Fetischismus
Une reconstruction conceptuelle
de la théorie du fétichisme de Freud
Mémoire
Daphnée Savoie
Maîtrise en philosophie
Maître ès arts (M.A.)
Québec, Canada
Fetischismus
Une reconstruction conceptuelle
de la théorie du fétichisme de Freud
Mémoire
Daphnée Savoie
Sous la direction de :
RÉSUMÉ
Ce mémoire propose une reconstruction de la théorie du fétichisme sexuel de Sigmund Freud. Il s’agit de déterminer à quel degré de cohérence celle-ci parvient. Le premier chapitre consiste en un travail de définition des notions mobilisées par Freud dans l’explication du fétichisme. Nous mettons en lumière la tension la plus importante qui traverse son modèle étiologique : l’appropriation de la théorie de la récapitulation d’Ernst Haeckel, réinterprétée dans la perspective du darwinisme social.
Le deuxième chapitre présente une analyse systématique des deux étiologies concurrentes du phénomène. La première se centre autour du complexe de castration, et la deuxième, autour du processus de refoulement partiel d’une pulsion originaire. Hormis le problème que pose la théorie de la récapitulation déjà mentionnée, problème qu’on retrace dans les deux étiologies, la deuxième d’entre elles souffre d’un manque d’unité vu les phénomènes hétérogènes que Freud y réunit.
Le troisième chapitre, décrivant les mécanismes psychiques de défense (refoulement, déni) qui entrent en jeu durant la formation du fétichisme, leur conséquence (clivage du moi), de même que la dimension éminemment symbolique et langagière de l’objet fétiche, donne à comprendre que chez Freud les catégories nosographiques sont fréquemment sujettes à des translations et à des recoupements importants. C’est à partir de cette mise en relief qu’on peut mieux estimer à quel type d’unité conceptuelle on doit s’attendre pour le fétichisme. Celui-ci, non définissable au moyen d’un caractère distinctif général, consiste en un agencement particulier entre mécanismes psychiques et expériences de vie, lui-même déterminé par certains rapports quantitatifs présumés, mais non mesurables. La dimension symbolique reconnue au fétiche, quant à elle, s’inscrit également dans la perspective de la théorie de la récapitulation. Toutefois, débarrassée de ce dernier écueil, la théorie ne s’effondre pas. Au contraire, elle gagne en cohérence, et devient plus plausible.
TABLE DES MATIÈRES
Résumé iii
Table des matières iv
Remerciements vi
Introduction 1
a) Le fétichisme avant Freud 1
b) Question centrale et objectifs généraux 11
c) Choix méthodologiques et limites théoriques 15
1. Rudiments de l’ontogenèse humaine chez Freud 17
1.1. Théorie de la sexualité 17
1.1.1. Conception freudienne de la sexualité 17
1.1.2. Principe de plaisir 22
1.1.2.1. Processus psychiques inconscients 22
1.1.2.2. Hallucination 23
1.1.2.3. Narcissisme 25
1.2. Théorie du jugement 26
1.2.1. Principe de réalité 26
1.2.2. Adaptations de l’appareil psychique 28
1.2.2.1. Sens et attention 29
1.2.2.2. Mémoire et représentation 30
1.2.2.3. Motilité et orientation 31
1.2.2.4. Jugement d’existence et jugement d’attribution 32
1.2.3. Subjectivité et réalité objective 34
1.2.3.1. Réalité matérielle 34
1.2.3.2. Réalité psychique 35
1.3. Ontogenèse et phylogenèse (les fantasmes originaires) 37
2. Deux explications du fétichisme 42
2.1. L’énigme du fétichisme : doutes, lacunes et prudence 42 2.2. Distanciation de Freud vis-à-vis de ses prédécesseurs 45
2.3. Première explication : le complexe de castration 48
2.3.1. La prime enfance et le complexe d’Œdipe 48
2.3.2. Facteurs étiologiques principaux 51
2.3.2.1. Perception d’une absence 51
2.3.2.2. Menace de castration 52
2.3.2.1. Constitution du trauma par sommation 55
2.3.3. Effets du complexe de castration 58
2.3.3.1. Activation de l’angoisse de castration 58
2.3.3.2. « Entfremdung » et « Unheimliche » 60
2.3.3.3. Issue fétichiste au complexe d’Œdipe 63
2.3.4. La puberté : de quelques autres facteurs étiologiques 65
2.3.5. Singularité des récits et déterminations 68
2.3.5.1. Halte du souvenir dans l’amnésie traumatique 70 2.3.5.2. Conciliation de positions irréconciliables 71
2.4. Une autre explication ? Le refoulement d’une pulsion infantile 75
2.4.1. Définition du fétichisme en 1909 77
2.4.1.1. L’Homme aux rats, l’Homme aux loups : des pulsions originaires 77 2.4.1.2. Un cas de fétichisme du vêtement et de la chaussure 80
2.4.2. Le refoulement de type partiel 82
2.4.2.1. Le fétichisme, un type particulier de perversion 85 2.4.2.2. Tâtonnements et inconsistances théoriques 86
2.4.3. Deux explications ? Côtoiement, coudoiement 88
2.4.3.1. 1914-1915 : point de bascule théorique 91
3. Architectonique du fétichisme 93
3.1. Mécanismes psychiques de défense 93
3.1.1. « Verdrängung » 93
3.1.1.1. Origine théorique 93
3.1.1.2. Définition et conditions de déclenchement 94
3.1.1.3. Affect et représentation 96
3.1.2. « Verleugnung » 98
3.1.2.1. Évolution théorique et traductions 98
3.1.2.2. 1927 : un « déroutant renversement » ? 101
3.2. « Ichspaltung » : contrecoup de la défense… et état originaire du moi 109
3.2.1. Étymologie et origine du terme 109
3.2.2. Évolution théorique 110
3.2.2.1. Un autre clivage 110
3.2.2.2. Dynamique du clivage, logique de l’inconscient 112 3.2.2.3. Du clivage secondaire au clivage primaire 114
3.3. Matériaux fétichiques : symboles et langage 117
3.3.1. Quel caractère distinctif pour le fétichisme ? 117
3.3.2. « Comme par un souvenir-écran » : le fétiche 122
3.3.2.1. Le choix du fétiche 122
3.3.2.2. La fonction du fétiche 124
3.3.3. Le problème de l’interprétation 126
3.3.3.1. « Je sais bien… mais quand même » : la croyance du fétichiste 126 3.3.3.2. Le « procédé scientifique d’interprétation » de Freud 128
Conclusion 133
REMERCIEMENTS
J’aimerais remercier mon directeur de maîtrise, Monsieur Olivier Clain, pour sa confiance et son soutien bienveillant, ainsi que Monsieur Jean-Pierre Marcos pour ses précieux conseils et ses encouragements.
J’exprime aussi ma gratitude envers ma mère, pour son support indéfectible, envers Gustave, que j’ai le bonheur d’avoir à mes côtés, et mes amis, dont Sylvie, Florence et David.
Je remercie enfin la Faculté de philosophie de l’Université Laval, au sein de laquelle j’ai bénéficié d’un enseignement de qualité, de même que le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et le Fonds de recherche du Québec ¾ Société et culture (FRQSC) pour leur soutien financier.
