Le cimetière confronté
à l’évolution des modes de vie
Longtemps, le cimetière a constitué le principal lieu de la mémoire. Vivant à proximité du lieu de sépulture, la famille et les amis du défunt pouvaient s’y rendre facilement. La tombe constituait alors un élément fonda-mental que les familles s’appro-priaient. Elle devait non seulement répondre au besoin de mémoire exprimé par les survivants, mais encore jouer un rôle important dans l’affirmation du statut social de la famille. Les monuments, les chapelles ou les pierres tombales, plus ou moinsrichement travaillés, transmettaient d’autant plus facilement à la commu-nauté une image statutaire que ses membres se côtoyaient en perma-nence.
L’évolution des modes de vie est venue modifier cette fonction du cime-tière. L’urbanisation a concentré une majorité de Français dans de vastes communes. La croissance des divorces et des ménages recomposés, mais aussi la mobilité professionnelle, en dispersant les membres d’une même famille les a éloignés du cime-tière familial. Nombre de personnes vivent ainsi à des centaines de kilo-mètres du lieu où sont enterrés leurs
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ISSN 0295-9976 N° 169 – octobre 2003
Le cimetière
remplit-il encore sa fonction ?
Franck Lehuédé et Jean-Pierre Loisel
Alors qu’une majorité de familles s’apprête à rendre hommage à leurs défunts, le CRÉDOC s’est interrogé, à la demande de la Chambre Syndicale Nationale de l’Art Funéraire, sur les perceptions que nous avons des cimetières, ainsi que sur l’impli-cation des communes sur l’aménagement de ces lieux réservés aux disparus. Un vrai malaise existe : les familles expriment de plus en plus de difficultés à trouver, au sein des cimetières, le lieu de recueillement satisfaisant leurs attentes. Dans une société qui s’est largement individualisée, l’uniformité des grands cimetières urbains risque de distendre ce lien entre vivants et morts. D’autant que l’esthétique des monuments proposés semble de moins en moins correspondre à la recherche de sobriété des nouvelles générations. De plus, le manque de place pour les urnes funéraires ou les lacunes dans l’entretien des cimetières contribuent à dévaloriser l’image des lieux de sépulture. L’ampleur du problème n’a pas encore été intégrée par toutes les communes ; si les plus importantes se sont mises à l’écoute des attentes, voire des récriminations de leurs administrés, une grande majorité des moyennes ou petites villes n’ont pas entamé de réflexion sur leurs espaces funéraires. Une note d’espoir cependant : dans les cinq ans, plus de 10 000 com-munes auront engagé des projets d’aména-gement de leur cimetière.
Une majorité de communes n’entendent pas les doléances de leurs concitoyens sur les cimetières
Proportion de communes faisant remonter le sentiment des familles sur les cimetières, et de celles ayant mis en place de véritables structures d’écoute (en %)
Source : Enquête CRÉDOC-CIF 2003.
0 10 20 30 40 50 60 70
Remontée des doléances Structure d'écoute Ensemble Plus de 50 000 hab. 10 000-50 000 hab. 2 000-10 000 hab. Moins de 2 000 hab. 3 44 5 33 8 61 62 21 3 43 169 17/10/03 16:42 Page 1
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parents ou grands-parents, ce qui res-treint fortement la fréquence des visites.
De plus, le développement de grands cimetières urbains, aujourd’hui repoussés dans les périphéries, ins-taure un sentiment de « surpopulation mortuaire ». Au sein d’immenses espaces, la tombe devient un endroit socialement anonyme. Les conditions propices au recueillement s’estom-pent. Les cimetières apparaissent alors uniquement organisés autour de critères fonctionnels.
Enfin, la disparition des concessions à perpétuité au profit de concessions pour 30 ou 50 ans, remet en cause la fonction symbolique du cimetière comme lieu de repos éternel, comme symbole de la mémoire pérenne. Chif-frée en années, la durée d’une concession place les familles devant le « déplacement » inéluctable du défunt et suscite des représentations pénibles.
Nourris du spectacle de tombes à l’abandon, les Français ont également l’impression que les cimetières se dégradent. Ces derniers renvoient alors l’image de lieux socialement désertés, dont l’entretien n’entre ni dans les priorités des responsables des collectivités territoriales, ni dans celles de la société civile dans son ensemble. Cette idée est inacceptable pour les familles qui développent d’autant plus d’exigences auprès des mairies que leur fréquentation des cimetières est rare : venant moins sou-vent sur les tombes, elles les entre-tiennent moins bien, participant à la dégradation du cimetière.
