir l'oeuvre de Joseph Bédier, Les Fabliaux: études de littérature populaire et d'histoire littéraire du moyen 8ge, 6e éd. (Paris: Librairie Honoré Champion, 1964), p.- 321.

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14

\ 1

nous du fameux épisode du Roman'de Troie. Briséis avait donné sans réserve son amour' à Troilus pt quand elle dut quit-ter Troie, elle lui jurd un téquit-ternel amour. Et II auteur nous

\

avertit que le chagrin des femmes ne dure pas. Les femmes sont changeantes: clest aussi llavis de Chrétien dé Troyes. Dans Yvain,2 il exprime cette conviction aved clarté:

Femmes a plus de mille honneurs, les senti~ ments qui elle a maintenant elle en changera

peut-~tre, ou plutôt elle en changera sans

peut-~tre. (v. 1436-39) \

/'

Partout on entend les mèmes diatribes contre la femme.

Il est rare de trouver des moralistes comme Robert de Blois qui enseigne le respect. Dans le ,Chastoiement des Dames,3 il

recommande aux hommes de ne pas médire des dames à tort ou à droit. Siailiant avec la tradition courtoise tardive, il

lRoman de Troie, éd. L. Constans et E. Faral, Classi-ques français du moyen ~ge (Paris: Librairie Ancienne Honoré

Champion, 1922), XXIX.

2 Chrestien de Troyes, Yvain, trad. par Claude Buridaut et Jean Trotin (Paris: Librairie Honoré Champion, 1971).

3John Howard Fox, Robert de Blois son oeuvre didac-tique et narrative: étude linguistique et litt~raire suivie dlune édition critigue avec commentaire et glossaire de

TIEnseignement des princes et du Chastoiement des Dames (Paris: Librairie Nizet, 1950).

1

(19)

J

15 -'

soutient que la plus grande joie de l'homme est que les dames (

lui fassent beau semblant. Pour elles, on invente des chan-sons, par elles on devient sage, brave et généreux. Il con-tinue en déclarant que Dieu a montré quJil aimait la femme plus que l'homme: i l l'a créée dans le Paradis, i l a voulu na1tre d'une femme et s'est montré d'abord à des femmes apr~s

sa résurrection.

Par contre, m~me André le Chapelain termine son code de galanterie par une série' de chap'itres où i l affirme que la femme a tous les vices et qu'elle est l'être le moins digne

l

d'être aimé. Il conseille aux hommes de fuir l'amour; ce sentiment conduit à la luxure qui souille l'ame et le corps, i l précipite en enfer et engendre maints désordres sociaux:

adult~res, haines et meurtres.

Dans les fabliaux, selon l'expression de Bédier,

. 2

jamais la femme n' a courb~ la tête plus bas. Selon Italo~.

Siciliano:

lAndré le Chapelain, The Art of Courtly Love, ttad. par John Lay parry (New York: Norton, 1969).

2

Bédier, p. 366 .

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(20)

il

1

16

On ne fut j mais doux avec la femme :~,'-I au moment même où on conçu if la création du monde, on le fit perdre par elle, par sa

faute. L' antiqui té • • • sut garder le culte de sa beauté et lui conférer quelque grandeur, mais le moyen age fut sans pitié \ et sans justicê. Il la tra1na dans la boue, l'accabla d'insultes et de mépris, la cou-vrit de tous les crimes • • • Les

p~res

de"·

l'Eglise jetaient l'anathème sur la femme,'f le populaire s'en moquait bruyamment. l

La femme appara1t sous une pluie de raillerie. On se plut à l'accabler de tous les défauts et de tous les vices i elle fut bavarde, sournoise, ignorante, menteuse et lubrique. partout les hommes expr~ment leur profonde rancune contre les femmes. Ce qu'il est important de noter, et ce que M. Bédier-souligne, c'est que ce genre se développe à travers tout le XI"Ie et le XIIIe siècle et donc concurremment avec la littérature

cour-to~se. . 2

D'après l'ordre chronologique de la controverse fémi-nine, l'invective semble avoir eu priorité sur le panégyrique pour la raison, nous dit Paul Meyer, que la poésie écrite en

lItalo Siciliano, François Villon et les thèmes poéti-gues du moyen age (paris: C?lin, 1934), p. 350.

2 B é . d~er, pp. 359-370 •

(21)

)

17

faveur des femmes apparaît comme une réponse, une défense

pré-"

supposant l'existence et \la fréquence de l'invective. l L' in-vective est devenue un genre littéraire à l'intérieur duquel nous retrouvons une liste de tous les arguments proférés con-tre la femme. La misogynie coule à pleins flots dans une série de petits poèmes dans lesquels on blame la femme de tous les

.

vices. Elle est vue comme un être essentiellement capricieux: Sur toute riens est femme de muable talent:

Par nature veult faire tout quanqu'on leur defend, Un pense, autre dit; or veust,

En son propos se tient comme le

Elle est avare: son amour vise la bourse:

or s'en repent cochet au vent.2

Femme convoite avoir plus que miel ne fait ~ ourse,

Tànt vous amera femme corn avez rien en bourse, Et quant elle saura qu'elle sera escousse. Aussi la povez prendre comme un lièvre à la

course. 3 Mariée, elle est tyrannique et contredisante:

"

lpaul Meyer, "Plaidoyer en faveur des femmes", Romania, 6 (1877), 75-78.

