POUR UNE ÉTUDE SYSTÉMIQUE DES MODES
DE TRANSMISSION
Philippe BERNARDET
C.N.R.S. - Centre d'Études Africaines E.H.E.S.S., Paris
MOTSCLÉS: HISTOIRE DES TECHNIQUES SOCIOLOGIE DES TECHNIQUES -TRANSMISSION - SYSTÉMIQUE
RÉSUMÉ: Aborder l'analyse du donné technique par une approche systémique des modes et des organes de transmission, conçus comme autant de moyens d'application d'une force à la matière par l'homme en vue d'un effet prédéterminé, est susceptible d'apporter un éclairage nouveau sur le rapport Technique-Société, et peut être un instrument utile en didactique des sciences et des techniques.
SUMMARY : An approachtaa technological analysis through a systemic study of the methods and manner transmission of human energy applied to matter, in ardertaobtain a specifie aim, can enlighten us about the relation Technic-Society, andbea useful instrument in the teaching of sciences and technology.
1. INTRODUCTION
Intégrant la technologieàleur discipline, les ethnologues ont tenté, dès les années30, de classer les objets non plusàpartir de leurs formes, de leur matière ou des besoins satisfaits, mais à partir des techniques de fabrication (A. LEROI-GOURHAN) ou dans la pratique productive (A.-G. HAUDRICOURT), donnant ainsi naissanceà la nouvelle école française de technologie.
À l'issue de la seconde guerre mondiale, l'historien des techniques a fait son apparition en développant la notion de système technique, insistant sur la cohérence de certains complexes, tel par exemple celui de l'eau et du boisà l'époque classique, du charbon et du fer durant la première révolution industrielle, de l'électricité et des alliages, durant la seconde (80 GILLE reprenantL. MUMFORD). Si, dans la lignée de l'École des Annales, 1'historien des techniques s'attacha ainsi aux notions de stabilité et d'équilibre des systèmes, il n'en tenta pas moins d'en repérer les blocages. Mais son attention se porta également sur des processus particuliers telle la mécanisation (S. GIEDlON), comme sur des systèmes mécaniques plus restreints ou sur la place de certaines machines dans l'ensemble économique et social: le moulin hydraulique, au Moyen-âge (J. GIMPEL), le système bielle-manivelle (B. GILLE), les rivets(E.JACOMY), etc.
De leur côté, les philosophes et politologues constateront, dès les années 50, que l'on n'échappe plus àl'univers technique et remarqueront que la technique fait aujourd'hui système, c'est-à-dire qu'elle renvoieà elle-même et se développe selon une logique interne débordantlecadre de la simple utilité. Il s'agit désormais d'un phénomène global et spécifique posant un problème de civilisation s'interposant entre l'homme et les choses (M. HEIDEGGER, J. ELLUL, G. SIMONDON). Pourtant, malgré les efforts et les incitations de Y. DEFORGE, l'étude systémique des techniques demeure embryonnaire.
En sociologue réfléchissant sur le rapport Technique-Société, il m'est cependant apparu qu'une telle étude, partant de l'analyse des modes et des organes de transmission, pourrait être d'un salutaire apport pour les sciences humaines comme pour la didactique des sciences et des techniques.TIne sera ici question que d'exposer les grandes lignes d'une telle recherche, les aperçus de quelques résultats, comme d'indiquer certaines perspectives.
2. DE QUELQUES CARACTÉRISTIQUES DE L'APPROCHE SYSTÉMIQUE
La caractérisation de l'approche systémique telle qu'a pu l'énoncer Y. DEFORGE semble pouvoir convenirànotre projet:
1 - Un système est, tout d'abord, un ensemble finalisé.
2 - L'étude doit porter sur les relations entre les éléments plutôt que sur les éléments eux-mêmes.
3 - Elle peut avoir lieu à différents niveaux: celui du système de production, du système de consommation, etc., ou ne concerner qu'un simple dispositif technique (par ex. la serrure).
5 - Une attention toute particulière doit être portée aux boucles de rétroaction du système avec son environnement -pris au sens large-, aux échanges d'information et d'énergie, aux dispositifs d'autorégulation tendant au maintien de la structure du système, ainsi qu'aux processus de transformation concourant à son changement.
3. MÉTHODOLOGIE
3.1 Conception générale
L'étude des modes de transmission telle que je tente de la mener depuis plusieurs années part de la conception générale selon laquelle la technique est l'application d'une force à la matière par l'homme en vue d'un effet prédéterminé. Il s'agit bien, en cela, d'un système finalisé.