Une demande
d’équipements et de retour
à la nature
Les familles enquêtées par le CRÉDOC ont des représentations du cimetière qui tiennent presque de la caricature. Il y aurait, d’un côté, le cimetière urbain, froid, impersonnel et, de l’autre, le cimetière rural, chaleu-reux et convivial. Idéalisé, ce dernier bénéficie d’un certain nombre d’atouts : un environnement plus agréable (la campagne, la nature, le
calme, l’espace…), une taille plus « humaine », un entretien sans doute plus régulier des tombes et un enraci-nement dans une tradition, une his-toire familiale pouvant s’appuyer sur plusieurs générations. Les rares évo-cations positives des cimetières sont toujours à porter à l’actif des cime-tières ruraux, perçus comme propices au recueillement.
Quand on les interroge plus précisé-ment sur leurs attentes, les familles recherchent d’abord de la praticité. Leurs demandes portent à la fois sur l’infrastructure (poubelles, points d’eau, bancs, locations de petits matériels de jardinage…) et sur l’orga-nisation de l’espace en vue de faciliter le recueillement (aménagement paysa-gers…). Le cimetière paysager semble correspondre à ces attentes. La sym-bolique de l’arbre et du végétal est très forte, comme si les codes liés à la nature étaient susceptibles de gom-mer le sentiment d’abandon ressenti par les familles. Un cimetière en prise avec la nature favoriserait l’intimité propice au recueillement.
De même, certaines associations de couleurs – sols de gazon verts, croix blanches – semblent plus attractives que les codes couleurs des cimetières traditionnels dans les tons noirs ou grisés.
Dans une société où les valeurs col-lectives semblent céder le pas à des expressions plus personnelles, les familles souhaitent perpétuer une rela-tion intime avec le défunt. La tombe est perçue comme le sanctuaire de cette relation, véhiculant l’image du défunt ou l’amour qu’on lui porte.
Les collectivités locales
sont trop peu à l’écoute
des familles
Les communes ne se sont pas toutes donné les moyens de mesurer les attentes des familles. Si 43 % d’entre elles ont mis en place des structures leur permettant de recueillir les remarques de leurs administrés sur la gestion des cimetières, seules 3 % ont instauré de véritables cellules à l’écoute des familles de défunts. Les grandes agglomérations sont plus souvent dans ce cas : 61 % des villes de plus de 10 000 habitants ont mis en place des structures leur permettant de recueillir les remarques de leurs administrés sur la gestion des cime-tières contre 44 % des communes de moins de 2 000 habitants. 21 % des villes de plus de 50 000 habitants pos-sèdent des cellules d’écoute des familles.
Conséquence directe de ce manque de structures, deux tiers des com-munes ne reçoivent jamais de doléances concernant la gestion des cimetières. 22 % n’en reçoivent que rarement. C’est moins le cas des grandes villes. 69 % des communes de plus de 50 000 habitants font au moins occasionnellement face aux remarques des familles. Seules 16 % des villes de moins de 2 000 habitants sont dans ce cas.
L’initiative est très souvent laissée aux administrés. Dans 81 % des com-munes, c’est par lettre ou par télé-phone que les mairies reçoivent les remarques des familles sur la gestion Contacter directement la mairie reste le moyen le plus sûr d’être entendu
Modes de recueil de l’avis des familles sur les cimetières
(Base : 43 % des communes ayant mis en place des outils pour recueillir le sentiment des familles sur la gestion des cimetières) (en %)
Ensemble > 50000 h 10-50000 h 2-10000 h < 2000 h Moyens mis en œuvre pour connaître
le sentiment des familles quant à la gestion des cimetières
Lettres, coups de fils reçus spontanément 81 39 64 64 84 Retour systématique des personnels communaux 13 44 41 21 13 Autres (déplacements en mairie, RDV avec le maire) 13 44 41 21 13
Un questionnaire post obsèques 0 22 5 0 0
Moyens mis en œuvre pour chiffrer le nombre de visites annuelles dans les cimetières
de la commune 2 10 6 2 2
Source : Enquête CRÉDOC-CIF 2003.
des cimetières. 13 % des responsables rencontrés demandent au personnel communal de leur transmettre toute remarque qui leur aurait été faite.