2 L 'Evangile as fames, éd. Achille

Jubinal"~~~~*M

et Trouveres (paris: Librairie grecque, ~835), p. 30. ,

(22)

..

18 Marguerite, Alison, Bietris, Qui ne voulist que leur"maris Fussent cent toises en parfont

Puis que leurs voulutez ne font - l Tousjours veulent estre maistresses.

Les couplets de l'Evangile des femmes, s'ils débutent par un éloge, se terminent par une critique:

.'"

.

Que qu'en die des fames, c'est une grant merveille De bien fire et de dire cescune s'appareille Et aussi sagement se porvoit et conseille

Comme li papeillon qui s'ort en la chandeille. 2

-Les armes viennent de partout. De la théologie: Eve n'a-t-elle pas perdu l'homme, ne l'a-t-elle pas condamné à travailler à la sueur de son front? N'a-t-elle pas entrainé Adam et introduit dans le monde la sequelle funeste du péché originel?

Les auteurs ne manquent pas d'exploiter le thàme. 3

Dans. la XXIVe branche du roman de Renart, on reprend l'histoire

u

lEustache Deschamps, Miroir de mariage, éd. Gaston Raynard, Oeuvres Compl~tes d'Eustache Deschamps (paris: Librairie Firmin Didot, 1894) " p. 64. "

2pau l Meyer, "Evangile des femmes", Romania, 36 (1910),73.

3Rom~n de Renart, éd. Ernest Martin (paria: Ernest Leroux, 188S), II,' 336-344.

(23)

19

d'Adam ct Eve. ,EXpulsés du paradis térre8tra, ila reçoivent

1

une verge dont ils doivent frapper la mer chaque fois qu'ils voulent créer un nouvel animal. Adam fait surgir une brebi., Eve un loup. Les bêtes cr66es par Adam sont utiles et douces, ce110s d'Eve, destructrices.

Puis vient l'autorité dos P~res de 1t~gli8e.l Pour eux, l'infériorité do la femme et sa subordination à l'homme domourenL un dogmo primordial. Les raisons no sont autres que

la Bible, mais ollos deviennent plus péremptoires depuis le sacrifico du Christ. Jésus n'est-il pas mort sur la croix pour racheter 10 p6ch6 original? Et co péché, n~st-ce pas Eve qui on est l'instigatrice?

Les défensours des femmos apportent une doctrine con-traire. Depuis qu'une vierge a conçu dans son sein cet enfant qui devait porter sur ses épaules le signe de sa domination, la fommo a été affranchie de la malédiction. Aussi, n'y a-t-il pas de contenu dans le nom "Eva" celui de la vénération que nous adressons à la vierge, c'est-A-dire "AVe".2 - Si la J ,

lvoir Henri Irénée Marrou, Saint Augustin et la fin de la culture antique (paris: Edition de Boccard, 1938) •

2Sur l'étymologie des noms propres. voir l'oeuvre

(24)

'.

20

~

première Eve a corrompu le genre humain, l'Eve nouvelle le

régé~ra.

,

.

Avant de continuer, i l est important de noter que, colncidarlt avec l'augmentation de la satire contre les femmes, était l'impbrtance croissante accordée au culte de la Vierge:

Reflété dans la littérature courtoise, le culte de la Vierge

..

fut enrichi par le mysticisme de la 1égende celtique, ce qui amena éventuellement à une idéalisation exagérée de la femme. Nous ne pouvons nier que l'augmentation de l'invective fut une réaction contre cette idéalisation exagérée. Aussi, puisque l'amour d'une dame n'étaLt pas le transfert; dans la

. 1

vie réelle, de l'amour pour la VLerge, i l est douteux que le culte de la Vierge fit en réalité quelque chose pour a~éliorer le sort de la femme.

Les attaques redoublent de fermeté. Selon Saint Thomas, la femme, par sa nature, est inférieure à l'homme en

trad. Willard R. Tra~k (New-Yor~ Harper and Row publishers, 1963), pp. 495-500.

1"11 n'y a pas de filiation entre l'amour pour la

Vierge et l'amour des poàtes du XIIe siècle pour leurs d~mes" \ d'après Moshé Lazar, Amour courtois et "fin amors" dans la

(25)

\, "

o 21 J

vertu et en dignité. L'homme a été créé à l'image de Dieu, tandis que la femme a été créée à l,' image de l'homme. 1·1

-s'ensuit par l'ordre naturel des choses que les rapports entre

l'homm~ et la femme' seront,calqués sur les rapports entre

l'ho~e et Dieu.l

Saint paul, dans ses recommandations- sur les relations

"

,l •

entre époux, expr~me des idées semblables:

.;..

.

.

,

)

2e éd.

It would probably have been a disquieting thought to Saint paul that.his followers

ehould have found in hie doctri~.t might

be t~rrned the connecting link b ' en such

pagan spirits as Aristotle, Ovi " d Boccacio, but he said for the churchman what Aristotle had said of wome~l for the ancient Athenian,

w~at Ovid had said t~ the society of AugUstan

Rome, what Boccacio expressed for the dawning '( Renaissance and the resulting attitude toward women were identic~l. The Pauline injunction to women to obey their hushands was strengthened by the Apostle's stated conviction in regard to Eve's transgression and was translàted by later

'1 _ churchrnen into the pioua conviction that the

counselled obedience ~as correctly based on the innate incapacity the moral inferiority of the sex to which it was addressed. 2

.... 1

~ \ ~ \

(,lsaint Thomas, Somme théologique,

tr~

.. "'. par J. wébert:, (paris: Edition du Cer~, 1961) •

.... 1:; .