INTRODUCTION
a) Le fétichisme avant Freud
Même si certains ont dérivé à tort feitiço de fada (fée)1, le terme fétichisme tire son
origine de l’adjectif latin facticius (fabriqué), lui-même construit à partir du verbe facere (faire)2. Dans la culture romaine préchrétienne, le terme facticius demeure peu usité, mais
sert principalement à désigner ce qui est artificiel (non naturel), ou encore, ce qui est de l’ordre de la tromperie, de la fraude. Il se distingue cependant du terme artificiosus, qui connote quant à lui l’ingéniosité du procédé ou de l’invention. C’est ainsi qu’on dira que le cheval de Troie n’est pas facticius mais artificiosus. Dès qu’il va entrer dans la sphère du langage religieux, le terme va revêtir certaines acceptions qui ne le quitteront jamais. Même s’il s’agit toujours pour lui de désigner un objet matériel, il doit en même temps rendre compte du fait qu’en lui la puissance subjective de l’homme se distingue, voire s’oppose à celle du divin. Sous la loi chrétienne, dès le Code théodosien (an 438), certaines interdictions visent spécifiquement les pratiques désignées comme divination, maléfice, sorcellerie (quelquefois traduit par feitiçari). Au Moyen Âge, le mot portugais feitiço traduit « pratique magique » et « sorcellerie ». Il diffère de idolo, pour idole, puisque ce dernier réfère à un objet présentant une ressemblance iconographique à une entité, à un esprit immatériel. Mais on va voir justement que la question de la présence ou de l’absence d’un esprit dans le fétiche va posséder quelque importance.
C’est aux XVe et XVIe siècles que le terme connaît une première extension sémantique remarquable, à l’occasion des explorations et entreprises commerciales ou missionnaires européennes « sur la côte d’Afrique de l’Ouest – et plus particulièrement le long de la côte qui s’étend de l’actuel Ghana au Nigeria 3». De feitiço provient ainsi le mot
pidgin fetisso, qui apparait vers 1590, au moment d’un important accostage de vaisseaux hollandais sur la côte de Guinée4. Or, à compter de cette même époque le terme acquiert
une connotation péjorative dont il ne départira jamais. C’est en particulier le cas avec les
1 É. L
ITTRÉ, « Fétiche », dans F. Gannaz (éd.), Dictionnaire de la langue française. Édition électronique, Paris, Hachette, 1873.
2 W. P
IETZ, Le fétiche: généalogie d’un problème, A. Pivin (trad.), (1985, 1987, 1988), Paris, Kargo & L’éclat, 2005, p. 34.
3 Ibid., p. 31. 4 Ibid., p. 66.
commerçants protestants qui considéraient que les rapports des peuples africains aux échanges n’obéissaient pas au principe de rationalité, en particulier du fait de leur personnification superstitieuse des objets de l’échange. Les penseurs chrétiens quant à eux affirmaient reconnaître là un exemple de désordre spirituel et social, et l’errance d’un peuple idolâtre et sans état de droit. Bref c’est d’abord dans la rencontre coloniale autour du fetisso, que les peuples chrétiens vont forger le terme de fétiche et la notion de fétichisme. C’est ainsi qu’en 1756 apparaît sous la plume du philosophe bourguignon Charles de Brosses le néologisme fétichisme, terme qui reçoit en 1760 une définition élaborée.
[C’est] le culte peut-être non moins ancien de certains objets terrestres et matériels appellés Fétiches chez les Négres Africains, parmi lesquels ce culte subsiste, et que par cette raison j’appellerai Fétichisme. Je demande que l’on me permette de me servir habituellement de cette expression : et quoique dans sa signification propre, elle se raporte en particulier à la croyance des Négres de l’Afrique, j’avertis d’avance que je compte en faire également usage en parlant de toute autre nation quelconque, chez qui les objets du culte sont des animaux, ou des êtres inanimés que l’on divinise ; même en parlant quelquefois de certains peuples pour qui les objets de cette espèce sont moins des Dieux proprement dits, que des choses douées d’une vertu divine, des oracles, des amulettes, et des talismans préservatifs : car il est assez constant que toutes ces façons de penser n’ont au fond que la même source, et que celle-ci n’est que l’accessoire d’une Religion générale répandue fort au loin sur toute la terre, qui doit être examinée à part, comme faisant une classe particulière parmi les diverses Religions Payennes, toutes assez différentes entr’elles5.
S’inspirant de la théorie de Hume sur le polythéisme, que celui-ci identifie comme la première et la plus ancienne religion de l’humanité, De Brosses qualifie le fétichisme de religion la plus primitive. Grand nombre de philosophes des Lumières lui emboîtent le pas. De surcroît, De Brosses affirme sans détour que le fétichisme est un « culte direct rendu sans figure6 » aux animaux et aux végétaux. Autrement dit, il soutient que dans le culte
fétichiste toutes ces choses ne représentent rien d’autre qu’elles-mêmes et sont ainsi « divines de leur propre divinité7 ». On remarquera que dans la tradition philosophique
française cette manière de considérer le fétichisme comme le degré zéro de la capacité représentative se prolongera au-delà de l’œuvre de De Brosses. C’est ainsi que Comte, qui consacrera une place importante à cette notion dans son œuvre, conservera la thèse de De Brosses tout en lui joignant celle d’une connaissance altérée par la projection de la vie affective :
5 C. de B
ROSSES, Du culte des dieux fétiches ou Parallèle de l’ancienne religion de l’Égypte avec la religion actuelle de Nigritie. Édition électronique, Gallica (éd.), s. l., 1760, p. 10-11.
6 Ibid., p. 182. 7 Ibid., p. 158.
Sous le fétichisme, et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l’esprit humain est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n’en produit pas moins l’équivalent effectif d’une sorte d’hallucination permanente et commune où, par l’empire exagéré de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer profondément l’observation directe de presque tous les phénomènes naturels8.
Toutefois, même si aux yeux de Comte le fétichisme représente le premier et le plus fruste type d’objectivation, une sorte de « première science », il doit aussi constituer l’aboutissement de la science positive, car il est la source de restitution de « la racine subjective du savoir et [de] ses aspects affectifs9 ». Or c’est précisément ce pouvoir
subjectif et sa projection qui est d’emblée fondamental pour la pensée allemande.
C’est ainsi que chez Kant, le fétichisme consiste dans l’emploi par l’homme de moyens matériels visant non la conduite morale et agréable à Dieu, mais l’obtention de quelque faveur divine à son avantage personnel, gain espéré vainement puisqu’il ne se fonde ni sur les lois physiques ni sur les lois morales de la raison10. À ce premier élément de définition,
Kant en joint un deuxième : le fétichisme est aussi le culte qui écarte toute moralité, et par suite toute religion, « pour s’installer à leur place lui-même. […] Il suffit que [les observances imposées] soient données comme absolument nécessaires pour qu’on ait affaire à une croyance fétichiste ayant pour résultat l’asservissement de la foule, à laquelle elle vole sa liberté morale11. » On est alors selon lui bien près du « paganisme », d’un culte
autre, d’un culte faux. C’est ce pas que franchit Hegel en qualifiant d’erreur l’acte que commettent les peuples fétichistes en projetant sur le « premier objet venu » leur propre puissance subjective et en la traitant dès lors comme une chose extérieure, objective12. On
notera qu’on a là un paradigme de la projection qu’on va retrouver sous deux modes distincts chez Marx et Freud. Hegel, critique en ces termes la projection fétichiste de la puissance subjective 13 :
« Le deuxième élément de leur religion consiste ensuite en ceci qu’ils se représentent cette puissance qui est la leur, se l’extériorisent, s’en font des images. Donc ce qu’ils se représentent
8 A. C
OMTE, Cours de philosophie positive, (1842), Paris, Schleicher, 1907, p. 34.
9 P.-L. A
SSOUN, Le fétichisme, 3e éd., (1994), Paris, PUF, 2006, p. 31. 10 E. K
ANT, La Religion dans les limites de la simple raison. Édition électronique, A. Tremesaygues (trad.), (1794), Paris, Félix Alcan, 1913, p. 148.
11 Ibid., p. 138. 12 G. W. F. H
EGEL, Leçons sur l’histoire de la philosophie, G. Marmasse (trad.), (1831), Paris, Librairie Philosophique
Vrin, 1967, p. 76.