Selon une telle conception, tout dispositif technique n'est qu'un système de transmission de la force humaine, prise dans l'ensemble de ses dimensions, physiques, psychiques et intellectuelles. La technique n'est ainsi qu'un moyen de transmission et de réalisation d'un objectif défini par 1'homme.
3.2 Application
1 -Limiter
Parmi l'ensemble des techniques caractérisant l'activité humaine, on limitera l'étude aux techniques de fabtication et donc de l'homme au travail. Au sein de cet ensemble encore bien vaste, on restreindralechamp d'investigation à l'étude des systèmes de transmission de la force humaine dans l'activité de production.
2 - Repérer
Pour chacun des systèmes de transmission l'on repère ensuite lOut particulièrement les processus et procédures conduisant à l'extériorisation des forces et facultés humaines et à leur incorporation dans le dispositif technique proprement dit (outil, instrument, machine, système technique).
3 - Isoler
De la même manière, isole-t-on les tendances et les blocages de chacun de ces systèmes afin d'en tester les limites et le degré d'ouverture ou de fermeture.
4 - Observer
L'on observe enfin, pour chaque système ou mode de transmission, les processus, procédés ou procédures de résolution des blocages et les boucles de rétroaction permettant au système de se maintenir ou, au contraire, de se transformer en assurant le passageà un autre mode. L'on verra que ces processus de résolution peuvent être, selon les cas, d'ordre technique, social ou politique. L'intégration de ces modes de résolution fait de l'étude un modèle ouvert, dans la mesure où le donné économique, social et politique, initialement exclu, informe ce dernier et le transforme.
4. PREMIERS RÉSULTATS
4.1 Les différents modes de transmission
Partant du tableau des percussions établi par A. LEROI-GOURHAN, une telle approche nous a permis de caractériser sept grands modes de transmission.
1 - La préhension de l'objet, dont l'archétype est la cueillette. 2 - L'outil sans manche.
3 - Le manche que l'on rencontre dès la fin du paléolithique moyen (entre -70.000 et-SO.OOO)
et qui assure une orientation fixe delapartie percutante.
4 - La transmission articulée entre organe d'opération et organe de transmission, manuelle (percussion avec percuteur) qui se développe dès le paléolithique supérieur (-40.000), ou mécanique (machines simples) assurant, depuis l'Antiquité, la transformation du mouvement circulaire en linéaire, continu en alternatif.
S - La machine-outil qui n'est autre que la synchronisation mécanique d'au moins deux mouvements différents, voire contraires, sur un même objet de travail.
6 - L'automatisation et l'automation qui assurent en fait la transmission mécanique de l'infornlationàpartir de machines simples, et que l'on rencontre, de ce fait, dès l'Antiquité.
7 - La transmission électronique de l'information qui, par opposition à la transmission mécanique, assurera la programmation informatique des divers dispositifs techniques et débouchera sur la transmission électronique du son et de l'image.
4.2 Les apports
Signalons à titre d'illustration qu'avec le manche l'homme peut extérioriser davantage sa force dans le cadre de la percussion lancée qu'il ne pouvait le faire avec l'outil sans manche; mais, ce qu'il gagne en intensité, il le perd en précision. Cette intensité accroît le choc et concourt à l'éclatement, non seulement de l'objet, mais encore de l'outil, de sorte qu'avec le manche, l'industrie de la pierre connaît un blocage technique manifeste qui ne sera levé qu'avec l'industrie des métaux. De même, le système bielle-manivelle ne connaîtra son plein essor qu'avec le perfectionnement de l'alésage des métaux, après avoir stagné durant le Moyen-âge, le bois ne permettant qu'un fonctionnement saccadé du système, source de nombreuses ruptures. Le perfectionnement de ce système bielle-manivelle est probablement la clé du passage du complexe eau-boisàcelui du charbon et du fer, repéré parL.
MUMFORD et B. GILLE, car il assure le plein essor de la machineàvapeur et permet, par suite, la mécanisation de l'ensemble du système productif. En ce sens, le blocage technique du système eau-bois ne résida peut-être pas tant dans les difficultés d'approvisionnement en eau-bois que dans les difficultés d'y intégrer le système bielle-manivelle pour assurer le plein développement de la machine-outil. Avec cette dernière, les bornes de la force humaine sont définitivement repoussées, et l'incorporation des facultés humaines aux dispositifs techniques, assurée. Avec la transmission électronique de l'image, coupléeàl'informatique, un pas supplémentaire est franchi qui permet d'intégrerà l'image la troisième dimension pour déboucher sur l'image virtuelle et, par suite, sur l'imagination artificielle ou,àtout le moins, assistée par ordinateur, après la conception assistée.