(26)

.'

"

1

Quo noua aommo. loin do 1ft duetr!n", du Chriatl CAr

, ,

'Jn~m"nt.

ct",

Chr:1at? N'y A-t-il pi\1I l1/;\n. lea o"a"hJnom",nta de ~

t

""

.Té,HUI t 'él1\l\ncipÀt ion do tft remnlCl comm." ,c~lla do toua l~.

hUI"-bl~.? Cepé:tnctant, dèa q~o le chrialinniamé:t ce.ao d'etre un

"pC't il cénÀc16 \)roup6 À"t.O\1r (10 .léMua", l dà·. lJU 1 il devient

~ne

éqlla", Àvec

.e:t.

cto~m",. impréunéll dé:t lle.prit. )ulf, l'nnli-vi.niont au ct6tnch~m,~nt de. bien. de co

manueI,

1" tenul\e

rtspré-1

aent"lt un obatÀcJ~

a

ln réilliantion do leur rêve.

Ilour le. d1ri\jcH\nt.a dC' 116'11186, la femme étAit con-d

aidét'éo comme une entrAve "u développoment harmonioux da 1ft re!ilJion. Au. mOyeln Aqe, lea clo .. 'o. mlU" 16. menaiont .ouvent une vie pou propre A loura fonotiona aaeel'dotalea. Ainai, il

.0

impol' tAi t do lour interdiro 10 mar 1a<]0 ~l, pour ce tftire, il

fallait poindre la tonwo aou. do. trait. on no pout plua

d6tA-vorabl0 •• , ,

C'eat Ain.i, .oua l'impulafon de c~tt.

id'.,

Qu'on ox-ploito 10 trait6'de J6rome 1 Jovinien, ou lA pr6tendue lettre

ls

lAben.our, p. 84.

(27)

I f

23

du même auteur, De c~juge<non ducenda. l Cette lettre devint la source de toutes les diatribes médiévales contre les fem-mes. Voilà que surgissent de toutes parts des libelles et

-des traités antiféministes. La femme y est vue conune "source de tout péché, l'empêchement au salut éternel". 2

Autour de cette cha~pente centrale, on expose les mésaventures advenues à Lothi Samson. David. Salomon. par la

faute de la femme.

...

J $1

.

, l'

Plus~que tout autre, Mathéolus est le plus connu des

"

Celui-ci, dans ses, Lamentations. 3 représentants des misogynes.

;

satisfait sa rancune et sa déception. Clerc, il avait pour-tant épousé une veuve et s'était donc vu privé de ses droits

," Ii,

de clergie:

La sanction.Gregorienne Leur oste joye terrienne

lJoseph Coppin, Amour'et mariage dans la littérature française du nord au moyén &ge (Paris: Librairie d'Argences, 1961), pp. 26-28.

2Jean Larnac, Histoire de la littérature féminine en France, 3e éd. (Paris: Editions Kra. 192~), p. 12~

3Matheolus, Les Lamentations de Matheolus et le livre de leesce de Jehan le' Fèvre, éd. A. ,G" von Hamel (Parts:., E. Bouillon, 1905).

(28)

/

24 Vain est et de mal memoire

Le decret du pape Gregoire. (v. 241-45) et Quant de clergie on le dégrade:

Ceste sanction est trop rade

Et le decret est trop nuisible. (v. 325-27)

Dévoré de haine contre son épouse. il lance des invec-tives contre les femmes et le mariage:

Car i l n'est rien de femme pire. Leur mauvaistié en commença

Des le temps Adam en ença Onques puis qu'il luy meschei

Femme a son mari n'obei. (v. 838-42)

Telle fut donc la th~se soutenue par les clercs et les gens du peuple. Conservateurs des traditions. ennemis de toute nouveauté, ils tenaient la femme sous leur joug. Mais les

femmes se révoltaient contre une telle conception. Au XIIIe 1

siècle, il est dit que Jacques de Viltry commenta fougueusement Le Vilain Mire. 1 et montra les femmes habiles à décevoir leur

~

mari. Ses auditrices n'écout~rent pas en un silence résigné: elles lancèrent des protestations. des cris. et des huées et l'interrompirent à tout instant.2

lou Vilain Mire. éd. R.C. Johnston et D.R. Owen. Fabliaux (Oxford: Basil Blackwell. 1951). LXV. 13 •

1

(29)

25

Eh résumé. nous pouvons dire qu'au lIIOYen' 3ge, i l y avait deux clans qui s'opposaient. L"un était féainiste, l'autre. antiféministe. Le célèbre Roman de la Rosel t:é",igne de l'opinion des deux clans. Nous sOllllles ici en presence de deux manières de penser. de deux conceptions de la vie. de deux codes éthiques. L'une est basée sur un idéal de

cour-to~e.

de perfection. selon lequel vivre est vu ca.ae un

art. L'autre est factuelle. matérialiste, basée sur I"Obser-vation des apparences. L'observation de la faiblesse humaine porte à se mé fier du genre humain et en particulier de la

femme.