13 W. P
comme leur puissance n’a rien d’objectif, d’en soi consistant, différent d’eux-mêmes, mais c’est le premier objet venu quel qu’il soit, qu’ils élèvent au rang de génie, un animal, un arbre, une pierre, une image en bois. […] Assurément, l’autonomie paraît dans le fétiche s’opposer à l’arbitraire de l’individuel, mais comme cette objectivité n’est autre chose que le caprice individuel se représentant lui-même, celui-ci reste le maître de son image. En effet, s’il arrive quelque chose de fâcheux que le fétiche n’a pas écarté, si la pluie manque, s’il y a une mauvaise récolte, ils le lient et le frappent ou le détruisent et le suppriment tout en en créant un autre ; ainsi ils l’ont en leur puissance. Un tel fétiche n’a donc ni autonomie religieuse, ni autonomie artistique ; c’est uniquement une créature qui exprime la volonté du créateur et qui demeure toujours entre ses mains14.
Aux dires de Hegel, les peuples fétichistes, par leur culte direct d’objets matériels, empêcheraient toute distance nécessaire à quelque véritable représentation. Sans possibilité de transcender la particularité du monde sensible immédiat, les fétichistes n’ont à ses yeux aucune capacité de se représenter quelque principe supérieur ; ils n’auraient ainsi aucun accès à l’Esprit puisque leur peuple est « renfermé encore tout à fait dans l’esprit naturel15. »
La thèse de Marx sur le « fétichisme de la marchandise » est bien connue, mais souvent déformée. Dès l’œuvre de jeunesse, on trouve une allusion intéressante au fétichisme. S’inspirant largement de la critique hégélienne, le jeune Marx polémique par exemple contre le rédacteur d’un éditorial de la Gazette de Cologne qui faisait l’éloge de la religion et affirmait que même aussi primitive que la religion fétichiste elle était indispensable à toute société parce qu’elle élevait l’homme au-dessus de ses désirs. Marx remarquait alors de façon cinglante : « Le fétichisme est si éloigné d’élever l’homme au-dessus du désir qu’il est, au contraire, “la religion du désir des sens”. L’imagination née du désir donne au fétichiste l’illusion qu’un “objet inanimé” va abandonner son caractère naturel pour approuver ses convoitises16. » Pour le jeune Marx, le fétichisme va donc de pair avec la
conscience du désir sensuel (sinnlich begehrendes Bewußtseins), la réification de la projection désirante et la naturalisation de son contenu au point que ce dernier rivalise désormais avec le caractère réellement inanimé de l’objet fétiche. Le Marx de la maturité explique à son tour que la forme fantastique que revêt le rapport des produits du travail dans l’échange marchand évoque « les zones nébuleuses du monde religieux17 ». Plus
14 G. W. F. H
EGEL, Leçons sur la philosophie de l’histoire, J. Gibelin (trad.), 3e éd., (1830), Paris, Vrin, 1979, p. 76-77. 15 Ibid., p. 79-80.
16 K. M
ARX, « L’éditorial du n°179 de la “Gazette de Cologne” », G. Badia, P. Bange et E. Bottigelli (trad.), dans Sur la
religion, (1842), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 21.
17 K. M
précisément, ce que Marx nomme alors « le fétichisme de la marchandise » désigne le fait que « le rapport social déterminé des hommes eux-mêmes18 » prend la forme d’un rapport
de valeur entre les produits du travail, ou autrement dit, d’une relation entre propriétés naturelles. Mais à quoi renvoie ici le qualificatif « déterminé » du rapport social ? Il concerne la condition ou mieux « la cause » de la construction fétichiste. Cette dernière n’est effective que dans le monde où on ne produit que pour échanger et où on n’échange que ce qu’on produit. Deux processus sont concernés dans la fétichisation. Tout d’abord, l’échange marchand des produits des travaux les plus divers réduit ces travaux à ce qui en eux est leur fonds réel, identique en tous, de « dépense de l’organisme ». La fétichisation marchande va faire apparaître ce fonds réel de tous les travaux humains, comme autre chose que ce qu’il est, à savoir justement comme l’objectivité de la valeur marchande. Ensuite, l’échange marchand qui ne concerne que des produits du travail fait que la quantité de travail fournie mesure leur valeur. Or la fétichisation fait cette fois que cette mesure, qui s’effectue de façon immanente et inapparente dans l’échange, prend la forme manifeste d’une grandeur de valeur indépendante et propre à chaque marchandise. Par conséquent la fétichisation fait apparaître des relations sociales et réelles entre les activités humaines comme autre chose que ce qu’elles sont, comme « des caractères objectifs des produits du travail eux-mêmes, comme des qualités sociales que ces choses possèderaient par nature19 ».
Bref, pour Marx, le fétichisme est le moyen de faire apparaître la projection de la réalité sociale comme une réalité naturelle au point que, dans son prix qui la rend échangeable, la qualité « sociale » apparaisse appartenir à la chose même.
La critique de la projection va gagner en généralité avec Nietzsche, puisque cette fois est qualifiée de « fétichiste » l’illusion de la « raison » en philosophie, autrement dit sa projection sous forme de volontés et de volontés comme causes : « prendre conscience des conditions premières d’une métaphysique du langage ou plus clairement de la raison, c’est pénétrer dans une mentalité grossièrement fétichiste. Elle ne voit partout qu’actions et êtres agissants, elle croit à la volonté comme cause, elle croit au “moi”, au “moi” en tant
18 Id. 19 Ibid., p. 82.
qu’Être20. » Ce fétichisme a aussi trait à la posture de l’homme vis-à-vis de l’horizon de
connaissance qui lui est accessible : « il reste toujours d’inoffensifs observateurs de soi pour croire qu’il y a des “certitudes immédiates” […] comme si, en quelque sorte, il était donné au connaître de saisir ici son objet pur et nu, comme “chose en soi”21. » Pour
Nietzsche, le mot et le concept nous font croire en la vérité des choses qu’ils désignent22. Le
langage recèle en quelque sorte une « mythologie philosophique » qui insuffle en nous la croyance en la permanence et la fixité des choses. Par exemple, Schopenhauer, nous dit Nietzche, « s’est promené presque toujours parmi les symboles des choses plutôt que parmi les choses elles-mêmes23. » On voit par conséquent qu’en philosophie, la notion de
fétichisme a pu revêtir une signification extrêmement large, assez éloignée de sa signification originelle. Or le transfert du terme au domaine psychopathologique a d’abord supposé une réduction préalable de son aire sémantique, laquelle est elle-même passée par la restriction de son usage en ethnologie.
Dès 1888, le philologue et orientaliste allemand Max Müller récusa l’usage que faisait Debrosses du terme fétichisme pour décrire la plus ancienne des activités religieuses. Il mit l’animisme à sa place24. Puis en 1907, dans le domaine de l’ethnologie, une nouvelle
critique, plus sévère, va prendre forme avec Mauss qui dénonça une « erreur complète », « un immense malentendu entre deux civilisations, l’africaine et l’européenne » qui « n’a d’autre fondement qu’une aveugle obéissance à l’usage colonial, aux langues franques parlées par les Européens à la côte occidentale25. » Ainsi, pour Mauss, « on n’a plus le droit
de parler de fétichisme » pour décrire tel culte ou tel peuple. « Il faut éliminer la notion de fétiche et de fétichisme de la théorie sociologique de ces religions26 », car elle ne fait que
regrouper sous une même étiquette les croyances des « indigènes ». « C’est ainsi que Mauss suggère de “retraduire” en quelque sorte le concept supposé univoque de fétichisme dans
20 F. NIETZSCHE, Crépuscule des idoles ou Comment philosopher à coups de marteau, J.-C. Hémery (trad.), (1889), Paris,
Gallimard, 1974, p. 28.
21 F. NIETZSCHE, Par-delà bien et mal, P. Wotling (trad.), (1886), Paris, Flammarion, 2000, p. 62. 22 F. N
IETZSCHE, Humain, trop humain: un livre pour esprits libres. Volume II : Fragments posthumes (1878-1879), R. Rovini (trad.) 1re éd., Paris, Gallimard, 1968, p. 163.