Dégradation
et entretien : les principaux griefs
des familles
Lorsqu’elles entrent en contact avec les mairies, les familles soulèvent deux problèmes principaux : 61 % des communes ont reçu des réclamations concernant des dégradations com-mises ; 47 % ont fait face à des admi-nistrés mécontents de l’entretien cou-rant des cimetières. Ces deux griefs sont partout les principaux thèmes de mécontentement.
Les demandes de renseignements sont directement liées aux évolutions des modes de vie. Elles touchent par exemple aux droits des personnes liées par un PACS, qui souhaitent savoir si elles peuvent être enterrées ensemble. Elles concernent également la crémation ou les enterrements sans cérémonie.
En second lieu, mais très loin, vien-nent des demandes sur l’amélioration du cimetière pour les visiteurs (accès, bancs…), dans 5 % des communes, mais 28 % des plus grandes. D’autres villes reçoivent également des attentes plus spécifiques comme la création de nouveaux cimetières, la réservation d’une concession à l’avance, le droit au choix du cime-tière.
Vers une prise
de conscience des communes ?
Aujourd’hui, dans une commune sur cinq, un projet d’aménagement ou de création d’un cimetière est d’ores et déjà en cours. Ce taux est assez bien réparti quelle que soit la taille des communes, des plus grandes (24 % dans les plus de 50 000 habitants) aux plus petites (18 % dans les moins de 2 000 habitants).En cumulant ces travaux engagés avec les projets à 5 ans, une com-mune sur trois s’est lancée ou va s’en-gager dans un projet d’aménagement d’un cimetière. En ce qui concerne les projets, les petites communes restent très en retrait : 12 % seulement esti-ment qu’elle vont entreprendre des travaux à moyen terme. Dans les villes
moyennes, les projets sont plus nom-breux : 33 % des communes de 2 000 à 10 000 habitants et 28 % de celles de 10 000 à 50 000 habitants ont programmé des travaux dans les cinq ans. Les grandes agglomérations ne sont pas en reste : 20 % d’entre elles sont dans ce même cas de figure. Il y a ainsi une véritable prise de conscience que la gestion du cime-tière ne doit pas être laissée en déshé-rence.
Deux grands objectifs président aux travaux envisagés. Sur ce tiers de communes « actives », plus de la moi-tié vont agrandir le cimetière (55 %), et plus de quatre sur dix vont créer un emplacement cinéraire.
L’agrandissement est particulièrement prôné dans les villes de 2 000 à 10 000 habitants (79 %), alors que la création d’espaces cinéraires semble d’abord motiver les plus grandes (54 %) et les plus petites villes (47 %). Enfin, 8 % des communes vont rénover leur cimetière, et 6 % en créer un nouveau. Près de deux tiers des communes se lancent dans des travaux parce qu’elles font face à un manque de places. Cette tendance est plus importante dans les villes moyennes, de 10 000 à 50 000 habitants (83 %), que dans les plus grandes.
Un quart des communes répondent aux demandes des habitants, à des problèmes techniques ou de mises en conformité. C’est particulièrement vrai dans les grandes villes (46 %). Dans 15 % des cas, la ville s’étend. De ce
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Les principaux griefs
(Base : 14 % des communes recueillant au moins occasionnellement les récriminations des familles) (en %) Ensemble > 50000 h 10-50000 h 2-10000 h < 2000 h Les dégradations commises dans les cimetières 61 67 44 33 71
L’entretien courant du cimetière 47 48 62 58 45
L’accessibilité du cimetière 14 18 12 8 15
L’absence d’équipements 14 0 10 31 9
L’accessibilité des sépultures 13 5 21 14 12
Le prix des concessions 10 18 5 17 9
Les critères d’attribution des concessions 6 5 7 0 9
L’absence d’installations liées à la crémation 4 0 0 0 6
La durée des concessions 4 0 5 0 6
L’absence de chambre funéraire 0 0 5 9 0
Source : Enquête CRÉDOC-CIF 2003.
Agrandissement et ouverture à la crémation : les deux projets les plus fréquents Proportion de communes ayant un projet d’aménagement des cimetières en fonction de la taille d’agglomération
Base : 33 % des communes (en %)
Source : Enquête CRÉDOC-CIF 2003.