Guillaume de Lorris, dans la première partie, voulut composer un véritable chant d'amour courtois. Il y exalte la femme et il y enseigne les règles d'amour: il faut éviter toute parole grossière, être élégant. chanter, servir sa dame et se donner entièrement à l'amour.

Avec Jean de Meung, la portée du raaan s'élarqit .,t, devient encyclopédi~ue.2 Aucune illusion chevaleresque ne

IGuillaume de Rose. éd. Félix Lecoy

-ig-i(5) •

Lorris et Jean de Meung, Le Raaan de la

(Paris: Librairie Bonorê

Cha.pion.1965-de la (juin

2petit de Julleville. -La Querelle l propos du aa.an

Rose au XVIe siàcle", Revue des COurs et eonférences, 4 1896), 540-41. '

(30)

D

26

persiste dans cette seconde partie du roman. Jean de Meung rabaisse le sexe f~minin en termes très violents. Pour lui,

1 la femme est faible, changeante. bavarde et dépravée. L'amour n'a qu'un but: la propagation de l'espèce.

Au moyen âge, dans les siècles qui suivirent, le Roman- de la Rose devint un véritable guide pour les

anti-f~ministes. Jamais clerc n'avait écrit avec telle fermeté,

telle netteté. telle science. Par ce livre. l'auteur cou-

..

,.

pait court au culte de la femme. Il résultait de ces atta-ques un réel esprit hostile aux femmes qui porte son em-preinte sur l'attitude d'un sexe envers l'autre.

Quelle indignation durent susciter ces vers chez les âmes f~rues d'amour et de courtoisie. Bien qu'il y eut une large part de conventions. les nombreuses déclarations diri-gées contre les femmes étaient trop violentes pour n'être pas sincères. Il ~tait pourtant impossible que cette littérature. malgré ce qu'elle avait de factice et d'exagéré, ne finit

pas par influer sur les moeurs et ne rendit pas plus diffic~le

1 V01r en part1cu . . l i er les vers ~281-830 2 , 8560-8576, 8959-8966. 9013-9032 et 9963-9979. .

(31)

27

la position de la femme dans la famille et qans la société. Le XIVe si~cle tire à sa fin. Les changements sociaux mar-quent les réacbdons intellectuelles et spirituelles des gens. L'expression satirique contre la femme et le mariage aug-mente depuis cent ans et les premières années du XVe siècle

,

reprendront la controverse. La cause de la femme n'a eu que peu de défenseurs parmi les interprètes du réalisme

bourgeois. De plus. les défenseurs de la femme préfèrent la séparer du monde de la r.éalité'par la méthode de l'idéalisa-tion. Il restera donc à une femme d'entreprendre la défense de son sexe.

Au début du XVe siècle, Christine de Pizan est pr~te

à donner une nouvelle impulsion et une nouvelle réponse à une âncienne question, et elle est intellectuellement armée pour entrevoir la controverse sous un jour moderne et pour mesurer ses implications par des cCltè;es de justice et de clarté •

(32)

CHRISTI~

DE PIZAN: II J ~

SA VIE, SES OEUVRES

Pendant toute sa vie, Christine resta fidèle à ses principes, principes n~s de son exp~rience. Apôtre du

f~mi-nisme, sa vie ne cessa jamais de le réaffirmer. Femme

d'intelligence supérieure, son caractère évoluait sans relâ-che sous la pression des ~vénements. Jeanine Moulin, à l'en-contre de G. Lanson qui traite Christine "d'authentique

bas-l

bleu", a jugé Christine plus ~quitablement. Elle dit de Christine:

(Paris:

.

Elle fut la première en tout. La première femme de lettres à vivre de sa plume. La première femme chef d'entreprise qui fait reoopier et illustrer seB manuscrits et les vend à sa clientèle qu'elle s'est cré~e.

Le premier apôtre du féminisme aussi. Et encore, la prentière érudite à découvrîr par le 'chemin de longue 'tude' les écrivains et les philosophes de.l'antiquit~. La première en France à parler de Dante. • . C'est un

1 .

Gustave Lanson, Histoire de la l1ttérature (rançaise Librairie Hacbette, 1951'), p. 187. "-:'1 l8 .:. fI t

(33)

29

oeil de femme qui a observé. Elle a vécu comme personne. Elle a compris son époque comme bien peu . . • . 1

On constate par ceci que Christine fut une.nature très complexe et nuâncée. Bien qu'au XXe siècle nous nous intéressons de la femme du futur, il serait intéressant d'évoquer ce personnage du XVe siècle.

A cinq ans, Christine quitte l'Italie, son pays na-tal, pour venir habiter Paris où son père est conseiller de CÀarles V. Elle eut une enfance heureuse, vivant dans un milieu riche et cultivé. Sa mère condamnait l'emploi des châtiments corporels et ainsi Christine grandit sans crainte de punition et travailla à sa g~~J7 Non soumise aux pres-criptions d'un emploi de temps ré~, elle est d'~ne

insou-\

ciante allégresse.

,

J

Cependant, à propos de son éducation, il existe un conflit entre ses parents. Sa mère veut l'éduquer "selon

2

l'usage commun des fenunes." Elle apprendra donc à filer,

lJeanine Moulin, Christine de Pisan (Paris: Biblio-thèque nationale~ 1962), p. Il •

2Marguerite Favier, Christine de Pisan (Lausanne: Editions Rencont~e, 1967), p. 48.