23 Ibid., p. 216. 24 F. M. M
ÜLLER, Natural Religion, (1888), London, Longmans Green and co., 1907, p. 160. 25 M. M
AUSS, Œuvres, Paris, Éditions de Minuit, 1968, vol. 2, p. 245. Voir, dans ce volume, la note 8 à l’Essai sur « l’art et le mythe » (1907) et le résumé de l’un de ces cours professés à l’École des hautes études (1907). Résumé extrait de l’Annuaire de l’École.
les codes culturels diversifiés où il renvoie à des dispositifs institutionnels spécifiques27. »
Depuis lors, cette déclaration a reçu l’assentiment de la majorité des ethnologues. Peu de gens parlent encore de fétichisme pour désigner un type de religion même si la notion de « fétiche », paradoxalement, demeure encore utilisée dans ce domaine28. De même, au tout
début du XXe siècle, presque en même temps que le terme a cessé pour les spécialistes de désigner un type de religion, il a trouvé un usage massif en psychopathologie. En fait dès la fin des années 1880, prenant appui sur les observations de Charcot et Magnan, dont il se démarquait pourtant à de nombreux égards dans sa compréhension du phénomène en cause, Binet parlait déjà du « fétichisme amoureux ». Il publia quatre petits articles29 sur cette
perversion singulière, qu’il définissait comme l’attrait sexuel ressenti par une personne à l’abord d’objets normalement impropres aux fins de la reproduction, soit un objet inanimé, un fragment de corps ou une qualité psychique, lequel attrait résulte d’une association fortuite, advenue lors de l’enfance, entre un objet quelconque et une émotion sexuelle marquante et précoce. Binet effectue un rapprochement entre ce phénomène et la querelle iconoclaste sous l’Empire byzantin :
La grande querelle des images, qui a été agitée dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, qui a passé à l’état aigu à l’époque de la réforme religieuse, et qui a produit non seulement des discussions et des écrits, mais des guerres et des massacres, prouve assez la généralité et la force de notre tendance à confondre la divinité avec le signe matériel et palpable qui la représente. Le fétichisme ne tient pas une moindre place dans l’amour : les faits réunis dans cette étude vont le montrer30.
Ainsi, dès la première page de son étude, Binet nous entretient de l’importance que revêt dans certaines sphères de la vie de l’homme cette confusion entre le représentant et le représenté, entre l’image de la divinité et la divinité elle-même, entre le « point de mire » du désir et la personne désirée. Fraction du corps, objet inerte, voire qualité psychique, l’« objet de prédilection », comme Binet s’applique à le démontrer, trouve son origine dans un processus d’association fortuit où l’imagination, l’abstraction et la symbolisation occupent une place importante. « La nécessité de fixer par un mot qui serve de signe ces petites nuances fuyantes du sentiment nous fait adopter le terme d’abstraction31. » Or Freud
27 P.-L. A
SSOUN, Le fétichisme, op. cit., p. 101-102. 28 J. P
OUILLON, « Fétiches sans fétichisme », Nouvelle Revue de psychanalyse. Objets du fétichisme, no 2, 1970, p. 136.
29 A. B
INET, Le fétichisme dans l’amour, (1887), Paris, Payot & Rivages, 2001. 30 Ibid., p. 29-30.
manifesta très tôt un intérêt particulier pour les observations et hypothèses de Binet, s’en inspirant explicitement dans ses écrits. En 1905, mettant également Krafft-Ebing à contribution, il introduit définitivement la notion de fétichisme dans le vocabulaire de la psychopathologie, et ce, dès la première édition des les Trois essais sur la théorie de la sexualité. Freud offre alors les premiers éléments de définition de ce qu’il qualifiera toujours comme une « déviation sexuelle ». Il a alors 49 ans et publie les résultats de ses différentes recherches depuis déjà une vingtaine d’années. Son intérêt pour le fétichisme ne le quittera jamais totalement ; il le dira quelques années plus tard, « aucune variation sexuelle à la limite de la pathologie ne présente autant d’intérêt que celle-ci, en vertu des phénomènes étranges qu’elle produit32. »
Revenons brièvement sur les caractères communs aux notions de fétiche et aux théories du fétichisme qu’on vient d’évoquer. On notera d’abord que le concept permet à chacun de ceux qui en usent de tracer une ligne de démarcation entre un groupe donné et ce qui lui est autre, en même temps qu’il s’accompagne d’une dévalorisation de cette altérité. Le fétichisme désigne ainsi, selon le contexte dans lequel l’auteur décide de l’inscrire, une religion païenne, une illusion ou apparence nécessaire attachée à la valeur marchande des choses, une crédulité vis-à-vis des potentialités trompeuses du langage, un mode quasi hallucinatoire d’appréhension du monde, une perversion. La théorie du fétichisme de Freud s’appuiera de fait sur cette préhistoire de la notion. Dans le premier chapitre des Trois essais sur la théorie de la sexualité, intitulé Les aberrations sexuelles, il consacre un peu plus de deux pages à discuter des « Substituts impropres de l’objet sexuel ; fétichisme ». Il suit alors très précisément la définition de Binet : « le substitut de l’objet sexuel est généralement une partie du corps peu appropriée à un but sexuel (les cheveux, les pieds) ou un objet inanimé qui touche de près l’objet aimé et, de préférence, son sexe (des parties de ses vêtements, son linge). Ces substituts peuvent, en vérité, être comparés au fétiche dans lequel le sauvage incarne son dieu33. » Quoique selon lui une surestimation de l’objet sexuel
soit attestée dans la sexualité normale34 par de multiples signes (aveuglement et crédulité
32 S. F
REUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, B. Reverchon-Jouve (trad.), (1905), Paris, Gallimard, 1962, p. 39. 33 Ibid., p. 38-39.
34 On peut légitimement interroger les critères ou principes qui sous-tendent la conception freudienne du normal, de
l’anomalie et du pathologique. Quoique ne prenant pas pour point focal cette question importante, mon mémoire offrira plusieurs éléments de réponse à cette interrogation, nommément à la section « Théorie de la sexualité ». Néanmoins, la
vis-à-vis de l’objet, appréciation démesurée des caractéristiques physiques et psychiques de l’aimé, soumission exagérée aux influences de ce dernier35), ce qui fait le caractère
pathologique du fétichisme est l’exclusivité qu’obtient le fétiche vis-à-vis des but et objet sexuels normaux. Il « se substitue » au but normal, il se « détache » de la personne et devient « à lui seul » l’objet sexuel du fétichiste. En 1909, Freud spécifiera que « pratiquement n’importe quoi peut devenir un fétiche36 ». Et, dans une lettre à Jung du 21
novembre 1909, il exprimera pour la première fois l’hypothèse selon laquelle le fétiche est le substitut du « pénis de la femme » auquel le garçon a cru durant l’époque infantile37,
hypothèse concurrente à celle, plus ancienne, du refoulement partiel d’une pulsion originaire.
On doit dire ainsi que ce comportement qu’il classe au rang des perversions a fait l’objet, dans son œuvre, de nombreux réexamens et l’on est en mesure d’affirmer que c’est de lui que nous provient jusqu’à ce jour, la théorie du fétichisme la plus élaborée. En proposant une reconstruction généalogique du fétichisme, Freud réussit, peut-être le premier, à débarrasser le phénomène de son effet fétichisant pour l’observateur, de son aura de mystère38. Plaçant le fétichisme parmi d’autres variations sexuelles, il contribue à
désactiver les réflexes qui nous poussent à en faire un problème sortant de l’ordinaire, hors de toute catégorie préexistante.
Qu’apporte à la compréhension du monde l’explication que Freud nous offre du fétichisme ? D’abord, son traitement de la question permet d’approcher sous un angle particulier plusieurs thèmes dont l’intérêt est assez communément reconnu : le statut de la croyance, le rapport d’un individu à la réalité qui l’entoure, l’attitude de déni vis-à-vis de perspective que j’adopte dans le cadre de ce mémoire ne consiste pas principalement en l’élaboration d’une critique, d’une réformation ou d’une réactualisation contemporaine des conceptions et théories freudiennes, mais en une analyse et une reconstruction systématiques de la théorie du fétichisme de Freud.