Mais il ne faudrait pas croire que les blocages ainsi repérés sont uniquement d'ordre technique. Si la percussion avec percuteur a permis de résoudre la vieille opposition entre force et précision et a concouru à qualifier la main d'œuvre - y compris en spécialisant main droite et main gauche - au risque de déboucher sur des corporations jalouses de leurs savoirs faire, la déqualification qu'opérera la machine-outil se heurtera à la résistance de ces mêmes corporations. De même, les machines simples qui reposeront sur le développement des organes de transmission tels que le tour, la poulie,le levier, le pan incliné, la vis sans fin, les roues à dents, l'arbre à cames, les engrenages dont il conviendrait de retracer l'histoire, pourront tout à la fois être la base technique de l'esclavagisme et rencontrer la résistance paysanne de nos contrées du Moyen-âge, lorsque l'engrenage lanterne assurera la diffusion du moulin hydraulique et que ce dernier deviendra, souvent par la force, le
principal moyen de perception des taxes féodales dès lors qu'il s'imposera comme passage obligé de la mouture des grains. Pour parvenir à un tel résultat, certains seigneurs et abbés n 'hésiteront pas à détruire les meules à bras afin de contraindre les populations résistantes à se rendre au moulin seigneurial où il était plus aisé de contrôler le volume de la production de chacun. Les corporations lutteront encore farouchement contre le foulage mécanique afin de maintenir le plus longtemps possible l'unité de leurs structures et leurs privilèges par le foulage aux pieds. L'histoire des techniques abonde en événements de ce genre qu'il convient de replacer dans le cadre des enjeux d'un passage d'un mode de transmission à un autre et dont l'analyse permet d'établir les formes de résolution sociale.
5. CONCLUSION
Ce rapide tour d'horizon montre que l'étude des organes de transmission est plus riche d'enseignement sur le rapport Technique-Société que l'étude des organes moteur ou des sources d'énergie; que le recours à une nouvelle source d'énergie dissimule souvent un progrès technique décisif dans le domaine de la transmission. Une telle analyse des modes de transmission révèle par ailleurs que la technique met en oeuvre les principes élémentaires de la physique avant même qu'ils ne soient correctement formalisés ou rationnellement conceptualisés. Aussi peut-elle concourir, au plan didactique, à donner à l'apprentissage théorique, un contenu historique et concret susceptible d'intéresser les élèves - et pas seulement ceux des filières techniques- car elle est précisément à même de jeter des ponts entre des domaines et des disciplines encore trop souvent étanches et dissociés. Nous avons de surcroît volontairement limité l'analyse à l'étude des modes de transmission dans le cadre de l'activité productive; mais imagine-t-on ce qu'une même approche aurait pu apporter dans le cadre d'une étude de la reproduction biologique et sociale, de la transmission des caractères innés ou acquis d'une génération à l'autre, alors même que l'humanité se trouve aujourd'hui placée devant les défis que posent la procréation médicalement assistée ou les mères porteuses, cependant que la médecine est confrontée aux enjeux du génie génétique et de la transplantation d'organes, éventuellement fabriqués par d'autres espèces animales. Après l'imagination artificielle et virtuelle, ne serait-on pas déjà parvenu à la reproduction virtuelle en passant par la simulation médicalement
assistée par ordinateur? Imagine-t-on encore ce qu'une telle étude s'attachantàl'analyse des modes de transmission des savoirsàtravers les âges et les civilisations, en en repérant,àchaque fois, les dispositifs techniques et organisationnels, pourrait apporter à la didactique des sciences et des techniques?
BIBLIOGRAPHIE
BERNARDET P., Pour une étude des modes de transmission. La technologie du manche court en Afrique Noire,Cahiers OR5TOM, sér. Sci. Hum., 1984,3-4,375-398.
DEFORGE Y.,L'Œuvre et le Produit, Seyssel: Champ Vallon, 1990. GIEDION S.,La Mécanisation au Pouvoir, Paris: Denoël Gonthier, 1983. GILLE B.,Histoire des Techniques, Paris: Gallimard, 1978.
JACOMY8.,Une Histoire des Techniques, Paris: Seuil, 1990.
LEROI-GOURHAN A.,Évolution et Techniques, Paris: Albin-Michel, 1973. MUMFORD L.,Technique et Civilisation, Paris: Seuil, 1950.