(34)

'"

30

et à exécuter des travaux ménagers. On lui-apprendra à lire à ~es heures de loisir.

Son ~re s'oppose à ces plans. Il n'est pas'd'opi

-1

nion que "les femmes vaillent pis par science" c'est donc grâce à son père que Christine reç~ une éducation, qui, pour ne pas être celle qu'on eût donnée à un garçon, était pourtant supérieure à celle des dames de son époque et qui valait

certes celle des hommes lettrés.

Elevée en dehors de toute contrainte, libre de déve-lopper ses capacités intellectuelles, ~ristin~ doit à cette

i

l / "

éducation saine et à son intellig nce vive, ine!rande con-fiance dans ses moyens et une pr fonde luci~ité Jamais elle

, 1

ne craindra d'exprimer ses opinions: elle a conscience de la rectitude de son jugement, et de la droiture de son coeur. On n'a qu'à se souvenir de la hardiesse et de la clarté avec lesquelles elle s'exprime dans les Epistres2 qui firent partie de la querelle de la Rose.

lFavier, p. 48.

2Charlea Frederick Ward, The Romance of the Rose and Other Documents in Debate, Chicago University Thesis (London: Chicago University 1911), VIII.

(35)

\

31

En 1379, Christine, 8gée de quinze ans, quitte la tutelle de son père pour épouser un gentilhomme picard, Etienne de Castel qui fut par la suite nommé

secré-taire du roi. Le ménage fut certainement heureux et ce fut probablement la cause de tous les plaidoyers de Christine en

f aveur d u mar1age . d ans 1 es ann~es ~ qU1 SU1V1rent. . , . 1 Ma1heu-reusement, son bonheur fut de courte durée. En 1389, en tant que secrétaire du roi, Etienne de Castel accompagne Charles VI à Beauvais, où il meurt soudainement dans une épidémie qui

,1

faisait rage là-bas. Auparavant, Thomas de Pizan, qui avait perdu la faveur royale avec la disparition de Charles V,

.

était mort dans la pauvreté. Alors Christine, à l'âge de vingt-cinq ans, se retrouve veuve, ayant la charge de sa mère et de ses trois enfants.

Longtemps protégée, habituée dès son jeune âge à vivre une vie facile, Christine reçoit un rude coup. Courbée BOUS le lourd poids de l'indépendance et de la responsabilité que

lChristine a . c r i t de nombreux poèmes à ce sujet. Voir Christine de Pisan, Oeuvres poétiques de Christine de Pisan, éd. M. Roy (Paris: Librairie Firmin Didot, 1886),

I, 1-100. ;.

(36)

/

32

lui laisse la mort de son mari, Christine est terras8ée par un chagrin dont ses ballades attestent l'étendue:

Seulete suy et seulete vueil estre Seulete m'a mon doulz ami laissi.e.1

Oue reste-t-il à faire? Au XVe si~cle, aucun travail n'était permis à une dame. Cependant, Christine fut énergi-que. E~le esssie d'entrer en possession des biens que son mari lui avait légués. Des créanciers malhonnêtes la forcent

~ entamer un procès pour sauver ses biens. Les procès trai-2

nàrent si bien que Chri~tine s'y ruina.

Maia Christine pourvue d'énergie, d'initiative et de courage sait tirer profit de ces tristes événements. Il en résulte une femme forte, voire "virile", 3 dont parle Gerson. Frappée au coeur, à jamais admirable et annonçant l'avenir' de la libération de son sexe, Christine devient le symbole de la vie héro1que des femmes. C'est un véritable

enrichisse-•

ment pour Christine 1

c

lPisan, Oeuvres, l, 12.

2Sister Mary Louis

To~er,

La Vision Christine (Washington: Catholic university of America, 1932), p. 6 •

(37)

\

33

.

Pour s'arracher à son désarroi, Christine, s'adonne A , l'étude. C'est chez elle un ~entiment vrai et profond. Elle s'intéresse à toutes les questions de son temps: elle étudie

l'histoir~, les sciences, les poètes de l'antiquité et surtout

Ovide dont l'antiféminisme l'indigne. De plus, elle s'occupe l de traductions, ou plutôt de translations, d'adaptations.

Pourtant, malgré tous ces efforts, Christine demeure seule en face de·la société. Blessée dans ses intérêts par l'avidité des créanciers malhonnêtes, froissée dans sa

~

dignité, Christine se mesura avec cette société hostile

en-.

vers son sexe. C'est avec une ferveur sans bornes qu'elle épousa la cause des femmes.

Christine se rendit compte plus qu'aucun autre de la futilité et de l'incohérence de chanter l'amour cGurtois à

une société qui acceptait de tels dénigrements au sujet de la . femme comme ceux exprimés dans le Roman de la Rose. Christine voudrait moins d'adulations d'un côté, moins d'ordures de

,t

II autre, un peu plus d'équilibre dans la dignité et la reconnais-sùnce des dcoits de Id temme. C'est d cette t~che d'avocate du

lMarie Joseph Pinet, Christine de Pi.an (Paris: Honoré Champion, 1927), p. 348.

• 0

(38)

.. 1 .~

34

sexe trop humilié que s'attelle Christine qui, comme les fem-1

mes de grande qualité, se donne à une cause qui la dépasse.