35 S. F
REUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit., p. 35.
36 S. FREUD, « Conférence : De la genèse du fétichisme » (Minutes no 70, 24 février 1909), Patrick Di Mascio (trad.),
Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, n° 2, Paris, PUF, p. 421-439.
37 S. F
REUD et C. G. JUNG, « Lettre de Freud à Jung » (21 novembre 1909) dans Correspondance : 1906-1914, Tome 1 :
1906-1909, Paris, Gallimard, p. 348. Voir aussi : S. FREUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit., p. 172, note 21: « Le pied remplace le pénis, dont l’absence chez la femme est difficilement acceptée par l’enfant. » De nouveau, dans une conférence donnée le 1er décembre 1909 et intitulée « Un fantasme de Léonard de Vinci », il présente brièvement cette hypothèse aux membres de la Société psychanalytique de Vienne. Il en fait tout autant en 1910, dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité.
38 P.-L. A
situations insoutenables ou dérangeantes et, finalement, les propriétés de l’âme ou de la conscience (partition, permanence, dissonance cognitive, intégrité du moi, etc.).
De surcroît, pour qui s’intéresse déjà à Freud, il est instructif de connaître la place qu’occupe ce problème dans l’ensemble de sa théorie. Hormis les quelques occurrences des trois termes – « fétichisme », « fétiche » et « fétichiste » – qu’on retrouve ponctuellement dans son œuvre – incluant correspondance et conférences –, Freud ne mobilise que quelques textes pour en traiter à titre de sujet principal39. Je l’ai souligné, malgré un
traitement relativement parcimonieux de la question, le problème du fétichisme semble détenir un statut particulier à ses yeux. Dans le post-scriptum à son autoprésentation (Selbstdarstellung), qu’il rédige en 1935, soit quatre ans avant sa mort, il établit une sorte de panorama de l’évolution de ses recherches :
Dans cette dernière décennie, il est vrai, je me suis encore lancé dans maint pan important de travail analytique, tel que la révision du problème de l’angoisse dans Inhibition, symptôme et
angoisse en 1926, ou bien j’ai réussi en 1927 à élucider pleinement le « fétichisme » sexuel40.
Or, comme le fait remarquer Paul-Laurent Assoun, l’expression d’un tel satisfecit à propos de son propre travail apparaît rarement sous sa plume41. D’où le caractère intriguant que
l’on peut reconnaître à cette remarque.
Finalement, ce que d’aucuns désigneraient comme une « part d’ombre » de l’humain constitue un aspect de la réalité que Freud s’engage, à travers l’invention de la psychanalyse, à ne pas méconnaître. En 1913, il préface L’ordure dans les mœurs, les usages, les croyances et le droit coutumier des peuples, de John Gregory Bourke42 : « le
travail psychanalytique me permit de comprendre à quel point les hommes de la culture sont aujourd’hui confrontés au problème de la corporéité. À l’évidence ils sont gênés par tout ce qui leur rappelle trop nettement la nature animale de l’être humain. Ils veulent faire cela même que font les “anges plus accomplis” qui, dans la dernière scène de Faust, se
39 Soit deux conférences (« De la genèse du fétichisme » en 1909 et « Un cas de fétichisme du pied » en 1914) et le court
article « Le fétichisme » en 1927.
40 S. F
REUD, « Post-scriptum de 1935 », F. Cambon (trad.), dans J.-B. Pontalis (éd.), Selbstdarstellung; Sigmund Freud présenté par lui-même, Paris, Gallimard, 2003, p. 255. Plus précisément : « je réussis en 1927 l’explication complète [die glatte Aufklärung]... ».
41 P.-L. A
SSOUN, « Fétichisme », dans Dictionnaire thématique, historique et critique des œuvres psychanalytiques, 1re
éd., Paris, PUF, 2009, p. 563.
42 J. G. B
plaignent43. » Pourtant, là aussi, il y a matière à connaissance. La réticence (reticentia, taire)
est une figure de rhétorique par laquelle l’orateur fait entendre une chose sans la dire.
b) Question centrale et objectifs généraux
Sommes-nous justifiés de considérer la théorie du fétichisme comme suffisamment cohérente et unifiée pour qu’en soit inféré un concept univoque ? C’est la question que je me propose de prendre comme fil conducteur. Même avant la rédaction du post-scriptum à son autoprésentation, Freud nourrit une certaine conviction à propos de sa compréhension du fétichisme. En 1927, il écrit : « les renseignements fournis par l’analyse sur le sens et la visée du fétiche étaient les mêmes dans tous les cas. Ils se déduisaient si spontanément et m’apparurent si contraignants que je suis prêt à m’attendre à ce que tous les cas de fétichisme aient une même solution générale44. » Il faut peut-être en douter.
À cet égard, quelques commentateurs témoignent d’un certain doute vis-à-vis de la possibilité de traiter cette théorie comme un tout unifié et cohérent : selon Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, l’interprétation de la notion de déni – qui s’inscrit, en 1927, dans une tentative d’explication définitive du concept de fétichisme – reste encore ambiguë45 ;
pour Roger Dorey, selon qui « on connaît bien la signification donnée par Freud à l’objet fétiche » une nuance est de mise, car « Freud ne manque pas de souligner, et cela très précocement, le rôle joué par certaines pulsions partielles, non seulement les pulsions épistémophiliques et scoptophiliques, mais aussi bien la pulsion coprophilique 46». Pour
Octave Mannoni, « cet article de 1927 est loin de nous apporter une élucidation de la perversion fétichiste47 ». À cela s’ajoute finalement une interrogation quant au processus de
43 S. FREUD, « Préface à “L’ordure dans les mœurs, les usages, les croyances et le droit coutumier des peuples” de John
Gregory Bourke » (1913), J. Altounian, A. Bourguignon et P. Cotet (trad.), dans Œuvres complètes ; Psychanalyse, 1re
éd., Paris, PUF, 2005, vol. 12, p. 47. « Il nous reste un résidu terrestre / pénible à porter, / et fût-il même d’asbeste / il n’est pas propre. » ; « Uns bleibt ein Erdenrest / zu tragen peinlich, / und wär’ er von Asbest, / er ist nicht reinlich. » Faust, v. 11954-11957.
44 S. F
REUD, « Le fétichisme », J. Laplanche et D. Berger (trad.), dans La vie sexuelle, 7e éd., (1927), Paris, PUF, 1969, p. 133.
45 J.-B. P
ONTALIS et J. LAPLANCHE, « Déni », dans D. Lagache (éd.), Vocabulaire de la Psychanalyse, Paris, PUF, 1967.
46 R. D
OREY, « Contributions psychanalytiques à l’étude du fétichisme », Nouvelle Revue de psychanalyse. Objets du
fétichisme, op. cit., p. 117.
47 O. M
construction théorique propre à Freud : suivant Roger Perron, l’une des tendances de Freud consisterait, dans l’élaboration de ses théories et de l’appareil psychanalytique entier, à « ajouter sans rien supprimer ». « [D]es reformulations théoriques s’ajoutent, et en quelque sorte se superposent, aux conceptions précédentes […] sans les annuler. Ceci est typique de la pensée de Freud48. »
Curieusement, hormis les commentateurs qui viennent d’être cités, rares sont ceux qui se prononcent au sujet de l’état du concept de fétichisme tel qu’élaboré par Freud. Seul peut-être Paul-Laurent Assoun développe une thèse positive à ce sujet. Dans son petit ouvrage Le fétichisme (de la collection « Que sais-je ? des Presses universitaires de France) il aborde en une centaine de pages les concepts de fétichisme avant, avec et après Freud. Il compte, entre autres, y « déterminer le contenu, la signification et la portée du concept psychanalytique de “fétichisme”49 » et reconnaître « l’univocité et […] la généralité du
fétichisme comme phénomène psychique et psychopathologique sui generis50. » J’emprunte
une perspective différente de la sienne en ce que je reconnais plusieurs concepts psychanalytiques de fétichisme tout à fait distincts entre eux et en ce que je mets en doute le caractère d’univocité prêté au concept de fétichisme de Freud.