0 10 20 30 40 50 60 70 80
Création d'un nouveau cimetière Rénovation Création d'espaces cinéraires Agrandissement Ensemble Plus de 50 000 hab. 10 000-50 000 hab. 2 000-10 000 hab. Moins de 2 000 hab. 51 47 9 5 79 21 8 8 56 39 6 11 54 54 15 8 55 43 8 6 169 17/10/03 16:42 Page 3
fait, la création ou l’extension d’un cimetière devient nécessaire.
Seules 5 % des villes entreprenant des travaux évoquent la nécessité de lutter contre la décrépitude du lieu. De
même, seules 5 % des communes ont engagé des projets pour répondre à des motivations environnementales. Si le cimetière est encore le parent pauvre dans nombre de municipalités,
il n’en demeure pas moins un élément qu’elles revendiquent comme faisant partie de leur domaine de compé-tences. Il n’est qu’à noter les taux très élevés de rejet de l’idée même d’une gestion privée des cimetières : 98 % des communes s’y opposent au nom du service public et de la lutte contre le consumérisme dans la mort. Même l’idée de subventionner une délégation de gestion est combattue par près de neuf communes sur dix. ■
Pour
en savoir plus
●« Le vécu et la perception du deuil et des obsèques », enquête qualitative auprès des familles endeuillées, novembre 1999, pour le CIF (Comité Interfilière Funéraire).
●«L’économie de la filière funéraire», étude statistique, novembre 1999, pour le CIF.
●« La crémation : quels enjeux, quelles dif-ficultés, quelles réponses ? », enquête quali-tative, juin 2002, étude réalisée pour la CSNAF (Chambre Syndicale Nationale de l’Art Funéraire).
● « Gestion et devenir des cimetières », enquête quantitative, mai 2003, étude réali-sée pour le CIF.
Réalisation La Souris : 01 45 21 09 61 CRÉDOC
Consommation et Modes de Vie ●
Publication du Centre de recherche pour l’étude et l’observation
des conditions de vie
●
Directeur de la publication : Robert Rochefort
●
Rédacteur en chef : Yvon Rendu
●
Relations publiques : Brigitte Ezvan
Tél. : 01 40 77 85 01
●
Diffusion par abonnement uniquement 30,49 euros par an Environ 10 numéros
●
142, rue du Chevaleret, 75013 Paris
● Commission paritaire n° 2193 AD/PC/DC ● www.credoc.fr C e n t r e d e R e c h e r c h e p o u r l ’ É t u d e e t l ’ O b s e r v a t i o n d e s C o n d i t i o n s d e V i e C e n t r e d e R e c h e r c h e p o u r l ’ É t u d e e t l ’ O b s e r v a t i o n d e s C o n d i t i o n s d e V i e
Cette synthèse repose pour l’essentiel sur la conduite de deux études réalisées pour le compte du Comité Interfilière Funéraire (CIF). La première porte sur « la gestion et le devenir des cimetières ». Il s’agit d’une enquête quantitative menée auprès d’un ensemble de communes représentatives du paysage municipal fran-çais. 257 mairies ont ainsi été interrogées par téléphone. La seconde étude porte sur « Le vécu et la perception du deuil et des obsèques ». Elle repose sur des réunions de groupe de 3 heures environ réunissant chacune une dizaine de per-sonnes ayant perdu un proche il y a au moins 2 ans, de telle manière que le tra-vail de deuil ait été réalisé.
Le manque de place, première motivation des projets Raisons pour engager un projet d’aménagement
Base : 33 % des communes (en %)
Source : Enquête CRÉDOC-CIF 2003.
0 10 20 30 40 50 60 70 80 Raisons environnementales Décrépitude des cimetières Extension de la ville Demande des habitants Manque de places 63 27 15 5 5
Analyser
la consommation…
de l’exposé à la mise en pratique
Ce séminaire s’adresse tout particulière-ment aux «juniors» et vise à acquérir une compréhension opérationnelle des com-portements de consommation..
Le consommateur
dans une France
déboussolée
Ce deuxième séminaire a pour but d’étu-dier le climat conjoncturel de la consom-mation, de décrypter les tendances émer-gentes et d’évaluer les impacts et enjeux en termes d’offres de produits et services, de distribution et de communication.
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V
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contactez Valérie Lourdel Tél. : 01 40 77 85 13 e-mail : [email protected] 169 17/10/03 16:42 Page 4