Christine, en femme énergique qu'elle fut, n'attendit pas que la controverse entre Gerson et les disciples de Jean

....

de Meung éclatat pour se constituer péfenseur public de son sexe. Déjà en 1399, deux ans avant sa participation à la querelle de la Rose, elle entra en lice en écrivant son

~istre au dieu d'amours. Dans ce petit poème allégorique,

ainsi que dans le Dit de la Rose (1401), çhristine s'élève contre les calomniateurs des femmes, en pacticu11ec contre Jean de Meung.

Aussi Christine, mère consciencieuse de la moralité de

, 'r

sés enfants, dénonça-t-elle avec fermeté le Roman de la Rose

comme une oeuvce immorale. Elle pr1d les parents de ve1eller à ce que leurs enfants n'aient sous les yeux que des livres purs

car les livres malhonnêtes et lubriques salissent l'esprit et peuvent corrompre le coeur. Ainsi, dans les Enseignemens

1

moraux·à son fils, nous lisons:

Si bien veu1x chastement vivre,

De la Rose ne lis le livre,

De Ovide, de l'Art d'aimer, Dont l'exemple fait a b1amer. l

(39)

..

35

Egalement. elle le pria de ne pas croire les détracteurs de son sexe. L'expérience lui montrera qu'il y a beaucoup de femmes honnêtes et louables:

Ne croy pas toutes les diffames Qu'aucuns livres dient des femmes,

Car il eèt mainte femme bonne, . L'éxpérience le. te donne. l

Christine~croit en la vertu de la majorité des femmes et elle recommande à son fils de les respecter: .

~ soies deceveur de'femmes,

~onoures les, ne les diffames:

Souffise toy d'en amer une Et ne prent contens a nesune. 2

')

Egalement, nous retrou~ons plusieurs exemples- directs de-l'attitude de Christine envers le mariage. Elle plaide pour

-

,

'

/(

un partage de ~esponsabilités dans le mariage ainsi que pour

(

/

'

une confia~ et une asJiatance mutuelles: Si tu as femme bonne et sage Croy la du fait de ton mainage, Adjouste foy, a sa parole, 3 Mais ne te conseille a la foIe.

Ce ne fut' pas uniquement dans le Roman de la \Rose que Christine trouva des motifs de plainte. EIle s'en prend

{!

1pis~, Oeu~res. III. 33.

"

2 .

~.., 34.

3 Ibid •• 36.

(40)

36

é9alement à Mathéolus et ses Lamen~ations qu'elie mentionne

'il

spâcifiquement dans La Cité des Dames. Ce dernier soutient que la femme ne prendra pas part aux Joies du Pdradis: "

Adam par entier ne seroit Se sa coste n'estait remise En son lieu. ou elle fut prise" Femme sera destiné •

.l

Ainsi saulvée ne sera Ne ja ne ressuscitera. l

Comme nous l'avons noté, L'Epistre au dieu d'amou~s

fut à l'origine de la querelle de la Rose. Un débat s'était instauré entre Christine et son allié Gerson'et entre Jean de Montreuil et les frères Col. Christine et Gerson se

révol-taient contre l'antiféminisme et l'érotisme du Romdn de

la Rose, tandis que Montreuil et les frères Col soutenaient la liberté de la pensée.

Au sujet de cette lutte. Lu1a McDawe1l Richardson dé-clare au sujet de Christine:

Christine a mere woman and practical1y unknown, entere~ into the lists against authors whose.reputations were already weIl established. She had before her,

.,"< ICité dans Gabriel L. Astrik, "Educationa1 Id

Christine de Pisan," Journal of the History of ldeas, 8.

-\

o '

of (1955) ,

(41)

,,~

o

f' 37 ... ....

men who had not only attacked her sex, 'but who had in m~ny cases grossly insulted it.

She proceed~d to give them, calmly and

deliberately, the lesson in good manners whicH ~he felt they so badly needed. From

time to time, she affected and pretended ignorance and incompetence which concealed her real malice and irony. Before she had finished, she had proved to her contemporaries that she not only knew how to defend her_sex, but also how to launch yell-aimed attacKS which proved necessary.

En 1404-1405, aussitôt terminé le Charles V, Christine se jeta de nouveau dans la mêlée féministe comme elle l'avait

fait au temps de la querelle de la Rose. Elle vint urre fois de plus à la défense de la femme dans son livre La Citéùdes

;

Dames. Cette oeuvre n'ayant pas en'ëor~ été éditée, nous ne pouvons mieux faire que de nous en rapporter aux études qui traitent de ce sujet. 2

lLula McDawell Richardson, The Forerunners of Feminism in French Literature of the Renaissance fram Christine de Pisan f

to Marie de Gournay-(Paris: Les Presses Universitaires. 1929), p. 15.

2Marie-Jo.eph ~inet. Christine de Pisan, cité. ant. Lula MeDawell Richardson, The Forerunners of F!!inism from Christine de 'pisan to Marie de Gournay. cité ant.

A. Jeanroy, "Boccace et Christine de Pisan," Remania. 48 (1922).

L. Gabriel Astrik. "Educational'Ideas of Christine de Pisan. '\ cité ant.

(42)

o

'.

Ce, livre, elle l'adresse à sa clientàle fêainine. plus

fid~le, plus nombreuse que ses lec'teurs masculins. Xl fut

spécialemen~ destiné aux princesses et généralement à toutes

,

les femmes. Christine veut que ce livre soit une cité de refuge perpétuel pour les femmes, un entrepôt de tous les arguments contre les médisants du sexe féminin.