Pour soutenir une telle hypothèse, dans un premier temps, j’offrirai un panorama général de l’ontogenèse humaine telle que conçue par Freud. N’abordant pas dès cette première étape la question du fétichisme comme telle, j’y expose plutôt les observations et hypothèses qui sous-tendent la théorie de la sexualité et la théorie du jugement, parties intégrantes de la psychanalyse. Ce premier chapitre constitue donc un travail de définition et d’éclaircissement offrant une introduction aux notions psychanalytiques mobilisées dans l’explication du fétichisme. Dans la dernière section de ce chapitre, « Ontogenèse et phylogenèse (les fantasmes originaires) », je montrerai l’existence d’une tension interne importante dans l’œuvre de Freud, qui consiste à réduire l’ontogenèse à la phylogenèse : la première ne serait qu’une récapitulation de la deuxième. De surcroît, un tel rapport d’homologie n’engloberait pas que les phénomènes de l’ordre de la biologie, mais aussi ceux de l’ordre culturel au sens large. Freud fait par conséquent un usage impropre de la
48 R. P
ERRON, Histoire de la psychanalyse, 3e éd., (1988), Paris, PUF, 1997, p. 64. 49 P.-L. A
SSOUN, Le fétichisme, op. cit., p. 3.
notion de phylogenèse. Or, une telle confusion théorique transparaît dans le traitement du concept de fétichisme. Par exemple, la formation du complexe d’Œdipe ne s’expliquerait pas seulement par certains événements singuliers, par l’expérience personnelle de l’individu. Cette phase de développement ontogénétique serait la répétition d’un événement traumatique vécu par les premiers hommes en des temps archaïques. On voit déjà ici de quelle manière la cohérence de l’étiologie du fétichisme est fragilisée par une telle hypothèse sous-jacente.
Dans un deuxième temps, après avoir brièvement exposé le contexte théorique dans lequel la question du fétichisme est étudiée par Freud - contexte qui lui-même laisse entrevoir plusieurs difficultés du fait de sa volonté de déduire à partir d’un nombre infime de cas une solution générale à l’énigme -, je procèderai à une analyse systématique des deux étiologies distinctes qui sont offertes de ce phénomène. La première explication abordée est en fait la deuxième apparue du point de vue chronologique, et se centre sur le rôle crucial joué par le complexe d’Œdipe et le complexe de castration. Les facteurs étiologiques postulés, jugés efficaces seulement lorsque conjugués l’un à l’autre, sont la menace de castration et la perception de l’absence du pénis maternel. J’explique aussi selon quelles circonstances générales et dans quels récits individuels s’inscrit tout le processus de formation des symptômes fétichistes. Quoique les récits de cas cliniques concordent suffisamment pour que puisse être inférée une fonction similaire du fétiche dans chaque situation observée, ce qui pose le plus problème est le statut de la menace de castration supposée comme fréquente par Freud : quelquefois, cette menace précise est proférée directement par une personne de l’entourage ; d’autres fois, l’interdit de la masturbation infantile tient lieu, symboliquement, de cette menace. Mais d’autres fois encore, la menace postulée est déjà inscrite dans la mémoire de l’individu en tant que bagage phylogénétique. La deuxième explication, proposée plus tôt dans l’œuvre de Freud, mais abandonnée au tournant de 1914-1915, a trait au refoulement partiel des pulsions coprophiles et scoptophiles. Or, la même confusion entre ontogenèse et phylogenèse ressurgit, mais au sujet de l’origine de certaines pulsions originaires insoupçonnées, les pulsions coprophiles, reliquat d’un temps archaïque où les êtres humains, n’ayant pas encore acquis la bipédie, ne connaissent aucun refoulement organique. On comprend bien alors comment cette perspective onto-phylogénétique traverse la problématique du fétichisme. De surcroît, Freud inclut toutes
sortes de phénomènes hétérogènes dans la catégorie du fétichisme, phénomènes dont certains sont d’ordre culturel et religieux. Pour Freud, qui entend faire de la psychanalyse une science pouvant prétendre à expliquer la psychologie individuelle, mais aussi la psychologie des masses, une telle extension du concept paraît normale. Mais le rapprochement entre ces deux différents ordres de réalités dans la théorie du fétiche contribue également à fragiliser ses assises théoriques. C’est sans compter que la transition opérée progressivement entre les deux étiologies contribue à déplacer les coordonnées du phénomène étudié.
Finalement, dans un troisième temps, j’effectue une analyse des différents processus psychiques de défense qui entrent en jeu dans l’étiologie du fétichisme, ainsi que leurs conséquences au niveau de la structure de l’appareil psychique et de l’une de ses instances, le moi. Une telle mise en relief des processus de défense permet de mieux saisir le raisonnement appliqué par Freud dans l’élaboration de sa nosographie et, par le fait même, de mieux comprendre quel type de concept distinct on peut envisager obtenir. Si Freud croit pour un temps à l’existence d’une corrélation très étroite entre l’opération de déni, le clivage du moi qui en résulte et le fétichisme, l’espoir de caractériser le fétichisme par quelque trait distinctif général disparaît rapidement. Ceci est caractéristique de sa conception de la nosographie : Freud procède par touches successives, chaque pathologie psychique se distingue d’une autre sous des rapports particuliers, et consistent ainsi en des catégories non hermétiques, dont les symptômes et les mécanismes constituants sont quelquefois communs à plusieurs. L’agencement de ces éléments, de même que leur importance quantitative respective présumée (mais non mesurable), détermine la formation d’une affection plutôt que l’autre. Cette part théorique de l’explication du fétichisme est celle qui peut le mieux nous convaincre de la consistance conceptuelle de sa théorie du fétichisme. C’est d’ailleurs cette part de l’explication qui tient le mieux compte de la singularité de l’expérience et de la variété des événements et circonstances pouvant influer dans la formation d’une pathologie psychique donnée. La dernière section de ce chapitre porte quant à elle sur l’objet fétiche proprement dit et ses matériaux constituants. Le fétiche comporte une dimension symbolique et langagière. Agissant comme représentation substitutive du pénis maternel manquant, il se fixe selon certaines voies associatives aux souvenirs d’événements de la vie du sujet. Néanmoins, la dimension symbolique du fétiche
postulée par Freud laisse encore une fois paraître l’influence tout à fait considérable de l’hypothèse ontogenèse-phylogénétique dans toute son œuvre.
Un tel découpage de la théorie du fétichisme permettra de jauger le nombre et l’importance de chaque difficulté qu’elle recèle et, par suite, de montrer que de celle-ci n’est pas en mesure de traiter du fétichisme comme d’un phénomène sui generis. On remarque néanmoins que, débarrassée de toute la trame explicative prenant pour assise l’hypothèse onto-phylogénétique, la théorie ne s’effondre pas. Elle gagne en cohérence, et devient plus plausible.
c) Choix méthodologiques et limites théoriques
Ainsi, les objectifs généraux que je me propose de poursuivre s’inscrivent tous dans le cadre strict de la question centrale que j’ai préalablement exposée. En répondant à cette question, je cherche à parvenir à la meilleure compréhension possible de la vaste tentative d’explication du fétichisme de Freud, non pas à cerner la meilleure théorie du fétichisme proposée à ce jour en psychanalyse. Afin de réaliser cette analyse critique, je procèderai à une reconstruction conceptuelle systématique de la théorie freudienne en cherchant aussi bien à mettre en relief la force des intuitions qui la gouvernent que les lacunes et les imprécisions, les incongruités et les contradictions. Enfin, je situerai chronologiquement certains apports et revirements théoriques clés dans la théorisation.