,

La cité des Dames résume et compl~te les oeuvre$ pré-cédentes de Christine. C'est la profession de foi ap~s les

~manifestes. Aussi est-ce une oeuvre plus hardie et d'uné plus

large portée que-les précédentes. I~ y a d'ailleurs une pro-gression bien définie. Auparavant. Christine s'était élev6e .

"

contre l'accusation d'immoralité et dans La Cité. après avoir conclu aux inclinations vertueuses des femmes. elle pose le principe de l'équivalence intellectuelle des deux sexes.

Marguerite Favier, Christine de Pisan. cité ante

Mathilde Laigle, Le Livre des trois Vertus de Christine de Pisan: son milieu historique et littéraire (Paris: Honoré Champion 1912.

_ W. Minton, "Christine de Pisan a Champion of her

Sex,-MacMillan Magazine, 3 (1886) 264-214.

Rose Rigaud, Les Idées féministes de Christine de Pisan (Neuchatel: Imprimerie Attinqer Fr~res. 1911).

(43)

--.

39

Christine cite plusieurs exemples de femaes qui

étaient vertueuses et qui firent de nombreuses actions nobles. tous tirés du De claris mulieribus de Boccacio.l Ces fem.es par leurs accomplissements montrent qu'elles sont les égales de l'homme. sinon supérieures.

COmme nous l'avons dit, cette oeuvre a été écrit~ en

" ,

o

réponse à Mathéolus qui. dans ses Lamentations. diffame toutes les femmes. Après avoir lu le livre de ce dernier. Christine fut très attristée et désespérée: car ne fait-elle pas partie

\

de ce sexe si souvent calomnié? Christine dohc. abattue par ce qu'elre vient de lire. tombe dans une profonde tristesse.

1

Tandis qu'elle était appuyée "sur le pommel de sa chaiere-2 un •

rayon de soleil' 'se glisse sur son girop ~t elle voit apparattre trois dames, Raison, Droiture et,Justice. qui l'exhortent à

prendre la défense de son ~exe et ~ construire une Cité dans laquelle les femmes pourraient trouver refuge contre les

~

médisants.

lJeanroy. "Boccac~ et Christine de Pisan.- pp. 92-104.f

(44)

40

",'

suivant ce prologue qui expose les circonstances qui ont donné naissance et qui fixent le cadre de l'oeuvre de

Chr~stine. notre auteur proc~de à la défense de son sexe

hu-~

milié. Cette fois. Christine fait appel à des arguments provenant de faits tirés en général de l'histoire et parfois de la fable. Par ces exemples, elle veut prouver que les femmès de toute époque et de toute condition ont manifesté

.(

leurs talents et 'leurs vertus.

Dans le premier livre, la vale~ de la femme est considérée au point de vue de son origine, de sa nature

morale. e~ ce qui est beaucoup plus important, de ses capa-cités intellectuelles. Sur ce point. Christine insiste beau-coup. Elle nous donne comme exemple l'histoire de Novella, la fille d'un professeur de droit du nom de Johannes Andrea.l

Novella avait une vive intelligence et une soif pour les étu-des. Elle y réussit si bien que lorsque son,p~re était malade. c"est elle qui donnait les cours de droit. Les autorités de l'université avaient cependant beaucoup de r~serve quant à engager une "femme' professeur": par conséquent, Novella

(45)

41

devait"donner ces cours cachée derrière un rideau afin de ne pas séduire les hommes par sa beauté. Ce qui est important à

faire ressortir dans cette histoire c'est que Christine entre-voyait la possibilité pour les femmes d'enseigner à l'univer-sité.

Christine continue et demande les raisons pour

les-..

quelles les femmes ne siègent pas dans les tribunaux. La réponse est simple: Raison lui dit qu'il y a un nombre suffi-sant d'hommes qui remplissent ces postes. D'ailleurs, Dieu a donné à chaque sexe les inclinations et les aptitudes qu'exige sa position particulière. Les hommes ont plus de forces

physiques que les femmes, et il est donc naturel qu'ils soient plus aptes à faire respecter la loi. Mais qu'on ne conclue pas, de c~ntinuer Christine, à l'infériorité intellectuelle de la femme. Nombreuses sont celles qui ont manifesté une très haute intelligence dans des domaines qui exigent une grande capacité intellectuelle. Et Christine cite plusieurs exemples de femmes qui ont abordé avec un égal succès l'administration

1

et le gouvernement. Christine, devançant son si~cle, proclame

'"'\

pour la fenune des aptitudes à s'instruire égales à celles de l'homme et, par conséquent, un droit ~9al •

(46)

.' ~

1 42

La question de l'éducation de la femme, nous le savons, est intimement liée d celle de la conception de sa posltion dans l'ordre social. Au moyen age comme aux siècles suivants, on se demandait si l'intelligence féminine devait ou ne devait

pa~ être exposée aux dangers de l'instruction. Pour certains membres du clergé, l'apprentissage des lettres constituait un danger moral pour la femme qui, par sa'nature, était faible

'\.

et donc nécessairement encline au péché. Cependant, le clergé avait des raisons beaucoup plus temporelles que celle

men-tionnée ci-dessus: si les femmes étaient tenues dans l'igno-rance, l'Eglise pouvait exercer une plus grande autorité sur la conduite de leurs enfants et c'était un très grand avantage pour l'organisation ecclésiastique que de garder sous sa juridiction les générations en herbe. Cette "docte l.gnocance" existait

pen-1

dant les XVe, XVIe et XVIIe siècles. C'est une doctrine déli-bérée qui a ses racines dans l'amour ecclésiastique du pouvoir.

Plusieurs membres du clergé auraient proscrit entièrement les études aux femmes: heureusement, leur opinion n'était pas acceptée par tous.

lT. Wright, Womankind in Western Europe, From the

Earliest Times ta the Seventeenth Century (London: Groombridge

(47)

43

Christine, allant à l'encontre de l'opinion générale en prescrivant une éducation aux jeunes filles, semblable, sinon

1

pareille à celle des garçons, se présente à nos yeux comme un apôtre du féminisme.

Cependant, tous ljS critiques ne sont pas de cet avis. Mathilde Laigle. dans son volume Le Livre des trois Vertus de

Christine de Pisan, parle du Il prétendu féminisme"l de Christine,

et donne comme illustration de cette assertion la réponse à la question que nous venons de présenter. Mlle Laigle soutient que Christitre ne plaide pas en faveur de l'éligibilité de la femme pour n'importe quelle position tenue par les hommes:

'Pourquoi' lui demandent les adversaires de l'instruction des femmes 'puisque les femmes ont tant d'entendement ne siéent elles pas en si~ge de plaidorie contre les hommes?'

• Chacun a sa t~che et à chacun son sexe donne telle nature et inclinacion comme à faire son office lui appartient

2

et compete.

Il est vrai que cette conception va à l'encontre du féminisme moderne qui ne voit :as de limites dans les

l .

La~gle, pp. 120-124.

2 I bid., pp. 121-122.

(48)

-J

44

capacités de la femme, mais il ne faut pas aller jusqu'à dire que ce sont là des idées antiféministes. Rappelons-nous que Christine écrit dans un siècle qui était manifestement hostile

à la temme . . . Christine n'a p<.lS voulu éVelLlec.l'hostillté de ses adversaires et ainsi perdre la cause même à laquelle elle se donna tout entière. Il valait donc mleux ~u'elle

n'essay~pas d'exiger des réformes radicales de l'ordre social

qui existait. Il valait mieux, et cela elle l'a compris, qu'elle gardat un Juste ml11eu en demandant, la Justice pou"

les femmes en matière d'éducation.

Pour revenir à La Cité, à ceux qui soutenaient que la force corporelle de la femme est moindre que celle de l'homme. et qu'elle est proportionnelle à son intelligence, Raison

déclare que l'expérience montre que de puissàntes intelligences 1

ont habité des corps faibles. Raison ne doute pas que si la femme avait reçu une éducatlon, égale à celle de l ' homme. elle aurait une connaissance égale des sciences et des arts.

Puis Christine pose une question hardie, en demandant si la femme n'a jama~s 'fait preuve '~mrne l'homme de génie

l

_ Jeanroy, "Boccace et Christine de Pisan," pp. 95-96.

(49)

45

inventif et d'habiletê pratique. Et Raison donne plusieurs exemples: Necostrate inventa l'alphabet latin. Minerve

1

découvrit le feu et l'acier.

Au deuxi~me livre. Christine peuple la Citê avec l'aide

de Droiture.2 Les femmes qu'elle choisit en premier lieu sont toutes reconnues pour leurs vertus. Aussi. elle avance l'opi-nion que les pères se doivent d'ètre f~rs quand leur naissent des filles. Et Raison donne des exemples d'amour filial comme preuve 'des assertions de Christine.

r

Afin de prouver que "la vie de mariage n'est pas si

3

dure à porter" Christine peuple sa Citê de feRlmes '-4ui

servirent d'exemples à la fidêlité conjugale.

A l'encontre de l'opinion de Jean de Meung. les habi-tants de La cité posB~dent les qualités de garder des secrets.

, 4 de conseiller leurs maris, d'~tre chastes et constantes.

J

lJeanroy, "Boccace et Christine de Pisan," p. 97. 2 Ibid.

3Ibid ., _~ 99 • 4Ibid., p. 26.

(50)

."

) \ .,

46

Contre "ceux qui dient qu'il n'est pas bon que femme apprenne lettres", l Chritltine raconte l' histoire d' Hortensia, fille d'un grand orateur qui profita si bien des leçons de son père qu'elle le surpassa. A propos des femmes qui "attirent

2

les hommes par leur 'jolivetés''', Christine aidée de Droiture \.

cite'd'après Boccace des exemples de femmes qui furent "ornées plus par leur vertus plus que autres par leur jOlivetés".3

Une fois la Cité bâtie, Christine, avec l'aide de ")

JustJice. se met à l'orner .. de figures propres 'à inspir~ aux

assaillan~~ éventuels la crainte ou l~ respèct. Ces places

éminentes sont réservées à la Vierge et aux Saints". 4

Christine termine ~'ouvràge sur une exhortation à l'humilité et à la fermeté dans la vertu.

Christine fut prudente. mais si nous tenons compte des protestations de christine contre les deux morales:

lJeanroy, "Boccace et Christine de . .Pisan," p. 100 .. 2 Ibid ., p. 102.

3Ibid.

Figure

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Références

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