Le type de discours que j’adopte dans le présent mémoire est philosophique et épistémologique. Ma démarche a une portée épistémologique, non en ce que j’interroge la « scientificité » de la psychanalyse – ce qui nécessiterait par ailleurs de justifier le choix d’une conception particulière de la science servant d’étalon de mesure adapté au cas étudié – mais en ce que je m’attarde à la construction logique du concept de fétichisme de Freud. On peut aussi la qualifier comme appartenant à une approche intégrée entre histoire et philosophie, car mon travail en est un de contextualisation des découvertes et constructions élaborées autour de l’objet théorique du « fétichisme », et d’analyse de la cohérence des explications défendues. Mon approche ne peut être qualifiée de scientifique puisque mon dessein n’est pas ici de vérifier les informations cliniques et les hypothèses de Freud à
l’aune de nos connaissances empiriques actuelles. Autrement dit, la véracité des prémisses sous-tendant les thèses de Freud ne sont pas ici soumises à une vérification, laquelle requerrait des connaissances d’un autre ordre que philosophique.
Il y a aussi un écueil que je me suis efforcée d’éviter. On l’aura entrevu, une panoplie d’auteurs saisissent l’occasion d’inclure la notion de fétichisme dans leur œuvre pour décrire un phénomène ou un autre, qui à chaque fois semble porter en lui, du point de vue de l’observateur, un caractère évanescent, mystérieux. Freud ne fait pas exception à cette règle, lui qui nourrit un vif intérêt pour la mythologie et la poésie. Le fétichisme recèle quelque chose de ce même pouvoir attractif. Il faut parvenir à prendre la mesure de cet effet sur le père de la psychanalyse.
1. RUDIMENTS DE L’ONTOGENÈSE HUMAINE CHEZ FREUD
C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. – Pardon du jeu de mots. JE est un autre.51
Arthur Rimbaud 1.1. THÉORIE DE LA SEXUALITÉ
1.1.1. Conception freudienne de la sexualité
En 1938, dans son Abrégé de la psychanalyse, Freud présente ce qui s’apparente à une nouvelle défense de la psychanalyse, défense dont le renouvellement s’avère à ses yeux nécessaire, puisque les faits mêmes qu’il s’applique à mettre en relief inspirent un certain trouble à ses contemporains. « On s’imagine le scandale et les oppositions suscitées par la psychanalyse lorsque, s’appuyant en partie sur ces trois faits jusqu’alors sous-estimés, elle vint contredire toutes les idées populaires sur la sexualité52. » Ces trois faits sont l’existence
de l’attirance homosexuelle, la pratique d’une sexualité décentrée de l’usage normal des zones génitales (chez les pervers) et la manifestation très précoce chez les enfants d’un intérêt pour leurs propres organes génitaux. L’investigation par la psychanalyse de ces « étranges » faits donna lieu à trois principaux résultats, que Freud énumère ainsi :
a) La vie sexuelle ne commence pas à la puberté, mais se manifeste clairement très tôt après la
naissance.
b) Il convient de bien différencier les concepts de sexuel et de génital. Le mot sexuel a un sens
bien plus étendu et embrasse nombre d’activités sans rapports avec les organes génitaux. c) La vie sexuelle comprend la fonction qui permet d’obtenir du plaisir à partir de diverses zones du corps ; cette fonction doit ultérieurement être mise au service de la reproduction. Toutefois les deux fonctions ne coïncident pas toujours totalement53.
Vis-à-vis de la mise au jour de ces conclusions générales, ce qui peut surprendre le plus le lecteur est sans doute l’extension opérée par Freud de la notion de sexualité. Cette extension a d’ailleurs été et demeure l’objet de nombreuses et vives critiques. On accuse ainsi la psychanalyse de sombrer dans une explication « pansexualiste » des phénomènes
51 « Dans la formule d’Arthur Rimbaud : “JE est un autre”, je est en position de troisième personne du singulier et ce JE
est écrit en majuscules. Cette étincelante formule apparaît sous la plume du poète, en deux occurrences au moins, dans des lettres dites lettres du Voyant. La première est adressée à Georges Izambard, professeur aux idées libérales, qui deviendra l’ami du jeune poète. Datée du 13 mai 1871, elle est écrite de Charleville. La seconde, en date du 15 mai 1871, est envoyée à Paul Demeny. Rimbaud (1854-1891) a 17 ans. Sigmund Freud en a 15. » J. CLERGET, Je est un autre. Poésie et psychanalyse [Version électronique], s. l., L’Amourier, 2007.
52 S. F
REUD, Abrégé de psychanalyse, A. Berman (trad.), 8e éd., (1940), France, PUF, 1975, p. 13.
humains. « Tout » s’expliquerait par la sexualité. Or, ce que suppose plutôt Freud, comme l’explique Jean Laplanche, c’est que « dans l’exploration de l’inconscient qui est le domaine spécifique de la psychanalyse, il n’est pas de cheminement qui ne coupe et recoupe sans cesse des représentations sexuelles54. » Freud postule la « nature traumatique »
de la sexualité humaine, de cette sexualité qui ne peut évoluer qu’en contrepartie de la civilisation qui n’a d’autre possibilité, semble-t-il, que de « s’édifier sur la contrainte et le renoncement aux instincts55 ».
Précisons que selon la conception de Freud, la sexualité se définit fondamentalement par son intrication au somatique, à la corporéité, à l’affect et à l’animalité. C’est en cela que la sexualité humaine, du point de vue de Freud, est située dans un rapport de totale contradiction avec les principes de la civilisation ou de la vie en société en général. C’est d’ailleurs l’une des divergences qui existent entre les points de vue respectifs de Freud et de Lacan, divergence qui s’étend non à la seule question du fétichisme, mais littéralement à toute la théorie psychanalytique. Pour Lacan et Granoff, l’affect « ne dit rien » ; et il n’est pas au centre du « problème » du fétichisme56. En fait, de manière générale, « Lacan
s’écarte le plus possible de la conception biologique de la sexualité57. » C’est en cela, entre
autres, qu’il se situe en opposition à Freud, pour qui l’affect en général, et souvent l’angoisse de castration en particulier, constitue le noyau dur de la causalité psychique. C’est l’angoisse qui est première par rapport au déclenchement des processus défensifs ; c’est l’angoisse qui fait le refoulement58.
Or, cet antagonisme entre la sexualité et la civilisation ne manque pas de produire, outre les nombreux bienfaits qu’on impute à juste titre à la civilisation et à l’éducation, des effets néfastes sur la psyché de nombreux individus. Il n’y a pas que le sexuel, mais il y a ce conflit permanent entre les pulsions sexuelles des êtres humains et les normes, les contraintes, les tabous et les lois que la civilisation leur oppose. Ce conflit a également son pendant à l’intérieur même de la psyché de l’homme :
54 J. L
APLANCHE, « Introduction », dans S. FREUD, La vie sexuelle, op. cit., p. 1. 55 S. F
REUD, L’avenir d’une illusion, M. Bonaparte (trad.), 3e éd., (1927), Paris, PUF, 1973, p. 10.
56 J. L
ACAN et W. GRANOFF, « Fetishism: The Symbolic, the Imaginary and the Real », Perversions : Psychodynamics and
Therapy, New-York Random-House Inc., 1956, p. 267.
57 E. R
OUDINESCO et M. PLON, « Phallus », dans Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 2011. 58 S. F
REUD, « Angoisse et vie pulsionnelle » (1933), R.-M. Zeitlin (trad.), dans Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 118.
La psychanalyse, explique Freud, n’a jamais oublié qu’il y a aussi des forces pulsionnelles non sexuelles, elle s’est édifiée sur une disjonction tranchée entre pulsions sexuelles et pulsions du moi. […] À ceci près que son destin [celui de la psychanalyse] a été de s’occuper au premier chef des pulsions sexuelles, parce que ce sont celles-ci qui, par le biais des névroses de transfert, sont devenues le plus commodément accessibles à l’aperception, et parce qu’il lui a incombé d’étudier ce que d’autres avaient négligé59.
Pour connaître un phénomène qui n’est pas directement observable, il est pertinent d’étudier ses effets par l’entremise de ce qui se prête à l’aperception humaine. Or, pour Freud qui étudie les processus inconscients de la « vie d’âme » de l’homme, les pulsions, les comportements sexuels et les liens qu’ils entretiennent avec les symptômes des diverses pathologies psychiques, se sont progressivement imposés à lui comme matériel d’investigation très riche en enseignements. C’est, par exemple, « au rang de causes spécifiques60 » qu’il élève les influences sexuelles, ce qui le convainc d’accorder à la
sexualité comme facteur « la plus grande significativité pour la genèse des affections nerveuses61 ». Si, dans l’étude des pathologies psychiques et physiques, nombre de ses
prédécesseurs avaient immanquablement associé les perversions et les névroses, pour ne nommer que celles-là, à des causes d’ordre constitutionnel – nommément Magnan et Jean-Martin Charcot –, Freud change un peu les termes du problème avec la psychanalyse. Dans sa préface à la troisième édition des Trois essais sur la théorie de la sexualité, il « revendiqu[e] pour ce travail son indépendance de toute recherche biologique62. »
L’analyse concerne au premier chef les influences extérieures et leurs effets sur la vie sexuelle de l’homme. Les facteurs constitutionnels passent au « second plan » ; Freud confère « au développement ontogénétique la priorité sur le développement phylogénétique. » Par ce choix, il effectue une sorte de renversement de perspective vis-à-vis de la tradition médicale, choix qui sera bien vite oublié, ou plutôt, concurrencé. Au mode d’explication des différents troubles psychiques fondé sur la prise en compte des événements singuliers de la vie du sujet est surajoutée une explication plus surprenante : les événements de la vie des tout premiers êtres humains peuvent expliquer la formation des
59 S. F
REUD, « Vingt-deuxième conférence » (1917) dans Conférences d’introduction à la psychanalyse, F. Cambon (trad.), Paris, Gallimard, 1999, p. 445-446.
60 S. F
REUD, « L’hérédité et l’étiologie des névroses » [rédigé en français], dans Névrose, psychose et perversion, 13e éd., (1896), Paris, PUF, 2010, p. 53.
61 S. F
REUD, L’interprétation du rêve, J. Altounian et al. (trad.), 2e éd., (1900), Paris, PUF, 2012, p. 152.
62 S. F
affections psychiques des individus à notre époque. L’esprit du sujet renfermerait une mémoire phylogénétique. Nous reviendrons ultérieurement à une telle problématique. De surcroît, s’il ne peut être question chez lui d’un renversement de la définition traditionnelle de la sexualité, du moins trouve-t-on dans son étude de la perversion un point d’appui menant à une remise en question de cette dernière. « Suivant l’opinion la plus généralement répandue, la sexualité humaine tend essentiellement à mettre en contact les organes génitaux de deux individus de sexe différent. […] Toutefois certains faits, connus depuis toujours, n’entrent pas dans le cadre étroit d’une telle conception63. » Il s’agit entre
autres des faits énumérés en début de cette section, soit l’existence de l’attirance homosexuelle et de la sexualité infantile, ainsi que les pratiques sexuelles recherchant l’orgasme par l’entremise d’autres buts que le coït et d’autres objets que les parties génitales. Il fait entre autres remarquer que la « disposition à la perversion n’est pas quelque chose de rare et d’exceptionnel64 » ; la constitution de l’humain contient « en
germe » chez l’enfant, mais sous la forme de pulsions de faible intensité, toutes les perversions. C’est pour cette raison que Freud désigne chez l’enfant ce qu’il reconnaît comme une « disposition perverse polymorphe » : en effet, chez l’enfant, les « digues psychiques » – tels la pudeur, le dégoût et la morale – n’étant point encore été forgées, toute transgression demeure en puissance65. Toute sensation émanant de différents points de
la peau, de différentes parties du corps, est susceptible d’être accueillie comme plaisir sexuel, voire de se fixer sous forme d’impression sexuelle intense précoce. C’est dire que la pulsion sexuelle est reconnaissable déjà chez l’infans – l’enfant qui n’a pas encore acquis le langage – fait rarement relaté puisque, témoins de celui-ci, les parents font la plupart du temps preuve de « cécité » ou « s’évertuent aussi à l’étouffer [cet intérêt sexuel]66 ».
Pourtant, avant la période de latence, soit entre deux et cinq ans, « bien peu d’enfants pourraient se soustraire aux activités et sensations et sexuelles ». À cet âge, les « facteurs libidinaux innés sont pour la première fois éveillés par les expériences vécues et liés à certains complexes67. » Tout est objet de découverte, rien n’est encore objet de honte ou de
63 S. F
REUD, Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 13.
64 S. F
REUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit., p. 61. 65 Ibid., p. 86.
66 S. F
REUD, « Les explications sexuelles données aux enfants » (1907) dans La vie sexuelle, op. cit., p. 10. 67 S. F
REUD, « “Un enfant est battu”. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles » (1919) dans Névrose, psychose et perversion, op. cit., p. 223.
dégoût, l’éducation n’ayant pas encore fait son œuvre sur lui68. Finalement, et il importe de
le remarquer pour les fins de l’analyse du concept de fétichisme, après la période de latence, qui surgira vers la fin de la cinquième année, période caractérisée par l’« amnésie infantile » et une « rétrogradation » des pulsions sexuelles, la sexualité et ses pulsions partielles originaires réémergent : « lorsque le phénomène somatique de maturation sexuelle viendra ranimer les anciennes fixations libidinales en apparence abandonnées, la sexualité se révélera inhibée, morcelée, désagrégée en tendances contradictoires69. » C’est,
pour Freud, ce développement incomplet de la sexualité adulte, entendue comme étant destinée à la reproduction, qui donne lieu à l’apparition de perversions ou de névroses. Ce qu’interroge ainsi Freud par l’étude de ces anomalies, c’est la notion même de normalité dans la sexualité humaine. Or, sa posture ne présente pas un caractère subversif – puisqu’il souscrit en grande partie à une définition de la sexualité se définissant sous le primat génital, qui lui-même unifie et subordonne les pulsions partielles émanant des excitations de toutes les régions du corps – mais elle contribue à brouiller la distinction tranchée entre normal et anormal (pathologique), et préfère y substituer un continuum. Il n’y est pas question d’une différence de nature, mais d’une différence de degrés. Freud va plus loin : « ce n’est qu’en étudiant le pathologique qu’on peut comprendre le normal70 » affirme-t-il
déjà en 1890. Ainsi, le « normal » chez Freud n’est issu ni d’une « tendance centrale à un groupe social », comme l’explique Laplanche et Pontalis, ni d’un « consensus social71 ».
Témoigne de cette posture théorique son propos sur l’homosexualité : « la psychanalyse se refuse absolument à admettre que les homosexuels constituent un groupe ayant des caractères particuliers, que l’on pourrait séparer de ceux des autres individus. […] Pour la psychanalyse, l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme n’est pas une chose qui va de soi72. » Chaque catégorie ou étiquette employée nécessite ainsi de faire l’objet d’un
rigoureux examen. La définition du « normal » ne va pas de soi.
68 S. F
REUD, « Préface à “L’ordure dans les mœurs, les usages, les croyances et le droit coutumier des peuples” de John
Gregory Bourke » (1913) dans Œuvres complètes ; Psychanalyse, op. cit., p. 49.
69 S. F
REUD, Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 62. 70 S. F
REUD, « Traitement psychique (traitement d’âme) » (1890), J. Altounian et al. (trad.), dans Résultats, idées, problèmes I, 1re éd., Paris, PUF, 1984, p. 5.
71 J.-B. P
ONTALIS et J. LAPLANCHE, « Perversion » dans Vocabulaire de la Psychanalyse, op. cit..
72 S. F